Affichage des articles dont le libellé est Kerry Condon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Kerry Condon. Afficher tous les articles

samedi 30 août 2025

F1 - LE FILM (Joseph Kosinski, 2025)


Ancien prodige de la Formule 1, Sonny Hayes a vu sa carrière stoppée net après un grave accident lors du Grand Prix d'Espagne en 1993. Depuis, il a divorcé plusieurs fois, dilapidé sa fortune et court là où on veut encore de lui. Ce qui ne l'empêche pas de briller comme quand il effectue un relais lors des 24 h. de Daytona. C'est après cette course que son ancien partenaire et rival Ruben Cervantes lui propose de devenir deuxième pilote de son écurie, APXGP.


Ce n'est pas un cadeau : l'équipe n'est jamais montée sur un podium de toute la saison et le premier pilote est un débutant aussi ambitieux qu'arrogant. S'il ne gagne pas au moins une course d'ici à la fin de la saison, les investisseurs fuiront et APXGP sera liquidé avec Ruben. Sur la piste de Silverstone, Sonny fait un essai dans le baquet d'une voiture et s'il n'est pas à l'aise avec ce véhicule plus moderne que ceux qu'il a pilotés jadis, il détecte vite ce qui peut être amélioré. 


Joshua Pearce, l'autre coureur, pense déjà à l'avenir et demande à son agent de lui trouver une place ailleurs. Il rate d'ailleurs complètement sa course lors du Grand Prix de Grande-Bretagne. Sonny ne lui en tient pas rigueur et au Grand Prix de Hongrie, il exploite les failles du règlement en entrant volontairement en collision avec un autre pilote, obligeant l'intervention de la voiture de sécurité et permettant, quand la course reprend, à Joshua de réduire l'écart avec les leaders...


F1 - The Movie (en vo) est le pur produit d'une recette éprouvée trois ans auparavant par le duo formé par le producteur Jerry Bruckheimer et le réalisateur Joseph  Kosinski avec Top Gun : Maverick. Durant le tournage, il fut question d'un caméo avec le septuple champion du monde Lewis Hamilton, mais qui ne se concrétisa pas, faute de temps pour ce dernier.


Hamilton invita Kosinksi au Grand Prix d'Austin et ce fut une sorte d'épiphanie pour le cinéaste, impressionné par la puissance et la technique des bolides. Il pitcha une histoire à Bruckheimer qui dit "banco !" et développa un script avec l'aide de Ehren Kruger. Mais restait un défi de taille : comment attirer un public en masse pour un film sur la Formule 1 ?
 

D'autres, et pas des moindres, s'y sont essayés : Le Mans (Lee Katzin, 1971, avec Steve McQueen), Grand Prix (John Frankenheimer, 1966), ou plus récemment Days of Thunder (Tony Scott, 1990) ou Rush (Ron Howard, 2013) - liste non exhaustive. Surtout, Netflix a produit une série de documentaires, Formula 1 : Pilotes de leur destin, depuis 2019, énorme carton et expérience immersive.


Comment lutter contre le récit d'authentiques champions élevés au rang de vedettes grâce à la plateforme de streaming ? Comme je le disais plus haut : en reproduisant une recette éprouvée, celle de Top Gun : Maverick, en remplaçant les avions de chasse par des F1 et Tom Cruise par Brad Pitt. Seulement ça ?

Il y a en quelque sorte deux films en un ici : le premier, c'est effectivement une sorte de version de Top Gun : Maverick sur piste. Un vétéran reprend du service pour sauver une écurie appartenant à un vieil ami et rival tout en formant un débutant au circuit et aux courses. En 150', l'affaire est pliée avec une efficacité redoutable.

On ne voit pas le temps passer. Le film enchaîne les clichés comme la bande son enfile les morceaux rock et la partition de Hans Zimmer. Toutes les cases sont soigneusement cochées : la différence de philosophie entre le coureur sur le retour et son partenaire ambitieux et vaniteux, la romance avec la directrice technique, l'anxiété du patron d'écurie, les Grands Prix spectaculaires, etc.

Mais franchement il faut être de mauvaise foi pour ne pas apprécier F1 - Le Film. C'est extrêmement divertissant, merveilleusement filmé. Bruckheimer, qui a refusé de communiquer le budget du film (prêtant ainsi le flanc aux rumeurs les plus extravagantes), a convaincu Apple de signer un énorme chèque pour constituer une écurie fictive plus vraie que nature.

Le tournage a eu lieu lors d'authentiques courses, avec zéro image de synthèse, et des acteurs formés à la conduite à grande vitesse (coachés par Lewis Hamilton himself, qui est co-producteur). Les voitures d'APXGP sont des Formule 2 modifiées avec quinze caméras embarquées et développées par Mercedes. C'est bluffant. Et grisant.

Les courses ont une intensité incroyable et même si le tout est très prévisible, on sait que ça fait partie du contrat passé entre le cinéaste et le public, venu pour goûter un plat en particulier, qu'il a déjà adoré. Mais Kosinski est assez malin pour ne pas reproduire tout à l'identique : une équipe de F1 n'est pas un groupe d'aviateurs militaires. Ici, ce qui doit capter notre attention, ce sont deux pilotes.

Le second film, c'est celui qui fera le plus parler les critiques. Est-ce que F1 - le film est autre chose qu'une adaptation de Top Gun : Maverick ? Autrement dit : est-ce que ce ne serait pas quand même un peu une arnaque qui se fiche de la gueule du public en re-racontant la même chose ? Est-ce que décliner une formule, ce n'est pas le degré zéro de la création ?

Toutes ces interrogations sont légitimes et donc je ne reproche à personne de penser que F1 - le film ne vaut pas grand-chose. Que nous apprend-t-il qu'on ne saura pas en regardant d'autres films sur cet univers ou des docus ou même des retransmissions d'essais ou de vraies courses automobiles ? Effectivement : rien.

Kosinski ne va jamais plus loin que ce qu'il promet : des sensations fortes, un blockbuster estival. Certes, nous faire croire au comeback d'un pilote qui aurait l'âge de la star qu'il incarne (61 ans), c'est déjà beaucoup (même si, au début, on cite quelques vétérans qui ont couru face à des concurrents qui auraient pu être leur fils). Mais on n'est justement pas dans du docu, dans le réalisme.

F1 - le film a pour lui une honnêteté indéniable : il ne cherche pas à nous faire croire à l'incroyable. Il veut juste nous distraire. Le scénario produit des péripéties et des rebondissements improbables et prévisibles. Le marché qu'on passe avec ce genre de productions, ce n'est pas d'y croire, mais d'embarquer. Et ce n'est pas méprisable.

Par ailleurs, on peut quand même y lire une sorte de message, de métaphore. Brad Pitt, qui incarne avec une coolitude absolue Sonny Hayes, est lui-même devenu un vétéran. Il a encore ce physique incroyable pour un sexagénaire qui fait de lui un sex symbol comme à ses débuts. Mais ces dernières années, l'examen de sa filmographie révèle quelque chose de troublant.

Pitt s'est comme qui dirait fait une spécialité des rôles d'homme du passé qui observe avec un mélange de détachement et de mélancolie l'époque où il a été révélé et aujourd'hui. Et en plus de trente ans de carrière, il s'en est passé des choses, si bien qu'il a l'air d'une sorte de survivant, comme Tom Cruise ou Keanu Reeves.

Du coup, le voir camper Sonny Hayes devient plus profond qu'il n'y paraît. En 1993, Aerton Senna courait encore (plus pour longtemps, il mourra un an après), et les conditions dans lesquelles les coureurs s'affrontaient paraissent insensées aujourd'hui, avec des véhicules blindés d'électronique, des règlements plus stricts, encore plus d'argent en jeu, etc.

Ce qu'incarne Sonny, ce n'est pas seulement un temps révolu, c'est une certain romantisme sportif, qu'on peut éprouver dans d'autres disciplines (le foot, le tennis, etc.). Quand Sonny regarde Joshua Pearce toujours pendu à son téléphone portable, en quête de like, courant pour la gloire plus que pour le plaisir, l'ivresse même, c'est exactement comme si Pitt regardait Damson Idris.

Pitt est encore très bel homme mais il a désormais des rides, une silhouette plus massive. En revanche son jeu s'est nuancé - en fait c'est à peine s'il joue encore : il n'a plus à composer un personnage, c'est au personnage de se mouler sur Pitt. Mais tout ça en fait un acteur bien meilleur, plus attachant, plus séduisant encore, plus subtil aussi.

Damson Idris est lui aussi comme son personnage, on le devine ambitieux mais devenant sympathique, et on lui souhaite le meilleur. Toutefois, sa manière d'interpréter Joshua Pearce est fidèle à ce qu'on peut en attendre : c'est une composition. Il fait des efforts pour exister à l'écran quand Pitt n'a qu'à être là, apparaître, dire ses répliques, et ça suffit. C'est la différence entre une star et un rookie.

Javier Bardem est sobre dans le costume du patron en détresse et Kerry Condon réussit à donner chair à un rôle fin comme une feuille de papier. C'est peut-être ce qui manque le plus à ce film : des seconds rôles soignés (dans Top Gun : Maverick, les jeunots qui entouraient Tom Cruise formait une troupe plus consistante).

F1 - le film n'est sûrement pas un grand film, mais c'est de l'entertainment très abouti, parfaitement huilé, et le véhicule impeccable pour sa star, au sommet de son art. Et c'est parce qu'il remplit la mission qu'il s'est fixé, comme son héros, qu'il mérite le respect.

dimanche 7 avril 2024

LES BANSHEES D'INISHERIN (Martin McDonagh, 2022)


1923. La guerre civile en Irlande touche à sa fin lorsque Colm Doherty, violoniste, ignire du jour au lendemain son meilleur ami et compagnon de beuverie Paidrick Suilleabhan. Ce dernier le presse s'expliquer, croyant d'abord à un e curieuse plaisanterie, mais Colm lui répond qu'il l'a toujours trouvé creux et ennuyeux et qu'il souhaite désormais consacrer le temps qui lui reste à vivre à composer de la musique en paix afin de laisser une trace.


Paidric est dévasté et refuse d'accepter cette situation. Colm lui lance alors un ultimatum : s'il continue à lui adresser la parole, il se coupera un doigt ! En parallèle, Dominic, le fils du gendarme Peadar Kearney, est recueilli par Paidric et sa soeur Siobahn, avec laquelle il partage la maison de leurs défunts parents, après avoir été une nouvelle fois battu par son père. Ce geste vaut à Paidric d'être pris à parti par Paedar quand il vient vendre son lait sur le marché après avoir dénoncé les mauvais traitements qu'il lui inflige. 
 

Témoin de la scène, Colm ramène Paidric chez lui mais sans lui adresser la parole. Siobahn et Dominic tentent de mettre fin à cette querelle absurde mais rien n'y fait et Paidric, ivre, lui reproche d'avoir gâché leur amitié alors qu'il accepte de boire avec Paedar. Colm trouve cette réaction intéressante pour la première fois de la part de Paidric qui, le lendemain, ne se rappelant plus de ce qu'il a dit, vient lui présenter ses excuses.


Mais inexplicablement, Colm le prend très mal et met sa menace à exécution : il se tranche l'index gauche et le jette à la porte de Paidric. Ce n'est que lé début d'une tragique escalade sur l'île d'Inisherin...


Le film ne perd pas de temps : dès la première scène, où on voit Paidric aller chez Colm pour l'inviter à boire une pinte au pub local, sans obtenir de réponse, tout est déjà là. Imaginez à présent que pareille chose vous arrive et que votre meilleur ami ne veuille plus vous adresser la parole subitement, sans réelle explication. Comment réagiriez-vous ?


Le comportement cruel de Colm n'a d'égal que le désarroi qui s'empare de Paidric. Ce dernier se définit, lors d'une scène-clé où il confronte son vieil ami, comme un type bien, sympa, peut-être pas effectivement très malin, à la conversation limité, mais loyal, fidèle, attachant. Rien ne peut justifier qu'il soit ainsi ignoré, méprisé.


Cela aurait pu en rester là mais Paidric ne parvient pas à faire le deuil d'une longue amitié ainsi interrompue. Il ne comprend pas, pas plus que nous, les justifications de Colm, qui souhaite se consacrer à sa musique et vivre en paix, sans avoir à s'embarrasser d'un compagnon de beuverie qu'il juge insuffisamment cultivé, autant indigne de lui.

L'obstination de Paidric à croire que la situation peut s'arranger, que peut-être Colm est déprimé, que cela n'est que provisoire, ne fait qu'ajouter au drame absurde. Lorsque Colm menace de se couper un doigt pour être tranquille et qu'il le fait, le spectateur sent que ça va mal finir. Que plus rien ne pourra arrêter les deux hommes. Jusqu'à l'irréparable.

En parallèle se noue une autre histoire avec Dominic (campé génialement par Barry Keoghan): c'est l'idiot, non pas du village mais de l'île d'Inisherin. Brutalisé et abusé sexuellement par son père veuf qui se trouve être aussi gendarme, il pense réconforter Paidric en offrant de remplacer Colm. Puis il s'entiche de Siobhan (jouée avec beaucoup de subtilité par Kerry Condon), la soeur de ce dernier, sans succès. Elle a postulé, en secret, pour un poste de bibliothécaire sur le continent mais hésite à tout quitter, sachant que cela anéantirait son frère, surtout en ce moment, mais sachant aussi que la vie sur l'île ne lui convient pas/plus, qu'elle en a assez de ces hommes taiseux, de ce climat rigoureux, de ces querelles grotesques.

Comme le témoin menaçant de tout cela, il y a Mme McCormick, que Dominic surnomme la sorcière : il est vrai qu'avec sa longue canne surmontée d'un crochet, elle ressemble à la faucheuse, avertissant par des paroles cryptées ceux qu'elle croise de funestes lendemains. A Paidric, elle déclare que la mort rôde sur Inisherin et qu'elle frappera bientôt deux de ses habitants. Il y aura effectivement deux victimes dans cette histoire, bouleversant définitivement la petite communauté insulaire.

Martin McDonagh, qui avait déjà signé l'excellent polar Bons Baisers de Bruges avec les deux mêmes acteurs principaux, produit ici un film beaucoup plus original et curieux. Au début, l'argument fait sourire, et même parfois rire, puis très vite, devant les caractères butés des deux hommes, un frisson nous parcourt. Il y a quelque chose de l'ordre du fatum aveugle dans cette intrigue minimaliste, qu'exacerbe les paysages sublimes et hostiles d'Inisherin, avec ses falaises vertigineuses, ces landes immenses, ses maisons isolées, son pub au centre de tout, et ses personnages dépassés. 

Au loin, grondent encore les canons et les fusils de la guerre civile, conflit absurde où de l'île plus personne ne sait qui se bat contre qui, qui sont les méchants et les gentils, quelle est la cause de ces batailles. Même Paedar, à qui on paie 8 schillings et un repas pour aider à exécuter des prisonniers, ignore qui il va devoir éliminer pour cette rétribution. "C'était tout de même plus simple quand il s'agit de buter les anglais" finit-il par admettre. Et le non-sens qui règne sur ces irlandais qui tuent leurs frères trouve son écho dans la fâcherie entre Colm et Paidric.

Magnifiquement filmé et photographié, avec une musique superbe, Colin Farrell et Brendan Gleeson s'affrontent génialement, glissant dans une spirale de rancoeur et de violence (contre eux-mêmes d'abord). Farrell compose à la perfection un Paidric simple mais honnête face à Gleeson qui s'enferme dans un silence de plus en plus pesant. McDonagh joue aussi sur le gabarit physique de ses acteurs, Gleeson imposant face à Farrell, mais Farrell plus fébrile, nerveux que Gleeson. Chacun, à sa manière, incarne une bombe à retardement et lorsque, enfin, le dénouement survient, il prend des proportions terribles avant l'épilogue amer.

Les Banshees d'Inisherin est une curieuse fable, sans morale, sans issue, qui ressemble à du Samuel Beckett. Mais on ne peut pas lâcher cette affaire avant qu'elle ne se termine. Et encore, elle ne se termine pas vraiment, ce qui est sans doute le plus triste. Comme l'affirme Paidric, "certaines choses ne peuvent pas être réglées"...