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mardi 16 juin 2026

LES CHAROGNARDS (Don Medford, 1971)


Melissa est la femme de Brandt Ruger, un baron du bétail sadique. Il part avec des amis pour une partie de chasse à bord d'un train luxueux où les attend un wagon de prostituées. Le bandit Frank Calder désobéit au shérif local de ne pas s'attarder dans le coin et kidnappe Melissa qu'il prend pour une institutrice et à qui il demande de lui apprendre à lire.


Lorsque Ruger apprend que sa femme a été kidnappée, il invite ses amis à chasser non plus le gibier mais la bande de Calder avec des fusils à longue portée qu'il a achetés. Calder, pourtant, protège d'abord Melissa de ses hommes qui veulent la violer, mais c'est pour mieux la forcer la nuit venue après qu'elle a tenté de s'échapper et de le poignarder.


Ruger et ses amis remontent la piste de Calder et sa bande et commencent alors à éliminer les bandits un par un, grisés par la supériorité que leur donne leurs fusils. Melissa, elle, s'entiche de son ravisseur qui fait tout pour qu'elle ne soit pas tuée, ignorant que c'est son mari qui les poursuit...


The Hunting Party, soit "La Partie de Chasse", est un film qui traîne une sale réputation. Don Medford quittera même le cinéma après avoir mis en scène le scénario écrit par Gilbert Ralston, William W. Norton et Lou Morheim ! Il faut dire que la pré-production s'était déjà très mal passée avec le casting initial qui avait déserté, refusant de tourner dans l'enfer d'Almeria en Espagne.


Car Les Charognards (en vf) est d'abord une énième tentative de western tourné par des américains (et des britanniques) dans le sillon des succès des westerns spaghetti. On y retrouve tous les clichés du genre, avec des personnages crasseux et immoraux, des situations violentes et outrancières, jusqu'au dénouement brutal et pessimiste.


Mais, donc, le film sera un échec commercial après avoir été étrillé par la critique. Gene Hackman, une de ses vedettes, le reniera même. Oliver Reed, qui joue son adversaire, sera, lui, pris dans le scandale des Diables (de Ken Russell, sorti la même année) et n'arrangera guère son cas en étalant sa misogynie durant un late show de l'époque (en présence de Shelley Winters).


Est-ce, malgré tout, un bon film ? C'est en tout cas un film de son époque. Mais qui souffre aussi de la comparaison avec un authentique chef d'oeuvre, Les Chiens de Paille, de Sam Peckinpah, également sorti en 71 (quelle année !). Don Medford était visiblement inspiré par son illustre collègue et a eu la mauvaise idée de vouloir le surpasser dans le mauvais goût.

Ce qui chez Peckinpah dérangeait, c'était sa franchise implacable, cette façon de montrer crument toute la laideur des hommes, non par complaisance, mais bien comme une critique de la bestialité des individus prétendument civilisés. Medford, lui, se contente de montrer ce qu'il peut y avoir de plus vil chez ces mêmes hommes mais sans commentaire critique.

D'où ce malaise qui étreint le spectateur devant ce spectacle. Dès la première scène, le ton est donné : on voit, grâce à un effet de montage particulièrement provocant, d'un côté un homme en train de faire sauvagement l'amour à sa femme sans parvenir à trouver du plaisir (à avoir une érection visiblement) et, de l'autre, une bande de canailles dépeçant un veau et manger ses boyaux crus.

Les charognards sont des animaux particulièrement abjects qui mangent des cadavres, mais plus généralement on qualifie de charognard quelqu'un qui profite du malheur d'autrui. La scène d'ouverture veut nous indiquer que les charognards ici sont les bandits, mais la suite de l'histoire montrera que le chasseur peut aussi être un vautour.

Brandt Ruger est un être particulièrement répugnant, qui ne semble trouver du plaisir qu'en brutalisant les femmes. Mais c'est aussi, surtout, un lâche, qui refuse de se salir les mains. Avec son fusil longue portée, il peut abattre des hommes sans être atteint, ni même être vu. Et quand il se lance à la poursuite de Frank Calder, c'est moins pour libérer sa femme que par crainte qu'elle ne finisse enceinte de ce bandit et qu'elle accouche donc d'un bâtard. Quant à payer une rançon, il n'en est pas question.

Calder ne vaut en vérité guère mieux : au début, il enlève Melissa pour qu'elle lui apprenne à lire - un motif inattendu. Il la protège de ses propres hommes qui veulent la violer. Mais cette apparence noblesse n'est que provisoire : lorsque Melissa tente de s'échapper, il la rattrape, l'immobilise et, abusant de sa force, la pénètre.

Melissa est un personnage féminin très osé. A elle seule, elle traduit peut-être le seul message intelligible du film : bien que kidnappée, brutalisée, violée, elle s'éprend de son agresseur, comme quelqu'un victime du syndrome de Stockholm. C'est en tout cas la seule explication valable à son comportement.

Quand Ruger comprendra que sa femme s'enfuit volontairement avec Calder, il a le choix entre abandonner sa traque ou la poursuivre pour exécuter Melissa et son amant. Une scène poignante, remarquable, voit Melissa implorer la mort pour elle et Calder plutôt que de continuer à être traqués par son mari. Le sadisme de ce dernier fera que, évidemment, il n'exaucera pas cette supplique.

Le film est trop long, il s'éternise dans des scènes de fusillade (d'exécution) parce que le gang Calder compte une vingtaine d'hommes. Mais dans sa dernière ligne droite, alors que Ruger et ses amis ont décimé la majeure partie de cette bande, le film prend une envergure inattendue, acquiert une intensité incroyable.

La partie de chasse du titre originale devient une traque absurde. Le spectateur sait que ça va mal finir, qu'il n'y aura pas de vainqueur. C'est un combat sans noblesse, sans grandeur, sans humanité. Et quelque part c'est ce qui confère une sorte de majesté morbide au film, en allant jusqu'au bout, sans détourner le regard. C'est très perturbant, mais courageux aussi. Même si ce n'est sans doute pas complètement volontaire.  

Oliver Reed compose un bandit très ambigu, à la fois obscène et avec du panache, et puis quelle gueule, quelle présence. Gene Hackman incarne en effet une pourriture totale, inexcusable, et on peut comprendre qu'il ait eu du mal à l'assumer (même s'il reviendra à ce genre de rôles ensuite). Enfin Candice Bergen est magistrale en victime amoureuse et souillée à la fois.

Ce n'est pas un film confortable, c'est un western malaisant au possible, parfois gratuitement, mais dont le final possède (et rachète) les défauts.

dimanche 23 novembre 2025

LA CHEVAUCHEE SAUVAGE (Richard Brooks, 1975)


Sam Clayton, vétéran de la cavalerie qui a combattu lors de la guerre hispano-américaine en 1898, escorte un pur-sang, Tripoli, jusqu'au point de départ d'une course d'endurance de 700 miles entre  Evanston (Wyoming) et Denver (Colorado). Il s'arrête en route pour sauver un poulain et le transporter jusqu'à un ranch afin qu'il y soit protégé et élevé. Pendant ce temps, les concurrents arrivent et font connaissance, sous le regard de Jack Parker, propriétaire de Tripoli, et du patron du journal "Western Star" qui sponsorise l'événement (les deux hommes ont promis une récompense de 2000 $ au vainqueur).


Les prétendants à la victoire sont : Luke Matthews, lui aussi vétéran de la cavalerie et qui a misé à 7 contre 1 sur lui ; Miss Jones, une ex-prostituée qui souhaite prouver qu'une femme peut remporter l'épreuve ; Carbo, un jeune cavalier insolent ; Papy, un vieux cowboy qui cherche la reconnaissance qu'il n'a jamais eu ; un mexicain sans le sou et en proie à une rage de dents qui voudrait avec l'argent mettre sa famille à l'abri du besoin ; Sir Harry Norfolk, un gentlemen anglais qui aime la compétition ; et Gebhardt, le champion embauché par Parker pour monter Tripoli.
 

Lorsque Clayton arrive enfin, Parker le licencie aussitôt pour le retard pris. Matthew retrouve son ami et tous deux ont une altercation avec Carbo qu'ils surprennent en train de frapper une mule. Papy conseille au jeune homme de se calmer. Le départ de la course est fixé le lendemain à 6 h. du matin et, bien qu'il se désole de ce qui va être infligé aux chevaux, Clayton, sur un coup de tête, décide de s'inscrire pour gagner afin d'humilier Parker...
 

D'abord, il faut expliquer ce curieux titre en vo : Bite the Bullet, qui a sans doute déconcerté plus d'un spectateur devant les cinémas lors de la sortie du film, expliquant en partie son échec commercial en plus du fait qu'en 1975, le western avait déjà entamé sérieusement son déclin. Richard Brooks, qui a écrit, réalisé et produit le film pour le studio Columbia, a fait preuve de malice.


L'un des concurrents de la course est donc un modeste mexicain qui arrive sur la ligne de départ avec une épouvantable rage de dents. Le dentiste d'Evaston refuse de s'en occuper et la barmaid lui file des cachetons pour apaiser sa douleur, mais il abuse du remède et manque rapidement de tomber de cheval dès le premier jour de compétition.


Lors d'une halte de nuit, Clayton et Miss Jones récupèrent le pauvre homme dans un état misérable et lui viennent en aide. Ils décident de lui arracher la dent qui lui fait mal en profitant du fait qu'il est déjà comateux. Pour combler le trou qu'il a alors dans la bouche, Clayton scie la douille d'une cartouche et lui duit de la mordre pour qu'elle ne tombe pas. "Bite the Bullet !" donc.


On peut dire que cette séquence a valeur de symbole pour toute l'équipée que raconte le film : mordre la balle, c'est en quelque sorte prendre sur soi, accepter de se faire mal, se retaper avec les moyens du bord, lors d'une épreuve particulièrement épuisante, une sorte de marathon où il faut à la fois être un excellent cavalier mais aussi un fin stratège.

Richard Brooks signait là son retour au western, 9 ans après Les Professionnels, et il prouvait qu'il n'avait rien perdu ni de son amour pour le genre ni de son talent pour raconter une histoire originale dans ce cadre - un véritable exploit quand on estime le nombre de westerns tournés jusque-là. Pour réussir cela, il s'inspira d'une histoire vraie.

En 1908, le journal "Denver Post" organisa une course similaire reliant le Wyoming au Colorado avec un journaliste qui suivait les concurrents sur une moto tandis que le quotidien relatait les étapes depuis un train spécialement aménagé avec un rédacteur et une imprimeuse. Le train et la moto apparaissaient en quelque sorte comme l'avenir face à ces cavaliers anachroniques, derniers vestiges du Far West.

Brooks a tenu à tourner sur les lieux mêmes de l'action, et il filme magistralement ces grands espaces, hostiles autant que fascinants, qu'il s'agisse des prairies, des parcs nationaux, du désert de sable blanc de White Sands, de Lake Reads dans le Nevada... La Chevauchée Sauvage (en vf) doit être un spectacle éblouissant sur grand écran car il est déjà palpitant sur celui d'un ordinateur.

Le film met en scène un groupe de personnages hauts en couleur, mais subtilement caractérisés. Brooks diversifie ainsi les points de vue et aborde des thèmes aussi variés que les liens de l'amitié et du mariage, le conflit des générations, le féminisme, la maltraitance animale, le fair-play, la solidarité entre concurrents, la vieillesse, le rôle des médias dans une épreuve sportive, le racisme...

Comme tous les post-westerns (ou westerns tardifs), le coeur de l'histoire tient à sa description de la fin d'une époque. Clayton, Matthews ou Papy sont des hommes mûrs, voire âgés, qui ont connu la conquête de l'Ouest, la guerre, et assistent à la naissance d'une nouvelle ère. Ils la considèrent avec fatalisme, indifférence ou gourmandise, c'est selon.

Pour d'autres, comme le jeune Carbo ou Miss Jones, le nouveau siècle sera le leur, chacun à leur façon. Et puis il y a ceux qui sont là uniquement pour la course, dans le présent, motivés par les sensations fortes, l'envie de mettre leur famille à l'abri du besoin, ou de satisfaire l'ambition d'un riche propriétaire de pur-sang.

Toutefois, incontestablement, le héros de Bite the Bullet est bien Sam Clayton, une figure très singulière, qui ne supporte pas la cruauté des hommes envers les animaux, particulièrement les chevaux. Il aura maille à partir avec Carbo qu'il surprend d'abord à frapper une mule par plaisir, pour épater ses amis, puis qui poussera sa monture jusqu'à la mort par épuisement et que Clayton forcera à l'enterrer pour que les vautours ne repaissent pas de son cadavre. 

Il y a aussi ce moment extraordinaire où, lors d'une halte à un point d'approvisionnement en eau, Clayton est rejoint par Miss Jones qui le questionne sur son passé militaire. Il lui raconte d'abord une version enjolivée de sa romance avec une insurgée cubaine puis de la prise de San Juan aux côtés du futur président Teddy Roosevelt.

Puis, il repart. Elle le regarde s'éloigner puis revenir sur ses pas. Il avoue avoir menti et lui raconte cette fois la vraie version, où sa compagne s'est sacrifiée pour que la cavalerie américaine puisse prendre un village et une colline sous le contrôle des espagnols. Clayton admirait sa compagne et conclut en disant qu'il ne lui arrivait pas à la cheville.

Plus tard, cette séquence prend un relief inattendu et puissant quand on découvre réellement pourquoi  Miss Jones participe à la course : elle voulait surtout atteindre la dernière étape passant par une voie de chemin de fer en construction sur laquelle travaillent des prisonniers, parmi lesquels se trouve son amant qu'elle aide à s'évader. Mais celui-ci embarque ses complices dans sa cavale en volant les chevaux de Clayton, Matthews et le mexicain.

Sam et Luke partent à la poursuite des bandits et récupèrent les chevaux mais laissent filer Miss Jones, qui regrette son geste. Comme Clayton, précédemment, qui lui avait dit qu'on ne savait jamais vraiment qui on épousait, Miss Jones en a pris conscience, ce qui lui vaut certainement la clémence de Clayton. Pas plus qu'un cheval, il n'accepte de châtier une femme ou qu'elle soit menacée d'être punie.

Le seul bémol que j'exprimerai au sujet du film, c'est que, bien qu'il n'ait pas subi de pressions du studio pour qu'on réduise sa durée (certainement parce que Brooks en était un des producteurs et, à ce titre, avait le final cut), la dernière étape, en montagne, est totalement escamotée pour filer directement à l'arrivée de la course (une autre scène magnifique). C'est un peu dommage et franchement, j'aurai adoré que le film dure un peu plus pour suivre le cavaliers dans un paysage enneigé en altitude.

Mais sinon, c'est remarquable, puissant, épique, finement écrit, superbement mis en images (le passage dans le désert de White Sands est tout bonnement splendide). Et quel casting !

Gene Hackman a, comme tous les autres acteurs, effectué toutes ses cascades, ce qui est une performance (et donne une idée du fossé existant entre les films de cette époque et aujourd'hui où très peu d'acteurs ne sont pas doublés, même quand il s'agit de descendre un escalier). Hackman est formidable d'humanité et de pugnacité dans le rôle de Clayton.

Pourtant, tout comme James Coburn, toujours fabuleux de coolitude, ils n'étaient pas les premiers choix du studio qui auraient préféré Paul Newman et Steve McQueen, le duo gagnant de La Tour Infernale (1974), puis James Caan et Burt Reynolds (Sean Connery, Donald Sutherland, Bruce Dern, Charles Bronson devaient interpréter respectivement Norfolk, Gebhardt, Papy, le mexicain).

Candice Bergen est plus inattendue, mais elle est tout à fait excellente, avec qui plus est le rôle le plus surprenant du lot. Ben Johnson est bouleversant dans le rôle de Papy, une sorte de testament pour lui. Et Jan-Michael Vincent (futur héros de la série Supercopter) est impeccable en jeune chien fou, détestable puis qui se rachète progressivement.

La Chevauchée Sauvage est un western méconnu, mais qui gagne à être réhabilité. Richard Brooks signe là un de ses meilleurs opus, et dans le genre c'est une pépite tardive mais poignante.

mercredi 1 octobre 2025

CE PLAISIR QU'ON DIT CHARNEL (Mike Nichols, 1971)


1946. Sandy, étudiant en médecine, et Jonathan, étudiant en droit, partagent une chambre dans la cité universitaire de l'Armhest College. Tous deux sont obsédés à l'idée de perdre leur virginité mais si Sandy veut une femme belle et intelligente, Jonathan désire surtout une fille sexy et docile. Sandy rencontre à une soirée Susan et ils se fréquentent ensuite. Ce que Sandy dit d'elle intrigue tellement Jonathan qu'il s'emploie à faire sa connaissance puis à la séduire jusqu'à coucher avec elle...
 

1961. Sandy s'est marié avec Susan tandis que Jonathan est conseiller fiscal et multiplie les aventures. Il rencontre Bobbie, très belle mais superficielle, qu'il convainc de quitter son job pour être femme au foyer. Mais leur relation, surtout basée sur leurs rapports sexuels, se détériore. Sandy ne comprend pas l'attitude de son ami mais voit son couple péricliter également. Il prend Cindy comme maîtresse, dont l'attitude autoritaire excite Jonathan...


1970. Jonathan montre un diaporama à Sandy et sa nouvelle petite amie, Jennifer, âgée de 18 ans - il a divorcé de Susan comme son ami a divorcé de Bobbie. Les clichés qui défilent montrent toutes les filles avec qui Jonathan a eu des relations. Plus tard Sandy explique à Jonathan que Jennifer le comble et lui fait redécouvrir les plaisirs de la vie. Jonathan préfère finir la soirée chez Louise, une prostituée...


A sa sortie en 1971, Carnal Knowledge (en vo) fit scandale. Trois plus tard, il était pourtant encore à l'affiche, suscitant toujours la même curiosité auprès du public. Mais dans l'Etat de Géorgie, un exploitant de cinéma fut traîné devant la justice par des ligues de vertu trouvant le film obscène. La Cour Suprême fut saisie et trancha en faveur de l'exploitant. Le film fut aussi, un temps, interdit en Italie et condamné par l'Eglise Catholique.


Que reste-t-il de ce parfum de soufre 54 ans après ? Hé bien, j'ai été surpris, revoyant Ce Plaisir qu'on dit Charnel (en vf), de constater à quel point le film avait conservé sa force, sa puissance, sa profondeur. Et je suis même certain que le portrait qui est dressé de ses deux héros reste d'actualité, que les hommes de 2025 ne sont pas si différents que Sandy et Jonathan.


Initialement, Jules Feiffer, le scénariste, avait écrit cette histoire pour en faire une pièce de théâtre, mais le journaliste-caricaturiste ne parvint pas à convaincre un metteur en scène et des financiers de concrétiser le projet. Il l'adapta donc pour le cinéma et le script arriva sur le bureau de Mike Nichols, toujours auréolé du succès du Lauréat (1967) malgré l'échec de Catch-22 (en 1970).


Alors qu'une nouvelle décennie débutait, le cinéma hollywoodien osait aborder des questions de société que le code Hayes (dictant ce qui était moral ou non de montrer sur un écran) venait de disparaître (en 1966). Mais personne ne pouvait s'attendre à une approche aussi directe, frontale, crue que dans Ce Plaisir qu'on dit charnel.

N'allez pas vous méprendre : il ne s'agit pas d'un film pornographique ou même sexy. Le sexe n'est jamais filmé, tout est suggéré. Par contre, pour reprendre une formule à la mode aujourd'hui, la parole est libérée et on ne parle que de sexe : comment le pratiquer, l'obtenir, comment en jouir, etc. Et de ce point de vue, le propos est sans détour.

Tout commence donc dans l'immédiat après-guerre avec deux étudiants encore vierges mais qui comptent bien ne pas le rester. Lors d'une soirée, ils repèrent une jolie fille et Jonathan encourage son ami Sandy à l'aborder. C'est ainsi qu'il fait la connaissance de Susan, aussi belle que cérébrale et rétive à l'idée de se donner à un homme.

Pour Sandy, qui ne fait qu'échanger de prudes baisers avec elle, c'est la compagne idéale, celle qui lit en lui, qui l'élève. Pour Jonathan, cette créature prude est un aimant : lui qui ne désire que des femmes avec de gros seins de préférence et ne croit déjà pas en l'amour se met à la désirer comme on convoite quelque chose d'inaccessible.
 
Susan cédera aux avances de Jonathan qui représente pour elle le danger, la virilité agressive, tout l'inverse du timide et précautionneux Sandy. Pourtant quand elle devra choisir, sous la pression de Jonathan, avec lequel elle veut rester, elle préférera la raison aux sentiments, la prudence à la passion. Jonathan verra dans ce choix la confirmation de sa haine des femmes.

On retrouve les deux amis dans les années 60. Ils ont tous les deux réussi professionnellement, mais mènent des vies opposées : Sandy a épousé Susan (sans jamais avoir su qu'elle avait couché avec Jonathan), Jonathan se plaint de n'avoir "baisé" que douze filles en un an - souvent des "casse-couilles". Pourtant il trouve, croit-il, bientôt la femme idéale en la personne de Bobbie, pulpeuse et sans jugeotte.

Si le spectateur ne s'est pas déjà fait un avis négatif sur Jonathan, il va être servi devant sa muflerie envers Bobbie. Qui n'est pas qu'une bimbo mais devient la victime d'un épouvantable macho, qui l'a convaincue de quitter son travail pour s'occuper de lui puis lui reprocher de ne faire que ça ! Sandy est atterré par ce comportement, tout en admettant que si Bobbie lui plait, c'est aussi d'abord pour son physique.

Entre les deux amis va se dresser Cindy, un peu plus âgée qu'eux, qui est la maîtresse Sandy. Il la décrit comme une femme qui aime tout diriger (y compris au lit), ce qui l'étouffe, mais excite Jonathan, lassé de la passivité de Bobbie. Pourtant aussi bien l'un que l'autre vont se faire rembarrer par elle, qui veut bien deux amants mais seulement quand elle le décide, sur rendez-vous.

Enfin, le dernier acte se déroule au début des 70's. Jonathan a divorcé comme Sandy mais il vit seul tandis que son ami est désormais accompagné d'une hippie de 18 ans qui lui donne l'impression de rajeunir... La messe est dite : les deux hommes ont achevé leur course de manière aussi pathétique qu'ils l'avaient entamée.

La cruauté avec laquelle Feiffer et Nichols dépeignent Sandy et Jonathan n'a d'égal que leur lent et inexorable déclin. C'est comme si leurs propos sexistes, misogynes les rattrapaient et que la facture tombait : elle est salée. Sandy est passé du jeune homme timorée à l'adulte suffisant puis au type à la ramasse. Jonathan s'est enlisé dans sa haine des femmes - qui est aussi la haine de lui-même.

Cela signifie-t-il que, comme cela fut dit à l'époque, le film est lui-même sexiste et misogyne ? Ce serait une erreur d'interprétation totale. On peut raconter l'histoire d'hommes misogynes et sexistes sans être un auteur du même acabit. Et d'ailleurs en examinant les personnages féminins, on se rend surtout compte qu'elles comprennent mieux les hommes qu'ils ne se connaissent eux-mêmes.

Susan est une fille très intelligente qui se laisse aller mais se ressaisit et comprend sûrement dans quelle direction toxique elle se serait engagée avec Jonathan. Bobbie est tout une simple belle plante, c'est une fille vulnérable et touchante. Cindy est la plus lucide et cassante du lot, son expérience et son autorité lui évitent de tomber dans les pièges de ses devancières. Quant à la jeune Jennifer, elle considère avec un mépris terrible car silencieux Jonathan et semble déjà gênée que Sandy soit l'ami de ce pauvre type.

Cela donne quatre rôles féminins bien plus nuancés et intelligents que la paire que forment Sandy et Jonathan. Ces deux-là ont commencé leur vie d'homme en pensant avec leur bite et ils n'ont jamais vraiment évolué. Leur réussite sociale dissimule à peine leurs maladresses, ou leur côté odieux. Et quand le film se termine, ils sont aussi misérables l'un que l'autre.

Mais moins que de la méchanceté, c'est plutôt de la tristesse qui transpire du script et de la réalisation. Jules Feiffer voit ses héros comme des hommes déjà dépassés en 1946 : ils suintent d'arrogance. En 1961, ils sont blasés. En 1970, ils sont grillés. Et Mike Nichols les filme comme des losers, deux gars intelligents mais pas assez pour faire l'effort de comprendre le sexe opposé, sa complexité, sa complémentarité.

Sandy et Jonathan sont consumés par leur désir et leur désir restera à jamais inassouvi parce que l'autre, la femme, demeure un continent trop vaste, trop mystérieux, trop inquiétant. Ils se croient aventuriers, entreprenants. Ils sont juste aveuglés par leur appétit sexuel, leur faim de chair. Dès qu'il s'agit d'apprécier les sentiments, l'un les appréhende comme une énigme, l'autre comme un devoir. Dans les deux cas, comme quelque chose d'ennuyeux, de problématique, à esquiver, à éviter.

Nichols capte tout cela avec toujours une légère distance qui rend les scènes encore plus crues, encore plus cruelles. C'est un exemple de cinéma "objectif", comme disait Fritz Lang. Et cela contrebalance le texte plus directe de Feiffer, nuance son aspect théâtral originel. Et ensemble, les deux auteurs accèdent à quelque chose d'universel, d'intemporel. Mais de violent. De terrible.

Pour servir ce projet, le casting est essentiel. Candice Bergen est cette espèce de vierge de glace incarnée. Ann-Margret semble presque jouer son propre rôle, fantasme des 60's en qui les hommes ne voient que ça. Cynthia O'Neal n'a que deux scènes mais elle emporte tout sur son passage. Et le rôle muet de Carol Kane est absolument dévastateur : en quelques regards, elle démolit les mâles.

Art Garfunkel, ce merveilleux chanteur, était aussi un excellent comédien et il a trouvé avec Sandy le rôle de sa vie, à la fois lisse, suffisant et pathétique. Jack Nicholson est impérial en mec immonde, il insuffle à tout le film un côté "feel bad" absolument fascinant.

C'est donc bien à un chef d'oeuvre qu'on a affaire ici. Et ça ne risque pas de changer de sitôt, même depuis #MeToo et les délires des néo-féministes qui veulent déconstruire les hommes sans comprendre visiblement que ce n'est pas ça qui réglera le problème entre les deux sexes.