vendredi 1 mai 2026

LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE (Matthieu Bonhomme)


Lucky Luke arrive dans un patelin enneigé et, au moment de franchir le seuil du saloon, évite de peu la collision avec un client qui s'en fait expulser. Il demande au barman où il peut trouver Jeremiah Johnson et on lui répond que c'est l'homme qui vient de se faire jeter dehors. Lucky Luke sort et rattrape Johnson qu'il convainc difficilement de l'écouter.


Revenu dans le bar, Lukcy Luke montre une photo à Johnson et lui explique avoir été engagé par Ronald Cramp pour retrouver l'enfant sur le cliché. Or Johnson l'aurait vu récemment au sein de la tribu des indiens Pieds-Bleus. Il accepte de l'y conduire après avoir marchandé quelques bouteilles d'alcool et un fusil.


Toute la région est sous la coupe de Cramp qui a fait fortune notamment grâce au commerce du bois et dont les bûcherons dévastent la forêt voisine, causant des tensions avec les indiens. Johnson et lucky Luke sont capturés par ces derniers qu'il faut convaincre du bien-fondé de la mission confiée au cowboy...


En 2016, pour célébrer le 70ème anniversaire de la création de Lucky Luke, Matthieu Bonhomme obtient le droit de réaliser un récit complet à l'idole de son enfance, Morris. Cela donnera L'Homme qui tua Lucky Luke, un succès critique et public. En 2021, entre deux tomes de Charlotte Impératrice, il récidive avec Wanted Lucky Luke. Avec un accueil aussi enthousiaste.


Et donc, cette année, il remet ça avec La Longue Marche de Lucky Luke dont il a laissé entendre qu'il s'agirait de son dernier opus consacré au poor lonesome cowboy. Espérons juste qu'il se ravisera... Car, encore une fois, c'est un carton. Et il est mérité car l'album est magistral, un beau one-shot de 75 pages qui fait honneur à Morris sans jamais chercher à le singer.


Les références de Bonhomme pour cette nouvelle histoire sont à trouver du côté de Les Dalton dans le blizzard, 32ème album de Morris sur un scénario de Goscinny, publié en 1963. Le décor enneigé, la présence des quatre frangins encore plus bêtes que méchants (dixit la célèbre chanson de Joe Dassin), tout renvoie à cette aventure.


Mais Bonhomme n'est pas auteur à se contenter de marcher dans les traces de ses mentors. Dans L'Homme qui tua Lucky Luke, il confrontait le héros à sa mortalité. Dans Wanted Lucky Luke, il l'observait au contact d'un trio de femmes. Et cette fois, il réfléchit à la paternité. A chaque fois, c'est une étude caractère, une analyse psychologique sous couvert de récit d'aventure.

Ce qui est assez troublant, c'est que parmi les autres albums hommage à la série est sorti il y a trois ans  Les Indomptés dans lequel Blutch mettait en scène Lucky Luke avec deux marmots dont il venait de livrer le père bandit à la justice. La comparaison s'arrête là car Blutch en tirait une comédie alerte tandis que Bonhomme part dans une autre direction.

L'enfant auquel il va avoir affaire est plutôt un adolescent recueilli, avec sa mère, par des indiens après que Ronald Cramp (respectivement oncle et beau-frère) les ait abandonnés en pensant s'en débarrasser pour hériter de la fortune de son défunt frère. Lucky Luke comprend alors qu'on l'a dupé et il décide de protéger le garçon en l'emmenant au Canada.

Le voyage (la longue marche du titre) est évidemment semé d'embûches et c'est toute la force de Bonhomme de varier les obstacles sans les rendre artificiels, sans décompresser sa narration. Surtout que ce périple se double d'une traque : Cramp a lancé aux trousses de Luke et du gamin les Dalton pour s'assurer de les faire taire à tout jamais.

Bonhomme s'était pourtant juré de ne pas toucher aux Dalton, pensant qu'il ne serait pas capable de les dessiner dans un style semi-réaliste comme le sien. Mais après avoir animé le gang de Joss Jamon dans Wanted Lucky Luke, c'est comme si quelque chose, de son propre aveu, s'était décoincé et il est parvenu à les modeler comme il le souhaitait.

Bonhomme n'a jamais voulu s'inscrire dans la veine parodique de Goscinny, mais plutôt revenir à la source, aux premiers albums de la série, quand Morris les écrivait et les dessinait. Lucky Luke y était alors un cowboy redresseur de torts plus taiseux, plus ombrageux, ses histoires étaient moins comiques (il lui arriva même de tuer).

Ici, la présence des Dalton conserve un côté comique mais on nous rappelle qu'ils sont aussi des malfrats, des méchants, et Lucky Luke se méfie d'eux car leur bêtise les rend imprévisibles et leur malfaisance est réelle. Ils ont été payés pour éliminer deux témoins gênants et ne reculeront pas devant cet objectif, surtout en tenant compte de la haine qu'ils portent à Lucky Luke.

Un autre élément à considérer, c'est Ronald Cramp. Le nom déjà renvoie de façon limpide à Donald Trump, au point qu'une réplique concernant le rachat ou l'annexion du Canada est une allusion directe au propos de l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Mais là aussi Bonhomme ne s'en contente pas et use d'une astuce particulièrement efficace en ne montrant jamais le visage de cette crapule, ce qui le rend encore plus inquiétant.

Mon seul bémol réside dans le propos écologiste qui sous-tend l'intrigue et que j'ai trouvé bien naïf. Autant la défense des amérindiens file une métaphore présente dans d'autres BD western humanistes (Blueberry, Comanche) et sonne juste, autant la volonté, louable au demeurant, de parler environnement et défense de la nature apparaît comme superflu ici (mais peut-être est-ce aussi parce que le discours écolo actuel m'irrite au plus haut point).

Visuellement, ai-je besoin de dire que ça envoie du bois ? Bonhomme est un immense dessinateur et il a fait de Lucky Luke sa créature. Au bout de trois albums bien fournis, il s'est approprié le personnage avec autorité et originalité, lui donnant un côté mystérieux et plus dur, sans sombrer dans le look spaghetti (retenu pour la navrante série Disney +).

Les paysages enneigés sont un autre motif d'éblouissement et Bonhomme rappelle à quel point il a toujours su les représenter (depuis Le Marquis d'Anaon). Cela créé un climat, au propre comme au figuré, assez envoûtant, magnifiquement rendu, avec une colorisation (produite par l'artiste) en tout point magnifique, reprenant des codes chromatiques de Morris mais en les nuançant habilement.

S'il devait effectivement en rester là, Matthieu Bonhomme aurait complété une trilogie qui ne peut que combler le fan de Lucky Luke. Comme lui, j'ai grandi avec l'homme qui tire plus vite que son ombre, j'ai même quasiment appris à lire en dévorant les albums de la série, et c'est le plus belle revisite dont je pouvais rêver. Mais quand même, j'espère, je croise les doigts, pour que Bonhomme revienne sur sa décision et nous gratifie un jour d'un quatrième tome (et d'un cinquième, etc.)...

RED ROOTS #1 (Lorenzo de Felici)


Sand est un ancien soldat de la force Delta. Il s'introduit dans un bâtiment et tue tous ceux qui se dressent sur son chemin pour parvenir au dernier étage et à l'homme après qui il en a... Kate est une professeur de collège qui, un soir, en rentrant chez elle, trouve dans sa penderie une tête... Quel est le lien entre ces deux individus ?
 

Red Roots est le nouveau projet du dessinateur Lorenzo de Felici et la raison pour laquelle il a quitté las série Void Rivals de Robert Kirkman avec qui il avait précédemment collaboré sur Oblivion Song. Il avait déjà signé seul une mini série, Kroma, en 2023, qui fut une grande réussite. Et cela l'a sans doute motivé à s'engager dans ce qui est annoncé comme une série illimitée ici.


A la fin de ce premier épisode très consistant (plus de quarante pages), l'auteur résume son projet en un mot : "deux". Il avait l'idée de deux histoires sans rapport et le déclic s'est produit quand il a voulu composer une intrigue commune. A partir de là, son histoire a gagné en volume et il s'y est complètement consacré pour produire Red Roots.


On suit donc en parallèle un tueur qui massacre les occupants d'un immeuble, des scientifiques gardés par des hommes lourdement armés, qu'on devine au service d'un quelconque baron de la drogue, avec lequel ce personnage a un contentieux (il lui reproche la mort d'une certaine Sarah, collègue et probablement compagne).


De l'autre côté, il y a Kate, une professeur qui exerce dans un collège, et qui rentre chez elle le soir venu. Elle vit seule dans un pavillon de banlieue avec ses deux chats dont elle remarque qu'ils ne touchent pas à leur gamelle et qu'elle suit dans sa chambre. En ouvrant les portes de sa penderie devant laquelle ils sont, elle découvre, horrifiée, une tête humaine.

Le récit se déploie sur deux temporalités différentes : le tueur, Sand, remplit sa mission en une nuit tandis que la mésaventure de Kate se déroule sur au moins deux jours et une nuit. En effet, on la voit appeler la police, faire sa déposition, aller chez une collègue et amie pour recouvrer ses esprits, et retourner chez elle où l'attendent de nouvelles macabres surprises.

Bien entendu, de Felici ne nous présente pas ces deux personnages sans suggérer qu'il y a un lien entre eux, mais on ignore lequel encore à la fin de cet épisode. L'auteur en revanche introduit des éléments fantastiques très intrigants (des têtes qui parlent, un géant armé d'une hache, Sand qui meurt et disparaît enveloppé par des racines rouge sang - d'où le titre).

Tout cela est très accrocheur, d'autant que la narration, malgré la pagination conséquente, est implacable, menée sur un rythme très soutenu, avec d'un côté donc la fusillade du côté de Sand digne d'un film John Wick, et de l'autre les différentes étapes traversées par Kate. La manière dont de Felici réussit à animer l'une et l'autre de ces pistes narratives est vraiment magistrale.

Si on avait pu être un peu déçu de sa prestation graphique sur Void Rivals, l'artiste prouve qu'il s'amuse davantage ici, dans ce cadre très réaliste et teinté de fantastique. Le plus évident concerne évidemment Sand où le dessinateur fait parler la poudre et son sens du découpage, avec des compositions de plans, un flux de lecture imparable.

Mais quand il suit Kate, il parvient aussi à captiver en entretenant une ambiance de plus en plus angoissante et oppressante après une exposition rassurante. Pour sa seconde oeuvre en solo, de Felici s'affirme déjà comme un auteur complet assez bluffant, maîtrisant parfaitement son affaire, sans aucune influence "kirkmanienne".

Red Roots commence donc très fort et on a hâte de lire la suite. Je ne lis plus guère de comics indés, mais celui-ci, je l'attendais et je ne suis vraiment pas déçu.

jeudi 30 avril 2026

ZATANNA #1 (Jamal Campbell)


Le Prime Magus est un magicien qui est une référence pour ses pairs et Zatanna ambitionne de le devenir. Elle sauve une jeune elfe d'un esprit maléfique et découvre que le D.E.O. (Department of Extranormal Operations) l'observe...


Il y a un peu plus d'un an Jamal Campbell livrait une mini série Zatanna en six épisodes dont il assurait l'écriture et le dessin. Visiblement le succès a été au rendez-vous car DC a donné son feu vert à l'auteur pour, cette fois, lancer une série régulière avec la magicienne. Il faut dire que Campbell est un fan de Zatanna et qu'il a à coeur d'en faire une héroïne de premier plan.


Tandis que chez Marvel Steve Orlando a accumulé les mini séries Scarlet Witch avec réussite (même si la promotion de Wanda Maximoff en sorcier suprême ne semble pas avoir convaincu les lecteurs), il manquait une réponse adéquate de la part de la concurrence. Il faut maintenant espérer que le public répondra présent. Et ce premier épisode a de quoi séduire.
 

Pour ma part, j'avais bien aimé la mini de l'an dernier même si j'avais reproché à Campbell d'avoir voulu en faire un peu trop, tout en négligeant les seconds rôles et en manquant quelque peu de sobriété dans ses illustrations. Mais on ne peut guère en vouloir plus que ça à un mec qui fait preuve d'une telle générosité dans sa proposition et que le format contraignait.


Pour relancer la machine, Campbell affiche l'ambition qu'il le porte et qui habite son héroïne : elle veut devenir Prime Magus, un peu l'équivalent du sorcier suprême, qui inspire la communauté magique, suscite le respect et, inévitablement, attire les ennuis. Et la comparaison est assumée avec ce premier épisode où Zatanna va guérir une jeune elfe possédée par un esprit malfaisant.

Le rythme est trépidant et l'action omniprésente. Après trois premières planches introductives, on plonge dans un tourbillon qui nous entraîne dans un royaume peuplé de créatures contaminées par une espèce de peste magique. Zatanna la traque pour, non pas l'éliminer, mais la dompter et la contenir. On en prend plein la vue dans le style si caractéristique de Campbell.

Celui-ci utilise l'infographie à haute dose en assumant dessin et colorisation directe. Parfois il semble tellement emporté par son imagination débridée que ça peut nuire à la lisibilité de ses planches. Mais il semble en avoir pris conscience depuis la mini série de l'an dernier car cette fois je n'ai pas eu de souci à déchiffrer ses images.

L'amour qu'il porte à Zatanna est palpable : il en fait un personnage malicieux, intrépide, pugnace, sexy et élégant. La représentation des forces magiques se traduit par un déferlement de couleurs vives, avec une dominante de mauve et violet (comme la doublure de la veste queue de pie que porte l'héroïne). Le résultat est saisissant, même s'il ne plaira pas à tout le monde.

On peut éprouver de la frustration à la fin car il ne se produit pas quelque chose de renversant. Campbell a voulu, manifestement, démarrer fort sur le plan de l'action sans en dire trop sur celui de l'intrigue qu'il compte développer. Mais on a quand même une piste intéressante avec l'intervention d'un agent du D.E.O. qui souhaite un partenariat avec Zatanna.

Celle-ci se montre, légitimement, méfiante car le D.E.O. est une organisation qui a toujours été mêlée à des affaires louches (son directeur, Bones - reconnaissable avec sa tête de squelette - est un magouilleur notable) et Zatanna n'avait pas connaissance d'une branche dédiée à l'occulte. En tout cas, ça peut être très intéressant, ce mélange de barbouzerie et de magie.

Campbell achève le numéro en teasant plusieurs menaces, ce qui signifie qu'il voit loin. On reconnaîtra d'ailleurs parmi celles-ci le retour de personnages vues dans la mini de 2025... Cette relance incluse dans l'initiative DC Next Level me plaît bien, parce que moi aussi j'aime beaucoup Zatanna (qui n'est pas à proprement parler une super héroïne) et que l'auteur a réellement des choses à dire et à faire avec elle.

WOLVERINE : WEAPONS OF ARMAGEDDON #3 (of 4) (Chip Zdarsky / Luca Maresca)


Wolverine transporte Teri O'Barnes gravement blessée suit à l'attaque de Nuke sur le chalet de Dave Colton. Ce dernier a un hydravion non loin pour s'échapper. Il explique avoir donné à Tyler Torrens, le cobaye du programme PrimeWarrior, l'adresse de Nick Pruet, l'initiateur du projet...
  

Quand une mini série ne compte que quatre épisodes, il convient de ne pas traîner en route. C'est ce qui en rend la lecture plaisante mais aussi parfois frustrante, car on a l'impression que certains éléments auraient gagner à être développés. Il est plus rare en revanche de penser que quatre numéros pour boucler une histoire, c'est presque trop.


Chip Zdarsky tombe pourtant dans cet écueil avec ce troisième épisode dont une bonne moitié est consacrée au passé de Dave Colton, qui remplaça Captain America après les attentats du 11-Septembre, juste avant que Steve Rogers ne soit sorti de la glace (comme le scénariste l'a établi au prix d'une retcon déplorable).


Cette partie ralentit considérablement le récit sans lui apporter grand-chose d'essentiel. En effet, il est facile de deviner, avant que cela ne soit explicitement dit, que le traitement qu'a subi Colton pour en faire un super soldat n'est pas aussi performant que celui qui a fait de Steve Rogers Captain America. Et donc on déduit aussi vite qu'il y a un lourd prix à payer aujourd'hui.


Le souci, c'est que cette évidence a déjà été maintes fois exploitée. La plupart des super soldats en activité reste des copies manquées de Rogers et donc Colton ne fait pas exception. Les super soldats qui ont suivi la naissance de Steve Rogers ont tous connu des failles dans leur fonctionnement, sont devenus fous, malades, monstrueux, etc.

L'action au présent est maigre : on assiste à la fuite de Wolverine et Colton avec Teri O'Barnes, mal en point, après l'attaque de Nuke, puis à leur arrivée dans la base (pas si) secrète de Nick Pruet, le patron du programme PrimeWarrior (l'énième déclinaison de l'Arme Plus). Et c'est tout. La dernière page réserve un cliffhanger de circonstance mais bien plat.

Surtout, alors qu'il ne reste plus qu'un épisode à lire de ce Wolverine : Weapons of Armageddon, on voit toujours aussi mal ce qui relie cette mini série au futur event Armageddon et à l'intrigue en cours dans Captain America. Nulle mention du général Ross, de la Latvérie. A se demander comment Zdarsky va relier les deux histoires - s'il le fait...

Heureusement, comme dans l'épisode 10 de Captain America, on peut avoir la satisfaction de lire de très bonnes planches, ici dessinées par Luca Maresca. Lui fournit une excellente prestation et croisons les doigts pour qu'il hérite prochainement d'une vraie série régulière que son talent mérite afin que plus de lecteurs en profitent.

Tout ça partait bien mais aboutit à une déception parce que Zdarsky échoue à convaincre que cette mini série soit véritablement attachée à son grand projet. Lequel a pris sérieusement du plomb dans l'aile en ayant été maladroitement révélé par l'éditeur, décidément incapable de préserver un semblant de suspense par crainte que d'autres éventent ses contenus...

mercredi 29 avril 2026

CAPTAIN AMERICA #10 (Chip Zdarsky / Valerio Schiti)


Marcus Wolf/Salvation a fait tuer Alina Von Doom et ce n'est qu'un début. Captain America part à sa poursuite tandis que le général Ross et ses troupes débarquent en Latvérie tandis qu'un membre des Howling Commandos de Nick Fury Jr. trahit l'équipe...


Je sais déjà que cette critique ne comptera pas beaucoup de vues car, après avoir éreinté la série lors des précédents numéros, il est logique que peu de gens désormais liront ce que j'aurai à en dire jusqu'à la fin de cet arc le mois prochain. Mais bon, allons-y quand même et tâchons d'expliquer avant de s'énerver puisque c'est la règle que je me fixe.


La bonne nouvelle, c'est que Valerio Schiti est de retour (et il sera encore de la partie pour le prochain numéro). L'artiste revient en forme et livre des planches qui font honneur à ses meilleures prestations. Un découpage énergique, clair, avec des compositions toujours équilibrées, qui a fait défaut à la série depuis plusieurs mois.


Malgré tout on peut s'interroger sur sa présence en pointillés sur le titre. Schiti est un dessinateur très régulier, capable d'enchaîner les épisodes sans souci, avec une grosse force de travail (comme il l'a prouvé en illustrant des events). Alors pourquoi n'est-ce pas le cas sur Captain America ? Je l'ignore mais j'espère qu'il rebondira vite ailleurs.


Ailleurs parce que je n'ai, au fond, pas l'impression qu'il s'amuse tellement sur cette série. Il n'y apporte pas ce qu'on a l'habitude de voir de sa part. Par exemple les characters designs qu'il a signés sont beaucoup moins inspirés que d'habitude, à l'image de son relooking pour Captain America. Plus globalement le personnage ne semble pas le motiver.

A comparer avec le (trop bref) run de Dan Slott sur Tony Stark : Iron Man, Schiti paraît limité par les scripts de Chip Zdarsky, qui ont été qui plus est écrits très en amont (le scénariste a expliqué avoir bouclé tous ses scripts pour 2026 avant la fin 2025, même s'il a dû procéder à quelques réécritures marginales ensuite).

Mais de toute façon, le vrai souci, à mes yeux, c'est bien ce que raconte Captain America. Zdarsky a démarré avec un retcon audacieuse mais maladroite. Puis avec de deuxième arc, sa série n'a fait qu'accompagner le lancement prochain d'Armageddon, ce qui ne lui rend pas service, surtout après aussi peu d'épisodes.

De fait Captain America est moins une série en soi qu'une sorte de rampe de lancement pour une saga plus globale. Et ça ne me semble pas être une bonne idée. Zdarsky mentionne Bendis comme un exemple pour construire des events, sauf que Bendis, quand il écrivait notamment New Avengers, pensait d'abord à raconter des histoires pour sa série dont les subplots préparaient des events.

Là, il est clair que Zdarsky a tout fait à l'envers : Armageddon était son objectif et Captain America était le moyen d'y arriver en rebondissant sur les conséquences de One World Under Doom. La série est devenue une espèce de courroie de transmission entre deux events. Mais Zdarsky avait-il quelque chose à raconter avec Captain America en soi ? J'en doute.

On peut aussi se demander si Captain America est la série adéquate pour un event en vue puisque la série ne fait pas des ventes mirobolantes, donc n'est pas susceptible à elle seule d'indiquer au lecteur qu'elle annonce un event. De toute façon, c'est un système entier chez Marvel qui est au coeur du problème et Zdarsky a choisi d'en faire partie.

Dans les interviews mensuelles qu'il donne à SKTCHD sur YouTube, Zdarsky racontait que quand il écrivait Daredevil et qu'il avait eu l'idée de Devil's Reign, il pensait, comme beaucoup d'auteurs avant lui, cantonner cette histoire à la série qu'il pilotait. Puis les editors l'ont poussé à voir plus grand, à incorporer plus de personnages, à faire un event.

Il avoue avoir rushé pour construire cette saga plus grosse que prévue et cela lui a servi de leçon pour Armageddon qu'il a voulu bâtir très en amont. Ce changement de configuration altère profondément le résultat de la série qui devient un véhicule et rien d'autre. Ce n'est pas une méthode profitable pour la série dont il a la charge.

On se retrouve alors avec des péripéties à la fois décompressées et des explications expédiées. L'évolution de Marcus Wolf, opposant à Fatalis, en nouveau dictateur manque singulièrement de profondeur et de subtilité, avec pour couronner le tout un look de Fatalis du pauvre mixé avec Darth Vader.

Pire encore : la caractérisation de Captain America laisse songeur, surtout dans cet épisode où son attitude est inconcevable avec la droiture du héros tel qu'on le connaît (il laisse une foule furieuse carrément lyncher un type). Les Howling Commandos manquent eux aussi d'épaisseur, et la trahison de l'un d'eux ressemble à un rebondissement téléphoné (dans la mesure où, depuis le début de l'arc en cours, il a toujours agi de manière suspecte).

Zdarsky est pressé d'en arriver à Armageddon. Et cette hâte se traduit par la désinvolture avec laquelle il conduit son histoire et anime son héros. On aura rarement vu ouvrage si bâclé. Voir un scénariste aussi brillant se fourvoyer de la sorte en épousant complaisamment les pires travers de son éditeur n'a rien de rassurant pour l'avenir de la série ni de que promet Marvel à ses lecteurs.

lundi 27 avril 2026

MIKE & NICK & NICK & ALICE (BenDavid Grabinski, 2026)


Sosa, un des chefs de la mafia, organise une fête car son fils adoptif, Jimmy Boy, vient de sortir de prison. Il a appris par un de ses hommes de main, Nick, que Mike, un tueur à gages à son service, a dénoncé Jimmy Boy à la police et il veut se débarrasser de ce "rat". Nick le souhaite aussi depuis qu'il sait que Mike couche avec Alice, sa femme.


Pourtant Nick demande un service à Mike et celui-ci accepte de le lui rendre, même si les instructions qu'on lui donne sont étranges : il doit chloroformer un type qui est dans la maison de Nick. Et sa surprise est totale quand il découvre que l'homme en question est... Nick lui-même ! Une fois maîtrisé pourtant, Nick resurgit et lui explique venir du futur pour empêcher une catastrophe de se produire.


Le Nick du futur a regretté d'avoir balancé Mike à Sosa alors qu'il n'est pour rien dans l'arrestation de Jimmy Boy. Il ne lui en veut pas non plus pour sa liaison avec Alice. Ensemble, avec le Nick du présent, il veut tout faire pour que Mike ne soit pas exécuté par le Baron, un assassin cannibale engagé par Sosa. Mais peut-on faire confiance à Nick ?


Mike & Nick & Nick & Alice est disponible sur la plateforme Hulu, accessible via Disney +. Si je commence cette critique en mentionnant cela, c'est parce qu'en soi c'est la première des bizarreries de cette comédie d'action et de science-fiction car on reproche souvent (et à raison) le fait que les productions des plateformes de streaming soient formatées et celle-ci le contredit.
 

BenDavid Grabinski, qui a écrit et réalisé ce film, propose un long métrage tellement iconoclaste qu'on le remarque immédiatement par son pitch au milieu d'autres films conçus pour une plateforme. C'est drôle, mouvementé et tordu à souhait, et c'est réussi dans les trois registres. Jamais une partie ne prend le pas sur l'autre, dans un miraculeux équilibre.


Pourtant les histoires de voyage dans le temps sont casse-gueule, alors imaginez si vous les mixez avec des ingrédients de polar et de comédie. De ce point de vue, le résultat fait penser à ces hybrides qu'on voyait dans les années 80 quand Hollywood devait se réinventer après le règne du New Hollywood et ses figures comme Scorsese, Coppola, Cimino, De Palma.


C'était l'époque où Spielberg revitalisait le cinéma d'aventures rétro avec Indiana Jones, Zemeckis s'amusait avec Retour vers le futur, Joe Dante avec le cinéma d'horreur Z (Gremlins). Et c'est cette humeur-là que saisit Mike & Nick... : un objet qui ne se prend pas au sérieux mais explore plusieurs genres dans une même histoire avec sérieux.

Au fond, ce que nous raconte le film, c'est moins une variation sur des gangsters qui cherchent à régler leurs comptes sur fond de triangle amoureux qu'une exploration du thème de la culpabilité. Nick est un homme qui saisit l'opportunité de remonter le temps pour éviter un geste qu'il regrette et qui a conduit à la mort de son ami et à la maternité solitaire de sa femme (enceinte de Mike).

Tandis que Sosa est un mafieux qui ne veut que se venger, Nick veut réparer l'injustice qu'il a commise et infligée. En jouant avec la figure du double, le cinéaste souligne plus subtilement qu'on pourrait le croire les différences de réaction : le Nick du futur est plus posé, le Nick du présent est encore dans le ressentiment.

Mais ça fonctionne aussi quand l'histoire prend le parti d'en rire (et de nous faire rire) : Mike n'est pas le couteau le plus aiguisé du tiroir (il ne comprend jamais rien tout du long) alors qu'Alice pige instantanément que le Nick qui a capturé son double du présent vient donc du futur. Loin d'être un simple objet de querelle entre les deux hommes, elle est celle qui raisonne le plus simplement et logiquement.

Grabinski se montre particulièrement inspiré pour rendre l'intrigue la plus claire possible sans s'embourber dans des explications pseudo-scientifiques. Il l'est tout autant quand il faut passer à l'action comme en témoigne la fusillade finale, digne d'un épisode de John Wick, avec une touche d'absurde absente de cette franchise.

Le casting est épatant : James Marsden est très drôle en assassin ciblé et dépassé tandis que Eiza Gonzalez, toujours d'une beauté renversante, prouve qu'elle est une comédienne remarquable dans la distanciation nécessaire à cet exercice. Quant à Vince Vaughn, dans un double rôle, il réussit à composer un personnage nuancé avec une présence à la fois sobre et imposante.

Il est évidemment regrettable que ce film soit condamné à se noyer dans une masse de productions sans saveur à cause des algorithmes. Mais si vous êtes abonné à Disney +, donnez-lui sa chance, vous ne le regretterez pas.

dimanche 26 avril 2026

T'AS PAS CHANGE (Jérôme Commandeur, 2025)


La mort de Daniel, un de leurs camarades de lycée réunit trois amis - Jordy, Maxime et Hervé - à ses funérailles auxquelles assiste Anne, une fille qu'ils ont connue. Les trois hommes décident alors, pour rendre hommage au défunt, d'organiser une fête dans le lycée qu'ils ont fréquenté en invitant, via une vidéo sur les réseaux sociaux, tous les élèves de leur classe.


Alors qu'ils approchent la cinquantaine, tous n'ont pas connu le futur glorieux dont ils rêvaient : Maxime est désormais avocat mais sa femme qui l'est également connaît plus de réussite et il a du mal à communiquer avec son fils adolescent. Hervé a eu un succès en tant que chanteur avant que sa carrière ne dégringole complètement et maintenant il vit à nouveau chez ses parents. Quant à Jordy, il cohabite avec sa belle-mère, sa femme et l'amant de celle-ci et songe carrément à mettre fin à ses jours.


Anne n'est pas beaucoup mieux lotie : chirurgienne, elle vit séparée de son mari qui lui a préférée une infirmière plus jeune et elle refuse, pour les ennuyer, de signer les papiers du divorce. Mais le projet des amis va se heurter à un obstacle : Marion, qu'ils snobaient dans leur jeunesse, veut, pour se venger, elle aussi, organiser une grande réunion des anciens élèves...


T'as pas changé est le troisième film réalisé par Jérôme Commandeur, mais le deuxième pour lequel il est seul derrière la caméra. Comme pour son précédent opus, l'excellent Irréductible, il s'agit d'un remake, mais cette fois d'un long métrage danois mis en scène par Mikkel Serup. L'adaptation a été écrite par Commandeur et Kevin Knepper.


Commandeur est un des humoristes les plus drôles qu'on ait, mais cette fois il a teinté sa comédie d'une note plus mélancolique en brossant le portrait de cinq (quasi) quinquagénaires qui, après la mort d'un de leurs amis d'enfance, décident de réunir tous les élèves de leur classe. Alors qu'ils s'imaginaient vieillir triomphalement, ils sont tous devenus des ratés.


Et surtout ils vont se rendre compte qu'ils étaient, plus jeunes, de petits cons, méprisant les uns, humiliant les autres, embêtant tout le monde. Autant dire que leur projet a du plomb dans l'aile et qu'une des filles qu'ils ont harcelée s'en souvient assez douloureusement pour les contrarier en organisant elle aussi une fête commémorative.


D'une certaine manière, T'as pas changé est à l'image de ces trois (quatre) losers : on voudrait l'aimer davantage, mais quelque chose coince, tout ne fonctionne pas aussi bien que ça devrait et au final, le film laisse sur sa faim, le spectateur qui n'a pas ri autant que prévu ni n'a été aussi ému qu'espéré. La dramedy ou comédie dramatique est un genre délicat 

Au fond il y a deux histoires qui se disputent dans le film : d'un côté, celle des trois amis dont on observe la déchéance pathétique, entre l'avocat jaloux de la réussite de sa femme, le chanteur ringard et le cocu dépressif ; et de l'autre, celle de Anne et Jordy, que leurs déboires sentimentaux vont rapprocher. 

Mais ces deux films en un ont du mal à coexister. Commandeur veut le beurre et l'argent du beurre, faire rire (comme il sait si bien le faire) et émouvoir (où il a plus de mal). Et le plus surprenant, c'est qu'ici il réussit à nous émouvoir mais moins à nous faire rire. C'est le monde à l'envers. Et c'est le problème du film qui, en refusant de choisir ce qu'il veut privilégier, piétine.

Commandeur a de la peine à développer le trio initial : une fois leurs situations actuelles posées, ça ne bouge plus vraiment, et les vannes tournent en rond jusqu'à épuisement. C'est étonnant parce qu'avec sa puissance comique, on attendait qu'il soit plus inspiré, mais sans doute a-t-on déjà trop vu ce type de personnages englués dans leurs échecs et éprouve-t-on plus de difficulté à encore en rire.

C'est quand il dessine, assez subtilement, le rapprochement entre Anne et Jordy (qu'il interprète), sur un mode plus tendre, que Commandeur tient vraiment son sujet. Peut-être que cela aurait suffi à l'histoire : raconter comment un garçon et une fille, qui se sont loupés bêtement à l'adolescence, se retrouvent adultes, au bord du gouffre, mais découvrant qu'ils peuvent se relever ensemble.

Le groupe entier n'arrive jamais à carburer pleinement. Hervé est le plus évidemment comique du lot, mais il éclipse les autres avec son numéro de chanteur ringard. Maxime existe avec difficulté (il ne serait pas là que le tout serait déjà plus compact) et Jordy est complètement éteint. Anne est la seule à connaître une vraie progression avec un arc narratif complet et aussi marrant que touchant.

C'est donc très inégal, comme si Jérôme Commandeur et Kevin Knepper n'avaient pas su trouver le bon dosage. Je ne peux pas dire que c'est mauvais, mais c'est un peu trop long (un bon 1/4 d'heure de trop et ça, ça ne pardonne pas dans une comédie) et trop maladroit. Soit le film n'est pas assez drôle, soit il résiste à aller dans l'émotion.

François Damiens a donc des difficultés à s'imposer, ce qui est un comble pour un comédien si charismatique. Jérôme Commandeur paraît hésiter constamment à occuper l'espace, et c'est tout aussi incroyable quand on connaît son abattage. Laurent Lafitte en revanche hérite d'un rôle en or qu'il porte brillamment. Et Vanessa Paradis est absolument divine et hilarante (sa scène d'ivresse est imparable).

T'as pas changé a malgré ses faiblesses connu un joli succès qui devrait permettre à son auteur de rebondir rapidement, en souhaitant qu'il assume de faire ce qu'il sait le mieux accomplir : provoquer le rire avec des personnages décalés plutôt que d'essayer de refreiner sa (bonne) nature.