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vendredi 31 octobre 2025

BARBARELLA (Roger Vadim, 1968)

La magnifique affiche peinte par l'immense Robert McGinnis.

Dans un lointain futur, l'aventurière de l'espace Barbarella est chargée par le président de la Terre de retrouver le savant Duran Duran qui se trouverait dans le système planétaire de Tau Céti. Duran Duran a inventé une arme, le rayon positronique, qui pourrait menacer l'ordre galactique par sa puissance. Barbarella se met en route à bord de son astronef qui est pris dans un orage magnétique et se crashe sur la 16ème planète de Tau Céti. Elle est capturée par des enfants qui l'emmènent dans l'épave d'un vaisseau spatial où ils la torturent avec des poupées mécaniques aux dents acérées comme des rasoirs.
 

Barbarella est heureusement sauvée par Mark Hand, qui patrouille sur les terres givrées de ce monde pour arrêter des enfants psychopathes. Lorsqu'elle évoque Duran Duran, il lui répond qu'il doit se trouver dans la cité de Sogo et accepte de l'y emmener une fois que l'astronef de la jeune femme sera réparé. Pour le remercier, elle accède à sa demande de faire l'amour avec lui, même si elle ne connaît plus le rapport physique puisque sur Terre on atteint désormais le plaisir charnel par la consommation de pilules.


Son engin remis en état de fonctionnement, Barbarella s'envole mais perd à nouveau le contrôle de son astronef et se crashe dans un labyrinthe souterrain où sont reclus les parias bannis de Sogo. Elle y fait la connaissance de Pygar, un ange aveugle qui a perdu la volonté de voler et qui lui présente le Professeur Ping. Celui-ci pense être en mesure de retaper l'astronef pendant que Barbarella couche avec Pygar et lui redonne l'envie de voler. Ensemble ils se rendent à Sogo où mille dangers les attendent...


Barbarella a été l'objet de vives critiques en France à sa sortie et de moqueries par la suite pour son esthétique kitsch. Aujourd'hui pourtant il est devenu un film culte, surtout en Angleterre et aux Etats-Unis au point qu'un remake va voir le jour avec dans le rôle titre Sydney Sweeney et certainement Edgar Wright à la réalisation.


Pour ma part, c'est en le voyant que je suis tombé littéralement et définitivement amoureux de Jane Fonda qui, je le répète, est la plus belle femme du monde de tous temps. En 1968, la fille de Henry et la soeur de Peter n'est pas encore une star mais elle s'est faite remarquer ici et là, et notamment en France dans Les Félins (René Clément, 1964).


Un an plus tard, en 1965, elle épouse Roger Vadim qui va en faire sa nouvelle muse (après Brigitte Bardot et Catherine Deneuve) et la diriger dans quatre longs métrages. Barbarella sera leur dernier effort commun et ils divorceront en 1973 après que Vadim ait un peu trop abusé des parties fines auxquelles il faisait participer sa femme.


Vadim est considéré comme un cinéaste scandaleux depuis Et Dieu créa la femme et il entretient cette réputation sulfureuse dans sa filmographie. Quand le producteur italien Dino de Laurentiis le contacte pour adapter la bande dessinée de Jean-Claude Forest, Barbarella, il mise donc là-dessus bien qu'il veuille que le résultat soit visible par toute la famille.

La même année, de Laurentiis a mis en boîte Danger : Diabolik ! et une partie de l'équipe du film de Mario Bava oeuvrera à la réalisation de Barbarella. Mais ici, Forest est investi en qualité de consultant et a donc son mot à dire sur la production. Comme il avait dessiné son héroïne en pensant à Brigitte Bardot, le projet lui est soumis mais elle refuse.

De Laurentiis pense alors à Sophia Loren, sans succès. Puis à Virna Lisi (qu'il avait déjà envisagé pour Danger : Diabolik !), en vain. Naturellement, Vadim propose Jane Fonda qui se montre aussi réticente, à cause de l'érotisme de la BD et de sa maîtrise du français. Mais elle sera Barbarella et le film sera une ode à sa beauté mais aussi à l'intelligence de son interprétation.

Le script initial est signé Terry Southern, à qui l'on doit celui de Dr. Folamour (Stanley Kubrick, 1964). Toutefois, il sera considérablement remanié et la légende veut que pas moins de quatorze scénaristes se soient employés à en rédiger la version finale. Le résultat aurait pu virer au grand n'importe quoi, et pourtant il tient étonnamment bien debout.

Barbarella au cinéma, c'est une comédie d'aventures fantastique tout à fait irrésistible et entraînante. Le rythme, qui n'a pas toujours été le point fort du cinéma de Vadim, est alerte, les péripéties se succèdent sans temps mort et, avec le recul, visuellement, l'ensemble a vieilli, notamment pour les effets spéciaux, il s'en dégage un charme absolu.

Comme pour Danger : Diabolik !, Barbarella est le fruit de son époque : on nage en plein psychédélisme et la libération des moeurs transpire par tous les pores de cette histoire. Les néo-féministes d'aujourd'hui trouveraient certainement cela affreusement machiste avec cette manie de dénuder sans cesse notre héroïne par tous les moyens possibles et imaginables, y compris les plus sadiques, mais le film a une sorte de candeur rafraîchissante.

Jane Fonda l'a très bien résumé : elle a joué le personnage comme une jeune femme innocente et libérée à la fois. Ce n'est pas une fille facile, elle est issue d'une civilisation où les rapports physiques a été remplacé par une consommation de pilules déclenchant un plaisir factice et son apprentissage passe par l'expérience sexuelle originelle. Si elle fait l'amour, c'est parce qu'elle le teste d'abord et l'apprécie tellement ensuite qu'elle le fait essayer à ses autres partenaires.

Le sexe est donc vue comme une libération, une émancipation. Mieux : comme un moyen de réveiller la volonté, comme dans le cas de Pygar, l'ange aveugle et désenchanté qui a renoncé à voler. L'intrigue joue énormément, mais sans perversité, sur cette idée, avec la ville de Sogo (c'est-à-dire la contraction sibylline de Sodome et Gomorrhe), la machine excessive, la chambre des fantasmes, etc.

Barbarella traverse ces endroits comme autant de rites initiatiques et surtout elle y évolue avec innocence là où les habitants de Sogo se sont abandonnés à une sorte de langueur désabusée face au plaisir. Sogo est bâtie sur la Matmos, une source d'énergie de forme liquide qui est alimentée par les pensées maléfiques. Barbarella, créature pure, est la seule à lui résister et même, in fine, à le faire se retourner contre l'esprit le plus mauvais, le plus corrompu de Sogo.

Au cours de son aventure mouvementée, Barbarella progresse par rencontres : d'abord avec Mark Hand, qui lui fait donc découvrir l'amour physique, puis Pygar, l'ange aveugle, puis le Professeur Ping, puis le concierge alias Duran Duran (dont le nom a inspiré le groupe pop des 80's), puis Dildano le rebelle, et enfin la Reine Noire.

Chacun a sa manière instruit Barbarella qui, en retour, les libère, leur permet de recouvrer leur liberté, même si quelques-uns périront lors de la révolte des bannis du labyrinthe contre Sogo. Le film est souvent drôle parce que, c'est vrai, un peu ridicule, grotesque, daté, mais aussi parce qu'il est vraiment divertissant, épique, bondissant, sensuel. J'insiste là-dessus parce que c'est ce qui emporte l'adhésion du spectateur.

Il sera intéressant de voir ce que donnera son remake, à quel point il se détachera du film de 68, s'il bénéficiera de plus de moyens (ce qui paraît assuré) tout en conservant cette fraîcheur, cet aspect rigolo, qui est l'essence de la BD de Forest. Il faudra aussi qu'il ait une esthétique rétro car rien ne serait pire que de vouloir l'actualiser, le moderniser, surtout pour tendre vers une Barbarella woke et donc fade. Sydney Sweeney et Edgar Wright peuvent réussir ça.

Mais en attendant, Barbarella restera toujours Jane Fonda, absolument magnifique et tellement formidable dans ce délicat exercice de comédie (elle joue très premier degré et c'est parfait). Les seconds rôles sont épatants, on sent que les comédiens se sont amusés : Ugo Tognazzi est notamment impayable, John Phillip Law est superbe, Marcel Marceau touchant, Milo O'Shea campe un Duran Duran grandiloquent à souhait, David Hemmings est hilarant en révolutionnaire maladroit, et Anita Pallenberg (la fiancée du Rolling Stones Brian Jones) est superbe en Reine Noire.

Il faut encore mentionner les costumes inspirés par Paco Rabane, alors grand chantre de la mode futuriste, et conçus par Jacques Fonteray et Sartoria Faroni. Et on n'oubliera jamais l'intérieur de l'astronef de Barbarella, avec sa moquette mordorée et ses reproductions murales de Seurat : voir Jane Fonda flotter et se déshabiller jusqu'à être complètement nue (mais subtilement préservée par les crédits qui s'affichent) est un spectacle absolument divin lors du générique.

Fantasmatique et vintage, Barbarella est un temple à la gloire de Jane Fonda. Rien que pour ça, merci Roger Vadim.

jeudi 30 octobre 2025

DANGER : DIABOLIK ! (Mario Bava, 1968)


L'inspecteur de police Ginko supervise le transport de 10 M $ depuis une banque. Pour empêcher le voleur Diabolik de mettre la main sur ce pactole, il a imaginé une ruse : un fourgon achemine non pas la somme mais du papier tandis que le véritable butin est véhiculé dans une Rolls Royce où l'inspecteur et ses hommes se trouvent. Pourtant, alors qu'ils passent par les docks, ils sont piégés par Diabolik qui les attire hors de la voiture pour mieux s'emparer de celle-ci. Il rejoint ensuite avec sa complice et amante Eva Kant sa base souterraine où ils font l'amour sur un lit recouvert de billets de banque.


Le ministre de l'intérieur donne une conférence de presse au sujet de cette opération mais Diabolik et Eva, se faisant passer pour des journalistes, le ridiculise en libérant un gaz hilarant. Ginko obtient alors carte blanche pour arrêter le voleur et commence par s'attaquer aux affaires de la pègre dirigée par Ralph Valmont. Ce dernier négocie sa tranquillité contre la promesse de lui livrer Diabolik. A ce moment-là, le voleur regarde un reportage sur le célèbre collier d'émeraudes Aksand et entreprend de le dérober pour l'offrir à Eva à l'occasion de son anniversaire.
  

Malgré le dispositif de sécurité mis en place par Ginko, qui espère que la publicité faite autour de ce bijou va attirer Diabolik dans un guêpier, le criminel réussit à s'emparer du collier et à s'enfuir une nouvelle fois. Mais, alors qu'elle effectuait des repérages pour ce braquage, Eva a été identifiée et elle est enlevée peu après par les hommes de Valmont, qui dispose alors d'un moyen de pression sur Diabolik. Celui-ci accepte de payer une rançon exorbitante et de restituer les émeraudes contre sa compagne...
 

C'est en lisant un article sur la réédition en 4K UHD de Danger : Diabolik ! que j'ai eu envie de découvrir ce film culte adapté du fumetti créé par les soeurs Angela et Luciana Giussani dans les années 60. Il est sorti un an après On ne vit que deux fois, le pire James Bond de l'ère Sean Connery, et c'est tout sauf un hasard...
  

Le producteur Dino de Laurentiis espère depuis un moment monter une franchise aussi rentable que les longs métrages tirés des romans de Ian Fleming et il jette son dévolu sur la bande dessinée des soeurs Giussani. Il veut en faire un divertissement familial alors que Diabolik avait maille à partir avec la censure.


Nous sommes alors en 1965 et de Laurentiis engage le réalisateur anglais Seth Holt pour diriger le projet en compagnie d'une horde de scénaristes (une véritable writer's room avant l'heure). Holt a des idées ambitieuses pour le casting : il veut Jean Sorel ou Alain Delon pour incarner Diabolik et Elsa Martinelli ou Virna Lisi pour jouer Eva Kant. Pour leur adversaire, il désire George Raft.


Mais de Laurentiis, bien qu'immensément riche, est une vrai pince et tous ces noms sont trop chers. Le projet piétine, et le producteur vire Holt et presque tous les scénaristes qui planchaient avec lui sur l'adaptation. A la place il fait appel à Mario Bava, réputé pour son respect des budgets et son formalisme inventif. Le cinéaste embarque avec lui de nouveaux auteurs.

Toutefois Bava va lui aussi se heurter à de Laurentiis car il envisage Diabolik comme une adaptation fidèle aux fumetti originel, un film noir, sexy, sans happy end (le criminel meurt à la fin). L'opposé de ce que souhaite le producteur qui veut lancer une franchise de plusieurs longs métrages pour un public familial.

Bava obtient gain de cause pour recruter John Phillip Law dans le rôle principal - et pour cause l'acteur vient de tourner dans Barbarella de Roger Vadim, produit par... De Laurentiis. Pour Eva Kant, il jette son dévolu sur Catherine Deneuve et lui fait passer des essais avec Law. Mais l'absence d'alchimie entre eux le navre et la française est éjectée. Bava pense alors à Marilu Tolo, avant de Laurentiis n'impose Marisa Mell.

Le budget est de 200 millions de lires, ce qui paraît énorme mais qui équivaut à 3 M d'Euros, ce qui est donc très modeste. Pourtant Bava n'en dépensera qu'un sixième et Laurentiis proposera au réalisateur de tourner une suite avec l'argent non dépensé. Sauf que le tournage et le montage vont très mal se passer, Bava et de Laurentiis achèvent la production fâchés.

Le résultat est pourtant loin d'être inintéressant. L'intrigue est conçue comme une succession d'épisodes dans une série de BD, avec plusieurs casses audacieux commis par Diabolik et les efforts de la pègre et de police pour le coincer, jusqu'à un final délirant. Ce n'est effectivement pas aussi sombre qu'espéré par Bava, mais comme film d'aventures, ce n'est pas si mal.

Là où ça pèche vraiment, c'est au sujet de la caractérisation. Dans les fumetti, Diabolik est un véritable criminel, violent, sadique, et qui inspirera des copies encore plus outrancières (comme Kriminal). Dans le film, il tue quelques flics, mais au fond ce n'est pas un mauvais bougre, il s'amuse même à libérer du gaz hilarant pour humilier le ministre de l'intérieur quand il annonce le rétablissement de la peine de mort pour dissuader d'éventuels admirateurs de Diabolik.

Ce dernier commet ses braquages essentiellement pour le défi que cela représente et pour faire plaisir à Eva Kant, qui paraît autant aimer son compagnon pour son charme que pour ce qu'il lui offre. Toute la dimension criminelle et violente de Diabolik a été supprimée pour ne pas choquer, comme dans les comics des soeurs Giussani qui avaient rendu leur anti-héros moins agressif pour ne pas être censuré.

C'est dommage, mais toutefois on obtient un divertissement plaisant, bien rythmé, et surtout formidablement filmé. Evidemment, les effets spéciaux provoquent des ricanements, ça a terriblement mal vieilli (peut-être encore plus mal que pour Barbarella), et les poses de Diabolik font penser à OSS 117 version Jean Dujardin, avec un maquillage qui plus est gratiné.

Mais Bava a un talent visuel indéniable et qui a inspiré beaucoup de ses successeurs (comme Dario Argento). Ses angles de vue privilégient plongées et contre-plongées agressives, les couleurs pètent, et la musique de Ennio Morricone participe aussi de ce look space age, avec des décors très design.

Pour cela, Danger : Diabolik ! surpasse, avec des bouts de ficelle, l'esthétique James Bond, pourtant plus généreusement financée, avec des fulgurances graphiques plus radicales, poussant l'art de la vignette psychédélique jusqu'à la limite de l'expérimental. Ici, tout est too much, plus sexuel, plus arty, plus pop, plus cuir, plus bizarre, et on peut rêver jusqu'où Bava aurait pu aller en ayant les mains libres.

Le casting est à l'image de ce génie foutraque. John Phillip Law et Marisa Mell ne sont pas ici dirigés comme des acteurs (lui affiche un registre limité, et elle sait à peine jouer), mais comme des icones. Ce qui importe, c'est la ressemblance, quasi fétichiste, avec les personnages de la BD, et c'est bluffant. Evidemment, avec Delon et Deneuve, ç'aurait été encore plus spectaculaire, mais c'est déjà bien.

La présence de Michel Piccoli en flic à la fois obsédé et admiratif (il admet que, lorsque Diabolik est retrouvé - apparemment - mort, il regrette qu'il n'ait pas eu droit à une fin plus glorieuse) suffit à rendre le film encore plus décalé. Tout comme le fait d'avoir Adolfo Celi (le méchant de Opération Tonnerre, un autre James Bond) dans la peau de Valmont.

Danger : Diabolik ! n'est donc pas complètement abouti, c'est un mix bancal entre le rêve de de Laurentiis (qui verra son projet de franchise tombé à l'eau puisque le film remboursera à peine son budget) et le cauchemar de Bava. Mais c'est une vraie pépite 60's, qui a d'ailleurs eu droit à une version plus récente (en 2022 et sa suite en 2023).

samedi 18 octobre 2025

QUE VIENNE LA NUIT (Otto Preminger, 1967)


1946. Henry Warren est un ambitieux prometteur immobilier qui est marié à Julie Ann, une riche héritière, dont les terres ont servi à l'implantation d'un parc immobilier, Riverside. Les premiers bâtiments sont sur le point d'y être construits, mais un obstacle empêche la complétion du projet. En effet, deux parcelles doivent être rachetées : l'une appartient à un fermier noir, Reeve Scott, qui veille sur sa mère malade, Rose, qui fut la nourrice de Julie Ann ; et l'autre est à Rad McDowell, le cousin de Henry, revenu de la guerre auprès de sa femme Lou et leurs quatre enfants.


Rad est intéressé pour céder son terrain car il aimerait refaire sa vie ailleurs avec sa famille, mais Lou est plus réticente à quitter ce qu'ils ont mis des années à bâtir. Quant à Reeve, sa mère lui a fait promettre de ne jamais vendre leur parcelle où ils ont toujours vécu et que les parents de Julie Ann leur ont donnés pour services rendus. Henry convainc Julie Ann d'aller parler à Rose pour tenter de la convaincre et celle-ci accepte. Mais sa visite et ses arguments contrarient tant la vieille femme qu'elle fait un malaise. Le soir même, elle rend l'âme dans les bras de son fils en lui faisant rappeler son serment.


A l'enterrement, Reeve interdit à Julie Ann et Henry d'assister à la cérémonie religieuse. Vexée, Julie Ann décide de se venger en servant les affaires de Henry et parle au juge Vernon Purcell, un raciste qui n'hésitera pas à contourner la loi pour donner raison à la jeune femme et son mari. Cependant, Vivian Turlow, une amie des Scott, fouille dans les registres de la vill et y trouve la preuve que Reeve a bien enregistré légalement l'acte de propriété de sa ferme. Rad, de son côté, agacé des relances de Henry, prend le parti de Reeve et refuse à son tour de ne pas vendre sa parcelle...
 

En 1967, la carrière d'Otto Preminger est dans sa phase descendante. Ses plus beaux et grands films sont derrière lui, mais sa réputation est encore intacte auprès des studios et il cherche un sujet qui lui permettra de rebondir. En sa qualité de producteur, il pense dénicher la perle rare avec le roman de K.B. Gilden (en en réalité le couple d'écrivains Katya et Bert Gilden), Hurry Sundown (en vo).


Il engage le scénariste Horton Foote pour en signer l'adaptation et celui-ci lui rend un manuscrit de plus de mille pages ! Preminger ne se démonte pas et prévoit d'en tirer un film en deux parties d'une durée totale de 4h. 30 qui serait projeté en deux séances ! Evidemment Paramount, qui doit distribuer ça, refuse et Preminger revoit donc sa copie... En virant Foote !


Place à Thomas C. Ryan pour réduire le script à une taille plus raisonnable et pendant ce temps Preminger commence son casting, un véritable aéropage de stars, puis effectue les repérages. Il souhaite tourner sur les lieux de l'action, en Georgie, mais les autorités locales refusent. Un collaborateur lui suggère la Louisiane. Et ça va être encore pire !


En effet, la population se montre très hostile en voyant débarquer l'équipe et encore plus quand elle apprend que l'histoire met en scène une amitié entre un homme blanc et un homme noir. Des menaces de mort anonymes parviennent à la production, le Ku Klux Klan fait brûler une croix sur un des plateaux de tournage, la tension est à son comble...

... Au point que pour protéger tout le monde, le studio demande à des soldats de l'armée de surveiller les alentours et de protéger les acteurs noirs. Ce sera tout ? Oh que non ! Preminger, une fois les premières scènes en boite, se montre à la hauteur de sa néfaste renommée : il se comporte comme un véritable tyran, engueulant aussi bien les techniciens que ses acteurs.

Ainsi aura-t-il dans le collimateur Michael Caine qui a eu le culot de se plaindre dans une gazette locale, mais plus encore Faye Dunaway, dont c'était le premier rôle au cinéma, et à qui il reproche de ne pas savoir jouer devant une caméra. L'actrice, une fois le film terminé, traînera le réalisateur en justice pour dénoncer le contrat de cinq films qui la liait à lui. Elle aura gain de cause mais devra payer une grosse somme pour dédommager Preminger.

Qu'en est-il du film lui-même, une fois qu'on sait tout cela ? Comme dirait l'autre : c'est compliqué. Le scénario est remarquable en bien des points, notamment en ce qui concerne la caractérisation des personnages et la construction de l'intrigue. Tous les rôles principaux sont très richement dotés et l'histoire est très solide, avec un rythme impeccable sur 142'.

Néanmoins, comme souvent avec des films au casting fourni et doré, Que Vienne la Nuit (en vf) souffre du fait que tous les protagonistes n'ont pas droit au même traitement. Ainsi les noirs sont tous des gens bien, malheureux mais dignes, solidaires et intelligents et pugnaces. Les blancs sont tous des névrosés, particulièrement les plus riches, et ceux qui ne le sont pas sont capables d'expressions abjectes tout en se comportant valeureusement ensuite.

Mais il y subsiste des éléments absolument dispensables car vite éreintants, comme le fils de Henry et Julie Ann qui couine sans arrêt parce qu'il aurait subi un choc enfant. A la fin, on est presque soulagé qu'il soit hospitalisé pour ne plus avoir à le supporter comme son père. D'autre part, Preminger ne résiste pas à l'envie d'en faire trop pour prouver ses bonnes intentions.

C'est l'aspect le plus délicat de la critique : Preminger a eu le courage de s'attaquer en 1967, à la ségrégation raciale, lors d'un tournage où le KKK rodait. Mais parfois le mieux est l'ennemi du bien et dans ce cas précis, le cinéaste sombre souvent dans la caricature : comme je le souligne plus haut, aucun noir n'est mauvais dans cette histoire, par contre (à l'exception des McDowell, et encore pas tout le temps), les blancs sont tous des raclures infâmes.

L'échec le plus notable ici, c'est qu'on ne nous explique jamais réellement ce qui soude Rad et Reeve. Rad traite à un moment Reeve de "sale moricaud" juste avant que Reeve ne lui révèle que son attitude distante vient du fait que sa mère vient de mourir. Rad s'excuse alors et par la suite est solidaire du combat de Reeve contre Henry. Mais cela reste équivoque car le sort de sa parcelle dépend de celle de son voisin et il est donc permis de se demander s'il soutient Reeve par amitié ou intérêt.

L'autre écueil du film, c'est que le script original tellement long n'a pas été complétement purgé d'éléments un peu superflus à l'évidence. Ainsi en est-il de la liaison entre Henry et la fille du juge qui n'apporte rien et surtout n'aboutit à rien. 

En outre, la relation de couple entre Henry et Julie Ann est tellement chargée sexuellement que cela donne des scènes parfois grotesques (comme lorsqu'elle suce de manière très suggestive l'embout du saxophone de son mari comme si elle lui prodiguait une fellation par procuration).

Mais Que Vienne la Nuit n'est pas dénué de grandes qualités, loin s'en faut. Il est indéniable que le film a quelque chose de daté, de trop classique, mais en même temps c'est du vrai bon cinéma à l'ancienne, exécuté par un maître de l'exercice. Le récit a une vraie ampleur tragique, et sa durée sert cette dimension en laissant toutes les pièces du puzzle s'assembler jusqu'à une fin épique.

Enfin, malgré le caractère abominable de Preminger, sa direction d'acteur est remarquable. Michael Caine est détestable à souhait en mari frustré et en promoteur sans scrupules. Jane Fonda est aussi magnifique en épouse lunatique et en mère inquiète. John Phillip Law a un côté électrique très convaincant. Faye Dunaway est déjà impeccable (même si on sent que son rôle a été amputé au montage).

A côté de ces vedettes, Robert Hooks parvient à exister par son jeu sobre et digne, comme Diahann Carroll, face à des seconds rôles comme George Kennedy en shérif bonne pate et Burgess Meredith en juge raciste.

Si vous aimez ce genre de cinéma, académique mais solide, et aussi les films dont l'histoire en coulisses est presque aussi tendue que sur l'écran, Que Vienne la Nuit a quelque chose d'immanquable.