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lundi 8 juin 2026

A HISTORY OF VIOLENCE (David Cronenberg, 2005)


Tom Stall vit avec sa femme, Edie, et leurs deux enfants, Jack et Sarah, à Milbrook, Indiana, où il tient un diner. Un soir, deux hommes arrivent et il leur annonce qu'il ferme. Ils se montrent menaçants envers une serveuse et réclament la caisse. Tom réussit à les tuer tous les deux avec une rapidité et une précision qui semble lui-même le dépasser. L'histoire est reprise par les médias qui le saluent comme un héros même si lui préfèrerait renouer avec une existence tranquille et discrète.


Malheureusement, quelques jours après, c'est au tour de Carl Fogarty de se présenter à son diner. Il semble bien le connaître, mais sous le nom de Joey Cusack. Tom nie farouchement mais Fogarty insiste. Il se met à suivre Edie et, sous pression, les relations entre les membres de la famille Stall deviennent de plus en plus tendues. Le shérif, Sam, interroge Tom pour savoir s'il ne serait pas un témoin sous protection car, après avoir fait des recherches, il a appris le passé criminel chargé de Fogarty.
 

Après avoir frappé un élève de son lycée qui le harcelait, Jack se dispute avec son père et s'enfuit de la maison. Fogarty le capture et s'en sert pour obliger Tom à le suivre jusqu'à Philadelphie...


Il y a des films si bien écrits, mis en scène, interprétés, qu'il est impossible de leur trouver un défaut. Pourtant ils ne figurent pas sur la liste de chefs d'oeuvre, parce qu'ils appartiennent à un genre moins prestigieux, que les longs métrages qu'on met dans la catégorie des incontournables.


Pourtant A History of Violence est un film parfait. Et pour moi, cette perfection se distingue par le simple fait qu'on peut le revoir sans se lasser, en y découvrant toujours de nouveaux aspects, et que je ne crois pas qu'il existe de genre noble, sinon celui de pouvoir revenir à un film sans lassitude, et d'y reconnaître toutes les qualités qui font qu'un film est impeccable.


Je le dis d'autant plus franchement que la filmographie de David Cronenberg n'est pas ma préférée, ce n'est pas un cinéaste que j'apprécie particulièrement. Il a réalisé d'excellents opus, d'autres beaucoup moins bons, voire calamiteux. Ses thèmes de prédilection sont souvent répétitifs et peu enclins à m'attirer. Mais avec A History of Violence, il a signé son chef d'oeuvre.


D'abord parce qu'il a, sans renier ce qui l'intéresse le plus, fait preuve de distanciation et de subtilité avec les motifs qui traversent habituellement plus frontalement ses oeuvres. En adaptant le scénario de Josh Olson d'après le roman graphique de John Wagner et Vince Locke, il se frotte au film noir, voire au néo western, et cela lui permet d'en tirer la substantifique moëlle.

Il y a tant à dire sur ce film qu'une critique ne suffirait pas à souligner toutes ses qualités. Cronenberg est obsédé par le darwinisme, il le dit lui-même. Et c'est sans doute la dimension qui frappe le plus ici : est-on le produit de son éducation ou n'exprime-t-on que sa nature profonde, innée ? Et de quoi chez nous nos enfants héritent-ils ?

Cette dualité se reflète dans des motifs visuels récurrents et précis : par exemple, lors du premier affrontement entre Tom et les voleurs, on remarque que chacun se trouve d'un côté du comptoir du diner, qui symbolise une sorte de frontière entre le Mal et le Bien. On retrouve cette même scénographie lors du premier face-à-face entre Fogarty et Tom, avec la même symbolique.

Fogarty a un oeil crevé, son visage est donc littéralement coupé en deux avec sa partie normale et sa partie défigurée. Son allure, élégante avec son costume cravate noir, tranche avec celle, casual, de Tom, en jean et bras de chemise - ce qui résume les mondes dans lesquels ils évoluent (le grand banditisme, la vie rurale).

Deux scènes de sexe traversent le film : la première est conduite par Edie qui a arrangé une soirée romantique avec Tom, au prétexte qu'ils n'ont jamais connu cela puisqu'ils se sont rencontrés tardivement et non à l'adolescence. Elle est vêtue d'un uniforme de cheerleader pour l'émoustiller. Il lui demande : "qu'est-ce qu'on a fait de ma femme ?".

La seconde intervient après la visite du shérif chez les Stall où il a questionné Tom sur les événements récents. Edie joue la comédie de l'épouse à bout pour congédier le policier. Celui-ci parti, elle va pour monter dans sa chambre, Tom la rattrape dans l'escalier, elle le repousse, il l'attrape. S'ensuit une étreinte violente. Edie continue de résister puis se donne, excitée, à cet homme qu'elle ne reconnait plus. A la fin, elle le repousse à nouveau, comme furieuse de lui avoir cédé.

On voit donc une femme qui, la première fois, se conduit comme une lycéenne qui veut s'envoyer en l'air. Et la seconde fois comme une épouse trahie mais dominée par l'excitation de s'abandonner à un homme dangereux. Toute l'ambivalence du désir féminin est dessinée dans ces deux scènes, intenses.

Sur la question de l'héritage, on observe que Jack est harcelé par un camarade de classe. Au début, il évite une raclée en désamorçant l'instant par l'humour, acceptant d'être considéré comme une "fiotte". Plus tard, à nouveau persécuté, il se rebiffe quand on se moque de l'héroïsme de son père en comparaison de sa lâcheté à lui. Il explose littéralement et tabasse son harceleur.

Lorsqu'il en parle avec son père, celui-ci le réprimande en expliquant que la violence ne résout rien, ce à quoi il répond que son père n'a pas hésité à tuer deux hommes. Il reçoit une raclée. Plus tard, on le verra commettre un geste encore plus violent mais qui sauvera son père. Alors Tom, sur le visage duquel se lit un vertige terrible, se demande s'il n'a pas transmis l'innommable à son fils.

A la fin du film, et sans rien spoiler, Tom retrouve son frère, Richie. C'est encore le motif du double, de la dualité, des contraires. Absolument tout est double dans le film. Constamment. C'est ce qui en fait une oeuvre passionnante et captivante. La seule figure authentiquement pure, simple, est Sarah, la fille de Tom et Edie : encore très jeune, elle assiste aux événements sans les comprendre, sans être atteinte par leur perversité. Et quand, à la toute fin, c'est elle qui met les couverts de son père à table pour qu'il s'y asseye, on comprend son innocence d'enfant.

Néanmoins, comme je le disais plus haut, ça reste un film éminemment "Cronenbergien" : fasciné par les corps, il filme celui de ses acteurs avec la même acuité que dans ses autres oeuvres. Mais sans chercher à créer le malaise systématiquement, comme c'est souvent le cas chez lui. Ici, les images les plus dérangeantes, d'ailleurs seulement conservées pour la version exploitée en Europe, restent fugaces.

Il y a du sang, des mutilations, des choses très brutales. Mais souvent elles le sont plus par le son que par l'image elle-même, avec le bruit d'os brisés, de sang qui vole, de détonations, etc. Rarement Cronenberg aura fait preuve d'une telle subtilité et en même temps d'une telle maîtrise dans le dosage de ses effets.

Si j'ai dit aussi que le film, presque plus qu'un film noir, était un néo western, c'est parce qu'il faut bien examiner comment il est construit, ce que son apparence dissimule. Si vous remplacez les voitures par des chevaux par exemple, le film est un pur western, l'histoire d'un homme qui a changé de vie, qui a tourné la page de son passé avant que celui-ci ne le rattrape. 

Si son geste héroïque n'avait pas été évoqué par la télé, mais par la presse, ce serait un western. Remplacez le château de Richie à la fin par un ranch, c'est un western. Et il y a toujours un shérif, quel que soit l'époque.

La perfection de A History of Violence se traduit aussi par son casting irréprochable et virtuose. Viggo Mortensen est extraordinaire en type faussement ordinaire. Maria Bello est formidable en épouse trahie. Ed Harris est effrayant. Et William Hurt n'a besoin que d'une séquence pour jouer une de ses meilleures et plus étonnantes partitions.

Mais le plus fort, c'est que le film se démasque presque presque dès son début. Sarah réveille ses parents et son frère après avoir fait un cauchemar avec un monstre. Son père la réconforte en lui jurant que "les monstres, ça n'existe pas". Toute la suite prouvera le contraire. Et avec quel brio !

vendredi 5 juillet 2024

LES CRIMES DU FUTUR (David Cronenberg, 2022)


Dans le futur, on observe deux changements majeurs : d'un côté, des progrès significatifs dans le domaine de la biotechnologie qui permettent de contrôler les fonctions corporelles, et de l'autre, l'apparition du syndrome d'évolution accélérée qui voit le développement de nouveaux organes chez certains individus. C'est ce qui s'est produit avec un jeune garçon de huit ans, Brecken, qui peut consommer et digérer des matières plastiques. Sa mère, horrifiée, finit par le tuer en l'étouffant avant de prévenir son ancien mari et de se livrer à la police.


C'est aussi ce qui s'est produit chez Saul Tenser qui réalise des performances publiques avec sa partenaire Caprice, ancienne chirurgienne en traumatologie, qui opère les tumeurs qu'il développe. Au quotidien, Saul dépend d'appareillages complexes qui facilitent ses fonctions respiratoires et digestives. Le couple enregistre ces mutations auprès du Bureau National des Organes, dont l'une des fonctionnaires, Timlin, est fascinée par Tenser à qui elle explique que la chirurgie est comme une nouvelle expérience sexuelle remplaçant la pénétration et la masturbation.
 

Ce qu'ignorent Caprice comme Timlin, c'est que Saul collabore avec une brigade spéciale de la police qui lui demande d'infiltrer un groupuscule d'évolutionnistes radicaux dont le chef est le père de Brecken, Lang Dotrice. Celui-ci a conservé le corps de son fils pour que Caprice en fasse l'autopsie lors d'une des performances du couple afin de montrer la prochain stade de l'humanité et aussi de promouvoir des barres nutritives qu'il produit et qui altère le système digestif, parfois mortellement, et qu'il avait d'abord testées sur Brecken...
 

David Cronenberg a de la suite dans les idées. En efet, alors âgé de 27, en 1970, il signait son deuxième long métrage, déjà intitulé Crimes of the Future, mais cette version de 2022 n'en est pas un remake (l'histoire originelle suivait un dermatologue fou qui disparaissait subitement sans laisser de traces après la propagation d'une maladie causée par des produits cosmétiques). Puis il voulut d'abord appeler ainsi son long métrage de 1999, Existenz.


En 2003, re-belote : il écrit un script avec ce titre et prévoit de le tourner avec Nicolas Cage puis Ralph Fiennes, mais abandonne finalement ce projet. Pour le ressortir presque vingt après, remanié. Pour quel résultat ? Hé bien, disons qu'il y a des idées qu'il faut savoir arrêter de retoucher...


... En effet, à moins de considérer ces Crimes du Futur comme une "comédie noire" (comme nous y invite une des accroches de l'affiche), il n'ya pas grand-chose à sauver de ce qui ressemble bel et bien à un naufrage. Cronenberg a désormais 81 ans et il paraît loin le temps où on pouvait encore espérer de lui des efforts dignes de ce nom.


Ce qui est le plus navrant ici, c'est de voir à quel point Cronenberg semble s'auto-parodier. Il ressasse pathétiquement les mêmes motifs esthétiques, lui qui fut le maître du "body horror", mais dans une histoire qui part dans tous les sens et se finit dans une impasse affligeante.

En vérité le cinéaste est devenu ce qu'on attend de lui : l'invité régulier de festivals comme à Cannes où il était encore présent en compétition officielle cette année avec Les Linceuls, qui a embarrassé même ses fans les plus fervents alors que le sujet avait tout pour aboutir à un oeuvre poignante (puisqu'elle s'inspirait du deuil de Cronenberg qui a perdu sa femme en 2017). Et comme tous ces cinéastes-là, on n'attend plus guère qu'il joue toujours le même air, quand bien même il le joue faux.

C'est ce qui se passe dans Les Crimes du Futur où on suit Saul Tenser, un performer qui se fait opérer de tumeurs qu'il génère par sa partenaire chirurgienne. L'époque, indéterminée, nous renseigne, de façon plus allusive que claire, sur les progrès de la science et en même temps sur l'émergence d'une nouvelle sexualité inspirée par la chirurgie et la conceptualisation de la "beauté intérieure". A ce jeu-là, Tenser est comme une sorte de champion qui a fait de son corps et de ses mutations un objet artistique et fantasmatique.

Jusque-là, on est dans du Cronenberg classique mais de bonne facture, avec ce qu'il faut d'images dérangeantes, d'idées malsaines : le cinéaste recycle ses obsessions dans un cadre étrangement cheap, avec des accessoires en toc et des décors dépouillés. Mais il gâche le peu qu'il y a de bon en greffant à ce qu'il a déjà montré une intrigue policière bidon et qui ne mène nulle part. 

L'autre histoire concerne ce père dont le fils avait développé également une mutation et que sa mère a tué. Il aimerait que Tenser et Caprice intègre à une de leurs représentations l'autopsie de l'enfant pour que l'audience découvre le prochain stade de l'évolution, mais aussi pour promouvoir des barres nutritives potentiellement mortelles mais aussi capables d'accélérer ce processus. C'est glauque à souhait, mais surtout, et c'est plus embêtant, c'est bêtement complaisant dans le sordide.

Cronenberg fait encore du Cronenberg mais c'est grotesque et uniquement conçu pour espérer encore une fois choquer, puisque c'est son fonds de commerce quand il ne fait plus l'effort de raconter autre chose que ce qui en fait autrefois un auteur à succès (à partir de La Mouche, 1986). Le souci, c'est que, depuis tout ce temps, le public s'est habitué à ces provocations, à cette esthétique puisqu'il les a resservies régulièrement, que son propre fils (Brandon) les reproduit. Et que, faute d'un budget d'une inspiration suffisants, il ne convainc plus. Il y a désormais dans les films du cinéaste un côté toc, plastique, bon marché, qui fait plus ricaner que peur.

A force visiblement de ressasser cette histoire, il l'a vidé de sa substance pour en faire un mix improbable et indigeste et indigent de polar, de SF et d'horreur soupoudré de romance transgressive. Mais ça ne prend jamais. On s'ennuie ferme quand on ne rigole pas devant le ridicule de certaines situations.

Viggo Mortensen hérite donc d'un rôle deux fois attribués et visiblement pas dupe, il s'est amusé à se faire la tête de son metteur en scène, quand il ne déambule pas dans un accoutrement évoquant un ninja : c'est affligeant, surtout pour un acteur de sa trempe. Léa Seydoux promène sa moue mi-écoeuré mi lasse pendant tout le film, incarnant ce que beaucoup lui reprochent, c'est-à-dire celle d'une comédienne qui fait la gueule tout le temps. Kristen Stewart n'occupe qu'un second rôle mais elle nuance son jeu de manière plus intéressante avec un personnage trouble, troublant et troublé, dont ne sait pas quoi faire Cronenberg (la même histoire du point de vue de Timlin aurait eu un autre relief, celui qui fait défaut à tout le projet en fait).

Entre les cinéastes divas qui ne veulent pas faire le film de trop (Tarantino et son dixième opus) et les cinéastes qui insistent inutilement et s'abîment, David Cronenberg devrait donc songer à prendre sa retraite.