jeudi 11 juin 2026

DAREDEVIL #3 (Stephanie Phillips / Lee Garbett)


Spider-Man aide Daredevil à affronter Omen qui perturbe ses sens aiguisés. A l'université, Matt Murdock reçoit la visite des inspecteurs Forte et Callahan qui l'interrogent sur les meurtres et ses liens possibles avec les victimes. Pour piéger Omen, Daredevil sollicite l'aide de Ben Urich...
 

Bon, tout d'abord, il faut préciser que la couverture de ce troisième épisode survend la présence de Spider-Man qui n'apparaît que brièvement. Et cela m'a un peu agacé parce que, d'une part, quand une série fait intervenir un personnage très populaire (comme Spidey ou Wolverine), c'est que la série a besoin d'un coup de boost. Or, Daredevil s'est bien vendu sur ses deux premiers numéros.


D'autre part, Stephanie Phillips exploite très mal la présence de Spider-Man donc. Il intervient pour aider Daredevil en vue d'une future confrontation avec Omen, et ses conseils sont donc circonscrits à une paire de pages, sans plus, et sans que le lecteur comprenne vraiment en quoi Daredevil en retire quoi que ce soit d'important. L'amitié entre les deux héros est elle aussi survolée.


La même précipitation prévaut avec le retour de Ben Urich. Le lecteur peut légitimement se sentir frustré, voire floué : la scénariste fait resurgir le désormais rédacteur en chef du "Daily Bugle" mais il n'apparaît que sur deux pages et de manière anecdotique. En réalité, DD aurait pu s'adresser à n'importe quel journal pour tendre son piège à Omen.
 

Mais la vérité est que, si cet épisode est décevant,, c'est parce que tout ce qui s'y passe est à l'image de ces deux scènes. Tout parait superficiellement exploité. Alors, certes, on n'en est qu'au troisième épisode, il ne faut pas non plus en demander trop, Stephanie Phillips hérite d'une série qui a souffert et mérite qu'on lui accorde du temps.

Toutefois cela tend à rapprocher son travail de celui de Tom Taylor sur Detective Comics. On sent qu'elle a pour ce personnage et son univers un intérêt sincère, mais son vilain a du mal à s'imposer et ce n'est pas la dernière page qui nous éclaire beaucoup plus à son sujet. J'espérai quand même qu'on ait droit à quelque révélation sur ce que Omen reproche exactement à Matt Murdock.

Et aussi pourquoi il ôte les yeux de ses victimes (on peut deviner que c'est en rapport avec la cécité de Matt, mais tout de même, ça reste nébuleux). Un autre moment a de quoi laisser sur sa faim n'importe quel lecteur, quand les deux inspecteurs interrogent Matt et se font quand même éconduire facilement par une des collègues de Matt (qui, pourtant, ne lui avait pas témoigné beaucoup de sympathie avant).

M'est avis que tout ça trouvera quand même des réponses prochainement, mais je serai reconnaissant à Phillips de ne pas trop jouer la montre. Sans quoi on pourrait juger un brin trop désinvolte sa façon de traiter la série... Je parais sévère, un peu irrité ? Ce n'est pas par méchanceté ni impatience, seulement parce que Phillips est capable de très bonnes choses, à condition qu'elle soit rigoureuse.

C'est un peu la même réflexion qui s'applique aux pages dessinées par Lee Garbett. J'avais trouvé une ressemblance entre son trait et celui du duo Romita Jr. - Williamson (durant le run écrit par Ann Nocenti). Toutefois, je pense même un peu emballé parce que Romita Jr. et Williamson restent à un niveau qui me semble inaccessible.

Ensuite parce que Garbett a lui aussi besoin d'être poussé au cul pour donner le meilleur. Parfois il sort de très belles planches, avec des découpages simples mais bien équilibrés. Parfois, en revanche, il va surtout au plus pressé et se contente de gros plans sur les visages, qui le dispensent de décors, comme c'est le cas dans la scène avec les inspecteurs.

De manière générale, cet épisode laisse cette impression que Garbett a été trop léger dans les décors, ce qui est implacable dans une série urbaine, et plus précisément avec un héros comme Daredevil qui fait corps avec la cité. On nous explique au début que Omen l'a complètement déstabilisé... Sauf qu'on ne le ressent pas suffisamment. Attention !

C'est un peu tendu donc, mais on verra si le prochain chapitre marque un ressaisissement de la part des auteurs. Ou si cet arc est condamné à piquer du nez jusqu'à son dénouement, plombant l'avenir pourtant prometteur de cette relance.

mercredi 10 juin 2026

BLACK CAT #11 (G. Willow Wilson / Andrés Genolet)


Black Cat a renoué avec ses activités de voleuse. Et c'est en cherchant à semer des malfrats qu'elle a dépouillés qu'elle écrase malencontreusement un chien. Mauvaise pioche : il s'agissait d'un clébard adopté par Frank Castle, le Punisher !


Alors que le premier tome de la série vient de paraître en vf chez Panini Comics, Black Cat entame un nouvel arc après l'aventure qui l'a entraînée dans la zone négative en compagnie de Mary Jane Watson/Venom. C'est aussi le onzième numéro d'un titre qui était donné condamné au #10, donc ça se fête. Et G. Willow Wilson est bien décidée à nous distraire.


L'argument de départ est simple mais savoureux : on observe le Punisher en train de préparer l'exécution d'un quelconque malfrat lorsqu'il est distrait par un chien errant. Sa cible s'étant envolée entre temps, il adopte le toutou et l'emmène même en mission. C'est alors que surgit Black Cat au volant d'un bolide, fuyant d'autres malfrats et écrasant le chien.


Wilson est une des rares scénaristes chez qui je trouve que l'emploi de la voix off est bien exploitée. Le plus souvent, les auteurs actuels utilisent cela pour commenter l'action de manière redondante, ou en essayant de faire de l'ironie mal placée (et pas marrante surtout). Au point que je me demande si une décision éditoriale forte ne serait pas d'interdire le recours à cet artifice.
 

Wilson, elle, s'en sert pour donner une profondeur, parfois sarcastique, à sa série. Par exemple, pour cet épisode, les premières pages mettent en scène exclusivement le Punisher, contrarié dans son job par ce chien errant qu'il décide d'adopter et auquel il se lie. En voix off, Black Cat philosophe sur la chance et la malchance, en écho à son seul "super" pouvoir qui consiste à coller la poisse à ses adversaires.

Sauf qu'elle n'a aucun contrôle sur ce pouvoir. Parfois cela fonctionne, parfois non. C'est totalement aléatoire. Et comme elle l'explique, la chance de l'un peut devenir la malchance d'un autre et vice-versa. Ce qu'illustre l'histoire de cet épisode, qui n'est que la première partie de l'arc. Car, elle va l'apprendre à ses dépens, parfois c'est elle qui a la poisse.

Et quoi de plus malheureux que de s'attirer les foudres du Punisher ? Certes Black Cat n'est pas une criminelle que vise habituellement Frank Castle, plutôt préoccupé par des tueurs, des mafieux, toute cette engeance comparable à celle qui a éliminé sa famille. Mais Black Cat a quand même tué son clébard et, tel John Wick, il n'entend pas laisser cela impuni.

Même si c'est un accident... On retrouve ce même humour piquant qui fait le sel de la série depuis le début du run de Wilson, comme quand Felicia Hardy tente d'attendrir Castle, pensant que son décolleté et ses remords suffiront (sauf que non). Les dialogues sont vifs, et le face-à-face Black Cat-Punisher fonctionne à plein.

Cette fois, Gleb Melnikov cède à nouveau sa place à l'excellent Andrés Genolet. Même si j'aime beaucoup ce que produit Melnikov sur la série, c'est vrai que, ayant adoré la prestation de Genolet sur She-Hulk, j'ai quand même tendance à trouver ce que fait ce dernier supérieur. Pour que ce soit parfait, il faudrait idéalement que Melnikov dessine un arc, et Genolet le suivant, en alternance.

Avec deux artistes aussi bons, et en même temps différents, la série serait parfaite. Mais; quoi qu'il en soit, elle l'est déjà. Black Cat, c'est drôle, malin, efficace, frais, superbement écrit et illustré. Qu'attendez-vous pour l'essayer ?!

lundi 8 juin 2026

A HISTORY OF VIOLENCE (David Cronenberg, 2005)


Tom Stall vit avec sa femme, Edie, et leurs deux enfants, Jack et Sarah, à Milbrook, Indiana, où il tient un diner. Un soir, deux hommes arrivent et il leur annonce qu'il ferme. Ils se montrent menaçants envers une serveuse et réclament la caisse. Tom réussit à les tuer tous les deux avec une rapidité et une précision qui semble lui-même le dépasser. L'histoire est reprise par les médias qui le saluent comme un héros même si lui préfèrerait renouer avec une existence tranquille et discrète.


Malheureusement, quelques jours après, c'est au tour de Carl Fogarty de se présenter à son diner. Il semble bien le connaître, mais sous le nom de Joey Cusack. Tom nie farouchement mais Fogarty insiste. Il se met à suivre Edie et, sous pression, les relations entre les membres de la famille Stall deviennent de plus en plus tendues. Le shérif, Sam, interroge Tom pour savoir s'il ne serait pas un témoin sous protection car, après avoir fait des recherches, il a appris le passé criminel chargé de Fogarty.
 

Après avoir frappé un élève de son lycée qui le harcelait, Jack se dispute avec son père et s'enfuit de la maison. Fogarty le capture et s'en sert pour obliger Tom à le suivre jusqu'à Philadelphie...


Il y a des films si bien écrits, mis en scène, interprétés, qu'il est impossible de leur trouver un défaut. Pourtant ils ne figurent pas sur la liste de chefs d'oeuvre, parce qu'ils appartiennent à un genre moins prestigieux, que les longs métrages qu'on met dans la catégorie des incontournables.


Pourtant A History of Violence est un film parfait. Et pour moi, cette perfection se distingue par le simple fait qu'on peut le revoir sans se lasser, en y découvrant toujours de nouveaux aspects, et que je ne crois pas qu'il existe de genre noble, sinon celui de pouvoir revenir à un film sans lassitude, et d'y reconnaître toutes les qualités qui font qu'un film est impeccable.


Je le dis d'autant plus franchement que la filmographie de David Cronenberg n'est pas ma préférée, ce n'est pas un cinéaste que j'apprécie particulièrement. Il a réalisé d'excellents opus, d'autres beaucoup moins bons, voire calamiteux. Ses thèmes de prédilection sont souvent répétitifs et peu enclins à m'attirer. Mais avec A History of Violence, il a signé son chef d'oeuvre.


D'abord parce qu'il a, sans renier ce qui l'intéresse le plus, fait preuve de distanciation et de subtilité avec les motifs qui traversent habituellement plus frontalement ses oeuvres. En adaptant le scénario de Josh Olson d'après le roman graphique de John Wagner et Vince Locke, il se frotte au film noir, voire au néo western, et cela lui permet d'en tirer la substantifique moëlle.

Il y a tant à dire sur ce film qu'une critique ne suffirait pas à souligner toutes ses qualités. Cronenberg est obsédé par le darwinisme, il le dit lui-même. Et c'est sans doute la dimension qui frappe le plus ici : est-on le produit de son éducation ou n'exprime-t-on que sa nature profonde, innée ? Et de quoi chez nous nos enfants héritent-ils ?

Cette dualité se reflète dans des motifs visuels récurrents et précis : par exemple, lors du premier affrontement entre Tom et les voleurs, on remarque que chacun se trouve d'un côté du comptoir du diner, qui symbolise une sorte de frontière entre le Mal et le Bien. On retrouve cette même scénographie lors du premier face-à-face entre Fogarty et Tom, avec la même symbolique.

Fogarty a un oeil crevé, son visage est donc littéralement coupé en deux avec sa partie normale et sa partie défigurée. Son allure, élégante avec son costume cravate noir, tranche avec celle, casual, de Tom, en jean et bras de chemise - ce qui résume les mondes dans lesquels ils évoluent (le grand banditisme, la vie rurale).

Deux scènes de sexe traversent le film : la première est conduite par Edie qui a arrangé une soirée romantique avec Tom, au prétexte qu'ils n'ont jamais connu cela puisqu'ils se sont rencontrés tardivement et non à l'adolescence. Elle est vêtue d'un uniforme de cheerleader pour l'émoustiller. Il lui demande : "qu'est-ce qu'on a fait de ma femme ?".

La seconde intervient après la visite du shérif chez les Stall où il a questionné Tom sur les événements récents. Edie joue la comédie de l'épouse à bout pour congédier le policier. Celui-ci parti, elle va pour monter dans sa chambre, Tom la rattrape dans l'escalier, elle le repousse, il l'attrape. S'ensuit une étreinte violente. Edie continue de résister puis se donne, excitée, à cet homme qu'elle ne reconnait plus. A la fin, elle le repousse à nouveau, comme furieuse de lui avoir cédé.

On voit donc une femme qui, la première fois, se conduit comme une lycéenne qui veut s'envoyer en l'air. Et la seconde fois comme une épouse trahie mais dominée par l'excitation de s'abandonner à un homme dangereux. Toute l'ambivalence du désir féminin est dessinée dans ces deux scènes, intenses.

Sur la question de l'héritage, on observe que Jack est harcelé par un camarade de classe. Au début, il évite une raclée en désamorçant l'instant par l'humour, acceptant d'être considéré comme une "fiotte". Plus tard, à nouveau persécuté, il se rebiffe quand on se moque de l'héroïsme de son père en comparaison de sa lâcheté à lui. Il explose littéralement et tabasse son harceleur.

Lorsqu'il en parle avec son père, celui-ci le réprimande en expliquant que la violence ne résout rien, ce à quoi il répond que son père n'a pas hésité à tuer deux hommes. Il reçoit une raclée. Plus tard, on le verra commettre un geste encore plus violent mais qui sauvera son père. Alors Tom, sur le visage duquel se lit un vertige terrible, se demande s'il n'a pas transmis l'innommable à son fils.

A la fin du film, et sans rien spoiler, Tom retrouve son frère, Richie. C'est encore le motif du double, de la dualité, des contraires. Absolument tout est double dans le film. Constamment. C'est ce qui en fait une oeuvre passionnante et captivante. La seule figure authentiquement pure, simple, est Sarah, la fille de Tom et Edie : encore très jeune, elle assiste aux événements sans les comprendre, sans être atteinte par leur perversité. Et quand, à la toute fin, c'est elle qui met les couverts de son père à table pour qu'il s'y asseye, on comprend son innocence d'enfant.

Néanmoins, comme je le disais plus haut, ça reste un film éminemment "Cronenbergien" : fasciné par les corps, il filme celui de ses acteurs avec la même acuité que dans ses autres oeuvres. Mais sans chercher à créer le malaise systématiquement, comme c'est souvent le cas chez lui. Ici, les images les plus dérangeantes, d'ailleurs seulement conservées pour la version exploitée en Europe, restent fugaces.

Il y a du sang, des mutilations, des choses très brutales. Mais souvent elles le sont plus par le son que par l'image elle-même, avec le bruit d'os brisés, de sang qui vole, de détonations, etc. Rarement Cronenberg aura fait preuve d'une telle subtilité et en même temps d'une telle maîtrise dans le dosage de ses effets.

Si j'ai dit aussi que le film, presque plus qu'un film noir, était un néo western, c'est parce qu'il faut bien examiner comment il est construit, ce que son apparence dissimule. Si vous remplacez les voitures par des chevaux par exemple, le film est un pur western, l'histoire d'un homme qui a changé de vie, qui a tourné la page de son passé avant que celui-ci ne le rattrape. 

Si son geste héroïque n'avait pas été évoqué par la télé, mais par la presse, ce serait un western. Remplacez le château de Richie à la fin par un ranch, c'est un western. Et il y a toujours un shérif, quel que soit l'époque.

La perfection de A History of Violence se traduit aussi par son casting irréprochable et virtuose. Viggo Mortensen est extraordinaire en type faussement ordinaire. Maria Bello est formidable en épouse trahie. Ed Harris est effrayant. Et William Hurt n'a besoin que d'une séquence pour jouer une de ses meilleures et plus étonnantes partitions.

Mais le plus fort, c'est que le film se démasque presque presque dès son début. Sarah réveille ses parents et son frère après avoir fait un cauchemar avec un monstre. Son père la réconforte en lui jurant que "les monstres, ça n'existe pas". Toute la suite prouvera le contraire. Et avec quel brio !

dimanche 7 juin 2026

SEND HELP (Sam Raimi, 2026)


Linda Liddle s'occupe de la stratégie d'une grande entreprise et compte sur une promotion promise par son patron. Mais celui-ci meurt et c'est son fils, Bradley, qui hérite de la direction de la boîte. Plutôt que récompenser Linda, il préfère confier des responsabilités à Donovan, qu'il a connu au lycée. Lorsque la jeune femme confronte son boss, il feint d'être impressionné par son audace et l'invite à les accompagner, lui et les cadres, pour un voyage d'affaires à Bangkok.


Durant le vol, Donovan humilie Linda en montrant à Bradley la vidéo de son audition pour l'emission "Survivor". Des turbulences secouent le jet privé et provoquent son crash en pleine mer. Le lendemain matin, Linda reprend connaissance sur la plage d'une île. Elle trouve plus loin Bradley, le seul autre survivant, blessé. En attendant qu'il reprenne ses esprits, elle construit un abri, trouve de l'eau et de la nourriture.


Mais Bradley continue de la traiter comme une subordonnée en espérant que des secours vont rapidement arriver. Encore faudrait-il qu'ils sachent où les chercher et que Linda se signale à un bateau qu'elle aperçoit au large de l'autre côté de l'île...


Je dois avouer que, bêtement, quand ce film est sorti, je ne me suis pas déplacé pour aller le voir car j'avais lu une critique incendiaire à son sujet, soulignant que Sam Raimi, son réalisateur, en était réduit à commettre une tel produit pour se rappeler à notre bon souvenir. Visiblement le journaliste auteur du papier considérait que le cinéaste culte de Evil Dead (181-1992) et de la première trilogie Spider-Man (2002-2007) était un has-been.


J'ai finalement pu rattraper le coup et je dois dire que la sévérité de la critique me laisse perplexe. A-t-on vu le même film ? Ou est-ce devenu de bon ton de brûler ses idoles au prétexte qu'ils ne font plus les films qu'on espère d'eux ? 


Sam Raimi n'est pas le seul à être descendu de la sorte : ses copains, les frères Coen, ne trouvent plus grâce aux yeux de nombre de cinéphiles par exemple, idem pour Tim Burton. Mais est-ce juste de dénigrer des cinéastes parce que leurs longs métrages récents ne correspondent plus à ceux qui les ont révélés ? Ne peut-on admettre que leurs ambitions, leurs envies évoluent ?


Cela fait quatre ans que Raimi n'avait plus tourné, essoré par la production de Doctor Strange and the Multiverse of Madness et l'interventionnisme de Kevin Feige, qui a fait remonté le film jusqu'à en faire de la bouillie (dégoûtant aussi Elizabeth Olsen de prolonger son aventure au sein du MCU). Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi il a jeté son dévolu sur un "petit" film comme Send Help.

Pour ma part, j'ai retrouvé un Sam Raimi que j'aime autant que sur ses films cultes, celui de Un Plan Simple (1998), un polar méconnu et qui gagne à ne pas le rester. Le scénario de Damian Shannon et Mark Swift est très simple : c'est un récit survivaliste traité à la manière d'une comédie noire et le réalisateur transcende ce matériau en un divertissement alerte.

L'héroïne est victime d'un machisme toxique : on lui a promis une promotion, méritée vu ses états de service et son dévouement, et un incompétent en hérite indûment. Mais la chance tourne d'une manière grinçante quand le jet privé qui les emmène, elle, son patron et celui qui a profité de ses compétences, à Bangkok s'écrase en pleine mer.

Elle est la seule à survivre avec son boss et c'est une étonnante opportunité qui s'offre à elle car, adepte des émissions où les candidats doivent lutter dans des conditions extrêmes, elle sait comment se débrouiller au coeur d'une nature hostile alors que son supérieur en est incapable, habitué depuis toujours au luxe et au confort.

Alors la dominée devient la dominante et le dominant dépend de celle qui était son employée. Le twist est savoureux mais Raimi ne s'appesantit pas sur le commentaire sociale (on n'est pas chez Ken Loach, dieu merci). Le cinéaste préfère à la fois montrer comment l'environnement va modifier les comportements de chacun et ensuite, inévitablement, comment les choses vont dégénérer.

C'est là que tout le brio de Raimi peut s'exprimer et que le spectateur peut apprécier à quel point il n'a rien perdu de son savoir-faire. Même si le personnage de Bradley est constamment imbuvable, cela ne signifie pas que Linda est une gentille fille. Elle se montre odieuse, sadique, exultant en voyant à quel point son patron devient dépendant d'elle.

Raimi a recours à des mises en scène très ingénieuses comme lorsqu'il répète le même mouvement d'appareil plusieurs fois sur le visage de Bradley dans la même journée pour montrer, alors que Linda l'a abandonné, comment il passe de la suffisance à l'agacement à la colère au désespoir. Ou encore, plus tard, comment, en se rappelant le génie du cinéaste pour faire peur, il invoque le retour de la fiancée de Bradley méchamment abîmée et qui tourmente Linda.

Par ailleurs, au deux tiers du film, on a droit à un épatant sursaut dramatique quand Linda découvre quelque chose de totalement inattendu sur l'île et qui explique du coup bien des choses relatives à des outils qu'elle prétend avoir récupérés après le crash. Le final offre enfin un affrontement d'une brutalité inouïe mais aussi grand-guignolesque comme les apprécie Raimi. L'épilogue de l'histoire est sarcastique à souhait et vient expliquer le vrai sens du titre.

Car ici, comme le dit Linda, il ne s'agit pas d'attendre de l'aide, des secours : pour s'en sortir, il ne faut compter que sur soi, quitte à manipuler l'autre, à renverser la situation, à se comporter comme l'enflure qui nous faisait souffrir auparavant. Très drôle et très acide.

Sam Raimi avait estimé, en tournant Doctor Strange 2, que Rachel McAdams y était sous-exploitée et il lui offre ici un premier rôle extraordinaire. Comédienne discrète mais très brillante, elle est effectivement formidable dans ce rôle de victime qui se transforme en bourreau, avec une lueur de folie flippante dans le regard, parlant toujours trop fort, distillant un malaise permanent.

Face à elle, Dylan O'Brien paraît d'abord un peu fade, manquant de charisme - et c'est assez rigolo car son personnage le reproche justement à celui de Linda. Puis, plus le film avance, plus il s'impose comme un partenaire épatant. Il est littéralement ce type falot, qui se croit supérieur, qui va le payer très cher, à qui on ne peut absolument pas faire confiance.

Send Help mérite donc bien mieux que le dédain d'experts cinéma qui regrettent surtout que le temps passe pour eux comme pour les cinéastes qu'ils ont adorés. Sam Raimi est loin d'être fini !

samedi 6 juin 2026

HERETIC (Scott Beck & Bryan Woods, 2024)


Deux jeunes missionnaires - soeur Barnes et soeur Paxton - ont rendez-vous chez Mr. Reeds qui désirait les rencontrer pour avoir plus d'informations sur leur culte. Elles l'informent ne pouvoir entrer chez lui qu'en présence d'une femme et il les invite en leur expliquant que son épouse est dans la cuisine en train de préparer un gâteau aux myrtilles. Elles prennent place sur le canapé et il s'assoit sur un fauteuil face à elle en apportant un plateau avec des rafraîchissements et une bougie parfumée.


Reeds a étudié la théologie et son érudition dans ce domaine est évidente. Les deux jeunes femmes sont impressionnées mais aussi un peu mal à l'aise quand il se permet des commentaires surprenants sur la foi et la croyance, notamment au sujet des mormons dont elles font partie. En effet Reeds juge hypocrite la manière dont ce mouvement a fini par interdire la polygamie après l'avoir longtemps tolérée et même encouragée.


Lorsqu'elles s'étonnent de ne toujours pas avoir rencontré sa femme, il s'excuse et se lève pour aller la chercher. Barnes et Paxton tentent d'en profiter pour s'en aller mais trouvent la porte d'entrée fermée. Elles s'aventurent en direction de la cuisine et aboutissent dans une bibliothèque où Reeds paraît les attendre. Barnes prétend avoir reçu un appel de l'église leur ordonnant de rentrer. Mais Reeds sait qu'elle ment et l'exprime...


Dans les années 40-50, le studio Warner bros. revendiquait de produire des films avec une charte esthétique et narrative - en gros, il s'agissait de réaliser des longs métrages, spécialement dans le genre film noir, le plus proche possible de la réalité, quasiment comme des documentaires. Pour cette raison, ces films avaient un look et une manière de raconter similaires.


Cela a influencé nombre de réalisateurs, notamment en Europe, avec le néo-réalisme italien, et cela a donné ce qu'on a appelé la Nouvelle Vague chez nous et, plus tard, dans les années 70, le Nouvel Hollywood. Aujourd'hui, il semble que le studio dont l'esthétique et la narration soient les plus identifiables est A24.


Bien que considéré comme un studio indépendant, A24 a obtenu suffisamment de succès critiques et commerciaux pour être désormais bien plus que ça. C'est en quelque sorte la maison du cinéma d'auteur chic mais rentable grâce à des budgets souvent modestes et donc facilement rentables. Heretic en est un exemple.


A première vue, le film de Scott Beck et Bryan Woods, réalisateurs et scénaristes, s'inscrit dans le registre de l'épouvante sur fond de thèmes religieux. Rien de très original donc. Sauf que ce n'est que la surface du film. Ce qu'il raconte et la manière dont il le raconte gratte plus profond qu'un simple film d'épouvante sur fond de thèmes religieux.

Heretic est quasiment un huis-clos et à vrai dire il aurait dû en être un complètement parce que les rares fois où la caméra sort de la maison de Reeds sont parfaitement inutiles. On aperçoit alors Topher Grace dans le rôle d'un  mormon à la recherche de deux de ses missionnaires, mais son rôle est plus un caméo qu'un véritable personnage intéressant.

C'est bien quand le film reste entre les quatre murs et les différents sous-sols de la maison qu'il est le plus captivant. Le piège évidemment avec ce procédé est que le résultat ressemble à du théâtre filmé, mais quand il est aussi bien filmé qu'ici, on l'oublie et on n'a pas envie d'être distrait par un personnage extérieur.

L'autre élément qui peut renvoyer au théâtre, c'est l'écriture. Heretic est, qu'on se le dise, un film bavard. Mais pas dans le mauvais sens du terme. Beck et Woods font converser leurs protagonistes sur des sujets étonnamment riches, comme le cinéma ne nous y habitue que peu. Il est surtout question de la croyance, de ce qu'elle est, des histoires qui la composent et de la façon dont on nous raconte ces histoires pour qu'on y croie (ou non).

Vous l'aurez deviné : Reeds n'est pas un homme intéressé pour intégrer l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. D'ailleurs très vite il porte un jugement sans appel sur les mormons et la polygamie qu'ils ont acceptée et encouragée avant de la proscrire. Et soeur Barnes et soeur Paxton se rendent vite compte qu'elles ne convertiront pas un nouveau fidèle.

Le film déploie un argumentaire cinglant sur les parallèles qu'on peut dresser entre religion et capitalisme, en mettant face-à-face les Livres Saints (Torah, Bible, Coran) et jeux de sociétés (Monopoly). Dans les deux cas, il s'agit de prendre le pouvoir par le récit ou l'argent. Il faut être persuasif et pugnace pour l'obtenir, le conserver et le faire fructifier.

Pourtant il serait faux de voir dans le film un brûlot anti-religieux. La démonstration de Reeds pour éprouver la foi des deux missionnaires est un jeu et il cherche davantage des adversaires qu'une victoire. La jeunesse de ses proies est un champ d'expérimentations car il pense qu'elles sont encore malléables, qu'il peut encore les retourner.

Toutefois Paxton et Barnes se révèlent coriaces. Il y a du survivalisme dans leur façon de résister et ainsi il est presque plus question d'endurance que de foi. On ne les voit pas prier le Seigneur pour espérer une aide providentielle. Elles se battent, de manière intellectuelle et physique, pour s'échapper ou affronter Reeds.

Et, chemin faisant, Heretic dévoile sa construction : comme la maison de Reeds, le récit devient labyrinthique. Un sous-sol conduit à une trappe qui conduit à des couloirs qui ramènent au rez-de-chaussée. Dotée d'une carapace métallique, cette demeure empêche toute communication téléphonique avec l'extérieur, la porte d'entrée a une serrure réglée sur une minuterie et les portes donnant sur l'arrière deviennent des passages symboliques marquées par la croyance et la non croyance.

Visuellement, Beck et Woods ont eu la brillante idée de recruter le directeur de la photo Chung-hoon Chung, qui a collaboré avec Park-chan Wook sur Old Boy et Mademoiselle. Il donne aux intérieurs une coloration fanée, avec une dominante ocre-jaune pour le rez-de-chaussée et bleu foncé pour les sous-sols, qui fait régner sur ces lieux une ambiance étrange mais subtile.

La caméra embrasse le décor pour en montrer la bizarrerie inquiétante mais aussi les visages de près pour saisir les larmes au bord des yeux, la crispation des lèvres. Pas besoin d'incliner le cadre pour suggérer que quelque chose ne tourne pas rond. Le spectateur est immergé et sait dès le début, après un prologue en extérieur, que la situation va dégénérer. 

Pour jouer une telle partition, il faut des interprètes de haut vol et l'idée de génie est d'avoir confié le rôle de Reeds à Hugh Grant. Le comédien britannique qui a fait sa gloire avec des comédies romantiques dont il s'est lassé se spécialise désormais dans des personnages flippants auxquels il donne un côté trop aimable pour être honnête.

La manière dont il domine d'abord les deux jeunes femmes, puis les sadise est magistrale. On sent le plaisir qu'il a à jouer ce rôle sans pour autant en faire des tonnes quand la bascule s'opère et que le véritable visage de Reeds se révèle.

Face à lui, on trouve l'excellente Sophie Thatcher, que j'avais adorée dans Companion, et qui excelle dans la peau de cette religieuse butée. Pourtant cette fois elle se fait chiper la vedette par sa partenaire, Chloe East, dont la composition est juste époustouflante. On a vraiment le sentiment qu'elle est le prolongement de soeur Paxton, enthousiaste d'abord, apeurée ensuite, et combative enfin, tout ça avec une sobriété implacable. Une vraie révélation.

Thatcher démontre aussi, lors du générique de fin, un étonnant talent de chanteuse avec une reprise envoûtante de Knockin' on heaven's door de Bob Dylan.

Heretic est remarquable d'intensité et de cruauté, mais surtout d'intelligence.

jeudi 4 juin 2026

MARC SPECTOR : MOON KNIGHT #1-5 (Jed MacKay / Devmalya Pramanik)

 

 



Marc Spector a été enlevé et officie comme coursier dans une compagnie dont le patron, Mr. Smith, le tourmente en lui demandant d'expédier une lettre à Jean-François "Frenchie" Duchamp. Spector n'a aucun souvenir de sa vie passée et ignore donc complètement ce qu'il fait là où qu'il a été Moon Knight. Il est en réalité captif de l'Agence Byzantine et drogué par Mr. Fear.


Mais Zodiac lui vient en aide et ensemble ils massacrent les agents de Byzantine. Mr. Fear observe la situation dégénérer et veut prendre la fuite pendant que Smith révèle sa véritable identité : Raoul Bushman. Zodiac piège les deux ennemis dans une pièce étanche où il diffuse le gaz hallucinogène de Mr. Fear pour qu'ils se battent à mort.


Moon Knight prend l'avantage et Zodiac la fuite à son tour. Mais pourquoi les amis de Moon Knight ne sont pas venus à son secours ?


Le recueil du premier volume de Marc Spector : Moon Knight n'a pas encore été sollicité mais je pense qu'il rassemblera les cinq premiers numéros de ce nouveau titre. Après Moon Knight : Fist of Khonshu, Marvel et Jed MacKay relancent donc les aventures du héros avec un nouveau titre, selon la stratégie de l'éditeur qui veut que cela puisse attirer de nouveaux (et plus nombreux) lecteurs.


Si c'est à ce prix qu'on peut lire la suite du run de MacKay, alors je m'en accommode, même si le bien-fondé de la chose reste à prouver. Fist of Khonshu s'achevait sur un cliffhanger où on assistait à la sédation et à l'enlèvement de Moon Knight devant la Midnight Mission. On reprend le cours des choses une semaine après ce kidnapping.

MacKay désarçonne le lecteur en montrant Marc Spector devenu coursier dans une entreprise dont on découvre vite qu'il s'agit d'une façade pour une base appartenant à l'organisation d'espions, l'Agence Byzantine. Spector ne se souvient plus qu'il est Moon Knight, il est tourmenté par Mr. Smith, son patron, qui insiste pour qu'il envoie un courrier à Jean-François "Frenchie" Duchamp.

Dans le dos de Smith, les plus avertis reconnaîtront Mr. Fear, un vilain habituellement attaché à l'univers de Daredevil (la dernière fois que je l'ai vu, c'était lors du run de Ed Brubaker, de 2006 à 2009, ça commence donc à dater). C'est un méchant qui fait penser à l'Epouvantail chez Batman, avec l'emploi de gaz hallucinogènes au contact desquels il est devenu insensible à la peur.

Spector est donc sous emprise pendant une quinzaine de jours jusqu'à ce que Zodiac le réveille. J'ai d'abord un peu regretté que le scénario ne fasse pas durer plus longtemps le cauchemar du héros, pour souligner le malaise chez le lecteur. Mais MacKay n'a visiblement pas de temps à perdre : sa série, il le sait, ne peut survivre qu'en allant vite. Si elle perdait des lecteurs en rallongeant la sauce, elle serait vite annulée.

Après un combat, épique, contre Bushman, Moon Knight retrouve sa liberté mais Zodiac le pousse à s'interroger sur le fait que ses amis ne soient pas venus le libérer. Un deuxième acte s'ouvre alors et le scénariste nous dévoile la raison de l'absence de Tigra, Hunter's Moon, 8Ball, Reese et Soldier, ce qui va nous entraîner dans une deuxième intrigue avec une maison hantée redoutable.

C'est palpitant de bout en bout et à la toute fin du cinquième épisode, on comprend où MacKay veut en venir. C'était même suggéré à la fin de Fist of Khonshu quand il a utilisé Clea Strange. Sans trop spoiler, attendez-vous dès le n°6 au retour d'une équipe culte dont Moon Knight fut un des membres. Indice : ce ne sont pas les Défenseurs...

Depuis maintenant cinq ans, Jed MacKay anime donc les aventures de Moon Knight et il a su rendre à ce personnage souvent comparé, à tort, à Batman sa superbe, tout en allant dans une direction différente de Charlie Huston, Warren Ellis ou Jeff Lemire (pour ne citer que les plus récents). Mais au lieu de ne pas tenir compte des travaux de ses devanciers, il les a la fois synthétisés et dynamisés.

Le trait le plus notable, c'est qu'il a sur ne pas abuser des personnalités multiples du héros. Il l'a surtout entouré de seconds rôles, donc certains sont des créations originales (comme Hunter's Moon), récupérant d'autres personnages négligés (comme Tigra). Et il en fait une série où l'action domine, avec de la violence (correspondant à la nature de Moon Knight) mais sans outrance.

Si les deux premières séries (Moon Knight adjectiveless et Vengeance of Moon Knight) étaient liées, Fist of Khonshu procurait un point d'entrée appréciable pour ceux qui n'avaient pas encore craqué. Et cette fois-ci, il faut évidemment avoir lu Fist of Khonshu pour comprendre Marc Spector : Moon Knight. Si vous avez tout lu du Moon Knight de MacKay depuis 2021, vous mesurerez l'ambition et la qualité de son run.

MacKay illustre bien ce que sont les scénaristes Marvel actuellement : les plus prolifiques, comme lui, sont exploités à fond par l'éditeur, quitte à se voir confier des séries où ils sont nettement moins inspirés. Lui en particulier brille sur des personnages un peu à la marge alors qu'il peine davantage à convaincre sur des blockbusters (type Avengers ou X-Men).

C'est la différence avec la génération précédente (Bendis, Aaron, Brubaker, Hickman...) qui ont tous démarré sur des titres de seconde main pour ensuite piloter de grosses machines. Marvel a fait brûler les étapes à MacKay alors qu'il est plus doué sur des titres où il peut expérimenter. Le souci, c'est qu'en écrivant Avengers ou X-Men, il est très exposé à la critique et des lecteurs ignorent alors le talent dont il fait preuve sur Moon Knight.

C'est d'autant plus dommage qu'il a toujours été accompagné par de brillants artistes sur ce titre : après Alessandro Cappuccio, il a trouvé en Domenico Carbone un partenaire de choix, et à présent il prolonge avec l'extraordinaire Devamlya Pramanik qui donne une dimension incomparable à ses scripts. Ce dernier avait laissé la place à Carbone sur la fin de Fist of Khonshu pour prendre de l'avance sur Marc Spector : Moon Knight.

Il produit donc ces cinq épisodes (et il sera encore présent au moins sur les deux suivants) pour un résultat rien moins qu'impressionnant. Le découpage, les compositions de plans, le flux de lecture sont renversants. Pramanik sublime les textes par une mise en images spectaculairement inventive et immersive.

La forme des cases devient folle, reflétant la psyché tourmenté du héros, les combats sont brutaux et chorégraphiés, les angles de vue sont vertigineux. Il n'a peur de rien et joue sur les exagérations, les déformations, en utilisant des anamorphoses, en transformant le cape de Moon Knight en une extension délirante de son costume.

Tout est too much chez Pramanik mais quelle force, quelle puissance dans le trait. C'est véritablement grandiose. Depuis quand une BD Marvel avait-elle procuré une telle sensation graphique ? Et il faut mentionner l'exceptionnelle colorisation de Rachelle Rosenberg, qui est là depuis le début du run de MacKay !

Bref, c'est reparti pour un tour de grand huit et ce qui s'annonce promet encore des sensations fortes !

mercredi 3 juin 2026

MOON KNIGHT : FIST OF KHONSHU #12-15 (Jed MacKay / Domenico Carbone)

 
 


Moon Knight retourne consulter sa psy, le Dr. Andrea Sherman, auprès de qui il s'excuse pour les rendez-vous manqués et à qui il confie un problème. Le super vilain connu sous le nom du Démolisseur est venu à la Midnight Mission pour faire appel à ses services. Il n'a pas pu refuser car il lui en devait un.
  

Hanté par les fantômes des civils qu'il a tués, le Démolisseur suit Moon Knight dans un cimetière et les défie. C'est alors que Scarlet Scarab intervient, furieuse que Moon Knight aide un criminel. Ensemble, ils vont au sanctum sanctorum du Dr. Strange mais, en son absence, ils sollicitent l'aide de Clea, sa femme. Pour les aider à cibler celui qui tourmente le Démolisseur, elle les envoie enquêter dans le plan astral...


Cette semaine, je n'ai acheté qu'une nouveauté mais avant de vous en parler, je dois rattraper mon retard sur les critiques de Moon Knight, en commençant par terminer celles du run de Moon Knight : Fist of Khonshu et les épisodes 12 à 15. Je ne me rappelle plus pourquoi j'avais ça en plan mais je vais réparer cela.


Ces chapitres terminent donc un nouveau volume de Moon Knight par Jed MacKay, qui depuis a relancé la machine avec Marc Spector : Moon Knight. On peut s'agacer de ces relaunchs sous des nouveaux titres, mais c'est certainement le seul moyen pour le scénariste de continuer son run, vu que Marvel mise toujours sur des relances pour espérer séduire de nouveaux lecteurs.

Les épisodes 0 à 10 de Fist of Khonshu formaient une seule intrigue, épique, où Moon Knight affrontait Achilles Fairchild, un renégat asgardien devenu trafiquant de drogue dans le quartier que protège le justicier. Après avoir démantelé son réseau, Moon Knight voyait quand même son adversaire lui échapper mystérieusement.

Pour permettre à tout le monde de souffler, l'épisode 11 mettait en scène l'anniversaire de Marc Spector qui, à cette occasion, revoyait sa fille. Pour boucler ce volume, MacKay inaugure un dernier arc narratif qui voit son héros obligé de rendre un service au Démolisseur. Celui-ci lui rappelle qu'il l'a aidé durant l'event Blood Hunt.

L'intrigue tourne autour de fantômes qui persécutent le Démolisseur, il s'agit des victimes qu'il a faites durant ses nombreux méfaits, sauf que les quatre spectres qui le hantent proviennent d'une époque où son fameux pied de biche enchanté (offert à l'origine par Loki pour battre Thor) avait été remplacé par un autre (offert celui-ci par Mme Masque).

L'arme avait littéralement possédé le Démolisseur qui ne se rendait alors plus compte des horreurs qu'il commettait. MacKay interroge régulièrement durant cette histoire la notion de responsabilité et de culpabilité. Aider un criminel est-il responsable ? Un criminel possédé est-il coupable ? Le Démolisseur et Moon Knight ne sont-ils pas comme les deux faces d'une même médaille ?

En effet Marc Spector et Layla El-Faouly/Scarlet Scarab furent mercenaires en Egypte et ont eux aussi du sang sur les mains et une séquence de l'épisode 14 illustre cela avec force, brouillant les repères entre héros et vilains. Le méchant, dès lors, de cette aventure en est-il vraiment un ? La réponse apportée par le scénario est intelligente car trouble et troublante, explorant les notions de vengeance et d'intérêt personnel avant la justice.

MacKay en profite pour ramener dans la série celle dont il avait fait un temps le nouveau sorcier suprême après la mort de Dr. Strange, sa propre femme Clea. Comme c'est un scénariste qui a de la suite dans les idées, il paraît évident qu'on reverra la déesse de la dimension noire dans le futur et sur la route de Moon Knight...

L'incorporation de Scarlet Scarab, qu'on avait vue dans la série Moon Knight sur Disney + (et qu'on préfèrera oublier), est opérée de manière assez habile pour ne pas paraître trop forcée. Qui sait, pour elle aussi, peut-être que l'auteur a des plans ?

Ces quatre épisodes sont tous dessinés par Domenico Carbone qui a donc l'occasion de briller pleinement alors que, jusqu'à présent, il était uniquement employé pour suppléer Devamalya Pramanik. Son trait évoque toujours celui d'Olivier Coipel, ce dont il est difficile de se plaindre, mais sa prestation est impeccable, pleine d'énergie, avec notamment une capacité à représenter les effets magiques de façon très graphique.

Le tout s'achève sur un cliffhanger qui est une parfaite rampe de lancement pour Marc Spector : Moon Knight. Jed MacKay tient à son personnage, le maîtrise formidablement, et Marvel le laisse faire. On ne peut que s'en féliciter, tant le résultat est à la hauteur, et figure même parmi les plus belles productions actuelles de 'l'éditeur.