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dimanche 8 juin 2025

L'AMOUR OUF (Gilles Lellouche, 2024)


Années 80, dans le Nord de la France. Jackie, 15 ans, vit seule avec son père depuis la mort de sa mère. Il la surprotège pour qu'elle réussisse ses études. Au lycée, elle rencontre Clothaire, 17 ans, déscolarisé, fils d'un ouvrier, et qui vit de petits larcins commis avec son frère Kiki et son ami Lionel. Il est séduit par cette jeune fille qui répond à ses provocations, elle est attirée par cette mauvaise graine au charme revêche.


Ils vivent une romance passionnelle mais éphémère quand Clothaire entre dans le gang de La Brosse, un criminel local. Kiki est puni par son père quand il l'apprend et part dans une école militaire tandis que Lionel préfère prendre ses distances. Jackie assiste, impuissante, à la dérive de Clothaire jusqu'à son arrestation suite à un vol à main armé pour lequel il est condamné à douze ans de prison ferme.


Années 90. Clothaire sort de prison et il pense toujours à Jackie et au gâchis de leur relation. Il apprend par le père de celle-ci qu'elle a déménagé et s'est mariée. Elle vit avec Jeffrey, gérant d'une agence de location de voitures pour qui elle travaille, mais elle aussi n'a pas oublié son amour de jeunesse. Toutefois Clothaire veut d'abord se venger de La Brosse...


Gros succès de ces derniers mois, le deuxième long métrage comme réalisateur de Gilles Lellouche est un projet qu'il portait depuis des années, quand Benoît Poolvoerde lui offrit le roman Jackie loves Johnser, OK de Neville Thompson. Mais le cinéaste comprit vite que son adaptation exigerait un gros budget et qu'il devrait faire ses preuves derrière la caméra avant.


L'excellent accueil critique et public du Grand Bain en 2018 a fait de Lellouche un cinéaste bankable et convaincu des producteurs de mettre l'argent nécessaire sur la table pour L'Amour Ouf. Un titre qui, il faut bien le dire, est un peu naze, mais passons. Présenté l'an dernier au Festival de Cannes en compétition, dont il est reparti bredouille, tout restait à faire.


Lellouche a un peu corrigé son montage initial et le film a rencontré son public, même si la critique est restée divisée. Quand je suis allé le voir, je ne savais pas à quoi m'attendre, sinon à un objet démesuré par sa durée (presque 170') et ses références, puisque Lellouche ne cachait pas qu'il avait voulu rendre hommage au cinéma de sa jeunesse.


C'est bien le cas : visuellement, en premier lieu, L'Amour Ouf fait furieusement penser à la vague des films qu'on voyait il y a quarante ans, avec une photographie léchée, comme chez Luc Besson, Leos Carax ou Jean-Jacques Beineix. C'est à ce dernier qu'on pense le plus tant le résultat évoque par moments 37, 2 ° le matin par exemple.

Narrativement ensuite : il y a ce côté à la fois foisonnant, à défaut d'être épique, et naïf. Le pitch est simple : deux ados s'aiment à la folie, un drame les sépare, ils se retrouvent dix ans après alors qu'ils sont devenus adultes et pensent encore à leur passion de jeunesse mais aussi à ce qui l'a ruinée. Mais évidemment, comme chez Beineix, Carax, Besson, il y a pas mal d'à côté.

Et c'est sans doute cela qui a divisé pas mal de critiques et de spectateurs, moi compris. Ce n'est pas une histoire en trois actes comme on en voit souvent, mais bien en deux. Exactement à mi-parcours, le récit fait un bond en avant de dix ans, le temps de la détention de Clothaire (dont on ne verra rien), et je dois dire que la seconde partie est (beaucoup) plus faible que la première.

On peut donc dire qu'il y a deux films dans L'Amour Ouf. Un premier, formidable vraiment, avec deux jeunes acteurs insensés, d'un charisme incroyable, avec une action intense, poignante, romanesque et romantique. Dans ce premier acte, Lellouche est porté par ce qu'il a à dire, sa sincérité est désarmante, son film puissant, le rythme implacable.

Il ose des scènes limites comme celle où Clothaire et Jackie admettent l'amour qu'ils éprouvent l'un pour l'autre et qui s'exprime à l'écran en un mini musical. On peut (on doit !) trouver ça too much, mais en même temps c'est cette absence de calcul, de pudeur, qui emporte le morceau, qui nous transporte dans cette romance condamnée d'avance.

Il y a une forme de simplisme dans le déterminisme social que le film s'emploie à illustrer : le mauvais garçon paie pour un crime qu'il n'a pas commis mais que sa loyauté stupide l'oblige à assumer et qui lui fait tout perdre - son père, la fille qu'il aime, l'espoir d'un futur. Pourtant, Jackie n'est pas épargnée non plus : elle perd son amoureux, mais rate aussi ses examens et liquide le bel avenir qui lui tendait les bras.

Les seconds rôles sont formidables dans cette partie : Alain Chabat (qui joue le père de Jackie et qui a reçu le César du meilleur second rôle masculin) est bouleversant, Karim Leklou est déchirant, Elodie Bouchez magnifique. Et Benoît Poolvoerde est absolument magistral en crapule qui sacrifie ce fils adoptif pour épargner son fils biologique, sans se rendre compte (parce qu'il s'en fiche) des dégâts collatéraux.

Surtout les deux interprètes de Clothaire et Jackie sont éblouissants : Malik Frekah, repéré dans des concours de breakdance et qui n'avait que quelques petits rôles à son actif, est une révélation fracassante. Face à lui, Mallory Wanecque, plus expérimentée, est tout aussi remarquable. A eux deux, ils illuminent le film. Et quelque part le condamnent...

Car, ensuite, il y a le deuxième film, sa second partie. Et là, ce n'est plus du tout la même chanson. Non seulement parce que la suite et fin est terriblement convenue, on voit tout arriver à des kilomètres, bref tout ce qui fonctionnait parfaitement devient routinier, Lellouche semble constamment chercher un deuxième souffle, en vain.

L'ouverture du film montre Clothaire partir avec sa bande pour une expédition punitive suite à l'assassinat de l'un d'entre eux. Tout ça aboutit à une fusillade en pleine nuit, filmée hors champ, au terme de laquelle on devine la débâcle de la bande à Clothaire, lequel tente de s'enfuir avant d'être rattrapé et tué d'une balle dans la tête.

Sauf qu'il s'agit d'une fausse piste. Ou pas. On ne sait pas. Lellouche entretient la confusion jusqu'au bout, comme s'il refusait au fond de lui-même que son histoire soit tragique. Et du coup on a droit à une happy end dans les règles. Mais peut-être est-ce une ruse, un subterfuge, un rêve, une illusion. Ce qui se serait passé si Clothaire n'était pas, en vérité, un abruti fini, même après douze ans en taule...

Car c'est ce qui saute aux yeux, quel que soit l'option choisi : Clothaire, une fois adulte, est devenu un con. Il veut se venger, la prison ne lui a rien appris. Et se venger pour quoi ? On ne sait pas trop en vérité. Il comprend tout seul que ça ne mène à rien, sinon à la mort prévisible d'un ami, mais il y va quand même.

Puis, dans cette version des faits, dont on ne saura jamais si c'est la vraie ou un fantasme, subitement, sur la route de son expédition punitive, il décide de tout plaquer, il renvoie ses hommes, oublie sa vengeance et veut reconquérir Jackie - ça tombe bien, elle est mariée avec un type encore plus bête que Clothaire, qu'elle n'aime pas, et donc arrive ce qui doit arriver.

Quelle que soit l'interprétation qu'on choisit, aucune n'est satisfaisante. Si Clothaire est effectivement mort au début du film et que donc la seconde partie relève de la fiction, c'est soit un manque de courage de la part de Lellouche qui n'embrasse pas la tragédie la plus crédible ; soit c'est un deuxième acte à la guimauve écoeurant, qui gâche presque tout ce qui a été raconté auparavant.

Pour ne rien arranger, Lellouche attribue alors au moindre second rôle un acteur connu : Jean-Pascal Zadi, Raphaël Quenard, Vincent Lacoste... Tout ça ressemble à une sorte de who's who du cinéma hexagonal actuel mais tue dans l'oeuf tout ce qui paraissait si naturel, si vrai dans la première partie. Et bien entendu, Clothaire et Jackie ont aussi droit à un nouveau casting.

Mais la fraîcheur de Frekah et Wanecque est remplacée par les présences de François Civil et Adèle Exarchopoulos. Je n'ai rien contre eux, il parait même qu'ils sont réellement tombés amoureux sur le tournage (quelle meilleure pub pour le film romantique absolu). Mais justement on ne voit que Civil et Exarchopoulos, et plus du tout Clothaire et Jackie.

Ce star-system étalé comme un carnet d'adresses rendu public transforme le projet en une sorte de superproduction tapageuse, avec une bonne partie de son budget qui a dû fondre pour se payer justement ces vedettes, et plus du tout à cette histoire d'amour échevelée et si belle incarnée par deux quasi-inconnus qui lui conféraient toute sa spontanéité.

A ce petit jeu, personne ne gagne. Zadi, Quenard, Lacoste sont abominablement mauvais dans des personnages à peine développés. Quant à Civil, il est effroyable en loubard sur le retour. Et Exarchopoulos a une dureté dans le jeu qui ne convient pas du tout après la douceur de Wanecque. Seuls Chabat et Bouchez sont encore impeccables dans leurs rôles.

Enfin, les tics appuyés de mise en scène (avec l'usage récurrent de zooms, la photo super pubarde, etc) qui faisaient le sel de la partie 80's devient franchement pénible à force de répétitions dans la partie 90's, comme si Lellouche avait oublié et eu la flemme de ne pas penser à un changement esthétique entre les deux époques.

C'est vraiment terriblement dommage. Lellouche aurait pu signer un grand film et il l'a laissé filer bêtement, faute d'avoir assez de distance, de discernement. Pendant quasiment 1h. 30, c'est merveilleux. Puis l'heure et demi suivante, patatras ! Ou comment L'Amour Ouf devient l'amour bof...

mercredi 30 octobre 2024

JE VERRAI TOUJOURS VOS VISAGES (Jeanne Herry, 2023)


Le programme de justice restaurative permet à des victimes d'agressions de rencontrer dans une prison des détenus ayant commis des crimes ou délits proches de ceux qu'elles ont subis. Le dispositif est encadré par deux agents bénévoles qui ont pour mission d'établir le dialogue entre les deux parties en présence.


C'est ainsi que Nawelle, qui a été caissière dans un supermarché et victime d'un braquage ; Grégoire, qui a subi un homejacking en présence de sa fille ; et Sabine, à qui on arraché le sac à main en pleine rue, rencontrent Issa, un cambrioleur ; Thomas, un toxicomane qui a escroqué plusieurs personnes ; et Nassim, un braqueur.


D'un autre côté, Chloé apprend que son frère, Benjamin, qui l'a violée de 7 à 13 ans, vient de sortir de prison après avoir purgé sa peine. Soucieuse à l'idée de le croiser en ville, elle se rapproche de Judith pour une médiation afin d'établir quelques règles pour éviter tout incident futur... Toutes ces démarches vont s'étaler sur plusieurs mois où chacun pourra s'expliquer, et peut-être se comprendre.


Jeanne Herry est la fille de Miou-Miou et Julien Clerc et Je verrai toujours vos visages est son troisième long métrage après Elle l'adore (2014) et Pupille (2018). Avec ce opus, elle aborde un sujet méconnu, la justice restaurative qui permet à des victimes d'agressions de rencontrer en prison des détenus ayant commis des méfaits semblables à ceux qu'elles ont subis.


Cette parole recueillie des deux côtés permet, dans le meilleur des cas, pour les prisonniers de réfléchir à leurs actes et pour les victimes de digérer l'expérience dramatique à laquelle elles ont été confrontées. Cela permet aussi pour les victimes qui ne vont pas en prison de se préparer à la libération de leur agresseur et de négocier des mesures d'éloignement.


Les encadrants sont des bénévoles mais ils sont formés pour arbitrer ces dialogues avec l'objectif non pas de compatir mais de faciliter les échanges, de les arbitrer, de jouer les intermédiaires. Les prisons mettent à leur disposition une salle et une sessions dure en moyenne trois heures à raison d'une fois par semaine, pendant plusieurs mois. Les détenus et les victimes s'engagent à être assidus en suivant le programme dans le respect de la partie d'en face.
 

Dit comme ça, j'ai bien conscience que tout ça ressemble à un film conçu pour une soirée type Dossiers de l'écran. Mais en vérité, le contexte mérite d'être décrit et le sujet est passionnant. Jeanne Herry a écrit le scénario après s'être longuement documenté et rencontré des encadrants. Le résultat est sidérant, à contre-courant des idées reçues, sans angélisme, sans diabolisation non plus, développé avec une rare intelligence et une sensibilité bluffante.

Le film suit deux récits en parallèle : d'un côté, dans une maison d'arrêt, il y a un groupe de parole avec trois détenus et trois victimes - mais les détenus ne sont pas les agresseurs des trois victimes - ; et de l'autre, il y aune jeune femme qui a été abusée sexuellement par son frère quand ils étaient enfants et adolescents et qui vient d'apprendre qu'il sort de prison.

L'ambiance est d'abord extrêmement tendue de part et d'autre. Nawelle est une jeune mère de famille qui travaillait comme caissière dans un supermarché qui a été braqué par un homme qui n'a toujours pas été appréhendé, et depuis elle a quitté son job, sombré dans la dépression, en proie à des crises de panique car elle est convaincue que le voleur pourrait la retrouver pour la tuer (alors qu'elle n'a pas pu l'identifier car il portait une cagoule et des lunettes). Aujourd'hui elle est en colère car elle ne comprend pas : tout ce qu'elle sait, c'est que sa vie a été foutue en l'air et elle ne le supporte pas.

Grégoire veut, lui, avoir des réponses : il a été victime d'un homejacking avec sa fille et durant ce drame, il a cru qu'elle avait été violée et tuée. Il a tout perdu : femme, travail, sommeil. Mais il a pu assister au procès de ses agresseurs sans saisir la raison de leur méfait. Quant à Sabine, c'est une sexagénaire qu'un pilote de scooter a arraché son sac en pleine rue et qui l'a trainée sur plusieurs mètres quand elle a voulu résister avant de la rouer de coups. Depuis, elle ne sort plus de chez elle, et sa vie sociale a été détruite, au point qu'elle n'a pu aller voir sa dernière petite-fille à sa naissance.

En face, Issa a commis plusieurs larcins mais n'assume pas sa responsabilité ; Nassim explique froidement son "métier" de braqueur qui n'a jamais fait de mal à personne (au prétexte qu'il ne s'en est pris qu'à des riches) ; et enfin Thomas, un toxicomane multirécidiviste qui a passé 25 ans derrière les barreaux pour diverses escroqueries lui permettant de s'acheter sa drogue.

Jamais Jeanne Herry ne juge ses personnages : elle expose les faits, les place devant leurs émotions, leurs sentiments, et établit des échanges constructifs au point qu'au fil des réunions, un véritable dialogue s'instaure, où le jugement fait place à la tolérance, et même à l'entraide. Il y a de vrais moments de grâce dans cette pièce, comme quand Sabine se demande si elle va continuer à assister aux sessions, estimant que c'est trop tard pour réparer, que sa vie est finie, et que Issa, Nassim, Thomas, Grégoire et Nawelle la réconfortent. Ou encore quand Issa est dos au mur, lorsqu'il comprend qu'il est coupable mais aussi responsable de ses actes.

De l'autre côté, l'histoire de Chloé est terrible : la scène où elle raconte pour la première fois ce qu'elle a subi enfant de la part de son frère est d'une crudité qui éloigne tout risque de pathos. Le processus qui la conduira à revoir son frère pour une confrontation absolument glaçante et bouleversante est détaillé ave une minutie exceptionnelle et captivante, et le rôle de Judith est essentiel. C'est dans tous les cas un travail de longue haleine, dans lequel chacun doit prendre sa part, s'interroger pour savoir jusqu'où il est prêt à aller, quelles questions poser, quelles réponses il peut encaisser, tout ce que ce dispositif implique, engage.

C'est d'autant plus frappant et intense que la mise en scène est très sobre : Jeanne Herry capte les émotions, même les plus infimes, avec une précision redoutable. Quand elle s'autorise un mouvement d'appareil, c'est toujours pour capter une intention, jamais pour faire une effet. Les visages, mais aussi les mains, en disent autant, si ce n'est plus parfois, que les mots. Il faut voir la tension qui agite les personnages avant chaque réunion, surtout au début : Nawelle a la rage, Grégoire est dans l'expectative, Sabine est perdue, Nassim pense que cette démarche pourrait jouer dans sa libération conditionnelle, Thomas pense qu'il récidivera, Issa veut se repentir mais sans assumer. Chloé a peur et en même temps veut se débarrasser d'un trauma.

Le miracle est rendu possible grâce à des acteurs au sommet de leur art : que Miou-Miou soit déchirante, c'était prévisible, elle a toujours été une actrice d'exception et ça fait plaisir de la revoir dans un aussi bon rôle. Gilles Lellouche est vibrant d'humanité. Leila Bekhti est formidable. Adèle Exarchopoulos est toujours sensationnelle. Elodie Bouchez, Denis Podalydès, Jean-Pierre Darroussin, Suliane Brahim sont merveilleux en encadrants. Fred Testot est absolument stupéfiant dans un contre-emploi, aux côtés de Birane Ba et Dali Benssalah. Et la scène de Raphaël Quenard est à couper le souffle.

C'est un chef d'oeuvre, tout simplement. Renversant, beau, puissant.

lundi 14 octobre 2024

UN METIER SERIEUX (Thomas Lilti, 2023)


Benjamin est un jeune professeur de mathématiques qui remplace un enseignant dans un collège-lycée. Il a abandonné des études scientifiques alors qu'il se préparait à soutenir une thèse pour gagner sa vie et, espère-t-il, trouver sa voie. Face à une classe chahuteuse, il reçoit l'aide d'un vétéran de l'établissement, Pierre, qui le prend d'abord pour un surveillant. Puis il sympathise avec ses collègues, notamment Meriem, qui elle aussi enseigne les maths et Fouad, l'anglais.
  

Sophie débute elle aussi alors que Sandrine, prof de S.V.T., lui conseille, pour se faire respecter, de ne pas chercher à être amie avec les élèves. Quelque temps après, Sandrine est sévèrement jugée par l'inspection académique en raison de son absence totale d'empathie avec sa classe. Lors du déclenchement d'une alarme, la panique domine car tout le monde ignore s'il s'agit d'un exercice, d'un incendie ou d'une attaque armée dans l'enceinte du bâtiment.


Les rencontres parents-professeurs sont encore une autre occasion pour Benjamin et Sophie d'apprendre les rudiments du métier. Mais lorsqu'un élève à qui il a infligé un zéro pour un contrôle cherche à l'intimider devant son domicile, Benjamin n'a d'autre choix que de le signaler à la direction. Pourtant il rechigne à convoquer un conseil de discipline, craignant que cela n'aboutisse à l'exclusion définitive du garçon...


Médecin de formation, Thomas Lilti s'est fait connaître dès son premier long métrage, Hippocrate, il y a dix ans, qu'il a ensuite décliné en série pour Canal +. Par la suite, il a continué à écrire et réaliser des films sur son ancien métier (Médecin de campagne en 2016 ; Première Année en 2018) avant de se pencher sur l'autre parent pauvre de la République : l'Education nationale.


Comme dans Hippocrate, il nous invite à suivre un personnage de débutant : ici, Benjamin, un contractuel qui remplace un enseignant dans un collège-lycée sans histoire particulière. Mais on découvre rapidement que le cinéaste veut rompre avec ses habitudes pour signer un film choral en examinant cinq autres membres du corps professoral de cet établissement.


Et c'est l'erreur qu'il commet car il est clair qu'il a fait son choix, peut-être dès le début, lors de l'écriture, ou à la fin, en salle de montage, entre ceux qui l'inspiraient vraiment et les autres sur lesquels il est évident qu'il ne sait pas trop quoi dire. L'exemple le plus frappant est qu'on trouve dans ce groupe deux profs de maths alors qu'il aurait été bienvenu de diversifier les spécialités.


En somme, Un Métier Sérieux est un cas d'école (si je puis dire) sur un film qu'on aurait aimé davantage que ça n'est le cas ici. Lilti est plein de bonnes intentions, mais, on le sait, ça suffit rarement à faire de bonnes histoires, quand ça ne joue pas contre l'histoire elle-même. Et autant le réalisateur connaissait son affaire quand il parlait de l'hôpital et des praticiens de la médecine, autant en ce qui concerne l'éducation nationale, ce n'est visiblement pas le cas.

Pourquoi ? Parce que son film n'aborde pas ce qui est pourtant capital avec un tel sujet, à savoir la notion de vocation. La crise des vocations est sans doute le pire des maux qui touche le corps enseignant mais il n'est pas du tout (ou si peu) exploré ici. Un comble ! A la place, on a droit davantage à une succession de saynètes, dont certaines sont parfaitement insignifiantes ou d'autres déjà vues par ailleurs. Une illustration parfaite de l'expression "qui trop embrasse, mal étreint".

Tout n'est cependant pas à jeter dans Un Métier Sérieux, mais le souci, c'est qu'on ne voit rien d'inédit. Lilti pointe des défauts que n'importe quel reportage de JT nous serine à longueur de temps, entre la difficulté de concilier vie professionnelle et vie privée, incompréhensions entre parents et profs, problèmes de discipline, communication compliquée entre enseignants et direction. Mais, comme le cinéaste ne veut pas non plus plomber l'ambiance...

... Il glisse dans son récit des parenthèses optimistes, exaltant l'esprit de groupe, la solidarité entre profs, un peu de romance (franchement tartignole), et quelques sentences caricaturales comme quand le vétéran Pierre explique au débutant Benjamin qu'il saura qu'il est prof de façon évidente avec le temps...

Lilti veut tout raconter et finalement il ne fait qu'effleurer son sujet. Par exemple il tient à montrer ses enseignants hors de l'école, mais leurs situations se ressemblent trop : on a des femmes divorcées, avec parfois un enfant difficile, ou un vieux prof qui a le sentiment de s'ennuyer et d'ennuyer ses élèves. Toutes ces scènes ne servent à rien, elles diluent le propos sans apporter un éclairage pertinent ni rendre la caractérisation plus subtile. Il aurait mieux fait de rester entre les murs de l'école.

Mais, même là, son script souffre de lacunes impardonnables. Les élèves sont réduits à de la figuration, ce qui est quand même accablant car parler des profs sans parler de ceux à qui ils font cours, c'est amputer l'histoire de moitié. Le personnage de Sophie, qui effectue sa première année comme enseignante, est complètement transparent à force d'être relégué au deuxième puis troisième plan. Quant à celui de Sandrine, qui finit par s'enfermer avec ses élèves dans sa classe après avoir voulu en sanctionner un, c'est un copier-coller miniature de La Journée de la Jupe (de Jean-Paul Lilienfeld, 2008).

Il se produit donc un drôle de phénomène en regardant puis en critiquant Un Métier Sérieux : c'est sympa, mais superficiel. C'est tout de même embêtant, mais ça semble surtout expliquer que Thomas Lilti n'a pas suffisamment travaillé sa copie ou s'est contenté de reproduire des on-dit, des anecdotes en n'en retenant que ce qui était le plus accesoire.

Dommage donc, d'autant plus que, fort du crédit gagné par ses précédents opus, il avait réuni un chouette casting, avec des habitués de son oeuvre comme Vincent Lacoste (très bien), Louise Bourgoin (impeccable), William Lebghil (bon) et François Cluzet (lassant car toujours dans son numéro de vieux sage bougon qu'il radote depuis maintenant des années). Adèle Exarchopoulos apporte du tonus, mais elle est bien seule, et Lucie Zhang (la révélation super sensuelle des Olympiades de Jacques Audiard) est honteusement sacrifiée.

C'est ce qui s'appelle passer à côté de son projet. Lilti s'est depuis replongé dans une nouvelle saison d'Hippocrate, et devrait songer à mieux bosser son prochain long métrage s'il s'aventure une nouvelle fois hors de son milieu naturel.

vendredi 26 avril 2024

LE REGNE ANIMAL (Thomas Cailley, 2023)


Dans un futur proche, un virus se propage partout dans monde et provoque la transformation progressive de certains individus en animaux anthropomorphiques. Les chercheurs sont désemparés face à cette maladie qui peut toucher n'importe qui, quel que soit son âge ou son sexe. Chaque pays tente de gérer cette crise à sa manière et en France, c'est l'armée qu'on envoie pour capturer les "créatures" ou les "bestioles" comme on les appelle.
  

Emil et son père François, cuisinier, déménagent dans le Sud de la France pour suivre Lana, sa mère, atteinte par cette métamorphose. L'adolescent vit très mal la situation car elle est internée dans un centre de soins spécialisé et il ne peut plus communiquer avec elle. Logés dans un mobil'home dans un camping, le père et son fils apprennent que le fourgon qui convoyait Lana et d'autres patients a un accident et que plusieurs d'entre eux se sont enfuis. Julia, une gendarme, tente de les rassurer mais François est résolu à mener ses propres recherches et force Emile à l'accompagner.


Dans la forêt environnante, ils tombent une nuit sur deux créatures, un homme oiseau et une fillette caméléon, mais ne signalent pas leur présence aux autorités. Au lycée où il est admis, Emile se rapproche de Nina, une camarade de classe. Mais il découvre aussi qu'il présente les premiers symptômes de la maladie et le cache à son père. Il s'aventure dans la forêt, seul, et renoue le contact avec l'homme oiseau qu'il encourage dans ses tentatives pour voler.


François reçoit le renfort de Julia pour chercher Lana dans la forêt la nuit. Il retrouve le vélo de son fils et de retour au mobil'home l'interroge à ce sujet. Emile lui avoue son état et son père décide alors de l'aider à ne pas être capturé tout en ignorant combien de temps encore il pourra dissimuler sa transformation...


Présenté l'an dernier dans la section "Un certain regard" au Festival de Cannes, le deuxième long métrage de Thomas Cailley, neuf ans après Les Combattants, a fait immédiatement sensation en investissant le genre fantastique, si délaissé par le cinéma hexagonal. Le cinéaste a pu disposer d'un budget confortable grâce à la présence en tête d'affiche de deux acteurs populaires.


Cailley n'a pas eu l'idée du Règne Animal (un titre un peu maladroit tant il fait plutôt penser à un de ces innombrables documentaires sur la faune diffusé sur le service public) : c'est Pauline Munier, étudiante à la Fémis, qui le lui a soumis lors d'un atelier d'écriture et ensuite il lui a proposé de le développer avec elle. Le résultat est invraisemblablement original.
 

Comme je le disais plus haut, le cinéma français n'envisage le cinéma de genre qu'à travers la comédie et le polar. Les tentatives pour explorer d'autres registres effraient les chaînes de télé, principales sources de financement des films qui réclament des produits formatés pour un public familial en prime time avec des têtes d'affiche. Autant dire que la prime à l'originalité n'est pas distribuée facilement.

Qu'un long métrage comme Le Règne Animal ait réussi à être produit tient donc du miracle. Mais ça n'a pas empêché le public d'aller le voir en salles et de lui réserver un beau succès, ni d'être nommé une douzaine de fois aux derniers Césars (même s'il n'a remporté que des statuettes dans les catégories techniques - faut pas déconner quand même et puis les professionnels de la profession n'avaient d'yeux que pour Anatomie d'une chute de Justine Triet).

L'histoire suit donc un père et son fils dans une France en proie à un virus mystérieux qui, comme partout ailleurs dans le monde, transforme n'importe qui en créatures mi-humaines, mi-animales. Intelligemment, le scénario évite de tenter d'expliquer le phénomène, c'est parfaitement inutile et surtout ça préserve de justifications pseudo-scientifiques maladroites. La mère de famille est atteinte et déplacée dans un centre de soins qui ressemble beaucoup à une sorte de camp de concentration. François, son mari, tente de garder le contact puis la recherche lorsqu'elle s'échappe.

Thomas Cailley capture la beauté sauvage de la nature et interroge avec Pauline Munier les questions relatives à un tel sujet : la différence, l'instinct contre la raison, la peur contre la tolérance, la civilisation... On voit que les habitants du coin s'organisent en milice et que l'armée est chargée de capturer le créatures. L'ambiance est oppressante. Mais dès qu'on s'éloigne de cette humanité qui oublie toute notion de cohabitation, on est saisi par la paix qu'abrite la forêt environnante et l'entraide entre les créatures qui s'y réfugient.

Le point de bascule survient, de manière certes convenue mais néanmoins efficace, quand le fils, Emile, présente à son tour des symptômes. Il les cache à son père puis son secret ne peut plus être gardé et François décide alors d'épargner à sa progéniture le même sort que sa femme. En parallèle, Emile nourrit des sentiments pour une jeune fille dans sa classe (sentiments réciproques) et François est aidée dans ses recherches par Julia, une gendarme frustrée de ne pouvoir plus activement participer aux opérations confiées à l'armée mais surtout mue par une envie de ne pas persécuter les créatures.

Le film souffre d'être un peu trop long (2h. 10) à mon goût, mais son ambition mérite qu'on soit indulgent. Par ailleurs la mise en scène est superbe, la photo très léchée, les effets spéciaux vraiment sidérants. Il y a surtout une poésie qui habite l'histoire en même temps qu'une cruauté poignante. Difficile de ne pas être touché par ce que traversent ce père et son fils, mais aussi parce qu'on voit de la vie des créatures qui perdent petit à petit toute leur humanité (langage, apparence, sociabilité...).

Romain Duris est formidable dans le rôle de François, passant du désarroi le plus total à la compassion et à un attitude protectrice bouleversante. Adèle Exarchopoulos hérite d'une partition moins aboutie mais à laquelle elle donne une interprétation vibrante et sobre. Le jeune Paul Kircher est assez épatant dans la peau d'Emile même si je dois avouer qu'au début son jeu peu expressif m'a un peu agacé.

Le Règne Animal n'est pas parfait mais c'est un de ces films qu'on a envie de soutenir, de partager. Il possède des fulgurantes esthétiques et une singularité narrative qui le distinguent et l'honorent.