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jeudi 16 mai 2024

BATMAN / DYLAN DOG #3 (of 3) (Roberto Recchioni / Gigi Cavenago et Werther Dell'Edera)


Le Joker est rentré à Gotham en emmenant avec lui le tueur en série fraîchement ressuscité Christopher Killex. Les deux criminels ne s'entendent pas sur une collaboration et Killex abandonne le Joker pour se refaire la main dans les bas-fonds de la ville. Cependant Dylan Dog arrive à son tour à Gotham, reçu par le commissaire Jim Gordon.


Averti, Batman les rejoint chez le médecin-légiste qui procède à l'autopsie des premières victimes de Killex. Mais un détail cloche pour Dylan Dog : c'est comme si Killex repartait de zéro, revenu d'entre les morts il aurait oublié son "art". Auparavant Batman a capturé le Joker qu'il a reconduit à l'asile d'Arkham et qui demande à parler uniquement à Dylan Dog.


Mais le temps presse car Killex sème la mort. Et puis, une fois appréhendé, que faudra-t-il faire de lui, car Dylan Dog l'assure à Batman : l'asile d'Arkham ne suffira pas...


Cette mini-série s'achève de manière magistrale. Et en vérité on voudrait que ça ait duré plus longtemps. Ou mieux : que DC offre à Roberto Recchioni l'opportunité d'écrire de nouvelles aventures de Batman, avec ou sans Dylan Dog, tant l'auteur italien a maîtrisé son sujet.


Car, oui, c'est un comble, mais la meilleure histoire de Batman que j'ai lu depuis un bail vient d'être imaginée et rédigée par un italien. Non seulement Recchioni a réussi à combiner les univers de Dylan Dog et de Batman, à faire co-exister les deux héros de manière cohérente et divertissante, mais surtout il a prouvé qu'il avait mieux compris que beaucoup de scénaristes américains le dark knight en l'intégrant à une intrigue palpitante et originale.


Pour ce troisième et dernier acte, on retourne donc à Gotham où le Joker a entraîné le serial killer Christopher Killex, tout juste ressuscité, avec le projet d'en faire son partenaire pour créer le chaos dans Gotham. Sauf que le Joker a ignoré que Killex n'était pas un anarchiste : il est même tout le contraire, pour lui le meurtre est un art qui s'épanouit dans la discipline, l'ordre. La collaboration entre les deux meurtriers tourne donc court.

Mais ce n'est pas la seule chose qui cloche avec Killex et sur ce deuxième point, Recchioni fait la preuve de son génie narratif : en effet, comment revient à la vie un homme qui en a été privé et dont l'âme a séjourné en enfer ? Hé bien, il est à présent comme un individu ayant tout à réapprendre. Et dans le cas d'un tueur en série, cela suppose de réapprendre à tuer, à recouvrer ses moyens, à re-maîtriser son art.

Les victimes de Killex sont vite retrouvées et Batman et Dylan Dog doivent donc se presser de l'arrêter. Mais par où commencer ? Car Batman a beau être le plus grand détective du monde, il ne connait pas Killex. Quant à Dylan Dog, il est en territoire étranger à Gotham. Leur salut viendra donc... Du Joker. Recchionni s'inspire, là, du Silence des Agneaux, substituant le Joker à Hannibal Lecter et Killex à Buffalo Bill. Un tueur en série fournissant des indices pour coincer un autre tueur en série.

La dernière partie de l'épisode est sensationnelle, moins pour le dénouement proprement dit (on sait que Batman et Dylan Dog vont coincer Killex) que pour la résolution du problème que pose Killex. Un tel individu dans l'asile d'Arkham ou en prison ne solutionne rien. Le tuer est exclus (code moral des héros oblige). Alors comment Batman et Dylan Dog vont boucler le dossier... Je vous laisse le découvrir (le recueil en vo sortira en Juillet, et je pense quelques mois plus tard chez Urban Comics), mais Recchioni trouve une issue remarquablement intelligente, à la fois logique et inventive.

Visuellement, cette mini-série aura été un grand moment et Gigi Cavenago et Werther Dell'Edera ne faillissent pas pour ce dernier numéro. J'ai sélectionné pour illustrer cette critique majoritairement des splash pages car elles témoignent du brio des deux artistes pour composer des images fabuleusement concises et spectaculaires. Mais la narration graphique est magistrale de bout en bout.

Ce qui frappe là encore, c'est la facilité avec laquelle les dessinateurs se sont appropriés les personnages, les décors, et ont abouti à un mix parfaitement crédible, habile. Au début, on pouvait douter qu'associer Batman et son costume super-héroïque et Dylan Dog, détective en civil, puisse fonctionner. Plus de 200 pages après, non seulement, ça marche, mais surtout le contraste esthétique participe pleinement au charme unique de cette production. 

Encore une fois, les décors, les jeux d'ombres et de lumière, sont admirables, d'une technicité époustouflantes. Tous les italiens n'ont pas ce niveau de dessin, mais là, on est vraiment dans le haut du panier, sans parler du travail des coloristes (Giovanna Niro et Laura Ciondoloni).

Bref, il faudra surveiller l'album qui collectera ces trois maxi-épisodes car Batman / Dylan Dog figure déjà en bonne place parmi les meilleurs comics de 2024, et, à ce titre, doit figurer dans toute bonne bibliothèque.

jeudi 11 avril 2024

BATMAN / DYLAN DOG #2 (of 3) (Roberto Recchioni / Gigi Cavenago et Werther Dell'Edera)


Batman découvre que Catwoman a été empoisonnée par un produit mélangeant la toxine du Joker et un composant créé par le Dr. Xarabas. Pour concocter un antidote, il a besoin de prélever un échantillon sur un cobaye de Xarabas. Dylan Dog le guide jusqu'au dernier repaire connu du savant fou.


Là, ils affrontent une bande de zombies parmi laquelle se trouve Groucho, l'ami de Dylan Dog. Après les avoir sauvés, lui et Catwoman, Batman et Dylan Dog apprennent par Groucho quel est le projet de Xarabas et du Joker : ramener à la vie Christopher Killex, un serial killer collecteur d'âmes. 


Pour le retrouver avant eux, un seul endroit : l'enfer. Et pour y accéder, il leur faut trouver quelqu'un capable de les y emmener et de les y protéger. Batman sait à qui s'adresser...


Ce deuxième volet du crossover entre Batman et Dylan Dog donne la part belle à ce dernier alors que le premier épisode, c'était son partenaire qui était davantage mis en avant. On peut interpréter cela de différentes manières (une contrainte éditoriale pour que les deux héros aient autant de temps de présence à l'image). Mais en l'occurrence, ici, cela s'inscrit dans une logique narrative.


Roberto Recchioni est un scénariste assez malin pour composer avec ces éléments et faire admettre au lecteur que ses choix sont justifiés. Par exemple, le Joker et Xarabas sont absents de ce numéro mais leurs présences et leur plan hantent tout le récit. L'alliance de ces deux sinistres vilains est assez terrifiante pour qu'on redoute les fruits de leur collaboration.


Le scénario emprunte donc le registre du parcours initiatique. Batman s'en remet à Dylan Dog et ses compétences de détective du surnaturel tout en partageant avec lui son carnet d'adresses. Le fan de Batman ne sera donc pas dépaysé par les guest-stars issus du catalogue de DC qui apparaissent dans ce numéro.


Catwoman convalescente après avoir été empoisonnée, Recchioni a eu la permission d'utiliser deux autres héros liés au monde de la magie : John Constantine d'abord est sollicité pour ouvrir à Dylan Dog un passage vers l'enfer, puis Jason Blood / Etrigan le démon pour leur servir de guide. L'auteur italien maîtrise parfaitement les caractéristiques de ces deux anti-héros.

Constantine est donc dépeint comme un parfait dépravé, cynique, la clope au bec, mais Recchioni se permet de jeter un regard ironique sur l'enquêteur britannique lorsqu'il se plaint du spectacle offert par Piccadilly Circus avec sa foule de bourgeois-bohèmes tandis que lui a connu ce quartier au temps des punks. Dylan Dog lui rétorque qu'il y a pire qu'un jeune désenchanté chantant "no future" : c'est un vieux désenchanté. Savoureux. Et tout à fait juste.

L'entrée en scène d'Etrigan est spectaculaire et Recchioni lâche la bride au démon qu'il montre dans toute son inquiétante furie, soulignant que sa sauvagerie en fait un compagnon peu fiable. Par contre, il rédige les dialogues de l'alter ego de Jason Blood en respectant sa manie de faire des rimes - et là, on voit Constantine se plaindre à nouveau, mais plus légitimement quand Dylan Dog se met à finir les phrases du démon.

Cet humour, subtil, donne à l'épisode un relief faussement léger : l'évocation du tueur en série Christopher Killex, que le Joker et Xarabas veulent ressusciter n'augure rien de bon. Déjà que Batman et Dylan Dog sont en retard, alors si en plus un troisième larron aussi redoutable s'ajoute à l'affaire, ça risque de faire du grabuge. D'où ma conviction que cette mini-série va voir apparaître d'autres invités.

La pagination est encore une fois élevée (66 pages) mais on ne voit pas le temps passer et surtout c'est un rapport quantité/prix imbattable pour un fascicule vendu 4,99 $ !

En outre, c'est toujours aussi formidablement dessiné par la paire Gigi Cavenago-Werther Dell'Edera  - même si je ne repère toujours pas où ce dernier est intervenu. Le style de Cavenago est tellement puissant et m'est tellement plus familier que, sans vouloir minorer la contribution de Dell'Edera, je ne la reconnais pas.

Donc, je m'en tiendrai à ce que j'ai apprécié et qui me semble quand même majoritairement dû à Cavenago. L'artiste transalpin a cette manière de découper ses planches avec des cases de dimensions souvent généreuses, qui lui permettent donc de soigner les décors et de composer des plans en en disposant les éléments avec harmonie. A chaque fois, l'espace des actions est magnifiquement exploité et les couleurs de Giovanna Niro font le reste avec une palette privilégiant les tonalités vives.

Mais Cavenago peut aussi surdécouper une scène et rendre ainsi l'action plus hachée, plus dynamique, comme quand Batman affronte férocement la bande de zombies dans l'ancien repaire de Xarabas. Toutefois, l'épisode, par son contenu, favorise la représentation des lieux dans ce qu'ils ont de plus foisonnant, qu'il s'agisse de l'appartement crasseux de Constantine à l'intérieur majestueux de la demeure de Jason Blood, ou encore des paysages infernaux. Tout ce passage, qui occupe pratiquement un tiers de l'épisode est sensationnel et témoigne de l'immense talent graphique du maestro.

C'est, vous l'aurez compris, un pur régal et, à coup sûr, quand tout ça sera disponible en album, ça fera un sacré beau recueil, bien garni, scénaristiquement et visuellement somptueux.  

samedi 16 mars 2024

BATMAN / DYLAN DOG #1 (of 3) (Roberto Recchioni / Gigi Cavenago & Werther Dell'Edera)


Au début de sa carrière, le Joker a consulté le docteur Xarabas et les deux hommes ont gardé le contact. Aujourd'hui, ils se retrouvent à Londres pour un coup monté. Batman est aux trousses du Joker, Dylan Dog à celles du Dr. Xarabas. Mais entre les deux détectives, la collaboration s'annonce difficile. C'est leur affection commune pour Selina Kyle qui les motivera à dépasser leurs différences...
 

Enfin ! Enfin, nous pouvons lire ce crossover tant attendu, initié par les éditions Bonelli, le plus grand éditeur de fumetti en Italie. Et pour ce faire, DC a mis les petits plats dans les grands en sortant cette mini-série en trois épisodes de plus de 80 pages au format prestige.


Pourtant, tout a été produit par des auteurs transalpins : le scénario est l'oeuvre de Roberto Recchioni, le créateur des séries John Doe et Détective Dante. Réunir Dylan Dog, créé par Tiziano Sclavi, et Batman, créé par Bob Kane et Bill Finger, peut sembler improbable, mais Recchioni a su imaginer une intrigue sur mesure pour ces deux héros emblématiques.


Car ce qui réunit Dylan Dog, spécialiste de l'occulte, du paranormal, et Bruce Wayne, super-héros sans pouvoir et protecteur de Gotham, c'est bien évidemment leur talent de détective. Recchioni convoque donc deux némésis de Dog et Batman, le Dr. Xarabas, un savant fou obsédé par l'immortalité et entouré de zombies, et le Joker, le clown du crime, auxquels il donne un passé commun.


Pour Xarabas, consulté par le Joker récemment défiguré au début de sa carrière, en chaque monstre se trouve une merveille, d'ailleurs étymologiquement les deux termes ont la même origine. Le Joker renonce à une opération de reconstruction faciale et assume son visage ravagé en même temps que sa folie criminelle. C'est brillant et tout simple. Dès lors, quand les deux hommes se retrouvent des années plus tard, le lecteur sait qu'il va se passer des choses horribles.
 

Dylan Dog, la dernière fois qu'il a affronté Xarabas, l'a vu périr dans un incendie. Quant à Batman, il ignore où a pu passer le Joker depuis qu'il a quitté Gotham mais en interrogeant ses hommes de main, il tient une piste qui le mène à Londres... Où Dylan Dog est en vacances en compagnie de Selina Kyle (la présence de cette dernière ne semble qu'opportune, sans rapport avec le Joker qu'elle reconnaît dans la foule sans savoir ce qu'il fait dans la capitale britannique).
 

Le récit, bien que consistant avec sa pagination inhabituelle, file à toute allure, sans temps mort. Ce qui n'empêche pas Recchioni d'écrire des échanges savoureux entre les protagonistes, notamment Bruce Wayne et Dylan Dog qui, d'emblée, ne s'apprécient pas (et pas seulement parce que le deuxième est devenu l'amant de Selina Kyle). En vérité, tout oppose le méticuleux et richissime Bruce Wayne et Dylan Dog, désinvolte et fauché mais qui se paie le luxe de refuser un chèque du milliardaire américain.

L'équilibre entre le temps consacré aux méchants et aux héros est admirablement établi, si bien qu'on ne perd rien des manoeuvres des uns et des autres. Le tout est ponctué de plages d'action extrêmement intenses et dynamiques pour lesquels deux dessinateurs ne sont pas de trop. Et de ce côté-là aussi, Batman - Dylan Dog nous en met plein la vue.

Jugez plutôt : c'est rien moins que le génial Gigi Cavenago qui se charge d'illustrer cette histoire. Ce nom n'est malheureusement pas très connu ni en France ni aux Etats-Unis, mais il a pu profiter d'une exposition salutaire récemment en étant l'artiste du volume 3 de The Magic Order écrit par Mark Millar. Il réalise seul, dessin et colorisation, le long prologue de cette aventure avant d'être soutenu aux couleurs par Giovanna Niro (qui travaille elle aussi pour des comics du Millarworld).

Cavenago a une manière bien à lui de découper ses planches : quand l'action domine, il se concentre sur un nombre réduit de cases, souvent occupant toute la largeur de la bande, et cette latéralité lui permet de privilégier les mouvements des personnages aux décors. Quand il doit dessiner des passages plus calmes, il privilégie des cadres plus verticaux ou même des "gaufriers", avec une attention portée aux expressions des visages.

Sur ce point, il souligne l'impassibilité grave de Bruce Wayne / Batman contre la volubilité de Dylan Dog. Cela génère un effet humoristique qui oppose la fantaisie du héros italien face au sérieux du héros américain. Batman est plus que jamais un athlète avec un costume farfelu dans un décor différent de celui de Gotham tandis que Dylan Dog apparaît comme un civil lambda, en jean, chemise rouge, veste noire, capable pour désarçonner son adversaire de lui demander, avant d'être tué, de jouer un air de sa clarinette.

Recchioni doit aussi composer avec les seconds rôles. S'il ne paraît pas très intéressé par Alfred Pennyworth, en revanche il exploite à fond Groucho, l'assistant de Dylan Dog qui ressemble comme un jumeau à Groucho Marx jusque dans sa manière de commenter ce qui se passe avec un humour absurde irrésistible. Et puis il emploie Selina Kyle / Catwoman de manière habile même si plus convenue (mais on attendra de voir comment cela évoluera par la suite).

Je dois bien reconnaître cependant que j'ai eu du mal à déceler la contribution de Werther Dell'Edera (qui, malgré son prénom germanique, est bien italien lui aussi) : l'artiste de Something is killig the children a pourant un style identifiable mais j'ignore ce qu'il a fait ici tant Gigi Cavenago marque ce comic-book fumetto de son empreinte. Les crédits ne précisent hélas ! rien à ce sujet.

Quoiqu'il en soit, ce premier épisode (sur trois) est un régal absolu, brillamment écrit, génialement mis en images, comblant aussi bien le fan de Batman que celui de Dylan Dog.