dimanche 17 mai 2026

BARBARA GORDON : BREAKOUT #1 (Mariko Tamaki / Amancay Nahuelpan)


Vandal Savage commissaire du G.C.P.D., avec l'accord de la maire Poison Ivy, expédie manu militari tous ceux qu'il juge indésirables de vivre au milieu de la population dans un prison haute sécurité sur une île au large. Barbara Gordon se fait capturer et devient le matricule 682281 pour enquêter sur les "suicides" de l'ex-procureur Jennifer Peck et de l'ex-capitaine Dan Rascott...


J'ai pu lire ce premier numéro de cette nouvelle série du DC Next Level grâce à un ami. Je n'avais pas prévu de l'acquérir mais on m'en a dit le plus grand bien et j'ai voulu vérifier sur pièces. Même si ce n'est pas précisé, je pense qu'il s'agit d'une mini-série car l'argument ne me semble pas prévu pour alimenter une ongoing.


Vandal Savage et Poison Ivy, respectivement commissaire principal et maire de Gotham City, se sont entendus pour mettre à l'ombre quiconque pourrait entraver leurs plans. Batman est devenu l'ennemi public n°1 et tous ses acolytes sont aussi traqués. Les morts suspectes d'une ex-procureur et d'un ex-officier de police exigent des investigations. Barbara Gordon se porte volontaire.


Les récits carcéraux, en particulier avec des femmes, ont nourri bien des fictions, particulièrement des séries B où tout était prétexte à des histoires violentes et saphiques. DC a confié cette mission à Mariko Tamaki, avec la volonté manifeste d'éviter ces clichés. Mais la scénariste voulait surtout raconter l'histoire d'une femme en milieu hostile.
 

De par son histoire, Barbara Gordon est le membre de la Bat-famille le plus intéressant à placer dans cette situation : elle a été une victime du Joker (Killing Joke) même si par la suite elle a retrouvé l'usage de ses jambes, elle a été Batgirl avant que Cassandra Cain ne porte ce nom, elle est la fille de l'ex-commissaire Jim Gordon (devenu désormais un simple agent en uniforme).

A priori, c'est donc la moins forte des alliés de Batman, même si son rôle en tant qu'Oracle en fait une pièce maîtresse du dispositif mis en place par Bruce Wayne, et qu'elle a dirigé les Birds of Prey (c'est hélas ! regrettable que ce titre ne soit plus publié car avec cette série il aurait été intéressant d'observer comment ce que traverse Barbara aurait été exploité).

Néanmoins elle est loin d'être faible : elle a pour elle une mémoire eidétique qui en fait une sorte d'ordinateur ambulant et ce sens de l'observation s'avère fort utile pour identifier détenus dangereux et matons douteux dans le Supermax, ce pénitencier inspiré par Alcatraz (comme la célèbre prison, il est situé sur une île).

Tamaki ne perd pas de temps : elle nous plonge, lecteur et héroïne, dans le vif du sujet. L'arrestation de Barbara, son procès expéditif, sa condamnation, son enregistrement à la prison, et les premières échauffourées dans la cour avec K. Kilter, une détenue dérangée qui prétend être la fille de Double-Face (pas de Harvey Dent mais bien son alter ego).

C'est très efficace et la dernière page donne envie d'en lire plus. Tout cela rend regrettable le fait que la série n'ait pas été confiée à un meilleur artiste qu'Amancay Nahuelpan, avec qui Tamaki avait collaboré sur Crush & Lobo. Le dessinateur n'est pas mauvais, mais il n'est pas non plus très bon.

C'est typiquement quelqu'un à qui profiterait un encreur expérimenté, qui pourrait sinon corriger ses maladresses, en tout cas solidifier son trait. Mais il manque désormais cruellement de finisseur comme le furent des Joe Sinnott, Bob Wiacek, Dan Green Wade von Grawbadger, des professionnels aguerris qui contribuaient à améliorer le travail d'artistes moyens.

Aujourd'hui beaucoup de dessinateurs travaillent sur tablette graphique et assument leur encrage eux-mêmes, mais ce n'est pas donné à tout le monde d'être un bon encreur. On peut être un bon dessinateur et un encreur lamentable, et c'est le cas de Nahuelpan, dont les finitions laissent à désirer et aboutissent à un résultat à peine professionnel.

Pourtant il découpe bien son récit, ses compositions d'images sont habiles, il y a de bonnes idées et de bonnes intentions. Le fait qu'il ait déjà travaillé avec Tamaki joue aussi en sa faveur car il sait traduire ses scripts. On va voir comment ça évolue, s'il tient le rythme mensuel, et espérer que, malgré ses défauts graphiques, la série ne soit pas pénalisée.

Parce que, ces réserves mises à part, c'est un début prometteur.

samedi 16 mai 2026

LA NUIT DU 12 (Dominik Moll, 2022)


La nuit du 12 Octobre 2016, les membres de la Police Judiciaire de Grenoble fêtent le départ à la retraite de leur chef. C'est Yohan Vivès qui lui succède. Cette même nuit, à Saint-Jean-de-Maurienne, Clara Royer, 21 ans, quitte le domicile de sa meilleur amie, Nanie, et rentre chez elle. En chemin, elle lui envoie un message vidéo pour la remercier. Un homme surgit, l'asperge d'essence et la fait brûler vive.


L'enquête est confiée à la P.J. de Grenoble. Après avoir identifié la victime et averti ses proches, ils dressent, avec l'aide de Nanie, la liste des suspects, des hommes que Clara fréquentait. Leurs interrogatoires ne donnent rien. Yohan et son collègue Marceau sont particulièrement choqués par l'atrocité de ce meurtre alors que d'autres policiers incriminent le penchant de la jeune femme pour les mauvais garçons.
 

Un courrier anonyme parvient à Yohan, avec dans une enveloppe un briquet. L'auteur est un marginal qui prétend avoir été un des amants de Clara mais rien ne le relie au crime. Lors d'une rencontre sur son lieu de travail avec Yohan, Nanie s'énerve qu'on veuille faire passer Clara pour une fille facile, qui aurait cherché ce qui lui est arrivée. Si elle a été tuée, c'est parce qu'elle était juste une fille...


Récompensé par 6 César, La Nuit du 12 mérite le succès critique et public qu'il a reçu car c'est non seulement un excellent film policier, mais c'est au-delà de son genre un grand film. Ne vous attendez pas à ce que l'intrigue aboutisse à la révélation du coupable : dès le début, on nous signale que ce ne sera pas le cas, comme un nombre élevé d'homicides.


Car, il faut l'avoir en tête, l'action du film se déroule en 2016 puis 2019, soit à des époques où le terme "féminicide" n'était pas ou peu usité. Dominik Moll et son co-scénariste Gilles Marchand ont librement adapté un ouvrage documentaire de Pauline Guéna, 18.3 - Une année à la P.J., paru en 2021, et se sont inspirés d'une affaire en particulier (le meurtre de Maud Maréchal, 21 ans, dans la nuit du 13 au 14 Mai 2013 à Lagny-sur-Marne).


Les films et séries policiers nous ont habitués, sans doute trop, même en considérant que la majorité relève du divertissement et donc s'affranchit du réalisme, à ce que le coupable soit démasqué et arrêté à la fin de l'histoire. En vérité, partout dans le monde, les meurtres restent souvent non élucidés, ou en tout cas prennent un temps fou à être résolus.


C'est ce que met d'abord en évidence La Nuit du 12, ce temps long, laborieux, et l'échec à la fin. On y voit des policiers identifier une victime, l'annoncer aux parents, interroger des suspects, bloquer dans des impasses, rebondir, échouer à nouveau. Puis les mois, les années passent, une juge d'instruction déterre l'affaire, la relance, l'espoir renaît, et la désillusion est de nouveau au rendez-vous.

Mais la grande qualité du film réside moins en vérité dans la description de l'enquête que dans sa formulation. La Nuit du 12 est surtout un film sur le langage - ou plutôt le manque de mots pour parler clairement, justement, précisément de ce qui se passe, se joue. Un dialogue en particulier souligne cette faille.

Dans sa dernière partie, le film, sans prévenir, fait un saut dans le temps de trois ans. L'affaire a été abandonnée. Mais une juge, donc, décide de la remettre en haut de la pile. Elle contacte le policier qui a conduit les investigations et le convainc de reprendre le dossier alors que l'anniversaire de la mort de Clara Royer approche, peut-être l'occasion de surprendre le coupable.

Yohan, le flic en question, n'y croit pas au début. Il explique que cette affaire a été celle qui l'a détruit - "dévoré" selon la juge. Tous les policiers connaissent un cas comme ça, qui les hante toute leur carrière. Puis Yohan déclare que le meurtre de Clara Royer l'a interrogé pour une raison simple : quelque chose ne va pas entre les hommes et les femmes.

Des mots simples mais décisifs. Trois ans avant, il avait entendu la meilleure amie de la victime lui dire que, selon elle, si Clara avait été tuée, c'est simplement parce qu'elle était une fille. Là encore, des mots simples mais clairs. A deux reprises, le film pose des termes élémentaires mais fondamentaux sur ce qui ne va pas.

Le reste du temps, les flics se heurtent au coeur de l'affaire faute de mots pour en parler avec justesse. Quand un de ses hommes sous-entend que la victime, qui avait de nombreuses liaisons avec des mauvais garçons, était une "salope", Yohan le reprend, mais sans trouver les mots adéquats pour cibler le machisme de ce jugement. Peut-être lui-même pense-t-il la même chose ou pas loin, mais il bute sur la formulation.

Marceau, un autre flic, arrive à se confier à Yohan sur ses déboires conjugaux (sa femme et lui essaient d'avoir un enfant, il l'a laissée avoir un amant, et c'est de lui qu'elle est finalement enceinte), mais il est également incapable de décrire son malaise face à ce crime. Quand l'enquête mène à un des amants de Clara, condamné pour violences conjugales, Marceau ne trouve rien de mieux à faire que d'aller brutaliser ce suspect.

Quand l'enquête est relancée trois ans après, une femme a intégré la PJ de Grenoble et l'équipe de Yohan. Major de sa promotion, elle a préféré la brigade criminelle à un poste plus confortable car elle aime investiguer, recueillir des témoignages, recouper des éléments. Elle l'intrigue, le trouble, sans aucune connotation sexuelle, car c'est l'autre femme qui lui ouvre les yeux sur la véritable nature de l'affaire - un féminicide.

Parfois Moll abuse de motifs un peu répétitifs et donc faciles, comme quand il montre (trop souvent) Yohan faisant du cyclisme sur piste dans un vélodrome désert la nuit, tournant littéralement en rond comme dans son métier. Marceau ne comprend pas quel plaisir il prend à cet exercice et lui conseille de s'essayer à la route. Il le fera plus tard.

Mais c'est un défaut mineur qui ne nuit nullement au film. Lequel bénéficie d'une réalisation au cordeau, d'une sobriété presque austère, et d'une interprétation admirable. Bastien Bouillon (qui recevra le César de la révélation masculine pour son rôle) est extraordinaire. Bouli Lanners est d'une humanité déchirante. Et Anouk Grinberg, qui arrive tardivement, n'a besoin que de quelques scènes pour imposer un personnage marquant.

La Nuit du 12 est un film qu'on n'oublie pas : comme sa victime (incarnée par Lula Gaston-Frapier), il est de ceux qui sont là, gravés dans notre mémoire, nous hantant comme ses héros face à l'horreur d'autant plus absolue qu'elle est sans réponse.

vendredi 15 mai 2026

THE FURY OF FIRESTORM #2 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Ronnie Raymond a perdu sa mère alors qu'il était encore enfant et son père le négligeait. Adolescent, il intègre l'équipe de football mais n'est pas assez fort pour s'imposer comme titulaire. Pour impressionner la fille qu'il aime au lycée, il devient l'assistant du professeur Martin Stein jusqu'à ce que l'explosion d'une bombe ne les fasse fusionner en Firestorm...


Jeff Lemire a voulu faire de The Fury of Firestorm une série accessible à tous. Le personnage étant relativement peu connu, l'intention est appréciable. Mais elle n'est pas gratuite dans la mesure où, le mois dernier, le scénariste présentait Firestorm sous un nouveau jour, nettement plus menaçant, dépourvu de l'humanité des deux individus qui le composaient.
 

Que s'est-il donc passé pour en arriver là ? Lemire livre donc un épisode quasiment composé d'un long flashback pour suggérer quelques réponses. Ainsi revit-on le passé de Ronnie Raymond, jeune homme orphelin de mère très jeune, footballeur raté, assistant incompétent de Martin Stein qui le prend malgré tout son aile, jusqu'à l'accident qui allait bouleverser leur existence.


Lemire dévoile qu'aujourd'hui la créature connue sous le nom de Firestorm ne semble plus investie par Ronnie Raymond, qu'il semble avoir désintégré. Quant à Martin Stein, s'il apparaît comme le dernier recours pour stopper Firestorm, nul ne sait s'il est encore vivant, et s'il l'est, où il se trouve. Ce qui est certain en revanche, c'est que ni l'un ni l'autre ne sont plus aux commandes.


Lemire joue avec les nerfs du lecteur de manière très efficace et intense. Firestorm se définit désormais comme la Furie, il est en colère, et sa puissance est effrayante. Peut-il même être encore maîtrisé, ramené à la raison ? Qu'est-ce qui provoque cette furie ? Comme l'indique le titre sur la couverture, on assiste à l'anatomie de l'homme nucléaire, sauf qu'elle ne nous a pas révélé comment le calmer.

C'est cette inconnue qui rend le récit captivant et flippant. Avec des éléments connus des fans et désormais accessibles aux nouveaux lecteurs, le pire est qu'on ignore toujours ce qui a provoqué l'ire de Firestorm et comment en venir à bout - si on peut en venir à bout. Car Firestorm, comme on l'a vu dans le premier épisode, est une créature surpuissante, capable de manipuler le feu nucléaire, la cohésion atomique.

Là où Tom King dans Jenny Sparks dressait le portrait d'un Captain Atom, équivalent en puissance à Firestorm, prétendant être Dieu et réclamant d'être vénéré comme tel, les motivations de Firestorm sont et restent nébuleuses. Il paraît beaucoup plus offensif, agressif, vindicatif. Mais pourquoi ? Ne pas savoir, Jeff Lemire en use à dessein, c'est nourrir la crainte.

Visuellement, il faut aussi dire que la série est une réussite car Rafael de Latorre réussit une belle performance : pour certaines séquences, il modifie son encrage et avec le coloriste Marcelo Maiolo, utilise des trames qui donnent l'apparence des vieux comics, avec des couleurs délavées, passées.

Puis l'artiste passe à un trait plus fin, le coloriage redevient normal, et cette transition donne l'impression que l'histoire se déroule sur deux niveaux, avec une BD dans la BD, et avec le récit direct. C'est un procédé qu'affectionne Lemire, qui l'a exploité dans sa saga Black Hammer, et que de Latorre traduit magnifiquement, de manière encore plus séduisante pour les lecteurs.

Hier, en parlant d'Absolute Martian Manhunter, je pointai du doigt que le pire ennemi de cette gamme Absolute était une tendance prononcée à l'exagération, à l'outrance, à la saturation. Ici, en revanche, tout est subtilement dosé, mais loin d'aseptiser le résultat, cela le rend bien plus troublant et puissant. C'est une sorte d'éloge de la mesure.

Firestorm est à peine moins connu que le limier martien, mais Jeff Lemire et Rafael de Latorre réussissent en deux épisodes à le rendre plus incarné et son histoire plus percutante, sans avoir besoin de pousser tous les curseurs dans le rouge. Sachant que Lemire est aussi l'auteur d'Absolute Flash, on en déduira que le scénariste canadien réussit à se partager entre deux tonalités de façon virtuose. Et c'est comme un commentaire, une métaphore de son héros nucléaire.

Et si on tenait là la vraie grande série du DC Next Level ?

jeudi 14 mai 2026

ABSOLUTE MARTIAN MANHUNTER #11 (of 12) (Deniz Camp / Javier Rodriguez)


John Jones a compris que son fils Tyler était possédé par l'équation d'anti-vie et que sa femme Bridget était en danger, seule avec lui. Il part donc la retrouver mais des membres de l'Agence les attaquent, lui et le Martien tandis que Désespoir-le-zéro l'accable avec les moments les plus sombres de son passé...


Dans un monde idéal, une mini-série comme Absolute Martian Manhunter aurait été réalisée suffisamment d'avance pour ne jamais connaître d'interruption dans sa publication et alors le plaisir de lecture aurait été incomparable. Toutes les qualités du projet de Deniz Camp auraient été imparables et sans doute n'aurai-je aucun doute sur son statut de chef d'oeuvre.


Mais voilà, ça ne passe pas comme ça, et même si l'édition de la série est remarquable, DC acceptant de laisser à Javier Rodriguez le temps de compléter ses épisodes en mettant la production en stand-by (là où d'autres éditeurs auraient engagé un fill-in artist pour ne pas faire attendre le lecteur), hé bien, Absolute Martian Manhunter doit maintenant composer avec cette reprise.


Et, pour ma part en tout cas, le plaisir n'a plus jamais été le même. Cela reste une mini-série extraordinaire à bien des égards, mais cette cassure dans la parution m'a rendu le retour à la lecture plus difficile que je ne le pensais. Je n'arrive plus à profiter de cette histoire autant que dans sa première moitié tout simplement.


Je ne veux pas faire l'effort non plus car je crois qu'une bonne BD se lit justement sans avoir à faire d'effort. On peut évidemment lire une BD complexe et s'interroger en la lisant sur tel point, c'est le jeu, et c'est un jeu plaisant, excitant, motivant. Mais il est nécessaire d'avoir une fluidité dans sa lecture, de ne pas sentir qu'on doit s'arrêter à un moment pour saisir tel détail puis, une fois compris, reprendre où on en était.

Il n'y a rien de spécialement compliqué à comprendre dans Absolute Martian Manhunter, mais l'ambiance y est tellement intense que, en coupant la parution en deux temps, s'y remettre exige un effort. Il faut s'immerger à nouveau dans ce climat oppressant, délirant, et ce n'est pas si facile. La fluidité s'est perdue.

Il sera intéressant de relire l'intégralité des 12 épisodes une fois qu'ils seront sortis, de les relire d'une traite, et je suis convaincu alors que j'apprécierai des éléments que je n'arrive plus à savourer depuis quelques mois. Mais c'est un peu le mal moderne des comics dont la structure narrative est conçue pour se savourer en recueil alors que l'épisode mensuel devrait se suffire à lui-même, que le plaisir du feuilleton mensuel devrait dominer.

Dans cet épisode, par exemple, le focus se porte sur la lutte interne qui se joue entre John Jones, le Martien et Désespoir-le-zéro. Ce dernier signifie des choses importantes à John : il suggère que l'accident dont il a été victime et depuis lequel il cohabite avec le Martien n'était pas un accident, que le Martien a toujours été là et que lui-même, Désespoir-le-zéro, attendait d'accéder à la psyché de John.

Mais la manière dont Deniz Camp met cela en scène me paraît lourde, laborieuse, comme une révélation trop tardive, trop explicative. Si ce que dit Désespoir-le-zéro est vrai, alors ça remet tout en cause et le surnaturel envahit la série quand, auparavant, il s'y était invité pour rendre l'ensemble de l'aventure de John plus troublante.

En revanche, si c'est faux, c'est une manoeuvre pour briser John et cela semble d'ailleurs marcher, mais à un épisode de la fin, alors que d'autres menaces sont déjà à l'oeuvre, fallait-il démolir psychologiquement John qui aura fort à faire dans le dernier épisode pour sauver son fils ? En tout cas, c'est un point de plus dans l'assombrissement de l'histoire.

Comme auteur et lecteur, je me méfie toujours de ces coups de théâtre à un numéro du terme, surtout quand la barque est déjà bien chargée. Peut-être que Camp s'en sortira brillamment et qu'on aura droit à un final exceptionnel, mais j'ai plutôt l'impression actuellement que la série a connu six premiers chapitres hors du commun et que depuis... Hé bien, c'est moins ça, c'est plus difficile.

Javier Rodriguez continue de livrer des planches formidables, très inventives, très colorées aussi - on est carrément dans le psychédélisme, les épisodes ressemblent à une BD underground des 70's. Mais ce traitement visuel a son revers : on peut trouver, légitimement à mon sens, que ça vire parfois à la surenchère et que la narration n'en profite pas.

Par exemple, là aussi, le rôle et le lien avec l'intrigue générale de cette mystérieuse Agence et de ses membres est franchement opaque. Tout d'abord, je les ai associés au Martien Blanc, puis à l'équation d'anti-vie (donc Darkseid). Mais maintenant, je ne sais plus trop. Et le fait est que Rodriguez ne fait rien pour éclaircir l'avis du lecteur. Il suit le script, mais le script est opaque là-dessus.

J'ai conscience que, cette semaine particulièrement, par un hasard fâcheux du calendrier des sorties, rien n'a l'air de me plaire. Ce n'est certainement pas agréable de lire des critiques un peu bougonnes. Mais ces déceptions sont variées : il y a des séries qu'on trouve ratées parce qu'elles manquent leur cible, d'autres parce qu'elles manquent d'audace, d'autres parce qu'elles en ont trop.

Peut-être qu'au fond ce que j'apprécie le plus, c'est actuellement un peu d'humilité. Ce qui ne signifie pas un manque d'ambition ou d'originalité (et justement demain je vous parlerai d'un titre qui m'a comblé). Mais c'est vrai que, aussi incongru que ça puisse paraître, j'ai pris plus de plaisir à lire et à parler de Black Cat que de Captain America, Iron Man ou Absolute Martian Manhunter

Et dans le cas précis d'Absolute Martian Manhunter, au fond, ce qui est peut-être le plus remarquable, c'est qu'alors qu'au début je pensais tenir le titre Absolute le plus subtil, je me rends compte qu'il tombe dans le même piège que le reste de la collection, avec un trop-plein, comme une version boursouflée plus que très différente.

IRON MAN #5 (Joshua Williamson / Carmen Carnero, Jan Bazaldua)


Face au Fixer dans une armure améliorée de la sienne, Tony Stark doit d'abord évacuer de l'héliporteur de l'A.I.M. les jeunes scientifiques kidnappés par Madame Masque. Celle-ci confronte son ancien amant en l'éjectant du vaisseau qui se crashe. Tony est accusé d'avoir provoqué l'accident...

    
Je fondais de grands espoirs sur cette reprise d'Iron Man par Joshua Williamson et Carmen Carnero, un des scénaristes les plus en forme du moment chez DC et une artiste que j'adore. Mais il faut bien que j'admette qu'après cinq numéros, et un arc narratif entier, le résultat ne m'a pas convaincu. Pas assez en tout cas pour que je poursuive l'aventure.


Je crois que ce qui n'a pas marché à mes yeux, c'est que jamais je n'ai trouvé Williamson au niveau de ce qu'il écrit chez DC. Ce n'est pas l'auteur si inspiré de Superman qui ose et réussit à embarquer le lecteur avec une énergie contagieuse. Nul doute qu'il aime le personnage d'Iron Man, mais le souci, c'est que l'histoire qu'il raconte n'est pas parvenue  à m'accrocher.


Ce cinquième numéro est à l'image des précédents : l'intensité que le scénariste espère convoquer fait défaut et rien ne vient franchement renouveler les fondamentaux d'Iron Man. Williamson utilise des adversaires vus et revus (Mme Masque, le Fixer, l'AIM), mais cantonne les seconds rôles à de la figuration (Pepper Potts, Melinda May). 


Bien entendu Tony Stark est traité de la façon la plus convenue possible : un type très riche et fanfaron, qui cache ses tourments tout en ayant réponse à tout. Le postulat de Williamson était pourtant prometteur avec l'intention de Mme Masque de trouver non pas un nouvel Iron Man mais un nouveau Tony Stark.

Et dans cet épisode, on comprend fort bien ce qui distingue Stark de quelqu'un qui prétendrait être lui : dès son origine, il n'a pas été seul pour concevoir Iron Man et l'homme avec qui il l'a créé a sacrifié sa vie pour cela. Par la suite, il a côtoyé d'autres génies au contact desquels il s'est amélioré. Mais Williamson fait l'impasse sur le côté obscur de Stark.

Le Stark de Civil War par exemple qui a fracturé la communauté super héroïque, qui a manipulé Spider-Man, et même avant les nombreuses occasions où il a agi seul en se moquant de l'éthique la plus élémentaire, où il a lavé le cerveau de milliers de gens pour préserver son identité secrète, où il a banni Hulk de la Terre (avec les Illuminati), etc. 

Au fond Stark est un héros comme Emma Frost (avec qui, durant l'ère de Krakoa, il s'est marié pour un temps) : il n'est jamais plus intéressant que quand celui qui l'écrit conserve son ambiguïté, voire sa part sombre. Stark est un vilain en puissance qui affronte ses démons pour ne pas sombrer justement et prouver qu'Iron Man est bien un héros.

Mais cela Williamson ne l'a pas du tout abordé, ou alors trop maladroitement. Et la fin de ce numéro utilise même une vieille ficelle pour lui créer un nouvel ennemi qu'on a vu arriver à des km... Tout en en faisant une sorte de professeur pour la nouvelle génération (ce qui rappelle la Future Fondation de Reed Richards dans le run de Hickman sur Fantastic Four). Et qui pousse à s'interroger sur la valeur d'un tel enseignant.

Carmen Carnero dessine 14 pages d'affilée de cet épisode et le résultat est très bon, mais, s'étant récemment blessée à la main, elle ne peut plus dessiner tranquillement et elle ne reviendra qu'au #8. C'est pour cela qu'encore une fois elle est suppléée par Jan Bazaldua, qui conclut l'épisode toujours aussi médiocrement. C'est vraiment dommage.

Mais, si vous voulez mon avis, hé bien, je trouve qu'Iron Man n'est pas le personnage qui permet à Carnero d'exprimer au mieux son fantastique talent. Son style classique et élégant convient bien mieux à des personnages dont le visage n'est pas caché par un casque, et c'est pour cela que son travail était infiniment mieux valorisé dans Captain America : Sentinel of Liberty ou Exceptional X-Men.

Sur ces cinq épisodes donc, c'est moins mauvais que sur les 11 de Captain America (de Zdarsky et compagnie), mais bon, au final, le bilan est le même : j'ai été trop déçu pour persévérer.

CAPTAIN AMERICA #11 (Chip Zdarsky / Valerio Schiti)


Captain America découvre que la véritable arme secrète du Dr. Fatalis est son clone enfant, confié à une femme qui veut l'élever pour qu'il ne devienne pas un tyran. Au même moment le général Thaddeus "Thunderbolt" Ross et ses hommes sont parachutés sur Doomstadt et Red Hulk a bien l'intention de faire payer à cet enfant les tortures que Fatalis adulte lui a fait subir...


Ce sera donc ma dernière critique du Captain America de Chip Zdarsky puisque j'ai décidé d'arrêter les frais. Je n'ai toujours pas décidé si j'allais lire Armageddon, l'event que le scénariste a préparé via cette série et qui démarre le mois prochain. J'hésite encore, même si j'avoue que c'est tentant vu la promesse faite d'un changement de taille à l'issue de cette saga (en même temps, c'est une promesse faite à chaque event).


J'arrête donc Captain America mais sur une plutôt bonne note car l'épisode n'est pas trop mauvais. Il y a beaucoup d'action et Zdarsky aboutit à un climax très intense qu'il a su bien mettre en place avec d'un côté cette traque d'armes de destruction massive en Latvérie et le projet du Red Hulk (le général Ross) qui veut s'emparer du pays pour se venger des tortures qu'il y a subies.


Malheureusement, c'est un peu tout. C'est déjà pas mal, me direz-vous, et vous n'aurez pas tort. Mais ç'a pas pris pour moi. Je vais me répéter, mais Zdarsky s'est trop servi de la série comme d'une rampe de lancement pour Armageddon, d'où ce sentiment qu'il n'a pas grand-chose à raconter avec Captain America lui-même.


C'est une stratégie narrative et éditoriale que je peux comprendre, qui consiste à tout lier, mais je préfère quand on le voit moins venir qu'ici. Idéalement, un event doit surgir des pages d'une série sans que le lecteur ne le devine trop longtemps à l'avance, comme un subplot qui finit par prendre toute la lumière. Ici, c'est le contraire : depuis plus 11 épisodes, tout n'est là que pour annoncer l'event.

Cela aboutit à ce que Captain America n'est qu'un acteur parmi d'autres dans sa propre série. A vrai dire, la star du show, c'est bien le général Ross/Red Hulk dont l'apparition s'impose comme le pic d'une intrigue déroulée sur presque un an. Et c'est étrange de lire une série où le héros est à la fois le vilain mais où le personnage-titre est relégué quasiment au second plan.

De fait, Captain America est bien trop témoin, passif, des événements. Surtout, et c'est notable dans cet épisode, il est impuissant, dépassé par ce qu'il doit affronter, empêcher, protéger. La volonté de fer de Steve Rogers est insuffisante. Cela rappelle la situation de Daredevil au début du run de Zdarsky, empêtré dans une affaire de meurtre et qui décide, un temps, de cesser ses activités de justicier.

La toute dernière page entraîne Rogers dans une direction fantastique qui pourrait être intéressante et qui peut, éventuellement, bouleverser profondément le personnage. Mais c'est aussi un rebondissement tardif et improbable, qui ne suffit pas à me retenir. Tout cela laisse un sentiment de frustration, d'incompréhension face à ce que Zdarsky a voulu raconter.

De manière générale, le bilan concernant les séries sur la "trinité" Marvel (Captain America - Iron Man - Thor) n'a rien d'engageant. Iron Man, j'en parlerai vite, achève son premier arc sous la direction de Joshua Williamson sans éclat. Peut-être vais-je finir par jeter un oeil sur The Mortal Thor d'Al Ewing, dont on dit grand bien, pour vérifier si c'est mieux.

Valerio Schiti semble avoir signé son dernier épisode (puisqu'il ne figure plus dans les sollicitations des prochains mois comme artiste de la série, même s'il demeure le cover artist). Jamais l'artiste italien n'a paru inspiré, comme si les scripts de Zdarsky ne le motivaient pas. Sa prestation s'achève donc comme elle a commencé, en demi-teinte.

Il réalise des planches très en deçà de ce qu'on a l'habitude de la voir faire. Les modifications qu'il a apportées à son trait, notamment dans l'encrage, ne me paraissent pas des plus concluantes. Les finitions sont décevantes. Surtout il ne paraît pas à l'aise avec le personnage de Captain America, dont il a mal redesigné le costume, et les seconds rôles sont tout aussi mal fichus, sans charisme. Son Red Hulk est néanmoins assez flippant.

J'espère qu'il va se ressaisir et rebondir ailleurs (j'espérai qu'il serait du projet Midnight avec Jonatahn Hickman, mais non). Schiti en a encore sous le capot, simplement là, ça n'a pas fonctionné. Et ce qu'il a produit n'a rien pu sauver.

Dommage. Mais comme quoi, ça peut arriver que, même avec une équipe aussi prometteuse, ça ne marche pas.

mercredi 13 mai 2026

BLACK CAT #10 (G. Willow Wilson / Gleb Melnikov)


Black Cat et Venom surprennent J. Jonah Jameson dans la chambre forte de la zone négative et découvrent qu'il y possède une pièce entière contenant des dossiers compromettant sur des super-héros et leur entourage. Pourtant il jure ne pas être le maître-chanteur qui s'en est pris à Mary Jane Watson...
 

Avec cet épisode se conclut l'arc qui a vu Black Cat faire équipe avec Venom, pour aider le nouvel hôte du symbiote, c'est-à-dire Mary Jane Watson. Le dénouement pourra décevoir dans la mesure où la scénariste G. Willow Wilson révèle ce que MJ redoutait qu'on apprenne sur son passé, mais pourra aussi combler ceux qui apprécient la série pour sa légèreté. 


En fait, Black Cat, c'est cela : une série qui refuse obstinément de se prendre au sérieux, qui refuse le drama. Alors, oui, les comics super héroïques se nourrissent de dramas et y tourner le dos, c'est une sorte d'affront, de blasphème. Mais c'est aussi une bouffée d'air frais car cela prouve qu'on peut encore s'amuser des clichés attachés au genre.


C'est en tout cas la raison pour laquelle j'apprécie tant cette série : je ne croyais pas que Marvel soit encore capable de produire ce genre de titres. Marvel, c'est devenu très compliqué depuis quelques années et ça le restera encore tant que C.B. Cebulski restera l'editor-in-chief (ça fera dix ans l'an prochain).


On peut se demander comment celui qui s'est taillé une réputation de dénicheur de talents a pu devenir un patron aussi médiocre, renonçant à toute ambition artistique pour Marvel, et cela donne envie de réévaluer son prédécesseur Axel Alonso. Mais Black Cat montre qu'il laisse une série atypique avoir sa chance, en la confiant à des auteurs qui veulent vraiment faire quelque chose du personnage (en tout cas autre chose qu'un second rôle dans Amazing Spider-Man).

Jed MacKay avait écrit Black Cat comme une série d'aventures mettant l'accent sur le rôle de voleuse de Felicia Hardy. G. Willow Wilson lui a préféré une autre voie en interrogeant ce qui fait l'ambiguïté du personnage, à savoir si elle est une vilaine ou une anti-héroïne. Elle développe cette réflexion sans se prendre au sérieux, en soulignant la difficulté à convaincre qu'on peut changer.

Cet arc avec Venom synthétise le propos de Wilson puisque Black Cat a la possibilité d'aider concrètement une personne qui a toujours douté d'elle, dont elle a toujours été la rivale sentimentale. Est-ce à dire que Black Cat est désormais une héroïne, que tout le monde est persuadé de sa reconversion. Loin s'en faut.

Mais en tout cas, alors que la série a survécu au cap des dix épisodes (limite avant l'annulation), on peut à présent espérer que Marvel laisse Wilson aller encore plus loin. Ce ne sera jamais un best-seller, mais si ça pouvait convaincre l'éditeur qu'il y a encore une place chez lui pour une petite série avec une communauté de fans fidèles, ce serait déjà une grande victoire.

Gleb Melnikov a su saisir la balle au bond et prouver lui aussi qu'il méritait qu'on lui confie un titre mensuel. Pour une fois, on a là un transfuge de DC à qui Marvel accorde sa confiance. Il dessine cette série dans un registre cartoony qui correspond bien à l'humeur des scripts de Wilson, qui fait tout le charme et le sel de ce projet.

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