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mardi 26 mai 2026

L'ULTIME HERITIER (John Patton Ford, 2026)


Condamné à mort pour meurtre, Becket Redfellow attend son exécution en compagnie d'un prêtre auquel il accepte de raconter comment il en est arrivé là. Sa mère, Mary, a été bannie de sa riche famille alors qu'elle était enceinte d'un inconnu. Enfant, il devient ami avec Julia Steinway, mais sa mère meurt peu après, en lui faisant promettre de recevoir sa part d'héritage et de vivre la vie qu'il mérite. Devenu adulte pourtant, Becket est simple vendeur de costumes dans une boutique de New York.


Julia refait surface dans son existence et il lui ment sur sa condition. Il décide alors de tenir la promesse faite à sa mère, mais en éliminant tous les héritiers Redfellow, à commencer par son cousin Taylor. Il rencontre Warren, le père de ce dernier aux funérailles, qui, pour s'excuser du traitement infligé à Mary, le prend sous son aile en l'embauchant dans sa banque. Becket cible ensuite son autre cousin, Noah.
 

Il devient l'amant de la copine de ce dernier, Ruth, en même temps que le FBI l'aborde au sujet des morts suspectes chez les Redfellow. Becket prétend n'avoir jamais su qu'il était le dernier héritier. Julia, jalouse de sa relation avec Ruth, lui demande de l'argent pour Lyle, son mari fauché, mais il refuse. Alors qu'il est promu et heureux, Becket se demande s'il doit continuer de se venger...


Le script de John Patton Ford, initialement intitulé Rothschild, figurait sur la black list des scénarios depuis 2014 sans toutefois trouver de financement. C'est finalement grâce à Glen Powell, co-producteur et acteur ici, qu'il a pu se concrétiser. Toutefois il convient de préciser qu'il s'agit d'un remake non déclaré de Noblesse oblige de Rober Hamer (1949), lui-même inspiré d'un roman de 1907.


Le tour de force du film de 49 tenait à la performance incroyable d'Alec McGuiness qui incarnait huit personnages différents. L'action du long métrage de Ford resitue l'intrigue dans le New York contemporain, et avec plusieurs acteurs différents. C'est néanmoins comme son prédécesseur une comédie criminelle noire.


Maîtriser un genre est déjà difficile mais plusieurs relève du défi. Et il est évident que John Patton Ford, s'il a de bonnes intentions, n'a pas le niveau pour tenir cette promesse, ce qui fait qu'on se demande ce qui a fait croire à tant de monde que son script était si excellent. Non pas qu'il ne le soit pas, mais en tout cas sa réalisation ne lui rend alors pas justice.


La raison est simple pour expliquer ce qui ne fonctionne pas. Lorsqu'on raconte l'histoire d'un meurtrier qui échappe aux autorités en tuant assez intelligemment ses victimes pour cela, il faut a minima ne pas traiter les meurtres par-dessus la jambe et bien montrer comment le meurtrier peut ne pas être pris. Ce qui suppose donc d'avoir un personnage sinon intelligent, en tout cas ingénieux.

Le souci ici, c'est que Becket Redfellow a juste une chance trop incroyable pour qu'on la tolère pendant les 1h. 45 que dure How to make a Killing (en vo). Ford le filme en train de zigouiller sa famille sans être jamais confondu alors qu'il improvise la plupart du temps ou bénéficie de concours de circonstances invraisemblables.

Son premier meurtre est un coup de pot qui passe encore. Mais ensuite c'est vraiment trop improbable. Jamais de témoin, jamais de bavure. Les deux agents du FBI qui le soupçonnent sont franchement désinvoltes en l'interrogeant. Quand il se met à élaborer des stratagèmes pour tuer efficacement, rapidement et sans laisser de trace, il acquiert des connaissances pour occire son prochain avec une rapidité confondante.

Mais ce n'est pas tout. Mettons qu'il a de la chance. Il faut aussi donner aux victimes une certaine consistance, au moins pour que le spectateur approuve leur exécution. Le film nous fait défiler une galerie de crétins suffisants qu'il est donc facile de haïr. Et du même coup empêche tout cas de conscience, ôte tout relief à l'histoire.

A part l'oncle Warren, pas un des Redfellow ne mérite une quelconque grâce. De toute manière, ils sont aussitôt liquidés sans qu'on ait eu le temps de les connaître. Après deux meurtres, on pourrait croire que les suivants sur la liste ont compris qu'un tueur décime la famille et donc prennent des mesures pour se protéger ou riposter. Mais non.

Ils sont tous tellement bêtes et suffisants qu'ils semblent attendre sagement leur tour. Il aurait été pourtant intéressant que Becket se trouve face à un de ses cousin, oncle, tante, qui lui donne du fil à retordre, moralement ou physiquement. Le film s'en dispense, et du coup, on se fiche du nombre de personnes à buter - on en perd même le compte.

Sur l'intrigue principale viennent se greffer deux subplots : le premier concerne la romance entre Becket  et Ruth, qui est la copine d'un des cousins de Becket. Cela donne une touche un peu plus subtile à l'ensemble, dans la mesure où Becket, amoureux, songe un instant à arrêter de trucider les siens pour profiter d'une vie de couple compensant sa vengeance.

Le second concerne Julia, l'amour de jeunesse de Becket, qui réserve une surprise de taille dans la dernière partie de l'histoire. Toutefois, ces deux subplots ralentissent le rythme du récit et je me suis dit qu'il aurait été plus vicieux que l'une de ces femmes soient une des cibles directes de Becket pour tester sa volonté à accomplir sa vengeance plutôt que pour compléter l'intrigue principale.

Sans rien dévoiler de la fin, elle est quand même rigolote, Becket passant de chasseur à chassé. Mais cette méchanceté fait trop cruellement défaut au film dans sa globalité. Ford est passé un peu à côté de son sujet, ou plus exactement du ton de son sujet, la fameuse comédie noire, grinçante, so british, qui faisait le sel de Noblesse oblige.

Côté casting, il y a du beau monde : Topher Grace en évangéliste corrompu, Bill Camp en tonton rongé par le remords, Jessica Henwick parfaite en copine dubitative ou Margaret Qualley vénéneuse à souhait en amie d'enfance, sans oublier le grand Ed Harris à la fin, déchaîné et flippant.

Quant à Glen Powell... Ah, c'est compliqué pour lui décidément ! Hollywood pensait tenir sa future next big thing mais après l'échec de Running Man, il endure une nouvelle déconvenue cuisante. En fait, je crois que Powell est plutôt un acteur comparable à Samara Weaving, qui brillerait dans des séries B qui s'assument au lieu de prétendre à des productions plus prestigieuses pour lesquelles il n'a ni les épaules ni une fan base assez massive.

Il n'est pas donc pas mauvais, mais son interprétation manque de relief, de nuance. Jamais on ne sent chez lui cette envie viscérale de faire payer à sa famille ce qu'a subi sa mère et par ricochet lui-même. Alors qu'il était épatant dans Tout sauf toi et Hit Man, grâce respectivement à une excellente partenaire et un excellent réalisateur, ici il traverse le film, transparent.

C'est rageant de voir un film avec un tel potentiel gâché ainsi. Mais quand ça ne veut pas...

samedi 13 décembre 2025

RUNNING MAN (Edgar Wright, 2025)


Dans un avenir proche, les Etats-Unis sont dirigés par un réseau médiatique autoritaire, Network. La plupart des téléspectateurs vivent dans la pauvreté avec peu d'accès aux soins de santé et pour calmer les masses, on leur diffuse des jeux violents et vulgaires. Le programme le plus populaire est The Running Man où pendant 30 jours trois candidats doivent échapper à des chasseurs menés par le mystérieux et redoutable Evan McCone qui les traquent au moyen de drones et de dénonciations des citoyens. Les coureurs eux partent avec 1000 $ et 12 heures d'avance mais avec l'obligation de se filmer pendant 1/4 d'h. chaque jour sinon ils perdent leur gain.


Ben Richards, un ouvrier qui vit dans les bidonvilles de Co-Op City, ne peut acheter les médicaments nécessaires pour soigner Cathy, sa petite fille atteinte de la grippe, et il ne trouve plus de travail depuis qu'il a dénoncé les conditions de travail aux syndicats. Sa femme, Sheila, le supplie de ne pas s'inscrire à The Running Man même si cela leur assurait une nouvelle vie. Mais Ben candidate et est retenu avec Jenni Laughlin et Tim Jansky après que le producteur du show, Damon Killian, ait couvert les frais médicaux de Cathy et mis sa famille à l'abri.


Lorsque le jeu commence, Ben se cache à New York mais s'enfuit après l'exécution de Tim. Il gagne Boston où il réussit à échapper à des chasseurs après une fusillade qui provoque une explosion de gaz qui en tue plusieurs. Tandis qu'il est hébergé par l'activiste anti-Network Bradley Throckmorton, il découvre qu'on le fait passer pour un meurtrier. Jenni est tuée à son tour. Les ouvriers et les plus pauvres le soutiennent pendant que Bradley l'envoie à Derry dans le Maine pour qu'il y rencontre un autre résistant au système qui pourra le cacher...


Qu'est-ce qui peut pousser un cinéaste à réaliser un remake quand il est déjà l'auteur d'une oeuvre personnelle et remarquable et qu'il pourrait employer son énergie dans des longs métrages inédits ? C'est la question, légitime, qu'on peut se poser quand Scorsese refait Les Infiltrés (d'après Infernal Affairs) ou Edgar Wright quand il refait The Running Man (en vo).


Stephen King, l'auteur du roman dont est adapté le scénario de Wright et Michael Bacall, n'était pas satisfait du premier film qui en avait tiré par Paul Michael Glaser avec Arnold Schwarzenegger en 1987, et quand Wright a annoncé qu'il allait en filmer une nouvelle version, plus fidèle au livre original, King a dû se sentir flatté.


Pourtant Running Man (en "vf") a des coulisses pour le moins douteuses : en effet, quand le film de Glaser sort, Yves Boisset découvre avec stupéfaction des ressemblances flagrantes avec son long métrage Le Prix du Danger, de 1983, adapté du roman de Robert Schekley. Le cinéaste français assigne les producteurs en justice pour plagiat et obtient gain de cause en 1998.


Alors remettre ça en 2025 relève quand même un peu du mauvais goût. Pas plus que Glaser et King, Wright ne peut prétendre livrer une histoire originale puisqu'elle imite celle de Sheckley et son adaptation par Boisset. Etrangement depuis le verdict, les télés françaises ne diffusent plus Le Prix du Danger et la Paramount n'est pas gêné de financer un nouveau plagiat.

Mais est-ce que, au moins, le film est bon ? Hé bien... Pas vraiment. Ou en tout cas pas autant qu'on aurait aimé. Comme je le questionnais en ouverture de cette critique, on peut vraiment se demander pourquoi, au lieu de consacrer plusieurs années à un remake, Wright n'a pas plutôt investi son temps et son talent dans quelque chose d'original (et subséquemment, pourquoi il semble persister dans cette direction puisqu'il devrait réaliser le remake de Barbarella, produit et joué par Sydney Sweeney ?).

Wright a passé 8 ans à développer Ant-Man pour Marvel avant de lâcher l'affaire, comprenant que Kevin Feige ne lui laisserait pas tourner le film qu'il voulait. Il s'est ressaisi avec Baby Driver (2017) et surtout avec le formidable Last Night in Soho (2021). Mais ici, il se rate assez franchement avec un opus sur lequel il n'apporte rien.

Le texte de King, écrit en 82, ne figure déjà pas parmi ses meilleurs. Cette dystopie sur les Etats-Unis sous la coupe d'un empire médiatique qui donne aux masses de nouvelles versions des jeux du cirque de la Rome antique ne brillait pas par sa subtilité. Le film de 87 non plus. Et celui de 2025 toujours pas. Sous ses airs de blockbuster en colère, il fait même peine à voir.

La faute à quoi ? Principalement à la caractérisation de ses personnages, affreusement manichéens. D'un côté le méchant producteur du show et son présentateur vedette. De l'autre le héros furibard après le système. Les seconds rôles sont sommaires, jamais assez développés pour qu'on s'y attache, et aux méthodes anti-Network assez pathétiques (sérieux, des brochures pseudo-révolutionnaires pour faire tomber une major du divertissement corrompant les hautes sphères du pouvoir !).

La course proprement dite n'est pas davantage palpitante. Le film dure 130' et il est bien trop long pour générer la tension qu'il promet en dehors de deux ou trois scènes spectaculaires durant lesquelles Ben Richards court un vrai danger mais dont il sort miraculeusement intact - trop miraculeusement. Car on peut dire qu'il a quand même énormément de chance.

Alors que le jeu l'oppose à des chasseurs armés jusqu'aux dents, hyper entraînés, secondés par des drones omniprésents, des détecteurs d'ADN, et qui sont aidés par d'aimables délateurs, notre coureur réussit à passer entre les mailles du filet avec une facilité qui frise le ridicule. Il quitte Co-Op City et ses milliers de caméra de surveillance, gagne Boston, le Maine, arrive presque au Canada, sans embûches véritables !

Et tout ça avec seulement quatre aillés véritables - un ami du bidonville qui lui fournit de faux papiers, des déguisements ; deux activistes clandestins ; et une automobiliste en otage ! En fait, le film joue contre lui-même : en voulant souligner l'ampleur de la compétition, les moyens innombrables du Network, la distance parcourue par le héros, le temps gagné, il rend les victoires de ce dernier trop improbables.

Plus ramassé, moins voyageur, le film aurait gagné en intensité et en réalisme, avec un protagoniste obligé de se débrouiller avec de petits moyens. Mais son gigantisme rend ses prétentions risibles. Ben Richards n'est défini que par sa colère, jamais il ne se décourage, et quand on le manipule pour relancer la partie, il se montre d'une naïveté confondante.

Quant au dénouement... Je ne vais pas le spoiler, mais c'est le pompon. La fin est littéralement interminable et la dernière scène est pitoyable. Comment Edgar Wright a pu croire que c'était là aussi une bonne idée ? Je suis sévère, je sais que le film a plu, son box office en témoigne, mais moi, je suis passé à côté. C'est du gâchis. 

Je pense qu'il est préférable de remaker de mauvais films mais qui ont quand même des histoires avec du potentiel (c'est en tout cas mieux que de refaire de bons films). Running Man n'était pas un bon film. Le refaire était donc prometteur. Mais le vrai souci, c'est que ce n'était ni un bon film à refaire, ni une bonne histoire de toute façon. Alors, à quoi bon ? Laissons les navets aux oubliettes !

Glen Powell était très bon dans Hit Man, Tout Sauf Toi et Twisters, et il a là un rôle que Bruce Willis par exemple aurait pu tenir. Mais Willis y aurait glissé de l'ironie, alors que Powell ne joue que sur un seul accord, comme écrit dans le script. Au début, il imite Tom Cruise, mêmes mimiques, même démarche, même pas de course. Mais il lui reste encore du chemin avant d'être aussi bon que Cruise.

Colman Domingo manque de vice dans son rôle de présentateur clinquant. Josh Brolin perd son temps en campant un méchant mogul comme ici. Le personnage de Lee Pace mise sur la surprise du moment où il se démasque et ça tombe complètement à plat. Michael Cera en fait des caisses en révolutionnaire. Katy O'Brian s'égare. Seule Emilia Jones sort son épingle du jeu en otage qui découvre la grande manipulation.

C'est vraiment dommage. Mais je pense que Wright s'est de toute façon trompé. Il ne pouvait rien apporter de plus, de meilleur. Running Man n'est pas une bonne histoire, ou en tout cas pas bien traité (ni en roman ni en film). C'est même pire, puisque c'est un plagiat avéré. Et ce remake est finalement aussi raté qu'indigne à cause de tout ça.

vendredi 6 septembre 2024

TWISTERS (Lee Isaac Chung, 2024)


Fascinée par les tornades depuis l'enfance, Kate Carter cherche aussi un moyen de maîtriser leur puissance destructrice et embarque avec elle son petit ami, Jeb, et ses camarades, Praveen, Addy et Javi à la poursuite de l'une d'entre elles pour une expérience consistant à lancer des perles de polyacrylite dans l'oeil du monstre pour en diminuer l'intensité. Mais l'expérience tourne mal : ses amis sont tués, à l'exception de Javi.


5 ans plus tard, Kate vit toujours avec cette culpabilité et travaille désormais au bureau de l'agence de prévision météoroligique de New York. Javi reprend contact avec elle : il est devenu patron de la société Storm Par et souhaite qu'elle intègre son équipe pour tester un système de radars phasés qui permettrait d'analyser les tornades et de prévoir ses trajectoires et les dégâts. Elle refuse d'abord puis se ravise. Ils partent pour l'Oklahoma où les attendent les employés de Storm Par mais aussi Tyler Owens et sa bande de chasseurs de tornades qu'ils filment en direct sur YouTube.


Les deux équipes poursuivent une tornade qui a touché un parc éolien voisin mais Kate, en proie à une crise de panique, ne peut déployer le radar de Javi. Tout le monde rejoint Crystal Springs, bourgade traversée et dévastée par la tornade, et Kate découvre alors que l'argent que gagne Tyler avec ses produits dérivés sert à aider les civils qui ont tout perdu tandis que Javi collabore avec Marshall Riggs, qui rachète les terrains des sinistrés à bas prix pour reconstruire des maisons au prix fort...
  

En 1996, Jan de Bont, le réalisateur de Speed, signait un nouveau succès au box office avec Twister, dont le regretté Bill Paxton et Helen Hunt étaient les vedettes. Logiquement, une suite fut envisagée mais le projet ne vit jamais le jour malgré la persévérance de Hunt. Puis en 2020, Steven Spielberg commandait un scénario au réalisateur Joseph Kosinski qui n'intégrait pas les héros originaux.


Kosinski, pourtant, déclina la réalisation de ce reboot, fort du triomphe commefrcial de Top Gun 2 : Maverick pour se consacrer au projet F1 (sur les courses automobiles, avec Brad Pitt). C'est à Lee Isaac Chung, venu du cinéma indépendant, qu'échut la responsabilité de mettre le script finalisé par Mark L. Smith en images.


Twisters (en un "s") est l'archétype du popcorn movie, ces blockbusters qui sortent durant la période estivale avec l'objectif de distraire les spectateurs en vacances. Et de ce strict point de vue, le film remplit parfaitement sa mission : c'est efficace, rythmé (2h. qui passe sans qu'on regarde sa montre), spectaculaire. Le film n'a vraiment pas à rougir de la comparaison avec Twister de 1996.


Par ailleurs, on remerciera les auteurs de nous épargner le refrain sur la crise climatique qui aurait entraîné le projet vers une sorte de commentaire politique forcément expéditif et déplacé. Je ne suis pas climato-sceptique et je sais bien que l'abondance des tornades est liée aux crises météorologiques, mais je crois que c'est une erreur de se servir des longs métrages pour passer des messages à ce sujet - comme disait Jacques Prévert : "pour les messages, j'utilise la Poste.".

Néanmoins, ce qui fait la réussite de Twisters, outre donc le savoir-faire du cinéaste et du scénariste pour raconter leur histoire de tornades et de chasseurs de tornades, c'est que ce long métrage n'a pas renoncé à avoir du fond. Et en vérité, ici, le coeur du sujet, ce n'est pas tant pourquoi il y a tant de tornades, ni même s'il y a une parade crédible contre elles, mais plutôt les conséquences de ces calamités et le fait que certains en profitent.

Dans le prologue de l'intrigue, on fait connaissance avec une bande de jeunes gens passionnés par ces phénomènes, à la tête de laquelle il y a Kate, une scientifique fascinée par les tempêtes et déterminée à les comprendre et à les dresser. Elle part à l'aventure avec son petit ami, et trois autres comparses, dont Javi qui est secrètement épris d'elle. Mais leur périple s'achève en tragédie.

Après une ellipse de cinq ans, on retrouve Kate, encore profondément affectée par ce qu'elle a vécu, mais Javi a, lui, su rebondir en devenant le patron d'une petite société qui a conçu un système de radars capables d'analyser les tornades et donc de prévenir leurs dégâts. Il convainc Kate d'intégrer son équipe de chercheurs et ensemble ils repartent chasser les monstres. Sur leur route se trouve un drôle de cowboy, vaniteux et séduisant, Tyler, qui, lui, s'adonne aussi à ces traques mais juste pour combler des amateurs de sensations forts par procuration sur Internet.

Twisters emprunte sans se cacher au Magicien d'Oz, avec Kate dans le rôle de Dorothy. Mais c'est aussi une sorte de western qui exalte les grands espaces de l'Ouest américain que la caméra de Chung saisit avec un sens du cadre éblouissant. Tout comme Kate, nous sommes époustouflés et terrifiés par les nuages qui s'amoncellent, les rouleaux qui se forment, les vents qui se lèvent, les éclairs qui zèbrent le ciel, et les villes rasées de la carte.

C'est précisément sur ce dernier point que le film bascule en révélant que Javi collabore avec Marshall Briggs qui profite du désastre pour racheter des terrains pour un prix dérisoire à des gens qui ont tout perdu afin de reconstruire et de vendre au prix fort. Le commentaire social est suffisamment fort, éloquent et étonnant dans une production de ce genre pour ne pas passer inaperçu. Et le plus fort, c'est que ce n'est pas qu'un élément du scénario pour donner bonne conscience à la production : Kate abandonne Javi et Tyler la convainc de reprendre ses travaux pour dresser les tornades et peut-être empêcher de futures catastrophes en barrant la route à des affairistes sans scrupules au passage.

Ce mélange de divertissement épique et de critique sur les profiteurs donne tout son relief à Twisters, qui ose même dans sa dernière ligne droite une scène méta, dans un cinéma où se réfugient des civils et dont l'écran est emporté par la tornade - comme si, littéralement, le film était lui aussi balayé par la tempête.

Le casting est parfait : on a Kathy O'Brian, la révélation de Love Lies Bleeding, dans un rôle certes modeste ; Maura Tierney, dans celui de la mère de l'héroïne ; Anthony Ramos dans celui de Javi, le garçon qui a bond fond mais qui n'a pas su résister à l'appât du gain. Et puis au coeur du film, un couple qui affiche une alchimie idéale (comme Hunt et Paxton jadis) : Daisy Edgar-Jones est un choix surprenant mais celle qui illumina Normal People ou Là où chantent les écrevisses s'avère très convaincante dans la peau de Kate à laquelle elle donne de la sensibilité au milieu d'une production qui aurait pu être noyée dans les effets spéciaux ; et Glen Powell poursuit, lui, son ascension, toujours impeccable en macho plus fin qu'on ne le pense, le mec vantard et insupportable qui devient un vrai héros attachant sans perdre son côté canaille (ah, et j'en profite pour rappeler que Hit Man, dans lequel il est fabuleux, est désormais dispo sur Canal + avant d'être visible sur Netflix France).

Twisters vaut donc le détour : si vous avez envie d'un moment de détente, c'est imparable. Si vous espérez un peu plus de profondeur, vous en aurez aussi. Et cette fois-ci, je parie qu'il y aura une suite rapide...

dimanche 16 juin 2024

HIT MAN (Richard Linklater, 2024)


Gary Johnson est professeur de psychologie et de philosophie à l'Université de la Nouvelle-Orléans. Pour arrondir ses fins de mois, il collabore également avec la police sur des missions sous couverture au cours desquels il enregistre l'agent Jasper qui se fait passer pour un tueur à gages auprès de clients le temps qu'il avoue avoir besoin de ses services. Après quoi ils sont arrêtés et jugés pour cela.
 

Mais Jasper est un flic macho, raciste et violent, ce qui va lui coûter cher quand il est filmé en train de brutaliser deux adolescents en dehors du service. Il est suspendu et dans l'urgence on demande à Gary de le remplacer sur une opération. Il joue alors le rôle de Ron le tueur et, contre toute attente, réussit à confondre un suspect. Il se prend alors au jeu et peaufine son personnage en l'adaptant à chaque nouvelle intervention grâce à du maquillage et des postiches.


Lorsque Jasper revient de suspension, le commissaire décide pourtant de garder Gary en poste. Et c'est ainsi qu'il va rencontrer la séduisante Madison Figueroa Masters qui souhaite se débarrasser de Ray, son mari possessif et violent. Compatissant, Gary/Ron ne peut se résoudre à ce qu'elle soit arrêter et quand elle lui glisse une enveloppe pleine de cash, il la repousse en lui conseillant d'utiliser cet argent pour déménager et refaire sa vie. Consternation dans l'équipe, mais Gary convainc ses collègues de sa bonne action.


Pourtant les choses vont considérablement se compliquer pour lui quand, ayant suivi ses recommandations, Madison lui téléphone à nouveau pour qu'ils se revoient afin de faire mieux connaissance...


Je pense parler pour tous ceux qui connaissent la filmographie de Richard Linklater, notamment sa trilogie Before (Sunrise / Sunset / Midnight, avec Julie Delpy et Ethan Hawke), A Sacnner Darkly (d'après Philip K. Dick) ou Boyhood (filmé sur plus de 20 ans), mais je ne l'attendais vraiment pas sur un film comme Hit Man.


Produit par Netflix, il s'agit à première vue d'un polar sur un tueur à gages comme l'indique le titre. Mais si on gratte un peu, on découvre un projet plus étonnant, correspondant en définitive à l'éclectisme de Linklater. Car Hit Man est un quasi biopic, inspiré de la vie du vrai Gary Johnson.
 

Ce professeur était réellement devenu un agent de police auxiliaire qui a permis d'arrêter plusieurs personnes projetant des assassinats en contractant avec un assassin professionnel, qui était en réalité Johnson lui-même sous couverture ! Et même si le scénario prend quelques libertés avec la réalité, le générique de fin du film se charge de rappeler les faits d'armes du vrai Gary Johnson, décédé en 2022 à l'âge de 65 ans, après plus de 30 ans de service et une soixantaine d'interventions réussies.

Linklater a eu vent de cette improbable histoire dans un article de presse et il a su qu'il tenait là un sujet en or. Ensuite, il a choisi Glen Powell pour l'incarner, mais l'acteur s'est considérablement investi dans le projet au point d'être crédité comme co-scénariste. Effectivement, il signe une composition savoureuse qui prouve qu'il faut compter avec lui, après sa révélation dans Top Gun : Maverick et le carton de Tout sauf toi.

Ce qu'il a de bien avec les bonnes histoires, a fortiori quand elles sont fondées sur une réalité, c'est qu'il suffit de bien les adapter et de les mettre en images, surtout sans en rajouter. Et de côté, Linklater a fait un boulot impeccable. Le résultat est jubilatoire, extrêmement divertissant, sans sacrifier au suspense. On ne voit pas passer les 115' du film, parfaitement narrées, réalisées et montées. Mais encore ?

Hé bien, ces qualités sont dues au fait qu'on ne sait jamais où va aller l'histoire, quelle direction elle va prendre. Par exemple : Madison ne pourrait-elle pas contacter un autre tueur (mais un vrai cette fois) après le refus de Ron d'exécuter le contrat qu'elle lui confie ? La jalousie visible de Jasper envers le succès de Gary va-t-elle rester contenue par conscience professionnelle ? Ajoutez-y une dimension quasi méta : Gary enseigne à ses élèves les différences entre le moi, le ça et l'ego, des notions relatives à l'identité tout en jouant à être Ron, un rôle de composition dont il profite pour séduire une jolie femme (qu'en tant que Gary il n'aurait jamais osé abordé parce que convaincu qu'il ne lui aurait jamais plu). Vous comprenez ? Tous ces détails forment une grande et belle intrigue qui, derrière le divertissement efficace, élégant, insouciant, interroge les personnages et le spectateur, attise sa curiosité, le captive. Et c'est ce qui différencie Hit Man d'une simple série B charmante d'un vrai bon film qui donne du grain à moudre au public et à la critique.

Alors évidemment on peut aussi comprendre que, vu le potentiel commercial du film; le cinéaste ait déploré que Hit Man n'ait pas bénéficié d'une sortie en salles digne de ce nom. Netflix accorde parfois à quelques productions ce privilège, mais toujours sur une durée très limitée et un circuit restreint. Après ça, le film rejoint la plateforme de streaming, perdu dans masse, entre des nanars et quelques authentiques longs métrages de valeur, mais tout est traité sur un pied d'égalité, sans que le service de Ted Sarandos cherche à mettre en avant le meilleur de son catalogue (sinon autrement que par le plébiscite des abonnés).

Est-ce sûr que Hit Man aurait connu le succès en salles ? Rien n'est moins sûr quand on voit que même The Fall Guy a sous-performé (pour citer un exemple de film qui appartient à un registre similaire, entre comédie, romance, et action). Sans compter que si Powell a profité des succès de Top Gun 2 et Anything but you, on ignore encore s'il pourra assurer celui d'un blockbuster (réponse cet été avec Twisters).

Mais, je le redis, il est vraiment épatant dans ce rôle, il est vrai en or. On sent qu'il s'est beaucoup amusé, il ne manque pas de charme, il est brillant dans tous les registres de l'histoire. En plus le bonhomme ne s'embête pas : après avoir pris dans ses bras Sydney Sweeney, il donne cette fois la réplique à la sublime Adria Arjona, qui n'est pas qu'une belle plante mais aussi, surtout, une excellente comédienne, jouant à merveille l'ambiguïté de la fille abusée qui cache bien son jeu. Leur couple fonctionne à la perfection.

En France toutefois, il faudra être patient pour que vous le voyiez car, à cause d'un accord de diffusion passé avec Canal +, Hit Man passera d'abord sur la chaîne cryptée en Septembre avant d'être sur Netflix. Mais notez-le sur votre agenda : vous ne le regretterez pas le moment venu.

mardi 9 avril 2024

TOUT SAUF TOI (Will Gluck, 2023)


Bea, étudiante en Droit, rencontre Ben, informaticien, dans un café où la sort d'une situation embarrassante (prise d'une envie urgente, elle souhaite utiliser les toilettes de l'établissement qui les réserve aux clients, il commande et la fait passer pour sa femme). Ils passent ensuite la journée ensemble et s'apprécient assez pour finir la nuit chez lui, chastement. 


Mais au matin Bea préfère s'éclipser discrètement pour parler de tout ça avec sa meilleure amie au téléphone qui lui conseille de revenir sur ses pas et d'en profiter. Elle obéit et surprend alors une conversation entre Ben et son ami Pete où il la dénigre. Six mois passent et Halle, la soeur de Bea, s'apprête à épouser Claudia, la soeur de Pete. A cette occasion, Bea retrouve Ben et c'est tendu. Mais les deux futures mariées annoncent leur intention de se passer la bague au doigt en Australie.


Bea et Ben partagent le même vol pour Sydney et une fois sur place, accueillis par Pete, apprennent que tous les invités de la noce logeront au même endroit, chez les parents de Claudia. Pour ne rien arranger, les parents de Halle et Bea ont eu l'idée d'inviter Jonathan, l'ex de cette dernière dans l'espoir qu'ils se rabibochent, tandis que Pete a convié Margaret, l'ex de Ben dans le même but. Contrariés, Bea et Ben, déjà tendus, risquent de plomber l'ambiance. A moins que...


... Comme l'imaginent les parents de Claudia, on pousse Bea et Ben à se réconcilier sur l'oreiller. Mais ces deux-là découvrent ce stratagème et décident de jouer la comédie pour tromper tout le monde. Y compris eux-mêmes ?


Je dois avouer que j'ai hésité un moment avant de voir Anyone but you. Non parce que j'avais honte de regarder une comédie romantique (c'est un genre qui ne mérite pas le mépris et que j'apprécie), mais parce que je doutais fortement de sa qualité. Pourtant, le film a fait un carton aussi énorme qu'inattendu au box office américain (25 M$ de budger, plus de 200 M$ de recettes), et a eu bonne presse.


Mais bon, il faut bien reconnaître que Will Gluck n'est pas exactement Preston Sturges, Ernst Lubitsch, Billy Wilder ou Blake Edwards. Même s'il a révélé Emma Stone avec Easy A, ce n'est pas un cinéaste sur lequel on fonde de grandes espérances. Quant à la scénariste Ilana Wolpert, c'est une inconnue au bataillon.

Pourtant, rapidement, j'ai cessé de résister. Parce que Tout sauf toi est une comédie romantique efficace à défaut d'être originale (mais que peut-on raconter d'original dans un genre à la fois aussi désuet et éculé ?). Le film ne traîne pas en longueur (à peine 1h. 40), c'est joliment photographié, dans un cadre idyllique, avec de très bons acteurs qui jouent vraiment le jeu.

Bien entendu, on peut s'agacer des clichés que le film véhicule complaisamment et des figures qu'il s'impose pour coller à l'air du temps (le mariage de deux filles, le bon pote black, les parents dépassés et/ou manipulateurs, la présence des ex embarrassante). Mais là encore, rien de suffisant pour gâcher le plaisir.

Evidemment, on sait comment cela va se terminer et toutes les étapes pour arriver à ce dénouement sont respectées à la lettre. Ils se rencontrent, s'apprécient, se détestent, risquent de ruiner les noces, jouent la comédie, commencent à y croire, se déçoivent, etc. L'essentiel n'est pas là : ce sont des conventions, comme les cowboys et les indiens dans un western, les flics et les voyous dans un polar. Les dénigrer est hypocrite parce que c'est ce qu'on attend de ces longs métrages, d'une manière ou d'une autre. On peut espérer que les auteurs trouveront des moyens détournés de les traiter mais en fait, ils sont inévitables.

Ce qui fait alors la différence, c'est comment scénariste et réalisateur réussissent à nous rendre attachants les protagonistes. Car si on ne les apprécie pas, alors on se moque bien qu'ils finissent ensemble et heureux. Et de ce point de vue, Tout sauf toi est satisfaisant, honnête : Bea est une jeune femme qui tente de faire plaisir à son entourage, de le rassurer, mais qui ne s'épanouit pas ainsi et qui en fait (se) cherche à être simplement bien, en accord avec elle-même. Ben est un jouisseur mais qui sent qu'il lui manque les sentiments et comprend que son machisme l'empêche d'y accéder. Tous deux croient que revenir auprès de leur ex combleraient à la fois leurs proches et eux-mêmes, tout en découvrant au fil de l'histoire que ce n'est pas une solution durable.

Leur romance "situationnelle" comme il la nomme devient une ruse qui se retourne contre eux : puisque leurs amis et familles conspirent pour qu'ils finissent ensemble, ils jouent la comédie et fatalement, progressivement, le trouble les gagnant, cela les pousse à tomber le masque, à être plus sincère avec l'autre et soi-même. Quand ils arrêtent de déguiser leurs émotions, c'est pour admettre que leurs failles se correspondent, que leurs fragilités créent une force commune. Ben n'est plus ce mâle alpha et Bea cette paumée : il est aussi paumé qu'elle et elle peut enfin être sûre d'elle.

Soutenus par de solides comédiens dans les seconds rôles (notamment Alexandra Shipp, Hadley Robinson - que j'avais adorée dans Moxie d'Amy Poehler - , Dermot Mulroney...), le couple que forme Sydney Sweeney et Glen Powell affiche une complicité à l'écran qui ne trompe pas. L'actrice révélée par la série Euphoria confirme qu'il faut compter avec elle : de toutes les filles découvertes par le show de Sam Levinson elle est sûrement la plus volontaire et lucide. Elle plaisante volontiers de son image de blonde pulpeuse dont beaucoup doute qu'elle sache jouer, mais elle produit le film et ressuscite un genre tombé en désuétude avec beaucoup de charme et de finesse. Lui s'est fait remarquer avec le carton de Top Gun : Maverick et vaut également plus que son image de beau gosse un peu lisse, sachant faire preuve d'autodérision dans plusieurs scènes où c'est lui qui est nu face à la caméra.

Pas la peine d'être devin pour imaginer qu'il y aura une suite (peut-être un effectif Anyone but you 2, ou des retrouvailles entre Sweeney et Powell pour une nouvelle romcom). En tout cas, j'ai passé un très bon moment, drôle, sentimental, très relaxant à côté d'un actu bien déprimante.