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lundi 10 novembre 2025

PIEDS NUS DANS LE PARC (Gene Saks, 1967)


Corie Banks, jeune femme libre d'esprit, vient d'épouser Paul Bratter, jeune homme plus coincé, et ils emménagent au cinquième étage sans ascenseur d'un immeuble de Greenwich Village dans un modeste appartement où ils attendent que leur soient livrés leurs meubles et que la lucarne soit réparée. Corie décore ce petit espace avec ingéniosité pendant que Paul commence à travailler dans un cabinet d'avocats. Ethel, la mère veuve de Corie, leur rend visite, surprise par la petitesse du lieu mais leur souhaitant tout le bonheur du monde.


Leur première nuit est glaciale à cause de la lucarne cassée qui laisse entrer le froid de Février mais surtout ponctuée par leur voisin, Victor Velasco, un charmant vieux monsieur excentrique qui habite dans le grenier de l'immeuble et qui, pour y accéder, doit passer par la fenêtre de la chambre du couple. Il les invite à dîner le lendemain soir pour les remercier de leur gentillesse. Corie complote pour que Ethel soit également présente et, peut-être, sympathise avec Mr. Velasco.


Après un apéritif chez Velasco, tout ce beau monde se rend dans un restaurant albanais à Staten Island qu'il connaît bien. Une danseuse exotique entraîne dans son numéro Velasco et Corie sous les regards embarrassés d'Ethel et Paul. Puis de retour à leur immeuble, Paul comme Ethel n'aspirent qu'à se coucher tandis que Corie et Valesco aimeraient poursuivre cette soirée dans la bonne humeur. Velasco raccompagne Ethel tandis qu'une dispute éclate entre Paul et Corie, à qui il reproche son comportement...
 

A l'origine Barefoot in the Park (en vo) est une pièce écrite par Neil Simon en 1963 et qui connut un énorme succès à Broadway. Quatre ans plus tard le studio Paramount commande à l'auteur une adaptation pour le cinéma et embauche Gene Saks pour la réaliser - c'est son premier film et ce sera encore un succès sur grand écran.


Le résultat est plaisant, souvent drôle, mais ne parvient jamais à dépasser sa source théâtrale, avec très peu de décors, et le plus souvent en intérieurs. Simon n'a presque rien changé et ce qu'il a ajouté, pour "aérer" le film, semble le plus souvent avoir été fait uniquement pour cela, et non pour développer une partie de l'histoire ou des personnages.


Gene Saks est donc un débutant mais il fait ses devoirs avec l'application de celui à qui on donne sa chance pour la première fois. Sa réalisation est très sage, parfois il laisse filer la scène en plan-séquence pour que le texte se déploie avec autant de générosité que sur une scène de théâtre, ce qui n'est pas désagréable, mais donne un côté sitcom télé à l'ensemble.


S'il faut trouver de réelles qualités à Pieds nus dans le Parc (en vf), c'est ailleurs, et principalement dans son casting. Charles Boyer, vieux routier du cinéma hollywoodien ici en fin de carrière, compose un savoureux voisin excentrique qui dévergonde quelque peu la belle-mère jouée par Mildred Natwick, dans un style de jeu très daté, maniéré au possible.

En revanche, la Paramount donne une occasion en or à Robert Redford et Jane Fonda de briller, en les réunissant pour le deuxième fois après La Poursuite Impitoyable (Arthur Penn, 1966). Redford, en 1967, est encore un jeune premier qui n'a pas vraiment percé, c'est un acteur en devenir qui cherche son premier grand rôle et un succès commercial qu'on pourrait lui attribuer.

Jane Fonda, en revanche, est déjà en haut de l'affiche depuis un petit moment même si, elle aussi, veut confirmer les espoirs placés en elle, surtout après le succès de Cat Ballou (1965). Elle se marie en 67 avec Roger Vadim et, le comble pour l'américaine, c'est qu'elle est devenue plus connue en Europe que dans son propre pays.

A eux deux, ils forment un couple ravissant, d'une beauté fracassante, et ils deviennent amis pour la vie à ce moment-là. Ils retravailleront ensemble (Le Cavalier électrique en 79, et Our Souls at Night en 2017). Leur alchimie à l'image a quelque chose de miraculeux, ce sont deux jeunes gens, ayant pratiquement le même âge (un an de différence, lui est né en 36, elle en 37) et promis à un bel avenir.

Leurs échanges augurent déjà de la manière dont ils vont marquer l'Histoire chacun de leur côté : ils ne jouent pas comme leurs aînés, ils sont naturels, sobres, dynamiques. Ils sont à cheval entre deux générations, après les stars de l'âge d'or et avant celles du Nouvel Hollywood, et c'est pour cela qu'ils résisteront aux modes : ce ne sont ni des produits façonnés par les majors, ni par l'actor's studio.

Mais le plus amusant, c'est sans doute les rôles qu'ils jouent ici : Redford est ce garçon coincé, "empesé" comme l'accuse sa femme, et Fonda est cette fille aventurière, "insupportablement belle" comme la qualifie Velasco. D'une certaine manière, on a là le résumé de ce que beaucoup penseront d'eux ensuite : Redford qui semble toujours en retrait, Fonda qui incarne la liberté.

Toutefois, l'intrigue, et c'est ce qui la rend à la fois charmante et rétrograde, culmine dans une dispute où Fonda reproche à Redford de ne pas savoir s'amuser, comme cette fois où il a refusé de marcher "pieds nus dans le parc" de Washington Square, alors que lui a été gêné de la voir se donner en spectacle dans un restaurant.

Sont-ils vraiment faits l'un pour l'autre ? Le film les présente au tout début comme deux amoureux fous qui passent six jours dans une chambre du Plaza, littéralement inséparables (jusqu'à ce que monsieur doive retourner travailler). Et puis tout à coup leurs différences leur sautent au visage et les interrogent sur leur compatibilité.

Le conseil de la mère d'Ethel est délicieusement antique : elle recommande à sa fille de se comporter non comme la femme libre qu'elle est mais comme une épouse qui valorise son mari, le rend plus confiant et donc plus aimant. Elle lui court donc après pour s'excuser sauf qu'elle va le retrouver ivre mort en train de marcher pieds nus dans le parc.

Il ne le fait pas parce que, soudainement, il s'est décoincé, mais parce qu'il est ivre. Elle le ramène chez eux alors qu'il vient de la menacer de la ficher à la porte parce que leur appartement est à son nom et donc ce serait à elle d'en partir. Puis il monte sur le toit de l'immeuble pour lui faire un chantage au sentiment pathétique avant de se manquer de tomber et d'appeler à l'aide. 

Le film s'achève bizarrement, alors qu'on aurait aimé voir comment nos deux tourtereaux allaient gérer l'après. Est-ce que Corie va devenir une sage petite ménagère aux petits soins pour son mari ? Ou bien Paul va-t-il non seulement supporter le caractère de Corie mais aussi se lâcher à son tour (sans se bourrer la gueule) ?

Mais peut-être est-ce mieux de ne pas le savoir. Ainsi chacun imaginera la suite. Deux ans plus tard, Redford deviendra le Sundance Kid et plus rien ne sera jamais pareil. Fonda, elle, enfilera les combinaisons sexy de Barbarella l'année suivante puis, en 71, gagnera l'Oscar. Paul et Corie seront loin alors et pourtant c'est un peu là que ça aura démarré...

dimanche 5 octobre 2025

PROPRIETE INTERDITE (Sydney Pollack, 1968)


Années 1930, Dodson (Mississipi). Une adolescente, Willie Starr, raconte à son ami Tom, le long d'une voie ferrée abandonnée à proximité de l'ancienne pension tenue par sa mère, Hazel, l'histoire de sa soeur aînée, Alva. Celle-ci était la plus fille de la région et faisait tourner la tête de tous les clients de sa mère, laquelle n'avait aucun scrupule à la pousser dans les bras d'hommes riches susceptibles de les arracher à leur misérable condition, comme Mr. Johnson, un homme d'affaires de Chicago dont la femme était malade.


Un jour débarqua à Dodson Owen Legate qui prit une chambre à la pension Starr pour une semaine. Il ne montrait pas d'intérêt particulier pour Alva, ce qui la motiva à attirer son attention car elle voulait connaître la raison de sa présence. Le lendemain, il se présentait au contremaître de la station ferroviaire avec son ordre de mission : la ligne n'était plus assez rentable et il devait licencier une dizaine de cheminots. J.J. Nichols, l'amant de Hazel mais qui convoitait Alva, se chargea de le dénoncer à cette dernière.


Owen confirma l'information à la jeune femme et précisa qu'ensuite il regagnerait la Nouvelle-Orléans, la ville où elle rêvait d'aller pour échapper à son quotidien sordide. Mais Hazel avait d'autres plans puisque Mr. Johnson était disposé à leur offrir, à elle et ses filles un logement à Chicago en échange des faveurs d'Alva...


"Ce désir fou de vivre une autre vie" : si vous aimez Michel Berger, alors peut-être avez-vous reconnu ce vers de Quelque chose de Tennessee, chanson qu'il avait écrite pour Johnny Hallyday. This Property is Condemned (en vo) est l'adaptation d'une pièce en un acte du dramaturge américain, qui connut souvent les honneurs du cinéma (Soudain l'été dernier, La Nuit de l'iguane, etc.).


Pourtant quand il fut question de porter à l'écran Propriété Interdite (en vf), Tennessee Williams se montra plus perplexe. Le texte initial était bref et mettait en scène Willie Starr et son ami Bob à qui elle racontait l'aventure d'Alva, quand le script, écrit par Francis Ford Coppola avec Edith Sommer et Fred Coe, se servait de cela comme prologue et épilogue.


Le film, réalisé par Sydney Pollack, dont c'était seulement le deuxième long métrage, détaille par le menu ce qui est arrivé à la troublante (et troublée) Alva Starr, jeune femme jetée en pâture par sa mère dans les bras des clients les plus fortunés de sa pension pour améliorer leur quotidien et fuir le patelin de Dodson en pleine Dépression.


C'est là un grand classique de l'oeuvre de Williams : la description d'individus dans une grande détresse sociale avec ses exploiteurs et ses exploités, dans une ambiance sexuelle très chargée qui confine à l'hystérie, et dans un décor souvent unique (hérité justement du théâtre). Alva est l'esclave d'une matriarche sans scrupules et Willie est le témoin de leur relation toxique.

Puis, comme souvent chez Williams, un inconnu surgit et va bouleverser l'ordre des choses, un personnage ambigu et séduisant mais clairvoyant, parfois cruellement lucide, dont on pense qu'il va assainir la situation avant qu'il ne la précipite vers une fin tragique. C'est ce qui se produit avec Owen Legate, employé d'une compagnie qui utilise les transports ferroviaires et juge leur rentabilité.

Il est là pour procéder aux licenciements de cheminots dans une station mais il va aussi perturber la pension Starr, en séduisant Alva et en braquant sa mère. Legate est un jeune homme très beau mais qui sait qu'il exerce une fonction antipathique (il n'aime pas son job mais fait ce qu'on lui paie pour le faire dans une époque compliquée).

C'est justement parce qu'il considère les choses et les gens implacablement qu'il suscite à la fois l'exaspération d'Alva mais aussi qu'il l'attire - parce qu'il ne lui montre aucun égard. Pire : il ose lui dire qu'elle se comporte comme une traînée et que sa mère est une maquerelle. La seule personne qui lui inspire de la sympathie, voire de la compassion, est la jeune Willie, encore innocente mais déterminée.

Pendant les deux tiers du récit, c'est-à-dire le temps qu'on passe à Dodson, Williams a tort de s'en faire : le scénario respecte l'esprit de son oeuvre. Ce n'est pas aussi puissamment mis en scène que lorsque des génies comme Joseph Mankiewicz ou John Huston s'en charge, mais la qualité est tout de même au rendez-vous. Le classicisme élégant de Pollack est impeccable, même si on sent bien que c'est un exercice pour lui.

En revanche, le dernier tiers, qui voit l'action se déplacer à la Nouvelle-Orléans, est franchement pénible, tire en longueur et manque d'intensité. J'ai même cru (espéré) que le film se termine quand Alva quitte Dodson, seule, sans doute pour un destin guère plus heureux mais moins sordide. Hélas ! Ce n'est pas le cas et ça gâche un peu l'ensemble.

L'épilogue suggère le sort d'Alva plus qu'il ne l'explicite, mais, et c'est là le cliché le plus répandu chez Williams, la tragédie semble forcée. Cet auteur avait du talent mais se complaisait souvent, à mon goût, dans des dénouements mélodramatiques grotesques, renvoyant dos à dos les pauvres, condamnés à mal finir, et les mieux lotis, qui étaient forcément méprisants ou aveugles.

Natalie Wood, immense vedette à cette époque, tient le premier rôle, mais elle en fait des tonnes pour composer à la fois une Alva sensuelle et fragile. Wood est trop jolie, trop lisse, et pas assez vulgaire, et ses fantasmes puérils sont vite horripilants (d'ailleurs c'est ce qu'essaie de corriger Legate, en vain). Ce film marque, après Daisy Clover (1965), ses retrouvailles avec...

Robert Redford était encore ce jeune premier en quête du rôle qui allait l'imposer (on est juste un an avant Butch Cassidy et le Kid), mais au moins, lui, a un jeu beaucoup plus sobre et de fait plus efficace. Il ne cherche pas à être aimable mais en même temps son côté plus pragmatique, réaliste, lucide, empêche Owen Legate d'être antipathique.

On trouve dans le second rôle de JJ Nichols Charles Bronson dont la présence minérale fait merveille dans la peau de ce type rustre et rusé à la fois. Robert Blake (qui a donné la réplique à Redford dans Willie Boy) est également là. Kate Reid campe magistralement Hazel Starr et Mary Badham est touchante dans le rôle de Willie, vêtue de la robe préférée de sa soeur, trop grande pour elle.

Prévue pour Liz Taylor dans le rôle principal et Richard Burton à la réalisation, Propriété Interdite est un film bancal, parfois excellent, plus souvent maladroit et poussif.

samedi 4 octobre 2025

VOTEZ McKAY ! (Michael Ritchie, 1972)


Après la défection du candidat Démocrate dans la course à l'élection sénatoriale de Californie, Marvin Lucas, consultant politique, doit lui trouver un remplaçant pour affronter le sortant Républicain, Crocker Jarmon, en poste depuis 18 ans et toujours aussi populaire. Il se tourne du côté d'un ami qu'il a eu à l'université, l'avocat Bill McKay, dont le charisme peut faire l'affaire, même s'il est brouillé avec son père, John J. McKay, ancien gouverneur de l'Etat.


Bill accepte le marché que lui propose Marvin : il pourra faire campagne en disant ce qu'il veut puisque Jarmon est imbattable. Séduit à l'idée de répandre ses valeurs, il se lance donc dans la course et est investi sans problème par le parti Démocrate où il s'est inscrit entre temps. Toutefois son enthousiasme est douché quand les derniers sondages parus le donnent non seulement battu mais écrasé. Le parti s'y attendait mais refuse d'être humilié et Bill doit modérer son discours pour plaire davantage.


Bill, flanqué d'un cabinet de campagne que dirige Marvin, sillonne l'Etat mais son message, au début radical et sincère, devient de plus en plus aseptisé. Il tourne des clips dans lequel ses idéaux sont morcelés. Pourtant l'opinion change positivement à son sujet. Il lui faudrait à présent se réconcilier avec son père dont l'influence est encore grande et dont l'absence à ses côtés passe pour un soutien implicite à Jarmon...


The Candidate (en vo) était le film préféré de Robert Redford dans toute sa filmographie. Sans doute parce qu'il a pu y exprimer ses convictions politiques tout en racontant lucidement comment le système politique aboutit à faire en sorte qu'un homme ne doit pas dire ce qu'il pense mais dire ce que les électeurs veulent entendre pour lui confier des responsabilités.


De ce point de vue, le marketing du film, lors de sa sortie, illustrait de façon presque méta textuelle cette manipulation de l'opinion puisque Votez McKay ! (en vf) fut vendu comme une comédie satirique et que l'affiche montrait d'ailleurs le héros, Bill McKay, en train de faire une bulle avec un chewing gum comme si tout ça n'était pas très sérieux.


Au début du film, McKay nous est présenté comme un homme immédiatement séduisant, pas seulement physiquement, mais moralement : il est avocat mais à l'aide juridique, il défend donc des gens sans moyens et priorise la justice à la loi. C'est aussi un bon mari, qui vit avec une très belle femme qui le soutient absolument, et entouré d'une équipe de fidèles.


Si on fait alors un saut dans le temps, Bill McKay est le Robert Redford de la série Watchmen de Damon Lindelof (2019) dans lequel il était devenu le 39ème Président des Etats-Unis, modèle de probité dans un monde bien déréglé, au point qu'il en était déjà à son quatrième mandat d'affilée. Lindelof avait d'ailleurs demandé son approbation à l'acteur (qui l'a lui avait donné, mais avait refusé d'apparaître dans un épisode).

Revenons en 1972 (même si on ne va pas quitter pour autant l'époque actuelle). Le film a été conçu dans l'urgence : Redford voulait absolument le sortir avant les élections présidentielles de 1972 dont Richard Nixon, candidat Républicain, était l'archi-favori pour un second mandat. Troublant quand on sait que Redford jouera ensuite Bob Woodward dans Les Hommes du Président, récit de la chute de Nixon suite au scandale du Watergate.

Jeremy Larner, le scénariste, fut rédacteur de discours et écrivit le script en trois mois, avec l'aide de Robert Towne (même s'il n'est pas crédité au générique). Il connaissait donc parfaitement son sujet, tout le réalisateur Michael Ritchie qui venait du documentaire et avait couvert les élections présidentielles de 1968.

A eux deux, ils ont su retranscrire l'espèce d'hystérie que représente une campagne électorale. Souvent les dialogues se chevauchent, la caméra est très mobile, on se croirait presque dans un reportage, avec des figurants qui n'étaient pas des comédiens professionnels mais des anonymes présents sur les décors extérieurs où avait lieu le tournage.

Même quand le film se concentre sur les réunions, avec le casting "normal", il conserve cette véracité et cette fièvre. Tout va très vite, c'est un tourbillon. Et quand ça se calme, ce qui est décrit, montré, n'est pas forcément flatteur, même avec un héros Démocrate et intègre comme Bill McKay. La communication, déjà en 72, prend une place prépondérante, aux dépens des convictions et de la sincérité.

Ainsi, donc, on passe d'un candidat choisi pour perdre en beauté à un prétendant sérieux à la victoire, mais au prix de compromis incessants, de sollicitations permanentes, de frustrations croissantes, et de résignation quasi-complète. Il est même suggéré que McKay entretient une liaison avec une de ses supportrices, qui lui glisse à plusieurs reprises un mot à l'oreille et dont il prend soin que cela reste discret.

L'impact est aussi considérable dans le couple McKay : sa femme, Nancy, est prête à lui apporter toute l'aide nécessaire, mais quand elle accepte de poser pour un magazine en croyant lui faire plaisir et qu'il rentre chez eux en trouvant une équipe de reporters dans leur salon, il annule tout et rappelle à l'ordre son épouse sur ce spectacle, avant de s'excuser de l'avoir fait pleurer.

Le personnage du père McKay est aussi fort bien caractérisé : ex-gouverneur encore influent, il est brouillé avec son fils qui ne veut pas être accusé d'être pistonné et dont on devine qu'il ne partage pas les opinions de son paternel. Mais quand l'absence sur la photo de ce géniteur gênant suggère qu'il soutient le rival Républicain, alors Bill cède et lui demande de le rejoindre.

Marvin est très finement établi dans l'histoire : initialement il recrute Bill pour perdre, croyant que Jarmon est imbattable. En laissant Bill dire ce qu'il veut durant sa campagne, il espère juste déstabiliser le Républicain. Bill, autrement dit, ne prêche que pour des convaincus, des acquis à sa cause. Mais son discours commence à prendre, surtout dans la classe populaire (déjà négligée, avant d'être abandonnée par les Démocrates).

Voyant que son candidat peut peut-être créer la sensation, Marvin reprend les choses en main et polisse les propos de Bill, afin d'élargir son socle. C'est alors que tout s'emballe. Il ne s'agit plus de perdre, mais bien faire perdre des voix à Jarmon, puis de gagner contre lui. On peut juger que McKay se laisse un peu trop facilement faire, lui qu'on a d'abord introduit comme un libre penseur...

Et puis, lors d'un débat entre McKay et Jarmon, au terme duquel ils n'ont fait qu'effleurer les sujets, sous les yeux ravis de leurs conseillers respectifs, Bill doit conclure en une minute de libre expression. A ce moment, las ou irrité, il sort des clous, du scénario qu'on lui a écrit, et redit tout ce qu'il pense et a tu. Les conseillers voient rouge. Pourtant, c'est le tournant de sa campagne, où il renoue avec lui-même et convainc les électeurs qu'il peut être l'homme du changement.

Bill McKay n'est pas une pure invention : Larner et Ritchie se sont inspirés du sénateur John V. Tunney et de Jerry Brown, des outsiders comme lui, mais qui ont su forcer le destin, et qui se distinguaient par leur honnêteté. Tout en composant avec les règles du système médiatique, en se pliant aux consignes, mais sans aller jusqu'à sacrifier leurs idéaux. A la lumière de ce qu'est devenue la politique actuelle, aussi bien aux Etats-Unis que chez nous, ça fait forcément réfléchir...

Robert Redford joue moins qu'il n'incarne Bill McKay, on sent qu'il défend ce personnage tout en voulant montrer sans ambiguïtés comment un politicien se faire élire. Peter Boyle est également remarquable en conseiller opportuniste. Karen Carlson en impose par sa classe en femme de. Don Porter fait de Crocker Jarmon l'archétype de l'apparatchik. Melvyn Douglas est savoureux en père embarrassant.

On remarquera, le temps d'une scène, Natalie Wood, dans son propre rôle, qui joue les groupies de McKay. Redford et elle étaient très amis et avaient joué ensemble dans Propriété Interdite (Sydney Pollack, 1966).

Votez McKay ! est étonnamment d'actualité. Rien, ou si peu (et pas en bien), n'a changé. Mais le film est nuancé, intelligent, tout autant que trépidant. 

samedi 27 septembre 2025

LES TROIS JOURS DU CONDOR (Sydney Pollack, 1975)


Joe Turner travaille à l'American Literary Historical Society à New York, en réalité une officine de la CIA où les employés comme lui analysent des livres et des articles de presse pour y trouver d'éventuelles traces sur des manoeuvres ourdies par des gouvernements étrangers contre les intérêts américains. Turner a récemment rédigé un rapport sur un roman présentant d'étranges éléments dans son intrigue mais traduit en trois langues malgré de mauvaises ventes.


Alors qu'il est désigné pour aller acheter le déjeuner de ses collègues, trois hommes armés pénètrent dans son lieu de travail et tuent tout le monde. Lorsqu'il revient, il découvre le carnage et s'enfuit pour téléphoner dans une cabine publique à un certain Wicks, son chef de département. Mais c'est un nommé Higgins qui lui répond et lui fixe un rendez-vous pour le conduire ensuite en lieu sûr. Turner, méfiant, exige qu'une personne qu'il connait soit là. Wicks part donc avec un ami de Turner, Sam Barber.
  

Le rendez-vous s'avère être un piège : Wicks tente d'abattre Turner qui s'échappe en le blessant. Barber est tué par Wicks évacué jusqu'à un hôpital privé où il est supprimé discrètement ensuite. A la recherche d'un endroit sûr, Turner kidnappe au hasard une femme, Kathy Hale, pour se réfugier chez elle. Elle est disposée à l'aider après qu'il lui a raconté son histoire. Mais avant Turner veut s'assurer que Barber est vivant. Il se rend chez lui et croise Joubert, le chef des assassins de ses collègues...


Imaginez : en 1975, Sydney Pollack dirige Robert Redford dans Three Days of the Condor (en vo) et le même Redford, un an plus tard, est à l'affiche des Hommes du Président, soit deux des plus grands thrillers politiques de l'époque. Ce n'est pas rien quand on considère que les héros de cinéma devenaient soudain soit des journalistes d'investigations, soit des espions pris pour cible par leur propre agence.


Mais ça disait surtout que, définitivement, l'Amérique avait basculé dans l'ère de la paranoïa et que la méfiance du peuple envers ses institutions était bien entamée, de manière irréversible. Alors que Trump est à nouveau Président, on mesure à quel point la marche du monde, à présent dans l'ère de la post-vérité, continue de creuser ce qui était entamée il y a 50 ans dans la fiction.


Il y a de quoi être démoralisé. Mais en même temps il faut se méfier encore plus de critiquer un film de 1975 avec le regard d'un spectateur de 2025. Ce qui est frappant ici, c'est que, comme pour Les Hommes du Président, le cinéma américain avec quelle rapidité examine la société de son pays. Voire même, comme ici, dans Les Trois Jours du Condor (en vf), à anticiper cet examen.


Bien entendu, il y a des éléments dans le scénario de Lorenzo Semple et David Rayfiel, adapté du roman de James Grady, qui peuvent faire sourire. Le plus évident, c'est quand Turner prend en otage Kathy Hale et la vitesse avec laquelle elle accepte de l'aider. Entre temps ils couchent ensemble deux fois et la seconde, ils font l'amour alors qu'ils se connaissent à peine.

On peut, en plaisantant, dire que Kathy fait confiance à Turner parce qu'il ressemble étonnamment à Robert Redford. Ou que Redford a de la chance : il prend en otage, par hasard, rien moins que Faye Dunaway. Evidemment que cet homme est attiré par cette femme sublime et que cette femme sublime est attirée par cet homme si séduisant.

Mais le glamour des interprètes est une manière pour Pollack de convaincre le spectateur de suivre cette intrigue complexe, tout en prouvant encore une fois son propre talent à diriger des acteurs de cette trempe et surtout à rendre évidente leur alchimie à l'écran. Leur romance n'est pas simplement une facilité narrative : elle comporte une étrangeté.

Au moment où ils deviennent partenaires, Turner et Kathy sont en vérité deux êtres en fuite. Lui est traqué par l'agence, elle s'attarde à New York alors que son amant l'attend dans une station de ski. Par ailleurs aux murs de son appartement on voit les photos de la ville qu'elle prend et Turner remarque qu'elle ne saisit que des endroits déserts, sans aucune présence humaine.

L'irruption de cet homme dans sa vie n'est pas loin de peuple l'existence de cette femme si belle et pourtant si seule. Il y a le frisson de l'aventure, l'adrénaline, la peur, l'excitation. Mais c'est plus trouble encore. Tout comme est trouble la situation dans laquelle est plongée Turner, modeste analyste, dont le boulot consiste juste à "lire des bouquins", et que tout le monde veut mort.

En contrepoint, l'histoire oppose à ces deux figures sympathiques des adversaires vraiment inquiétants : un supérieur ambigu (Higgins), un tueur à gages freelance (Joubert), et tout un tas de cadres de la CIA qui se cachent leurs projets jusqu'à ce que, devenus trop gênants, ils soient aussi mis sur liste noire et éliminés sans scrupules.

Le fin mot de cette affaire résonne encore aujourd'hui avec force : le livre sur lequel Turner a rédigé un rapport parle du pétrole et de pays qui en produisent et en exportent, mais soumis à des régimes politiques corrompus ou corruptibles. Les Etats-Unis sont devenus non pas une force de stabilisation mondiale, mais de déstabilisation géopolitique. Parce que c'est aussi à ce jeu-là que s'adonne le camp d'en face. Et c'est littéralement comme un "jeu" d'influences que le présente Higgins à Turner.

Robert Redford joue, comme souvent et c'est ce qui est étonnant dans sa carrière, le grain de sel mais aussi l'homme traqué, poussé dans ses retranchements. C'est un héros curieux, qui subit énormément puis réagit parce qu'il n'a, en vérité, pas/plus le choix. La toute dernière scène du film est une des plus malaisantes qui soit, où la diffusion de la vérité par les faits est compromise.

Faye Dunaway compose un personnage fascinant de femme prise dans quelque chose qui la dépasse mais qui y puise une énergie inattendue - et tout ça, avec une classe folle. Max Von Sydow est totalement glaçant dans le costume du tueur Joubert. Et Cliff Robertson incarne à la perfection toute la rouerie de sa fonction.

Souvent classé comme une des collaborations majeures du duo Pollack-Redford, mais aussi comme un des très grands films des 70's, Les Trois Jours du Condor mérite ces louanges et conserve son épatante et flippante acuité.

mercredi 24 septembre 2025

LA KERMESSE DES AIGLES (George Roy Hill, 1975)


1926. Ancien combattant de la première guerre mondiale, Waldo Pepper gagne désormais sa vie en offrant des baptêmes de l'air et en effectuant des cascades aériennes. Mais cela ne paie plus guère et surtout le pilote vit dans le regret de n'avoir pas brillé durant le conflit et doit supporter la présence d'un rival, Alex Olsson, dans la région où il se produit. Mais les deux hommes finissent par s'entendre pour faire équipe jusqu'à ce que, répétant un numéro, Waldo manque d'y laisser la vie.


Il rentre chez lui au Kansas où l'attend sa petite amie Maude et le frère de celle-ci, l'ingénieur Ezra Stiles, qui lui a promis de lui construire un monoplan révolutionnaire avec lequel il pourrait être le premier à réussir un looping inversé. Maude, elle, se désespère des risques que prend Waldo qui, une fois rétabli, rejoint Axel pour être embauché dans le cirque volant itinérant de Doc Diellhofer. Toutefois, là aussi, les affaires vont mal et les spectateurs se raréfient, déjà blasés.


Deux drames vont briser l'élan de Waldo et Axel : d'abord quand Diellhofer engage la petite amie du second pour un numéro où, accrochée à l'aile d'un avion, elle se retrouverait dévêtue par le vent. Or, en répétant cette cascade, Mary Beth se crispe et ne peut remonter dans le cockpit. Waldo tente de lui venir en aide mais elle tombe en plein vol et meurt. Puis Newton Potts, inspecteur de l'aviation civile, interdit aux acrobates de voler. Ezra doit tester lui-même son monoplan et se tue en représentation...


Tourné la même année que Les Trois Jours du Condor, The Great Waldo Pepper (en vo) marque les retrouvailles, deux ans après L'Arnaque, de Robert Redford et du réalisateur George Roy Hill. Pour le cinéaste, c'est un dream project qui se concrétise car il est lui-même un pilote d'avion et c'est lui qui a imaginé l'histoire qu'il confie à William Goldman pour en tirer un script.


Le scénariste et le réalisateur ne seront pas d'accord sur le premier traitement, sans qu'on sache quel était leur point de divergence, mais corrigeront ensemble, durant le tournage, la dernière version. Peut-être Redford, qui était ami avec l'un et l'autre, a-t-il servi de médiateur, lui qui, comme les autres acteurs, assura l'essentiel des scènes aux commandes des biplans d'époque - condition sine qua non pour le réalisme du film, selon Hill.
 

On ne peut que saluer la bravoure des interprètes et la pugnacité de Hill car effectivement plusieurs scènes en vol sont extrêmement impressionnantes. Il n'a pas fallu attendre Top Gun : Maverick pour être époustouflé par des numéros aériens filmés de manière aussi immersive et efficace : La Kermesse des Aigles (en vf) est là pour le prouver.


L'action se situe donc en 1926, on est donc 11 ans après la fin de la première guerre mondiale et Waldo Pepper nous est d'abord présenté comme un bonimenteur qui prétend avoir combattu aux côtés des alliés et même affronté le mythique pilote allemand Ernst Kessler, responsable de la mort de 70 adversaires dans les airs.

Pourtant il n'en est rien, Waldo n'a volé qu'à la toute fin du conflit, avant cela il était formateur pour les pilotes, et il ment à ce sujet pour séduire de jeunes femmes naïves comme la fiancée de son rival, Axel Olsson, qui le démasque car lui a réellement essuyé les tirs des boches. Evidemment, ce différend initial va être le début d'une grande amitié entre les deux hommes.

Car Waldo est un daredevil, un casse-cou, il n'a peur de rien et veut proposer des numéros toujours plus audacieux - ce qui tombe bien puisque c'est ce qui lui réclame Doc Dillhoefer, qui explique que le public ne veut pas voir des acrobaties aériennes, mais des pilotes frôlant la mort. Mais Waldo est surtout percé à jour par sa propre fiancée, Maude.

A chaque fois qu'il se blesse lors d'une cascade, il rentre au Kansas où elle l'attend avec son frère, Ezra, un ingénieur génial. Maude a peur pour Waldo et c'est pour ça qu'elle n'assiste pas à ses spectacles. Mais surtout elle devine que la frustration de ne pas avoir réellement participé à la victoire contre les allemands et son intrépidité cachent mal des pulsions suicidaires.

Le récit ne ménage pas le spectateur et si le premier tiers du film s'apprécie pour son insouciance, il bascule dans le deuxième tiers à la suite de plusieurs revers dramatique pour le héros qui lui vaudront de ne plus pouvoir voler à cause de son comportement. La mort de Mary Beth et d'Ezra sonnent comme la fin de la fête à plusieurs égards.

En effet, l'aviation civile se réglemente et les trompe-la-mort dans leurs drôles d'engins ne sont plus les bienvenus dans le ciel. Axel veut d'ailleurs se reconvertir comme pilote de ligne et Diellhoefer voit son business brusquement péricliter. Où est alors la place de Waldo Pepper dans ce monde qui n'accorde plus d'espace à des aventuriers comme lui ? 

La dernière partie du film l'entraîne à Hollywood où sa route va croiser celle du mythique Ernst Kessler. On mesure combien ce film résume une époque : bien que Hill soit considéré comme un metteur en scène classique, en tout cas ne faisant pas partie du Nouvel Hollywood (comme Scorsese, Coppola, Lucas, Spielberg, De Palma...), il n'en est pas si éloigné que ça thématiquement.

Son cinéma parle de ces losers magnifiques, ces individus à la marge du système, qui refusent de s'y conformer - et ce n'est pas si éloigné que ça des personnages qu'on trouve chez les nouveaux directors qui apparaissent alors et révolutionnent le 7ème Art américain alors. Sauf que Hill reste un romantique, comme Pollack, et ne se résout pas à montrer ses héros morts. Ils ne font que disparaître de l'image. Leurs exploits sur pellicule leur assurent l'immortalité.

On comprend aussi pourquoi Redford était le grand acteur américain de cette période : il incarnait cette classe de personnages à la fois bigger than life et vulnérables, séduisants et fragiles, héritiers de l'âge d'or et pionniers de la modernité. Waldo Pepper est, comme Sonny Steele ou Butch Cassidy ou Jeremiah Johnson, un de ses plus rôles et une de ses meilleures compositions (même si, en vérité, il ne donnait jamais l'impression de composer).

Autour de lui, en dehors de Bo Svensson dans le rôle d'Axel, et de Bo Hudrin dans celui de Kessler, on remarquera deux jeunes actrices qui allaient faire de grandes et belles choses ensuite : Susan Sarandon et Margot Kidder.

Cela fait huit jours maintenant que Robert Redford est parti et j'ai voulu, à travers ces critiques de films, vous faire partager mon admiration pour cet acteur et cet homme qui changea le cinéma américain. Il y a encore des longs métrages avec lui dont je souhaite parler. Mais je voulais surtout souligner que ce n'était pas qu'un beau gosse, une idole démodée. C'était et ça reste un de mes comédiens favoris, et sa filmographie prouve la richesse de sa carrière.

mardi 23 septembre 2025

LE CAVALIER ELECTRIQUE (Sydney Pollack, 1979)

 

Sonny Steele, cinq fois champion du monde de rodéo, est devenu le porte-drapeau des céréales pour le petit-déjeuner "Ranch Breakfast". Il parcourt les Etats-Unis en costume de cowboy enguirlandé devant un public enthousiaste. Mais les séquelles de ses compétitions l'ont fait sombrer dans l'alcool et son manager, Wendell, et son assistant, Leroy, ont de plus en plus de mal à le garder sobre. Il finit même par tomber de cheval en pleine représentation. Ce comportement insupporte de plus en plus les dirigeants de AMPCO qui l'emploie et songe à le remplacer.


Alors qu'il est à Las Vegas, on lui conseille de n'accepter aucune interview et ça l'arrange car il en a horreur les journalistes qui font les choux gras de son divorce avec Charlotta. Mais Hailee Martin, présentatrice d'un JT à New York, a fait le déplacement pour enquêter sur AMPCO. Pendant les répétitions d'un show au Ceasar's Palace, Sonny découvre que Rising Star, le pour-sang qu'il doit monter, est sous stéroïdes et il exige des explications à Hunt Sears, le patron de AMPCO, sans en obtenir. Avant le début du spectacle, il reçoit Charlotta et signe enfin les papiers de leur divorce.


Mais une fois sur scène, Sonny débarque sur Rising Star au beau milieu des danseuses, au mépris de la mise en scène, traverse la salle, puis le casino, en sort et quitte la ville sur sa monture. Ni Wendell, ni Leroy, ni Charlotta, ni les dirigeants de AMPCO ne savent où il est passé mais c'est la panique car la compagnie était sur le point de fusionner avec une autre et toute l'opération est compromise. Un mandat d'arrêt est lancé contre lui pour vol qualifié. Hailee Martin se met sur la piste de Sonny comme la police...

Quand Sydney Pollack propose le script de The Electric Horseman (en vo) de Paul Greer et Richard Garland, inspiré d'un article de Shelly Burton, à Robert Redford, ce dernier n'a plus tourné depuis trois ans - une éternité pour une star de son rang. Il s'est installé avec femme et enfants dans l'Utah, loin de Hollywood, là où il fondera le Sundance Film Festival six ans plus tard.

Mais Redford est séduit par l'histoire dont l'action se déroule en majeure partie en extérieur, dans la nature sauvage du Nevada et de l'Utah. Par ailleurs Pollack a choisi pour lui donner la réplique Jane Fonda, avec qui il a déjà tournée par le passé (Pollack l'a dirigée dans On achève bien les chevaux et Redford l'a eue pour partenaire dans La Poursuite Impitoyable, d'Arthur Penn en 1966, et Pieds nus dans le parc, de Gene Sacks, en 1967).

Pour satisfaire les deux acteurs et souligner leur complicité à l'écran, Pollack révisera constamment les dialogues du script pendant le tournage, quand les éléments ne l'obligeront pas carrément à bouleverser des scènes (par exemple lors d'un orage très violent qui s'abattit sur toute l'équipe). Mais rien ne devait contrarier la réussite du projet qui aboutit à un film magnifique.


Par bien des aspects l'intrigue du Cavalier Electrique (en vf), rappelle celle de Seuls sont les indomptés (David Miller, 1962) dans lequel Kirk Douglas, refusant la modernité, fuit sur un cheval les autorités. Ici, Sonny Steele est un champion de rodéo en pleine déchéance qui a sombré dans l'alcool après que son métier l'ait brisé physiquement et qu'il soit devenu l'homme-sandwich d'une marque de céréales.

On comprend, sans que cela soit expliqué, que Sonny se dégoûte : il parade, ridicule, dans un costume de cowboy auquel on a ajouté des guirlandes clignotantes dans des spectacles en plein air devant un public qui se souvient (ou pas) de ses exploits passés. Il gagne une fortune, qui lui permet d'entretenir son manager et son assistant, impuissants à le garder sobre.

Le comble du pathétique est atteint quand, après être tombé ivre mort de son cheval en pleine représentation, il découvre qu'un organisateur de rodéos l'a remplacé par une doublure sans que les spectateurs ne s'en aperçoivent. Puis il se rend à Las Vegas où la compagnie qui l'emploie doit conclure un gros deal et l'interdit de répondre à la presse.

Malheureusement une journaliste de New York enquête sur cette fusion et le mutisme du cowboy déchu qui découvre, lui, que le pur-sang qu'il doit monter a été drogué pour ne pas s'affoler devant le public. Cela provoque un sursaut chez Sonny : il accepte de signer les papiers du divorce que lui réclame sa femme puis s'enfuit en plein numéro avec le cheval.

Le parallèle entre ce cavalier et Redford est limpide : l'acteur aussi s'est enfui de Hollywood dont il ne supportait plus l'environnement et dont il devinait que les nouveaux cinéastes ne l'emploieraient pas avec l'émergence de nouveaux comédiens moins standardisés (De Niro, Hoffman, Pacino, etc.). Tout comme Redford, Sonny entreprend de revenir aux sources.

Bien entendu, cette fable peut faire sourire les plus cyniques. Il n'est pas très raisonnable, ce Sonny, en voulant rendre à l'état sauvage un cheval domestique. Par ailleurs il rencontre finalement peu d'obstacles pour remplir sa mission alors que toutes les polices du Nevada et de l'Utah bloquent les routes et que des hélicoptères survolent les plaines et montagnes.

Idem pour le personnage de la journaliste qui arrive, très aisément, à le retrouver avant tout le monde, à s'imposer à ses côtés, puis succombe à son charme bourru, tout en lui cachant qu'elle a obtenu de sa chaîne qu'une équipe de tournage l'attende là où elle pense que le cheval sera relâché. La satire cède la place à une sorte de dramedy romantique.

Mais c'est justement ce qui, à mes yeux, fait tout le charme de ce long métrage. Il emprunte à plusieurs genres, c'est un peu décousu, le rythme est inégal, les péripéties s'enchaînent, mais le divertissement est absolument irrésistible. Le cinéma hollywoodien regorge d'histoires comme ça, avec un couple qui n'a rien pour s'entendre mais qui finit par s'aimer, et de héros qui renoncent à la civilisation en quête de rédemption au contact de Mère Nature.

Sydney Pollack est lui-même un héritier de ce cinéma-là, celui des Hawks, des Capra, des Curtiz. Son style est classique et enlevé, élégant et s'adapte à tous les cadres, aussi bien celui de la ville qui ne dort jamais (Vegas) que des plaines et montagnes du Nevada et de l'Utah. Il s'amuse aussi à faire de son héros un loser magnifique et de la journaliste avide de scoops en bottes à talons hauts une romantique.

C'est un film facile, oui, mais jamais racoleur. Il est juste facile à aimer. On se prend au jeu si on est bien disposé et alors, on se régale. Robert Redford est juste parfait dans la peau de Sonny Steele, séduisant et bourru, largué et revanchard, profondément humaniste. Jane Fonda est irremplaçable dans le rôle de la reporter ambitieuse qui se laisse avoir au jeu des sentiments.

Les seconds rôles sont très en retrait, mais chacun d'eux a le temps de marquer le temps d'une scène ou deux, comme Valerie Perrine, magnifique ; le chanteur Willie Nelson ; ou John Saxon en entrepreneur cupide. Le film nous gratifie en outre de twists jubilatoires (la campagne de dénigrement orchestrée par la compagnie qui rate face au soutien populaire en faveur du héros).

Le Cavalier Electrique fut un grand succès mais bizarrement ça reste un film rarement cité quand on pense à Redford et sa collaboration si fructueuse avec Pollack (c'était leur 5ème opus commun). Il est temps de corriger cela.

lundi 22 septembre 2025

WILLIE BOY (Abraham Polonsky 1969)


Début du XXème siècle, Banning, Californie. Willie Boy, un indien de la tribu Paiute, revient dans la région pour revoir et épouser Lola Boniface, après avoir purgé une peine de prison. Le père de la jeune femme refuse cette union et les surprend la nuit tombée dans un bois. Willie le désarme et l'abat en état de légitime défense. Selon la coutume indienne, il peut alors la revendiquer comme sa femme. Selon la loi, le shérif adjoint Cooper doit l'arrêter.
 

Durant les jours suivants, accompagné d'une milice, Cooper pourchasse les deux amants en cavale. Toutefois il doit rentrer en ville car le Président William Taft y est attendu et il doit en assurer la sécurité. Willie parvient à tendre une embuscade à la milice et tire sur leurs chevaux, mais blesse accidentellement un chasseur de primes, ce qui entraîne une autre accusation pour meurtre.


Prévenu de l'évolution des événements, Cooper rejoint la milice. Le groupe se sépare en deux et Cooper entre dans une réserve indienne abandonnée où il découvre le cadavre de Lola, tuée d'une balle dans le coeur, sans pouvoir déterminer s'il s'agit d'un suicide ou si Willie l'a tuée pour ne plus être freiné. Cooper renvoie les miliciens pour qu'ils ramènent le cadavre en ville et le fasse enterrer puis part seul à la poursuite de Willie...


En 1969, Butch Cassidy et le Kid est sur le point de sortir en salles mais la 20th Century Fox n'est pas optimiste. Les projections tests se sont mal passées et les critiques sont au mieux tièdes (la célèbre Pauline Kael l'étrilla). Pourtant le public sera au rendez-vous et le long métrage de Goerge Roy Hill va devenir un énorme succès commercial et un film culte.


C'est alors que Universal décide de profiter du triomphe de Butch Cassidy et le Kid pour exploiter en salles un film dans lequel Robert Reford, devenu soudainement une star, a tourné juste avant : Tell Them Willie Boy Is Here (en vo). C'est également un western, ce qui facilite la publicité et la distribution.


La raison pour laquelle Willie Boy (en vf) attendait son tour (et aurait pu l'attendre encore longtemps), c'est que son scénariste et réalisateur est Abraham Polonsky. Aujourd'hui, ce nom est tombé dans l'oubli, mais l'histoire de cet auteur mérite d'être rappelée, au moins pour comprendre ce qui se jouait avec ce long métrage.


20 ans auparavant, Polonsky était un un grand espoir à Hollywood. Son talent de plume et derrière la caméra, résumé dans L'Enfer de la Corruption (1948), en témoigne. Mais quand le comité des activités anti-américaines créé par le sénateur McCarthy se mit à traquer les sympathisants communistes dans le milieu du cinéma, Polonsky allait faire partie de ses premières victimes.

Contrairement à d'autres (comme Elia Kazan), qui dénoncèrent leurs camarades pour pouvoir continuer à travailler, Polonsky refusa de répondre aux interrogatoires. Il fut aussitôt mis au ban et pendant une vingtaine d'années empêché d'exercer, autrement que sous des noms d'emprunts (et encore quand les producteurs n'avaient pas peur que le subterfuge ne soit découvert).

Willie Boy marquait donc son retour aux affaires, en pleine lumière. Bien que la légende raconte que Robert Redford n'apprécia que modérément les méthodes du cinéaste, il savait néanmoins par quoi il était passé et s'engagea pour le film alors qu'il n'était pas encore une vedette. D'ailleurs son rôle n'est pas exactement héroïque.

Mais c'est à cela qu'on reconnaît une bonne histoire et donc un bon film : l'absence de manichéisme. Tout est ambigu ici. Dès le départ, il est évoqué que Willie Boy sort de prison mais on ne saura jamais pour quelle raison il en a fait (tout juste devine-t-on qu'il a déjà essayé d'enlever Lola et peut-être cela lui a-t-il valu un séjour derrière les barreaux).

Ensuite, lorsqu'il tue le père de Lola, l'action est si rapide (et se déroule en pleine nuit dans un sous-bois) qu'il n'est pas possible de dire s'il le fait réellement en état de légitime défense. Le père de Lola venait, ça, c'est certain, pour tuer Willie. Mais Willie l'abat après l'avoir désarmé et sans hésiter (alors que le père ne représente plus une menace).

Durant leur cavale, les rapports entre Willie et Lola sont toujours tendus : la jeune femme semble à plusieurs reprises regretter de l'avoir suivi, et il lui répond qu'elle est sa femme comme la coutume indienne l'autorise à la considérer désormais. Il lui parle durement, la bouscule fréquemment. Il l'aime, c'est certain, mais d'une manière frustre. Polonsky ne cherche pas à en faire un garçon sympathique.

De l'autre côté, le personnage du shérif adjoint Cooper est tout aussi équivoque : il entretient une relation avec la superintendante de la réserve où vivent Lola et son père, mais il paraît évident que leur relation est toxique. Cooper est un mâle dominant qui ne supporte pas que cette femme, plus éduquée, plus sophistiquée que lui, puisse le dominer.

Il applique la loi avec rigueur et il faut attendre le dernier acte pour qu'il considère la situation avec plus d'amertume que de satisfaction pour le devoir accompli. Auparavant, il fait équipe avec une milice qui compte autant de civils préférant capturer Willie vivant que de membres présents pour chasser le sauvage "comme au bon vieux temps". Là encore Polonsky se garde bien de tout sentimentalisme.

C'est aussi sans doute pour cela que le studio ne savait pas trop comment vendre ce western sans héros, sans morale tout faite. Ici, personne n'est d'une seule pièce et le drame qui se déploie durant 95' empêche le spectateur de se faire un avis tranché sur ses protagonistes. Polonsky devra d'ailleurs amputer son film d'une trentaine de minutes (la durée de la poursuite finale entre Cooper et Willie, qui devait être muette).

Et puis cette chasse à l'indien est sans cesse parasitée par des événements extérieurs, périphériques. La ville de Banning où tout débute doit accueillir le Président William Taft (son mandat a couru de 1909 à 1913), venu pour remplacer Liz par un homme plus autoritaire à la direction de la réserve indienne.

Cooper est chargé avec le shérif du comté d'assurer la protection de Taft car un de ses prédécesseurs, William McKinley a été assassiné en 1901. Pour cela, il abandonne à contrecoeur la milice qu'il laisse poursuivre Willie et Lola en craignant qu'elle ne les tue. Et durant son retour en ville, Cooper comprend que l'affaire Willie Boy prend une ampleur exagérée (on parle de révolte indienne).

Polonsky charge donc son intrigue d'un arrière-fond politique qui fait penser à ce que lui-même a enduré. Comme Willie Boy, il a été persécuté par des autorités gouvernementales et emporté par un mouvement politique qui dépassait sa seule personne. Comme Willie Boy, il a vécu dans une sorte de réserve dont il n'avait plus le droit de sortir, dans l'ombre.

Certes le cinéaste n'a, lui, tué personne, mais on l'a traité comme un paria, un traitre. C'est aussi, et surtout pour cela que son film prenait la poussière sur une étagère avant que la popularité de Redford ne le sorte des limbes. Et même s'il n'a pas connu le succès de Butch Cassidy et le Kid, au moins a-t-il pu être vu et un peu relancer sa carrière d'auteur (un autre film comme réalisateur, et plusieurs comme comme scénariste).

Filmé en décors naturels, magnifiés par la photo du grand Conrad Hall, il bénéficie d'un casting excellent. Robert Blake incarne avec puissance le rôle titre. Robert Redford est étonnant dans la peau de l'ombrageux Cooper. Katharine Ross (qui fut également la partenaire de Redford dans Butch Cassidy... et la compagne de Hall) est plus surprenante en indienne (les maquilleurs ont eu la main lourde sur le fond de teint). Sans oublier Susan Clark, magistrale dans le rôle de la directrice de la réserve.

Willie Boy est un western atypique, mais surtout un grand film méconnu, d'une densité et d'une intensité peu communes.