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mardi 14 juillet 2026

DTF ST. LOUIS (Steven Conrad, 2026)


Twyla, Missouri. 2018. Floyd Smernitch est interprète en langue des signes à la télévision aux côtés de Clark Forrest, le présentateur météo de la chaîne locale. Marié à Carol, il vit avec le fils ce celle-ci, Richard, un ado en difficulté scolaire. Lors d'un barbecue organisée chez les Smernitch, Clark parle à Floyd d'une application, DTF St. Louis, qui met en relations des personnes désirant avoir des relations sexuelles discrètes hors mariage. Quelque semaines plus tard, le corps sans vie de Floyd est retrouvé dans les vestiaires d'une piscine désaffectée. 
 

L'enquête est confiée aux inspecteurs Homer Donoghue et Jodie Plumb qui, en visionnant les vidéos des caméras de surveillance alentour, remarquent la présence d'un individu sur un vélo couché. Clark en possède un et il est arrêté en plein direct puis conduit au poste pour y être inculpé de meurtre, méfait pour lequel il encourt la peine de mort. Son téléphone portable est analysé et révèle qu'il entretenait une liaison avec Carol. Le rapport toxicologique indique que Floyd a été empoisonné. Clark, effrayé, commence à parler à contrecoeur.


Plumb découvre que Floyd, plus jeune, a posé pour des photos pornos dans un magazine gay et Donoghue, en apprenant par Clark l'histoire au sujet de l'application DTF St. Louis, en conclut que Smernitch voulait rencontrer des hommes. Mais Carol n'y croit pas. Son mari avait pourtant rendez-vous avec un certain "Tiger Tiger" à la piscine et, avant cela, il avait rencontré un autre homme, "Modern Love", qui est à son tour entendu par les deux inspecteurs...


La première fois où j'ai lu quelque chose sur DTF St. Louis, j'ai cru à une sorte de dramedy dans une banlieue américaine, qui pourrait être traitée à la façon d'un film des frères Coen. J'étais très loin du compte car la série créée par Steven Conrad est beaucoup plus tortueuse et pathétique à la fois.


L'intrigue s'étend sur 7 épisodes qui prennent leur temps (50' chacun), avec un rythme lent, parfois pesant, qui met la patience du téléspectateur à l'épreuve. Après avoir visionné les deux premiers épisodes, j'ai d'ailleurs fait une pause, le temps de regarder le film Backrooms. Puis j'y suis revenu car j'avais quand même envie de connaître le fin mot de cette histoire.


Si DTF St. Louis prend donc son temps, c'est d'abord et surtout pour bien caractériser ses protagonistes, d'un côté le couple Smernitch et de l'autre Clark Forrest, puis enfin le duo de detectives, ce dernier fonctionnant selon le modèle connu du tandem mal assorti mais qui se révèle complémentaire. Une fois qu'on a rencontré ces individus, il est temps de dénouer, patiemment, l'affaire qui les lie.


C'est tout sauf un hasard si le "héros" de la série est un interprète de la langue des signes. Cette manière de communiquer utilise des raccourcis : par exemple, au lieu de désigner une personne par son prénom, elle a recours à une façon de l'identifier plus spécifique. Clark qui est donc présentateur météo et qui apparaît sur les affiches tenant un soleil dans le creux d'une main devient "sunshine" (soleil) en langue des signes.


Et l'appeler ainsi, c'est pour Floyd une façon de le relier à sa profession, à son image publicitaire, mais aussi un témoignage de l'affection qu'il lui porte. A la fin de l'histoire, Floyd adresse un signe à son beau-fils Richard qui ne le comprend pas et le décrit comme le signe que font les rockers (le majeur et l'annulaire repliés, le pouce, l'index et l'auriculaire levés). Or, en langue des signes, cela signifie "je t'aime".

Ces interprétations (et les malentendus qu'elles peuvent engendrer) sont au coeur de l'histoire. Clark convainc Floyd de s'inscrire avec lui sur une application de rencontres pour avoir des relations sexuelles parce que les deux hommes n'en ont plus avec leurs épouses. Ce sont des quinquagénaires qui sont paumés et cherchent à renouer avec le frisson.

Floyd hésite puis suit Clark. Il ignore cependant que Clark ne s'est jamais inscrit et qu'il a une liaison avec sa femme, Carol. Celle-ci est une femme ambiguë : elle séduit Clark dès leur première rencontre et quand ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel, elle lui explique vouloir simplement exaucer ses fantasmes à lui et prendre du plaisir avec lui.

Floyd, lui, a un premier rendez-vous avec un dénommé "Modern Love" dont il découvre en le rencontrant qu'il s'agit d'un homme. Ils ont une conversation aimable et Floyd accepte même, pour ne pas décevoir son date, qu'il l'embrasse sur la bouche et le pelote gentiment. Chacun sait que c'était sans avenir, mais l'attention de Floyd dit tout de lui.

C'est un mec adorable, en surpoids, avec une déformation du pénis qui le complexe, et qui cherche à faire plaisir parce que c'est sa façon à lui d'être heureux. Même quand il apprendra que Carol couche avec Clark, il ne leur en voudra pas. Mais leur proposera un marché très étrange où, là encore, il veut que leur bonheur perdure en trouvant le sien.

Sa bonté s'illustre aussi avec son beau-fils qui se montre au début de la série très distant avec lui. Mais Floyd veut que Richard se sente bien, ou plutôt se sente mieux car il n'est pas heureux dans son école. Il se renseigne sur un établissement privé hors de prix et trouve un stratagème pour qu'il y entre. Et au lieu de continuer à l'envoyer chez un psi pour zéro résultat, il réussit à ce qu'il se confie à lui et à devenir son ami.

Sachant tout cela, on se demande donc pourquoi un type si adorable est mort, qui a pu le tuer. L'attitude de Clark, pendant une bonne partie des interrogatoires auxquels les inspecteurs le soumettent, en font un coupable idéal : il a un mobile (il couchait avec la femme de la victime), il roule sur un vélo couché (comme celui filmé par la vidéo surveillance proche du lieu du crime).

Carol aussi devient suspecte : elle prend les enquêteurs de haut, ne semble pas accablée par le chagrin, est bénéficiaire unique de l'assurance-vie de Floyd (qui s'élève à un million de dollars) même si elle jure avoir ignoré qu'il en avait souscrit une. Et elle aussi possède un vélo couché. Elle reconnaît aussi que Floyd a posé dans des magazines gays.

Steven Conrad produit un show très déconcertant. Visuellement déjà : autant les décors de la banlieue pavillonnaire de Twyla sont réalistes, autant ceux du commissariat, avec ses cellules, ses salles d'interrogatoire, ne le sont pas. Les moyens mis à disposition de Plumb et Donoghue sont luxueux. Et quand ils questionnent les suspects, cela se déroulent dans des pièces qui semblent appartenir à un film fantastique.

On ne sait absolument jamais sur quel pied danser en regardant DTF St. Louis. Ce titre d'ailleurs est bizarre. DTF ? L'abréviation de "Down To Fuck" ! D'autres formules abrégées ponctuent les dialogues, comme des codes imaginés pour brouiller les pistes, entretenir la confusion. Là encore, le langage est dissimulateur, trompeur, sujet aux malentendus.

Même le côté policier de la série est un faux-ami. Sans rien spoiler, on aboutit à une conclusion désarmante, très triste, sans vrai coupable, et où la victime a surtout été son propre bourreau. Tout a commencé par un petit jeu sans conséquences apparentes, pour se terminer par un drame poignant, pathétique.

Pedro Pascal devait tenir le rôle de Clark avant qu'il ne se retire du projet pour des raisons d'agenda. C'est Jason Bateman, le héros d'Ozark, qui l'a remplacé et on ne peut imaginer mieux. Il interprète le personnage sans sournoiserie, avec beaucoup de subtilité. Linda Cardellini retrouve un rôle très fort avec Carol, souvent antipathique mais aussi profondément paumée.

Dans des seconds rôles, Richard Jenkins en vieux flic faussement blasé est magistral, aux côtés de la magnifique Joy Sunday. Arian Ruf incarne Richard avec une sobriété très intense. Peter Sarsgaard est superbe dans le rôle d'un homo touché au coeur par Floyd.

Et enfin Floyd... Dire que David Harbour est extraordinaire est encore en dessous de la vérité. Il confère à ce personnage une humanité bouleversante, et on comprend pourquoi ni sa femme ni Clark ni Richard ne peuvent lui résister. Le rôle est super casse-gueule mais Harbour l'assume avec une générosité et une sincérité vraiment renversantes.

C'est une drôle de série triste. Mais dont la fin vous serre la gorge parce qu'elle vous a fait rencontrer un homme terriblement attachant.

vendredi 29 août 2025

BURN AFTER READING (Ethan & Joel Coen, 2008)


Lorsqu'il apprend qu'il est rétrogradé à cause de son alcoolisme, Osborne Cox préfère démissionner de son poste d'analyste de la CIA. Rentré chez lui, il décide d'écrire ses Mémoires pour se venger de l'Agence qu'il juge sur le déclin et il l'annonce à sa femme, Katie, une médecin, qui, elle, entreprend, sans le lui dire, une procédure de divorce. Car elle veut refaire sa vie avec son amant, un Marshall, Harry Pfaffer, pourtant encore marié et totalement paranoïaque. 


Sur le conseil de son avocat, Katie transmet à la secrétaire de ce dernier un CD-Rrom rempli d'informations sur les ressources financières d'Osborne, mais aussi le brouillon de ses Mémoires qui se trouve dessus sans qu'elle le sache. La secrétaire égare ce disque dans les vestiaires de Hardbodies, la salle de sports qu'elle fréquente. Et deux employés, Linda Litzke et Chad Felldheimer, le trouvent et le lisent ce qu'il contient.


Comme Linda a besoin d'argent pour des opérations de chirurgie esthétique, elle va faire chanter Osborne avec Chad pour lui soutirer de l'argent. Mais il refuse de se laisser plumer. Alors ils s'adressent à l'Ambassade de Russie, convaincus de détenir des informations compromettantes pour lesquelles ils seront payés. Cependant, Katie fait changer les serrures chez elle afin que Osborne ne la dérange plus puisque Harry a emménagé avec elle. Mais Harry est un coureur de jupons et il a une liaison avec Linda qu'il a connue via un site de rencontres...
 

Burn after Reading est le dernier volet de la "trilogie des idiots" que les frères Ethan et Joel Coen ont tournée et qui compte O'Brother et Intolérable Cruauté. A cette occasion, ils se sont déchaînés en voulant boucler leur projet avec une histoire complètement échevelée mais affreusement drôle -peut-être même la plus drôle du lot.


C'est un film qu'il faut voir deux fois. La première, on le regarde médusé parce que ça part dans tous les sens, c'est un grand n'importe quoi, absurde, foutraque, un sommet du genre, qui se moque de tout, et dont tous les personnages sont dingues. Et la seconde, on note que, malgré tout, ça tient debout, c'est certes grotesque, d'un non-sens absolu, mais solide, cohérent, implacable.


On parle souvent de récits dits story-driven (c'est-à-dire où l'intrigue prime) et d'autres dits character-driven (c'est-à-dire où les personnages priment). Burn after Reading tient grâce à ses personnages et à la manière dont l'histoire les lie les uns aux autres. C'est une vraie toile d'araignée, avec des connections improbables, mais tout à fait efficaces.


Le film se déroule selon une logique périlleuse, façon marabout-bout de ficelle-selle de cheval, etc. Osborne vit avec Katie qui le trompe avec Linda qui travaille avec Chad qui veut faire chanter Osborne. Les deux seuls personnages à la périphérie sont les plus sages, les plus pragmatiques, c'est-à-dire Ted, qui aime en secret et sans retour, Linda, et le chef de la CIA, qui observe tout ça avec perplexité.

Le chef de la CIA nous représente : nous sommes aussi interloqués que lui, sauf qu'il est plus détaché que nous, dans la mesure où il n'entend parler de cette histoire que par des rapports qui tombent sur son bureau et par les décisions qu'il prend pour que l'Agence ne soit pas embarrassée par cet imbroglio. C'est le personnage le plus raisonnable, le plus rationnel du film.

Ted, au contraire, est le plus sentimental, le plus affectif. Il voit Linda lui échapper sans cesse, il craint pour elle, il n'arrive pas à lui déclarer sa flamme, et quand il décide d'agir pour elle, il ne la prévient même pas. Mais il connaîtra un sort injuste, car son action ne sera jamais reconnue par celle qu'il aime. C'est cruel et touchant.

Les autres protagonistes sont donc tous des fous ou surtout des crétins finis. Les Coen n'en épargnent aucun et n'hésitent pas à les charger. C'est un film méchant mais irrésistible dans sa caractérisation. Cox est un imbécile arrogant qui refuse d'admettre son alcoolisme et son mépris des autres. Sa femme, Katie, est froide comme la banquise, franchement casse-couilles.

Chad est un imbécile de la pire espèce car il se croit malin mais ne se rend pas compte du début à la fin qu'il s'est engagé dans une affaire qui le dépasse. Linda est une pauvre idiote qui ne pense qu'à son apparence et au gain qu'elle peut tirer de ce mic-mac pour se faire opérer des seins, du ventre, des fesses. Enfin Harry est pathétique avec ses infidélités et sa paranoïa.

Les personnages les plus drôles recèlent souvent un aspect triste, ce qui permet de les aimer quand même malgré leur stupidité. Une scène résume parfaitement ça : Linda est examinée par le chirurgien esthétique qui détaille crûment tous ses défauts physiques. C'est immonde. Mais Linda ne se formalise pas car elle estime que son corps actuelle a atteint sa limite.

Et, en définitive, c'est cela que pointe le film : tous ces individus sont à la limite d'eux-mêmes. Ils courent à leur perte, ils foncent dans le mur, ils ont déjà échoué. Mais Linda est la plus attachante car elle croit avoir trouvé le bonheur et oublie alors qu'elle veut changer d'apparence. Mais ce n'est évidemment que provisoire : pour elle aussi, tout va s'écrouler, même si elle s'en sortira mieux que les autres.

Le film n'est pas long (95') et c'est ce qu'il faut pour une comédie. Pourtant les Coen parsèment leur script d'idées loufoques et quasiment inexploitées pour la plupart qui auraient pu alimenter encore une bonne heure de pellicule (je pense à l'improbable fauteuil à godemiché construit par Harry... Il faut le voir, c'est inexplicable). Quand on en redemande, c'est que c'est vraiment excellent.

Et puis le casting est extraordinaire : aucune des stars convoquées n'a hésité à se ridiculiser. George Clooney tournait pour la troisième fois sous la direction des Coen et il est magistral dans la peau de Harry. Frances McDormand (la femme et muse de Joel Coen) est toujours remarquable parce qu'elle ne cherche pas à sauver son personnage de Linda.

John Malkovich est détestable à souhait et Tilda Swinton lui rend la pareille avec la même précision clinique dans le jeu. JK Simmons et Richard Jenkins ? Fabuleux. Mais c'est surtout Brad Pitt qui étincèle : on ne lui connaissait pas ce brio comique, ce sens de la dérision, et il est tout bonnement énorme dans le rôle de Chad, écrit spécialement pour lui.

Vous voulez vous marrer ? Regardez Burn after Reading. C'est un film délicieusement vache et affreusement drôle. Les Coen à leur meilleur et merveilleusement entouré.

dimanche 17 août 2025

COGAN : KILLING THEM SOFTLY (Andrew Dominik, 2012)


La Nouvelle-Orléans, 2008. Alors que l'Amérique vibre pour la campagne présidentielle opposant John McCain à Barack Obama en pleine crise financière, Johnny Amato, le propriétaire d'un pressing, prévoit de braquer le tripot tenu par Markie Trattman et contrôlé par la mafia. Markie avait lui-même commis un coup semblable quelques années auparavant, plongeant l'économie souterraine du crime dans le chaos. Cela en fera donc un suspect idéal sans que les caïds de la pègre n'enquêtent trop loin.


Pour commettre ce coup, Johnny engage Frankie et Russell qui, bien que manifestement inexpérimentés et drogués, réussissent à dérober environ 100 000 $. L'affaire fait grand bruit dans le milieu. Un émissaire charge Jackie Cogan, un tueur à gages, de retrouver les coupables et de les éliminer. Mais ce dernier, s'il ne croit pas Markie assez bête pour être derrière ce coup, estime quand même qu'il faut le supprimer, pour en faire un exemple à même de décourager d'autres voyous.


Les événements vont prendre une tournure imprévue : en Floride où il s'est mis à dealer de la drogue, Russell raconte par inadvertance à un de ses clients, Kenny, être un des deux braqueurs. Kenny le répète à Dillon, un autre tueur à gages qui transmet l'info à la mafia de la Nouvelle-Orléans. Par ailleurs, Cogan ne peut se charger de tuer Johnny car il le connaît et il délègue cette mission à Mickey, un de ses amis. Sauf que celui-ci, récemment séparé de sa femme, a sombré dans l'alcool et les putes...


Cogan's Trade est à l'origine un roman de George V. Higgins, publié en 1974, dont l'action se déroulait à Boston. Quand Andrew Dominik le lit, il décide de l'adapter en déplaçant l'intrigue à la Nouvelle-Orléans, bien qu'on n'identifiera jamais vraiment la ville, mais parce qu'il souhaite exploiter celle-ci après la catastrophe de l'ouragan Katrina.


Pour financer le projet, il s'adresse à Brad Pitt (qu'il a déjà dirigé dans L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) en désirant lui confier le rôle principal mais aussi pour qu'il en produise une partie via sa société Plan B. La présence d'une telle star rassure plusieurs autres investisseurs et motive le reste du casting, exclusivement masculin. Et Cogan's Trade devient Killing Them Softly.


Si ce retitrage peut dérouter, il est expliqué dans le film : Cogan est un assassin, mais il déteste tuer à bout portant car il ne peut pas supporter de voir sa victime implorer, pleurer, se pisser dessus. Lui, il aime tuer en douceur, à distance, par surprise, considérant qu'ainsi sa cible ne souffrira pas et surtout ne s'y attendra pas.


De fait Cogan : Killing Them Softly est particulièrement avare en scènes d'action et d'assassinat. Non, l'intérêt, le pari même du film, sont ailleurs. Ce qui intéresse Andrew Dominik, ce n'est pas de tourner un énième film noir sur des tueurs à gages et des braqueurs condamnés d'avance. Ce qu'il ambitionne, c'est de dresser un parallèle entre l'économie souterraine du crime et celle d'un pays.

En 2008, les Etats-Unis sont englués dans la crise financière, à cause la bulle spéculative sur l'immobilier. Le gouvernement va sauver plusieurs banques de la faillite mais le Parti Républicain va perdre les élections présidentielles à cause de cela, John McCain qui avait été investi pour succéder à George W. Bush échouant à surmonter cette déroute politique.

La suite, on la connaît : Barack Obama est élu triomphalement et écrit l'Histoire en devenant le premier Président noir des Etats-Unis. Il apparaît comme le fédérateur d'un pays dont la classe moyenne a fait les frais de la crise et il se veut le grand réconciliateur des citoyens américains. Il se verra même, précocement, récompensé d'un Prix Nobel de la paix sans avoir fait grand-chose pour le mériter, et laissera derrière lui un bilan mitigé.

Dominik compare donc l'état de l'Amérique, lui qui est australien, à celui de la pègre. Le casse commis par Markie a plongé l'économie du crime dans la crise comme la crise des subprimes a ravagé la société. Et le film fait ce pari fou : si vous adhérez à ce parallèle, alors vous aimerez cette histoire qui file la métaphore entre les cols blancs du grand banditisme et des banques, des institutions étatiques, etc.

Le critique de cinéma Roger Ebert, pourtant un des meilleures plumes du métier, avait démoli le film à sa sortie en considérant son propos simpliste et stupide. En 2012, personne ne voulait plus entendre parler de George W. Bush, de cette crise, et encore moins dire du mal de Obama, ce président so cool. Alors prétendre que la vraie crise de 2008 était comparable aux magouilles de gangsters de fiction...

Pourtant, avec le recul, le film ne manque ni de pertinence ni de malice. Déjà parce que Dominik se fiche ostensiblement du cachet polar de l'intrigue. Comme je le disais plus haut, l'action est rare, les coups de feu encore plus, et les quelques assassinats sont filmés de manière expéditive. Par contre, on y cause beaucoup honoraires, argent sale, somme promise et somme due, et impact du métier d'assassin sur la vie personnelle.

Un des moments les plus savoureux et les plus pathétiques à la fois concerne toute la séquence avec Mickey. Cogan se refuse à tuer Johnny Amato, le commanditaire d'un casse commis contre une salle de jeu de la mafia. Il demande à de ses confrères et amis de s'en charger. Mais Mickey n'est plus le professionnel redoutable qu'il fut.

En pleine rupture avec sa femme, il noie son désespoir dans l'alcool et en se tapant des putes. Il n'est plus fiable. Pire : il va causer des ennuis plus qu'il ne va en régler. Cogan décide donc, certes avec cruauté mais surtout avec lucidité, de le faire sortir de la partie. Et il le livre aux flics en mettant en scène un traquenard avec une prostituée dans un hôtel.

Une autre scène illustre l'absurdité de l'affaire toute entière : il y a trois hommes à abattre, le commanditaire du casse et ses deux exécuteurs. Mais l'un de ces braqueurs est un toxico qui va se servir de sa part pour acheter de l'héroïne afin d'en consommer une partie et de revendre l'autre. Complètement stone, le mec va raconter qu'il a participé au casse. L'info remonte jusqu'aux victimes. Mais...

... Avant que Cogan ait pu le localiser et le buter, il se fait arrêter pour possession de stupéfiants par la police de Floride. Un de moins à tuer donc. Sauf que si Cogan ne l'a pas tué, ses clients estimeront ensuite qu'il n'a pas à être payé pour ça. Ce qui conduit à cette réplique paraphrasant Orson Welles (qui disait : "L'Amérique est un mensonge") et prononcée par Cogan : "L'Amérique est un business.".

A plusieurs reprises, ce qu'on observe dans cette histoire, c'est moins ce que suggère le titre (Killing) que tout le négoce autour du crime. Cogan passe beaucoup de temps avec un intermédiaire de la mafia à discuter de sa paie, de la somme qu'exigeait le premier tueur contacté (mais indisponible), des moyens à employer pour tuer untel, des réticences de la mafia sur les méthodes des tueurs...

Le film n'est pas long (moins de 100') mais il prend son temps, il donne l'impression de musarder, de trainer en route. Rien n'est urgent. Mais quand Cogan veut des résultats, la tension remonte aussitôt et la solution est aussi brutale que rapide. Sans aucun sentiment. Cogan est juste un type employé pour un boulot et ses clients sont invisibles, il parle juste avec l'intermédiaire. Après, ces gens ne se reverront, normalement, plus jamais.

Le casting aligne de sacrés acteurs. Scoot McNairy et Ben Mendelsohn sont formidables en bras cassés. Richard Jenkins est sensationnel en bureaucrate du crime organisé. Ray Liotta est impeccable en truand sacrifié pour l'exemple. Et puis c'est toujours poignant de revoir feu l'immense James Gandolfini, qui est franchement extraordinaire dans le rôle de Mickey.

Brad Pitt tient donc le rôle de Cogan et il est parfait. Sa coolitude absolue en fait un tueur imprévisible et froid, d'une classe folle. C'est vraiment l'acteur qui se bonifie avec l'âge, comme un bon vin. Il a 49 ans quand il tourne ce film et il a acquis une allure, une épaisseur, incomparables.

Cogan : Killing Them Softly est un film noir atypique mais franchement réussi et jubilatoire.