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mardi 14 juillet 2026

DTF ST. LOUIS (Steven Conrad, 2026)


Twyla, Missouri. 2018. Floyd Smernitch est interprète en langue des signes à la télévision aux côtés de Clark Forrest, le présentateur météo de la chaîne locale. Marié à Carol, il vit avec le fils ce celle-ci, Richard, un ado en difficulté scolaire. Lors d'un barbecue organisée chez les Smernitch, Clark parle à Floyd d'une application, DTF St. Louis, qui met en relations des personnes désirant avoir des relations sexuelles discrètes hors mariage. Quelque semaines plus tard, le corps sans vie de Floyd est retrouvé dans les vestiaires d'une piscine désaffectée. 
 

L'enquête est confiée aux inspecteurs Homer Donoghue et Jodie Plumb qui, en visionnant les vidéos des caméras de surveillance alentour, remarquent la présence d'un individu sur un vélo couché. Clark en possède un et il est arrêté en plein direct puis conduit au poste pour y être inculpé de meurtre, méfait pour lequel il encourt la peine de mort. Son téléphone portable est analysé et révèle qu'il entretenait une liaison avec Carol. Le rapport toxicologique indique que Floyd a été empoisonné. Clark, effrayé, commence à parler à contrecoeur.


Plumb découvre que Floyd, plus jeune, a posé pour des photos pornos dans un magazine gay et Donoghue, en apprenant par Clark l'histoire au sujet de l'application DTF St. Louis, en conclut que Smernitch voulait rencontrer des hommes. Mais Carol n'y croit pas. Son mari avait pourtant rendez-vous avec un certain "Tiger Tiger" à la piscine et, avant cela, il avait rencontré un autre homme, "Modern Love", qui est à son tour entendu par les deux inspecteurs...


La première fois où j'ai lu quelque chose sur DTF St. Louis, j'ai cru à une sorte de dramedy dans une banlieue américaine, qui pourrait être traitée à la façon d'un film des frères Coen. J'étais très loin du compte car la série créée par Steven Conrad est beaucoup plus tortueuse et pathétique à la fois.


L'intrigue s'étend sur 7 épisodes qui prennent leur temps (50' chacun), avec un rythme lent, parfois pesant, qui met la patience du téléspectateur à l'épreuve. Après avoir visionné les deux premiers épisodes, j'ai d'ailleurs fait une pause, le temps de regarder le film Backrooms. Puis j'y suis revenu car j'avais quand même envie de connaître le fin mot de cette histoire.


Si DTF St. Louis prend donc son temps, c'est d'abord et surtout pour bien caractériser ses protagonistes, d'un côté le couple Smernitch et de l'autre Clark Forrest, puis enfin le duo de detectives, ce dernier fonctionnant selon le modèle connu du tandem mal assorti mais qui se révèle complémentaire. Une fois qu'on a rencontré ces individus, il est temps de dénouer, patiemment, l'affaire qui les lie.


C'est tout sauf un hasard si le "héros" de la série est un interprète de la langue des signes. Cette manière de communiquer utilise des raccourcis : par exemple, au lieu de désigner une personne par son prénom, elle a recours à une façon de l'identifier plus spécifique. Clark qui est donc présentateur météo et qui apparaît sur les affiches tenant un soleil dans le creux d'une main devient "sunshine" (soleil) en langue des signes.


Et l'appeler ainsi, c'est pour Floyd une façon de le relier à sa profession, à son image publicitaire, mais aussi un témoignage de l'affection qu'il lui porte. A la fin de l'histoire, Floyd adresse un signe à son beau-fils Richard qui ne le comprend pas et le décrit comme le signe que font les rockers (le majeur et l'annulaire repliés, le pouce, l'index et l'auriculaire levés). Or, en langue des signes, cela signifie "je t'aime".

Ces interprétations (et les malentendus qu'elles peuvent engendrer) sont au coeur de l'histoire. Clark convainc Floyd de s'inscrire avec lui sur une application de rencontres pour avoir des relations sexuelles parce que les deux hommes n'en ont plus avec leurs épouses. Ce sont des quinquagénaires qui sont paumés et cherchent à renouer avec le frisson.

Floyd hésite puis suit Clark. Il ignore cependant que Clark ne s'est jamais inscrit et qu'il a une liaison avec sa femme, Carol. Celle-ci est une femme ambiguë : elle séduit Clark dès leur première rencontre et quand ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel, elle lui explique vouloir simplement exaucer ses fantasmes à lui et prendre du plaisir avec lui.

Floyd, lui, a un premier rendez-vous avec un dénommé "Modern Love" dont il découvre en le rencontrant qu'il s'agit d'un homme. Ils ont une conversation aimable et Floyd accepte même, pour ne pas décevoir son date, qu'il l'embrasse sur la bouche et le pelote gentiment. Chacun sait que c'était sans avenir, mais l'attention de Floyd dit tout de lui.

C'est un mec adorable, en surpoids, avec une déformation du pénis qui le complexe, et qui cherche à faire plaisir parce que c'est sa façon à lui d'être heureux. Même quand il apprendra que Carol couche avec Clark, il ne leur en voudra pas. Mais leur proposera un marché très étrange où, là encore, il veut que leur bonheur perdure en trouvant le sien.

Sa bonté s'illustre aussi avec son beau-fils qui se montre au début de la série très distant avec lui. Mais Floyd veut que Richard se sente bien, ou plutôt se sente mieux car il n'est pas heureux dans son école. Il se renseigne sur un établissement privé hors de prix et trouve un stratagème pour qu'il y entre. Et au lieu de continuer à l'envoyer chez un psi pour zéro résultat, il réussit à ce qu'il se confie à lui et à devenir son ami.

Sachant tout cela, on se demande donc pourquoi un type si adorable est mort, qui a pu le tuer. L'attitude de Clark, pendant une bonne partie des interrogatoires auxquels les inspecteurs le soumettent, en font un coupable idéal : il a un mobile (il couchait avec la femme de la victime), il roule sur un vélo couché (comme celui filmé par la vidéo surveillance proche du lieu du crime).

Carol aussi devient suspecte : elle prend les enquêteurs de haut, ne semble pas accablée par le chagrin, est bénéficiaire unique de l'assurance-vie de Floyd (qui s'élève à un million de dollars) même si elle jure avoir ignoré qu'il en avait souscrit une. Et elle aussi possède un vélo couché. Elle reconnaît aussi que Floyd a posé dans des magazines gays.

Steven Conrad produit un show très déconcertant. Visuellement déjà : autant les décors de la banlieue pavillonnaire de Twyla sont réalistes, autant ceux du commissariat, avec ses cellules, ses salles d'interrogatoire, ne le sont pas. Les moyens mis à disposition de Plumb et Donoghue sont luxueux. Et quand ils questionnent les suspects, cela se déroulent dans des pièces qui semblent appartenir à un film fantastique.

On ne sait absolument jamais sur quel pied danser en regardant DTF St. Louis. Ce titre d'ailleurs est bizarre. DTF ? L'abréviation de "Down To Fuck" ! D'autres formules abrégées ponctuent les dialogues, comme des codes imaginés pour brouiller les pistes, entretenir la confusion. Là encore, le langage est dissimulateur, trompeur, sujet aux malentendus.

Même le côté policier de la série est un faux-ami. Sans rien spoiler, on aboutit à une conclusion désarmante, très triste, sans vrai coupable, et où la victime a surtout été son propre bourreau. Tout a commencé par un petit jeu sans conséquences apparentes, pour se terminer par un drame poignant, pathétique.

Pedro Pascal devait tenir le rôle de Clark avant qu'il ne se retire du projet pour des raisons d'agenda. C'est Jason Bateman, le héros d'Ozark, qui l'a remplacé et on ne peut imaginer mieux. Il interprète le personnage sans sournoiserie, avec beaucoup de subtilité. Linda Cardellini retrouve un rôle très fort avec Carol, souvent antipathique mais aussi profondément paumée.

Dans des seconds rôles, Richard Jenkins en vieux flic faussement blasé est magistral, aux côtés de la magnifique Joy Sunday. Arian Ruf incarne Richard avec une sobriété très intense. Peter Sarsgaard est superbe dans le rôle d'un homo touché au coeur par Floyd.

Et enfin Floyd... Dire que David Harbour est extraordinaire est encore en dessous de la vérité. Il confère à ce personnage une humanité bouleversante, et on comprend pourquoi ni sa femme ni Clark ni Richard ne peuvent lui résister. Le rôle est super casse-gueule mais Harbour l'assume avec une générosité et une sincérité vraiment renversantes.

C'est une drôle de série triste. Mais dont la fin vous serre la gorge parce qu'elle vous a fait rencontrer un homme terriblement attachant.

lundi 11 août 2025

NO SUDDEN MOVE (Steven Soderbergh, 2021)


Detroit, 1954. Jones recrute trois malfrats - Curtis Goynes, Ronald Russo et Charley - pour prendre en otage la famille de Matt Wertz, comptable de General Motors. Pendant que Curtis et Ronald gardent la femme et les deux enfants de Wertz, celui-ci se rend, en compagnie de Charley, à son bureau, ou plus exactement dans le bureau de son patron, pour y voler un mystérieux document. Mais il trouve le coffre où il doit se trouver vide et ramène d'autres papiers.


Charley et Wertz les remettent à Jones qui part les examiner. Charley veut ensuite éliminer toute la famille, pour ne laisser aucun témoin susceptible de remonter jusqu'à eux. Mais Curtis l'abat avant, comprenant que Charley avait des instructions que lui et Ronald ignoraient à ce sujet. Jones appelle Wertz et demande à parler à Charley. Curtis lui répond et apprend que Wertz n'a pas remis le bon document. 
 

Les deux hommes partent avant l'arrivée de la police qui se manifeste sous la forme de l'inspecteur Joe Finney à qui les Wertz expliquent que Charley s'est introduit chez eux avant que Matt ne le désarme et ne le tue. Les flics partis, Wertz confie femme et enfants à son voisin et, après un nouvel appel, rejoint Curtis et Ronald qu'il conduit chez son patron, où ils récupèrent le bon document. Wertz est laissé libre, mais les deux malfrats apprennent que leurs têtes sont mises à prix et décident alors de trouver qui ces documents intéressent tant pour les lui vendre au prix fort et quitter Detroit...


Auparavant, quand on me demandait qui était mon cinéaste vivant préféré, je répondais invariablement Woody Allen. Mais ce bon vieux Woody aura 90 ans le 1er Décembre prochain et j'ai comme la triste impression qu'il a pris sa retraite depuis 2023 et son dernier opus, Coup de Chance. Donc, à cette question maintenant, je réponds : Steven Soderbergh.
 

Il ne s'agit pas de dire que j'aime tous ses films, mais la diversité de sa filmographie, le rythme auquel il enchaîne, et la qualité globale de son oeuvre plaident en faveur de ce cinéaste. Je ne sais jamais ce qu'il va faire et déjà, ça c'est excitant. Mais surtout, il ne fait jamais n'importe quoi. Même ses projets les plus farfelus, les plus improbables sont excitants.


Et quand je découvre ce No Sudden Move, datant de 2021, c'est comme un best of Soderbergh. Il y revient au polar, un genre qu'il affectionne et maîtrise comme peu d'autres auteurs, avec une histoire à la fois divertissante et profonde, et un casting incroyable (pas vraiment des stars, mais des acteurs de haut vol, souvent habitués au cinéma de Soderbergh).


L'intrigue originale écrite par l'écrivain Ed Solomon illustre la loi de Murphy (dite aussi loi des emmerdements maximum). Quelque chose de problématique peut se produire et va se produire, inévitablement, et dans des proportions extraordinaires. Mais en même temps le récit, ici, suit des personnages qui luttent contre le courant, convaincus que leur volonté peut briser cette fatalité.

D'abord trois, les malfrats de No Sudden Move sont rapidement réduits à un tandem. Leur relation est tout sauf complice : Ronald déteste les "moricauds" comme Curtis (refusant de s'asseoir sur la même banquette que lui dans une voiture et quand il le fait, c'est après l'avoir essuyée avec sa manche). Curtis n'aime guère non plus Donald qu'il considère comme un abruti (ce que ses actions confirment).

Cet antagonisme sert leur employeur, Jones, qui cherchent d'abord des pions dans une partie qui les dépasse et qui sont, à cet égard, sacrifiables sans état d'âmes. Curtis vient de sortir de prison et veut éviter ses anciens partenaires qui veulent sa peau, et Ronald couche avec la femme d'un boss de la mafia.

Pendant les deux tiers du film au moins, le document sur lequel ils mettent la main fonctionne comme un MacGuffin : on ne sait pas de quoi il s'agit, juste que c'est précieux et donc convoité par beaucoup de personnes. Pourtant au lieu de s'en débarrasser, Curtis convainc Ronald de trouver qui le désire le plus et donc qui est prêt à payer le plus cher pour le récupérer.

L'histoire fonctionne par niveaux, comme un jeu vidéo, mais situé dans les années 50. Les obstacles sont des hommes de seconde main, des subalternes, des sous-fifres. Il faut arriver à l'échelon le plus élevé, celui qui tient vraiment les cordons de la bourse. Ce n'est pas simple évidemment, surtout quand votre tête est mise à prix et que les intermédiaires tentent de vous stopper.

Curtis et Ronald ne sont peut-être pas des génies, mais ils ont de la ressource et de la pugnacité. Et progressivement, ils surmontent le mépris qu'ils éprouvent l'un pour l'autre en comprenant qu'ils sont complémentaires. Curtis est intelligent, Ronald en impose. Et le pire, c'est qu'ils vont être à deux doigts de réussir le casse du siècle en soutirant, brièvement, 375 000 $ à leur acheteur.

Mais si Soderbergh est si bon dans ce qu'il fait, c'est parce qu'il ne triche jamais, ni avec le spectateur, ni avec le genre de l'histoire qu'il sert. No Sudden Move est une série noire et les petits malfrats ne gagnent jamais dans ce genre d'affaires. S'ils peuvent fuir vivant, c'est déjà bien. Mais le plus souvent, et ce n'est pas un spoiler, il reste sur le carreau. Parce qu'ils écoutent plus leurs sentiments que leur raison.

Chez Soderbergh, il n'y a jamais de gras : il filme une histoire et rien que cela. Il occupe fréquemment, sous des pseudonymes (pour tromper les normes syndicales), les postes de directeur de la photo et de monteur (comme ici) pour contrôler le processus. Et le résultat, c'est un film où il n'y a rien en trop, mais qui ne manque jamais de style.

Ici, par exemple, il filme en grand angle, ce qui créé l'effet fish eye, avec une légère déformation sur les côtés de l'image, un peu comme quand on regarde par un judas. Cette distorsion correspond à la vision de Curtis et Ronald mais leur erreur est de ne pas y prêter attention. Dans ce monde leurs ennemis, au contraire, voient plus clair, et pour cause : c'est leur monde, avec leurs règles, leurs cadres.

La transaction finale entre Curtis, Ronald et l'acheteur (avec la révélation de la nature réelle du document) est la scène la plus simple, la plus immédiatement compréhensible, la plus dépouillée et la plus cruelle du film. Mais c'est aussi la dernière où Curtis et Ronald réussissent, ou croient avoir réussi.

Le scénario s'égare parfois avec des éléments secondaires et dispensables (la maitresse de Wertz), mais rien de fâcheux. La rigueur de la mise en scène évite à ce genre de choses de gâcher le spectacle ou d'égarer le spectateur.

Et puis, comme je le mentionnai plus haut, la distribution est étincelante et les acteurs principaux empêchent notre attention d'être déviée. Don Cheadle et Benicio del Toro sont formidables en petites frappes ambitieuses et pleines de ressort. Brendan Fraser et Ray Liotta (dans un de ses derniers rôles) sont impeccables en ténors du crime irrités.

Jon Hamm compose un personnage de flic a priori parfait mais qui ne l'est pas du tout in fine. David Harbour est d'une sobriété étonnante dans le rôle du comptable. Julia Fox est assez affolante de sensualité. Et Matt Damon, non crédité au générique, a droit à une scène mémorable.

(A noter qu'initialement le casting était bien différent : Josh Brolin devait camper Ronald, Sebastian Stan probablement Charley - finalement campé par Kieran Culkin - , Jon Cena certainement Finney, et George Clooney a dû céder sa place à Damon.)

Mis en musique par David Holmes (lui aussi un habitué de Soderbergh), No Sudden Move est tout sauf un petit polar de plus pour son réalisateur (même s'il n'a été produit que pour la plateforme HBO Max). C'est une vraie leçon de storytelling par un des cinéastes les plus prolifiques et réguliers d'aujourd'hui. Et dire qu'en 2013, Soderbergh annonçait vouloir prendre sa retraite...

jeudi 15 mai 2025

THUNDERBOLTS* (Jake Schreier, 2025)


Valentina Allegra de Dontaine, directrice de la C.I.A., est interrogée par une commission parlementaire qui lui reproche d'être restée conseillère pour O.X.E., une compagnie privée, impliquée dans des expériences sur des êtres humains. Afin de ne pas être destituée, elle commande à plusieurs de ses agents de détruire tout ce qui pourrait la rattacher à ses activités passées.


Yelena Belova détruit ainsi un laboratoire en Malaisie avant d'être envoyée dans une base secrète où était développé le projet Sentry. Sur place, elle trouve John Walker/U.S.Agent et Ava Starr/le Fantôme et le Maître de Corvée avec lesquels elle se bat avant de (leur faire) comprendre que de Fontaine comptait qu'ils s'entretuent. C'est alors que surgit Bob, un jeune homme placé dans un caisson en animation suspendue... Et que toutes les issues du complexe se referment sur eux !
 

Ils décident de s'allier pour sortir de là et, une fois dehors, pour passer les barrages mis en place par des soldats appelés en renfort par de Fontaine, ils s'échappent grâce au sacrifice de Bob qui est fusillé. Alexei Shostakov/Red Guardian vient récupérer Yelena et ses compagnons avant qu'ils ne soient tous capturés par Bucky Barnes/le Soldat de l'Hiver qui veut qu'ils témoignent contre de Fontaine. En route pour New York où leur cible les attend avec un atout décisif mais très instable en main...


En Octobre dernier, j'écrivais dans ce blog ce qui allait être ma dernière critique de film. Ce n'était pas prémédité mais je voyais bien que ce genre d'article n'intéressait pas beaucoup ceux qui lisaient mes compte-rendu sur les comics et, de fil en aiguille, j'ai abandonné le projet de parler de longs métrages. Je ne pense d'ailleurs pas revenir sur cette position.
 

Mais je me suis quand même dit que j'allais rédiger quelque chose sur Thunderbolts* puisqu'il s'agit d'une adaptation d'un comic-book, et accessoirement le 36ème film du MCU. J'avais envie de le défendre alors que, jusqu'à présent, j'ai surtout des analyses assez tièdes à son sujet alors que, de mon côté, j'ai particulièrement apprécié cet opus.


J'ai même presque envie de dire que c'est mon film Marvel préféré depuis des lustres, mais plus encore que c'est un film que j'apprécie au-delà de son appartenance au catalogue de son studio. Parce que j'ai le sentiment que, chose rare, il traite d'autre chose que de simples super-héros, du folklore qui leur est associé, et que, rien que pour ça, il mérite une place à part.

Thunderbolts* clôt la Phase V du MCU (la Phase VI sera inaugurée avec Fantastic Four : First Steps), mais qui s'en soucie encore ? Depuis Avengers : Endgame, même les fans les plus mordus du MCU ont perdu la flamme. Trop de films moyens ou médiocres, trop de séries sans intérêt, trop d'interconnections entre le cinéma et Disney+... La fatigue a gagné les rangs des supporters.

Aujourd'hui, le studio veut se refaire la cerise et mise tout sur les FF d'abord puis le diptyque Avengers : Doomsday/Secret Wars, pour lequel Kevin Feige a convaincu les frères Russo de revenir (et Robert Downey Jr. de jouer le Dr. Fatalis, contre un casting gargantuesque). En vérité, le gâteau apparaît davantage trop garni qu'appétissant.

En face, du côté du DCU, James Gunn se prépare à sortir son Superman et veut revenir aux bonnes histoires, privilégier la qualité à la quantité. On verra qui sortira gagnant de ce match, mais, pour moi, la vraie hype, au ciné comme dans les comics, est plus du côté de DC que de Marvel. Marvel qui semble ainsi avoir distribué Thunderbolts* un peu à la sauvette, impatient de passer à autre chose...

Et c'est injuste même si le réalisateur, Jake Schreier, est déjà pressenti pour introduire les X-Men dans le MCU après Avengers : Secret Wars (mais ce ne sera pas avant 2028...). Qu'attendre d'un film ainsi projeté, sans star, sans grosse promotion, sans grande attente, juste avant la saison estivale ? Pas vraiment la production que les fans attendaient avec gourmandise.

Pourtant, allez savoir pourquoi, c'est justement cette modestie, ce côté outsider, qui m'a attiré depuis plusieurs mois. Si personne n'en avait envie, moi, si. Un simple film de super-héros ou d'anti-héros, sans multivers, sans tout ce qui a provoqué l'enlisement du MCU, inspiré d'une série imaginée à la fin des 90's par Kurt Busiek sur des super vilains qui se faisaient passer pour des justiciers en l'absence des vrais gentils.

Le film n'a pas grand-chose à voir avec ce concept initial, mais il n'en est pas complètement détaché non plus dans la mesure où tous ses protagonistes sont effectivement des vilains ou des méchants réformés, des individus ayant opéré dans l'ombre, la clandestinité, et pour le compte d'une manipulatrice en chef contre laquelle ils vont devoir se liguer alors même qu'elle dispose d'un joker imprévisible.

Le script de Eric Pearson et Joanna Calo compte trois actes : le premier met en scène la rencontre et l'alliance de ces outsiders quand ils comprennent qu'on veut se débarrasser d'eux ; le deuxième les voit récupérer par un de leurs semblables qui souhaitent en faire des témoins à charge ; et le troisième orchestre une confrontation inattendue moins contre un adversaire que contre leurs propres démons.

C'est la grande originalité du projet : ici, on ne va pas se battre pour éliminer un méchant classique, mais pour lui survivre car il est nettement trop fort, trop puissant. Et la solution ne passera pas par le tuer, par une grosse baston spectaculaire mais par une sorte de thérapie collective, dans le néant littéralement. 

Car ce qui lie tous ces personnages, c'est la dépression. Combien de films avec des super-héros avez-vous vu là-dessus ? Yelena est une espionne qui a passé sa vie à tuer sur commande, Bucky est un ancien assassin, Alexei est un pauvre type, Ava est un ancien rat de laboratoire, et le fameux Bob est un bipolaire transformé en dieu/diable.

Les héros sont fatigués et de ce point de vue, le film commente de manière subtile l'état du public de ce genre de divertissement. Les fans aussi se sont fatigués, lassés, ils n'ont plus la foi, ils traînent des pieds pour aller dans une salle de cinéma quand avant ils s'y précipitaient. Mais Marvel les a déçus, les a perdus, les a abandonnés. Ils n'ont plus le moral, ils n'y croient plus. Comme les Thunderbolts.

Et quand ceux-ci se trouvent face à un type avec des pouvoirs (alors qu'eux n'en ont pas), aussi puissant que tous les Avengers, manipulé par une garce, hé bien, ils sont résignés, ils savent qu'ils n'ont aucune chance. Sauf à l'affronter en faisant face à leurs propres tourments, en revivant leur passé douloureux et peu héroïque.

Alors, oui, Jake Schreier n'est pas un grand cinéaste (un peu comme Shawn Levy avec Deadpool/Wolverine), il emballe ça sans génie, mais proprement, en deux heures. Le film n'est pas trop long, en tout cas pas assez pour qu'on regarde sa montre, pas lourdingue au point de jouer la surenchère. Pas de débauche d'effets spéciaux, pas de tralala.

On est presque étonné de voir autant de scènes d'affilée tournées dans des décors réels, sans fond vert. On est ravi de suivre des personnages qui morflent physiquement, qui saignent, qui pleurent, qui gueulent, qui s'engueulent, qui ne font pas des blagues pourries pour ponctuer les moments vraiment perturbants. C'est peut-être la première fois que le MCU ose ça et ça fait du bien, un bien fou.

Si le film est plombé, il n'est pas plombant : il ose seulement, simplement, observer des héros qui ne vont pas bien, pour qui l'héroïsme ne va pas de soi, qui forment une équipe dysfonctionnelle, qui sont usés par leur drôle de vie. Qui sont sûrs de perdre. Jusqu'à ce qu'ils soient réunis par leur mal-être commun et l'intègre, se soutiennent, le partagent.

Drôle d'attelage que cette bande de dépressifs issus de films moyens ou de séries à peine passables, mais joués par des acteurs qui, sans partenaires plus prestigieux qu'eux, défendent leur partition avec une vraie motivation. Et ça aussi, ça fait du bien. Au fond, assez vite, on se fiche de savoir d'où ils sortent, s'il faut avoir vu le film ou la série d'où ils viennent : nous aussi, on a envie de les supporter, de les soutenir.

A ce compte, c'est Florence Pugh, la plus connue du lot, qui donne le la. Elle est comme toujours formidable, en en faisant ni trop ni trop peu. Débarrassée de Scarlett Johansson, elle anime sa Yelena avec sa propre sensibilité, dirigée par un réal' qui sait qu'elle a le talent pour tirer le reste du casting vers le haut.

Wyatt Russell, si transparent dans Falcon et le Soldat de l'Hiver, est ici impeccable. Sebastian Stan est également parfait dans le rôle de Bucky, même si, forcément, c'est lui qui est le moins creusé (car l'histoire de son personnage a déjà été bien creusé auparavant). Hannah John-Kamen s'impose autrement mieux que dans Ant-Man et la Guêpe. David Harbour est bien moins lourdingue que ce que j'ai lu sur sa prestation : sa balourdise souligne en vérité le pathétique de son personnage.

Julia Louis-Dreyfuss a réussi, pour la première fois, à me convaincre qu'elle était Valentina Allegra de Fontaine. Et Lewis Pullman est formidable dans la peau de Bob, aisément le rôle le plus casse-gueule qui soit.

On pourra déplorer que Olga Kurylenko soit si vite sacrifiée ou que Geraldine Vishwanathan ne soit pas mieux mise en valeur (mais elle brille à chaque fois qu'elle apparaît), mais on ne peut pas gagner sur tous les tableaux. Et surtout l'équilibre du film devait sans doute passer par là. Sans oublier de mentionner une bande-son magnifique de Son Lux.

Je ne vais pas vous dire de vous ruer dans votre cinéma le plus proche. Allez voir le film comme vous lisez un comic book seulement si vous en avez envie, c'est la condition sine qua non pour l'apprécier. Pour ma part, c'est une excellente surprise, d'autant plus grande que je n'en attendais rien, ou du moins pas autant. J'espère que ce sera aussi votre cas.