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dimanche 18 octobre 2026

SACRIFICE (Romain Gavras, 2026)


Sur une île en Grèce est organisé un gala de charité en faveur de la cause environnementale. L'invité d'honneur est l'homme le plus riche du monde, Ben Bracken, et sa femme, Gloria, une chanteuse. Est également présent Mike Tyler, un acteur de film d'action dont la carrière décline depuis la mort récente de son père et qui compte bien profiter de l'occasion pour humilier Bracken avec l'épouse duquel il a couché.


Bracken révèle qu'il a trouvé la parade pour ne plus exploiter les ressources de la planète en investissant dans des forages sous-marins. Tyler fustige cette attitude en montant sur scène, filmé par tous les invités. Il s'éclipse ensuite dans les toilettes en comprenant qu'il est allé trop loin car la vidéo est devenue virale et il y passe pour un illuminé. Il ignore qu'au même moment un groupe écoterroriste a pris toute l'assistance en otage.


Leur leader, Joan, désigne trois personnes destinées à être sacrifiées pour empêcher l'éruption cataclysmique d'un volcan voisin qui, dit-elle, va décimer l'humanité. Bracken, une danseuse nommée Katie et Tyler sont les élus exfiltrés tandis que la police investit les lieux. Bracken raille la folie des ravisseurs, Katie est terrifiée, mais Tyler se demande s'il ne tient pas le rôle de sa vie car il est "le Héros" de cette histoire comme le déclare Joan...
 

Les comédies noires autour de la crise climatique inspirent les cinéastes, mais pas souvent en bien comme en témoigne Don't Look Up de Adam MacKay, déjà produite par Netflix, comme Sacrifice. Romain Gavras s'y essaie avec l'aide du scénariste et journaliste lauréat du prix Pulitzer Will Arbery pour un résultat un peu meilleur mais pas vraiment plus abouti.
 

Fils de Costa Gavras, maître du film politique des années 70 (on lui doit Z, L'Aveu), Romain Gavras a fait ses armes au sein du collectif Kourtrajmé fondé par Kim Chapiron, qui ambitionnait de renverser le cinéma français jugé trop bourgeois à leur goût - plutôt ironique de la part de fils de bonne famille... C'est là où le bât blesse car Sacrifice n'a rien de vibrant ni d'assez caustique.


Gavras comme MacKay ne sait pas réellement qui il cible parce que pour lui personne n'est valable : il tire la sonnette d'alarme mais ne propose aucune solution, aucun horizon. Il se moque des bourgeois comme un gamin trop gâté qui veut apparaître comme le rebelle de son milieu mais aussi de ceux qui se battent sincèrement pour la cause.


Au fond, semble-t-il dire, tous ces gens se valent et méritent d'être renvoyés dos à dos. Il y a les profiteurs qui pillent les ressources naturelles de la planète et il y a des illuminés qui pensent qu'il faut sacrifier quelques richards pour éviter le cataclysme qui nous attend. Dans les deux cas, ce sont des idiots qui ne méritent qu'un regard méprisant.

Bien entendu, la réalité est plus ambigüe mais Gavras n'en a que faire. Les gros patrons, résumés ici par le personnage de Bracken (sorte de mix entre Elon Musk et Jeff Bezos), sont des salauds cyniques. Et les écologistes, comme Joan (Joan of Arc bien entendu, une sorte de Greta Thunberg encore plus zinzin que la vraie, si c'est possible) sont des givrés bons pour l'asile.

Non, le personnage le plus intéressant car le plus touchant de cette histoire est Mike Tyler. Il est joué par Chris Evans qui trouve là un de ses meilleurs rôles parce qu'il l'interprète avec une conviction surprenante. On peut même se demander si pour la star de Captain America il n'y a pas une part autobiographique dans ce type qui, dévasté par la mort de son père, ruine consciencieusement sa carrière.    

Dans un premier temps, il veut se payer Bracken qui ne cesse de l'humilier pour se venger de l'infidélité de sa femme. Alors il improvise un discours décousu devant les invités du gala qui le filment. Honteux, il réalise que la vidéo devient virale parce qu'il y a l'air d'un fou. Puis quand il découvre la prise d'otage, il croit d'abord à un sorte de jeu de rôle qui serait le rôle de sa vie, une fois qu'il a intégré que ce n'en était pas un.

Bracken est désigné comme "le Roi", Katie la danseuse comme "l'Amour" et Tyler comme "le Héros" par Joan qui veut les conduire à un volcan sur le point d'entrer en éruption pour qu'ils s'y jettent afin d'éviter une catastrophe. Tyler est le seul des trois à accepter ce sacrifice parce qu'il est aimé de Joan et qu'il est attiré par elle, mais aussi, surtout, parce que c'est peut-être la délivrance qu'il attend face au déclin de sa carrière et à la mort de son père.

Si tout cela le dépasse, sa vie est devenue tellement pathétique que Tyler appréhende ce qui arrive comme une opportunité d'en finir, même si cela revient à mourir pour une folie. En chemin, il rencontrera la père de Joan, Gunnar, un volcanologue réputé mais plus rationnel qui dénonce la démence religieuse de sa fille mais renforcera la conviction de Tyler.

Tout n'est pas à jeter donc dans Sacrifice. S'il est un scénariste maladroit, Gavras est un réalisateur qui ne manque pas de style, avec des cadres bien composés, et qui peut, en outre, s'appuyer sur un casting exceptionnel, avec un budget très confortable. Dommage qu'il n'ait pas davantage osé la comédie, voire la farce. Cela n'aurait pas empêché son film de se prendre un mur, mais il y aurait eu du panache dans cette direction.

Aux côtés d'Evans, on trouve donc Vincent Cassel, un ami de Gavras, qui campe Bracken sans trop se forcer, comme s'il était conscient des faiblesses du script. Salma Hayek-Pinault ne fait guère d'étincelles non plus, même si sa présence au générique est ironique (puisqu'elle est la femme d'un authentique capitaine d'industrie comme celui qu'on dénonce ici). John Malkovich cachetonne.

Outre donc Evans, il faudra surtout retenir une fois encore la prestation formidable d'Anya Taylor-Joy qui apporte une intensité sensationnelle à son personnage, une étrangeté sensuelle, capable d'un geste, d'un regard, de transformer la scène la plus foireuse en morceau de bravoure.

Très inégal donc, mais parfois on décèle à quoi Sacrifice aurait ressemblé avec un cinéaste plus affirmé et surtout plus mature.

vendredi 29 août 2025

BURN AFTER READING (Ethan & Joel Coen, 2008)


Lorsqu'il apprend qu'il est rétrogradé à cause de son alcoolisme, Osborne Cox préfère démissionner de son poste d'analyste de la CIA. Rentré chez lui, il décide d'écrire ses Mémoires pour se venger de l'Agence qu'il juge sur le déclin et il l'annonce à sa femme, Katie, une médecin, qui, elle, entreprend, sans le lui dire, une procédure de divorce. Car elle veut refaire sa vie avec son amant, un Marshall, Harry Pfaffer, pourtant encore marié et totalement paranoïaque. 


Sur le conseil de son avocat, Katie transmet à la secrétaire de ce dernier un CD-Rrom rempli d'informations sur les ressources financières d'Osborne, mais aussi le brouillon de ses Mémoires qui se trouve dessus sans qu'elle le sache. La secrétaire égare ce disque dans les vestiaires de Hardbodies, la salle de sports qu'elle fréquente. Et deux employés, Linda Litzke et Chad Felldheimer, le trouvent et le lisent ce qu'il contient.


Comme Linda a besoin d'argent pour des opérations de chirurgie esthétique, elle va faire chanter Osborne avec Chad pour lui soutirer de l'argent. Mais il refuse de se laisser plumer. Alors ils s'adressent à l'Ambassade de Russie, convaincus de détenir des informations compromettantes pour lesquelles ils seront payés. Cependant, Katie fait changer les serrures chez elle afin que Osborne ne la dérange plus puisque Harry a emménagé avec elle. Mais Harry est un coureur de jupons et il a une liaison avec Linda qu'il a connue via un site de rencontres...
 

Burn after Reading est le dernier volet de la "trilogie des idiots" que les frères Ethan et Joel Coen ont tournée et qui compte O'Brother et Intolérable Cruauté. A cette occasion, ils se sont déchaînés en voulant boucler leur projet avec une histoire complètement échevelée mais affreusement drôle -peut-être même la plus drôle du lot.


C'est un film qu'il faut voir deux fois. La première, on le regarde médusé parce que ça part dans tous les sens, c'est un grand n'importe quoi, absurde, foutraque, un sommet du genre, qui se moque de tout, et dont tous les personnages sont dingues. Et la seconde, on note que, malgré tout, ça tient debout, c'est certes grotesque, d'un non-sens absolu, mais solide, cohérent, implacable.


On parle souvent de récits dits story-driven (c'est-à-dire où l'intrigue prime) et d'autres dits character-driven (c'est-à-dire où les personnages priment). Burn after Reading tient grâce à ses personnages et à la manière dont l'histoire les lie les uns aux autres. C'est une vraie toile d'araignée, avec des connections improbables, mais tout à fait efficaces.


Le film se déroule selon une logique périlleuse, façon marabout-bout de ficelle-selle de cheval, etc. Osborne vit avec Katie qui le trompe avec Linda qui travaille avec Chad qui veut faire chanter Osborne. Les deux seuls personnages à la périphérie sont les plus sages, les plus pragmatiques, c'est-à-dire Ted, qui aime en secret et sans retour, Linda, et le chef de la CIA, qui observe tout ça avec perplexité.

Le chef de la CIA nous représente : nous sommes aussi interloqués que lui, sauf qu'il est plus détaché que nous, dans la mesure où il n'entend parler de cette histoire que par des rapports qui tombent sur son bureau et par les décisions qu'il prend pour que l'Agence ne soit pas embarrassée par cet imbroglio. C'est le personnage le plus raisonnable, le plus rationnel du film.

Ted, au contraire, est le plus sentimental, le plus affectif. Il voit Linda lui échapper sans cesse, il craint pour elle, il n'arrive pas à lui déclarer sa flamme, et quand il décide d'agir pour elle, il ne la prévient même pas. Mais il connaîtra un sort injuste, car son action ne sera jamais reconnue par celle qu'il aime. C'est cruel et touchant.

Les autres protagonistes sont donc tous des fous ou surtout des crétins finis. Les Coen n'en épargnent aucun et n'hésitent pas à les charger. C'est un film méchant mais irrésistible dans sa caractérisation. Cox est un imbécile arrogant qui refuse d'admettre son alcoolisme et son mépris des autres. Sa femme, Katie, est froide comme la banquise, franchement casse-couilles.

Chad est un imbécile de la pire espèce car il se croit malin mais ne se rend pas compte du début à la fin qu'il s'est engagé dans une affaire qui le dépasse. Linda est une pauvre idiote qui ne pense qu'à son apparence et au gain qu'elle peut tirer de ce mic-mac pour se faire opérer des seins, du ventre, des fesses. Enfin Harry est pathétique avec ses infidélités et sa paranoïa.

Les personnages les plus drôles recèlent souvent un aspect triste, ce qui permet de les aimer quand même malgré leur stupidité. Une scène résume parfaitement ça : Linda est examinée par le chirurgien esthétique qui détaille crûment tous ses défauts physiques. C'est immonde. Mais Linda ne se formalise pas car elle estime que son corps actuelle a atteint sa limite.

Et, en définitive, c'est cela que pointe le film : tous ces individus sont à la limite d'eux-mêmes. Ils courent à leur perte, ils foncent dans le mur, ils ont déjà échoué. Mais Linda est la plus attachante car elle croit avoir trouvé le bonheur et oublie alors qu'elle veut changer d'apparence. Mais ce n'est évidemment que provisoire : pour elle aussi, tout va s'écrouler, même si elle s'en sortira mieux que les autres.

Le film n'est pas long (95') et c'est ce qu'il faut pour une comédie. Pourtant les Coen parsèment leur script d'idées loufoques et quasiment inexploitées pour la plupart qui auraient pu alimenter encore une bonne heure de pellicule (je pense à l'improbable fauteuil à godemiché construit par Harry... Il faut le voir, c'est inexplicable). Quand on en redemande, c'est que c'est vraiment excellent.

Et puis le casting est extraordinaire : aucune des stars convoquées n'a hésité à se ridiculiser. George Clooney tournait pour la troisième fois sous la direction des Coen et il est magistral dans la peau de Harry. Frances McDormand (la femme et muse de Joel Coen) est toujours remarquable parce qu'elle ne cherche pas à sauver son personnage de Linda.

John Malkovich est détestable à souhait et Tilda Swinton lui rend la pareille avec la même précision clinique dans le jeu. JK Simmons et Richard Jenkins ? Fabuleux. Mais c'est surtout Brad Pitt qui étincèle : on ne lui connaissait pas ce brio comique, ce sens de la dérision, et il est tout bonnement énorme dans le rôle de Chad, écrit spécialement pour lui.

Vous voulez vous marrer ? Regardez Burn after Reading. C'est un film délicieusement vache et affreusement drôle. Les Coen à leur meilleur et merveilleusement entouré.