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samedi 11 octobre 2025

REDS (Warren Beatty, 1981)


1915. Louise Bryant, journaliste et suffragette, rencontre le journaliste John Reed lors d'une conférence à Portland, Oregon, et elle est intriguée par son idéalisme et sa radicalité. Après l'avoir interviewé toute une nuit, elle décide de quitter son mari, un dentiste, pour le rejoindre à New York. Elle y rencontre ses amis, des activistes, intellectuels et artistes de Greenwich Village, parmi lesquels l'auteur Emma Goldman et le dramaturge Eugene O'Neill.
 

Bryant et Reed emménagent à Provincetown, Massassuchetts, pour se concentrer à l'écriture et s'impliquer dans la scène théâtrale locale. Mais Reed s'absente fréquemment pour ses reportages auprès des ouvriers en grève syndiqués au sein de l'Industrial Workers of the World (I.W.W.), persécutés par la police alertée par les patrons. Sa révolte le pousse à couvrir la convention du Parti Démocrate de 1916 à Saint-Louis. En son absence, Bryant et O'Neill deviennent amants et le dramaturge tombe amoureux de sa maîtresse.


Au retour de Reed, elle accepte de l'épouser et brise le coeur de O'Neill qui prend ses distances avec le couple. Ils partent s'installer à Croton-On-Hudson, dans l'Etat de New York. Mais lorsqu'il admet ses propres infidélités, elle le quitte et s'envole pour l'Europe en qualité de correspondante de guerre. Il la rejoint, après avoir été opéré d'un rein, et l'entraine en Russie couvrir la Révolution de 1917, ce qui lui fournit la matière pour "Dix Jours qui ont secoué le monde", un best-seller tandis qu'elle témoigne devant le Comité Overman...


Comme je l'avais évoqué dans ma critique de Le Ciel peut attendre, je me suis dit : "autant continuer sur ma lancée et revoir Reds pour en tirer un article". Je ne me souvenais plus que le film durait 195', mais l'envie était là, j'avais mon après-midi de libre et je n'ai pas reculé. Et surtout je me suis rendu compte à quel point Warren Beatty avait tout donné dans ce projet fou.


L'aventure a commencé en 1968, un an après la sortie et le triomphe de Bonnie & Clyde qui fit de Beatty une superstar. Il venait de découvrir la vie de John Reed et voulait la porter à l'écran. En Union Soviétique, un long métrage sur le même sujet était en pré-production et approcha Beatty pour qu'il interprète le premier rôle mais il déclina, préférant développer sa propre histoire.


Après avoir rédigé un premier traitement, il prit conseil auprès de Robert Towne et Elaine May mais le script ne fut achevé qu'en 1976 avec le concours décisif de Trevor Griffiths, dont la vision rejoignait celle de Beatty. Lequel désirait, après Le Ciel peut attendre, réaliser seul Reds. Mais le film allait coûter cher et il dut convaincre les studios Warner et Paramount pour lever des financements tout en conservant le contrôle du projet.


En 1978 le tournage débute. Beatty s'est entouré de techniciens réputés, comme le directeur de la photo Vittorio Storaro, et il a investi une partie de sa propre fortune pour boucler le budget. L'équipe se déplace dans cinq pays, tout est filmé en décors naturels, pendant plus d'un an. Quand il rentre en salles de montage, la quantité de pellicule à visionner est telle qu'il y a de quoi faire plusieurs longs métrages.

La légende veut que Beatty ait épuisé pas moins de 65 personnes pour achever le montage. Le budget explose et à la fin on estime que Reds a coûté la somme extravagante pour l'époque de 32 M $ (soit l'équivalent de 100 M $ aujourd'hui). Il rentrera tout juste dans ses frais avec un box office d'à peine 40 M $.

Encore maintenant, on se demande comment tout ça a pu exister et être exploité : il s'agit de l'histoire d'un journaliste et militant communiste dans les années 1910, sortie au moment où Ronald Reagan devenait le 40ème Président des Etats-Unis. Reds valut à Beatty l'Oscar du meilleur réalisateur (il était nommé aussi comme Meilleur acteur, et dans 9 catégories au total, pour trois statuettes gagnées).

Warren Beatty a toujours été un admirateur des grands films de studios et on voit que son inspiration provient des fresques de David Lean, en particulier Lawrence d'Arabie et Docteur Jivago, deux destins d'hommes hors du commun. Mais il a aussi voulu raconter une histoire intimiste, une romance passionnée. Et Reds parvient à trouver son équilibre entre ces deux pôles narratifs.

Le récit comporte trois actes distincts (et le film lui-même comporte un entracte) : d'abord, il y a la rencontre et l'amour qui unit et sépare à plusieurs reprises John Reed et Louise Bryant. Tous deux sont des intellectuels mais lui est déjà un journaliste confirmé tandis qu'elle végète dans l'Oregon en rêvant de vivre de sa plume (ce que ne lui permet pas ses articles dans la gazette locale).

Leur amour est le fil rouge de cette saga. Car Reed et Bryant sont aussi deux personnalités fortes : s'il l'encourage d'abord, il la néglige et l'abandonne souvent pour ses reportages. Reed ne veut pas simplement rapporter les faits, il veut être au plus près de l'action, puis dans l'action elle-même, ce qui l'entraînera dans une carrière politique. Bryant, elle, est une idéaliste qui tient à exister par elle-même et conserver du recul sur les événements et les individus.

Ensuite, il y a la dimension politique de l'histoire : très vite, Reed, donc, s'investit, après avoir couvert la convention démocrate de 1916. Il milite pour que les Etats-Unis ne participent pas à la guerre de 14-18, combat le capitalisme comme force d'oppression, puis, après son premier voyage en Russie, lors de la Révolution de 1917, veut participer à la fondation du Parti communiste américain contre la frilosité des socialistes.

Bryant subit cette ambition dévorante qui la dépasse. Elle voit les manoeuvres des apparatchiks, elle voit les factions dans un même camp, contrairement à Reed qui veut passer en force et se heurte à des forces bureaucratiques. Avant lui, elle devine déjà que le Parti, quel qu'il soit, est plus fort que celui qui veut l'animer, le faire évoluer, et qu'il écrase les dissidents en les assimilant à des contre-révolutionnaires.

Enfin, il y a une dernière partie, très amère, sur la désillusion. Bloqué en Russie pour servir la propagande du régime bolchévique, Reed tente d'abord de rester en contact avec Bryant, ignorant que ses messages sont interceptés par le gouvernement américain qui l'accuse de sédition et qui persécute Bryant. Mais ignorant aussi que Bryant est partie à sa recherche, craignant le pire après son arrestation par la Finlande lorsqu'il a franchi illégalement sa frontière.

Tout en restant un serviteur zélé du pouvoir russe, Reed se rend compte à que point il en est prisonnier et à quel point son message est perverti, ses discours réécrits pour opposer le bloc de l'Est à celui de l'Ouest, excitant les religieux, exacerbant le divisions, rompant avec toute union entre communistes américains et russes.

Quant Bryant retrouve enfin Reed, c'est un homme usé, affaibli, malade, mais surtout désabusé. La Révolution bolchévique, comme toutes les autres, s'est écrit dans la sang, a accouché d'un régime autoritaire, brutal, injuste, noyauté par les politiciens, les bureaucrates, muselant la presse. Pour le journaliste qu'il fut et le militant qu'il a incarné, c'est un échec tragique, pathétique.

En vérité, Reds raconte certes John Reed mais avec un recul salutaire, celui fourni par Louise Bryant, qui fut certes un pasionaria mais plus lucide. Le fil ne manque pas de souffle, mais en fin de compte c'est moins son caractère épique qui séduit que sa sincérité, son honnêteté. Beatty ne béatifie pas Reed, il constate ses erreurs autant qu'il admire ses convictions et sa puissance, tout en valorisant Bryant.

La réalisation permet d'apprécier pleinement l'expérience : on a droit à des moments de bravoure, avec une figuration démente, une ampleur, une générosité exceptionnelles. Mais surtout le film ne perd jamais de vue ses personnages, leur humanité, leur faillibilité. dans les grandes heures de ce début de XXème siècle comme dans l'intimité de leurs relations, ce sont eux qui donnent son ancrage au film, ponctué par les témoignages de survivants qui avait connu le couple Reed-Bryant.

Warren Beatty ne voulait pas forcément cumuler les rôles, sachant que la réalisation allait être énergivore. Il avait donc pensé à John Lightow pour jouer Reed avant de se raviser. Comme Orson Welles pour Citizen Kane, il a sans doute jugé impensable de ne pas assumer cette histoire derrière et devant l'objectif. Résultat : une composition subtile, intense, sans indulgence mais sans cynisme non plus.

Diane Keaton a hérité du rôle que Beatty avait longtemps promis à Julie Christie avant leur séparation. Le film a eu aussi raison de son union avec l'ex-muse de Woody Allen et Keaton en est sortie épuisée. Elle est absolument extraordinaire dans la peau de Bryant, à laquelle elle donne une épaisseur et une fragilité, une exaltation et une retenue sans pareille. Elle était géniale chez Allen, elle le fut aussi chez Beatty.

Jack Nicholson hésita à s'engager dans ce projet car il venait d'achever Shining de Kubrick et il était essoré. Il avait également grossi et dut se remettre en condition pour accompagner son ami Beatty. Il est encore une fois formidable, faisant de O'Neill un amoureux brisé mais un compagnon indéfectible, tout autant qu'un juge terrible pour ces petits bourgeois que furent Reed et Bryant croyant savoir ce qui est le mieux pour les opprimés.

On remarquera aussi Gene Hackman dans le rôle du journaliste Peter Van Wherry, Paul Sorvino dans le rôle du chef de l'IWW Louis Fraina et surtout Maureen Stapleton, couronnée par un Oscar du meilleur second rôle féminin, dans le rôle d'Emma Goldman, elle aussi victime collatérale de l'Histoire, expulsée des Etats-Unis et spectatrice désolée de la faillite bolchévique.

Reds est un grand film, indéniablement. Mais c'est surtout une oeuvre atypique, improbable dans le cinéma américain - au point d'être aujourd'hui au mieux méconnue, au pire oubliée. Raison de plus pour corriger ça et le (re)voir - aussi pour la leçon d'Histoire sur le rêve révolutionnaire russe qui a abouti à un des pires désastres, comme on le voit aujourd'hui avec la guerre en Ukraine.

jeudi 2 octobre 2025

LA BONNE FORTUNE (Mike Nichols, 1975)


Années 1920. Nicky Wilson est l'amant de Frederick "Freddie" Quintess, l'héritière d'une compagnie de serviettes hygiéniques, dont il convoite la fortune. Mais en instance de divorce, il ne peut l'épouser et convainc donc son partenaire, Oscar Dix, de contracter un mariage blanc afin de pouvoir quitter l'Etat sans contrevenir à la loi Mann qui interdit de passer la frontière pour entraîner une femme dans des relations immorales (c'est-à-dire de la prostitution). Oscar est en délicatesse avec la justice après une affaire de détournement de fonds et il est pressé de partir de loin pour éviter la prison.


Le trio s'envole pour la Californie où il s'installe dans un bungalow appartenant à un lot de résidences. Les chamailleries incessantes entre Nicky et Oscar, qui entend bien profiter des privilèges de son statut de conjoint légal (c'est-à-dire pouvoir consommer son union avec Freddie), inspirent à la jeune femme de faire don de sa fortune à des oeuvres de charité. Affolés, les deux hommes décident de se débarrasser d'elles pour faire fortune plus rapidement.


Mais pour que la police ne les soupçonne pas de meurtre, ils élaborent un plan qui fera passer ça pour un suicide. A la fête d'anniversaire de Freddie, après un copieux repas au restaurant, ils la saoulent jusqu'à ce qu'elle perde connaissance. Puis ils tentent de la noyer dans la fontaine de la résidence mais la propriétaire la trouve et les avertit. Il faut trouver un autre endroit où faire disparaître le corps, ce qui ne va pas sans poser d'autres problèmes tout au long de la nuit...


The Fortune (en vo) porte bien mal son nom car c'est comme tout s'était ligué contre ce film. Mike Nichols avait bien besoin pourtant d'un succès commercial après le bide du Jour du Dauphin, mais ni les critiques ni le public n'aimèrent cette comédie loufoque, qui sonna le chant du cygne des longs métrages situés dans les années 20 après des hits comme Bonnie & Clyde, La Barbe à Papa, L'Arnaque...
 

Nichols avait dans l'idée de renouer avec Jack Nicholson quatre après Ce Plaisir qu'on dit charnel. Comme l'acteur était un grand ami de Warren Beatty, il le convainquit de le suivre sur ce projet. Nicholson pistonna Carole Eastman, qui avait écrit Cinq Pièces Faciles (Bob Rafelson, 1970), et celle-ci soumit le scénario de La Bonne Fortune (en vf).
 

C'est alors que les ennuis commencèrent car le script d'Eastman, signé sous le pseudonyme d'Adrien Joyce, comptait 240 pages ! On avait là assez de matière pour un film de plus de 3 heures ! Pour le rôle féminin, Nichols envisagea Bette Midler qui ignorait tout de sa filmographie et refusa d'être dirigé par un "inconnu"...


Conscient que le scénario ne pourrait être produit en l'état et désireux de souligner les aspects les plus burlesques de l'intrigue, Nichols le remania en coupant à la hache tout ce qui dépassait selon lui. Apprenant cela, Eastman piqua une colère monstre et chercha du soutien du côté de Nicholson qui préféra s'en remettre à la raison, c'est-à-dire à son réalisateur, appuyé en cela par Beatty.

Midler hors jeu, le cinéaste décida de confier le premier rôle féminin à une inconnue : Stockard Channing, qui n'avait à son crédit qu'une mention au générique de Up in the Sandbox d'Irvin Kershner (1972). Un sacré challenge pour cette débutante que de donner la réplique à deux stars comme Beatty et Nicholson, qui plus est réputé pour être des fêtards incorrigibles.

Le résultat est pourtant très enthousiasmant : le film est très drôle, très rythmé (88' au compteur qui passe sans qu'on ait le temps de regarder sa montre), et l'intrigue est une farce irrésistible. L'aventure de ces deux gredins et de cette héritière qui semble refuser de mourir alors qu'elle est dans le cirage est riche de scènes à l'humour très enlevé.

Nichols semble s'amuser autant que ses deux stars et leur jeune partenaire. Leurs personnages sont certes affreux mais merveilleusement croqués. Nicky est un filou affreusement susceptible et jaloux qui ne supporte absolument pas Oscar, constamment ahuri et parfaitement stupide, même s'il a bien conscience qu'il joue un rôle crucial dans cette magouille.

Il y a du vaudeville dans ce film et c'est assumé : quand Oscar a raison des réticences de Freddie à coucher avec lui et que la propriétaire de la résidence où ils habitent, constamment occupée à arroser on en sait quoi (puisque le climat aride de la Californie l'empêche d'avoir un jardin), les surprend en plein ébat, cela devient encore plus croustillant quand Nicky rentre à la maison et prend la place d'Oscar dans le lit pour, à son tour, honorer Freddie...

... Jusqu'à ce qu'il découvre une boîte de préservatifs dans les draps et comprenne que quelqu'un est passé là avant lui ! Plus tard, les affres des deux lascars pour se débarrasser du corps de Freddie virent au grand n'importe quoi et je me demande comment on peut ne pas rire aux éclats devant les difficultés qu'ils doivent surmonter.

Le dénouement est tout aussi savoureux, réussissant à exposer Nicky et Oscar à leur culpabilité tout en les épargnant aux yeux de la loi grâce à... Freddie, décidément increvable. Alors pourquoi - pourquoi ça n'a pas fonctionné ? 

Comme je le dis plus haut, pendant quelques années, suite au succès de plusieurs films sur les années folles, les studios ont exploité le filon mais, sans doute, La Bonne Fortune est arrivé trop tard. Le public s'est lassé. Et puis, malgré ses qualités, le long métrage de Nichols n'a pas la même classe que La Barbe à Papa (Peter Bogdanovich, 1973) ou L'Arnaque (George Roy Hill, 1973).

Il mérite cependant d'être redécouvert et même réhabilité. Ne serait-ce que pour son fameux trio d'acteurs : Warren Beatty est excellent, et Stockard Channing est extraordinaire. Pour Jack Nicholson, on est encore un cran au-dessus tant il est hilarant, même s'il n'a jamais voulu reparler de cette expérience par la suite.

En effet, le tournage ne lui laissa pas de bons souvenirs puisqu'il apprit la mort de Cass Elliot, une de chanteuses du groupe The Mamas and the Papas, dont il était un ami proche. Mais aussi, surtout, parce qu'à cette même période, il allait découvrir que celle qu'il pensait être sa soeur était sa mère et que la femme qui l'avait élevé était en réalité sa grand-mère !

Comme je l'écrivais plus haut, rien ne fut épargné à The Fortune. Et Mike Nichols en paya le prix : il ne revient derrière une caméra que huit ans (!) plus tard, pour Le Mystère Silkwood, grâce auquel il renoua avec le succès critique et commercial.

mercredi 1 octobre 2025

CE PLAISIR QU'ON DIT CHARNEL (Mike Nichols, 1971)


1946. Sandy, étudiant en médecine, et Jonathan, étudiant en droit, partagent une chambre dans la cité universitaire de l'Armhest College. Tous deux sont obsédés à l'idée de perdre leur virginité mais si Sandy veut une femme belle et intelligente, Jonathan désire surtout une fille sexy et docile. Sandy rencontre à une soirée Susan et ils se fréquentent ensuite. Ce que Sandy dit d'elle intrigue tellement Jonathan qu'il s'emploie à faire sa connaissance puis à la séduire jusqu'à coucher avec elle...
 

1961. Sandy s'est marié avec Susan tandis que Jonathan est conseiller fiscal et multiplie les aventures. Il rencontre Bobbie, très belle mais superficielle, qu'il convainc de quitter son job pour être femme au foyer. Mais leur relation, surtout basée sur leurs rapports sexuels, se détériore. Sandy ne comprend pas l'attitude de son ami mais voit son couple péricliter également. Il prend Cindy comme maîtresse, dont l'attitude autoritaire excite Jonathan...


1970. Jonathan montre un diaporama à Sandy et sa nouvelle petite amie, Jennifer, âgée de 18 ans - il a divorcé de Susan comme son ami a divorcé de Bobbie. Les clichés qui défilent montrent toutes les filles avec qui Jonathan a eu des relations. Plus tard Sandy explique à Jonathan que Jennifer le comble et lui fait redécouvrir les plaisirs de la vie. Jonathan préfère finir la soirée chez Louise, une prostituée...


A sa sortie en 1971, Carnal Knowledge (en vo) fit scandale. Trois plus tard, il était pourtant encore à l'affiche, suscitant toujours la même curiosité auprès du public. Mais dans l'Etat de Géorgie, un exploitant de cinéma fut traîné devant la justice par des ligues de vertu trouvant le film obscène. La Cour Suprême fut saisie et trancha en faveur de l'exploitant. Le film fut aussi, un temps, interdit en Italie et condamné par l'Eglise Catholique.


Que reste-t-il de ce parfum de soufre 54 ans après ? Hé bien, j'ai été surpris, revoyant Ce Plaisir qu'on dit Charnel (en vf), de constater à quel point le film avait conservé sa force, sa puissance, sa profondeur. Et je suis même certain que le portrait qui est dressé de ses deux héros reste d'actualité, que les hommes de 2025 ne sont pas si différents que Sandy et Jonathan.


Initialement, Jules Feiffer, le scénariste, avait écrit cette histoire pour en faire une pièce de théâtre, mais le journaliste-caricaturiste ne parvint pas à convaincre un metteur en scène et des financiers de concrétiser le projet. Il l'adapta donc pour le cinéma et le script arriva sur le bureau de Mike Nichols, toujours auréolé du succès du Lauréat (1967) malgré l'échec de Catch-22 (en 1970).


Alors qu'une nouvelle décennie débutait, le cinéma hollywoodien osait aborder des questions de société que le code Hayes (dictant ce qui était moral ou non de montrer sur un écran) venait de disparaître (en 1966). Mais personne ne pouvait s'attendre à une approche aussi directe, frontale, crue que dans Ce Plaisir qu'on dit charnel.

N'allez pas vous méprendre : il ne s'agit pas d'un film pornographique ou même sexy. Le sexe n'est jamais filmé, tout est suggéré. Par contre, pour reprendre une formule à la mode aujourd'hui, la parole est libérée et on ne parle que de sexe : comment le pratiquer, l'obtenir, comment en jouir, etc. Et de ce point de vue, le propos est sans détour.

Tout commence donc dans l'immédiat après-guerre avec deux étudiants encore vierges mais qui comptent bien ne pas le rester. Lors d'une soirée, ils repèrent une jolie fille et Jonathan encourage son ami Sandy à l'aborder. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Susan, aussi belle que cérébrale et rétive à l'idée de se donner à un homme.

Pour Sandy, qui ne fait qu'échanger de prudes baisers avec elle, c'est la compagne idéale, celle qui lit en lui, qui l'élève. Pour Jonathan, cette créature prude est un aimant : lui qui ne désire que des femmes avec de gros seins de préférence et ne croit déjà pas en l'amour se met à la désirer comme on convoite quelque chose d'inaccessible.
 
Susan cédera aux avances de Jonathan qui représente pour elle le danger, la virilité agressive, tout l'inverse du timide et précautionneux Sandy. Pourtant quand elle devra choisir, sous la pression de Jonathan, avec lequel elle veut rester, elle préférera la raison aux sentiments, la prudence à la passion. Jonathan verra dans ce choix la confirmation de sa haine des femmes.

On retrouve les deux amis dans les années 60. Ils ont tous les deux réussi professionnellement, mais mènent des vies opposées : Sandy a épousé Susan (sans jamais avoir su qu'elle avait couché avec Jonathan), Jonathan se plaint de n'avoir "baisé" que douze filles en un an - souvent des "casse-couilles". Pourtant il trouve, croit-il, bientôt la femme idéale en la personne de Bobbie, pulpeuse et sans jugeotte.

Si le spectateur ne s'est pas déjà fait un avis négatif sur Jonathan, il va être servi devant sa muflerie envers Bobbie. Qui n'est pas qu'une bimbo mais devient la victime d'un épouvantable macho, qui l'a convaincue de quitter son travail pour s'occuper de lui puis lui reprocher de ne faire que ça ! Sandy est atterré par ce comportement, tout en admettant que si Bobbie lui plait, c'est aussi d'abord pour son physique.

Entre les deux amis va se dresser Cindy, un peu plus âgée qu'eux, qui est la maîtresse Sandy. Il la décrit comme une femme qui aime tout diriger (y compris au lit), ce qui l'étouffe, mais excite Jonathan, lassé de la passivité de Bobbie. Pourtant aussi bien l'un que l'autre vont se faire rembarrer par elle, qui veut bien deux amants mais seulement quand elle le décide, sur rendez-vous.

Enfin, le dernier acte se déroule au début des 70's. Jonathan a divorcé comme Sandy mais il vit seul tandis que son ami est désormais accompagné d'une hippie de 18 ans qui lui donne l'impression de rajeunir... La messe est dite : les deux hommes ont achevé leur course de manière aussi pathétique qu'ils l'avaient entamée.

La cruauté avec laquelle Feiffer et Nichols dépeignent Sandy et Jonathan n'a d'égal que leur lent et inexorable déclin. C'est comme si leurs propos sexistes, misogynes les rattrapaient et que la facture tombait : elle est salée. Sandy est passé du jeune homme timorée à l'adulte suffisant puis au type à la ramasse. Jonathan s'est enlisé dans sa haine des femmes - qui est aussi la haine de lui-même.

Cela signifie-t-il que, comme cela fut dit à l'époque, le film est lui-même sexiste et misogyne ? Ce serait une erreur d'interprétation totale. On peut raconter l'histoire d'hommes misogynes et sexistes sans être un auteur du même acabit. Et d'ailleurs en examinant les personnages féminins, on se rend surtout compte qu'elles comprennent mieux les hommes qu'ils ne se connaissent eux-mêmes.

Susan est une fille très intelligente qui se laisse aller mais se ressaisit et comprend sûrement dans quelle direction toxique elle se serait engagée avec Jonathan. Bobbie est tout une simple belle plante, c'est une fille vulnérable et touchante. Cindy est la plus lucide et cassante du lot, son expérience et son autorité lui évitent de tomber dans les pièges de ses devancières. Quant à la jeune Jennifer, elle considère avec un mépris terrible car silencieux Jonathan et semble déjà gênée que Sandy soit l'ami de ce pauvre type.

Cela donne quatre rôles féminins bien plus nuancés et intelligents que la paire que forment Sandy et Jonathan. Ces deux-là ont commencé leur vie d'homme en pensant avec leur bite et ils n'ont jamais vraiment évolué. Leur réussite sociale dissimule à peine leurs maladresses, ou leur côté odieux. Et quand le film se termine, ils sont aussi misérables l'un que l'autre.

Mais moins que de la méchanceté, c'est plutôt de la tristesse qui transpire du script et de la réalisation. Jules Feiffer voit ses héros comme des hommes déjà dépassés en 1946 : ils suintent d'arrogance. En 1961, ils sont blasés. En 1970, ils sont grillés. Et Mike Nichols les filme comme des losers, deux gars intelligents mais pas assez pour faire l'effort de comprendre le sexe opposé, sa complexité, sa complémentarité.

Sandy et Jonathan sont consumés par leur désir et leur désir restera à jamais inassouvi parce que l'autre, la femme, demeure un continent trop vaste, trop mystérieux, trop inquiétant. Ils se croient aventuriers, entreprenants. Ils sont juste aveuglés par leur appétit sexuel, leur faim de chair. Dès qu'il s'agit d'apprécier les sentiments, l'un les appréhende comme une énigme, l'autre comme un devoir. Dans les deux cas, comme quelque chose d'ennuyeux, de problématique, à esquiver, à éviter.

Nichols capte tout cela avec toujours une légère distance qui rend les scènes encore plus crues, encore plus cruelles. C'est un exemple de cinéma "objectif", comme disait Fritz Lang. Et cela contrebalance le texte plus directe de Feiffer, nuance son aspect théâtral originel. Et ensemble, les deux auteurs accèdent à quelque chose d'universel, d'intemporel. Mais de violent. De terrible.

Pour servir ce projet, le casting est essentiel. Candice Bergen est cette espèce de vierge de glace incarnée. Ann-Margret semble presque jouer son propre rôle, fantasme des 60's en qui les hommes ne voient que ça. Cynthia O'Neal n'a que deux scènes mais elle emporte tout sur son passage. Et le rôle muet de Carol Kane est absolument dévastateur : en quelques regards, elle démolit les mâles.

Art Garfunkel, ce merveilleux chanteur, était aussi un excellent comédien et il a trouvé avec Sandy le rôle de sa vie, à la fois lisse, suffisant et pathétique. Jack Nicholson est impérial en mec immonde, il insuffle à tout le film un côté "feel bad" absolument fascinant.

C'est donc bien à un chef d'oeuvre qu'on a affaire ici. Et ça ne risque pas de changer de sitôt, même depuis #MeToo et les délires des néo-féministes qui veulent déconstruire les hommes sans comprendre visiblement que ce n'est pas ça qui réglera le problème entre les deux sexes.