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jeudi 11 septembre 2025

HONEY, DON'T ! (Ethan Coen, 2025)


Bakersfield, Californie. Honey O'Donahue, une détective privée, se rend sur les lieux d'un accident de la route après avoir été appelé par l'inspecteur Marty Metakawick, qui refuse de croire qu'elle est lesbienne. En voyant le visage de la victime, Honey la reconnaît sans le dire : il s'agit de Mia Novotny, une cliente qu'elle devait recevoir plus tard de jour-là. De retour à son bureau, elle écoute Mr. Siegfried lui demander d'enquêter sur son conjoint qu'il soupçonne de lui être infidèle.


Dans la soirée, Honey rend visite à Heidi, sa soeur, qui a fort à faire avec ses enfants et particulièrement avec sa fille ainée, Corinne, une ado rebelle. Mais les deux soeurs ne s'entendent pas sur la façon de l'éduquer. Le lendemain, Honey s'adresse à MG Falcone, préposée aux pièces à conviction, qui lui transmet l'adresse de parents de Mia. Ceux-ci lui expliquent que leur fille avait récemment rejoint le Temple des Quatre Voies dirigé par le Révérend Drew Devlin. 


A l'insu de ses fidèles et des autorités, il utilise son église pour un trafic de drogue et la mort de Mia déplaît à sa fournisseuse, Cher. Hector, un des coursiers de Devlin, panique quand un client offre de lui faire une fellation pour payer la drogue qu'il a commandée et l'écrase avec sa voiture en prenant la fuite. Honey apprend par Marty que le client était le compagnon de Mr. Siegfried alors que Corinne vient la voir après avoir été brutalisée par son petit ami. Honey confie Corinne à MG (avec qui elle vient de passer la nuit) pour aller interroger Devlin à propos de Mia...


Un an et demi après le savoureux Drive-Away Dolls, Ethan Coen et sa femme Tricia Cooke, avec laquelle il écrit désormais ses scénarios, livre le deuxième volet de sa trilogie lesbienne (le troisième et dernier, Go Beavers, devrait sortir l'an prochain en toute logique). Cette fois, ils ont troqué le road trip pour une detective story.


Leur héroïne, Honey O'Donahue, va devoir enquêter sur la mort suspecte d'une jeune femme qui avait demandé à la rencontrer pour lui confier une affaire, sans donner de détails à ce sujet. Ce point de départ est déjà malicieux puisqu'il montre une enquêtrice devant investiguer sans savoir quoi et pour une cliente qu'elle n'a pas eu le temps de connaître.


Mais ce dispositif révèle en quelque sorte la nature de cette histoire fuyante : Honey, on s'en rend compte, est une détective qui cherche davantage quand on ne lui a rien demandé que quand on la supplie de le faire. L'exemple est donné par la manière dont elle traite Mr. Siegfried, qui pense être trompé par son conjoint. Honey en est sûre sinon il n'aurait aucun doute à ce sujet et donc elle rechigne à lui soutirer 100 $ pour ouvrir un dossier dont il connaît déjà l'issue.


En revanche, le cas de Mia Novotny l'obsède car elle n'a pas eu l'opportunité de savoir pourquoi cette dernière voulait faire appel à elle. De la même manière, elle cherchera où est passée sa nièce, Corinne, alors que, précisément, la mère de celle-ci (et donc la soeur de Honey) exige qu'elle ne se mêle pas de ce qui regarde une mère et sa fille.

Tout est glissant dans cette intrigue amusante et tordue : Marty, l'inspecteur, drague lourdement Honey, refusant de croire qu'elle préfère les filles comme elle le prétend. MG exprime son attirance pour Honey qui, se sentant flattée ou peut-être éprouvant la même chose envers cette archiviste, devient son amante. La suite prouvera que, comme privé, elle a du flaire, mais comme maîtresse, elle en est totalement dépourvue.

Ethan Coen a sans doute voulu faire, à sa manière, son Big Lebowski. Bien entendu, il ne s'agit pas de comparer l'incomparable (même si, pour ma part, j'ai toujours estimé The Big Lebowski surcoté). Honey, don't ! n'a jamais sa fantaisie débridée et n'aura jamais son statut de film culte. Mais sa galerie de personnages secondaires est au moins aussi loufoque.

A ce jeu-là, le révérend Drew Devlin est une réussite. Bien que son arc narratif reste finalement assez déconnecté de la résolution de l'affaire avec la découverte du meurtrier, il est remarquable que Coen et Cooke soient allées jusqu'au bout avec ce guignol qui se tape ses jolies fidèles, et répète à longueur de sermons qu'il faut être soumis. C'est un prédateur, certes, mais si pathétique qu'il en est drôle.

Drive-Away Dolls (que Coen aurait préféré appeler Drive-Away Dicks avant de renoncer, sachant que le film serait interdit dans certains cinémas US) n'était déjà pas timide pour représenter le sexe entre deux femmes. Honey, don't ! poursuit dans cette veine en montrant sans frilosité les rapports entre Honey et MG, jusqu'à ce que la première sodomise la seconde avec un godemiché.

Est-ce que tout n'est que rigolade dans le film ? Non. Ce qui unit Honey à MG donne lieu à un dialogue qui révèle que toutes deux ont grandi avec des pères violents : celui de Honey a fini par fuir le domicile familial, quand l'autre, celui de MG, est mort en opération (il était soldat). Cela n'est pas utilisé pour justifier qu'elles soient lesbiennes mais pour dire que la découverte de leur préférence sexuelle les a exposées à la brutalité paternelle.

La différence, c'est que Honey s'est affirmée alors que MG semble plus réticente à l'assumer publiquement. Et on verra, in fine, qu'elle cache de lourds secrets et une animosité envers les filles qui préfèrent se réfugier dans les bras d'hommes puissants plutôt que de s'émanciper...

Comme dans nombre de detective stories, l'intrigue finit à un moment par vous perdre, puis vous la rattraper soit à la faveur d'une explication finale, soit devant une évidence. Mais ici, c'est surtout l'exercice de style qui a inspiré Coen et Cooke, comme le road movie et le buddy movie les avait inspirés dans Drive-Away Dolls.

Et cela fournit un matériel en or aux acteurs. Charlie Day est irrésistible en inspecteur désinvolte et complètement aveugle face à la sexualité d'Honey. Chris Evans est tout simplement grandiose en queutard compulsif. Talia Ryder est excellente en ado égarée (à ce propos, allez sur YouTube et tapez "Lace Manhattan Oddwadd" pour découvrir le clip qu'elle a réalisé pour la BO du film).

Aubrey Plaza joue le personnage le plus ambigu du lot avec son talent coutumier. Son alchimie avec Margaret Qualley, dans le rôle principal, fait des étincelles et Qualley est une nouvelle fois extraordinaire d'élégance, de charme et d'autorité. Ethan Coen a vraiment trouvé sa muse et d'autres cinéastes feraient bien de l'imiter : cette fille-là, mon vieux, elle est terrible !

C'est une série B dans tout ce qu'il y a de noble. Ethan Coen ne prétend pas à autre chose avec son projet de trilogie, mais avec Margaret Qualley, ce serait bête de passer à côté.

mardi 2 juillet 2024

HAPPIEST SEASON (Clea DuVall, 2020)


Abby Hollad et Harper Caldwell sont en couple depuis un an et s'apprêtent à fêter leur premier Noël ensemble, même si Abby déteste ça depuis le décès de ses parents. Harper lui propose alors spontanément de passer les fêtes chez sa famille dans sa ville natale. Mais une fois en route, elle avoue à sa partenaire n'avoir jamais révélé à ses parents très conservateurs qu'elle est homosexuelle et en couple. Abby accepte à contrecoeur de jouer la comédie pendant les prochains jours à condition que Harper dise la vérité le matin de Noël.
   

Chez les Caldwell, c'est l'effervescence car Ted, le père, est en campagne électorale et sa femme, Tipper, supervise tout pour donner à sa famille une image respectable. Sur place, Abby fait la connaissance de Connor, le garçon qu'a failli épouser Harper, puis de Riley, sa première amante. Les deux soeurs de Harper sont aussi dissemblables que possible entre Jane, artiste excentrique, et Sloane, toujours en compétition avec Harper pour avoir les faveurs de leur père.


Une farce concoctée par les enfants de Sloane vaut à Abby d'être mise à l'écart pour le reste du séjour car Ted et Tipper craignent qu'un scandale ne ruine la campagne électorale. La jeune femme, de plus en plus isolée, trouve du réconfort auprès de Riley qui a, elle aussi, souffert des cachotteries de Harper, craignant la réaction de ses parents s'ils apprenaient qu'elle est lesbienne.


La situation, déjà tendue, va véritablement exploser lors d'une réception donnée chez les Caldwell à laquelle sont conviés des donateurs pour la campagne de Ted, quand Sloane surprend Harper en train de s'excuser auprès d'Abby puis l'embrassant sur le point de plier bagages et qu'elle menace de la dénoncer...


Longtemps actrice, Clea DuVall s'est tournée vers la réalisation lorsque les propositions de rôles se sont raréfiées. Happiest Season (aussi titré Ma belle-famille, Noël et moi....) est son deuxième long métrage derrière la caméra et elle en a écrit également le scénario avec Mary Holland, qui tient ici le rôle de Jane Caldwell, la soeur artiste de Harper.


Ouvertement lesbienne, DuVall en a logiquement profité pour parler de ce qu'elle connaît le mieux, c'est-à-dire d'un couple de femmes dont l'une n'a jamais osé faire son coming out auprès de sa famille par peur de leur réaction puisque ses parents sont très conservateurs. Elle a pu compter sur un casting bien doté et investi dans le projet et le financement de Disney qui a produit le film pour sa plateforme de streaming Hulu.


On redoute et on déplore souvent la "Disney-ification" des productions en pointant du doigt justement le fait de prôner des valeurs surannées. Ce n'est pas toujours justifié mais hélas !, c'est le cas ici. Entre les intentions louables de la cinéaste et le résultat final, on sent bien que tout a été considérablement édulcoré pour ne pas déranger le public le plus conservateur.

Sans parler de la fin, qui, ce n'est même pas un spoiler, est outrageusement dégoulinante de bons sentiments, après une cascade de révélations si rapides qu'on croirait qu'elles sont délivrées en espérant que personne ne les retiendra (et donc ne sera choqué par elles), on a droit à une collection de scènes gênantes à force de tomber à plat ou parce qu'elles s'éloignent du sujet comme, là encore, pour mieux le cacher.

Le fait d'avoir traduit le titre original en Ma belle-famille, Noël et moi renvoie à la série de longs métrages Mon Beau-Père et moi avec Ben Stiller et Robert de Niro. Mais au moins ceux-là étaient assez drôles, pas subtils pour un sou mais drôles. Là, c'est juste pas drôle du tout, c'est embarrassant car embarrassé : d'un côté, on a une réalisatrice qui tente de parler à une audience familiale de la nécessité d'accepter ses enfants pour ce qu'ils sont  et de l'autre une major qui veut ostensiblement éviter de fâcher ses abonnés.

Par conséquent, Happiest Season n'est jamais assez rigolo pour prétendre être la comédie ambitionnée ni assez romantique pour être aussi charmante que le genre dans lequel elle veut s'inscrire. Passée la révélation su secret de Harper à Abby et donc la mécanique entière à laquelle l'intrigue va devoir se plier (personne ne doit savoir pour les deux filles qui s'aiment), les 100' que dure le film se traîne et ressemble à un calvaire autant pour Abby que pour le spectateur.

Pour tenter d'être plus réussi, Happiest Season aurait pu être traité comme un drame ou une comédie dramatique. Mais aurait-il été plus convaincant. Comme drame, cela aurait été certainement exagérément mélo et lourd. Comme comédie dramatique, il aurait fallu un script bien plus subtil, nuancé, ciselé, ce qui paraît hors de portée du duo DuVall-Holland.

Les personnages sont tous trop caricaturaux et leurs relations trop grossièrement taillées : Jane, l'artiste excentrique de la famille, est trop hystérique ; Sloane n'est définie que par sa rivalité avec Harper ; les parents sont en vérité plus des managers incapables de réaliser qu'ils ont nourri cette compétition entre leurs filles. Connor est un type trop falot pour convaincre qui que ce soit qu'il a jamais pu séduire Harper. Seule Riley bénéficie d'un peu plus de finesse, échappant au cliché de l'ex qui, comme on le pense d'abord, pourrait profiter du chaos pour récupérer Harper.

Le vrai hic, au fond, c'est que le film se trompe de point de vue : au lieu de se focaliser sur Harper, il aurait dû être raconté en se concentrant sur Abby, sa découverte des Caldwell, son malaise grandissant face aux mensonges de Harper (constatés in situ ou rapportés par Riley). Le pardon qu'elle finit par accorder à son amante est impensable après tout ce qu'elle endure.

Il n'y a donc pas grand-chose à sauver là-dedans : les acteurs jouent avec ce qu'on leur a écrit et leur talent n'est pas discutable. Mais quand on dispose de Mary Steenburgen, Victor Garber, Alison Brie, Aubrey Plaza ou de Daniel Levy, ils méritent mieux que ça. MacKenzie Davis joue si bien la fille qui a honte qu'elle a certainement surtout honte de jouer dans ce film. Et Kristen Stewart, qui s'essaie à la comédie, semble souvent se demander ce qu'elle fait là, sauf qu'elle conserve cette sensibilité unique qui lui maintient la tête hors de l'eau : en somme, elle est trop douée pour se commettre dans un machin pareil et elle le sait, elle le montre, elle ne peut pas faire autrement (et je doute qu'on l'y reprenne).

A vite oublier. Mais c'est vite oubliable.