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jeudi 4 septembre 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #6 (of 6) (Ram V / Anand RK & Mike Perkins)


Alors qu'il croyait avoir perdu la partie contre son double, Mitch Shelley est extirpé des mécanismes de l'horloge multiverselle de Samsara par le Phantom Stranger qui lui indique comment piéger celui qui l'a enfermé là-dedans. Il lui faudra ensuite affronter le Gashadokuro, la créature dévoreuse de mondes et d'univers qui fut autrefois Shohei Kagawa...


A la toute fin de ce dernier numéro de Resurrection Man : Quantum Karma, on a droit à quelques jolis bonus - une pleine page en noir et blanc dessinée par Evan Cagle (le partenaire de Ram V sur The New Gods), des planches non lettrées et non colorisées par Anand RK qui ont servi d'échantillons pour convaincre DC, un portrait peint de Mitch Shelley par le même Anand RK...


Puis il y a une double page poignante où Ram V, Anand RK, Mike Spicer, Aditya Bidikar (le lettreur) et Brittany Holzerr rendent hommage à Butch Guice, le co-créateur du personnage-titre. A part Holzerr qui a édité plusieurs comics dessinés par Guice, les autres n'ont fait que le côtoyer brièvement ou le respectaient sans l'avoir connu.


Cependant tous s'accordent à remarquer que ce fut en quelque sorte un heureux tour du destin que Guice achève sa carrière avec un titre qu'il avait contribué à créer, comme une boucle qui se referme. Et cela résume bien l'entreprise de cette mini-série ainsi que son dénouement en forme de révolution (un tour du récit sur lui-même).


Je ne vais pas vous spoiler comment tout ça se termine mais j'imagine que, pour Ram V, dont la philosophie est différente de la nôtre de par sa culture indienne, c'est la meilleure manière de conclure ce projet qui aura dépassé le cadre d'un simple comic book avec la mort de Butch Guice. Il me semble surtout que Resurrection Man : Quantum Karma est une sorte de synthèse pour Ram V.

Dans ses creator-owned, le scénariste raconte évidemment d'autres histoires que celles qu'il propose à DC Comics. Il abandonne le registre du super héros pour s'aventurer dans des récits alternatifs, des univers divergents du genre dominant la bande dessinée américaine. Il a par ailleurs déclaré récemment qu'après The New Gods, il entendait changer de registre pour ses work-for-hire.

Par là, il entendait s'intéresser à des héros moins surhumains - et on sait déjà qu'il travaille actuellement sur un projet autour de Sandman (Wesley Dodds) avec le dessinateur Jorge Fornes, même si aucune date de sortie n'a été communiquée. J'ai en tout cas hâte de découvrir ça parce que je pense que Ram V peut en faire quelque chose de singulier et aussi parce que j'adore Fornes.

Mais revenons à Resurrection Man et cette idée de synthèse. Telle que je le ressens après après avoir lu ce dernier épisode, j'ai l'impression qu'il s'agit de l'oeuvre de commande la plus proche de ce que Ram V écrit quand il produit en indépendant. Par bien des aspects, on est là dans quelque chose de voisin de Toutes les Morts de Laïla Starr.

La mort est au coeur de Resurrection Man et dans ce dernier épisode, on suit Mitch Shelley face à son destin, face à sa némésis, le Gashadokuro, ce monstre dévoreur de mondes et d'univers, qui fut autrefois cet officier japonais du nom de Shohei Kagawa et qui subit une transformation atroce après avoir mangé un bout de la chair de Mitch qu'il croyait avoir tué.

Le défi avec un tel héros, c'est évidemment de le confronter à une menace suffisante pour que le lecteur croit que cela peut achever définitivement son pouvoir de renaissance. Ram V trouve une solution étonnante, qui fait basculer toute la série dans une dimension à la fois très viscérale, très symbolique et même carrément cosmique.

Le résultat est tout sauf commun, et je pense qu'il divisera. Certains trouveront cette issue frustrante car peut-être trop nébuleuse, pas assez claire. D'autres estimeront que Ram V, comme d'autres avant lui, n'a pas su trouver la solution miracle et a imaginé une fin trop éthérée. Mais on en trouvera sûrement qui auront apprécié que cette conclusion respecte l'essence même du personnage et, plus encore, l'embrasse.

En tout cas, cette espèce de trip a été parfaitement servi par les planches hallucinées et hallucinantes de Anand RK, magnifiées par les couleurs de Mike Spicer. Ce dernier est vraiment sorti de sa zone de confort : ça n'a rien à voir avec ce qu'il fait quand il accompagne Daniel Warren Johnson. Mais ça prouve, si le doute était permis, qu'il est un artiste à part entière.

Anand RK restera, pour moi qui n'avait jamais rien lu de lui, une des révélations de cette année. Ses visions sont à la fois étrangement belles, perturbantes et uniques. Elles collent au mieux au récit tout en le transportant ailleurs. Impossible d'imaginer cette histoire mise en images par quelqu'un d'autre - ce qui, je crois, est le signe d'une forme de perfection, en tout éditoriale.

Mike Perkins signe la première page en imitant le style de Guice de manière impeccable (on sait qu'il fut un de ses modèles). Je crois que Guice aurait été fier à la fois de Perkins, touché qu'il l'ait suppléé, et marqué par ce qu'on fait Ram V, Anand RK de sa créature.

Urban Comics n'a pas communiqué sur la traduction de cette mini mais je ne doute pas qu'ils la programmeront d'ici 2026 (Ram V est une valeur sûre en France). Si vous êtes à la recherche d'un comic book à part, Resurrection Man : Quantum Karma devra figurer sur votre liste d'achat le moment venu.

jeudi 7 août 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #5 (of 6) (Ram V / Anand RK, Butch Guice & Mike Perkins)


Désormais traqué par son double, Mitch Shelley fait appel aux services de Christopher Chance, la "cible humaine", pour égarer son adversaire. En 1995, il disparaît donc dans un attentat perpétré par la mafia et se mêle aux sans-abri. Il est ensuite kidnappé par le Lab qui pratique sur lui des expériences. Son double va-t-il tomber dans le piège ?
 

Avant de rédiger la critique de ce pénultième épisode, je veux m'attarder un peu sur la planche ci-dessus qui est donc la dernière dessinée par le regretté Butch Guice, disparu le 1er Mai dernier. Cette page a été complétée par son ami et disciple Mike Perkins (ce dernier, je pense, signera celle du prochain et dernier épisode). Quel immense dessinateur ce fut : regardez les rythmes différents de cette planche !


Resurrection Man : Quantum Karma approche de sa fin. Et on peut dire que c'est à double titre puisque la série comme son héros progressent vers leur terminus. Mitch Shelley s'est fait un ennemi redoutable en la personne de son double, donc un individu pouvant anticiper tous ses mouvements, penser comme lui, mais à qui il a refusé de donner une cube quantique permettant d'empêcher la fin du multivers.


Cette décision, Shelley l'a prise pour ne pas trahir celle qui conçut cet objet, la femme qu'il a le plus aimée et qu'il a quittée en lui volant sa création. Une forme de trahison qu'il porte comme un fardeau, une faute qu'il ne se pardonne pas, mais qui était pourtant nécessaire pour le protéger. Et la protéger elle aussi, car quiconque devient intime de Shelley connaît une vie dangereuse et malheureuse.
 

A présent, même si on est en 1995, Shelley est donc en cavale. Mais comment échapper à son double qui vous connaît mieux que quiconque ? Ram V a apporté une réponse malicieuse et logique à la fois à la fin de l'épisode précédent : en faisant appel à quelqu'un qui peut prendre votre place et entraîner votre ennemi sur une fausse piste. C'est-à-dire une cible humaine. C'est-à-dire Christopher Chance.

Ceux qui ont lu la récente mini-série que lui ont consacrée Tom King et Greg Smallwood, et avant cela la série de Peter Milligan, Edvin Biukovic, Javier Pulido et Cliff Chiang, savent qui est ce personnage aussi atypique dans le DCU que l'est Mitch Shelley. Chance est un homme dont le métier consiste à se faire passer pour des individus ciblés par des criminels pour mieux confondre ces derniers.

Pendant qu'il prend votre identité, Chance vous en fournit une autre qui vous permet de refaire votre vie, sans que vos ennemis ne s'en doutent, et c'est ce qu'il fait donc pour Shelley. Ram V orchestre cette mystification magistralement au point que le lecteur lui-même croit suivre le vrai Shelley avant de se rendre compte de la manoeuvre.

Le scénariste revient également sur des événements évoqués précédemment dans son histoire, en particulier l'enlèvement dont fut victime Shelley et organisé par l'organisation le Lab, qui pratiqua sur lui d'étranges expériences. On découvre qui est derrière le Lab et la nature des expériences en question. Et alors, là aussi, c'est remarquablement exposé, tout fait sens.

Ram V a une production dont je ne connais pas grand-chose mais plus je plonge dedans, et plus je suis envoûté. Parfois, je peux lui reprocher des dénouements un peu opaques (exemple : The One Hand / The Six Fingers). Mais c'est souvent dépaysant, il a une approche très originale des personnages dont il s'empare, et surtout, quand il est bon, il est vraiment très bon, retombant sur ses pattes comme un chat.

En prime, c'est un auteur qui sait s'entourer. Au stade de notoriété qui est le sien, il pourrait facilement réclamer les artistes les plus côtés. Mais il semble encore préférer aller vers des dessinateurs dont le style apporte une sorte de surprise à ses projets. C'est le cas avec Felipe Andrade, ou Evan Cagle. Et ici avec Anand RK.

Je vais me répéter, mais c'est un artiste très particulier, au trait très spécial. Il pourra en rebuter certains et cela risque de beaucoup jouer dans l'envie qu'auront les lecteurs de se procurer cette mini-série. Toutefois, ce serait vraiment vous priver d'une excellente histoire et de planches qui, là, pour le coup, c'est le cas de le dire, ne ressemblent à rien de ce que vous avez lu.

La colorisation de Mike Spicer est à ce titre exemplaire et fantastique car j'imagine que se fondre dans le style d'Anand RK ne doit pas être chose facile. Anand RK évoque plus le style de peintres comme Schiele ou Bacon que des dessinateurs de comics traditionnels. A la fin de chaque épisode, on a droit à une preview du prochain numéro avec des planches en noir et blanc et non lettrées pour s'en rendre encore mieux compte.

Et ce qu'on découvre, en noir et blanc comme en couleurs, c'est un travail insensé sur la ligne, le trait. Tout y semble éthéré, flottant, et en même temps d'une précision effarante. On est dans un travail graphique d'évocation. Tout est pensé pour installer le lecteur dans un état plutôt que dans un flux de lecture classique.

Et l'ambiance que cela produit a quelque chose d'à la fois beau, bizarre, triste et fascinant. C'est réellement unique. Et c'est aussi ce qui fait de ce projet quelque chose de si curieux et... Comment dire ?... Presque tripal. 

Resurrection Man : Quantum Karma, sauf accident de dernière minute, sera bien une des mini-séries de l'année.

samedi 5 juillet 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #4 (of 6) (Ram V / Anand RK, Butch Guice)


1998. Rhea Binny meurt. Mitch Shellyest devenu un SDF et assiste aux funérailles de la femme qu'il a aimé sans se montrer.... A Samsara, son double lui explique pourquoi il a besoin du cube créé par Rhea pour exterminer Shohei Kagawa, le Gashadokuro, qui a acquis le pouvoir de voyager à travers l'espace-temps et décime le multivers...


Contre toute attente, on trouve encore une planche du regretté Butch Guice dans ce quatrième épisode de Resurrection Man : Quantum Karma, ce qui incite à penser que cette mini-série a été conçue très en amont pour qu'il y participe, même modestement, compte tenu de son état de santé. C'est une page encore une fois superbe et qui rappelle le talent immense du bonhomme.


Si je commence par cela, c'est parce qu'en vérité Resurrection Man, sous la plume de Ram V, parle autant des personnes qu'on a connues et qui ont disparues que de celles qu'on ne connaît pas et qui sont menacées. Pour Mitch Shelley, ces deux conceptions se mêlent et produisent une même souffrance puisque lui, à chaque mort, revient.


Jusqu'à présent, les ennemis de Mitch étaient bien identifiés : il y avait cet officier japonais, Shohei Kagawa, devenu un monstre après avoir consommé sa chair d'immortel, devenant le Gashadokuro, et puis il y avait Vandal Savage, qui acquit son immortalité à l'aube des temps de la même manière que Shelly découvrit son don de résurrection. 


Dans l'épisode précédent celui-ci, on a assisté à la rencontre en Kagawa et Savage, le premier toujours aussi affamé demandant à l'autre de lui faire goûter un morceau de sa chair immortelle. Savage, amusé à la perspective que Kagawa croise un jour le chemin de Shelley (tout en ignorant que ça avait déjà été le cas) accepta la requête.

Shelley continue d'échanger avec son double à Samsara, la limite de l'espace-temps et ce dernier évoque la transformation terminale de Kagawa à cause de Savage : il est devenu une créature capable de se déplacer dans le multivers et il le décime, monde par monde. Shelley est le seul à pouvoir arrêter ce carnage grâce au cube que conçut Rhea Binny.

Mais Shelley s'y refuse. Il estime avoir trahi la femme qu'il aimait et qui est morte depuis en volant ce cube. Il ne veut pas utiliser le cube, quel que soit l'enjeu. Et si l'ennemi le plus dangereux de Mitch Shelley n'était pas Kagawa, ni même Savage, mais son double multiversel ? Voilà qui relance l'intrigue de manière imprévue et aboutit à un twist à la fin de cet épisode où on renoue avec un personnage récemment exploité par Tom King...

Ram V a compris en reprenant Resurrection Man que le piège avec ce personnage était de l'écrire comme un énième super-héros. Il n'y a aucun moyen de créer un suspense avec un être qui ressuscite, le lecteur sait que, même s'il meurt dans une aventure, il reviendra dans la suivante. Ce qu'il faut faire, c'est le traiter pour ce qu'il est et creuser les questions autour d'un tel pouvoir.

Et quand un immortel devient poursuivi non pas par son adversaire désigné mais par son double, c'est toute la perspective du récit qui s'en trouve altérée. De fait, quand Mitch Shelley cherche le seul homme qui puisse lui permettre de (peut-être) échapper à son double, c'est-à-dire à lui-même au fond, celui qui peut l'aider est un spécialiste de l'usurpation d'identité.

Ram V continue de développer une intrigue passionnante, tortueuse certes, complexe assurément, mais captivante. Il ne prend pas le lecteur de haut, mais surtout, plus important, il ne le prend pas pour un imbécile en le confrontant à des questions nébuleuses. Au contraire, une fois une sorte de premier barrage passé, ce qu'on lit devient limpide.

Ce premier barrage, c'est essentiellement le dessin de Anand RK. Son style est toujours aussi particulier, et il peut rebuter. Mais ce serait dommage de ne pas produire un petit effort pour s'y accoutumer, parce qu'alors on a droit à des planches renversantes, à une imagerie unique. Si vous aimez sortir des sentiers battus, ne reculez pas.

Au-delà de ça, Anand RK traduit visuellement à la perfection le sens du récit de Ram V : les contours sont flous, imprécis, comme à travers une vitre martelée. Mais on peut comprendre qu'en avançant dans la vie éternelle comme Mitch Shelley, c'est ainsi qu'on voit le monde et donc le traitement graphique de l'artiste suit une logique esthétique.

C'est parfois très beau, parfois étrange, parfois laid. J'y vois du Francis Bacon quelque fois. Mais c'est une expérience fascinante, grâce aussi aux couleurs extraordinaires de Mike Spicer.

Comme l'est la lecture de Resurrection Man : Quantum Karma, assurément une des mini séries de 2025, un projet très audacieux mais remarquable.

vendredi 6 juin 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #3 (of 6) (Ram V / Anand RK, Butch Guice)


Auprès du Phantom Stranger, Mitch Shelley se souvient de ses origines à l'aube des temps lorsqu'il acquit ses pouvoirs en même temps que Vandal Savage, un autre immortel. Il recroisera sa route en 1984 alors qu'il était en couple avec Rhea, qui travaillait avec Ray Palmer sur la compréhension de l'univers...


La gageure d'écrire sur un héros qui ne peut pas mourir, ou plutôt qui renaît sans cesse, c'est finalement de donner un sens à ses aventures. L'erreur avec un personnage comme Mitch Shelley, c'est donc d'en faire un super-héros parce qu'on sait que, quel que soit l'adversaire qu'il affrontera, il lui survivra, même s'il est vaincu.


Ram V l'a parfaitement compris et c'est pourquoi il n'a pas inscrit cette mini-série dans le registre super-héroïque mais bien dans celui de la fable, du conte philosophique. A tel point d'ailleurs que c'est certainement le projet pour DC qui ressemble le plus à ceux qu'il écrit en creator-owned. Et c'est tout à l'honneur de DC d'accueillir ce genre d'histoire et d'avoir créé le Black Label pour ça.
  

Bon, tout ça surtout pour vous dire que si je n'ai pas été emballé par le premier arc de The Amazing Spider-Man ni le début d'Imperial et que j'étais soulagé que The Moon is following us se termine, lire ce troisième épisode de Resurrection Man : Quantum Karma m'a redonné espoir. Voilà enfin un comic-book de qualité supérieure, une oeuvre personnelle et puissante.


Ce qui ne signifie pas que je snobe le divertissement plus facile, plus commun, mais enfin, ça fait vraiment du bien de lire quelque chose qui a de la substance, qui ne se résume pas à un simple travail de commande et dans lequel l'équipe créative s'est investie pleinement pour embarquer le lecteur vers une destination inattendue et surtout imprévisible.

Dans ce numéro, on découvre les origines de Mitch Shelley qui a donc vécu à l'âge des premiers hommes lorsqu'il toucha une météorite qui lui donna ses pouvoirs. Mais il ne fut pas le seul à ce moment-là et Ram V lie l'histoire de son héros à celle d'un grand vilain, très connu dans le DCU, autrement plus réputé que Resurrection Man : Vandal Savage.

Je ne connais pas suffisamment les origines initiales, imaginées par Dan Abnett et Butch Guice, pour savoir si elles déjà associées à celles de Vandal Savage, mais le talent de Ram V, c'est de rendre la chose logique. Mitch Shelley et Vandal Savage sont comme les deux facettes d'une même pièce, deux immortels aux destins contraires.

Le premier geste de Savage après avoir touché le météore est de tuer Shelley en qui il perçoit immédiatement un rival, peut-être un danger. Bien entendu, c'est la première fois que Shelley va ressusciter et il veut d'abord ses venger, mais en observant Savage endormi, il y renonce et ce choix déterminera tout ce qui suit pour ces deux immortels.

Savage deviendra un conquérant sanguinaire tandis que Shelley errera dans l'existence en cherchant sa place, sa raison d'être, en se plaçant du côté du Bien par pure inclination. Shelley ne sait pas qui il est, pourquoi il est tel quel, quel est son utilité et c'est ainsi que Ram V l'a introduit dans cette mini-série : il doute même avoir eu un quelconque impact sur le monde et vit son don comme un fardeau, dont il est las.

Savage, lui, a avancé et a taillé sa route avec brutalité, sans scrupules, sans gêne, sans doutes. Lors de ses retrouvailles avec Shelley en 1984, Savage ricane en voyant Shelley toujours aussi perdu et incapable de le se résoudre à l'éliminer. D'autant moins qu'à cette époque, Shelley vit en couple avec Rhea, la fille du soldat avec qui il a servi durant la seconde guerre mondiale.

Rhea travaille avec Ray Palmer (le super-héros Atom) qui a demandé à Shelley de la protéger. La jeune femme étudie l'univers et cherche le sens sans y parvenir à travers le façonnage d'une sorte de cube quantique. Elle finit par comprendre que pour saisir l'infiniment grand, il faut s'y investir intimement. Comme l'a fait, sans qu'elle le sache, Shelley. 

Shelley aura une réaction inattendue quand il saura que Rhea approche de la vérité. Peut-être parce qu'elle percera son secret à lui - à sa place aussi... Le récit emprunte des chemins détournés et exige du lecteur que tout ne lui soit pas expliqué littéralement, directement. Mais si vous acceptez ce parti-pris, c'est envoûtant et conforme aux thèmes de prédilection de Ram V (que ce soit dans ses oeuvres indés comme Laila Starr ou mainstream comme The New Gods).

Je ne peux l'assurer mais j'ai quand même l'impression que c'est la dernière planche que Butch Guice a dessiné pour ce revival et évidemment on ne peut que regarder cette image avec une certaine émotion. Le reste est le fruit des efforts du toujours surprenant Anand RK dont le style ne laissera personne de marbre.

Là encore, ça va sûrement en laisser sur le bas-côté. Je peux le comprendre, c'est très spécial. Mais il est aussi évident qu'avec un dessinateur plus traditionnel, au trait plus classique, les émotions que provoque cette histoire ne seraient pas aussi intenses. Parfois, c'est d'une beauté à couper le souffle, parfois, c'est terrifiant, parfois c'est poignant, parfois totalement étrange.

Mike Spicer accomplit à ce titre un boulot remarquable, qui réussit à ne pas dénaturer le dessin si spécial de Anand RK tout en veillant à ne pas en rajouter. Encore une fois, je préfère prévenir, ça ne plaira pas à tout le monde, mais si vous aimez ce qui sort des sentiers battus, alors surveillez la traduction qu'en fera sûrement Urban Comics (qui a permis à Ram V d'être un nom connu par chez nous).

Resurrection Man : Quantum Karma restera, c'est acquis, comme une des lectures les plus singulières et les plus marquantes de 2025. Et on n'est qu'à la moitié de l'aventure...

jeudi 8 mai 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #2 (of 6) (Ram V / Anand RK, Butch Guice) - Hommage à Jackson "Butch" Guice


A Samsara, Mitch Shelley raconte à son double venu d'une autre dimension comment, à la fin de la seconde guerre mondiale, il s'est fait un ami d'un soldat indien, Ashar Singh, mort dans des circonstances affreuses mais après lui avoir promis d'annoncer son décès à sa famille. Puis, plus tard, il a rencontré le super-héros Atom qui lui a confié la mission de protéger une scientifique...


Ce ne sera pas vraiment une critique de l'épisode que je vais écrire. Non pas qu'il ne le mérite pas, au contraire : pour aller vite, Resurrection Man : Quantum Karma #2 explore avec beaucoup de sensibilité le thème du deuil par le prisme d'un individu qui revient constamment à la vie et est donc confronté à la disparition de ceux qu'il aime.


Il y a dans cet épisode des moments bouleversants et l'écriture, sensible, pudique, de Ram V en fait des passages de toute beauté. Encore une fois, si vous avez aimé Toutes les morts de Laila Starr, vous avez de grandes chances d'être touché par cette série, bien qu'elle aborde des sujets similaires d'une manière complètement différentes.


Ram V s'impose pour moi comme un auteur qui, à l'instar d'un Jonathan Hickman, réussit l'exploit d'aborder les genres avec une touche très personnelle, avec une philosophie existentielle très singulière. Hickman est plus un world-builder alors que Ram V excelle dans le character's driven, mais tous deux ont cette façon d'appréhender l'histoire sous un angle unique et immédiatement identifiable.


Ce qui les réunit vraiment, c'est le rapport au temps, et au temps long spécialement. Ici, Ram V nous balade dans le passé puis dans le futur (jusqu'en 2046, le temps d'une séquence poignante, avec une métaphore sur le destin, les marionnettes, vraiment inspirée). Et c'est dans cette appréciation du temps qu'on mesure ce qui affecte les personnages, ce qui façonne leur destin, ce qui orchestre les coïncidences.

Ajoutez-y les planches de Anand RK dont le style est à la fois bizarre et beau, ne ressemblant à rien de connu et embrassant l'étrangeté avec une élégance étonnante, avec des couleurs extraordinaires (et je pèse mes mots) de Mike Spicer... Et vous obtenez un comic-book à nul autre pareil. C'est une expérience, c'est expérimental d'ailleurs, mais si vous aimez voyager, alors vous serez servi.

Bon, finalement, il y a quand une critique pour cet épisode.

Mais l'autre partie dont je voulais parler est toute autre. Jackson "Butch" Guice vient de nous quitter, à l'âge de 63 ans. C'était, avec Dan Abnett, le co-créateur de Resurrection Man, et il avait accepté de revenir sur ce personnage à l'occasion de cette mini-série en signant la première page de chaque épisode.

J'ignore s'il a eu le temps d'en réaliser six, j'en doute. Je sais qu'il sera encore là le mois prochain, mais après, je ne sais pas. Il est mort d'une pneumonie qui s'est aggravée après avoir été pourtant soignée avec succès. Mais il a été réhospitalisé et n'a pas survécu à une rechute. DC n'a pas eu le temps de lui rendre hommage dans ce numéro mais gageons que ce sera le cas au prochain.

Ram V a salué sa mémoire et lui a dédié ce numéro et les suivants. Je n'oserai parler de coïncidence mais c'est troublant qu'il soit parti en dessinant Resurrection Man, un héros qui ne peut pas mourir et qui le vit comme une sorte de croix, de malédiction, qui estime même que ce pouvoir ne lui a pas permis d'améliorer le monde au gré de ses aventures.

J'aimai beaucoup Butch Guice : il a eu une carrière prolifique démarrée dans les années 80 sur la série Micronauts de Bill Mantlo. Il a fait la navette constamment entre Marvel et DC, il a aussi travaillé en Europe (sa dernière vraie série était d'ailleurs française, Amber Blake - pas très bonne, mais formidablement dessinée), puis chez des indépendants.

Ce qu'on sait moins et ce dont je ne me suis rendu compte récemment, c'est le volume de sa bibliographie. Il dessinait souvent deux séries en même temps, plus les couvertures, et s'encrait lui-même quand on le lui permettait. D'ailleurs, il a aussi encré d'autres artistes, comme Bryan Hitch par exemple. 

Comme l'avait raconté Mark Waid à propos de Mike Wieringo quand ce dernier est parti, il semblait toujours avoir peur de ne plus trouver de travail et donc il acceptait parfois des jobs qui ne le comblait pas mais le rassurait. Je crois que Guice était comme ça aussi : il n'a jamais été une star, mais un artisan, boulimique, détestant le vide.

Et ça lui a permis d'inspirer beaucoup de monde, d'aider beaucoup d'amis. Il a collaboré avec des auteurs qui, sans lui, étaient parfois dans la sauce (comme Chuck Dixon), il a mis le pied à l'étrier d'autres artistes (comme Kelley Jones ou Mike Perkins), et les éditeurs savaient qu'ils pouvaient compter sur sa ponctualité, son professionnalisme.

Quand j'ai démarré ce blog, contrairement au précédent que je tenais, je m'étais posé comme règle de ne plus faire d'hommage quand un auteur/artiste disparaissait. Mais j'aimai ce que faisait Butch Guice, sa personnalité, son style, sa longévité, sa régularité. Et parler de ce n° de Resurrection Man : Quantum Karma sans l'évoquer était impensable.

samedi 5 avril 2025

RESURRECTION MAN : QUANTUM KARMA #1 (of 6) (Ram V / Anand RK, Butch Guice)

 

Matthieu Salliere s'éteint au soir d'une longue vie. Mais Mitch Shelley, son vrai nom, ressuscite comme à chaque fois, fort de ses existences passées. Un homme, qui dit être son double provenant d'une autre réalité, l'emmène à Samsara, au coeur de l'univers, hors de l'espace-temps, pour le convaincre d'accepter une mission...



Resurrection Man est une création des scénaristes Dan Abnett et Andy Lanning et du dessinateur Butch Guice, apparu dans sa propre série en 1997. Celle-ci durera 27 numéros et s'achèvera en 1999, avant de connaître une nouvelle version en 2011 avec les mêmes auteurs mais Fernando Dagnino au dessin. Ram V, fan du personnage depuis toujours, entreprend aujourd'hui de le revisiter dans cette mini en six n°.
 

Pourtant, avant d'être publié par DC, Resurrection Man faillit être un héros Marvel, à la tête des Great Lake Avengers, sous le nom de Mr. Immortal. Abnett et Lanning voulaient renouveler la figure de l'immortel de telle manière qu'à chaque fois qu'il mourait et renaissait, il avait acquis comme pouvoir ce qui avait causé sa perte (électrocuté, il avait des capacités électriques par exemple).
  

Ce n'est pas une surprise que Ram V soit passionné par ce personnage atypique qui refuse d'être assimilé à un super héros et qui subit plus qu'il ne l'accepte sa condition. De la part de celui qui a signé Toutes les morts de Laïla Starr, on comprend ce qui l'intéresse ici : questionner la différence entre éternité et immortalité à travers un destin singulier.
 

L'éternité est définie par le temps, la durée, infinis. L'immortalité est l'état de ne jamais mourir. La première a une signification philosophique, spirituelle. La seconde est plus littérale. Cela est superbement illustré dans la première scène qui voit la mort de Matthieu Salliere, vieillard, mari, père, grand-père.

Ram V traite ce moment poignant avec une délicatesse admirable. Le lecteur est saisi par l'émotion qui s'exprime ici, dans les gestes, les regards, les paroles échangés. Que reste-t-il des gens qu'on aime et qui partent ? Des livres, des souvenirs. Des vestiges de sa présence sur Terre. Mais Matthieu Salliere s'échappe de sa chambre d'hôpital après avoir dit adieu à son épouse et s'éteint dans un champ.

On assiste alors à sa résurrection, magnifiquement mise en images. Le voici redevenu un homme, adulte, dont seul subsiste la chevelure blanche. Cette renaissance semble à la fois tranquille et douloureuse, un retour et un accouchement. Mais elle suffit à donner le ton de la série en captant ce passage de la mort à la vie, rapide, et ahurissant.

Ram V ne perd pas de temps, il doit faire vite lui aussi, il a six épisodes pour raconter son histoire de Mitch Shelley (ce nom renvoie évidemment à Mary Shelley, l'auteur de Frankenstein ou le Prométhée moderne, dans lequel un savant donnait vie à un homme composé de parties de chair mortes qu'il finit par abandonner à son sort, horrifié par son aspect hideux).

Shelley, donc, est surpris par un homme encapuchonné qui se présente comme son double issu d'une réalité parallèle et qui l'entraîne à Samsara, aux confins de l'univers, hors du temps et de l'espace, pour qu'il accepte une mission de la plus haute importance. Mais pour cela, il doit le convaincre de son héroïsme, ce qui n'est pas acquis car, durant ses vies antérieures, Shelley dit n'avoir jamais rien accompli de remarquable...

Homme sans qualités, Shelley replonge dans ses souvenirs, précisément durant sa détention dans le camp de Rabaul en Nouvelle-Guinée à la fin de la seconde guerre mondiale, sous le joug des japonais. L'endroit est commandé par Shohei Kagawa, un officier qui apprend le suicide de Hitler et décide, en attendant l'arrivée des alliés, de festoyer avec ses hommes. Mais le banquet est très spécial et va avoir des conséquences inattendues...

Je ne vais pas en dire plus pour l'instant, on verra si je suis obligé de spoiler le mois prochain pour rédiger un résumé compréhensible. Mais Ram V aboutit à un épisode palpitant, avec une ambiance intense. Bien que très différent de The New Gods, qu'on peut lire actuellement, son scénario explore des thèmes voisins, comme la divinité, la guerre, le destin, l'appréciation d'un talent exceptionnel.

Tout comme ses meilleurs comics, Ram V peut s'appuyer sur un artiste extraordinaire en la personne de Anand RK avec qui il a déjà collaboré sur Graffity's wall et Blue in Green. Le style de son compatriote, indien comme lui, est saisissant, avec un trait tout en délié, qui s'abstient d'à-plats noirs et bénéficie des couleurs superbes de Mike Spicer (le partenaire de Daniel Warren Johnson).

Plusieurs planches sont de vraies oeuvres d'art qu'on peut presque dissocier du récit pour les admirer à part - voir la page 4 ci-dessus, avec le retour à la vie de Mitch Shelley dans la fosse commune du camp de Rabaul. Mais en vérité, on trouve là une oeuvre graphique impressionnante qui vous entraîne dans un univers à part, vous communique des sensations tenant du beau-bizarre.

J'avoue que je n'avais pas anticipé le choc de cette lecture, d'autant que je me suis décidé à lé dernière minute pour acheter cet épisode. Mais je ne le regrette pas. C'est puissant et beau, perturbant et hypnotique. La combinaison entre le texte de Ram V et les images de Anand RK forme d'ores et déjà quelque chose d'unique, à laquelle Butch Guice se joint, discrètement, comme pour l'adoubler.