Le Chauffeur travaille le matin comme mécano dans le garage de Shannon, l'après-midi comme cascadeur sur des tournages où Shannon l'a recommandés, et la nuit au volant d'une voiture dans laquelle il permet à des braqueurs d'échapper à la police. Shannon l'a vu débarquer de nulle part il y a quelques années et l'a pris à l'essai avant de découvrir ses talents et c'est pour cela qu'aujourd'hui il tente de convaincre l'ex-producteur Bernie Rose de lui acheter une voiture de stock-car pour participer à des courses.
Le Chauffeur habite dans un immeuble et il a pour voisine une jeune mère, Irene, et son fils, Benicio. Le père du gamin est en prison mais va bientôt sortir. En attendant, la jeune femme et son voisin sympathise après qu'elle ait apporté sa voiture au garage de Shannon. Standard, le mari d'Irene, est libéré mais vite rattrapé par son passé : ceux qui l'ont protégé en prison réclament qu'il les rembourse et un nommé Cook l'oblige à commettre un braquage contre un préteur sur gages.
Parce que le Chauffeur sait que Irene et son fils seront menacés si Standard fuit ou refuse cette mission, il lui offre son aide. Mais évidemment le braquage tourne mal : Standard est tué, des hommes de Cook prennent en chasse le Chauffeur et Blanche (la compagne de Cook, imposée sur ce coup). Et même si le Chauffeur veut rendre l'argent au commanditaire de ce casse, il doit s'impliquer encore plus pour que Irene et Benicio n'en pâtissent pas...
C'était, je suppose, inévitable, mais après avoir vu Only God Forgives, je n'ai pu résister à l'envie de revisionner Drive. Je le connais pourtant quasiment par coeur, j'ai lu le roman éponyme de James Sallis dont il est inspiré et qu'a brillamment adapté Hossein Amini. Mais il fait partie de ces longs métrages dont je me lasse pas depuis sa sortie et surtout dans lequel je découvre toujours de nouvelles choses.
J'ai déjà écrit une critique sur Drive, dans le blog que je tenais avant celui-ci, donc je vais tenter d'en parler autrement, sous d'autres angles. Vous rappelez-vous par exemple que Nicolas Winding Refn avait obtenu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes pour Drive ? C'est assez hallucinant, non pas parce que c'est immérité, mais parce qu'un film de genre ainsi récompensé reste une exception.
Avant cela, Drive fut d'abord un projet adressé à Hugh Jackman, alors au fait de sa gloire (il était une vedette en incarnant Wolverine dans les films X-Men notamment), et c'est Neil Marshall qui devait le réaliser en 2008. Mais le projet a capoté et la production a alors envoyé le script à Ryan Gosling avec la promesse qu'il pourrait choisir le cinéaste qui le dirigerait.
Et pour Gosling, fan de la trilogie Pusher et de Bronson, ça ne pouvait être que Refn. Le cinéaste danois a une méthode bien à lui pour savoir quel acteur caster : pas d'audition, ni de screen test, mais une discussion sur le cinéma et la vie le convainquent ou non de s'engager avec untel ou untel. C'et ainsi qu'il jeta son dévolu sur Carey Mulligan pour jouer Irene.
Dans le roman de Sallis, Irene s'appelle Irina et est une femme d'origine sud-américaine. On peut se demander si, plus logiquement, Eva Mendes, la propre compagne de Gosling, n'aurait pas été un choix naturel. Mais l'acteur et son metteur en scène cherchait une actrice exprimant un sentiment de vulnérabilité et de délicatesse, correspondant mieux à Mulligan, dont la femme de Refn était fans depuis qu'elle l'avait vue dans Une Education.
Bryan Cranston a hésité à accepter le rôle de Shannon : à cette époque, il brillait dans Breaking Bad et devait douter de l'opportunité de s'engager pour un second rôle. Mais Refn l'a persuadé en acceptant de réécrire avec Amini ses scènes. Albert Brooks, qui venait de la comédie, ne s'est pas fait prier pour jouer Bernie Rose, personnage qui lui permettait de composer quelque chose d'inattendu.
Quant à Christina Hendricks, Refn a d'abord cherché son bonheur chez des actrices porno ! Mais aucune de celles qu'il a abordées pour le rôle de Blanche ne l'a satisfait et il a fait confiance à la directrice du casting quand elle lui a parlé de l'interprète de Joan Holloway dans la série Mad Men. Oscar Isaac, comme Cranston, s'est investi à la condition que sa partition subisse quelques modifications.
Avec le recul, il est amusant de remarquer que Gosling joue le rôle d'un cascadeur et qu'il allait enchaîner avec celui d'un acrobate à moto dans The Place Beyond the Pines, mais surtout à nouveau celui d'un stuntman dans The Fall Guy bien des années après. Refn a utilisé un modèle spécifique de caméra, plus légère et maniable, pour filmer dans l'habitacle des voitures conduits par le Chauffeur et Gosling a effectué plusieurs de ses cascades lui-même.
(C'est sans doute ce qui explique qu'on y croit bien davantage que dans The Fall Guy dont la promo a lourdement insisté sur les performances accomplies par des cascadeurs professionnels, reléguant la prestation de Gosling à celui d'un "simple" acteur doublé. Certes, rendre hommage à cette profession est mérité mais a joué indéniablement contre le film lui-même car le spectateur savait que la star n'avait quasiment rien fait de dangereux comme son personnage l'exigeait.)
Drive, c'est l'art de la juxtaposition. Le film salue à la fois l'esthétique des années 80 (dès son générique avec une police de caractère rose pour les crédits), la musique électro (c'est là que Kavinsky, bien avant les J.O. de Paris 2024, a placé son sublime Nightcall), mais aussi les gangsters movie honk-kongais qui inspirèrent le cinéma de Jean-Pierre Melville.
Le Chauffeur peut d'ailleurs se voir comme un cousin du Samouraï. Dans l'interprétation stoïque qu'en fait Gosling, aussi impassible que Alain Delon - on a beaucoup reproché par la suite à Gosling d'être inexpressif et même mauvais acteur alors que personne n'oserait dire ça de Delon. Pourtant, tous deux ont en commun la beauté physique, la présence, et la sincérité.
Le Samouraï de Melville comme le Chauffeur de Refn sont des personnages qui ne sont pas impassibles pour faire cool mais parce qu'ils contiennent un fauve à l'intérieur d'eux. Ils s'interdisent d'aimer aussi pour cela même si, dans le cas du Chauffeur, il y a l'aveu à la fin qu'il a été heureux avec Irene et Benicio (alors que le samouraï n'est que tristesse et solitude, se suicidant pour ne plus souffrir).
L'intrigue peut paraître volontiers inutilement compliquée avec ce braquage raté commandité en fait par le partenaire de Nino qui a préféré sacrifier le Chauffeur, Standard, Blanche et Cook que d'envoyer ses propres hommes faire le sale boulot et obligeant Bernie Rose à ensuite nettoyer sa merde. Mais qu'importe, Drive est moins un film noir qu'un film de chevalerie déguisé en polar.
Le Chauffeur est un curieux chevalier blanc que même Standard ne voit pas comme un rival. Il ne couche pas avec Irene et quand il lui offre de fuir avec lui en pleine débâcle, c'est pour la protéger et non tenter de la séduire et de remplacer son mari. Cette attitude de protecteur lui fait fendre l'armure, littéralement, et il prend autant de plaisir à être avec le petit Benicio qu'avec Irene.
Mais en s'impliquant de la sorte, il enfreint ses propres règles, telles qu'il les dicte à ceux qui veulent l'employer : pendant cinq minutes, il est totalement à leur service, pas plus, pas moins, il garantit qu'ils échapperont à la police qui les poursuit, et ils ne se reverront plus jamais. La bascule s'opère quand un voleur le reconnait alors qu'il dîne dans un bar et que le Chauffeur lui répond de ne pas l'importuner sinon il lui casse la figure et lui fera manger ses dents.
Lorsqu'il propose son aide à Standard, le Chauffeur se fait plus tard charrier par Shannon qui plaisante en disant qu'il est le seul mec qui préfère porter secours au mari plutôt qu'à sa femme. Ce n'est qu'à moitié vrai. S'il apporte son aide à Standard, c'est pour sauver une famille, et donc Irene et Benicio, menacés par les commanditaires du braquage si Standard refuse de le faire ou tente de fuir.
Quand, l'échec est consommé au sujet de ce casse, et que le Chauffeur tente d'arranger le coup en rendant l'argent à qui le voulait, Nino se moque de lui en soulignant à quel point il est un piètre négociateur (en effet, il pourrait rendre le butin contre une partie de celui-ci). Mais cela souligne que le Chauffeur n'est pas un malfrat : il est juste celui qui conduit les malfrats, à peine un complice.
Refn semble à la fois touché et embarrassé par son héros. Comme Drive est une série noire, il ne peut décemment le sauver, l'épargner sans trahir le genre de l'histoire. Mais le cinéaste est un romantique qui se cache et il ne se résout pas non plus à le montrer mort. Il quitte Los Angeles et s'enfonce dans la nuit, gravement blessé, au volant de sa voiture, qui apparaît alors comme une armure, un cocon capable peut-être de le maintenir en vie tant qu'il la conduit.
James Sallis a écrit une suite à Drive, intitulé Driven. Un roman aussi bref et envoûtant que le premier. Mais ni Refn ni Gosling n'ont exprimé l'envie de l'adapter (alors que Jackman et Marshall comptait faire de leur Drive le premier volet d'une franchise). Sans doute parce que Drive n'est pas ce qu'indique son titre...
Il y a en fin de compte peu de poursuite automobile dans le film (celle du prologue puis celle après le braquage, sans compter le tour de piste en stock-car et la percussion des voitures du Chauffeur et de Nino). Le titre semble plutôt prendre le verbe Drive comme le fait pour les personnages d'aller d'un point à un autre, le plus souvent funeste.
Et aussi bien qu'aux films de chevalerie, c'est au western que fait penser Drive. Un héros sans nom ? Comme Clint Eastwood dans la trilogie des dollars de Sergio Leone (et d'autres westerns par la suite). Une voiture ? Comme un cheval. Une jolie jeune femme ? Comme celle qu'un cowboy peut croiser sans rester. Etc.
Cet art de la synthèse, entre passé mythique et relecture moderne, Drive le porte à incandescence. Mais à son rythme, tranquille, mélancolique. En 2011, il n'est pas question d'invoquer Steve McQueen, le king of cool. Drive n'est pas un néo-Bullitt, c'est l'aventure d'un héros triste, sans passé, sans nom, peut-être sans avenir. Et c'est pour cela que, comme Refn, il nous touche.
Drive ou la série noire existentielle et taiseuse, traversée de fulgurances flamboyantes, comme un scorpion imprimé sur le dos d'un blouson.







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