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lundi 4 août 2025

ONLY GOD FORGIVES (Nicolas Winding Refn, 2013)


Julian et Billy, deux frères américains établis à Bangkok, dirigent un club de boxe qui leur sert de couverture pour un trafic de drogue. Après avoir assisté au combat d'un de leurs élèves, Billy part en ville. Il veut coucher avec un prostituée mineur et en trouve une avec laquelle il monte dans la chambre d'un hôtel de passe. La police débarque avec à sa tête l'officier Chang qui constate que Billy a frappé à mort la jeune fille. 
 

Chang reçoit le père de la victime sur place et l'autorise à châtier l'assassin. Puis il le conduit dans un terrain vague pour lui trancher la main droite, sa punition pour avoir laissé sa fille se prostituer. Averti de la mort de Billy, Julian retrouve Choi pour le tuer mais l'épargne en écoutant sa version des faits. Crystal, sa mère, arrive à Bangkok pour faire rapatrier le corps de son fils aîné mais surtout pour se venger.
 

Julian refuse de s'en prendre à Chang car il estime que Billy a mal agi. Crystal paie Byron pour recruter des mercenaires qui feront le sale boulot, mais ils ratent leur coup. Cependant, Julian veut présenter à sa mère Mai, une call-girl qu'il fréquente et veut passer pour sa fiancée. Crystal les humilie pendant que Chang torture Byron pour connaître qui en a après lui, sans succès. Crystal prend peur et Julian décide de défier Chang...


Beaucoup de cinéastes, après avoir connu un grand succès, sont tentés par l'envie de tester le public qui les a plébiscités et réalisent leur opus suivant avec l'envie d'être plus radical, au risque de tout perdre. Et on sent bien que, malgré son côté crâneur, c'est ce qui a motivé Nicolas Winding Refn après le carton de Drive.


Lors d'un entretien avec William Friedkin, dont il était un admirateur, NWR (comme certains le surnomment) prétendait toujours aussi fièrement que Only God Forgives n'avait certes pas connu le même accueil positif que Drive mais que c'était un chef d'oeuvre. Friedkin s'étouffa de rire, demandant à ce qu'on appelle un docteur pour examiner son collègue.


Malgré tout le bien que je pense de Winding Refn, je ne peux qu'abonder dans le sens de Friedkin et ricaner devant sa prétention. Mais en même temps, il y a chez tous les cinéastes qui ne se mouchent pas du coude comme NWR un côté trop poseur pour ne pas être aussi farceur. Certainement qu'il croit à la qualité de son film, mais il sait aussi que ce genre de déclarations ne sera pas prise au sérieux.


Only God Forgives peut donc se lire, de manière plus détachée, comme une sorte de vaste blague, l'effort d'un zozo pour jouer à l'auteur, mais surtout comme sa tentative de défaire ce qui l'a couronné. En ce sens, c'est l'anti Drive. Wing Refn pousse tous les curseurs au maximum, à un point grotesque, comme pour se débarrasser de ses adorateurs et combler ses détracteurs.

L'intrigue tient sur un post-it et accumule les clichés les plus ridicules : Julian perd son frère, veut le venger, mais épargne son tueur en comprenant le mal qu'a fait Billy à une adolescente. Jusque-là, tout va bien car Julian réagit intelligemment : effectivement, son frangin a commis une atrocité et il ne mérite pas d'être vengé.

C'est ensuite que le récit bascule avec l'arrivée de la mère : il est sous-entendu, sans aucune subtilité, que c'est une matriarche incestueuse, elle parle vulgairement, méchamment, mais ne veut pas se salir les mains. Elle envoie les autres à l'abattoir jusqu'à être acculée. C'est une garce abominable et une poufiasse de première, pas plus défendable que son rejeton assassin.

Julian, pendant ce temps, se renferme de plus en plus : déjà qu'il n'était pas bavard ni très actif... Toute cette affaire le dépasse, lui déplait, il voudrait être ailleurs mais ne le peut pas. Et finalement, quand il sort de sa réserve, il veut clairement se suicider, en finir, sachant son adversaire invincible, prêt à le soulager de son fardeau.

L'unique personnage qui semble doté d'un peu de vie et de dignité est Mai, cette call-girl que fréquente Julian, et qui quitte la scène sans se retourner, après avoir assister au tabassage de son amant, moment où elle comprend qu'il a voulu être châtié - châtré même. Julian n'est pas émasculé, mais ostensiblement impuissant, et sa virilité passe par ses mains fermés qu'il observe comme deux masses maudites.

Winding Refn filme tout ça dans un Bangkok fantasmé, sordide, avec des lumières criardes. Les personnages traversent fréquemment des ruelles ou des couloirs comme des passerelles, et cela évoque David Lynch et ses labyrinthes mentaux (comme dans Lost Highway, Twin Peaks : Fire Walk with Me, Mulholland Drive).

Mais malgré son hyper stylisation, Only God Forgives ressemble à une parodie du cinéma de son auteur. Le rythme est lent, le temps dilaté au possible, les dialogues réduits au maximum (Julian n'a que 17 lignes de dialogue). C'est un film éreintant, malgré sa brièveté (90'), et qui est malaisant, inconfortable, chichiteux.

Si vous aviez trouvé, à raison, Drive cool, son héros charismatique et fonceur, son histoire romantique et violente, Only God Forgives va vous caresser à rebrousse-poil : ici, le héros en prend plein la gueule, littéralement, les péripéties sont minimalistes, le romantisme absent, le méchant implacable, l'issue éprouvante.

Ryan Gosling semble en avoir pris conscience et a accepté le défi périlleux de jouer la caricature du chauffeur de Drive : quasi-mutique, passif, il erre dans cette histoire comme un spectre et, dans un geste très Eastwoodien, démolit à la masse son image. Kristin Scott-Thomas est hilarante en mama fardée comme une maquerelle, plus forte en gueule que vraiment terrifiante.

La révélation de ce drôle de trip est Vithaya Pansringarm qui semble taillé d'un seul bloc, monolithe terrifiant, qui traverse le film comme l'ange de la mort, cruel et brutal, rendant la justice comme la pire des ordures, sans une once d'émotion. Je crois bien qu'il a encore moins de dialogue que Gosling, c'est tout dire.

Only God Forgives est la manière la plus tranchante qu'ait trouvé Wnding Refn pour en somme repartir de zéro. Mais il renouera avec sa superbe à l'occasion de The Neon Demon et surtout de sa série, hallucinante, Too Old to Die Young. J'aurai aimé voir sa série Le Club des Cinq, mais je pense qu'il sera plus aisé de découvrir son prochain long, Her Private Hell, dont la sortie est prévue l'an prochain.

samedi 21 juin 2025

THE INSIDER (Steven Soderbergh, 2025)


L'espion George Woodhouse se voit accorder une semaine par son supérieur, Meacham, pour démasquer celui qui a laissé fuiter un logiciel nommé Severus capable de pirater une centrale nucléaire et de provoquer un accident. L'un des cinq suspects est sa propre femme, Kathryn, également espionne. Il invite les quatre autres potentiels traîtres à dîner.


Il y a Clarissa (qui s'occupe d'imagerie satellite), son amant Freddie (un bureaucrate qui vient de rater une promotion), James (celui qui a eu la promotion) et Zoe (une psychologue qui a une liaison avec James). George a drogué le dîner pour délier les langues mais n'apprend pas grand-chose si ce n'est les crises conjugales des uns et des autres. Le même soir que ce dîner, Meacham meurt, empoisonné, chez lui.


George se concentre d'abord sur sa femme, avec l'aide Clarissa, qui se déplace en mission à Zurich où elle rencontre un agent russe expatrié. Plus tard, il apprend par James qu'elle aurait détourné des fonds et les aurait placés sur un compte à Zurich. Puis leur chef, Stieglitz, révèle que l'agent à qui a été donné le logiciel pirate s'est échappé de sa planque au moment même où George surveillait Kathryn et qu'il va rentrer en Russie pour provoquer un attentat dans une centrale nucléaire...


Tout d'abord, encore une fois, notons la débilité profonde du distributeur français qui a jugé bon de traduire le titre original du film, Black Bag (le sac noir donc) par... Un autre titre anglais, The Insider. Pourquoi ? Je l'ignore, ça n'attirera pas plus de spectateurs, c'est grotesque, c'est stupide. Mais gageons que ce n'est pas la dernière fois que ça se produira.


Maintenant passons au film lui-même, qui est plus important. Steven Soderbergh est assurément le cinéaste le plus imprévisible du cinéma américain : il enchaîne les films à une vitesse folle sans jamais se répéter. Sa filmographie compte plus de cinquante références, sans parler des projets télé, depuis quatre décennies. Et, quelques mois à peine après Presence, voici donc The Insider.


Presence investissait le genre de l'angoisse en huis clos, The Insider revisite l'espionnage. Pour vous faire une idée de l'objet, disons que c'est l'anti Mr. & Mrs Smith (le nanar avec Bragelina, pas l'excellente série avec Maya Erskine et Donald Glover). Ici aussi on suit un couple d'espions mais aucun coup de feu ne sera échangé, sauf à la toute fin.


Mais The Insider est un film hybride comme les adore Soderbergh. Après tout qui mieux que celui qui a tourné Hors d'atteinte (mix de film de braquage et de romcom) peut se permettre de servir un cocktail qui tient autant du spy movie que du whodunnit policier ? Personne ne fait ça mieux que Soderbergh parce que, sans doute, il passe d'un genre à l'autre dans un même film en permanence.

Tout commence vraiment par un dîner dont on sait que les plats ont été drogués à dessein pour délier les langues des convives. C'est la méthode de George Woodhouse, un espion de bureau spécialisé dans les interrogatoires. Il a invité quatre de ses collègues plus sa femme pour tenter de démasquer celui/celle qui aurait donné à un agent étranger un logiciel capable de pirater celui d'un centrale nucléaire pour provoquer un accident aux conséquences épouvantables.

Mais le dîner ne donne pas de résultat convaincant, du moins en profondeur - car, en surface, George va apprendre quelques secrets savoureux sur les couples présents qui expliqueront bien des choses plus tard. Il change de stratégie ensuite pour procéder par élimination. Il va donc faire suivre sa femme, suspecte d'avoir trahi leur couple et l'agence de renseignements où ils travaillent.

Kathryn est une femme de terrain, qui se déplace donc fréquemment à l'étranger et s'apprête à aller à Zurich. George va découvrir qu'elle y rejoint un agent russe, puis qu'elle aurait détourné une somme faramineuse, puis que, pendant qu'il la surveillait, un autre agent russe, suspecté d'avoir acquis le logiciel, aurait quitté sa planque, profitant manifestement de n'être pas surveillé à cet instant.

Tout accuse Kathryn. Puis George quand Stieglitz, leur supérieur, fait le lien entre la fuite du russe et la surveillance à l'encontre de Kathryn, qui ressemble fort à une diversion opportune. Les époux comprennent qu'on s'est joué d'eux. Il est temps de répliquer, vite et fort, en se servant de ce qu'ils ont appris lors du dîner.

Ce scénario magnifiquement construit, d'une précision d'horloger, est l'oeuvre de David Koepp, une des meilleures plumes d'Hollywood (on lui doit, tiens tiens, le script du premier Mission : Impossible, entre autres choses). Tout est parfaitement clair et tordu en même temps. Comme le dira Clarissa : "tout le monde baise tout le monde tout le temps dans ce job." Une définition parfaite de l'espionnage.

Cette clarté dans le déroulement de l'intrigue aboutit à une mécanique huilée à la perfection. Soderbergh aime à dire qu'il ne veut pas que sa mise en scène se remarque, sauf s'il le veut. Ici, sa caméra évolue dans des décors froids, aseptisés, comme les bureaux de l'agence, un vaste open space, qui, malgré sa transparence, est le lieu de tous les mensonges, de toutes les fourberies.

Tout est caché au spectateur jusqu'à ce que le metteur en scène le décide et tout paraît évident alors qu'on s'aperçoit finalement, dans le dernier acte, que les héros ont été doublés. Face à cet univers où le calcul est roi, la meilleure réponse réside dans la provocation, la riposte frontale et directe. Leurs ennemis sont surpris, pris de court.

Mais, dans le même temps, comme je le dis plus haut, The Insider ne mise pas sur l'action et le spectacle. Un drone se chargera d'éliminer untel, et un seul coup de feu sera tiré. Le film refuse absolument les règlements faciles et peut donc frustrer. Mais on n'est ici plus proche de Ipcress : danger immédiat (Sidney J. Furie, 1965) que des James Bond.

L'interprétation est au diapason. Soderbergh a réuni un casting qui est volontairement convenu pour être sûr que chacun tiendra son rôle fermement et pour que le spectateur puisse savourer les performances. Michael Fassbender incarne ce George Woodhouse avec la mâchoire serrée et d'épaisses montures de lunettes (hommage appuyé à Michael Caine dans Ipcress justement), implacable et prêt à tout malgré tout pour sa femme.

Sa femme, c'est Cate Blanchett, qui est le feu quand il est la glace : elle campe une espionne qui tue plus sûrement en une réplique bien sentie qu'en dégainant un flingue, en regardant à chaque bien en face sa victime. Regé-Jean Page est parfait en arriviste, Tom Burke en raté, Naomie Harris en psy qui culpabilise trop, et Marisa Abela est prodigieuse en maîtresse jalouse et dépassée. Sans oublier Pierce Brosnan (ex 007), admirable en patron ombrageux.

Le cinéma de Soderbergh est très ludique, comme toujours. Il invite le spectateur à un jeu dont lui seul connaît les règles, et de ce point de vue, il est aisé de voir une sorte d'autoportrait de lui dans le personnage de George. Mais un cinéaste ne risque pas sa vie en racontant de telles histoires. Et The Insider est surtout un formidable exercice de style, jouissif en diable.

mardi 10 juin 2025

FURIOSA : UNE SAGA MAD MAX (George Miller, 2024)


Une guerre nucléaire a transformé l'Australie en désert radioactif, mais les Vuvalini, une communauté de femmes, a réussi à préserver un oasis secret, la Terre Verte. Furiosa, une jeune fille, cueille des pêches lorsqu'elle voit des motards et essaie de saboter leurs motos. Mais ils la surprennent en l'enlèvent. Furiosa appelle au secours et sa mère Bassa part à sa poursuite à cheval.


Elle rattrape les motards et les tue sauf un qui réussit à gagner le campement de son chef, Dementus, qui veut que Furiosa lui indique la position de la Terre Verte. La fillette reste silencieuse mais, à la faveur d'une tempête de sable, elle s'enfuit avec sa mère. Leur départ est signalé et des motards les prennent en chasse, abattent Bassa et reprennent Furiosa qui refuse toujours de dire d'où elle vient.


Les années passent et Furiosa assiste à l'ascension de Dementus jusqu'à sa défaite contre les habitants de la Citadelle. Pour les forcer à négocier avec lui, il prend Pétroville d'assaut et obtient que la Citadelle les fournisse en vivres, lui et sa horde, en échange du carburant. Immortan Joe, le chef de la Citadelle, obtient aussi qu'il lui livre Furiosa pour en faire une future mère porteuse. Mais La fillette est désormais résolue à se venger de Dementus avant de rentrer chez elle...


Neuf ans après Mad Max : Fury Road, George Miller revenait dans cet univers post-apocalyptique qu'il avait créé en 1979 et qui avait fait de Mel Gibson une star. Pourtant le cinéaste australien avait un autre projet en vue que cette préquelle de Fury Road et il doit certainement aujourd'hui se mordre les doigts de ne pas l'avoir concrétisé, car Furiosa a été un échec commercial cuisant.


Il y a donc fort à parier qu'il s'agit de l'ultime long métrage de la saga. Et pourtant, la critique fut élogieuse. A raison car il s'agit d'un spectacle hallucinant (et souvent halluciné) qui fait de cet antépisode un des meilleurs du genre (si ce n'est le meilleur). Mais il ne s'agit pas que de ça et c'est pourquoi le film fait si forte impression.


Au tout début de l'histoire, lorsque nous faisons connaissance pour la première fois avec la toute jeune Furiosa aux abords de la Terre Verte, elle cueille une pêche. Remplacez-là par une pomme et vous saisirez l'aspect symbolique, la dimension biblique de cette cueillette a priori innocente qui va pourtant sceller le calvaire vécue par l'héroïne. 


George Miller et son co-scénariste Nico Lathouris s'amusent beaucoup avec les métaphores et les références dans leur saga. Substituez les motos avec des chevaux et en fait il s'agit ni plus ni moins qu'un western. Observez Dementus et sa horde et vous pouvez l'identifier comme une version pervertie d'Arthur et des chevaliers de la table ronde (comme le prouve la manière dont ils tournoient sans cesse dans le désert sur leurs destriers mécaniques).

Dementus, toujours, pilote trois motos attachées pour former un char baroque comme on en voit dans les peplums. Furiosa est une innocente abîmée par la folie de ses geôliers successifs et qui priorise progressivement sa vengeance à sa volonté de rentrer chez elle. Elle se fait passer pour un garçon pour éviter d'être abusée sexuellement et devient aussi cruelle et obsédée que les hommes qu'elle côtoie.

Je pourrai continuer ainsi pendant longtemps mais je vous laisse deviner quels autres motifs dissimulent, plus ou moins subtilement, le récit. Toujours est-il que c'est un tableau dément qui se dessine sous nos yeux, une sorte de cinéma total, qui ne recule devant rien et surtout pas l'exagération, mais toujours en partant de la faute originelle, du fruit interdit cueilli par Furiosa.

Furiosa apparaît donc à la fois comme une victime et la responsable de son propre sort. Mais en même temps, sa résistance, sa résilience forcent le respect en l'érige en figure obstinée jusqu'au sacrifice - dans Fury Road, elle est une femme adulte à qui il manque le bras gauche et on apprend comment elle l'a perdu.

Pourtant, alors qu'il aurait été facile pour Miller d'ajouter une scène bien gore avec cet épisode, il choisit de n'en rien montrer. Un moment, Furiosa a encore son bras, bien amoché certes, le moment suivant elle se l'est littéralement arraché pour, encore une fois, se libérer. Miller laisse au spectateur le soin d'imaginer comment elle a fait et c'est encore plus éprouvant que s'il l'avait filmé.

Mais évidemment, le film n'est pas avare, par ailleurs, de morceaux de bravoure, comme l'attaque du camion conduit par le Prétorien Jack ou la bataille du Moulin à Balles. Miller est comme un gosse cherchant constamment la manière la plus attrayante de montrer l'action, de la mettre en valeur, et il ne manque pas d'idées.

Contrairement à Fury Raod où il privilégiait les effets mécaniques, cette fois il s'en est remis à des effets spéciaux numériques pour une bonne part. Les mouvements de caméra sont invraisemblables, le montage à la fois nerveux et fluide, la photo aveuglante et hypnotique. Tout est maîtrisé à l'extrême, servant la vision d'un grand cinéaste, jamais grisé par les possibilités que lui offre la technologie.

Dans ce grand huit émotionnel et esthétique, les acteurs pourraient être muselés, mais ils livrent des prestations mémorables. La transition entre la jeune Alyla Browne, sensationnelle, et Anya Taylor-Joy qui incarnent Furiosa à dix ans d'intervalle est tellement organique qu'on ne se rend même pas compte tout de suite que l'actrice a changé.

Evidemment, à ce petit jeu, c'est Chris Hemsworth qui attire tous les regards : avec son faux nez, sa perruque, il campe un Dementus complètement allumé et s'amuse énormément. Le spectateur ne peut réprimer son plaisir à voir l'interprète de Thor dans les films Marvel composer un personnage aussi vil, veule, outrancier, avec un tel charisme.

Enfin, Tom Burke, qui joue le Prétorien Jack, n'a que peu de scènes pour exister entre ces deux vedettes, mais il réussit à créer une alchimie rare avec Taylor-Joy : son personnage est lui aussi égaré dans ce monde désolé en quête d'un paradis perdu.

Furiosa : Une Saga Mad Max est ce que le cinéma peut proposer de plus tellurique et jouissif dans le divertissement. C'est l'oeuvre d'un auteur authentique et d'un peintre enragé. Même si l'expérience a été injustement boudé par le public, gageons qu'avec les années elle deviendra l'objet d'un vrai culte et nourrira quelques regrets pour ce que son créateur voulait encore raconter dans cet univers.