Venue de Géorgie, Jesse, une jeune fille de 16 ans, débarque à Los Angeles avec le rêve de devenir mannequin. Devenue amie avec Dean, un jeune photographe amateur épris d'elle, et Ruby, une maquilleuse professionnelle, elle fait son premier shooting. Cela lui permet de se présenter à une directrice d'agence de mode réputée, Roberto Hoffman, qui l'engage en lui disant de mentir sur son âge et lui décroche une séance avec le photographe le plus fameux de la ville, Jack McCarther.
L'ascension express de Jesse provoque la sidération puis la jalousie de deux autres mannequins, Sarah et Gigi, amies de Ruby. Le shooting avec McCarther est un succès et elle auditionne ensuite, avec Sarah, pour le grand couturier Robert Samo qui est subjugué. Sarah, qui n'a pas été retenue, brise un miroir dans les toilettes du studio lorsque Jesse la surprend. Se coupant la main avec un éclat de verre, Jesse voit Sarah lui lécher sa plaie.
Résidant dans un motel miteux dont le propriétaire Hank l'accable de remarques salaces, Jesse finit par demander à Ruby de l'héberger dans une somptueuse villa qu'elle garde et entretient en l'absence de ses propriétaires. Ruby désire Jesse qui la repousse et, ce faisant, sans le savoir, va l'entraîner vers sa chute...
3 ans après l'échec de Only God Forgives, Nicolas Winding Refn (NWR pour les intimes) faisait son retour sur grand écran avec The Neon Demon. Depuis, il n'a plus rien tourné pour le cinéma (même s'il filme en ce moment un nouveau projet, Her Private Hell (qui devrait être prêt pour 2027 - et le Festival de Cannes ?).
Il s'est tourné vers le petit écran avec trois séries (Too Old to die young : chef d'oeuvre ; Copenhaguen Cowboy : une purge ; et Le Club des Cinq : pas vu). The Neon Demon a donc pris valeur de document avant un retour attendu. Malgré son côté crâneur, NWR semble quand même sensible à la critique et l'accueil commercial de ses oeuvres. Au point de se remettre profondément en question ?
Quand on découvre The Neon Demon, on pense tout de suite à cette citation de Stendhal : "La beauté n'est que la promesse de bonheur". Pour Refn, qui a eu l'idée de cette histoire, dont il a co-écrit le script avec deux femmes (Mary Laws et Polly Stenham), et qui adore prendre systématiquement le contrepied de ce qu'on croit qu'il raconte, c'est évidemment tout le contraire.
Le film s'ouvre par une scène monstrueusement trompeuse : Jesse est allongée sur un divan, la gorge tranchée. Cette image est une mensonge comme on le découvre tout de suite après : en vérité, la jeune fille était photographiée par son ami, Dean, et le sang n'était qu'un colorant pour dramatiser la pose qu'elle prenait.
En se débarbouillant, elle fait la connaissance de Ruby, la maquilleuse qui va lui servir de guide dans le milieu de la mode où elle espère percer. On sent d'entrée que Ruby est attirée sexuellement par Jesse, mais surtout fascinée par son visage d'ange, son innocence. A travers les yeux de Ruby, Refn nous présente son héroïne comme une créature irréelle.
Plus tard, lors de son premier défilé, après une nuit agitée, elle avance sur la scène plongée dans le noir et au bout de laquelle un néon aux formes triangulaires clignote. Ce motif lui rappelle celui qu'elle a vu dans son cauchemar et, d'une manière que n'aurait pas reniée David Lynch, fait office de passerelle, de pont entre la première et la deuxième partie de l'histoire.
Après ça, Jessie ne sera plus du tout la même : elle devient celle qu'on l'accuse d'être. Avant, elle est considérée comme une provinciale un peu godiche, timide, empruntée, qui laisse sa stupéfiante beauté parler pour elle - et parfois contre elle, suscitant la jalousie d'autres mannequins ou l'envoûtement de professionnels, comme la directrice de l'agence, le photographe ou le styliste.
Mais quand elle a franchit l'étape de ce défilé, elle assume ce qu'on projette sur elle : elle se débarrasse de Dean, elle méprise Sarah et Gigi (ses rivales), elle allume et repousse Ruby. Cette dernière la loge dans une somptueuse demeure dont elle a la garde et, le soir, en rentrant de son autre boulot (elle maquille des morts avant leurs obsèques), elle est le témoin d'une autre scène pivotale.
Perchée sur le plongeoir de la piscine vide de la villa, comme en transe, Jesse explique que sa mère (décédée, si on la croit) disait d'elle qu'elle était dangereuse. Cela fait écho à la dernière conversation qu'elle a eue avec Dean où il ne comprenait pas son désir d'être comme Sarah et Gigi avant qu'elle ne le corrige en répondant : "Je ne veux pas être comme elles. Elles veulent être moi.".
La trajectoire de Jesse est celle d'une candide devenue une narcissique. A moins que sous ses dehors fragiles et timides, elle ait toujours été une ambitieuse vorace, consciente de sa perfection au point de jouer le rôle de celle qui ne s'en rendait pas compte pour être encore plus désirable. Mais qu'importe à vrai dire, elle raison : les autres filles veulent être elle. Absolument. Follement.
Cela est donc perceptible en premier chez Ruby qui veut la posséder comme on possède une poupée, ou plus littéralement un fantasme, une sex doll. Sarah est la plus amère : elle lui en veut. Gigi est la plus désespérée : elle n'arrive pas à comprendre ce phénomène - et cela devient pathétique quand elle détaille les opérations de chirurgie plastique qu'elle a subies mais qui la rendent transparentes aux yeux du styliste.
Comme toujours chez Refn, en tout cas depuis le début de sa période américaine, le protagoniste est impénétrable. C'est parfois horripilant, car ni les dialogues, ni les actions ne viennent éclairer quoi que ce soit. Mais c'est aussi la manière qu'a ce cinéaste maniériste d'offrir au spectateur un personnage ouvert à toutes les interprétations.
Jesse est-elle un ange innocent ? Ou le démon sous les néons ? Est-elle une proie ? Ou un monstre ? Dans son troisième et dernier acte, le film verse carrément dans le vampirisme et, avec une photographie aux effets encore plus tranchées, s'inspire du giallo. Ce n'est même pas un spoiler de dire que ça va mal finir : Refn aime les contes de fées, mais où le grand méchant loup croque la jeune fille.
Pourtant, comme dans Drive, il ne se résout par complétement à éliminer Jesse, la toute dernière image nous la montre marchant dans le désert. Et juste avant ses bourreaux succombent à leurs pulsions cannibales (ou en paieront certainement le prix dans le futur). Une métaphore de la toxicité de la beauté dans son aspect le plus gore, le plus grand-guignolesque aussi.
Au centre du film est Elle Fanning : alors âgée de 18 ans, elle habite son personnage avec une sorte d'abandon total assez incroyable. Prévu pour Carey Mulligan, le rôle a été rajeunie ensuite et franchement Refn ne pouvait pas trouver mieux qu'Elle Fanning, qui semble littéralement être née pour jouer cette Jessie si ambivalente, éthérée et hypnotique.
Christina Hendricks revient devant l'objectif du cinéaste pour un petit rôle. Les ex-mannequins Abby Lee Kershaw et Bella Heathcote sont évidemment parfaites pour l'occasion. Et Jena Malone transmet ce trouble diffus, constant et fatal avec maestria. Alessandro Nivola et Keanu Reeves sont des représentations de mâles fantasmant comme en écho sur Jesse (ah, cette scène avec le couteau dans la bouche...). Karl Gusman est le seul homme vraiment sympathique mais aussi rejeté cruellement.
Enveloppé dans les nappes synthétiques de Cliff Martinez, The Neon Demon fut et reste un grand moment de cinéma, même si NWR a sans doute bouclé une boucle, un cycle. Mais il est indéniable que le bonhomme a du talent, parfois même du génie, et assez de ressources pour nous étonner encore.







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