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dimanche 10 août 2025

THE NEON DEMON (Nicolas Winding Refn, 2016)


Venue de Géorgie, Jesse, une jeune fille de 16 ans, débarque à Los Angeles avec le rêve de devenir mannequin. Devenue amie avec Dean, un jeune photographe amateur épris d'elle, et Ruby, une maquilleuse professionnelle, elle fait son premier shooting. Cela lui permet de se présenter à une directrice d'agence de mode réputée, Roberto Hoffman, qui l'engage en lui disant de mentir sur son âge et lui décroche une séance avec le photographe le plus fameux de la ville, Jack McCarther.


L'ascension express de Jesse provoque la sidération puis la jalousie de deux autres mannequins, Sarah et Gigi, amies de Ruby. Le shooting avec McCarther est un succès et elle auditionne ensuite, avec Sarah, pour le grand couturier Robert Samo qui est subjugué. Sarah, qui n'a pas été retenue, brise un miroir dans les toilettes du studio lorsque Jesse la surprend. Se coupant la main avec un éclat de verre, Jesse voit Sarah lui lécher sa plaie.


Résidant dans un motel miteux dont le propriétaire Hank l'accable de remarques salaces, Jesse finit par demander à Ruby de l'héberger dans une somptueuse villa qu'elle garde et entretient en l'absence de ses propriétaires. Ruby désire Jesse qui la repousse et, ce faisant, sans le savoir, va l'entraîner vers sa chute...


3 ans après l'échec de Only God Forgives, Nicolas Winding Refn (NWR pour les intimes) faisait son retour sur grand écran avec The Neon Demon. Depuis, il n'a plus rien tourné pour le cinéma (même s'il filme en ce moment un nouveau projet, Her Private Hell (qui devrait être prêt pour 2027 - et le Festival de Cannes ?). 
 

Il s'est tourné vers le petit écran avec trois séries (Too Old to die young : chef d'oeuvre ; Copenhaguen Cowboy : une purge ; et Le Club des Cinq : pas vu). The Neon Demon a donc pris valeur de document avant un retour attendu. Malgré son côté crâneur, NWR semble quand même sensible à la critique et l'accueil commercial de ses oeuvres. Au point de se remettre profondément en question ?


Quand on découvre The Neon Demon, on pense tout de suite à cette citation de Stendhal : "La beauté n'est que la promesse de bonheur". Pour Refn, qui a eu l'idée de cette histoire, dont il a co-écrit le script avec deux femmes (Mary Laws et Polly Stenham), et qui adore prendre systématiquement le contrepied de ce qu'on croit qu'il raconte, c'est évidemment tout le contraire.


Le film s'ouvre par une scène monstrueusement trompeuse : Jesse est allongée sur un divan, la gorge tranchée. Cette image est une mensonge comme on le découvre tout de suite après : en vérité, la jeune fille était photographiée par son ami, Dean, et le sang n'était qu'un colorant pour dramatiser la pose qu'elle prenait.

En se débarbouillant, elle fait la connaissance de Ruby, la maquilleuse qui va lui servir de guide dans le milieu de la mode où elle espère percer. On sent d'entrée que Ruby est attirée sexuellement par Jesse, mais surtout fascinée par son visage d'ange, son innocence. A travers les yeux de Ruby, Refn nous présente son héroïne comme une créature irréelle.

Plus tard, lors de son premier défilé, après une nuit agitée, elle avance sur la scène plongée dans le noir et au bout de laquelle un néon aux formes triangulaires clignote. Ce motif lui rappelle celui qu'elle a vu dans son cauchemar et, d'une manière que n'aurait pas reniée David Lynch, fait office de passerelle, de pont entre la première et la deuxième partie de l'histoire.

Après ça, Jessie ne sera plus du tout la même : elle devient celle qu'on l'accuse d'être. Avant, elle est considérée comme une provinciale un peu godiche, timide, empruntée, qui laisse sa stupéfiante beauté parler pour elle - et parfois contre elle, suscitant la jalousie d'autres mannequins ou l'envoûtement de professionnels, comme la directrice de l'agence, le photographe ou le styliste.

Mais quand elle a franchit l'étape de ce défilé, elle assume ce qu'on projette sur elle : elle se débarrasse de Dean, elle méprise Sarah et Gigi (ses rivales), elle allume et repousse Ruby. Cette dernière la loge dans une somptueuse demeure dont elle a la garde et, le soir, en rentrant de son autre boulot (elle maquille des morts avant leurs obsèques), elle est le témoin d'une autre scène pivotale.

Perchée sur le plongeoir de la piscine vide de la villa, comme en transe, Jesse explique que sa mère (décédée, si on la croit) disait d'elle qu'elle était dangereuse. Cela fait écho à la dernière conversation qu'elle a eue avec Dean où il ne comprenait pas son désir d'être comme Sarah et Gigi avant qu'elle ne le corrige en répondant : "Je ne veux pas être comme elles. Elles veulent être moi.".

La trajectoire de Jesse est celle d'une candide devenue une narcissique. A moins que sous ses dehors fragiles et timides, elle ait toujours été une ambitieuse vorace, consciente de sa perfection au point de jouer le rôle de celle qui ne s'en rendait pas compte pour être encore plus désirable. Mais qu'importe à vrai dire, elle raison : les autres filles veulent être elle. Absolument. Follement.

Cela est donc perceptible en premier chez Ruby qui veut la posséder comme on possède une poupée, ou plus littéralement un fantasme, une sex doll. Sarah est la plus amère : elle lui en veut. Gigi est la plus désespérée : elle n'arrive pas à comprendre ce phénomène - et cela devient pathétique quand elle détaille les opérations de chirurgie plastique qu'elle a subies mais qui la rendent transparentes aux yeux du styliste.

Comme toujours chez Refn, en tout cas depuis le début de sa période américaine, le protagoniste est impénétrable. C'est parfois horripilant, car ni les dialogues, ni les actions ne viennent éclairer quoi que ce soit. Mais c'est aussi la manière qu'a ce cinéaste maniériste d'offrir au spectateur un personnage ouvert à toutes les interprétations.

Jesse est-elle un ange innocent ? Ou le démon sous les néons ? Est-elle une proie ? Ou un monstre ? Dans son troisième et dernier acte, le film verse carrément dans le vampirisme et, avec une photographie aux effets encore plus tranchées, s'inspire du giallo. Ce n'est même pas un spoiler de dire que ça va mal finir : Refn aime les contes de fées, mais où le grand méchant loup croque la jeune fille.

Pourtant, comme dans Drive, il ne se résout par complétement à éliminer Jesse, la toute dernière image nous la montre marchant dans le désert. Et juste avant ses bourreaux succombent à leurs pulsions cannibales (ou en paieront certainement le prix dans le futur). Une métaphore de la toxicité de la beauté dans son aspect le plus gore, le plus grand-guignolesque aussi.

Au centre du film est Elle Fanning : alors âgée de 18 ans, elle habite son personnage avec une sorte d'abandon total assez incroyable. Prévu pour Carey Mulligan, le rôle a été rajeunie ensuite et franchement Refn ne pouvait pas trouver mieux qu'Elle Fanning, qui semble littéralement être née pour jouer cette Jessie si ambivalente, éthérée et hypnotique.

Christina Hendricks revient devant l'objectif du cinéaste pour un petit rôle. Les ex-mannequins Abby Lee Kershaw et Bella Heathcote sont évidemment parfaites pour l'occasion. Et Jena Malone transmet ce trouble diffus, constant et fatal avec maestria. Alessandro Nivola et Keanu Reeves sont des représentations de mâles fantasmant comme en écho sur Jesse (ah, cette scène avec le couteau dans la bouche...). Karl Gusman est le seul homme vraiment sympathique mais aussi rejeté cruellement.

Enveloppé dans les nappes synthétiques de Cliff Martinez, The Neon Demon fut et reste un grand moment de cinéma, même si NWR a sans doute bouclé une boucle, un cycle. Mais il est indéniable que le bonhomme a du talent, parfois même du génie, et assez de ressources pour nous étonner encore.

samedi 9 août 2025

DRIVE (Nicolas Winding Refn, 2011)


Le Chauffeur travaille le matin comme mécano dans le garage de Shannon, l'après-midi comme cascadeur sur des tournages où Shannon l'a recommandés, et la nuit au volant d'une voiture dans laquelle il permet à des braqueurs d'échapper à la police. Shannon l'a vu débarquer de nulle part il y a quelques années et l'a pris à l'essai avant de découvrir ses talents et c'est pour cela qu'aujourd'hui il tente de convaincre l'ex-producteur Bernie Rose de lui acheter une voiture de stock-car pour participer à des courses.


Le Chauffeur habite dans un immeuble et il a pour voisine une jeune mère, Irene, et son fils, Benicio. Le père du gamin est en prison mais va bientôt sortir. En attendant, la jeune femme et son voisin sympathise après qu'elle ait apporté sa voiture au garage de Shannon. Standard, le mari d'Irene, est libéré mais vite rattrapé par son passé : ceux qui l'ont protégé en prison réclament qu'il les rembourse et un nommé Cook l'oblige à commettre un braquage contre un préteur sur gages.


Parce que le Chauffeur sait que Irene et son fils seront menacés si Standard fuit ou refuse cette mission, il lui offre son aide. Mais évidemment le braquage tourne mal : Standard est tué, des hommes de Cook prennent en chasse le Chauffeur et Blanche (la compagne de Cook, imposée sur ce coup). Et même si le Chauffeur veut rendre l'argent au commanditaire de ce casse, il doit s'impliquer encore plus pour que Irene et Benicio n'en pâtissent pas...


C'était, je suppose, inévitable, mais après avoir vu Only God Forgives, je n'ai pu résister à l'envie de revisionner Drive. Je le connais pourtant quasiment par coeur, j'ai lu le roman éponyme de James Sallis dont il est inspiré et qu'a brillamment adapté Hossein Amini. Mais il fait partie de ces longs métrages dont je me lasse pas depuis sa sortie et surtout dans lequel je découvre toujours de nouvelles choses.


J'ai déjà écrit une critique sur Drive, dans le blog que je tenais avant celui-ci, donc je vais tenter d'en parler autrement, sous d'autres angles. Vous rappelez-vous par exemple que Nicolas Winding Refn avait obtenu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes pour Drive ? C'est assez hallucinant, non pas parce que c'est immérité, mais parce qu'un film de genre ainsi récompensé reste une exception.


Avant cela, Drive fut d'abord un projet adressé à Hugh Jackman, alors au fait de sa gloire (il était une vedette en incarnant Wolverine dans les films X-Men notamment), et c'est Neil Marshall qui devait le réaliser en 2008. Mais le projet a capoté et la production a alors envoyé le script à Ryan Gosling avec la promesse qu'il pourrait choisir le cinéaste qui le dirigerait.


Et pour Gosling, fan de la trilogie Pusher et de Bronson, ça ne pouvait être que Refn. Le cinéaste danois a une méthode bien à lui pour savoir quel acteur caster : pas d'audition, ni de screen test, mais une discussion sur le cinéma et la vie le convainquent ou non de s'engager avec untel ou untel. C'et ainsi qu'il jeta son dévolu sur Carey Mulligan pour jouer Irene.

Dans le roman de Sallis, Irene s'appelle Irina et est une femme d'origine sud-américaine. On peut se demander si, plus logiquement, Eva Mendes, la propre compagne de Gosling, n'aurait pas été un choix naturel. Mais l'acteur et son metteur en scène cherchait une actrice exprimant un sentiment de vulnérabilité et de délicatesse, correspondant mieux à Mulligan, dont la femme de Refn était fans depuis qu'elle l'avait vue dans Une Education.

Bryan Cranston a hésité à accepter le rôle de Shannon : à cette époque, il brillait dans Breaking Bad et devait douter de l'opportunité de s'engager pour un second rôle. Mais Refn l'a persuadé en acceptant de réécrire avec Amini ses scènes. Albert Brooks, qui venait de la comédie, ne s'est pas fait prier pour jouer Bernie Rose, personnage qui lui permettait de composer quelque chose d'inattendu.

Quant à Christina Hendricks, Refn a d'abord cherché son bonheur chez des actrices porno ! Mais aucune de celles qu'il a abordées pour le rôle de Blanche ne l'a satisfait et il a fait confiance à la directrice du casting quand elle lui a parlé de l'interprète de Joan Holloway dans la série Mad Men. Oscar Isaac, comme Cranston, s'est investi à la condition que sa partition subisse quelques modifications.

Avec le recul, il est amusant de remarquer que Gosling joue le rôle d'un cascadeur et qu'il allait enchaîner avec celui d'un acrobate à moto dans The Place Beyond the Pines, mais surtout à nouveau celui d'un stuntman dans The Fall Guy bien des années après. Refn a utilisé un modèle spécifique de caméra, plus légère et maniable, pour filmer dans l'habitacle des voitures conduits par le Chauffeur et Gosling a effectué plusieurs de ses cascades lui-même.

(C'est sans doute ce qui explique qu'on y croit bien davantage que dans The Fall Guy dont la promo a lourdement insisté sur les performances accomplies par des cascadeurs professionnels, reléguant la prestation de Gosling à celui d'un "simple" acteur doublé. Certes, rendre hommage à cette profession est mérité mais a joué indéniablement contre le film lui-même car le spectateur savait que la star n'avait quasiment rien fait de dangereux comme son personnage l'exigeait.)

Drive, c'est l'art de la juxtaposition. Le film salue à la fois l'esthétique des années 80 (dès son générique avec une police de caractère rose pour les crédits), la musique électro (c'est là que Kavinsky, bien avant les J.O. de Paris 2024, a placé son sublime Nightcall), mais aussi les gangsters movie honk-kongais qui inspirèrent le cinéma de Jean-Pierre Melville.

Le Chauffeur peut d'ailleurs se voir comme un cousin du Samouraï. Dans l'interprétation stoïque qu'en fait Gosling, aussi impassible que Alain Delon - on a beaucoup reproché par la suite à Gosling d'être inexpressif et même mauvais acteur alors que personne n'oserait dire ça de Delon. Pourtant, tous deux ont en commun la beauté physique, la présence, et la sincérité.

Le Samouraï de Melville comme le Chauffeur de Refn sont des personnages qui ne sont pas impassibles pour faire cool mais parce qu'ils contiennent un fauve à l'intérieur d'eux. Ils s'interdisent d'aimer aussi pour cela même si, dans le cas du Chauffeur, il y a l'aveu à la fin qu'il a été heureux avec Irene et Benicio (alors que le samouraï n'est que tristesse et solitude, se suicidant pour ne plus souffrir).

L'intrigue peut paraître volontiers inutilement compliquée avec ce braquage raté commandité en fait par le partenaire de Nino qui a préféré sacrifier le Chauffeur, Standard, Blanche et Cook que d'envoyer ses propres hommes faire le sale boulot et obligeant Bernie Rose à ensuite nettoyer sa merde. Mais qu'importe, Drive est moins un film noir qu'un film de chevalerie déguisé en polar.

Le Chauffeur est un curieux chevalier blanc que même Standard ne voit pas comme un rival. Il ne couche pas avec Irene et quand il lui offre de fuir avec lui en pleine débâcle, c'est pour la protéger et non tenter de la séduire et de remplacer son mari. Cette attitude de protecteur lui fait fendre l'armure, littéralement, et il prend autant de plaisir à être avec le petit Benicio qu'avec Irene.

Mais en s'impliquant de la sorte, il enfreint ses propres règles, telles qu'il les dicte à ceux qui veulent l'employer : pendant cinq minutes, il est totalement à leur service, pas plus, pas moins, il garantit qu'ils échapperont à la police qui les poursuit, et ils ne se reverront plus jamais. La bascule s'opère quand un voleur le reconnait alors qu'il dîne dans un bar et que le Chauffeur lui répond de ne pas l'importuner sinon il lui casse la figure et lui fera manger ses dents.

Lorsqu'il propose son aide à Standard, le Chauffeur se fait plus tard charrier par Shannon qui plaisante en disant qu'il est le seul mec qui préfère porter secours au mari plutôt qu'à sa femme. Ce n'est qu'à moitié vrai. S'il apporte son aide à Standard, c'est pour sauver une famille, et donc Irene et Benicio, menacés par les commanditaires du braquage si Standard refuse de le faire ou tente de fuir.

Quand, l'échec est consommé au sujet de ce casse, et que le Chauffeur tente d'arranger le coup en rendant l'argent à qui le voulait, Nino se moque de lui en soulignant à quel point il est un piètre négociateur (en effet, il pourrait rendre le butin contre une partie de celui-ci). Mais cela souligne que le Chauffeur n'est pas un malfrat : il est juste celui qui conduit les malfrats, à peine un complice.

Refn semble à la fois touché et embarrassé par son héros. Comme Drive est une série noire, il ne peut décemment le sauver, l'épargner sans trahir le genre de l'histoire. Mais le cinéaste est un romantique qui se cache et il ne se résout pas non plus à le montrer mort. Il quitte Los Angeles et s'enfonce dans la nuit, gravement blessé, au volant de sa voiture, qui apparaît alors comme une armure, un cocon capable peut-être de le maintenir en vie tant qu'il la conduit.

James Sallis a écrit une suite à Drive, intitulé Driven. Un roman aussi bref et envoûtant que le premier. Mais ni Refn ni Gosling n'ont exprimé l'envie de l'adapter (alors que Jackman et Marshall comptait faire de leur Drive le premier volet d'une franchise). Sans doute parce que Drive n'est pas ce qu'indique son titre...

Il y a en fin de compte peu de poursuite automobile dans le film (celle du prologue puis celle après le braquage, sans compter le tour de piste en stock-car et la percussion des voitures du Chauffeur et de Nino). Le titre semble plutôt prendre le verbe Drive comme le fait pour les personnages d'aller d'un point à un autre, le plus souvent funeste.

Et aussi bien qu'aux films de chevalerie, c'est au western que fait penser Drive. Un héros sans nom ? Comme Clint Eastwood dans la trilogie des dollars de Sergio Leone (et d'autres westerns par la suite). Une voiture ? Comme un cheval. Une jolie jeune femme ? Comme celle qu'un cowboy peut croiser sans rester. Etc.

Cet art de la synthèse, entre passé mythique et relecture moderne, Drive le porte à incandescence. Mais à son rythme, tranquille, mélancolique. En 2011, il n'est pas question d'invoquer Steve McQueen, le king of cool. Drive n'est pas un néo-Bullitt, c'est l'aventure d'un héros triste, sans passé, sans nom, peut-être sans avenir. Et c'est pour cela que, comme Refn, il nous touche.

Drive ou la série noire existentielle et taiseuse, traversée de fulgurances flamboyantes, comme un scorpion imprimé sur le dos d'un blouson.

lundi 4 août 2025

ONLY GOD FORGIVES (Nicolas Winding Refn, 2013)


Julian et Billy, deux frères américains établis à Bangkok, dirigent un club de boxe qui leur sert de couverture pour un trafic de drogue. Après avoir assisté au combat d'un de leurs élèves, Billy part en ville. Il veut coucher avec un prostituée mineur et en trouve une avec laquelle il monte dans la chambre d'un hôtel de passe. La police débarque avec à sa tête l'officier Chang qui constate que Billy a frappé à mort la jeune fille. 
 

Chang reçoit le père de la victime sur place et l'autorise à châtier l'assassin. Puis il le conduit dans un terrain vague pour lui trancher la main droite, sa punition pour avoir laissé sa fille se prostituer. Averti de la mort de Billy, Julian retrouve Choi pour le tuer mais l'épargne en écoutant sa version des faits. Crystal, sa mère, arrive à Bangkok pour faire rapatrier le corps de son fils aîné mais surtout pour se venger.
 

Julian refuse de s'en prendre à Chang car il estime que Billy a mal agi. Crystal paie Byron pour recruter des mercenaires qui feront le sale boulot, mais ils ratent leur coup. Cependant, Julian veut présenter à sa mère Mai, une call-girl qu'il fréquente et veut passer pour sa fiancée. Crystal les humilie pendant que Chang torture Byron pour connaître qui en a après lui, sans succès. Crystal prend peur et Julian décide de défier Chang...


Beaucoup de cinéastes, après avoir connu un grand succès, sont tentés par l'envie de tester le public qui les a plébiscités et réalisent leur opus suivant avec l'envie d'être plus radical, au risque de tout perdre. Et on sent bien que, malgré son côté crâneur, c'est ce qui a motivé Nicolas Winding Refn après le carton de Drive.


Lors d'un entretien avec William Friedkin, dont il était un admirateur, NWR (comme certains le surnomment) prétendait toujours aussi fièrement que Only God Forgives n'avait certes pas connu le même accueil positif que Drive mais que c'était un chef d'oeuvre. Friedkin s'étouffa de rire, demandant à ce qu'on appelle un docteur pour examiner son collègue.


Malgré tout le bien que je pense de Winding Refn, je ne peux qu'abonder dans le sens de Friedkin et ricaner devant sa prétention. Mais en même temps, il y a chez tous les cinéastes qui ne se mouchent pas du coude comme NWR un côté trop poseur pour ne pas être aussi farceur. Certainement qu'il croit à la qualité de son film, mais il sait aussi que ce genre de déclarations ne sera pas prise au sérieux.


Only God Forgives peut donc se lire, de manière plus détachée, comme une sorte de vaste blague, l'effort d'un zozo pour jouer à l'auteur, mais surtout comme sa tentative de défaire ce qui l'a couronné. En ce sens, c'est l'anti Drive. Wing Refn pousse tous les curseurs au maximum, à un point grotesque, comme pour se débarrasser de ses adorateurs et combler ses détracteurs.

L'intrigue tient sur un post-it et accumule les clichés les plus ridicules : Julian perd son frère, veut le venger, mais épargne son tueur en comprenant le mal qu'a fait Billy à une adolescente. Jusque-là, tout va bien car Julian réagit intelligemment : effectivement, son frangin a commis une atrocité et il ne mérite pas d'être vengé.

C'est ensuite que le récit bascule avec l'arrivée de la mère : il est sous-entendu, sans aucune subtilité, que c'est une matriarche incestueuse, elle parle vulgairement, méchamment, mais ne veut pas se salir les mains. Elle envoie les autres à l'abattoir jusqu'à être acculée. C'est une garce abominable et une poufiasse de première, pas plus défendable que son rejeton assassin.

Julian, pendant ce temps, se renferme de plus en plus : déjà qu'il n'était pas bavard ni très actif... Toute cette affaire le dépasse, lui déplait, il voudrait être ailleurs mais ne le peut pas. Et finalement, quand il sort de sa réserve, il veut clairement se suicider, en finir, sachant son adversaire invincible, prêt à le soulager de son fardeau.

L'unique personnage qui semble doté d'un peu de vie et de dignité est Mai, cette call-girl que fréquente Julian, et qui quitte la scène sans se retourner, après avoir assister au tabassage de son amant, moment où elle comprend qu'il a voulu être châtié - châtré même. Julian n'est pas émasculé, mais ostensiblement impuissant, et sa virilité passe par ses mains fermés qu'il observe comme deux masses maudites.

Winding Refn filme tout ça dans un Bangkok fantasmé, sordide, avec des lumières criardes. Les personnages traversent fréquemment des ruelles ou des couloirs comme des passerelles, et cela évoque David Lynch et ses labyrinthes mentaux (comme dans Lost Highway, Twin Peaks : Fire Walk with Me, Mulholland Drive).

Mais malgré son hyper stylisation, Only God Forgives ressemble à une parodie du cinéma de son auteur. Le rythme est lent, le temps dilaté au possible, les dialogues réduits au maximum (Julian n'a que 17 lignes de dialogue). C'est un film éreintant, malgré sa brièveté (90'), et qui est malaisant, inconfortable, chichiteux.

Si vous aviez trouvé, à raison, Drive cool, son héros charismatique et fonceur, son histoire romantique et violente, Only God Forgives va vous caresser à rebrousse-poil : ici, le héros en prend plein la gueule, littéralement, les péripéties sont minimalistes, le romantisme absent, le méchant implacable, l'issue éprouvante.

Ryan Gosling semble en avoir pris conscience et a accepté le défi périlleux de jouer la caricature du chauffeur de Drive : quasi-mutique, passif, il erre dans cette histoire comme un spectre et, dans un geste très Eastwoodien, démolit à la masse son image. Kristin Scott-Thomas est hilarante en mama fardée comme une maquerelle, plus forte en gueule que vraiment terrifiante.

La révélation de ce drôle de trip est Vithaya Pansringarm qui semble taillé d'un seul bloc, monolithe terrifiant, qui traverse le film comme l'ange de la mort, cruel et brutal, rendant la justice comme la pire des ordures, sans une once d'émotion. Je crois bien qu'il a encore moins de dialogue que Gosling, c'est tout dire.

Only God Forgives est la manière la plus tranchante qu'ait trouvé Wnding Refn pour en somme repartir de zéro. Mais il renouera avec sa superbe à l'occasion de The Neon Demon et surtout de sa série, hallucinante, Too Old to Die Young. J'aurai aimé voir sa série Le Club des Cinq, mais je pense qu'il sera plus aisé de découvrir son prochain long, Her Private Hell, dont la sortie est prévue l'an prochain.