dimanche 11 octobre 2026

JONAH HEX AND THE SHADOW OF DEATH #1 (of 6) (Michael Walsh)


Jonah Hex se rend dans le patelin de Ashecott, non loin du ranch où habite désormais. Au bar, une prostituée l'aborde avant de le reconnaître et de s'éloigner puis une brute lui casse la figure. Dehors, une fillette, Annie Connelly, veut louer ses services mais son père l'interrompt. Le shérif prévient Hex qu'il ne veut pas d'ennuis, mais l'ancien tueur sent une menace rôder sur l'endroit...


Halloween n'a beau être que le 31 Octobre, c'est comme si DC et Marvel s'étaient donné le mot pour sortir la même semaine leurs comics les plus raccords avec cette fête des morts. La ligne Midnight, The Demon, et maintenant Jonah Hex and the Shadow of Death : n'en jetez plus, la coupe est pleine. Mais n'y voyez aucun reproche de ma part : toutes ces BD sont excellentes !


Le projet écrit et dessiné par Michael Walsh, auréolé du succès de Exquisite Corpses (co-créé avec James Tynion IV, en vo chez Image, en vf chez Urban), remet sous le feu des projecteurs Jonah Hex, cet ex-esclave des indiens ayant servi contre ses convictions dans les rangs de l'armée sudiste et maudit par un chef apache dont il a tué le fils qui avait pris pour femme celle qu'il aimait.


Walsh affiche ses ambitions sans perdre de temps (il s'agit d'une série limitée en six numéros) : Jonah Hex and the Shadow of Death sera le Impitoyable du personnage créé par John Albano et Tony DeZuniga. Dès les premières pages, après un prologue macabre, Hex est montré vieux, en mauvaise santé, assailli par les cauchemars des hommes qu'il a tués.


Il descend dans le bled proche du ranch où il habite pour se désaltérer. Il ne ménage pas le gamin qui s'occupe de son cheval, effraie la prostituée qui s'apprêtait à lui vendre ses charmes, puis se fait tabasser par une brute désireuse de rosser l'ex-légende de l'Ouest, avant d'être mise en garde par le shérif. Au milieu de tout ça, une fillette, Annie Connelly, veut l'employer.

Elle n'en aura pas le temps, mais cela suffira à Hex pour sentir que quelque chose de mauvais, de méchant, plus mauvais et méchant que lui, plane sur Ashecott et la région... Walsh réussit, magistralement, à mixer le western crépusculaire et l'horreur. C'est d'autant plus efficace donc que son héros est au bout du rouleau et que le lecteur s'interroge sur ses capacités à faire face au danger.

La radicalité est au rendez-vous, comme tout ce qui est proposé au sein de la gamme DC Next Level. Même si DC a réactivé le label Vertigo, il est évident que les auteurs désirant réaliser un projet exigeant et ambitieux se trouvent plutôt dans ce Next Level - je n'ai rien trouvé qui m'attire dans les titres Vertigo actuels.

Walsh dessine aussi cette mini série et c'est impressionnant à lire, surtout quand on se souvient du style hésitant que cet artiste avait quand il travaillait chez Marvel. Désormais, c'est un graphiste en pleine possession de ses moyens, avec une vision franche et brute, que vient souligner la colorisation de Toni-Marie Griffin, avec une palette très contrastée et vive.

Le western n'est plus un genre très à la mode (sauf en Europe) mais Jonah Hex and the shadow of death est déjà une oeuvre suffisamment puissante pour qu'on ne passe pas à côté si on est fan des cowboys, des pistoleros, du far-west avec une touche d'épouvante dedans.

THE DEMON #1 (James Harren)


Jason Blood arrive en marchant à Gotham. Hirsute et barbu, il ne semble plus avoir toute sa tête mais il entend la voix du démon Etrigan. Cependant, au lieu de l'écouter le supplier de le libérer, il sort de son manteau un bâton avec lequel il entreprend de rosser les créatures maléfiques qu'il voit. Ailleurs, Morgaine Le Fey se présente devant un syndicat du crime qu'elle veut à nouveau diriger...


Nouvel exemple de ce que DC Next Level propose : la série The Demon. Aux commandes, James Harren, qui sort du succès de Ultramega, son creator owned chez Image (dispo en vf chez Delcourt), et qui rêvait de s'emparer d'Etrigan, la création de Jack Kirby dont il est l'un des nombreux héritiers spirituels. A l'arrivée : une véritable expérience narrative et visuelle.


Il est certain désormais que les comics DC Next Level ne sont pas faîtes pour plaire à tout le monde : des créateurs s'approprient des personnages marginaux ou y reviennent avec l'ambition de proposer des séries, limitées ou pas, exigeantes. Pourtant, contre toute attente, cette initiative éditoriale connaît globalement un gros succès, comme si les lecteurs réclamaient quelque chose de différent et de radical.


Et avec The Demon, ils seront servis. Moi-même, je n'ai su quoi en penser au premier abord, au point d'hésiter à en rédiger une critique. Je trouvai ça sensationnel puis trop cintré puis détonant puis irracontable. Mais si vous cherchez quelque chose de fort, d'intense et de complètement barré, alors c'est parfait.


Jason Blood était à l'origine un jeune chevalier vivant à Camelot durant le règne d'Arthur Pendragon. Merlin l'enchanteur, pour repousser une attaque démoniaque, lie le jeune homme à Etrigan, un démon s'exprimant en rimes aussi délicates qu'il est brutal. Dès lors, les deux vont traverser les siècles, Blood ne délivrant Etrigan que dans des situations désespérées pour régler des problèmes occultes.

Mais James Harren balaie (presque) tout cela : écrire une origin story ne l'intéresse pas ; par contre dépoussiérer cette mythologie et ses acteurs, beaucoup plus. Blood est désormais un vagabond quasiment amnésique, qui refuse de laisser son alter ego se déchaîner, et arrive à Gotham à pied, voyant des démons partout et entreprenant de les chasser.

Il accompagne une bande de gnomes qu'il sauve d'un monstre et qui, en retour, le suit dans sa quête (la bande de gnomes, pas le monstre). En parallèle, l'ennemie de toujours de Merlin et donc de Blood, Morgaine Le Fey (Morgane la fée) souhaite reprendre sa place à la tête d'un syndicat du crime occulte mais elle se fait rejeter par les sorciers qui ont conduit les affaires en son absence. Elle va alors invoquer des puissances terribles via Merlin...

Harren, qui a aussi dessiné des épisodes de B.P.R.D. (dans l'univers de Hellboy), est génial pour montrer tout cet univers déjanté à base de démons, de farfadets, de sorciers, de monstres. Son récit a quelque chose de proprement hallucinogène, comme un trip sous acide, dans lequel il veut entraîner le lecteur - il y réussit fort bien.

Il frustre aussi beaucoup ce même lecteur en montrant très peu Etrigan, dans des flashbacks très fugaces, privilégiant Blood comme on ne l'a jamais vu auparavant, avec une dégaine de hobo très cartoony, et qui m'a fait penser au Lorax du Dr. Seuss (voir ci-dessous).


En fait, on peut se demander si, pour Harren, le vrai démon, ce n'est pas plutôt Blood, qui semble échappé de l'asile et qui affiche une allure déjà peu commune. Le trait du dessinateur n'a rien de réaliste et pourtant il saisit toute l'étrangeté délirante associé au personnage du Démon de Kirby, qui l'avait créé en 1972 comme une métaphore (Camelot pour les Etats-Unis, et Etrigan comme le double colérique de l'auteur).

Le diable est dans les détails : par exemple, les téléphones portables sont ici des instruments infernaux à l'aspect dégoûtant, et les rues de Gotham, ville hantée par excellence par le Mal, déborde de créatures inquiétantes possédant l'esprit des habitants dès qu'on les voit avec l'équipement adapté. L'apparition de (ce qui semble être) Batman à la fin va en laisser plus d'un bouche bée tant le design est incroyable.

Harren impose une vision très spéciale, encore plus absolutiste dans sa singularité que tout ce que la gamme Absolute prétend réinventer. On peut même s'interroger sur la place dans la continuité classique d'un tel ovni, plus proche d'un Elseworld. Mais c'est ce qui fait la force de cette offre - et certainement aussi ce qui sera la limite pour certains lecteurs, trop perturbés par le style de James Harren.

MIDNIGHT FANTASTIC FOUR #1 (Benjamin Percy / Kev Walker)


Renvoyé de l'université où il enseignait, Reed Richards peut à nouveau profiter des équipements de l'établissement grâce à la complicité de son assistant, Victor, qui l'y fait pénétrer la nuit venue. Mais une expérience se passe mal et conduit Reed en prison. Sue Storm l'en sort et l'emmène dans son complexe scientifique où elle compte sur lui pour ouvrir le portail menant à la zone négative...


Deuxième des trois titres lancés dans cette ligne Midnight, la série écrite par Benjamin Percy étonne d'abord par son approche classique. La narration s'avère décompressée dans la mesure où à la fin de ce premier épisode les héros n'ont toujours pas acquis leurs pouvoirs. Non, la différence se fait surtout dans la caractérisation et l'environnement.


Percy aime bien les personnages cabossés ou qu'il contribue à casser. Il est donc logique que son Reed Richards soit introduit comme un toxicomane se bourrant de pilules pour rester le plus longtemps éveillé, au risque d'être la proie d'hallucinations très étranges et cauchemardesques. On comprend alors que les Fantastic Four sont déjà des individus brisés avant même d'acquérir leurs pouvoirs.


Richards a ainsi pratiquement détruit Victor von Fatalis lors d'une expérience, il n'est pas seulement défiguré, mais réduit à l'état de créature complètement brûlé que sa mère promet de soigner pour mieux se venger de celui qui lui a infligé cette condition. Et ce n'est guère mieux du côté de Sue et Johnny Storm ou de Ben Grimm.
 

Dans ce cadre, Ben Grimm n'est pas l'ami de Richards, mais le garde du corps taciturne et brutal de Sue, tandis que Johnny joue le rôle du pilote de la fusée conçue par sa soeur et qui a explosé en plein vol, sectionnant les deux jambes de son frère. Mais au juste que devait atteindre cette fusée ? C'est l'autre partie particulière de cet épisode.

Percy s'inspire visiblement de H.P. Lovecraft dans la manière qu'il a de figurer la zone négative. Certes, dans l'univers 616, ce n'est pas un endroit très hospitalier non plus, mais là, ce qu'on en voit est à la fois plus bizarre, monstrueux et divin. C'est une dimension peuplée par un panthéon noir, de créatures à la Cthulhu.

Envisager les FF comme des explorateurs, c'est respecter à la lettre ce qu'ils sont, puisqu'ils furent, pour Stan Lee et Jack Kirby, une variation des Challengers de l'inconnu de DC. Les établir dans des rôles d'aventuriers d'un territoire menaçant mais surtout d'un collectif en quête de rachat tout en étant à la fois visionnaires et têts brûlées, c'est à peine plus effrayant.

Percy va sans doute creuser ce qui hante ces personnages et les confronter à des démons intérieurs et extérieurs. Quant à Fatalis, il pourrait être plus que jamais le fantôme le plus terrifiant qu'on ait vu depuis longtemps. L'épisode promet sans trop révolutionner, comme si le scénario gardait ses meilleures munitions pour plus tard. Et, en cela, cette version rappelle (beaucoup) Ultimate Fantastic Four.

Là où le projet prend une dimension savoureuse et grotesquement sombre, c'est par la voie des dessins de Kev Walker qui était tout désigner pour cet univers. Echappant au réalisme, l'artiste peut souligner les aspects les plus étranges et malaisants du script tout en s'appuyant sur un découpage que n'aurait pas renié Kirby, avec peu de cases par pages et des personnages dont les traits trahissent la folie.

Comme Arthur Hesli sur Midnight X-Men, la colorisation de Frank d'Armata est impeccable pour cette série et contribue grandement à la réussite de l'ambiance recherchée.

Si Fantastic Four de Ryan North ne m'a pas emballé, Midnight Fantastic Four avance avec des arguments que je trouve plus accrocheurs. Et l'on se dit, encore une fois, que cette ligne de comics est finalement bien pensée, au-delà de la simple accroche fantastico-horrifique.

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Ci-dessous, la couverture complète de Kev Walker :
   

samedi 10 octobre 2026

MIDNIGHT X-MEN #1 (Jonathan Hickman / Matteo Della Fonte)


Le cardinal Stryker arrive à New York et rencontre dans la cathédrale St. Patrick l'évêque Kurt Wagner à qui il présente l'ordre de mission du Pape de tuer les empyres. Cependant, un groupe d'humains s'aventurent dans une crypte. Du haut de sa tour de guet, Magneto envoie un agent indépendant les sauver...
 

Cette semaine Marvel lançait donc sa nouvelle gamme Midnight, constitué de trois séries (X-Men, Fantastic Four, Spider-Man). Le genre horrifique y est à l'honneur et beaucoup ont interprété cela comme la tentative de l'éditeur de concurrencer la ligne Absolute de DC dont le succès ne faiblit pas. Mais il apparaît que c'est assez différent.


Certes, on pénètre dans un univers alternatif sombre, mais les trois scénaristes à la manoeuvre (Jonathan Hickman, Benjamin Percy, Philip Kennedy Johnson) écrivent trois titres qui ne partagent pas ni les mêmes ambitions ni même forcément le même cadre. Midnight Fantastic Four et Midnight Spider-Man investissent le body horror quand Midnight X-Men s'inscrit dans la veine vampirique.


Par ailleurs, il s'agit moins de proposer des versions augmentées de super héros classiques que de les réinterpréter dans un registre d'épouvante. Pour ma part, j'ai lu les trois, je n'en ai acheté qu'un physiquement et c'est le meilleur du lot à mon humble avis (même si Midnight FF est très bon, mais un cran en deçà tout de même). 


Jonathan Hickman sort de quatre expériences pénibles chez Marvel, au point, comme il l'a expliqué au site AIPT, d'avoir songé à quitter l'éditeur. D'abord il n'a pas pu mener à son terme l'intrigue qu'il avait si brillamment initiée durant l'ère Krakoa des X-Men. Ensuite son projet de relancer la ligne cosmique, avec Imperial, s'est soldé par un échec commercial. Idem pour G.O.D.S. et l'aspect magique. Et pour finir, inexplicablement, Marvel a abrégé la relance de l'univers Ultimate pourtant couronnée de succès.

Le scénariste, champion du world-building et des histoires au long cours (comme en témoignent ses runs sur Fantastic Four et Avengers), était légitimement frustré et a réclamé des garanties pour son nouveau projet. Il semble les avoir obtenu puisqu'il a déjà un plan pour les 36 premiers épisodes de Midnight X-Men !

Mutants et vampires ont un passé en commun et on peut d'ailleurs envisager cette série comme sa prolongation, en forme de What if...? géant. En effet, en 1982, Chris Claremont, Dave Cockrum et Bill Sienkiewicz avaient produit Uncanny X-Men #159 et Uncanny X-Men Annual #6 où la route des héros croisait celle de Dracula avec Tornade au milieu.

Or, Midnight X-Men démarre par une image déjà emblématique où Ororo mord Jean Grey pour en faire une empyre (empyre pour la contraction de mutant/"m" et vampire). On ignore encore si Hickman va ressortir Dracula pour expliquer les origines de sa saga mais en tout cas Storm est introduite comme la reine des empyres.

Ce premier numéro expose de manière elliptique la situation. On est loin d'avoir vu tous les personnages, de connaître toutes leurs connections, de saisir tous les enjeux, mais c'est aussi la marque de Hickman : voilà un auteur qui refuse de mâcher le travail du lecteur, il le laisse à la fois faire des calculs et fantasmer sur la suite.

Kurt Wagner/Diablo est ici un évêque officiant dans la cathédrale St. Patrick de New York et reçoit la visite du cardinal Stryker à qui le Pape a donné toute autorité pour faire la chasse aux suceurs de sang, y compris (surtout) aux anciens amis de Wagner. Lequel s'empresse de prévenir Tornade de la situation, sans que cela l'impressionne, même si la paix armée qui règne dans la ville est fragile.

Magneto, avec ses filles (Scarlet Witch et Polaris), son fils (Quicksilver) et son gendre (Havok), ainsi que ses alliés (le Crapaud et Unus l'intouchable), sont restés des mutants intouchés par l'infection. Toutefois, ils se gardent d'affronter les empyres, mais veillent sur les humains discrètement. Il semble que Cyclope soit l'agent indépendant qui intervient en leur nom parce qu'il ne craint pas de s'impliquer.

Et puis il y a des empyres dont on ignore à qui ils répondent, comme Gambit, Psylocke, Glob, Empath. Sont-ils aux ordres de Tornade ? Sont-ils à leur propre compte ? En tout cas, eux chassent les humains et les mutants pour grossir leurs rangs et se nourrir. Et ils vont trouver Cyclope sur leur route quand ils veulent s'en prendre à une jeune femme, Hope, qui s'avère être une mutante qui s'ignore...

C'est déjà dense, et la pagination de ce n°1 est conséquente (près de 40 pages). Pourtant, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg - RB Silva, qui a designé tout le casting, a fait circulé ses dessins et il y a encore beaucoup de monde qu'on n'a pas vu - et pas des seconds couteaux ! Hickman se défend de vouloir prendre sa revanche sur ce qu'il n'a pas pu terminer sur Krakoa, mais en termes d'ampleur dramatique, on est sur des niveaux déjà comparables.

Même si j'apprécie beaucoup ce que fait Jed MacKay sur X-Men, il faut convenir que Hickman ne boxe pas dans la même catégorie. C'est vraiment un architecte fabuleux qui sait rendre les X-Men imprévisibles, inattendus, et s'emparer d'un genre pour le revivifier. Le dernier scénariste à avoir voulu mixer mutants et vampires, Victor Gischler, était un petit joueur à côté.

Et puis Hickman peut compter sur un artiste à la fois frais et diablement doué avec Matteo Della Fonte (qui avait participé au projet Imperial avec le one-shot consacré à Nova). Il alternera les arcs avec un autre dessinateur que j'adore, Matteo Buffagni (qui avait signé les planches de X-Men #6 écrit par Hickman).

Della Fonte a un style qui évoque Michael Lark et Pepe Larraz, tout en restant éminemment personnel. Voyez les pages qui illustrent cette critique et reconnaissez qu'il a du talent à revendre. Les couleurs d'Arthur Hesli conviennent à merveille à l'ambiance et respectent le trait de l'artiste. C'est un combo gagnant. Et qui correspond vraiment à ce qu'on attend d'un comic book par Hickman.

Somme toute, Midnight X-Men avait l'air d'une idée un peu recuite. Mais par la main d'un auteur génial et d'un artiste investi, c'est un projet mûrement pensé, jusqu'à la couverture qui cache pour mieux intriguer. La meilleure nouvelle de l'année chez Marvel - peut-être même le signe que les choses vont enfin changer, pour le mieux.    

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Ci-dessous, la couverture complète de Dike Ruan :

SPIDER-MAN : BRAND NEW DAY (Destin Daniel Cretton, 2026)


Cela fait maintenant quatre ans que, grâce au sort lancé par Doctor Strange, tout le monde a oublié que Peter Parker était Spider-Man. Mais Spider-Man continue ses activités de justicier à New York, permettant notamment à l'inspectrice Jean DeWolff de mettre derrière les barreaux le Scorpion. Pourtant, lors du transfert de ce malfrat vers une prison sécurisée, un tank défonce les locaux de Damage Control. Le conducteur de l'engin est sous l'emprise d'une télépathe et le Scorpion s'évade.
 

Lorsqu'elle a essayé de contrôler mentalement Spider-Man, celui-ci a compris qu'elle cherchait après un dossier nommé "V-Max". Le directeur de Damage Control jurant qu'il ne connaît rien de ce nom, Spider-Man s'adresse à White Widow, sans succès. Lorsque le Scorpion resurgit, Spider-Man perd ses nerfs et blesse une policière en intervenant. Peter Parker interroge le Pr. Bruce Banner sur l'inhibiteur qu'il a mis au point pour ne plus se transformer en Hulk puis en fabrique un à son tour.
 

Mais la télépathe a découvert l'adresse et le nom de Peter et menace de s'en prendre aux êtres qu'il aime s'il ne la laisse pas agir. Spider-Man met à l'abri MJ chez le Punisher et retourne dans les locaux de Damage Control où Hulk, sous emprise, s'interpose entre lui et la télépathe venue arracher des réponses au directeur. Après, avec l'aide du Punisher, avoir réussi à maîtriser ses deux adversaires, Spider-Man apprend le nom de la télépathe : Jean Grey...


Cinq ans après la sortie de Spider-Man : No Way Home, qui concluait la trilogie réalisée par Jon Watts, Spider-Man : Brand New Day était certes attendue mais personne, je pense, ne pouvait prévoir l'énorme succès commercial que le film allait rencontrer, devenant le plus gros succès domestique d'une production américaine.
 

Cela prouve la côte d'amour intacte du personnage auprès du grand public, au-delà de la base de fans de comics. Evidemment, comme toujours dans ce genre de cas, le long métrage n'a pas satisfait beaucoup de critiques. J'ai moi-même beaucoup hésité avant d'aller finalement le voir, notamment parce que la présence au casting de Mark Ruffalo et Florence Pugh - je dirai pourquoi plus loin - me dérangeait.
 

Pourtant, il faut l'admettre, dans son genre, c'est un excellent divertissement, avec des curiosités narratives, mais où ne voit pas passer le temps. C'est efficace, parfois vraiment émouvant, et c'est la première fois dans le MCU que Spider-Man ne dépend pas d'un mentor devenu envahissant (Iron Man) - mais qui a dû lui léguer une partie de sa fortune si l'on se fie à l'équipement dont Peter Parker dispose sans travailler dans le civil.


Le film introduit aussi pour la première fois Jean Grey, future membre des X-Men dont l'adaptation entrera en production l'an prochain pour une sortie en 2028. Avec le succès de Brand New Day, c'est un fameux coup de projecteur dont bénéficie les futurs mutants made in MCU (alors que Ms. Marvel et Photon ont été enterrées après l'échec en salles de The Marvels - tout comme Captain Marvel ?).

Ceci étant, on devine assez vite, même sans avoir été spoilé comme je l'ai été, l'identité de cette télépathe. Plus bizarrement, le film fait le choix de la présenter comme une quasi méchante, avant de rectifier le tir in fine pour qu'on comprenne qu'il s'agit d'une jeune femme ayant beaucoup perdu, faisant écho habilement à la propre situation de Peter Parker.

Plus incongru encore est le rôle tenu par le Punisher qui est donc ici devenu un ami de Spider-Man et qui évolue dans New York, armé jusqu'aux dents, sans que ça n'émeuve personne. Dans la vraie vie, Jon Bernthal et Tom Holland sont aussi des amis de longue date et le film s'appuie beaucoup sur leur complicité pour nourrir celle des personnages qu'ils incarnent. 

Comme je le disais plus haut, une des raisons pour laquelle j'ai tardé à aller voir Spider-Man : Brand New Day tenait à la présence de Florence Pugh et surtout de Mark Ruffalo, deux caricatures de ce que Hollywood a produit de pire depuis le 7 Octobre 2023 avec leur "Free Palestine" quand il n'était pas plus simplement question de déclarations antisémites.

Si le talent de Pugh et Ruffalo n'est pas à discuter, je suis extrêmement mal à l'aise que Hollywood ne les sanctionne pas pour leurs propos et leur attitude (alors que d'autres acteurs ont été blacklistés pour moins que ça). Mais, même en se tenant à leurs rôles, ils me semblent superflus. Le Punisher aurait largement pu donner à Spider-Man les infos que lui refilent Yelena Belova.

Quant à Banner/Hulk, je trouve que c'est une occasion manquée. J'avais imaginé que le film introduirait le Dr. Curt Connors qui aurait à la fois pu être utile à Peter comme Banner et son alter ego, le Lézard, pour l'équivalent de la baston entre Hulk et Spidey. Après avoir éloigné Iron Man de l'univers du tisseur, ça aurait été aussi bien de ne pas lui coller dans les pattes White Window ou Hulk.

En revanche, la manière dont les scénaristes, Chris McKenna et Erik Sommers, ont réussi à justifier le retour de MJ/Zendaya et Ned/Jacob Battalon est vraiment chouette. D'ailleurs, on nous épargne, assez courageusement, le fait que Peter et MJ retombent amoureux. Et la scène finale avec Ned est parfaite, ingénieuse et subtile.

Vous l'aurez compris : Spider-Man : Brand New Day aurait pu être mieux, notamment si Destin Daniel Cretton avait pu détacher plus franchement, pour une fois, le tisseur du reste du MCU (c'est-à-dire sans Hulk ni White Widow). En l'état, on a encore ce sentiment qu'il s'agit d'un épisode dans un semble plus vaste dont le personnage ne peut s'émanciper.

Mais son triomphe n'est pas volé : c'est de l'entertainment bien fichu, avec une réalisation inspirée, des acteurs impliqués (Holland joue le jeu et ne retire pas son masque à tout bout de champ, Bernthal est génial et Sadie Sink est formidable) et une histoire dense mais fluide. Si Cretton reste aux manettes, le prochain film devrait être encore meilleur.

vendredi 9 octobre 2026

LANTERNS (Saison 1) (Chris Mundy, Damon Lindelof et Tom King, 2026)


1996 : le super héros Green Lantern fait sa première apparition publique et le jeune John Stewart regarde, émerveillé, avec ses deux frères, ce policier de l'espace qui est affecté à la protection de la Terre. Quelque temps auparavant, le père de John avait été testé par les Gardiens d'Oa pour devenir Green Lantern mais il avait échoué. John deviendra, grâce à l'éducation stricte de ses parents, ce que son père a failli devenir...


2016 : l'âge de Hal Jordan et son caractère rebelle posant un problème aux Gardiens d'Oa, ces derniers recrutent John Stewart, ancien membre des Marines puis étudiant aux Beaux-Arts comme architecte, pour qu'il soit formé à devenir son remplaçant. Jordan fait bien comprendre à Stewart qu'il n'entend pas céder sa place facilement. Mais ensemble, ils vont enquêter sur une tuerie de masse à Rushville, Nebraska. Jordan est convaincu que des extraterrestres sont à l'oeuvre...


2026 : John n'est jamais devenu Green Lantern et a ouvert un cabinet d'architecte avec un de ses frères. Il a coupé les ponts avec ses parents et est sur le point de conclure une grosse affaire lorsque la shérif Kerry Kane de Rushville l'appelle. Hal Jordan est sur place et veut se réconcilier avec son ancien apprenti...
  

Depuis l'arrivée de James Gunn à la tête de DC Studios avec son compère producteur Peter Safran, le cinéaste avait annoncé un chantier très ambitieux pour redonner leur attractivité aux films et séries adaptés des comics DC. 4 ans après, le bilan est somme toute assez maigre par rapport à la feuille de route présentée sous le titre "Gods and Monsters".


Deux saisons de la série Peacemaker, une de la série animée Creatures Commando, le carton au cinéma de Superman, le désastre critique et commercial de Supergirl, en attendant le film d'horreur Clayface et l'an prochain Man of Tomorrow. Mais aussi les abandons ou reports sine die de projets comme The Authority, Swamp Thing, The Brave and the Bold...


Avec la fusion de Warner Bros. et Paramount qui deviendra le méga studio Skydance, et leurs contrats s'achevant en 2027, Safran et Gunn auront-ils le temps de développer l'univers qu'ils ambitionnaient ? En tout cas, les annonces se raréfient. Mais les patrons de la compagnie trouveront au moins un motif de satisfaction avec le succès d'audience réalisé par Lanterns sur HBO.


On peut s'étonner que la saga de Green Lantern, qui a le potentiel pour rivaliser avec Star Wars ou Star Trek, soit d'abord adaptée pour la plateforme de streaming. Dès le départ, la note d'intention des showrunners (Chris Mundy, Damon Lindelof et Tom King) effaçait d'ailleurs le terme Green (jugé "ridicule" par Lindelof) et misait sur un polar dans la veine de True Detective. Curieux.
 

L'intrigue de Lanterns explore trois temporalités et en en développe surtout deux : en 1996, Hal Jordan devient Green Lantern, protecteur de la Terre (ou secteur 2814), après avoir découvert le corps d'Abin Sur dont le vaisseau transportant un Manhunter (ancêtre des Green Lanterns, traqué et exterminé par les Gardiens d'Oa) s'était crashé sur notre planète.


Pilote d'essai chez Ferris Airlines, Jordan est une tête brûlée du genre à cogner d'abord et poser des questions ensuite. Mais il n'a peur de rien et c'est cela que les Gardiens d'Oa cherchent chez leurs recrues. D'abord agissant masqué, il devient une vraie star quand il abandonne son identité secrète. Le jeune John Stewart regarde ses exploits à la télé : il l'ignore, mais son destin bascule à ce moment-là.

20 ans plus tard, après avoir été élevé à la dure par sa mère, alors que son père a échoué aux tests des Gardiens, et avoir été membre des Marines, John Stewart est abordé par les chefs des Green Lanterns qui le confient à Jordan pour qu'il parachève sa formation. Sauf que Jordan lui fait bien comprendre qu'il ne lui laissera sa place qu'une fois mort et qu'il ne laissera pas cela arriver avant longtemps.

Stewart et Jordan se rendent dans le Nebraska et enquêtent avec la shérif Kane sur une fusillade lors d'un match de football. Tandis que les corps des victimes sont emballés, ils remarquent un individu suspect qui traîne sur le terrain et l'appréhendent. Jordan est certain qu'il est un extraterrestre. Ses soupçons se confirment quand le prévenu se fait sauter dans le commissariat...

... Puis quand il est invité par Will Macon, un riche éleveur du coin, beau-père de la shérif, à la tête d'une milice prête à repousser des envahisseurs aliens. Macon évoque un bienfaiteur de la ville grâce à qui personne n'est malade. Stewart l'identifie et cela va déclencher une réaction en chaîne dramatique au terme de laquelle il y aura de nombreux morts à Rushville.

10 ans plus tard, Stewart revient à Rushville où l'attend Jordan. Il n'est plus Green Lantern, et son ancien apprenti ne l'est jamais devenu. Mais Jordan est inquiet car leur ennemi d'hier a laissé sur place un souvenir...

Vous l'aurez compris : Lanterns est une buddy cop story qui ne dit pas son nom. Jordan joue le rôle du vétéran, Stewart celui du rookie, et les deux hommes n'ont rien en commun. Jordan fonce dans le tas. Stewart planifie. Jordan est usé, Stewart ambitieux. Jordan veut garder son poste, Stewart le convoite. Cela va provoquer une catastrophe.

Ne vous attendez donc pas à une série super héroïque avec des effets spéciaux cheap, faute d'un budget aussi conséquent que pour un long métrage. La série fonctionne sur d'autres ressorts. C'est une étude de caractère sur les deux protagonistes - un homme blanc qui n'a rien fait pour mériter ses privilèges sinon de n'avoir peur de rien, un homme noir qu'on a plus dressé qu'éduqué en le persuadant qu'il devait récupérer ce qui était dû à son père.

L'histoire proprement dite est efficace mais au fond assez prévisible : on devine assez rapidement qui est le Manhunter qui s'est caché à Rushville et a bénéficié de la discrétion de la population en échange d'avantages que ses pouvoirs permettent. Et surtout le spectateur sait que ça va mal finir pour tout le monde.

Cela court jusqu'à l'épisode 5 et si la série s'en était tenue là, ç'aurait été un chef d'oeuvre. Mais les auteurs ont ajouté trois autres épisodes qui, sans être mauvais, loin s'en faut, sont torpillés par un plot hole tellement gros qu'on se demande comment un trio aussi expérimenté que Mundy, Lindelof et King a pu croire que personne ne le remarquerait.

Je ne peux pas vous le dévoiler sans spoiler la dernière partie de la saison, mais disons qu'il vous faut surveiller le gap générationnel entre le fils de la shérif et sa grand-mère pour saisir ce qui ne va pas et s'interroger sur la raison pour laquelle un élément saute une génération inexplicablement. C'est dommage.

Heureusement que, par ailleurs, les mêmes auteurs ont su faire fructifier de manière singulière les autres parts de l'intrigue et surtout s'appuyer sur les personnages. Même si vous n'êtes pas familiers avec le lore de Green Lantern (et je ne me considère pas moi-même comme un grand expert), vous ne serez jamais perdu.

Chaque second rôle est intelligemment introduit et participe de façon habile au dénouement, parfois avec humour (on retrouve Guy Gardner, apparu dans Superman de Gunn). Surtout, même si un personnage important et apprécié meurt dans l'affaire, le show sait à la fois nous le faire regretter sans que l'impression générale en pâtisse.

Car, le point fort de la série, c'est bien son casting. Nathan Fillion est donc de retour et il est toujours aussi parfait dans la peau de Guy Gardner. Ulrich Thomsen est également impeccable en Sinestro. Garret Dillahunt campe ce baron de Rushville avec ce qu'il faut de machiavélisme. Poonar Jagannathan est étonnante dans une partition inattendue.

Le trio de tête de Lanterns est composé Kelly MacDonald-Aaron Pierre-Kyle Chandler. La première, qui fut révélée dans Trainspotting (il y a... 30 ans !), est magnifique dans le rôle de la shérif et love interest tardif de Jordan. Aaron Pierre est impressionnant dans celui de Stewart, tour à tour détestable et admirable. Mais Kyle Chandler vole la vedette à tout le monde, tête à claques au charme redoutable : quel fabuleux acteur à qui cette série redonne une côte d'amour bien méritée.

Tout n'est donc parfait, mais il y a suffisamment de très bonnes choses dans Lanterns pour être comblé par cette saison 1. Et, en attendant la suite de que proposera DC Studios version Gunn/Safran, ce show constitue indéniablement une réussite à la fois critique et en termes d'audience.

lundi 5 octobre 2026

ROSEBUSH PRUNING (Karim Aïnouz, 2026)


Jack est l'aîné de sa famille. Il vit avec ses deux frères, Ed et Robert ; sa soeur, Anna ; et leur père aveugle. Leur mère, leur a raconté ce dernier, aurait été dévorée par des loups en se promenant dans la forêt voisine de leur maison en Catalogne où ils résident. Chaque mois, ils vont déposer de la viande dans les bois pour s'assurer que les loups ne s'en prendront plus aux humains.


Tous sont de riches oisifs, profitant de la fortune que leur a légués leur mère. Ed s'intéresse à ses rosiers et à la mode. Anna fait un peu de musique. Robert espère partir vivre avec Jack qui fréquente Martha, une guitariste classique dont Anna est jalouse car elle pense qu'elle veut piéger Jack pour être enceinte et le leur enlever. Le père et ses enfants entretiennent des relations privées ambigües et malsaines.


Tout cela, Martha le devinait mais en est convaincue après un dîner au cours duquel Jack la présente à sa famille et durant lequel le père la harcèle avec des questions déplacées sur son physique que lui décrit Anna. Peu après, en suivant son frère discrètement, Ed découvre que leur mère n'est pas morte mais a refait sa vie avec une femme, Emma, et que Jack entretient...
  

Ce film de Karim Aïnouz est une libre adaptation écrite par Efthimis Filippou des Poings dans les poches, réalisé en 1965 par Marco Bellocchio, et il est disponible sur la plateforme de streaming Mubi après avoir connu une pré-production difficile. Le sujet effraya bien des producteurs et connut des changements de casting jusqu'à la dernière minute.
 

Le narrateur est Ed, le cadet des trois frères de cette famille qui a quitté les Etats-Unis pour s'établir en Catalogne. Ed entretient un rosier magnifique dans la propriété luxueuse et compare les gens à des roses, la famille à un rosier et il faut le tailler pour le préserver. Comme ses proches, c'est un oisif, un rentier depuis la mort de sa mère dans des circonstances rocambolesques, aux dires du père.


Alors que Jack montre des velléités de partir pour faire sa vie avec Martha, une jeune femme qu'il aime mais que jalouse sa soeur Anna, il devient clair pour Ed que le groupe a atteint la fin de sa floraison. Bientôt il dépérira avec l'éclatement de sa cellule. Et Ed s'y est préparé - il va même presser le cours des événements en découvrant que sa mère n'est pas morte et que Jack l'entretient en secret.
 

Le scénario suggère, fortement mais sans lourdeur, que des liens incestueux se sont noués entre les frères et leur soeur et même avec leur père. La manière dont Anna étreint ses frères est dérangeante, tout comme les mises en scène de Robert, le benjamin pour attirer Jack dans sa chambre. Le pire est atteint quand, un soir que Jack s'est absenté, Ed doit aider son père à ses brosser les dents et se voit obliger de lui prodiguer une fellation.

Au début, le personnage de Martha est le plus lumineux et normal, mais en vérité elle aussi a des comportements douteux. Comme elle sait que Jack aime lui faire l'amour quand elle a ses règles, elle glisse une main dans sa culotte et lui fait sucer ses doigts ensanglantés pour le combler. Plus tard, elle exprimera son souhait de voir Anna mourir violemment.

A défaut donc d'être plus saine d'esprit, elle est la plus franche, la plus honnête dans cette troupe de menteurs - car ils se mentent tous les uns aux autres et à eux-mêmes. Ed dissimule son projet de rejoindre en Grèce son amant. Robert n'avoue pas franchement qu'il désire Jack. Jack cache qu'il voit sa mère qui a toujours caché sa liaison avec Emma. Anna masque mal le mépris qu'elle a pour Ed et Robert. Et le père a raconté des fariboles à ses enfants au sujet de la mort de leur mère.

Une fois que Ed avoue à Jack qu'il sait pour leur mère et lui, il élabore un plan machiavélique où ceux qui désirent le plus se libérer de cet environnement hautement toxique auront une chance de s'en tirer, à condition de sacrifier ceux qui veulent que les choses restent ce qu'elles sont. Il faut alors littéralement tuer le père et déclencher un effet domino.

Le scénario montre parfaitement, de façon glaçante et perturbante, tous les maux qui affligent cette famille et ceux qui sont dans son orbite. La tragédie est inéluctable mais ses survivants jouiront, sans complexe, du bonheur chèrement et patiemment mérité. Il faut, pour cela, bien rester jusqu'à la fin du générique durant lequel on a droit à une scène entière, muette, terrible dans l'image de la félicité qu'il offre.

Aïnouz filme sobrement mais s'autorise parfois des effets de style étonnant illustrant les délires de chacun : une chanson aux paroles équivoques par Anna, Ed qui voit des chaussures de luxe léviter au-dessus de son lit, du sperme éclaboussant le rosier... On peut être choqué par cette décadence. Ou en rire comme s'il s'agissait d'une farce macabre.

Les acteurs qui ont finalement embarqué dans cette aventure n'ont pas manqué de cran. Ainsi Jamie Bell, qui a remplacé Josh O'Connor, est stupéfiant dans le rôle de Jack. Riley Keough supplée Kristen Stewart avec conviction. Lukas Gage est excellent dans la peau du pauvre Robert. Tracy Letts est répugnant dans celle du père. Pamela Anderson est épatante dans celle de la mère. Elle Fanning sidère une nouvelle fois et on sent bien qu'avec ce film et la série Margo a des problèmes d'argent, elle accède maintenant à des personnages plus troubles.

Ce n'est pas à mettre devant tous les yeux, mais ce trip est assez hallucinant pour qu'on fasse le détour.