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samedi 27 avril 2024

IF YOU FIND THIS, I'M ALREADY DEAD #3 (of 3) (Matt Kindt / Dan McDaid)


Robin découvre que le colonel Brand, un des officiers militaires ayant appartenu au premier corps expéditionnaire sur Terminus, s'y est établi et, après y avoir été torturé, en a pris le contrôle avec les Chasseurs. Il a conçu un soldat ultime pour asseoir son pouvoir et ses préparer à l'arrivée de nouveaux soldats en provenance de la Terre et veut faire de Robin sa reine...
  

Mes aïeux, quel final ! Trois épisodes et c'est déjà fini, mais Matt Kindt a exploité à la perfection le format de sa mini-série à la pagination augmentée. L'aventure de Robin, cette reporter envoyée sur Terminus avec quelques soldats, s'est très vite retrouvée livrée à elle-même et doit maintenant composer avec une effrayante révélation.


Matt Kindt a idéalement su rythmer ses péripéties et nous entraîner à l suit de son héroïne dans un trip assez insensé, sur cette planète étrange et hostile. Il a su surtout créer de fausses pistes pour arriver à ce dénouement spectaculaire et renversant. Voilà un auteur qui sait ménager ses effets.


En ayant recours à un seul et unique flashback, il met en perspective ce périple et explique qui est le véritable maître de ce monde étrange. Brand est un personnage vraiment cinglé mais aussi traumatisé par son arrivée sur Terminus et ce militaire explorateur évoque immanquablement le colonel Kurtz dans Apocalypse Now, à la tête non pas d'une tribu reculé mais d'une planète qu'il a soumis à ses délires impérialistes.


En lieu et place de Willard dans le film de Coppola, on a donc Robin qui refuse d'abord d'accomplir la mission que les indigènes asservis lui ont confiée parce qu'elle est journaliste et en tant que tel elle est là pour témoigner, raconter, observer - pas pour prendre une vie. Mais a-t-elle le choix face à Brand qui veut en faire sa reine comme Kurtz voulait faire de Willard son partenaire, son complice ?


La manière dont Kindt règle ce problème dramatique est épique et revient sur le concept très organique de Terminus, une planète vivante littéralement et qui abrite dans ses entrailles des dieux anciens, lovecraftiens, se réveillant pour contrer un danger menaçant l'existence même du monde auquel ils sont liés. C'est très original et spectaculaire, même si en vérité l'affrontement est somme toute assez bref. C'est aussi une manière de duel entre la technologie développée par Brand et le vivant brut, primordial, des dieux de Terminus.

Dan McDaid donne à tout cela une matière palpitante, vibrante. Le découpage privilégie les cases aux dimensions généreuses, avec des splash pages et une double page vraiment grandioses. Le lecteur ne peut qu'être ébloui et terrifié à la fois par la puissance des entités qui se manifestent.

Mais l'artiste n'oublie jamais que l'intrigue repose sur deux personnages humains et opposés, philosophiquement et physiquement : Robin est devenue au fil du récit une survivante et elle se bat comme une guerrière, Brand lui est un soldat expérimenté mais débordé par sa folie. Tout cela aussi McDaid le traduit intensément et le lecteur peut apprécier pleinement ce que ressentent les deux antagonistes, prendre parti facilement tout en savourant la complexité de la situation.

If you find this, I'm already dead s'inscrit dans ce que les comics indépendants américains n'ont désormais plus peur d'oser : des formats plus longs, une narration dense, des univers fouillés, des personnages contrastés. Dark Horse, avec un projet pareil, n'est pas différent de ce que produit DSTLRY (cf; Somna) ou de ce que Jonathan Hickman a plusieurs fois proposé en indés (avec Black Monday Murders) ou chez Marvel (avec HoX/PoX, son run sur X-Men, G.O.D.S.).

C'est passionnant et surtout ça doit inspirer d'autres créateurs pour renouveler les comics.

samedi 23 mars 2024

IF YOU FIND THIS, I'M ALREADY DEAD #2 (of 3) (Matt Kindt / Dan McDaid)


Un mois s'est écoulé depuis que Robin est arrivée sur Terminus et la mort du capitaine Gal. Depuis, elle a appris les rudiments de la langue des indigènes mais quand elle s'adresse à des moines, ils la poussent à travers un portail. Dans les entrailles de la planète, elle est vite récupérée par les Chasseurs et placée en détention. C'est là qu'elle va être désignée pour une mission à risque...


Quand j'ai découvert il y a un mois le premier épisode de If you find this, I'm already dead, j'ai été immédiatement captivé par le récit de Matt Kindt. Le scénariste fonçait bille en tête et ne laissait pas le temps de souffler ni à son héroïne, la journaliste du NY Times Robin, ni au lecteur.


La question, c'était de savoir si ça allait continuer à un tel rythme. Et la réponse est : oui. Ce deuxième épisode (sur trois) comporte toujours une pagination plus élevée que la moyenne d'un comic-book (une quarantaine de pages) mais c'est un formidable page-turner.


Toutefois, Kindt ne fait plus que raconter une course-poursuite haletante, il fait progresser l'histoire et on suit ainsi Robin, désormais livrée à elle-même sur Terminus, qui consigne dans un journal de bord son périple. Cette démarche donne tout son sens au titre de la série et augure peut-être d'un final pessimiste (littéralement : "si vous trouvez ça, je suis déjà morte").


La narration passe principalement par la voix-off de Robin et les dialogues sont réduits à leur plus simple expression, qui plus est parce que Robin communique difficilement avec les autochtones de Terminus, même si elle a appris à comprendre sommairement leur langage et à le parler. Ce décalage donne une saveur particulière au récit car le lecteur est aussi handicapé que l'héroïne : Kindt, en effet, ne traduit pas le sabir des indigènes de cette planète qui, d'ailleurs, s'écrit avec des glyphes indéchiffrables.

Le scénariste adresse un clin d'oeil direct à Alice au pays des merveilles quand il projette Robin dans les entrailles de cette planète, sorte de terrier cauchemardesque puisque ce monde est un organisme vivant et que les dessins de Dan McDaid le représente de manière très organique, avec des couleurs vives. Le découpage joue très habilement avec les différences d'échelle afin de traduire l'émoi de Robin qui ne sait plus où elle est, complètement bouleversée par ce voyage.

Pourtant, McDaid a recours à des compositions simples : ses cases sont de dimensions généreuses, disposées souvent de manière à occuper toute la largeur de la bande, et/ou en nombre réduit. C'est aussi de cette manière que le rythme imprimé à la narration a cette rapidité. On tourne les pages qui se lisent facilement et on est happé par le déroulement ininterrompu de l'action.

Suivant donc plusieurs étapes, on découvre la société de Terminus de manière très fulgurante : il y a ces fameux chasseurs dont le quartier général est un immense bâtiment au look évoquant surtout Kirby mais aussi Moebius. A l'intérieur, des esclaves servent une caste mais aussi les expérimentations cruelles de scientifiques, après avoir été faits prisonniers. Jetée dans la cour du pénitencier, Robin manque aussitôt d'être taillée en pièces par d'autres détenus. Avant qu'un ancien ne la sorte de ce mauvais pas et lui convie une mission. A mener durant une émeute...

La dernière partie de l'épisode est mouvementée mais la lecture conserve intacte sa clarté. On peut reprocher à Robin de trop subir les événements mais c'est en même temps tout le propos : comment réagir dans un environnement si hostile, si étrange ? Difficile d'imaginer qu'elle puisse se comporter autrement. Par ailleurs, c'est une reporter, donc elle se pose d'abord en témoin, en spectatrice, en auditrice, tentant d'abord de saisir ce qui se passe autour d'elle. Même si le cliffhanger de l'épisode la met dans une position inattendue avec, à la clé, une révélation particulièrement surprenante et dérangeante sur ceux qui tirent vraiment les ficelles sur Terminus...

De quoi attendre avec impatience le troisième et dernier chapitre de cette série palpitante et atypique, menée de main de maître.

vendredi 22 mars 2024

IF YOU FIND THIS, I'M ALREADY DEAD #1 (of 3) (Matt Kindt / Dan McDaid)

 

Robin Reed est reporter pour le New York Times et elle suit une expédition militaire pour Terminus, une planète hostile à laquelle on accède depuis l'apparition, cinq ans auparavant, d'un portail entre la Terre et la Lune. Cinq minutes après leur arrivée, le commando qui l'escorte est décimé et elle doit prendre la fuite avec le capitaine Gil...


On m'a prêté ce n°1 sorti ce mercredi. Je n'avais pas du tout entendu parler de cette mini-série publiée par Dark Horse mais l'éditeur est actuellement lancé dans des productions ambitieuses, n'hésitant pas à sortir le chéquier pour signer des auteurs de haut vol : c'est ainsi que Bendis, Lemire, Scott Snyder et récemment Millar ont rejoint le cheval noir.


Matt Kindt, le scénariste, a, lui, travaillé pour tout le monde et il continue : sa productivité est insensée, rien ne l'arrête, tout l'inspire, et il a cartonné avec BRZRKR co-écrit avec Keanu Reeves. Là, il se lance dans un projet au format original : trois épisodes de 40 pages en trois mois, qui mettent en scène une reporter du NY Times sur une planète où des aliens sèment la terreur. Et c'est diablement bon !


40 pages d'accord mais qui sont d'une densité et d'un rythme comme peu de comics avec deux fois moins de planches en ont. La situation est posée en une page, cinq minutes après l'atterrissage du commando il est déjà exterminé (on n'a rien vu du massacre mais l'ellipse laisse tout le loisir d'imaginer la boucherie). Puis débute une course-poursuite haletante dans un monde aussi dépaysant et effrayant qu'il est possible de l'être, avec des décors déstabilisants, une ambiance électrique, un couple de héros livré à lui-même. Le titre ne ment pas : on ignore comment Robin Reed va survivre à ça.


Visuellement, Dan McDaid est un quasi-inconnu pour moi : j'ai vu passer des dessins de lui sur Tumblr mais je ne connais pas son travail de storyteller. On penser parfois à Darwyn Cooke ou Tyler Crook pour ce trait qui ne cherche pas le réalisme mais le convoque avec pertinence pour nous immerger dans un récit à couper au couteau. Le découpage est absolument remarquable, avec peu de cases par page qui fait de If you find this... un vrai page-turner.

Tenez, prenez la planche ci-dessus : sa composition est admirable avec une succession de cases carrées en son centre comme si l'artiste soulignait le fond du trou dans lequel se trouvaient les héros. Le décor est absent, les gros plans sur les visages trahissent l'extrême tension qui animent Robin et Gil. Le noir qui engloutit ces cases rend la scène encore plus angoissante, ponctué par des onomatopées - les sifflements sinistres des aliens qui pourchassent le couple. Le design de ces extraterrestres est particulièrement atypique et perturbant mais on sent leur dangerosité sans qu'il y ait besoin d'en rajouter. C'est excellent.

ET c'est pourquoi j'en fais mon coup de coeur de la semaine : je suis encore grippé, je tousse, je dors mal, mais voilà le comic-book qui m'a donné un coup de fouet.