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vendredi 1 mai 2026

LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE (Matthieu Bonhomme)


Lucky Luke arrive dans un patelin enneigé et, au moment de franchir le seuil du saloon, évite de peu la collision avec un client qui s'en fait expulser. Il demande au barman où il peut trouver Jeremiah Johnson et on lui répond que c'est l'homme qui vient de se faire jeter dehors. Lucky Luke sort et rattrape Johnson qu'il convainc difficilement de l'écouter.


Revenu dans le bar, Lukcy Luke montre une photo à Johnson et lui explique avoir été engagé par Ronald Cramp pour retrouver l'enfant sur le cliché. Or Johnson l'aurait vu récemment au sein de la tribu des indiens Pieds-Bleus. Il accepte de l'y conduire après avoir marchandé quelques bouteilles d'alcool et un fusil.


Toute la région est sous la coupe de Cramp qui a fait fortune notamment grâce au commerce du bois et dont les bûcherons dévastent la forêt voisine, causant des tensions avec les indiens. Johnson et lucky Luke sont capturés par ces derniers qu'il faut convaincre du bien-fondé de la mission confiée au cowboy...


En 2016, pour célébrer le 70ème anniversaire de la création de Lucky Luke, Matthieu Bonhomme obtient le droit de réaliser un récit complet à l'idole de son enfance, Morris. Cela donnera L'Homme qui tua Lucky Luke, un succès critique et public. En 2021, entre deux tomes de Charlotte Impératrice, il récidive avec Wanted Lucky Luke. Avec un accueil aussi enthousiaste.


Et donc, cette année, il remet ça avec La Longue Marche de Lucky Luke dont il a laissé entendre qu'il s'agirait de son dernier opus consacré au poor lonesome cowboy. Espérons juste qu'il se ravisera... Car, encore une fois, c'est un carton. Et il est mérité car l'album est magistral, un beau one-shot de 75 pages qui fait honneur à Morris sans jamais chercher à le singer.


Les références de Bonhomme pour cette nouvelle histoire sont à trouver du côté de Les Dalton dans le blizzard, 32ème album de Morris sur un scénario de Goscinny, publié en 1963. Le décor enneigé, la présence des quatre frangins encore plus bêtes que méchants (dixit la célèbre chanson de Joe Dassin), tout renvoie à cette aventure.


Mais Bonhomme n'est pas auteur à se contenter de marcher dans les traces de ses mentors. Dans L'Homme qui tua Lucky Luke, il confrontait le héros à sa mortalité. Dans Wanted Lucky Luke, il l'observait au contact d'un trio de femmes. Et cette fois, il réfléchit à la paternité. A chaque fois, c'est une étude caractère, une analyse psychologique sous couvert de récit d'aventure.

Ce qui est assez troublant, c'est que parmi les autres albums hommage à la série est sorti il y a trois ans  Les Indomptés dans lequel Blutch mettait en scène Lucky Luke avec deux marmots dont il venait de livrer le père bandit à la justice. La comparaison s'arrête là car Blutch en tirait une comédie alerte tandis que Bonhomme part dans une autre direction.

L'enfant auquel il va avoir affaire est plutôt un adolescent recueilli, avec sa mère, par des indiens après que Ronald Cramp (respectivement oncle et beau-frère) les ait abandonnés en pensant s'en débarrasser pour hériter de la fortune de son défunt frère. Lucky Luke comprend alors qu'on l'a dupé et il décide de protéger le garçon en l'emmenant au Canada.

Le voyage (la longue marche du titre) est évidemment semé d'embûches et c'est toute la force de Bonhomme de varier les obstacles sans les rendre artificiels, sans décompresser sa narration. Surtout que ce périple se double d'une traque : Cramp a lancé aux trousses de Luke et du gamin les Dalton pour s'assurer de les faire taire à tout jamais.

Bonhomme s'était pourtant juré de ne pas toucher aux Dalton, pensant qu'il ne serait pas capable de les dessiner dans un style semi-réaliste comme le sien. Mais après avoir animé le gang de Joss Jamon dans Wanted Lucky Luke, c'est comme si quelque chose, de son propre aveu, s'était décoincé et il est parvenu à les modeler comme il le souhaitait.

Bonhomme n'a jamais voulu s'inscrire dans la veine parodique de Goscinny, mais plutôt revenir à la source, aux premiers albums de la série, quand Morris les écrivait et les dessinait. Lucky Luke y était alors un cowboy redresseur de torts plus taiseux, plus ombrageux, ses histoires étaient moins comiques (il lui arriva même de tuer).

Ici, la présence des Dalton conserve un côté comique mais on nous rappelle qu'ils sont aussi des malfrats, des méchants, et Lucky Luke se méfie d'eux car leur bêtise les rend imprévisibles et leur malfaisance est réelle. Ils ont été payés pour éliminer deux témoins gênants et ne reculeront pas devant cet objectif, surtout en tenant compte de la haine qu'ils portent à Lucky Luke.

Un autre élément à considérer, c'est Ronald Cramp. Le nom déjà renvoie de façon limpide à Donald Trump, au point qu'une réplique concernant le rachat ou l'annexion du Canada est une allusion directe au propos de l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Mais là aussi Bonhomme ne s'en contente pas et use d'une astuce particulièrement efficace en ne montrant jamais le visage de cette crapule, ce qui le rend encore plus inquiétant.

Mon seul bémol réside dans le propos écologiste qui sous-tend l'intrigue et que j'ai trouvé bien naïf. Autant la défense des amérindiens file une métaphore présente dans d'autres BD western humanistes (Blueberry, Comanche) et sonne juste, autant la volonté, louable au demeurant, de parler environnement et défense de la nature apparaît comme superflu ici (mais peut-être est-ce aussi parce que le discours écolo actuel m'irrite au plus haut point).

Visuellement, ai-je besoin de dire que ça envoie du bois ? Bonhomme est un immense dessinateur et il a fait de Lucky Luke sa créature. Au bout de trois albums bien fournis, il s'est approprié le personnage avec autorité et originalité, lui donnant un côté mystérieux et plus dur, sans sombrer dans le look spaghetti (retenu pour la navrante série Disney +).

Les paysages enneigés sont un autre motif d'éblouissement et Bonhomme rappelle à quel point il a toujours su les représenter (depuis Le Marquis d'Anaon). Cela créé un climat, au propre comme au figuré, assez envoûtant, magnifiquement rendu, avec une colorisation (produite par l'artiste) en tout point magnifique, reprenant des codes chromatiques de Morris mais en les nuançant habilement.

S'il devait effectivement en rester là, Matthieu Bonhomme aurait complété une trilogie qui ne peut que combler le fan de Lucky Luke. Comme lui, j'ai grandi avec l'homme qui tire plus vite que son ombre, j'ai même quasiment appris à lire en dévorant les albums de la série, et c'est le plus belle revisite dont je pouvais rêver. Mais quand même, j'espère, je croise les doigts, pour que Bonhomme revienne sur sa décision et nous gratifie un jour d'un quatrième tome (et d'un cinquième, etc.)...

lundi 17 novembre 2025

CHARLOTTE IMPERATRICE, TOME 1 à 4 (sur 4) (Fabien Nury / Matthieu Bonhomme)


TOME 1 : LA PRINCESSE ET L'ARCHIDUC 
(2018)

La Princesse Charlotte de Belgique est la fille du Roi Léopold 1er. A 16 ans, elle doit choisir celui qu'elle épousera entre le Roi Pierre V du Portugal et l'Archiduc Maximilien d'Autriche, frère de François-Joseph de Hasbourg. Contre toute attente, c'est le second qu'elle choisit et un mariage somptueux est organisé.


Mais François-Joseph méprise son frère cadet dont il n'apprécie pas les fréquentations, notamment avec Bombelles, un officier de l'armée avec qui il s'adonne à la débauche. Délaissée, Charlotte observe le conflit qui oppose les Hasbourg à Napoléon III et qui va pousser Maximilien a accepter une périlleuse mission pour sa famille : partir au Mexique pour en devenir l'Empereur avec le soutien de l'armée française pour mater la rébellion juariste...
 

TOME 2 : L'EMPIRE
(2020)

Maximilien et Charlotte partent donc pour le Mexique où il sont placés à la tête du pays par le Conseil Supérieur du gouvernement en place qui souhaite instaurer une monarchie pour remplacer le système fédéraliste défaillant. Maximilien est persuadé qu'il peut réussir et rêve d'un destin glorieux, éclipsant celui de son frère.


Plus réaliste, Charlotte constate la misère du peuple mexicain et notamment des indiens. Maximilien s'aliène le clergé, l'armée, les médias et la justice par ses réformes avant de visiter le pays - un prétexte pour retomber dans l'oisiveté et la décadence en compagnie de Bombelles. Charlotte prend alors les affaires en main, protégée par son aide de camp Félix Eloin, et devient une décideuse éclairée...


TOME 3 : ADIOS, CARLOTTA
(2023)

Pour diriger l'armée, la famille de Charlotte envoie au Mexique le colonel Alfred Van Der Smissen, dont le charme ne la laisse pas insensible. D'autant que Maximilien a contracté la siphyllis et qu'elle ne peut risquer de l'avoir à son tour sans ruiner ses chances d'avoir un enfant. Devenue trop populaire au goût de Bombelles, Charlotte est évincée au profit de son mari contre qui le clergé conspire.
 

La campagne militaire brutale menée par Van Der Smissen remobilise de plus belle les juaristes et Napoléon III décide alors de retirer ses troupes, condamnant de fait Charlotte et Maximilien. Elle décide alors de repartir en France plaider sa cause auprès de l'Empereur français, laissant derrière elle son époux à qui elle promet de faire vite...
 

TOME 1 : 60 ANS DE SOLITUDE
(2025)

Lâchée par Napoléon III qui refuse de revenir sur sa décision d'abandonner le Mexique, et enceinte de Van Der Smissen dont elle a fait son amant, Charlotte, accompagnée des ambassadeurs mexicains, le couple Almonte, demande une audition au Pape Pie IX. Désespérée, Charlotte effraie le Saint-Père qui la congédie.


Au même moment, Juarez reprend le contrôle de Mexico et fait fusiller Maximilien. Lorsqu'elle l'apprend, Charlotte s'effondre et perd le peu de raison qui lui reste. Elle s'enferme dans une chambre d'hôtel à Paris avec une servante, donne naissance à un fils. Son frère Philippe et Félix Eloin se charge de l'exfiltrer...

Il aura donc fallu 8 ans à Fabien Nury et Matthieu Bonhomme pour venir à bout de cette saga historique qui, si elle prend des libertés avec l'Histoire, retrace le destin tragique de Charlotte de Belgique. Ce genre de récit peut déplaire à ceux qui reprochent à la BD franco-belge d'exploiter trop souvent le passé pour alimenter ses publications, mais la singularité de cette intrigue, de son approche et l'ambition du résultat ne peuvent laisser indifférent.

Fabien Nury est un scénariste expérimenté mais qui, lorsqu'il donne des interviews, donne l'impression d'un homme en colère. Cela le motive à écrire sur des personnages que l'existence n'épargne pas et qui sont même volontiers des victimes d'un système qui les écrase, de circonstances qui les dépassent, d'un entourage qui les piège. Ce qui fait de Charlotte de Belgique une héroïne parfaite pour lui.

Le tome 1 l'introduit d'abord encore enfant alors que sa mère vient de trépasser et qu'elle refuse d'aller la voir sur son lit de mort. Mais déjà le poids des conventions s'impose et elle est obligée par son père à dire adieu à celle qui l'a mise au monde et la laisse seule dans un monde terrifiant, entourée par ses deux frères.

Puis, quelques années plus tard, à 16 ans, elle épouse Maximilien d'Autriche, bien que son frère Philippe, en enquêtant à son sujet, a découvert qu'il avait de mauvaises fréquentations. Maximilien est le cadet des Hasbourg, la puissante famille régente d'Autriche, et il est éclipsé par l'aura de son ainé, François-Joseph, qui s'emploie à le maîtriser en lui confiant des tâches subalternes.

En conflit ouvert avec Napoléon III, François-Joseph a toutefois un objectif commun avec la France : le Mexique. Ils désignent donc Maximilien pour s'en occuper avec l'assentiment des autorités locales qui veulent instituer une monarchie pour pallier à la défaillance du système fédéral et surtout mater la révolte menée par Benito Juarez, unifiant les peuples mexicain et indien contre les élites.

Dans le deuxième tome, Charlotte et Maximilien débarquent donc dans ce pays corrompu où la misère accable la société au profit du clergé, de la justice et des médias, vivant dans l'opulence. Le couple doit composer avec une armée française uniquement motivée par la solde. Mais Maximilien s'aliène les puissants avant de déserter son trône pour profiter des charmes de la province. Charlotte est de fait en première ligne et s'avère être une décideuse éclairée.

Troisième acte où sa popularité joue contre elle : non seulement les autorités n'apprécient pas d'être aux ordres d'une femme, mais surtout Maximilien, prévenu, revient prendre les commandes. A partir de là, entre le désengagement napoléonien, les mauvaises décisions du cadet des Hasbourg, la mobilisation juariste, la situation devient critique. 

Dernier chapitre : Charlotte repart en France essayer de faire changer d'avis Napoléon III puis solliciter l'aide du Pape. Mais la jeune femme, en proie à un délire de persécution, enceinte, mal conseillée, sombre lorsqu'elle apprend la mort de Maximilien, fusillé par Juarez. Elle finit sa vie seule, à l'écart du monde, mais survivant à tous ceux qu'elle avait croisés avant de périr dans l'oubli.

Il y a un vrai souffle dans l'écriture de Nury qui embrasse la reconstitution d'époque moins pour lui être absolument fidèle que pour souligner l'aspect pathétique du sort qui va s'acharner sur son héroïne. Pourtant, malgré les épreuves, il ne peut s'empêcher de saluer son panache, son avant-gardisme, son sens de la justice sociale, de ressentir de la compassion pour ses amours malheureuses.

S'il brosse donc un portrait tendre de Charlotte, en revanche l'auteur n'épargne aucun des hommes qui tournent autour d'elle comme des satellites. Félix Eloin est celui qui est le moins accablé par Nury, même si ses scrupules à un moment le perdront. Philippe de Belgique est également dépeint comme un frère attentionné.

Par contre, qu'il s'agisse de Maximilien, de Bombelles ou de Van Der Smissen, la charge est implacable. On a là un trio de bètise, de cynisme et de violence qui évince, méprise et abuse de Charlotte. Il est indéniable, que, malgré les licences littéraires de l'auteur,  ces individus ont précipité la jeune femme dans une détresse morale à l'origine de son déclin. Mais cela aura sans doute gagné à être traité avec plus de subtilité.

Le projet était initialement une trilogie mais a nécessité un tome supplémentaire parce que Matthieu Bonhomme s'est laissé déborder par le plaisir qu'il avait à illustrer cette fresque romanesque et cruelle. C'est néanmoins un signe de confiance en son partenaire de la part de Nury qui a dû lui laisser beaucoup de liberté pour mettre son script en images.

Si vous ajoutez à cela que, entre les tomes 2 et 3, trois ans se sont écoulés parce que Bonhomme s'est offert une respiration en écrivant et dessinant Wanted Lucky Luke (son deuxième one-shot consacré au poor lonesome cowboy), on comprend aisément pourquoi il a fallu 8 ans pour compléter cette mini-série. Toutefois, ramenez au nombre croissant de planches à chaque volume, c'est un rythme tout à fait convenable.

Bonhomme est certainement aujourd'hui le meilleur dessinateur français : formé au contact du grand Christian Rossi, fan de Morris, il a su agréger ces deux influences pour produire un dessin fouillé et une narration graphique virtuose. Il donne la pleine mesure de son talent dans ces quatre tomes où jamais il ne fléchit.

Qu'il s'agisse de représenter les cours fastueuses d'Europe ou le Mexique écrasé de chaleur, sa virtuosité pour ce genre d'environnements est impressionnante. Il est aussi incroyablement fort pour camper des personnages auxquels il donne vie sur ses pages avec expressivité, documentant ses images avec un soin méthodique, donnant corps à des scènes fournies en figuration.

Sa passion pour le western trouve une sorte de place insolite quand il s'agit d'animer les chapitres mexicains, avec notamment toute l'action qui se déroule hors des palais. Une scène dans le tome 2 où le convoi impérial traverse la sierra jusqu'à arriver de nuit dans un village éclairé par des flambeaux, sans qu'on sache s'il s'agit d'une embuscade ou d'une célébration, en est le meilleur exemple.

Bonhomme rend le moindre personnage mémorable : Maximilien et sa sottise grandiloquente, Bombelles et le vice dans son regard, Van Der Smissen et son charme ténébreux, Félix Eloin et sa bonté naturelle, la Comtesse de Zichy et ses airs conspirateurs, et surtout Charlotte, mélange étonnant de douceur candide et de détermination avant la descente aux enfers.

Difficile, malgré quelques longueurs, de ne pas être touché par cette jeune femme, ses mauvais choix, ses décisions remarquables aussi, le chagrin qui la rattrape, bref tout ce qui fait de Charlotte Impératrice une oeuvre puissante, intense, poignante, édifiante, par deux auteurs au sommet de leur art.