Detroit, 1954. Jones recrute trois malfrats - Curtis Goynes, Ronald Russo et Charley - pour prendre en otage la famille de Matt Wertz, comptable de General Motors. Pendant que Curtis et Ronald gardent la femme et les deux enfants de Wertz, celui-ci se rend, en compagnie de Charley, à son bureau, ou plus exactement dans le bureau de son patron, pour y voler un mystérieux document. Mais il trouve le coffre où il doit se trouver vide et ramène d'autres papiers.
Charley et Wertz les remettent à Jones qui part les examiner. Charley veut ensuite éliminer toute la famille, pour ne laisser aucun témoin susceptible de remonter jusqu'à eux. Mais Curtis l'abat avant, comprenant que Charley avait des instructions que lui et Ronald ignoraient à ce sujet. Jones appelle Wertz et demande à parler à Charley. Curtis lui répond et apprend que Wertz n'a pas remis le bon document.
Les deux hommes partent avant l'arrivée de la police qui se manifeste sous la forme de l'inspecteur Joe Finney à qui les Wertz expliquent que Charley s'est introduit chez eux avant que Matt ne le désarme et ne le tue. Les flics partis, Wertz confie femme et enfants à son voisin et, après un nouvel appel, rejoint Curtis et Ronald qu'il conduit chez son patron, où ils récupèrent le bon document. Wertz est laissé libre, mais les deux malfrats apprennent que leurs têtes sont mises à prix et décident alors de trouver qui ces documents intéressent tant pour les lui vendre au prix fort et quitter Detroit...
Auparavant, quand on me demandait qui était mon cinéaste vivant préféré, je répondais invariablement Woody Allen. Mais ce bon vieux Woody aura 90 ans le 1er Décembre prochain et j'ai comme la triste impression qu'il a pris sa retraite depuis 2023 et son dernier opus, Coup de Chance. Donc, à cette question maintenant, je réponds : Steven Soderbergh.
Il ne s'agit pas de dire que j'aime tous ses films, mais la diversité de sa filmographie, le rythme auquel il enchaîne, et la qualité globale de son oeuvre plaident en faveur de ce cinéaste. Je ne sais jamais ce qu'il va faire et déjà, ça c'est excitant. Mais surtout, il ne fait jamais n'importe quoi. Même ses projets les plus farfelus, les plus improbables sont excitants.
Et quand je découvre ce No Sudden Move, datant de 2021, c'est comme un best of Soderbergh. Il y revient au polar, un genre qu'il affectionne et maîtrise comme peu d'autres auteurs, avec une histoire à la fois divertissante et profonde, et un casting incroyable (pas vraiment des stars, mais des acteurs de haut vol, souvent habitués au cinéma de Soderbergh).
L'intrigue originale écrite par l'écrivain Ed Solomon illustre la loi de Murphy (dite aussi loi des emmerdements maximum). Quelque chose de problématique peut se produire et va se produire, inévitablement, et dans des proportions extraordinaires. Mais en même temps le récit, ici, suit des personnages qui luttent contre le courant, convaincus que leur volonté peut briser cette fatalité.
D'abord trois, les malfrats de No Sudden Move sont rapidement réduits à un tandem. Leur relation est tout sauf complice : Ronald déteste les "moricauds" comme Curtis (refusant de s'asseoir sur la même banquette que lui dans une voiture et quand il le fait, c'est après l'avoir essuyée avec sa manche). Curtis n'aime guère non plus Donald qu'il considère comme un abruti (ce que ses actions confirment).
Cet antagonisme sert leur employeur, Jones, qui cherchent d'abord des pions dans une partie qui les dépasse et qui sont, à cet égard, sacrifiables sans état d'âmes. Curtis vient de sortir de prison et veut éviter ses anciens partenaires qui veulent sa peau, et Ronald couche avec la femme d'un boss de la mafia.
Pendant les deux tiers du film au moins, le document sur lequel ils mettent la main fonctionne comme un MacGuffin : on ne sait pas de quoi il s'agit, juste que c'est précieux et donc convoité par beaucoup de personnes. Pourtant au lieu de s'en débarrasser, Curtis convainc Ronald de trouver qui le désire le plus et donc qui est prêt à payer le plus cher pour le récupérer.
L'histoire fonctionne par niveaux, comme un jeu vidéo, mais situé dans les années 50. Les obstacles sont des hommes de seconde main, des subalternes, des sous-fifres. Il faut arriver à l'échelon le plus élevé, celui qui tient vraiment les cordons de la bourse. Ce n'est pas simple évidemment, surtout quand votre tête est mise à prix et que les intermédiaires tentent de vous stopper.
Curtis et Ronald ne sont peut-être pas des génies, mais ils ont de la ressource et de la pugnacité. Et progressivement, ils surmontent le mépris qu'ils éprouvent l'un pour l'autre en comprenant qu'ils sont complémentaires. Curtis est intelligent, Ronald en impose. Et le pire, c'est qu'ils vont être à deux doigts de réussir le casse du siècle en soutirant, brièvement, 375 000 $ à leur acheteur.
Mais si Soderbergh est si bon dans ce qu'il fait, c'est parce qu'il ne triche jamais, ni avec le spectateur, ni avec le genre de l'histoire qu'il sert. No Sudden Move est une série noire et les petits malfrats ne gagnent jamais dans ce genre d'affaires. S'ils peuvent fuir vivant, c'est déjà bien. Mais le plus souvent, et ce n'est pas un spoiler, il reste sur le carreau. Parce qu'ils écoutent plus leurs sentiments que leur raison.
Chez Soderbergh, il n'y a jamais de gras : il filme une histoire et rien que cela. Il occupe fréquemment, sous des pseudonymes (pour tromper les normes syndicales), les postes de directeur de la photo et de monteur (comme ici) pour contrôler le processus. Et le résultat, c'est un film où il n'y a rien en trop, mais qui ne manque jamais de style.
Ici, par exemple, il filme en grand angle, ce qui créé l'effet fish eye, avec une légère déformation sur les côtés de l'image, un peu comme quand on regarde par un judas. Cette distorsion correspond à la vision de Curtis et Ronald mais leur erreur est de ne pas y prêter attention. Dans ce monde leurs ennemis, au contraire, voient plus clair, et pour cause : c'est leur monde, avec leurs règles, leurs cadres.
La transaction finale entre Curtis, Ronald et l'acheteur (avec la révélation de la nature réelle du document) est la scène la plus simple, la plus immédiatement compréhensible, la plus dépouillée et la plus cruelle du film. Mais c'est aussi la dernière où Curtis et Ronald réussissent, ou croient avoir réussi.
Le scénario s'égare parfois avec des éléments secondaires et dispensables (la maitresse de Wertz), mais rien de fâcheux. La rigueur de la mise en scène évite à ce genre de choses de gâcher le spectacle ou d'égarer le spectateur.
Et puis, comme je le mentionnai plus haut, la distribution est étincelante et les acteurs principaux empêchent notre attention d'être déviée. Don Cheadle et Benicio del Toro sont formidables en petites frappes ambitieuses et pleines de ressort. Brendan Fraser et Ray Liotta (dans un de ses derniers rôles) sont impeccables en ténors du crime irrités.
Jon Hamm compose un personnage de flic a priori parfait mais qui ne l'est pas du tout in fine. David Harbour est d'une sobriété étonnante dans le rôle du comptable. Julia Fox est assez affolante de sensualité. Et Matt Damon, non crédité au générique, a droit à une scène mémorable.
(A noter qu'initialement le casting était bien différent : Josh Brolin devait camper Ronald, Sebastian Stan probablement Charley - finalement campé par Kieran Culkin - , Jon Cena certainement Finney, et George Clooney a dû céder sa place à Damon.)
Mis en musique par David Holmes (lui aussi un habitué de Soderbergh), No Sudden Move est tout sauf un petit polar de plus pour son réalisateur (même s'il n'a été produit que pour la plateforme HBO Max). C'est une vraie leçon de storytelling par un des cinéastes les plus prolifiques et réguliers d'aujourd'hui. Et dire qu'en 2013, Soderbergh annonçait vouloir prendre sa retraite...







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