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vendredi 1 mai 2026

LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE (Matthieu Bonhomme)


Lucky Luke arrive dans un patelin enneigé et, au moment de franchir le seuil du saloon, évite de peu la collision avec un client qui s'en fait expulser. Il demande au barman où il peut trouver Jeremiah Johnson et on lui répond que c'est l'homme qui vient de se faire jeter dehors. Lucky Luke sort et rattrape Johnson qu'il convainc difficilement de l'écouter.


Revenu dans le bar, Lukcy Luke montre une photo à Johnson et lui explique avoir été engagé par Ronald Cramp pour retrouver l'enfant sur le cliché. Or Johnson l'aurait vu récemment au sein de la tribu des indiens Pieds-Bleus. Il accepte de l'y conduire après avoir marchandé quelques bouteilles d'alcool et un fusil.


Toute la région est sous la coupe de Cramp qui a fait fortune notamment grâce au commerce du bois et dont les bûcherons dévastent la forêt voisine, causant des tensions avec les indiens. Johnson et lucky Luke sont capturés par ces derniers qu'il faut convaincre du bien-fondé de la mission confiée au cowboy...


En 2016, pour célébrer le 70ème anniversaire de la création de Lucky Luke, Matthieu Bonhomme obtient le droit de réaliser un récit complet à l'idole de son enfance, Morris. Cela donnera L'Homme qui tua Lucky Luke, un succès critique et public. En 2021, entre deux tomes de Charlotte Impératrice, il récidive avec Wanted Lucky Luke. Avec un accueil aussi enthousiaste.


Et donc, cette année, il remet ça avec La Longue Marche de Lucky Luke dont il a laissé entendre qu'il s'agirait de son dernier opus consacré au poor lonesome cowboy. Espérons juste qu'il se ravisera... Car, encore une fois, c'est un carton. Et il est mérité car l'album est magistral, un beau one-shot de 75 pages qui fait honneur à Morris sans jamais chercher à le singer.


Les références de Bonhomme pour cette nouvelle histoire sont à trouver du côté de Les Dalton dans le blizzard, 32ème album de Morris sur un scénario de Goscinny, publié en 1963. Le décor enneigé, la présence des quatre frangins encore plus bêtes que méchants (dixit la célèbre chanson de Joe Dassin), tout renvoie à cette aventure.


Mais Bonhomme n'est pas auteur à se contenter de marcher dans les traces de ses mentors. Dans L'Homme qui tua Lucky Luke, il confrontait le héros à sa mortalité. Dans Wanted Lucky Luke, il l'observait au contact d'un trio de femmes. Et cette fois, il réfléchit à la paternité. A chaque fois, c'est une étude caractère, une analyse psychologique sous couvert de récit d'aventure.

Ce qui est assez troublant, c'est que parmi les autres albums hommage à la série est sorti il y a trois ans  Les Indomptés dans lequel Blutch mettait en scène Lucky Luke avec deux marmots dont il venait de livrer le père bandit à la justice. La comparaison s'arrête là car Blutch en tirait une comédie alerte tandis que Bonhomme part dans une autre direction.

L'enfant auquel il va avoir affaire est plutôt un adolescent recueilli, avec sa mère, par des indiens après que Ronald Cramp (respectivement oncle et beau-frère) les ait abandonnés en pensant s'en débarrasser pour hériter de la fortune de son défunt frère. Lucky Luke comprend alors qu'on l'a dupé et il décide de protéger le garçon en l'emmenant au Canada.

Le voyage (la longue marche du titre) est évidemment semé d'embûches et c'est toute la force de Bonhomme de varier les obstacles sans les rendre artificiels, sans décompresser sa narration. Surtout que ce périple se double d'une traque : Cramp a lancé aux trousses de Luke et du gamin les Dalton pour s'assurer de les faire taire à tout jamais.

Bonhomme s'était pourtant juré de ne pas toucher aux Dalton, pensant qu'il ne serait pas capable de les dessiner dans un style semi-réaliste comme le sien. Mais après avoir animé le gang de Joss Jamon dans Wanted Lucky Luke, c'est comme si quelque chose, de son propre aveu, s'était décoincé et il est parvenu à les modeler comme il le souhaitait.

Bonhomme n'a jamais voulu s'inscrire dans la veine parodique de Goscinny, mais plutôt revenir à la source, aux premiers albums de la série, quand Morris les écrivait et les dessinait. Lucky Luke y était alors un cowboy redresseur de torts plus taiseux, plus ombrageux, ses histoires étaient moins comiques (il lui arriva même de tuer).

Ici, la présence des Dalton conserve un côté comique mais on nous rappelle qu'ils sont aussi des malfrats, des méchants, et Lucky Luke se méfie d'eux car leur bêtise les rend imprévisibles et leur malfaisance est réelle. Ils ont été payés pour éliminer deux témoins gênants et ne reculeront pas devant cet objectif, surtout en tenant compte de la haine qu'ils portent à Lucky Luke.

Un autre élément à considérer, c'est Ronald Cramp. Le nom déjà renvoie de façon limpide à Donald Trump, au point qu'une réplique concernant le rachat ou l'annexion du Canada est une allusion directe au propos de l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Mais là aussi Bonhomme ne s'en contente pas et use d'une astuce particulièrement efficace en ne montrant jamais le visage de cette crapule, ce qui le rend encore plus inquiétant.

Mon seul bémol réside dans le propos écologiste qui sous-tend l'intrigue et que j'ai trouvé bien naïf. Autant la défense des amérindiens file une métaphore présente dans d'autres BD western humanistes (Blueberry, Comanche) et sonne juste, autant la volonté, louable au demeurant, de parler environnement et défense de la nature apparaît comme superflu ici (mais peut-être est-ce aussi parce que le discours écolo actuel m'irrite au plus haut point).

Visuellement, ai-je besoin de dire que ça envoie du bois ? Bonhomme est un immense dessinateur et il a fait de Lucky Luke sa créature. Au bout de trois albums bien fournis, il s'est approprié le personnage avec autorité et originalité, lui donnant un côté mystérieux et plus dur, sans sombrer dans le look spaghetti (retenu pour la navrante série Disney +).

Les paysages enneigés sont un autre motif d'éblouissement et Bonhomme rappelle à quel point il a toujours su les représenter (depuis Le Marquis d'Anaon). Cela créé un climat, au propre comme au figuré, assez envoûtant, magnifiquement rendu, avec une colorisation (produite par l'artiste) en tout point magnifique, reprenant des codes chromatiques de Morris mais en les nuançant habilement.

S'il devait effectivement en rester là, Matthieu Bonhomme aurait complété une trilogie qui ne peut que combler le fan de Lucky Luke. Comme lui, j'ai grandi avec l'homme qui tire plus vite que son ombre, j'ai même quasiment appris à lire en dévorant les albums de la série, et c'est le plus belle revisite dont je pouvais rêver. Mais quand même, j'espère, je croise les doigts, pour que Bonhomme revienne sur sa décision et nous gratifie un jour d'un quatrième tome (et d'un cinquième, etc.)...

lundi 17 novembre 2025

CHARLOTTE IMPERATRICE, TOME 1 à 4 (sur 4) (Fabien Nury / Matthieu Bonhomme)


TOME 1 : LA PRINCESSE ET L'ARCHIDUC 
(2018)

La Princesse Charlotte de Belgique est la fille du Roi Léopold 1er. A 16 ans, elle doit choisir celui qu'elle épousera entre le Roi Pierre V du Portugal et l'Archiduc Maximilien d'Autriche, frère de François-Joseph de Hasbourg. Contre toute attente, c'est le second qu'elle choisit et un mariage somptueux est organisé.


Mais François-Joseph méprise son frère cadet dont il n'apprécie pas les fréquentations, notamment avec Bombelles, un officier de l'armée avec qui il s'adonne à la débauche. Délaissée, Charlotte observe le conflit qui oppose les Hasbourg à Napoléon III et qui va pousser Maximilien a accepter une périlleuse mission pour sa famille : partir au Mexique pour en devenir l'Empereur avec le soutien de l'armée française pour mater la rébellion juariste...
 

TOME 2 : L'EMPIRE
(2020)

Maximilien et Charlotte partent donc pour le Mexique où il sont placés à la tête du pays par le Conseil Supérieur du gouvernement en place qui souhaite instaurer une monarchie pour remplacer le système fédéraliste défaillant. Maximilien est persuadé qu'il peut réussir et rêve d'un destin glorieux, éclipsant celui de son frère.


Plus réaliste, Charlotte constate la misère du peuple mexicain et notamment des indiens. Maximilien s'aliène le clergé, l'armée, les médias et la justice par ses réformes avant de visiter le pays - un prétexte pour retomber dans l'oisiveté et la décadence en compagnie de Bombelles. Charlotte prend alors les affaires en main, protégée par son aide de camp Félix Eloin, et devient une décideuse éclairée...


TOME 3 : ADIOS, CARLOTTA
(2023)

Pour diriger l'armée, la famille de Charlotte envoie au Mexique le colonel Alfred Van Der Smissen, dont le charme ne la laisse pas insensible. D'autant que Maximilien a contracté la siphyllis et qu'elle ne peut risquer de l'avoir à son tour sans ruiner ses chances d'avoir un enfant. Devenue trop populaire au goût de Bombelles, Charlotte est évincée au profit de son mari contre qui le clergé conspire.
 

La campagne militaire brutale menée par Van Der Smissen remobilise de plus belle les juaristes et Napoléon III décide alors de retirer ses troupes, condamnant de fait Charlotte et Maximilien. Elle décide alors de repartir en France plaider sa cause auprès de l'Empereur français, laissant derrière elle son époux à qui elle promet de faire vite...
 

TOME 1 : 60 ANS DE SOLITUDE
(2025)

Lâchée par Napoléon III qui refuse de revenir sur sa décision d'abandonner le Mexique, et enceinte de Van Der Smissen dont elle a fait son amant, Charlotte, accompagnée des ambassadeurs mexicains, le couple Almonte, demande une audition au Pape Pie IX. Désespérée, Charlotte effraie le Saint-Père qui la congédie.


Au même moment, Juarez reprend le contrôle de Mexico et fait fusiller Maximilien. Lorsqu'elle l'apprend, Charlotte s'effondre et perd le peu de raison qui lui reste. Elle s'enferme dans une chambre d'hôtel à Paris avec une servante, donne naissance à un fils. Son frère Philippe et Félix Eloin se charge de l'exfiltrer...

Il aura donc fallu 8 ans à Fabien Nury et Matthieu Bonhomme pour venir à bout de cette saga historique qui, si elle prend des libertés avec l'Histoire, retrace le destin tragique de Charlotte de Belgique. Ce genre de récit peut déplaire à ceux qui reprochent à la BD franco-belge d'exploiter trop souvent le passé pour alimenter ses publications, mais la singularité de cette intrigue, de son approche et l'ambition du résultat ne peuvent laisser indifférent.

Fabien Nury est un scénariste expérimenté mais qui, lorsqu'il donne des interviews, donne l'impression d'un homme en colère. Cela le motive à écrire sur des personnages que l'existence n'épargne pas et qui sont même volontiers des victimes d'un système qui les écrase, de circonstances qui les dépassent, d'un entourage qui les piège. Ce qui fait de Charlotte de Belgique une héroïne parfaite pour lui.

Le tome 1 l'introduit d'abord encore enfant alors que sa mère vient de trépasser et qu'elle refuse d'aller la voir sur son lit de mort. Mais déjà le poids des conventions s'impose et elle est obligée par son père à dire adieu à celle qui l'a mise au monde et la laisse seule dans un monde terrifiant, entourée par ses deux frères.

Puis, quelques années plus tard, à 16 ans, elle épouse Maximilien d'Autriche, bien que son frère Philippe, en enquêtant à son sujet, a découvert qu'il avait de mauvaises fréquentations. Maximilien est le cadet des Hasbourg, la puissante famille régente d'Autriche, et il est éclipsé par l'aura de son ainé, François-Joseph, qui s'emploie à le maîtriser en lui confiant des tâches subalternes.

En conflit ouvert avec Napoléon III, François-Joseph a toutefois un objectif commun avec la France : le Mexique. Ils désignent donc Maximilien pour s'en occuper avec l'assentiment des autorités locales qui veulent instituer une monarchie pour pallier à la défaillance du système fédéral et surtout mater la révolte menée par Benito Juarez, unifiant les peuples mexicain et indien contre les élites.

Dans le deuxième tome, Charlotte et Maximilien débarquent donc dans ce pays corrompu où la misère accable la société au profit du clergé, de la justice et des médias, vivant dans l'opulence. Le couple doit composer avec une armée française uniquement motivée par la solde. Mais Maximilien s'aliène les puissants avant de déserter son trône pour profiter des charmes de la province. Charlotte est de fait en première ligne et s'avère être une décideuse éclairée.

Troisième acte où sa popularité joue contre elle : non seulement les autorités n'apprécient pas d'être aux ordres d'une femme, mais surtout Maximilien, prévenu, revient prendre les commandes. A partir de là, entre le désengagement napoléonien, les mauvaises décisions du cadet des Hasbourg, la mobilisation juariste, la situation devient critique. 

Dernier chapitre : Charlotte repart en France essayer de faire changer d'avis Napoléon III puis solliciter l'aide du Pape. Mais la jeune femme, en proie à un délire de persécution, enceinte, mal conseillée, sombre lorsqu'elle apprend la mort de Maximilien, fusillé par Juarez. Elle finit sa vie seule, à l'écart du monde, mais survivant à tous ceux qu'elle avait croisés avant de périr dans l'oubli.

Il y a un vrai souffle dans l'écriture de Nury qui embrasse la reconstitution d'époque moins pour lui être absolument fidèle que pour souligner l'aspect pathétique du sort qui va s'acharner sur son héroïne. Pourtant, malgré les épreuves, il ne peut s'empêcher de saluer son panache, son avant-gardisme, son sens de la justice sociale, de ressentir de la compassion pour ses amours malheureuses.

S'il brosse donc un portrait tendre de Charlotte, en revanche l'auteur n'épargne aucun des hommes qui tournent autour d'elle comme des satellites. Félix Eloin est celui qui est le moins accablé par Nury, même si ses scrupules à un moment le perdront. Philippe de Belgique est également dépeint comme un frère attentionné.

Par contre, qu'il s'agisse de Maximilien, de Bombelles ou de Van Der Smissen, la charge est implacable. On a là un trio de bètise, de cynisme et de violence qui évince, méprise et abuse de Charlotte. Il est indéniable, que, malgré les licences littéraires de l'auteur,  ces individus ont précipité la jeune femme dans une détresse morale à l'origine de son déclin. Mais cela aura sans doute gagné à être traité avec plus de subtilité.

Le projet était initialement une trilogie mais a nécessité un tome supplémentaire parce que Matthieu Bonhomme s'est laissé déborder par le plaisir qu'il avait à illustrer cette fresque romanesque et cruelle. C'est néanmoins un signe de confiance en son partenaire de la part de Nury qui a dû lui laisser beaucoup de liberté pour mettre son script en images.

Si vous ajoutez à cela que, entre les tomes 2 et 3, trois ans se sont écoulés parce que Bonhomme s'est offert une respiration en écrivant et dessinant Wanted Lucky Luke (son deuxième one-shot consacré au poor lonesome cowboy), on comprend aisément pourquoi il a fallu 8 ans pour compléter cette mini-série. Toutefois, ramenez au nombre croissant de planches à chaque volume, c'est un rythme tout à fait convenable.

Bonhomme est certainement aujourd'hui le meilleur dessinateur français : formé au contact du grand Christian Rossi, fan de Morris, il a su agréger ces deux influences pour produire un dessin fouillé et une narration graphique virtuose. Il donne la pleine mesure de son talent dans ces quatre tomes où jamais il ne fléchit.

Qu'il s'agisse de représenter les cours fastueuses d'Europe ou le Mexique écrasé de chaleur, sa virtuosité pour ce genre d'environnements est impressionnante. Il est aussi incroyablement fort pour camper des personnages auxquels il donne vie sur ses pages avec expressivité, documentant ses images avec un soin méthodique, donnant corps à des scènes fournies en figuration.

Sa passion pour le western trouve une sorte de place insolite quand il s'agit d'animer les chapitres mexicains, avec notamment toute l'action qui se déroule hors des palais. Une scène dans le tome 2 où le convoi impérial traverse la sierra jusqu'à arriver de nuit dans un village éclairé par des flambeaux, sans qu'on sache s'il s'agit d'une embuscade ou d'une célébration, en est le meilleur exemple.

Bonhomme rend le moindre personnage mémorable : Maximilien et sa sottise grandiloquente, Bombelles et le vice dans son regard, Van Der Smissen et son charme ténébreux, Félix Eloin et sa bonté naturelle, la Comtesse de Zichy et ses airs conspirateurs, et surtout Charlotte, mélange étonnant de douceur candide et de détermination avant la descente aux enfers.

Difficile, malgré quelques longueurs, de ne pas être touché par cette jeune femme, ses mauvais choix, ses décisions remarquables aussi, le chagrin qui la rattrape, bref tout ce qui fait de Charlotte Impératrice une oeuvre puissante, intense, poignante, édifiante, par deux auteurs au sommet de leur art.

dimanche 2 novembre 2025

LES AVENTURES DE SPIROU ET FANTASIO : LE TRESOR DE SAN INFERNO (Lewis Trondheim / Fabrice Tarrin)


Spirou, l'écureuil Spip, le Marsupilami et Fantasio roulent à vive allure dans une jeep en direction du village sud-américain de San Inferno. Spirou aimerait savoir quel reportage compte y faire Fantasio mais celui-ci est sur ses gardes car il craint que Seccotine ne le devance. C'est alors qu'il freine brutalement : Seccotine est en panne et leur demande s'ils peuvent la dépanner. Fantasio redémarre sans la secourir avant de faire demi-tour car le Marsupilami a attrapé la valise de la jeune femme.


Seccotine a découvert où Fantasio et Spirou se rendaient en récupérant la feuille sur laquelle il avait nerveusement écrit sa destination, mais elle ignore elle aussi ce qui se trouve de si rare à San Inferno. Ils sont reçus par Sofia qui vit dans ce patelin troglodyte au milieu de nulle part et, après avoir montré leur logement de fortune aux visiteurs, les entraîne dans une grotte avec un ossuaire. Là se trouve le squelette de ce qui semble une créature extraterrestre !


Mais la venue de ces journalistes et cette découverte déplaît au frère de Sofia, Rodrigo, qui ne tarde pas à voler le squelette pour le détruire. Toutefois il reste le médaillon qu'il portait. Sofia, quant à elle, demande à Spirou s'il pourrait débloquer l'accès des catacombes de l'ossuaire dont un niveau est inaccessible depuis un éboulement. Le groom va y faire une nouvelle découverte encore plus sensationnelle que celle du squelette...
 

Depuis plusieurs années maintenant, Dupuis fait n'importe quoi avec Spirou et Fantasio. La série régulière passée dans les mains de Fabien Vehlmann et Yoann n'a pas rencontré le succès espéré et les deux auteurs ont préféré développer un spin-off, SuperGroom (3 tomes), réinventant Spirou en super-héros façon the Rocketeer.


En parallèle, l'éditeur a multiplié les spin-off, dont celui consacré à la jeunesse du comte de Champignac, puis à Zorglub, puis passé commande de one-shots de Spirou vu par... situés hors continuité (15 tomes). Conséquence : la série régulière a cessé de paraître pour muer en Les Aventures de Spirou et Fantasio : Classique, dont l'objectif est de séduire les nostalgiques de l'âge d'or (en particulier le run de Franquin).


Dans cette dernière collection, on compte trois tomes  : Spirou chez les soviets ; La Baie des cochons ; et depuis Septembre dernier Le Trésor de San Inferno. Un quatrième est déjà en production (Opération Lune). Je n'en avais lu aucun mais celui-ci m'a fait de l'oeil pour son équipe artistique et ses références (La Corne du Rhinocéros entre autres).

Lewis Trondheim est aux commandes du scénario et s'est amusé comme il le fait souvent à écrire un pur exercice de style, imitant ce que Franquin avec ou sans Greg auraient pu imaginer pour une histoire de Spirou et Fantasio située à l'étranger, plus exactement en Amérique du Sud (mais pas en Palombie). Il entraîne donc les deux héros, mais aussi Spip l'écureuil et le Marsupilami à San Inferno.

En route ils sont rejoints par Seccotine. La rivale de Fantasio, dont Franquin reconnaissait qu'il ne savait jamais quoi en faire (mais qui fut le seul personnage féminin majeur de la série), est ici parfaitement exploitée, ce n'est pas un un élément surnuméraire, ni une demoiselle en détresse, elle complète l'intrigue de façon très efficace.

Le trésor de San Inferno n'est pas comme on peut le croire le squelette extraterrestre qui est dans l'ossuaire souterrain du village. Trondheim s'en sert comme d'une fausse piste pour plonger ses héros dans une seconde partie de l'album où Spirou, Fantasio et Rodrigo sont piégés dans les catacombes tandis que Seccotine cherche à les sauver, sans pouvoir compter sur le Marsupilami, piqué par un scorpion.

Le rythme alerte de la narration ne laisse aucun répit au lecteur tout en ménageant des interactions pleines de pep's entre les protagonistes et le fin mot de l'histoire est très malin, traitant de la misère d'un bled perdu que la femme la plus entreprenante de l'endroit cherche à rendre plus attractif pour améliorer les conditions de vie des habitants. Quitte, pour cela, à inventer de gros mensonges...

Fabrice Tarrin, qui avait déjà dessiné Spirou chez les soviets (et dessinera le prochain, Opération Lune), est un excellent artiste, très marqué par la lecture du run de Franquin. Pourtant, s'il marche dans les pas du Maître, il ne cherche jamais à le singer. Il réussit à reproduire son sens du mouvement avec un découpage rigoureux et des enchaînements très fluides.

Il n'a aucun mal à dessiner les personnages qui nous sont familiers et on se réjouit de relire des planches où on renoue avec Spirou, Fantasio, Seccotine, le Marsu (seul bémol : Spip est totalement négligé dans cet album, mais il faut dire que le Marsu est un voleur de scènes redoutable) comme on les aime, magnifiquement campés, et encrés au pinceau avec dextérité.

Tarrin s'occupe aussi de la mise en couleurs en s'attachant à la fois à varier les ambiances tout en restant lisible en toutes circonstances. Les décors, souvent souterrains, éclairés faiblement, sont suffisamment impressionnants et le village de San Inferno avec des logements troglodytes est impeccablement rendu. C'est vraiment de la belle ouvrage, certes classique, mais que je préfère à d'autres interprétations (comme celles de Olvier Schwartz ou Frank Le Gall).

J'ai toujours eu un grand attachement à Spirou et Fantasio et bien entendu je tiens le run de Franquin en haute estime (tout comme celui de Tome et Janry). Si je déplore que Dupuis ait dispersé aux quatre vents cet univers, je sais gré à l'éditeur de se reprendre avec cette aventure "classique" qui, si elle ne fait plus bouger les lignes, respecte les personnages et le lecteur.

mercredi 17 juillet 2024

MOU (Benoît Feroumont)


Charles est livreur de pizzas, il est fils unique et célibataire - ce qui fait le désespoir de sa mère dont les amies estiment qu'il est trop mou. Un soir, après avoir été percuté en vélo par un chauffard, il s'arrête chez un client qui se plaint du service avec virulence et le prévient qu'il va lui infliger une mauvaise évaluation.


Accablé, Charles traîne son vélo abîmé sous la pluie quand il remarque sur la vitrine d'un bar une annonce. Il entre et postule à la place de serveur, mais la barmaid et patronne de l'établissement lui fait remarquer que seules les femmes viennent ou travaillent là. Toutefois, Jasmine le prend en pitié et lui permet de s'installer pour boire un verre.


C'est là que Paola, une habituée, entre à son tour et remarque aussitôt la présence du jeune homme. Jasmine ironise en disant que c'est tout à fait le style de garçon qu'elle apprécie, un sympathique loser. Paola s'installe à la table de Charles et engage le conversation. Charles, d'abord surpris, se détend grâce aux efforts déployés par cette charmante jeune femme.
 

Paola entraîne Charles chez elle et il remarque sur une table de travail des éprouvettes : elle est chimiste pour l'E.S.A. (l'Agence Spatiale Européenne). Puis ils passent au lit et font l'amour, mais Charles est trop excité et, gêné, s'endort aussitôt après. Lorsque Paola s'est assoupie, il file discrètement, non sans s'être désaltéré avec une boisson au goût écoeurant dans le frigo. Il n'aurait pas dû car le lendemain, une surprise de taille l'attend qui va bouleverser à tout jamais son existence...
 

Tout d'abord, je sais que ces derniers temps les critiques de comics ont disparu de ce blog. La raison en est simple : les achats que j'ai faits en la matière ne sont pas des sorties récentes et je n'ai encore rien lu (à part des romans - je sais que j'avais prévu rédiger des critiques de romans en démarrant ce blog, mais je ne trouve jamais le temps ou l'inspiration).


Ajoutez à ça une certaine lassitude concernant les récits super-héroïques, ou plus exactement une déception globale. J'ignore si c'est passager ou si ça va durer, seul l'avenir nous le dira. Mais bref, je n'avais rien à écrire sur les comics. Et donc le seul illustré que j'ai lu, c'est celui dont je vais vous parler à présent : Mou, de Benoît Feroumont, publié par Dupuis.


Feroumont est un auteur avec plusieurs casquettes : il a d'abord travaillé dans le domaine de l'animation graphique avant de se consacrer à la BD. Ses débuts n'ont pas été couronnés de succès, avec les deux tomes de Wondertown (écrits par Fabien Vehlmann). Puis dans les pages du magazine de Spirou, il a créé sa propre série, Le Royaume, qui est devenu un titre de plus en plus apprécié.

En parallèle, Feroumont s'est créé un double, Gracy Grimp, pseudonyme sous lequel il poste sur les réseaux sociaux des dessins plus érotiques, qui ont fini par lui inspirer un récit complet, Gisèle et Béatrice, récemment réédité avec des bonus. C'est dans ce registre-là qu'on le retrouve aujourd'hui avec Mou.

On y suit donc Charles, un jeune homme timide et malchanceux, qui rencontre Paola, une jolie chimiste, avec laquelle il passe une nuit avant de se carapater. Mais avant de quitter l'appartement de cette dernière, il avale une boisson dans son frigo, au goût affreux. Il n'aurait pas dû ! Le lendemain, il se réveille, changé en une espèce de mollusque bleu, s'exprimant par borborygmes, et surtout incapable de recouvrer son apparence humaine, vite chassé de chez lui par sa mère, obligé de fuir par les canalisations !

Contrairement à Gisèle et Béatrice qui développait une situation en quasi huis clos, la mésaventure de Charles va le conduire en plusieurs endroits, à la rencontre de plusieurs personnes. Car s'il ne ressemble plus à grand-chose désormais, il va découvrir que son état lui permet de combler bien des désirs, y compris les siens, comme jamais il n'aurait pu le faire avant sa métamorphose.

Feroumont multiplie les situations à la fois drôles, bizarres, érotiques, mais aussi intenses, dramatiques, avec une imagination débridée. Il est absolument impossible de prévoir ce qui va se passer, le lecteur est constamment surpris par ce que l'auteur fait de son héros mou. Et comment il tord le cou à ce qualificatif péjoratif.

Car Charles qui était pointé du doigt pour sa mollesse était surtout un grand timide, insécure. Devenu un poulpe bleu, cette même mollesse devient un atout insoupçonné, que les femmes en particulier exploitent pour leur plaisir sexuel, leur besoin de tendresse, leurs fantasmes divers. Parfois, cela déplaît quand même à Charles, comme quand il tombe entre les mains d'une dominatrice qui veut l'encager. Mais le plus souvent, le récit est une ode à l'hédonisme et à la différence, au plaisir et à la déviance, à l'acceptation et à la tolérance.

On reconnaît bien là le ton si personnel de Feroumont qui adore croquer avec tendresse, bienveillance mais aussi malice les outsiders (dans Le Royaume, son héroïne était une jolie tenancière, maîtresse du régent de sa province, mais surtout farouchement attachée à son indépendance). C'est une BD feel good, marrante, inventive, qui progresse crescendo et s'achève de façon... Sidérale !

Le dessin de l'artiste déjoue aussi les attentes : il n'appartient pas à la tradition des "gros nez" de la bande dessinée franco-belge, et on voit que Feroumont s'est formé dans le dessin d'animation. Ses personnages sont très expressifs, ses décors dépouillés, son découpage vise l'efficacité, le rythme est infernal.

Comme il s'entraînait à le faire en tant que Gracy Grimp, les filles qui peuplent le récit sont toutes jolies à croquer mais surtout très variées dans leur physionomie, leur look. C'est un régal car justement la BD franco-belge a longtemps cantonné les femmes à des rôles de faire-valoir, au physique avantageux mais indistinct, sans grande personnalité. Lire un album de Feroumont compense des décennies de paresse créative en la matière.

Quant à son "poulpe de l'amour", si le dessinateur a simplifié au possible son aspect initial, il se déchaîne ensuite pour montrer ses capacités. Son apparence monstrueuse, difforme, devient vite attachante, étonnamment sympathique, rigolote sans être bêtement grotesque. On peut trouver dérangeant, perturbant qu'une telle créature fasse ce qu'elle fasse, soit utilisée comme elle l'est, mais l'écriture narrative et graphique se dispense de tout jugement et invite le lecteur par-là même à ne pas s'arrêter au plan visuel pour épouser pleinement un propos compatissant et positif.

L'album compte une centaine de pages, et j'aurai apprécié que Dupuis l'agrémente de quelques bonus, comme les croquis préparatoires de l'artiste, voire de quelques annotations (Feroumont a quand même débuté le projet durant la pandémie et le confinement, ce qui signifie une maturation assez longue et donc des coulisses abondantes).

Mais en l'état, c'est une chouette BD, qui ravira les fans de l'auteur, et fera découvrir à ceux qui ne le connaissent pas (ou peu) une autre facette des singulier talent pour des histoires atypiques et jubilatoires.