lundi 20 juillet 2026

DANGEROUS ANIMALS (Sean Byrne, 2025)


Tucker propose à des couples de vacanciers de plonger avec des requins, protégés à l'intérieur d'une cage. C'est ainsi que Greg et Heather tentent l'expérience après que leurs amis ont préféré aller se détendre dans un parc d'attractions. Mais, une fois remontés à la surface, Tucker tue Greg et enlève Heather pour qui il a d'autres projets. Sur la Gold Coast australienne, Zéphyr s'adonne à sa passion pour le surf lorsqu'elle accepte, à contrecoeur, d'aider Moses à recharger la batterie de sa voiture.


Ils finissent la nuit ensemble dans le van de la jeune femme garé devant la maison du jeune homme. Mais quand, au matin, il prépare le petit-déjeuner chez lui, elle préfère en rester là et rejoindre un spot dont il lui a parlée. Le soir venu, elle gare son véhicule sur un parking proche de la plage et se fait kidnapper par Tucker. Lorsqu'elle revient à elle, elle est menottée à un lit dans la soute du bateau avec Heather.


Tucker endort Heather et ligote Zéphyr à une chaise sur le pont, puis il plonge la première dans l'eau infestée de requins blancs et filme le carnage qui s'ensuit puis la réaction de son autre captive. Au matin, Moses se rend sur le spot pour y retrouver Zéphyr mais constate que son van a été abandonné avec son portable à l'intérieur. Il avertit la police après avoir découvert sa planche de surf sur la plage...


Les distributeurs aiment souvent appâter le chaland avec des accroches souvent absurdes, vantant les qualités uniques d'un film ou opérant des jonctions entre deux classiques pour définir ce qu'ils veulent vendre. On peut donc presque s'étonner que, pour Dangerous Animals, on n'ait pas eu droit à une formule du genre : "Les Dents de la mer x Le Silence des agneaux".


Car c'est littéralement ce qu'est le film réalisé par Sean Byrne et écrit par Nick Lepard. On est donc clairement dans de la série B, voire C. Le parfait petit plaisir coupable à consommer au coeur de l'été quand on ne veut pas trop se creuser la tête et sursauter devant les supplices que fait endurer un serial killer bien tapé à ses pauvres victimes.


Bien entendu, on peut à ce moment ressortir la phrase fameuse de Hitchcock comme quoi "meilleur est le méchant, meilleur est le film". Mais on sait tous que ça ne suffit pas à faire un bon film. Tucker est toutefois un méchant très satisfaisant, même si je déplore qu'il ne le soit pas plus en définitive. Dans sa catégorie, c'est plutôt un éjaculateur précoce parce qu'il ne fait pas durer le plaisir.


Par ailleurs le scénario échoue à le faire progresser ou même à suggérer à quel point il est un sale type. Dès le prologue, on sait à qui on a affaire et plus rien n'est ajouté ensuite. C'est dommage parce qu'il y avait du potentiel mais en l'état, c'est insuffisant. Alors que reste-t-il à Dangerous Animals pour qu'on ne le regarde pas en baillant ? 

Hé bien, quand le méchant ne suffit pas, il faut au moins lui opposer un adversaire qui lui donne du fil à retordre. Ici, il s'agit d'une jeune et belle surfeuse qui se fait appeler Zéphyr et qui ne cache pas non plus son jeu très longtemps (une habitude dans cette histoire) puisqu'elle confie facilement son passé d'enfant placé en famille d'accueil qui en a bavé.

Mais ces épreuves ont forgé son caractère de battante forcément et surtout de solitaire qui ne veut s'attacher à rien ni personne, pas même le bellâtre agent immobilier à qui elle permet de recharger sa batterie (et de partager sa couche). Pourtant, lui est mordu (ce qui est opportun pour une intrigue avec des requins à la denture acérée) et va voler au secours de la belle.

Bon, je sais, j'ai l'air de me moquer. Mais Dangerous Animals n'est pas mauvais, il est juste convenu, prévisible. C'est tellement absurde qu'il faut être très indulgent pour estimer qu'il vaut un de ces deux films. On peut s'étonner qu'il n'ait pas échoué directement sur un plateforme de streaming au lieu d'avoir droit à une sortie en salles (quand d'autres longs métrages bien meilleurs n'ont pas cette chance - cf. In The Grey).

Ce qui est frustrant, c'est qu'on sent que tout ça aurait pu être bien plus sadique et clair : Tucker prend du plaisir à voir des filles se faire bouffer par des requins, mais toute la dimension sexuelle de sa perversion est à peine évoquée dans une scène où on le voit danser en slip et en peignoir et qui s'avère plutôt ridicule.

Quant à sa captive, elle réussit tellement de fois à lui glisser entre les doigts (même s'il la rattrape de justesse) qu'on peut légitimement douter de sa capacité à avoir retenu prisonnières tellement de filles avant elle. Mais au moins le film nous épargne-t-il une fin avec des twists interminables, même si, là encore, le réalisateur et son scénariste auraient pu laisser le spectateur dans une expectative plus retorse.

Non, la vraie, sinon la seule, qualité du film, c'est de ne jamais s'éparpiller. Pratiquement tout tient en un duel entre Tucker et Zéphyr, entre ce taré qui conçoit ses crimes comme des sacrifices à faire aux requins qu'il considère comme des dieux et cette sirène combative qui en sait plus que lui sur ces animaux et surtout compense son désavantage physique par une pugnacité absolue.

Hassie Harrison (qui reprendra le rôle de Pamela Anderson dans le remake de Baywatch) n'est pas une actrice avec une palette de jeu immense, mais elle est crédible dans ce rôle d'otage récalcitrante. Jai Courtney (qui fut Captain Boomerang dans Suicide Squad version David Ayer) est parfaitement brutal dans la peau de ce tueur obsessionnel et sexuellement impuissant.

Vite vu, vite oublié, malgré un potentiel évident. Dans un registre équivalent, je recommande plutôt Instinct de Survie de Jaime Collet-Serra avec Blake Lively (2016), qui se paie le luxe de se passer de serial killer et mise tout sur la jolie fille dans une situation désespérée.

dimanche 19 juillet 2026

IN THE GREY (Guy Ritchie, 2026)


Rachel Wild est une redoutable avocate spécialisée dans le recouvrement de dettes pour des clients riches et puissants. Pour découvrir où ses cibles cachent leurs biens et les pousser à rembourser, elle s'appuie sur deux hommes, Sid et Bronco, à qui elle a autrefois évité la peine de mort dans des geôles étrangères. Ceux-ci ont à leurs ordres une équipe de mercenaires dont chaque membre a un talent particulier (maniement d'explosifs, conduite de véhicules, connaissances en piratage informatique, etc.).


Lorsque le mentor de Rachel, Braxton, est envoyé sur une île privée afin d'organiser le paiement de la dette d'un milliard de dollars du caïd Manny Salazar pour le compte de Spencer-Goldstein et qu'il est assassiné, elle négocie avec Bobby Sheen, une des cadres du cabinet, pour récupérer elle-même la somme contre une commission de 20%. Elle envoie Sid et Bronco planifier une série de sabotages contre les intérêts de Salazar. Ce dernier fait alors face à d'importantes pertes financières.


Une réunion est organisée sur l'île mais Salazar n'accepte de rembourser que 400 millions. Face au refus de Rachel, il tente alors de la tuer mais Sid, Bronco et leurs hommes veillent à ce qu'il n'arrive rien à leur "maman" qui prépare déjà de nouveaux assauts contre le caïd...


Si In The Grey est sorti cette année (et ne sera visible en France que sur Prime Vidéo à partir du 31 Juillet), le film est en réalité terminé depuis deux ans. Le studio qui l'a financé, Lionsgate, n'a cessé entre temps de différer sa sortie avant de le céder à une autre maison de production. Résultat : il s'est ramassé en salles aux Etats-Unis.
 

C'est bien dommage d'avoir ainsi saboté ce divertissement de qualité, écrit et réalisé par un des cinéastes les plus doués pour ce type de longs métrages. Guy Ritchie est, comme Steven Soderbergh, un des derniers vrais artisans qui met tout son coeur et son talent à proposer d'authentiques films de genre "à l'ancienne" qui auraient des chances de trouver leur public si des gens compétents les accompagnaient intelligemment jusqu'aux salles.


De compétence, il en est question dans In The Grey où les trois héros sont des spécialistes redoutables dans chacun de leur domaine. Rachel est un juriste qui s'emploie avec efficacité à faire payer leurs dettes à de riches malhonnêtes. Sid et Bronco l'assistent pour forcer la main aux mauvais payeurs récalcitrants.


L'intrigue du film repose sur un vocabulaire qui est technique mais seulement pour donner le change. Les mécanismes grâce auxquels des caïds s'enrichissent sur le dos de sociétés de crédit et grâce auxquels Rachel, Sid et Bronco leur tordent le bras pour qu'ils remboursent n'a rien de compliqué quand Guy Ritchie les expose.

Tout est expliqué comme le menu d'un jeu vidéo, avec des textes qui s'affichent à l'écran simultanément à l'action. On pourrait penser que le procédé est redondant, mais pas du tout : cela permet de glisser des infos qu'on n'a en vérité pas le temps de lire mais qui donnent du crédit à ce que les personnages racontent sans avoir à dire d'abord et montrer ensuite.

Ritchie a très bien intégré le fait que le spectateur aujourd'hui est habitué à jongler avec une multitude de flux, visuels et narratifs, grâce aux réseaux sociaux, aux jeux vidéo. L'oeil de ce lui qui regarde sait très bien ce sur quoi il faut se concentrer pendant que l'oreille enregistre le reste. C'est aussi pour cela que le film ne dure que 95' - un modèle de concision dans un monde où on se demande pourquoi les monteurs ne coupent pas davantage de scènes inutiles.

Le scénario est clairement découpé en trois actes : la mort de Braxton, la mission de Rachel, celle de Sid et Bronco. Ritchie déroule son récit avec un science du rythme implacable, et les péripéties du dernier acte forment un défilé de scènes spectaculaires, explosives et malicieuses absolument irrésistibles. C'est aussi pour cela que, malgré son style moderne, il est un cinéaste profondément classique.

Comme Howard Hawks, il se met entièrement au service de l'histoire et des personnages, exaltant le plaisir qu'on a à suivre l'une et les autres, soignant ses acteurs qui, eux-mêmes, ne cherchent pas à voler la vedette au script. D'autant que, et c'est l'originalité subtile de In The Grey, le film développe un motif inattendu : celui de la maternité.

Sid et Bronco appellent Rachel "maman", bien qu'elle soit plus jeune qu'eux. On pense d'abord à un surnom affectueux envers celle qui les a sauvés de la peine de mort dans un bagne de quelque contrée hostile. Puis on comprend que ce lien est plus profond que cela : elle est leur mère et eux les garçons qui l'admirent, lui obéissent, la protègent.

Il n'y a aucune ambiguïté sexuelle dans ce trio, pas l'ombre d'une romance. Ou alors elle est déplacée sur deux personnages tout aussi surprenants. En effet Sid et Bronco se parlent entre eux comme des amants (Bronco adressant même un "je t'aime" à Sid). On peut soupçonner Ritchie de s'amuser sur cette homosexualité puisqu'il a pris un des comédiens de Brockeback Mountain pour donner la réplique à celui qui fut le Man of Steel. Mais il entretient le doute.

Si l'affiche met en avant les deux acteurs masculins, il ne faut pas s'y fier : le vrai premier rôle du film, c'est bien Eiza Gonzalez qui l'incarne. Après The Ministry of Ungentlemanly Warfare où elle était déjà à couper le souffle, elle est une nouvelle fois formidable ici, et la costumière Loulou Bontemps l'a gâtée avec une garde-robe magnifique.

Henry Cavill, un habitué du réalisateur (depuis The Man from U.N.C.L.E.), est une nouvelle fois excellent et fait avec Jake Gyllenhaal (déjà là dans The Covenant) une paire qui n'est pas sans rappeler Roger Moore et Tony Curtis dans Amicalement vôtre, alliance du flegme et de la dérision, en plus musclé.

Si je n'étais pas un peu fatigué des films de super héros, j'aurai rêvé qu'à Ritchie en soit confié un, mais le britannique est trop stylé pour ça et j'ai davantage hâte de découvrir ses prochains opus originaux, en souhaitant qu'ils soient mieux traités pour leur diffusion que In The Grey.

mercredi 15 juillet 2026

CATWOMAN #89 (Torunn Gronbekk / Davide Gianfelice)


Catwoman est confrontée par Black Mask à un terrible dilemme : sauver Slam Bradley qui est ligoté avec une grenade dégoupillée dans les mains ? Ou empêcher un attentat à la bombe dans la gare de Burnley ? Elle le sait : quelque soit son choix, il y aura la mort au bout...


Le pénultième épisode de cet arc est encore une fois remarquable et prouve que Torunn Gronbekk sait écrire de bonnes histoires si tant est qu'on la laisse faire et qu'elle pratique son art sur un personnage qui l'inspire, contrairement à ce qu'elle a souvent dû accomplir chez Marvel. Il est juste dommage que DC ne lui attribue pas un bon dessinateur définitivement comme Davide Gianfelice.


L'artiste italien quittera en effet la série après le prochain numéro et c'est bien dommage car il a signé une prestation de haut vol. Je suis certain que s'il était resté, Catwoman en aurait profité. Pour ma part, j'ai décidé de ne pas poursuivre après lui parce que Danilo Beyruth a un style qui me comble moins. A moins que la série connaisse des changements en vue du #100, désormais proche.


Pour en revenir à ce numéro-ci, Gronbekk multiplie les points de vue en vue du grand final : Catwoman doit rallier un point précis en étant coursée par des sbires de Black Mask, Holly Robinson découvre où est Maggie Kyle et ce que lui a réservé Black Mask, Slam Bradley a les mains crispées autour d'une grenade dégoupillée, Katarina Belov savoure sa vengeance...


Faire tenir tout ça en une vingtaine de pages n'est pas une mince affaire et Gronbekk s'en sort haut la main avec une narration très nerveuse et toujours limpide. L'astuce consistant à ponctuer l'épisode avec la course de Catwoman est très efficace et haletante, même si on sait qu'elle se débarrassera sans problèmes des complices de Black Mask.

La dernière page et même la dernière image produit un cliffhanger réellement inattendu et qui donne envie d'être déjà le mois prochain. On comprend au passage comment Black Mask a pu mobiliser autant de personnel pour accomplir son plan machiavélique et Gronbekk en profite même pour remettre une pièce dans la machine sur les liens entre Selina Kyle et Carmine Falcone (l'occasion de réviser sa continuité, ce que la scénariste a fait auparavant dans son run).

Gianfelice livre de superbes planches qui, elles aussi, permettent de savourer le crescendo dramatique de toutes les facettes de l'histoire. Les pièces de l'échiquier sont en mouvement et se répondent, créant un sentiment d'inéluctabilité très prenant. L'artiste italien ne lésine pas sur les décors, notamment pour montrer la course de Catwoman alors que bien des dessinateurs auraient été moins consciencieux sur ce point.

On peut ainsi apprécier la distance parcourue, la diversité architecturale des quartiers traversés, le mobilier urbain. Quelque part, c'est dommage parce que je suis convaincu que la plupart des lecteurs n'y prêteront pas assez d'attention dans la mesure où ce genre de séquences souligne les déplacements, la vitesse. Mais Gianfelice abat un travail exemplaire.

Je ne serai revenu à Catwoman que pour un arc mais ça valait le coup. Torunn Gronbekk et Davide Gianfelice ont rendu, à leur manière, un parfait hommage à une histoire désormais devenue classique de la féline fatale de Gotham contre son pire ennemi, Black Mask, plus d'un quart de siècle après Ed Brubaker et Cameron Stewart. Ce n'était pas gagné, mais le résultat est probant.

LOBO #5 (Skottie Young / Jorge Corona)


Même si ça lui fait mal de l'admettre, Kzzt, le patron de Omni Omega+ Entertainment Corp., constate que Lobo est resté plus populaire que jamais depuis qu'il a cassé son contrat. Il faut le convaincre de revenir travailler pour eux et quoi de mieux que lui envoyer quelques mercenaires pour le ramener au bercail ?


Désormais, chaque mois, j'attends avec gourmandise le nouveau numéro de Lobo. Parce que je me demande quelle grosse déconnade va inventer Skottie Young. Il faut dire tout simplement que cette série est affreusement drôle, c'est potache et irrésistible mais fait avec un talent incomparable, et, ma foi, il n'y a pas tant d'occasion de se fendre la poire en ce moment. En plus, y fait chaud !


Et je vais aller plus loin : si la gamme Absolute a achevé de me fatiguer (à part Absolute Wonder Woman, merci Kelly Thompson & Hayden Sherman), hé bien, Lobo, pour moi, c'est le vrai titre Absolute qui ne dit pas son nom. Absolument dingo, rigolo, indispensable. Skottie Young y va à fond, poussant tous potards dans le rouge, mais pour nous faire rire. Et ça, les séries Absolute l'ont complètement oublié !


Ce cinquième épisode est comme il se doit loufoque à souhait avec l'idée tordue de service - convaincre Lobo de se remettre au service de la Omni Omega+ Entertainment Corp. dont il a claqué la porte furibard en lui envoyant des mercenaires qui trahiraient leur employeur. Le pire ? C'est que ce plan foireux va fonctionner (spoiler !).
 

Scott Snyder est sympa, mais à côté de Skottie Young, c'est juste un brave garçon. Young, lui, n'a pas peur d'écrire une scène où une certaine Lip Bomb (quel nom !) réussit à persuader Lobo qu'elle veut une partie de jambes en l'air avec lui pour mieux le buter avec d'énormes flingues (dont on se demande où elle les a cachés...). Et ce avant que...

... Lobo lui retourne la politesse en se débraguettant et la pulvérisant avec un rayon thermique sortant de son entrejambe ! Oui, vous avez bien lu, cette scène a trouvé sa place dans un comic book édité par DC et accessible à tous les acheteurs potentiels. Si vous n'éclatez pas de rire en la voyant, non seulement parce que le gag est énorme, mais parce que le culot de Young l'est encore plus, alors je ne peux plus rien pour vous !

Les trois mercenaires qui vont chatouiller Lobo sont des adversaires qui valent leur pensant de cacahuètes, et plus c'est improbable, mieux c'est. Mais le dénouement annonce un prochain qui risque de faire monter les enjeux d'un cran supplémentaire - et où il me semble que Young adresse un clin d'oeil à sa propre série I Hate Fairyland...

Et puis ce qui est bonnard avec Lobo, c'est que Young est accompagné par un partenaire prêt à rendre coup pour coup, qui le suit où qu'il aille, qui n'a lui non plus de rien. Jorge Corona se dépasse à chaque fois et cet épisode ne déroge pas à la règle. Les trognes des personnages sont impayables, et le diable est dans les détails (ayez toujours un oeil sur le chien sans nom de Lobo !).

Corona est un punk : chacune de ses planches possède une énergie chaotique qui emporte tout sur son passage. Il faut un peu de temps pour s'y faire, et certainement que ça ne plaira pas à tout le monde. Mais, si vous voulez de la BD Red Bull, alors, vous êtes à la bonne adresse : Corona est un artiste survolté qui était fait pour dessiner Lobo.

Que dire de plus ? Vivement le mois prochain ! On n'en a jamais assez !

mardi 14 juillet 2026

DTF ST. LOUIS (Steven Conrad, 2026)


Twyla, Missouri. 2018. Floyd Smernitch est interprète en langue des signes à la télévision aux côtés de Clark Forrest, le présentateur météo de la chaîne locale. Marié à Carol, il vit avec le fils ce celle-ci, Richard, un ado en difficulté scolaire. Lors d'un barbecue organisée chez les Smernitch, Clark parle à Floyd d'une application, DTF St. Louis, qui met en relations des personnes désirant avoir des relations sexuelles discrètes hors mariage. Quelque semaines plus tard, le corps sans vie de Floyd est retrouvé dans les vestiaires d'une piscine désaffectée. 
 

L'enquête est confiée aux inspecteurs Homer Donoghue et Jodie Plumb qui, en visionnant les vidéos des caméras de surveillance alentour, remarquent la présence d'un individu sur un vélo couché. Clark en possède un et il est arrêté en plein direct puis conduit au poste pour y être inculpé de meurtre, méfait pour lequel il encourt la peine de mort. Son téléphone portable est analysé et révèle qu'il entretenait une liaison avec Carol. Le rapport toxicologique indique que Floyd a été empoisonné. Clark, effrayé, commence à parler à contrecoeur.


Plumb découvre que Floyd, plus jeune, a posé pour des photos pornos dans un magazine gay et Donoghue, en apprenant par Clark l'histoire au sujet de l'application DTF St. Louis, en conclut que Smernitch voulait rencontrer des hommes. Mais Carol n'y croit pas. Son mari avait pourtant rendez-vous avec un certain "Tiger Tiger" à la piscine et, avant cela, il avait rencontré un autre homme, "Modern Love", qui est à son tour entendu par les deux inspecteurs...


La première fois où j'ai lu quelque chose sur DTF St. Louis, j'ai cru à une sorte de dramedy dans une banlieue américaine, qui pourrait être traitée à la façon d'un film des frères Coen. J'étais très loin du compte car la série créée par Steven Conrad est beaucoup plus tortueuse et pathétique à la fois.


L'intrigue s'étend sur 7 épisodes qui prennent leur temps (50' chacun), avec un rythme lent, parfois pesant, qui met la patience du téléspectateur à l'épreuve. Après avoir visionné les deux premiers épisodes, j'ai d'ailleurs fait une pause, le temps de regarder le film Backrooms. Puis j'y suis revenu car j'avais quand même envie de connaître le fin mot de cette histoire.


Si DTF St. Louis prend donc son temps, c'est d'abord et surtout pour bien caractériser ses protagonistes, d'un côté le couple Smernitch et de l'autre Clark Forrest, puis enfin le duo de detectives, ce dernier fonctionnant selon le modèle connu du tandem mal assorti mais qui se révèle complémentaire. Une fois qu'on a rencontré ces individus, il est temps de dénouer, patiemment, l'affaire qui les lie.


C'est tout sauf un hasard si le "héros" de la série est un interprète de la langue des signes. Cette manière de communiquer utilise des raccourcis : par exemple, au lieu de désigner une personne par son prénom, elle a recours à une façon de l'identifier plus spécifique. Clark qui est donc présentateur météo et qui apparaît sur les affiches tenant un soleil dans le creux d'une main devient "sunshine" (soleil) en langue des signes.


Et l'appeler ainsi, c'est pour Floyd une façon de le relier à sa profession, à son image publicitaire, mais aussi un témoignage de l'affection qu'il lui porte. A la fin de l'histoire, Floyd adresse un signe à son beau-fils Richard qui ne le comprend pas et le décrit comme le signe que font les rockers (le majeur et l'annulaire repliés, le pouce, l'index et l'auriculaire levés). Or, en langue des signes, cela signifie "je t'aime".

Ces interprétations (et les malentendus qu'elles peuvent engendrer) sont au coeur de l'histoire. Clark convainc Floyd de s'inscrire avec lui sur une application de rencontres pour avoir des relations sexuelles parce que les deux hommes n'en ont plus avec leurs épouses. Ce sont des quinquagénaires qui sont paumés et cherchent à renouer avec le frisson.

Floyd hésite puis suit Clark. Il ignore cependant que Clark ne s'est jamais inscrit et qu'il a une liaison avec sa femme, Carol. Celle-ci est une femme ambiguë : elle séduit Clark dès leur première rencontre et quand ils se retrouvent dans une chambre d'hôtel, elle lui explique vouloir simplement exaucer ses fantasmes à lui et prendre du plaisir avec lui.

Floyd, lui, a un premier rendez-vous avec un dénommé "Modern Love" dont il découvre en le rencontrant qu'il s'agit d'un homme. Ils ont une conversation aimable et Floyd accepte même, pour ne pas décevoir son date, qu'il l'embrasse sur la bouche et le pelote gentiment. Chacun sait que c'était sans avenir, mais l'attention de Floyd dit tout de lui.

C'est un mec adorable, en surpoids, avec une déformation du pénis qui le complexe, et qui cherche à faire plaisir parce que c'est sa façon à lui d'être heureux. Même quand il apprendra que Carol couche avec Clark, il ne leur en voudra pas. Mais leur proposera un marché très étrange où, là encore, il veut que leur bonheur perdure en trouvant le sien.

Sa bonté s'illustre aussi avec son beau-fils qui se montre au début de la série très distant avec lui. Mais Floyd veut que Richard se sente bien, ou plutôt se sente mieux car il n'est pas heureux dans son école. Il se renseigne sur un établissement privé hors de prix et trouve un stratagème pour qu'il y entre. Et au lieu de continuer à l'envoyer chez un psi pour zéro résultat, il réussit à ce qu'il se confie à lui et à devenir son ami.

Sachant tout cela, on se demande donc pourquoi un type si adorable est mort, qui a pu le tuer. L'attitude de Clark, pendant une bonne partie des interrogatoires auxquels les inspecteurs le soumettent, en font un coupable idéal : il a un mobile (il couchait avec la femme de la victime), il roule sur un vélo couché (comme celui filmé par la vidéo surveillance proche du lieu du crime).

Carol aussi devient suspecte : elle prend les enquêteurs de haut, ne semble pas accablée par le chagrin, est bénéficiaire unique de l'assurance-vie de Floyd (qui s'élève à un million de dollars) même si elle jure avoir ignoré qu'il en avait souscrit une. Et elle aussi possède un vélo couché. Elle reconnaît aussi que Floyd a posé dans des magazines gays.

Steven Conrad produit un show très déconcertant. Visuellement déjà : autant les décors de la banlieue pavillonnaire de Twyla sont réalistes, autant ceux du commissariat, avec ses cellules, ses salles d'interrogatoire, ne le sont pas. Les moyens mis à disposition de Plumb et Donoghue sont luxueux. Et quand ils questionnent les suspects, cela se déroulent dans des pièces qui semblent appartenir à un film fantastique.

On ne sait absolument jamais sur quel pied danser en regardant DTF St. Louis. Ce titre d'ailleurs est bizarre. DTF ? L'abréviation de "Down To Fuck" ! D'autres formules abrégées ponctuent les dialogues, comme des codes imaginés pour brouiller les pistes, entretenir la confusion. Là encore, le langage est dissimulateur, trompeur, sujet aux malentendus.

Même le côté policier de la série est un faux-ami. Sans rien spoiler, on aboutit à une conclusion désarmante, très triste, sans vrai coupable, et où la victime a surtout été son propre bourreau. Tout a commencé par un petit jeu sans conséquences apparentes, pour se terminer par un drame poignant, pathétique.

Pedro Pascal devait tenir le rôle de Clark avant qu'il ne se retire du projet pour des raisons d'agenda. C'est Jason Bateman, le héros d'Ozark, qui l'a remplacé et on ne peut imaginer mieux. Il interprète le personnage sans sournoiserie, avec beaucoup de subtilité. Linda Cardellini retrouve un rôle très fort avec Carol, souvent antipathique mais aussi profondément paumée.

Dans des seconds rôles, Richard Jenkins en vieux flic faussement blasé est magistral, aux côtés de la magnifique Joy Sunday. Arian Ruf incarne Richard avec une sobriété très intense. Peter Sarsgaard est superbe dans le rôle d'un homo touché au coeur par Floyd.

Et enfin Floyd... Dire que David Harbour est extraordinaire est encore en dessous de la vérité. Il confère à ce personnage une humanité bouleversante, et on comprend pourquoi ni sa femme ni Clark ni Richard ne peuvent lui résister. Le rôle est super casse-gueule mais Harbour l'assume avec une générosité et une sincérité vraiment renversantes.

C'est une drôle de série triste. Mais dont la fin vous serre la gorge parce qu'elle vous a fait rencontrer un homme terriblement attachant.

dimanche 12 juillet 2026

BACKROOMS (Kane Parsons, 2026)


Clark est un architecte raté qui gère un magasin de meubles où il dort la nuit depuis que sa femme l'a fichu à la porte à cause de son alcoolisme. Son affaire connaît des difficultés financières et il suit une thérapie auprès du Dr. Mary Kline. Elle-même a subi un traumatisme avec l'internement de sa mère agoraphobe et la destruction de la maison où elles habitaient - et dont elle a conservé un morceau.


Une nuit, le poste de télé de Clark fonctionne de manière erratique et l'éclairage du magasin connaît des chutes de tension. En vérifiant le tableau électrique, il aperçoit sur un mur du sous-sol une fente lumineuse. En s'en approchant, il passe à travers la cloison et atterrit dans un espace tridimensionnel labyrinthique au murs jaunâtres et à l'ameublement chaotique. Il l'explore, manque de s'y perdre et en sort en courant après avoir été poursuivi par une entité invisible.


Lors de sa séance avec Mary, Clark lui fait part de sa découverte et elle la reçoit avec scepticisme. Pour lui prouver qu'il ne raconte pas n'importe quoi, il entraîne ses deux employés, Kat et Billy, dans le lieu qu'il a trouvé. Mais l'expédition se passe mal : Bobby disparaît, Kat et Clark sont séparés et leur caméra est dérobée... Quelque temps plus tard, Mary reçoit un étrange message de Clark sur son répondeur mentionnant une fenêtre qu'il a ouverte et disant qu'il ne reviendra pas...


Après vous avoir parlés de Obsession, j'ai voulu voir Backrooms, l'autre phénomène cinéma en provenance de Hollywood sorti récemment. C'est, après le film de Curry Barker, le deuxième long métrage le plus lucratif de 2026 du fait de son faible budget et de son énorme succès en salles. Et comme son confrère, Kane Parsons s'est fait la main avec des vidéos postées sur YouTube.
 

Backrooms était d'ailleurs à l'origine une série de courts métrages que Parsons aurait l'intention de continuer, comme une préparation au film qui lui-même serait une partie du projet total. Le scénario écrit par Will Soodik a en tout cas séduit le studio A24 qui a financé le long métrage. Et on peut dire que le résultat final est impressionnant.


Au petit jeu des comparaisons, j'irai même jusqu'à dire que Backrooms surpasse nettement Obession dans la mesure où il ne peut s'inscrire dans un genre en particulier. Backrooms est quelque chose d'indéfinissable mais auquel on a envie de revenir. C'est d'ailleurs le concept même de l'intrigue. Clark le dit lui-même : décrire cet endroit, c'est comme décrire un chien et le dessiner sans qu'il soit reconnu de celui à qui on s'adresse.


Clark est un raté qui n'assume pas ses échecs - pour lui, ce sont toujours les autres, les responsables : son magasin ne marche pas ? La faute aux clients. Son mariage a coulé ? La faute à sa femme. Il est déjà enfermé dans son propre refus de la réalité et son magasin a tout d'une prison : il y vit littéralement, travaillant le jour, y dormant la nuit, ne fréquentant que ses deux employés.

Quand il découvre les "backrooms", cette espèce d'arrière-boutique souterraine invraisemblable, il croit avoir trouvé un nouvel espace où s'accomplir, où tout recommencer, en démarrant par son exploration. Mais en vérité, ce labyrinthe dément est une nouvelle cage dans laquelle il s'enferme, s'isole du monde. Sauf qu'ici plus personne ne le juge.

A l'exception de Mary, la psychanalyste à qui il se confie et qui écoute son récit avec perplexité. Il n'en faut pas davantage à Clark pour qu'il se vexe et quitte le cabinet de sa thérapeute en lui promettant de revenir avec des preuves. Mais il ne va que reproduire les mêmes erreurs, entraînant dans sa quête ses deux employés puis Mary elle-même.

Clark est un être déraisonnable quand Mary incarne la raison. Lorsqu'à son tour elle pénètre dans les backrooms, elle porte un regard aussi sidéré sur l'endroit que Clark la première fois mais elle est moins fascinée que méfiante. Pas assez cependant pour voir venir la prochaine manoeuvre de Clark, mais suffisamment pour ne pas vouloir rester prisonnière.

Bien entendu, Kane Parsons a dû beaucoup regarder les films de David Lynch (la chambre rouge de Twin Peaks est ici remplacée par les pièces aux murs jaunâtres) et il a dû voir et revoir Cube de Vincenzo Natali (pour l'idée d'un lieu clos et infini). Mais il a aussi digéré ces influences pour réaliser une oeuvre très originale, étrange, addictive, qu'on visionne en se disant souvent "WTF ?".

C'est aussi en cela que Backrooms est une réussite : l'auteur résiste à l'envie de trop expliquer de quoi il s'agit (même si à la fin il donne quelque clés) et il ne se contente pas d'exploiter une idée juste pour faire sursauter le spectateur d'effroi. Le film joue intelligemment, et comme rarement de nos jours, la carte de la suggestion, du mystère, de la tension plutôt que de l'horreur (même s'il est classé, à mon avis à tort, comme un film d'horreur).

Il y a des éléments grotesques, d'autres flippants, hypnotiques, perturbants dans Backrooms, mais son plus achèvement réside dans sa sobriété. Jamais le spectateur ne sait où on l'emmène, ce qui va se passer. Parfois il ne se passe d'ailleurs rien, mais en même temps c'est cette absence d'événements qui participe à l'angoisse. C'est très malin, sans être roublard (ou juste un peu).

J'ai supposé que Parsons avait potassé Lynch et Natali, mais si ça se trouve, je me trompe et peut-être que ce garçon est juste habité par des visions, ce qui expliquerait son attachement à cet univers et sa volonté de continuer à l'exploiter dans sa forme initiale. Alors que Curry Barker est déjà en train de préparer l'après-Obession (un remake de Massacre à la tronçonneuse), Parsons se montre beaucoup plus discret, voire prudent.

Grâce à A24, il a, en outre, eu accès à des conditions de tournage plus confortables et un casting plus relevé. Démarrer en dirigeant rien moins que Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve n'est pas donné à tout le monde : on parle là de deux comédiens impressionnants, nommé pour l'un à l'Oscar du meilleur rôle (pour 12 Years a Slave) et récompensée pour l'autre d'un Prix d'interprétation à cannes (pour Julie en 12 chapitres). 

Le point commun à Ejiofor et Reinsve, c'est de ne jamais surjouer l'effroi comme c'est de mise dans les films d'horreur justement. Ils sont dans une retenue qui concourt à faire du film un récit plus intense et intériorisé, et donc plus efficace dans les moments les plus crispants. C'est vraiment une riche idée de les avoir réunis.

Backrooms est donc un film remarquable et très prometteur pour son réalisateur. Et parmi tous ceux qui l'ont déjà vu, nombreux seront ceux qui apprécieront de le revoir, avec l'espoir d'en découvrir de nouvelles dimensions, de nouveaux secrets.

samedi 11 juillet 2026

LE DELICIEUX PROFESSEUR V. (Julia May Jonas, 2026)


La Narratrice s'adresse à nous pour nous expliquer qu'à la cinquantaine, elle déplore de ne plus exercer le même attrait sur les hommes. Elle enseigne la littérature dans une université de province et souffre d'un manque d'inspiration pour écrire son second roman, des années après la publication du premier qui avait reçu un excellent accueil critique et public. Par ailleurs, son mari, John, également professeur, est accusé par plusieurs élèves d'avoir eu des relations sexuelles avec elles et doit faire face prochainement à une audience pour statuer sur son sort.


Mais la situation de la Narratrice connaît un bouleversement imprévu lorsqu'elle fait la connaissance de Vladimir, un jeune et séduisant écrivain qui vient enseigner dans son établissement. Elle fait la connaissance de Cynthia, l'épouse de ce dernier, également recrutée comme professeur assistante. En dépit des efforts de la Narratrice pour sympathiser avec elle, Cynthia semble l'éviter alors que Vladimir se montre plus aimable. La Narratrice fantasme alors sur lui, s'imaginant vivre une passion charnelle sans oser lui avouer son trouble.


Cela lui redonne goût à l'écriture et elle se met à griffonner fiévreusement une histoire basée sur son désir d'être possédée par Vladimir. Ce dernier échange avec elle sur leurs premiers romans respectifs tout en confessant les difficultés qu'il rencontre dans son couple depuis la naissance de leur fille âgée de trois ans. Alors que l'audience de John approche et que les plaintes contre lui se multiplient, la Narratrice est à son tour accusée par ses élèves et ses collègues de ne pas se désolidariser de son mari...


Vladimir (en vo) est une mini-série, apparemment complète, en huit épisodes disponible sur Netflix. J'étais passé à côté lors de sa mise en ligne et je suis tombé dessus un peu par hasard, sans rien savoir de son intrigue mais intéressé par le premier rôle interprété par Rachel Weisz, comédienne hélas ! trop rare et désormais plus souvent citée comme étant la femme de Daniel "James Bond" Craig.
 

Il fut un temps où Weisz était l'actrice anglaise prometteuse à qui beaucoup prédisait un avenir radieux, puis elle fut éclipsée par Kate Winslet, auréolée, elle, du triomphe de Titanic. Elle brilla pourtant dans Pour un garçon (aux côtés de Hugh Grant), The Fountain (de Darren Aronofsky, son compagnon alors), My Blueberry Night (de Wong Kar-Wai) et chez Yorgos Lanthimos (The Lobster et The Favourite).


Julia May Jonas a adapté son propre roman mais, à ce que j'ai appris, elle en a tiré vraiment autre chose, en se concentrant sur le personnage joué par Weisz, une femme de 50 ans qui voit sa vie lui échapper au moment même où son mari est impliqué dans un scandale sexuel et où elle s'enflamme pour un jeune professeur dans l'université où elle exerce.


Dit comme ça, la série paraît ressembler à une espèce de fable vaguement érotique entre un bellâtre et une femme mûre. Mais Le Délicieux Professeur V. (en vf - quel titre de m...) est une toute autre affaire grâce à sa narration particulière où l'héroïne brise le quatrième mur, s'adressant directement à nous pour relater les faits.


Ce procédé donne un ton à la fois très drôle et très ambigu à toute la série parce que, effectivement, c'est raconté avec humour, celui d'un personnage qui veut maîtriser une histoire incontrôlable, et parce que le téléspectateur se demande vite si ce qu'elle nous confie est la vérité ou une version délirante de la réalité.
 

A cet égard, le final de la série, dont je ne dirai rien, est emblématique : on y voit la Narratrice contemplant un chalet en feu et nous rassurer en certifiant qu'elle a appelé les Secours et que tout s'est bien terminé. Sauf qu'elle le dit avec un détachement suspect, haussant les sourcils, souriant étrangement, ce qui nous fait douter que tout s'est vraiment bien terminé...

Avant cela, il faut un peu s'armer de patience. La série peine un peu à décoller et le recours à la représentation des fantasmes puis au retour à la réalité est un brin répétitif. C'est marrant puis un un tantinet lassant. On se dit, inquiet, que si ça continue encore comme ça jusqu'à la fin, on ne va pas tenir. Mais heureusement, ce n'est pas le cas.

Je me plains souvent des subplots dans les séries car la plupart du temps je trouve qu'ils ne font que charger inutilement la barque au lieu de se concentrer sur l'intrigue principale. Mais là, on a droit à des trames secondaires qui viennent vraiment alimenter le coeur du récit, comme par exemple les accusations qui vont toucher et la Narratrice et son mari.

On apprend très vite que les deux ont scellé un pacte au début de leur mariage pour former une union libre : chacun peut coucher avec un ou plusieurs autres tant que cela ne ruine pas leur relation et n'aboutisse au divorce. John en a largement plus profité qu'elle, mais elle ne s'est pas privée non plus d'avoir des amants (souvent les professeurs dont elle était l'élève  et on peut supposer que c'est ainsi qu'elle a épousé John, qui est plus âgé qu'elle).

Toutefois, John a jeté son dévolu sur de jeunes femmes qui contestent des relations consenties au prétexte qu'il leur aurait promis de bonnes notes ou des lettres de recommandations. L'une d'elles fait d'ailleurs la liaison, si je puis dire, entre John et la Narratrice puisque la Narratrice a provoqué son redoublement, et donc la perte de sa bourse universitaire, et donc l'arrêt de ses études. Cette élève paraît vouloir se venger autant de John que de la Narratrice, même si la Narratrice se défend de l'avoir privée de ses études pour des motifs personnels.

En surchauffe à cause du désir secret qu'elle éprouve pour Vladimir, la Narratrice se trahit en consacrant de plus en plus de cours à l'érotisme dans la littérature. Ses étudiants remarquent, embarrassés, cette lubie et s'en plaignent à la direction avant de lui reprocher de ne pas avoir condamné les agissements de son mari (en le quittant par exemple).

Alors qu'on menace de la suspendre ou de la forcer à démissionner, la Narratrice tente un coup de poker en transformant son cours en forum où ses élèves peuvent l'interroger sur tous les sujets qui fâchent - une manière de riposter audacieuse, contre la prise de pouvoir par les étudiants, et plus généralement contre le wokisme grandissant de la génération Z.

Ce moment clé donne une perspective épatante à la série dans la mesure où l'axe de défense de la Narratrice est que les choses se passaient différemment à l'époque où elle-même était étudiante puis a commencé à enseigner. Il ne s'agit pas de justifier des comportements effectivement délicats, juste de présenter l'évolution des moeurs quand celles-ci ne progressent pas forcément de la manière la plus pertinente.

Vous l'aurez compris : la série a beau mettre en avant, dans ses titres, Vladimir, il n'en est pas le héros, mais en quelque sorte le catalyseur. Il réveille chez la Narratrice des sentiments, des sensations enfouies, et révèle la complexité de sa position en tant que femme, épouse, enseignante, auteur, mère de famille (sa fille est une avocate lesbienne qu'elle a du mal à laisser partir du foyer familial et qu'elle rechigne à mêler aux déboires de son couple).

Au fond, quand on a terminé de visionner les huit épisodes, on peut même se demander si Vladimir (et par conséquent Cynthia, personnage fuyant et dont on découvre tardivement pourquoi) a réellement existé où s'il s'agit d'une illusion magique dans la mesure où elle lève le voile sur ce qui va ranimer la Narratrice. Qu'importe ! qu'il soit réel ou pas, il résout bien des questions chez une femme qui n'avait plus de réponses.

La réalisation a été entièrement assurée par des femmes, moins en vérité pour faire de la série une production féministe que pour coller au sujet, et c'est là aussi brillant dans la mesure où elles n'ont pas cherché à atténuer quoi que ce soit ou à la teinter d'une orientation précise. Tout est constamment équivoque, pas forcément sympathique, souvent dérangeant, stimulant en un mot.

Et le casting est au diapason. John Slattery, l'iconique Roger Sterling de Mad Men, incarne le mari infidèle mais amoureux avec un mélange de désinvolture et de raffinement irrésistible. Leo Woodall, vu dans la saison 2 de The White Lotus, donne corps à Vladimir avec beaucoup d'autodérision. Jessica Henwick aurait mérité un peu plus de place, mais elle est comme d'habitude parfaite.

Et surtout Rachel Weisz est extraordinaire. A 56 ans, elle n'a jamais paru aussi radieuse, voluptueuse, malicieuse. Elle donne du piquant à son personnage et en même temps une sorte de tension - on la sent prête à rompre à tout moment, à se perdre dans un chaos innommable, puis elle se ressaisit et emporte tout sur son passage. Splendide !

Avec un format court (30' par épisode), on binge watche cette série imprévisible et inattendue mais surtout brillante, sensuelle et spirituelle.