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mardi 2 décembre 2025

LA CUREE (Roger Vadim, 1966)


Maxime Saccard rend visite à son père, le riche industriel Alexandre Saccard, et à sa nouvelle épouse, la jeune et très belle Renée. Maxime est le fils d'un premier lit et il rentre d'Angleterre où il a terminé ses études universitaires sans savoir encore à quelle profession il se destine, même s'il ne se sépare jamais de sa caméra super-8, et qu'il apprend le chinois auprès d'un professeur particulier, M. Chu. Il retrouve à Paris sa petite amie, Anne Seret, fille d'une bonne famille.


Renée et Maxime deviennent vite complices et lui confie avoir épousé Alexandre alors qu'elle était enceinte d'un autre homme qui l'avait quittée. Le bébé est mort-né et, après s'être aimés, elle et Alexandre ont vu leur passion s'estomper car il est souvent absent pour ses affaires. De fait, elle est seule dans cette grande maison au coeur de Paris, sans connaître personne.


Maxime tente de distraire sa belle-mère et, un jour, lui déguisé en chinois, elle se relaxant après s'être appliquée un masque de beauté sur le visage, le trouble les gagne. Elle m'embrasse, il ne la repousse pas, puis ils s'étreignent et font l'amour. Renée tombe amoureuse de Maxime qui, lui, semble considérer cela comme une passade, soucieux que son père ne se doute de rien. Mais, lors d'un week-end chez les Sernet, Renée, jalouse de Anne, déclare à Alexandre son intention de divorcer...


La Curée (ou The Game is over en anglais) est le deuxième film où Roger Vadim dirige Jane Fonda, qu'il a épousée un an auparavant. Cette libre adaptation du roman d'Emile Zola a fait beaucoup parler d'elle à l'époque pour diverses raisons, mais la critique, qui n'appréciait guère le cinéaste, lui tomba dessus et, même si aujourd'hui, les avis sont moins sévères, cela reste une affaire épineuse.


Vadim restera à jamais plus célèbre pour ses conquêtes féminines que pour son oeuvre. Il a eu pour lui certaines des plus belles femmes comme Brigitte Bardot qu'il révéla, Catherine Deneuve, et Jane Fonda (les deux dernières avec qui il eût aussi des enfants). Mais était-ce un bon cinéaste ? Ou un pygmalion particulièrement séduisant et perspicace ?


Il est vrai que nombre des films que j'ai vus qu'il a réalisés souffrent soit d'une écriture défaillante, soit d'une mise en scène pompeuse. Je me souviens avoir découvert son cinéma avec Le Repos du guerrier (1962) et m'être retenu de rire à plusieurs reprises devant les efforts de Vadim pour être lyrique alors que je le trouvais surtout piteusement ampoulé.


Mais Vadim, c'est aussi pour moi l'homme de Barbarella (le film, pas la BD) et j'ai eu l'occasion ici de dire tout le bien que j'en pensais, même si, à présent, évidemment, le charme du long métrage est auréolé d'un kitsch indéniable. Plus généralement, je juge que c'est avec Jane Fonda qu'il a été le plus inspiré, c'était sa vraie muse, et elle l'a autant porté qu'il l'a transformée.

A cet égard, La Curée est une réussite. D'abord et avant tout parce que le film est étonnamment sobre, élégant et poignant. Vadim avec ses scénaristes Jean Cau et Claude Choublier ont considérablement taillé dans le texte de Zola pour ne conserver que l'histoire d'amour quasi incestueuse qui se noue entre Renée Saccard et son beau-fils Maxime.

Tout l'arrière-plan du roman originel est sacrifié : on sait juste qu'Alexandre Saccard est un riche affairiste qui a épousé Renée pour mieux détourner la fortune de cette dernière afin de conclure des affaires juteuses. On le comprend quand elle demande le divorce et qu'il le lui révèle alors qu'elle pensait pouvoir le quitter sans se soucier de son train de vie.

Alexandre a ni plus ni moins que dépouillé sa femme et il consent à ce qu'elle parte si elle se contente de recevoir une "pension alimentaire raisonnable". Elle s'y résout parce qu'elle sait que pour récupérer son bien, il lui faudrait attendre des années avant qu'il ne la rembourse intégralement - et encore, sans certitude sur l'intégralité en question - or, elle veut partir sans délai.

Saccard est dépeint comme un homme antipathique et même menaçant : il est entouré de trois bergers allemands qu'il dresse avec autorité mais qu'il n'hésite pas à lâcher contre son fils pour s'amuser à le voir détaler. Lorsqu'il devine l'infidélité de sa femme, sans encore savoir avec qui elle le trompe, il la "cuisine" avec un plaisir sadique, jouant avec elle comme un chat avec une souris.

Il répète cela avec son propre fils à qui il fait croire que les affaires vont mal et que, pour se refaire, il aurait besoin de l'argent d'un investisseur fortuné comme le père d'Anne Sernet. Si Maxime épousait la jeune femme, ce serait à la fois un moyen d'aider son père et d'assurer leur avenir à tous. A ce moment-là, évidemment, Alexandre a compris que son fils couchait avec sa belle-mère et il se venge cruellement.

Renée est un personnage très attachant pour laquelle on éprouve de l'empathie. Bien entendu, au départ, on peut être choqué par son attitude, elle se donne à Maxime et se montre jalouse d'Anne. Mais elle est in fine la victime d'hommes insouciants ou perfides. Alexandre l'a dépouillée, Maxime n'hésitera pas longtemps avant d'accepter la proposition de son père.

Cette jeune femme, frappée par le malheur d'avoir perdu un enfant, d'avoir épousé un homme sans l'aimer, d'avoir aimé un jeune homme sans que cela soit réciproque, nous bouleverse quand le sort se referme sur elle et la laisse, hagarde, seule dans une pièce, les vêtements trempées après qu'elle a tenté de se noyer, sa chevelure sacrifiée pour ressembler à Anne (un geste pathétique pour garder Maxime, qui aime les filles aux cheveux courts).

Vadim filme cela avec sobriété et élégance, la photographie de Claude Renoir est mangifique, presque ouatée, ce qui rend l'image douce et par contraste le destin de Renée si ingrat, si dur. On peut juste déplorer que la musique mélange sitar indienne et classique, une faute de goût.

L'interprétation est magistrale. Michel Piccoli est égal à lui-même, parfait en mari vengeur, tout en retenue. Peter McEnery est également impeccable en fils séduisant mais inconséquent. Et Jane Fonda, sidérante de beauté, sublimée dans l'objectif de son mari fou d'elle, est tout simplement renversante d'émotion.

Il faut noter encore deux choses : le film a été tourné en anglais et en français. McEnery, qui ne parlait pas du tout français, a alors appris son texte phonétiquement. Et puis, raison pour laquelle le film fit jaser, en dehors de son sujet, c'est que des photos de Jane Fonda, nue sur le plateau, lors des scènes d'amour, ont fuité et furent publiées dans Playboy, au grand dam de l'actrice.

Mais c'est aussi grâce (ou à cause de) cet incident qu'Outre-Atlantique, l'image de Fonda changea littéralement : soudain, la fille de l'honorable Henry Fonda commença à devenir une icone sexy, avant, avec Barbarella, d'être le symbole de la libération de la femme. Et, en France, la plus américaine des stars hexagonales.

La Curée mérite vraiment d'être réévalué : c'est un très beau film, peut-être le plus beau du couple Vadim-Fonda.

jeudi 30 octobre 2025

DANGER : DIABOLIK ! (Mario Bava, 1968)


L'inspecteur de police Ginko supervise le transport de 10 M $ depuis une banque. Pour empêcher le voleur Diabolik de mettre la main sur ce pactole, il a imaginé une ruse : un fourgon achemine non pas la somme mais du papier tandis que le véritable butin est véhiculé dans une Rolls Royce où l'inspecteur et ses hommes se trouvent. Pourtant, alors qu'ils passent par les docks, ils sont piégés par Diabolik qui les attire hors de la voiture pour mieux s'emparer de celle-ci. Il rejoint ensuite avec sa complice et amante Eva Kant sa base souterraine où ils font l'amour sur un lit recouvert de billets de banque.


Le ministre de l'intérieur donne une conférence de presse au sujet de cette opération mais Diabolik et Eva, se faisant passer pour des journalistes, le ridiculise en libérant un gaz hilarant. Ginko obtient alors carte blanche pour arrêter le voleur et commence par s'attaquer aux affaires de la pègre dirigée par Ralph Valmont. Ce dernier négocie sa tranquillité contre la promesse de lui livrer Diabolik. A ce moment-là, le voleur regarde un reportage sur le célèbre collier d'émeraudes Aksand et entreprend de le dérober pour l'offrir à Eva à l'occasion de son anniversaire.
  

Malgré le dispositif de sécurité mis en place par Ginko, qui espère que la publicité faite autour de ce bijou va attirer Diabolik dans un guêpier, le criminel réussit à s'emparer du collier et à s'enfuir une nouvelle fois. Mais, alors qu'elle effectuait des repérages pour ce braquage, Eva a été identifiée et elle est enlevée peu après par les hommes de Valmont, qui dispose alors d'un moyen de pression sur Diabolik. Celui-ci accepte de payer une rançon exorbitante et de restituer les émeraudes contre sa compagne...
 

C'est en lisant un article sur la réédition en 4K UHD de Danger : Diabolik ! que j'ai eu envie de découvrir ce film culte adapté du fumetti créé par les soeurs Angela et Luciana Giussani dans les années 60. Il est sorti un an après On ne vit que deux fois, le pire James Bond de l'ère Sean Connery, et c'est tout sauf un hasard...
  

Le producteur Dino de Laurentiis espère depuis un moment monter une franchise aussi rentable que les longs métrages tirés des romans de Ian Fleming et il jette son dévolu sur la bande dessinée des soeurs Giussani. Il veut en faire un divertissement familial alors que Diabolik avait maille à partir avec la censure.


Nous sommes alors en 1965 et de Laurentiis engage le réalisateur anglais Seth Holt pour diriger le projet en compagnie d'une horde de scénaristes (une véritable writer's room avant l'heure). Holt a des idées ambitieuses pour le casting : il veut Jean Sorel ou Alain Delon pour incarner Diabolik et Elsa Martinelli ou Virna Lisi pour jouer Eva Kant. Pour leur adversaire, il désire George Raft.


Mais de Laurentiis, bien qu'immensément riche, est une vrai pince et tous ces noms sont trop chers. Le projet piétine, et le producteur vire Holt et presque tous les scénaristes qui planchaient avec lui sur l'adaptation. A la place il fait appel à Mario Bava, réputé pour son respect des budgets et son formalisme inventif. Le cinéaste embarque avec lui de nouveaux auteurs.

Toutefois Bava va lui aussi se heurter à de Laurentiis car il envisage Diabolik comme une adaptation fidèle aux fumetti originel, un film noir, sexy, sans happy end (le criminel meurt à la fin). L'opposé de ce que souhaite le producteur qui veut lancer une franchise de plusieurs longs métrages pour un public familial.

Bava obtient gain de cause pour recruter John Phillip Law dans le rôle principal - et pour cause l'acteur vient de tourner dans Barbarella de Roger Vadim, produit par... De Laurentiis. Pour Eva Kant, il jette son dévolu sur Catherine Deneuve et lui fait passer des essais avec Law. Mais l'absence d'alchimie entre eux le navre et la française est éjectée. Bava pense alors à Marilu Tolo, avant de Laurentiis n'impose Marisa Mell.

Le budget est de 200 millions de lires, ce qui paraît énorme mais qui équivaut à 3 M d'Euros, ce qui est donc très modeste. Pourtant Bava n'en dépensera qu'un sixième et Laurentiis proposera au réalisateur de tourner une suite avec l'argent non dépensé. Sauf que le tournage et le montage vont très mal se passer, Bava et de Laurentiis achèvent la production fâchés.

Le résultat est pourtant loin d'être inintéressant. L'intrigue est conçue comme une succession d'épisodes dans une série de BD, avec plusieurs casses audacieux commis par Diabolik et les efforts de la pègre et de police pour le coincer, jusqu'à un final délirant. Ce n'est effectivement pas aussi sombre qu'espéré par Bava, mais comme film d'aventures, ce n'est pas si mal.

Là où ça pèche vraiment, c'est au sujet de la caractérisation. Dans les fumetti, Diabolik est un véritable criminel, violent, sadique, et qui inspirera des copies encore plus outrancières (comme Kriminal). Dans le film, il tue quelques flics, mais au fond ce n'est pas un mauvais bougre, il s'amuse même à libérer du gaz hilarant pour humilier le ministre de l'intérieur quand il annonce le rétablissement de la peine de mort pour dissuader d'éventuels admirateurs de Diabolik.

Ce dernier commet ses braquages essentiellement pour le défi que cela représente et pour faire plaisir à Eva Kant, qui paraît autant aimer son compagnon pour son charme que pour ce qu'il lui offre. Toute la dimension criminelle et violente de Diabolik a été supprimée pour ne pas choquer, comme dans les comics des soeurs Giussani qui avaient rendu leur anti-héros moins agressif pour ne pas être censuré.

C'est dommage, mais toutefois on obtient un divertissement plaisant, bien rythmé, et surtout formidablement filmé. Evidemment, les effets spéciaux provoquent des ricanements, ça a terriblement mal vieilli (peut-être encore plus mal que pour Barbarella), et les poses de Diabolik font penser à OSS 117 version Jean Dujardin, avec un maquillage qui plus est gratiné.

Mais Bava a un talent visuel indéniable et qui a inspiré beaucoup de ses successeurs (comme Dario Argento). Ses angles de vue privilégient plongées et contre-plongées agressives, les couleurs pètent, et la musique de Ennio Morricone participe aussi de ce look space age, avec des décors très design.

Pour cela, Danger : Diabolik ! surpasse, avec des bouts de ficelle, l'esthétique James Bond, pourtant plus généreusement financée, avec des fulgurances graphiques plus radicales, poussant l'art de la vignette psychédélique jusqu'à la limite de l'expérimental. Ici, tout est too much, plus sexuel, plus arty, plus pop, plus cuir, plus bizarre, et on peut rêver jusqu'où Bava aurait pu aller en ayant les mains libres.

Le casting est à l'image de ce génie foutraque. John Phillip Law et Marisa Mell ne sont pas ici dirigés comme des acteurs (lui affiche un registre limité, et elle sait à peine jouer), mais comme des icones. Ce qui importe, c'est la ressemblance, quasi fétichiste, avec les personnages de la BD, et c'est bluffant. Evidemment, avec Delon et Deneuve, ç'aurait été encore plus spectaculaire, mais c'est déjà bien.

La présence de Michel Piccoli en flic à la fois obsédé et admiratif (il admet que, lorsque Diabolik est retrouvé - apparemment - mort, il regrette qu'il n'ait pas eu droit à une fin plus glorieuse) suffit à rendre le film encore plus décalé. Tout comme le fait d'avoir Adolfo Celi (le méchant de Opération Tonnerre, un autre James Bond) dans la peau de Valmont.

Danger : Diabolik ! n'est donc pas complètement abouti, c'est un mix bancal entre le rêve de de Laurentiis (qui verra son projet de franchise tombé à l'eau puisque le film remboursera à peine son budget) et le cauchemar de Bava. Mais c'est une vraie pépite 60's, qui a d'ailleurs eu droit à une version plus récente (en 2022 et sa suite en 2023).