samedi 2 mai 2026

BATMAN / WONDER WOMAN : TRUTH (Jeph Loeb / Jim Cheung)


Wonder Woman accepte que son lasso de vérité soit exposé dans une galerie dont le système de sécurité a été conçu par Bruce Wayne. Mais Catwoman dérobe l'objet. Batman, toutefois, raisonne Wonder Woman en lui expliquant qu'il a recruté la voleuse pour justement tester la sécurité. Pourtant Catwoman s'enfuit avec le lasso qu'elle perd vite...


Ces derniers mois DC Comics a été le théâtre d'un feuilleton éditorial rocambolesque avec la publication de Batman : Hush 2, suite de la saga parue en 2002-2003. Les épisodes sont sortis avec un retard de plus en plus considérable et ce n'est qu'il y quelques jours que le dessinateur Jim Lee a expliqué pourquoi (diabétique, il a dû se soigner tout en réalisant ses planches et en accomplissant son job de Chief Creative Officer).


Alors quand Jeph Loeb, le scénariste avec lequel il a travaillé, a annoncé qu'il écrivait un one-shot s'intercalant entre Hush et Hush 2, les lecteurs se sont demandés quand cela sortirait. Et voilà que débarque dans les comics shops Batman/Wonder Woman : Truth, un récit complet d'une quarantaine de pages, cette fois illustré par Jim Cheung.


Il y a deux manières d'apprécier le produit : la première, c'est en le considérant effectivement comme une intermède entre les deux Hush. Sur ce point, j'aurai du mal à en parler, n'ayant pas lu les deux Hush, mais je vous renvoie à l'excellente analyse qu'en a faite AIPT Comics . Très complète et instructive, sans complaisance.


Mais on peut aussi lire et aimer Batman/Wonder Woman : Truth sans s'embarrasser de Hush et sa suite. Peut-être est-ce d'ailleurs comme ça que ça aurait dû être proposé, par exemple sous le DC Black Label, un récit complet sans avoir à se soucier de la continuité et des bizarreries qu'on trouve sous la plume de Loeb et le crayon de Cheung.


Le scénario, au fond, n'est qu'un prétexte car l'argument est parfaitement absurde. En effet pourquoi Wonder Woman consent à ce que son lasso soit exposé dans une ville comme Gotham où pullulent les voleurs et les criminels. Même avec l'assurance que Bruce Wayne sécurise cet objet si précieux, c'est de l'inconscience.

Et évidemment ce qui devait arriver arriva : le lasso est rapidement volé par nulle autre que Catwoman qui le perd rapidement au profit de Harley Quinn. Et quand Harley Quinn est là, le Joker n'est pas loin. C'est très téléphoné, archi prévisible, et Jeph Loeb ne s'en excuse même pas. Au contraire, c'est bravement assumé, comme si le scénariste ne cherchait plus à redorer sa triste réputation.

Mais... Mettons que l'absurdité de la situation de départ ne soit pas si gênante. Alors on a droit à un divertissement rigolo, mené sur un rythme soutenu et accompagné de quelques efforts notables. Par exemple Loeb, sans rien dire de nouveau sur ses protagonistes, réussit à ne pas trahir la caractérisation des uns et des autres.

Wonder Woman croit en l'homme et c'est pour ça qu'elle accorde sa confiance à Bruce Wayne et Batman. Batman aime Catwoman et c'est pour ça qu'il a parié sur elle pour tester son système de sécurité, mais en même temps il reste méfiant parce que c'est sa nature profonde, que même la bonté d'âme de Wonder Woman ne peut faire vaciller.

La voix off, cet artifice dont ne peuvent plus se passer les scénaristes (je rêve qu'un editor défie ses auteurs d'écrire un script sans elle, ne serait-ce qu'un mois, pour voir comment ils s'en sortiraient), est ici habilement utilisée pour illustrer la dualité des personnages et l'ambivalence des péripéties. L'action domine, sans temps mort, avec classicisme mais élégance.

Toutefois, même si on lit Batman/Wonder Woman : Truth sans prendre en compte Hush, des détails interpellent et montrent que le projet a été conçu sans que son scénariste sache très bien où le situer. Par exemple Catwoman porte son costume du run d'Ed Brubaker, designé par Darwyn Cooke. C'est raccord avec Hush qui était paru à la même époque.

Mais Wonder Woman porte la tenue qu'elle a dans le run de James Tynion IV sur Justice League Dark, avec la cape et la jupe à franges, alors qu'au début des années 2000, Diana avait encore sa célèbre (et regrettée) culotte étoilée. Là, c'est un faux raccord. Tandis que Harley Quinn est habillée en arlequin, comme quand Bruce Timm l'a inventée et telle qu'elle apparaissait dans Hush.

Cela donne l'impression que Jim Cheung a improvisé à partir d'un script qui manquait visiblement de clarté sur les looks adéquats. Mais ses planches sont tellement superbes qu'en vérité on oublie vite tout ça. On sent qu'il a passé des mois à peaufiner chaque planche - il a d'ailleurs avoué que ce fut son travail le plus dur.

Je ne suis évidemment pas d'accord avec ceux qui disent que Cheung a voulu coller au style de Jim Lee. Je n'ai jamais été un fan de Lee comme artiste, mais ce dont je suis certain, c'est que Cheung, contrairement à lui, est un artiste qui n'a cessé de s'améliorer et dont la qualité le dépasse nettement. La seule chose qu'ils ont en commun, c'est bien la lenteur.

Et Cheung s'encre, et très bien. Son trait est d'une précision et d'une classe bluffantes, il a cette façon de représenter les personnages assez figée, ce n'est pas dynamique pour un sou, mais c'est d'une méticulosité virtuose. On reconnaît immédiatement un dessin de Cheung, sa manière de dessiner les visages (très peu expressifs, mais comme saisi dans leur majesté intemporelle).

Et les couleurs de Jay David Ramos mettent en valeur ce trait, sans empiéter sur l'encrage, sans alourdir les ambiances.

Bref, c'est un vrai bonheur pour les yeux, à défaut d'être une histoire à la hauteur de ses héros.

THEY WILL KILL YOU (Kirill Sokolov, 2026)


Asia Reaves sort de prison après y avoir purgé une peine de dix ans. Sous une fausse identité, elle se présente au "Virgil", un hôtel particulier, où la reçoit Lilith Woodhouse, la gestionnaire, qui la prend pour la nouvelle femme de ménage et qui lui explique qu'habite là l'élite de la société new-yorkaise. Asia remarque qu'après son entrée tout est bouclé. Elle prend possession de sa chambre et s'endort.


Elle est réveillée brusquement quand quatre individus armés l'agressent et tentent de la chloroformer. Elle se rebelle et s'enferme dans sa penderie. Lorsqu'on l'en déloge, elle est armée d'une machette et tue ses quatre assaillants puis sort dans le couloir où l'attend Lilith qui se demande qui elle est vraiment. Asia lui répond être là pour retrouver sa soeur.


Car, dix ans auparavant, Asia et Maria furent séparées après que la première ait tiré sur leur père, un homme violent, qui les poursuivait. Asia fut arrêtée et Maria laissée à la garde de leur paternel. Les quatre agresseurs d'Asia resurgissent derrière elle et elle découvre qu'ils sont immortels comme tous les locataires et le personnel après avoir passé un pacte avec Satan...
 

They Will Kill You est le deuxième long métrage de Kirill Sokolov, qui en a co-écrit le scénario avec Alex Litvak. Et, pour vous situer la chose, je pourrai dire que si vous avez aimé Wedding Nightmare (Ready or Not en vo) avec Samara Weaving, alors vous allez adorer ce film qui s'inscrit dans même veine. C'est-à-dire une série B bien sanglante, violente et très drôle surtout.


Jusque dans les années 70 le cinéma américain a produit ce genre de projets pour les séances dans les drive-in. C'étaient des spectacles régressifs qu'on pouvait suivre distraitement au début puis qui réussissaient à vous happer parce que c'était très divertissant. Puis progressivement ils ont disparu, pour devenir des direct-to-dvd qu'on trouvait en promo dans les bacs des supermarchés.


Mais il semble que la mode revient et on peut s'en réjouir car ce sont des films dont ls auteurs ont désormais intégré les codes narratifs et visuels mais qui soignent leur ouvrage de manière à ce qu'ils ne soient plus considérés comme des rebuts du 7ème Art mais une forme à part, des plaisirs coupables certes mais dont on n'a plus honte.


L'argument initial n'a rien de renversant : une jeune femme veut retrouver sa soeur et s'infiltre dans un milieu louche. C'est évidemment à ce moment-là que les choses se compliquent. Ici, comme dans Wedding Nightmare, il y a un élément surnaturel (un pacte satanique conférant l'immortalité à une communauté en échange d'offrandes - des sacrifices humains).

L'héroïne voit sa mission dégénérer quand il lui faut, en plus de tirer sa soeur de cet endroit, sauver leur peau à elles deux. Problème : comment tuer des immortels ? Réponse : en les exterminant de telle manière qu'il ne reste plus rien d'eux qui puisse se régénérer. Pas simple. Encore moins quand il faut se battre contre les résidents d'un immeuble entier et le personnel de maison.

On a donc droit à des combats en rafale à coups de machette, de hache, de fusil, de couteau, de feuille de boucher, de croc de boucher, et même de tête de cochon. L'énormité des affrontements fait tout le sel de l'affaire, comme par exemple quand Asia a l'idée d'enrouler un chiffon autour de la lame de sa hache et de l'enflammer afin de zigouiller plus efficacement ses ennemis.

Quand on lui demande où a-t-elle appris à se battre avec une telle férocité et une telle maîtrise, elle répond naturellement : "en prison". Et un bref flashback nous la montre en train de rosser des co-détenues dans les douches. Cette fille est suprêmement badass, à côté d'elle Samara Weaving est juste une nana qui tente de survivre alors qu'ici elle résiste à tout (couteau planté dans le dos, coup de crosse à la mâchoire, etc.).

Vous pouvez trouver ça absolument débile et vous aurez le droit, mais c'est quand même jubilatoire parce que c'est très bien filmé. Sokolov manie la caméra et le cadre comme un maboul, tournant autour de son héroïne pour mieux nous faire ressentir le vertige qu'elle ressent, le tourbillon qui l'entoure. C'est juste dommage qu'il ne nous gratifie pas de davantage de plans-séquence, car, là, son film s'élèverait vers de cimes ahurissantes.

Mais pour cela le cinéaste peut compter sur une carte maîtresse : Zazie Beetz. La comédienne, qui s'était déjà fait remarquer pour ses prédispositions physiques dans Deadpool 2 (où elle incarnait la mutante Domino), est sensationnelle. Elle prouve qu'elle est capable de porter un film sur ses épaules et d'incarner une action star comme il n'y en a plus guère.

Ce qui est appréciable, c'est que jamais le film ne cherche à sexualiser Asia : c'est une guerrière, même quand elle charcute quatre adversaires en petite culotte dans sa chambre. L'énergie affolante qu'elle déploie emporte tout sur son passage. Elle donne la réplique à Myha'la, qu'on peut voir dans l'excellente série Industry, ici dans un rôle de fausse innocente.

Plus surprenant, on trouve face à elles deux icones des 90's : d'un côté Patricia Arquette en propriétaire possédée et, de l'autre, Heather Graham, en locataire increvable. Elles ont l'air de s'amuser follement et ça fait plaisir de les voir dans un truc aussi foutraque.

They Will Kill You, c'est un joyeux jeu de massacre, qui pourrait facilement devenir le premier volet d'une franchise. Au moment où Tarantino sort sa version uncut de Kill Bill (The Whole Bloody Affair), la relève est assurée.   

vendredi 1 mai 2026

LA LONGUE MARCHE DE LUCKY LUKE (Matthieu Bonhomme)


Lucky Luke arrive dans un patelin enneigé et, au moment de franchir le seuil du saloon, évite de peu la collision avec un client qui s'en fait expulser. Il demande au barman où il peut trouver Jeremiah Johnson et on lui répond que c'est l'homme qui vient de se faire jeter dehors. Lucky Luke sort et rattrape Johnson qu'il convainc difficilement de l'écouter.


Revenu dans le bar, Lukcy Luke montre une photo à Johnson et lui explique avoir été engagé par Ronald Cramp pour retrouver l'enfant sur le cliché. Or Johnson l'aurait vu récemment au sein de la tribu des indiens Pieds-Bleus. Il accepte de l'y conduire après avoir marchandé quelques bouteilles d'alcool et un fusil.


Toute la région est sous la coupe de Cramp qui a fait fortune notamment grâce au commerce du bois et dont les bûcherons dévastent la forêt voisine, causant des tensions avec les indiens. Johnson et lucky Luke sont capturés par ces derniers qu'il faut convaincre du bien-fondé de la mission confiée au cowboy...


En 2016, pour célébrer le 70ème anniversaire de la création de Lucky Luke, Matthieu Bonhomme obtient le droit de réaliser un récit complet à l'idole de son enfance, Morris. Cela donnera L'Homme qui tua Lucky Luke, un succès critique et public. En 2021, entre deux tomes de Charlotte Impératrice, il récidive avec Wanted Lucky Luke. Avec un accueil aussi enthousiaste.


Et donc, cette année, il remet ça avec La Longue Marche de Lucky Luke dont il a laissé entendre qu'il s'agirait de son dernier opus consacré au poor lonesome cowboy. Espérons juste qu'il se ravisera... Car, encore une fois, c'est un carton. Et il est mérité car l'album est magistral, un beau one-shot de 75 pages qui fait honneur à Morris sans jamais chercher à le singer.


Les références de Bonhomme pour cette nouvelle histoire sont à trouver du côté de Les Dalton dans le blizzard, 32ème album de Morris sur un scénario de Goscinny, publié en 1963. Le décor enneigé, la présence des quatre frangins encore plus bêtes que méchants (dixit la célèbre chanson de Joe Dassin), tout renvoie à cette aventure.


Mais Bonhomme n'est pas auteur à se contenter de marcher dans les traces de ses mentors. Dans L'Homme qui tua Lucky Luke, il confrontait le héros à sa mortalité. Dans Wanted Lucky Luke, il l'observait au contact d'un trio de femmes. Et cette fois, il réfléchit à la paternité. A chaque fois, c'est une étude caractère, une analyse psychologique sous couvert de récit d'aventure.

Ce qui est assez troublant, c'est que parmi les autres albums hommage à la série est sorti il y a trois ans  Les Indomptés dans lequel Blutch mettait en scène Lucky Luke avec deux marmots dont il venait de livrer le père bandit à la justice. La comparaison s'arrête là car Blutch en tirait une comédie alerte tandis que Bonhomme part dans une autre direction.

L'enfant auquel il va avoir affaire est plutôt un adolescent recueilli, avec sa mère, par des indiens après que Ronald Cramp (respectivement oncle et beau-frère) les ait abandonnés en pensant s'en débarrasser pour hériter de la fortune de son défunt frère. Lucky Luke comprend alors qu'on l'a dupé et il décide de protéger le garçon en l'emmenant au Canada.

Le voyage (la longue marche du titre) est évidemment semé d'embûches et c'est toute la force de Bonhomme de varier les obstacles sans les rendre artificiels, sans décompresser sa narration. Surtout que ce périple se double d'une traque : Cramp a lancé aux trousses de Luke et du gamin les Dalton pour s'assurer de les faire taire à tout jamais.

Bonhomme s'était pourtant juré de ne pas toucher aux Dalton, pensant qu'il ne serait pas capable de les dessiner dans un style semi-réaliste comme le sien. Mais après avoir animé le gang de Joss Jamon dans Wanted Lucky Luke, c'est comme si quelque chose, de son propre aveu, s'était décoincé et il est parvenu à les modeler comme il le souhaitait.

Bonhomme n'a jamais voulu s'inscrire dans la veine parodique de Goscinny, mais plutôt revenir à la source, aux premiers albums de la série, quand Morris les écrivait et les dessinait. Lucky Luke y était alors un cowboy redresseur de torts plus taiseux, plus ombrageux, ses histoires étaient moins comiques (il lui arriva même de tuer).

Ici, la présence des Dalton conserve un côté comique mais on nous rappelle qu'ils sont aussi des malfrats, des méchants, et Lucky Luke se méfie d'eux car leur bêtise les rend imprévisibles et leur malfaisance est réelle. Ils ont été payés pour éliminer deux témoins gênants et ne reculeront pas devant cet objectif, surtout en tenant compte de la haine qu'ils portent à Lucky Luke.

Un autre élément à considérer, c'est Ronald Cramp. Le nom déjà renvoie de façon limpide à Donald Trump, au point qu'une réplique concernant le rachat ou l'annexion du Canada est une allusion directe au propos de l'actuel locataire de la Maison-Blanche. Mais là aussi Bonhomme ne s'en contente pas et use d'une astuce particulièrement efficace en ne montrant jamais le visage de cette crapule, ce qui le rend encore plus inquiétant.

Mon seul bémol réside dans le propos écologiste qui sous-tend l'intrigue et que j'ai trouvé bien naïf. Autant la défense des amérindiens file une métaphore présente dans d'autres BD western humanistes (Blueberry, Comanche) et sonne juste, autant la volonté, louable au demeurant, de parler environnement et défense de la nature apparaît comme superflu ici (mais peut-être est-ce aussi parce que le discours écolo actuel m'irrite au plus haut point).

Visuellement, ai-je besoin de dire que ça envoie du bois ? Bonhomme est un immense dessinateur et il a fait de Lucky Luke sa créature. Au bout de trois albums bien fournis, il s'est approprié le personnage avec autorité et originalité, lui donnant un côté mystérieux et plus dur, sans sombrer dans le look spaghetti (retenu pour la navrante série Disney +).

Les paysages enneigés sont un autre motif d'éblouissement et Bonhomme rappelle à quel point il a toujours su les représenter (depuis Le Marquis d'Anaon). Cela créé un climat, au propre comme au figuré, assez envoûtant, magnifiquement rendu, avec une colorisation (produite par l'artiste) en tout point magnifique, reprenant des codes chromatiques de Morris mais en les nuançant habilement.

S'il devait effectivement en rester là, Matthieu Bonhomme aurait complété une trilogie qui ne peut que combler le fan de Lucky Luke. Comme lui, j'ai grandi avec l'homme qui tire plus vite que son ombre, j'ai même quasiment appris à lire en dévorant les albums de la série, et c'est le plus belle revisite dont je pouvais rêver. Mais quand même, j'espère, je croise les doigts, pour que Bonhomme revienne sur sa décision et nous gratifie un jour d'un quatrième tome (et d'un cinquième, etc.)...

RED ROOTS #1 (Lorenzo de Felici)


Sand est un ancien soldat de la force Delta. Il s'introduit dans un bâtiment et tue tous ceux qui se dressent sur son chemin pour parvenir au dernier étage et à l'homme après qui il en a... Kate est une professeur de collège qui, un soir, en rentrant chez elle, trouve dans sa penderie une tête... Quel est le lien entre ces deux individus ?
 

Red Roots est le nouveau projet du dessinateur Lorenzo de Felici et la raison pour laquelle il a quitté las série Void Rivals de Robert Kirkman avec qui il avait précédemment collaboré sur Oblivion Song. Il avait déjà signé seul une mini série, Kroma, en 2023, qui fut une grande réussite. Et cela l'a sans doute motivé à s'engager dans ce qui est annoncé comme une série illimitée ici.


A la fin de ce premier épisode très consistant (plus de quarante pages), l'auteur résume son projet en un mot : "deux". Il avait l'idée de deux histoires sans rapport et le déclic s'est produit quand il a voulu composer une intrigue commune. A partir de là, son histoire a gagné en volume et il s'y est complètement consacré pour produire Red Roots.


On suit donc en parallèle un tueur qui massacre les occupants d'un immeuble, des scientifiques gardés par des hommes lourdement armés, qu'on devine au service d'un quelconque baron de la drogue, avec lequel ce personnage a un contentieux (il lui reproche la mort d'une certaine Sarah, collègue et probablement compagne).


De l'autre côté, il y a Kate, une professeur qui exerce dans un collège, et qui rentre chez elle le soir venu. Elle vit seule dans un pavillon de banlieue avec ses deux chats dont elle remarque qu'ils ne touchent pas à leur gamelle et qu'elle suit dans sa chambre. En ouvrant les portes de sa penderie devant laquelle ils sont, elle découvre, horrifiée, une tête humaine.

Le récit se déploie sur deux temporalités différentes : le tueur, Sand, remplit sa mission en une nuit tandis que la mésaventure de Kate se déroule sur au moins deux jours et une nuit. En effet, on la voit appeler la police, faire sa déposition, aller chez une collègue et amie pour recouvrer ses esprits, et retourner chez elle où l'attendent de nouvelles macabres surprises.

Bien entendu, de Felici ne nous présente pas ces deux personnages sans suggérer qu'il y a un lien entre eux, mais on ignore lequel encore à la fin de cet épisode. L'auteur en revanche introduit des éléments fantastiques très intrigants (des têtes qui parlent, un géant armé d'une hache, Sand qui meurt et disparaît enveloppé par des racines rouge sang - d'où le titre).

Tout cela est très accrocheur, d'autant que la narration, malgré la pagination conséquente, est implacable, menée sur un rythme très soutenu, avec d'un côté donc la fusillade du côté de Sand digne d'un film John Wick, et de l'autre les différentes étapes traversées par Kate. La manière dont de Felici réussit à animer l'une et l'autre de ces pistes narratives est vraiment magistrale.

Si on avait pu être un peu déçu de sa prestation graphique sur Void Rivals, l'artiste prouve qu'il s'amuse davantage ici, dans ce cadre très réaliste et teinté de fantastique. Le plus évident concerne évidemment Sand où le dessinateur fait parler la poudre et son sens du découpage, avec des compositions de plans, un flux de lecture imparable.

Mais quand il suit Kate, il parvient aussi à captiver en entretenant une ambiance de plus en plus angoissante et oppressante après une exposition rassurante. Pour sa seconde oeuvre en solo, de Felici s'affirme déjà comme un auteur complet assez bluffant, maîtrisant parfaitement son affaire, sans aucune influence "kirkmanienne".

Red Roots commence donc très fort et on a hâte de lire la suite. Je ne lis plus guère de comics indés, mais celui-ci, je l'attendais et je ne suis vraiment pas déçu.

jeudi 30 avril 2026

ZATANNA #1 (Jamal Campbell)


Le Prime Magus est un magicien qui est une référence pour ses pairs et Zatanna ambitionne de le devenir. Elle sauve une jeune elfe d'un esprit maléfique et découvre que le D.E.O. (Department of Extranormal Operations) l'observe...


Il y a un peu plus d'un an Jamal Campbell livrait une mini série Zatanna en six épisodes dont il assurait l'écriture et le dessin. Visiblement le succès a été au rendez-vous car DC a donné son feu vert à l'auteur pour, cette fois, lancer une série régulière avec la magicienne. Il faut dire que Campbell est un fan de Zatanna et qu'il a à coeur d'en faire une héroïne de premier plan.


Tandis que chez Marvel Steve Orlando a accumulé les mini séries Scarlet Witch avec réussite (même si la promotion de Wanda Maximoff en sorcier suprême ne semble pas avoir convaincu les lecteurs), il manquait une réponse adéquate de la part de la concurrence. Il faut maintenant espérer que le public répondra présent. Et ce premier épisode a de quoi séduire.
 

Pour ma part, j'avais bien aimé la mini de l'an dernier même si j'avais reproché à Campbell d'avoir voulu en faire un peu trop, tout en négligeant les seconds rôles et en manquant quelque peu de sobriété dans ses illustrations. Mais on ne peut guère en vouloir plus que ça à un mec qui fait preuve d'une telle générosité dans sa proposition et que le format contraignait.


Pour relancer la machine, Campbell affiche l'ambition qu'il le porte et qui habite son héroïne : elle veut devenir Prime Magus, un peu l'équivalent du sorcier suprême, qui inspire la communauté magique, suscite le respect et, inévitablement, attire les ennuis. Et la comparaison est assumée avec ce premier épisode où Zatanna va guérir une jeune elfe possédée par un esprit malfaisant.

Le rythme est trépidant et l'action omniprésente. Après trois premières planches introductives, on plonge dans un tourbillon qui nous entraîne dans un royaume peuplé de créatures contaminées par une espèce de peste magique. Zatanna la traque pour, non pas l'éliminer, mais la dompter et la contenir. On en prend plein la vue dans le style si caractéristique de Campbell.

Celui-ci utilise l'infographie à haute dose en assumant dessin et colorisation directe. Parfois il semble tellement emporté par son imagination débridée que ça peut nuire à la lisibilité de ses planches. Mais il semble en avoir pris conscience depuis la mini série de l'an dernier car cette fois je n'ai pas eu de souci à déchiffrer ses images.

L'amour qu'il porte à Zatanna est palpable : il en fait un personnage malicieux, intrépide, pugnace, sexy et élégant. La représentation des forces magiques se traduit par un déferlement de couleurs vives, avec une dominante de mauve et violet (comme la doublure de la veste queue de pie que porte l'héroïne). Le résultat est saisissant, même s'il ne plaira pas à tout le monde.

On peut éprouver de la frustration à la fin car il ne se produit pas quelque chose de renversant. Campbell a voulu, manifestement, démarrer fort sur le plan de l'action sans en dire trop sur celui de l'intrigue qu'il compte développer. Mais on a quand même une piste intéressante avec l'intervention d'un agent du D.E.O. qui souhaite un partenariat avec Zatanna.

Celle-ci se montre, légitimement, méfiante car le D.E.O. est une organisation qui a toujours été mêlée à des affaires louches (son directeur, Bones - reconnaissable avec sa tête de squelette - est un magouilleur notable) et Zatanna n'avait pas connaissance d'une branche dédiée à l'occulte. En tout cas, ça peut être très intéressant, ce mélange de barbouzerie et de magie.

Campbell achève le numéro en teasant plusieurs menaces, ce qui signifie qu'il voit loin. On reconnaîtra d'ailleurs parmi celles-ci le retour de personnages vues dans la mini de 2025... Cette relance incluse dans l'initiative DC Next Level me plaît bien, parce que moi aussi j'aime beaucoup Zatanna (qui n'est pas à proprement parler une super héroïne) et que l'auteur a réellement des choses à dire et à faire avec elle.

WOLVERINE : WEAPONS OF ARMAGEDDON #3 (of 4) (Chip Zdarsky / Luca Maresca)


Wolverine transporte Teri O'Barnes gravement blessée suit à l'attaque de Nuke sur le chalet de Dave Colton. Ce dernier a un hydravion non loin pour s'échapper. Il explique avoir donné à Tyler Torrens, le cobaye du programme PrimeWarrior, l'adresse de Nick Pruet, l'initiateur du projet...
  

Quand une mini série ne compte que quatre épisodes, il convient de ne pas traîner en route. C'est ce qui en rend la lecture plaisante mais aussi parfois frustrante, car on a l'impression que certains éléments auraient gagner à être développés. Il est plus rare en revanche de penser que quatre numéros pour boucler une histoire, c'est presque trop.


Chip Zdarsky tombe pourtant dans cet écueil avec ce troisième épisode dont une bonne moitié est consacrée au passé de Dave Colton, qui remplaça Captain America après les attentats du 11-Septembre, juste avant que Steve Rogers ne soit sorti de la glace (comme le scénariste l'a établi au prix d'une retcon déplorable).


Cette partie ralentit considérablement le récit sans lui apporter grand-chose d'essentiel. En effet, il est facile de deviner, avant que cela ne soit explicitement dit, que le traitement qu'a subi Colton pour en faire un super soldat n'est pas aussi performant que celui qui a fait de Steve Rogers Captain America. Et donc on déduit aussi vite qu'il y a un lourd prix à payer aujourd'hui.


Le souci, c'est que cette évidence a déjà été maintes fois exploitée. La plupart des super soldats en activité reste des copies manquées de Rogers et donc Colton ne fait pas exception. Les super soldats qui ont suivi la naissance de Steve Rogers ont tous connu des failles dans leur fonctionnement, sont devenus fous, malades, monstrueux, etc.

L'action au présent est maigre : on assiste à la fuite de Wolverine et Colton avec Teri O'Barnes, mal en point, après l'attaque de Nuke, puis à leur arrivée dans la base (pas si) secrète de Nick Pruet, le patron du programme PrimeWarrior (l'énième déclinaison de l'Arme Plus). Et c'est tout. La dernière page réserve un cliffhanger de circonstance mais bien plat.

Surtout, alors qu'il ne reste plus qu'un épisode à lire de ce Wolverine : Weapons of Armageddon, on voit toujours aussi mal ce qui relie cette mini série au futur event Armageddon et à l'intrigue en cours dans Captain America. Nulle mention du général Ross, de la Latvérie. A se demander comment Zdarsky va relier les deux histoires - s'il le fait...

Heureusement, comme dans l'épisode 10 de Captain America, on peut avoir la satisfaction de lire de très bonnes planches, ici dessinées par Luca Maresca. Lui fournit une excellente prestation et croisons les doigts pour qu'il hérite prochainement d'une vraie série régulière que son talent mérite afin que plus de lecteurs en profitent.

Tout ça partait bien mais aboutit à une déception parce que Zdarsky échoue à convaincre que cette mini série soit véritablement attachée à son grand projet. Lequel a pris sérieusement du plomb dans l'aile en ayant été maladroitement révélé par l'éditeur, décidément incapable de préserver un semblant de suspense par crainte que d'autres éventent ses contenus...

mercredi 29 avril 2026

CAPTAIN AMERICA #10 (Chip Zdarsky / Valerio Schiti)


Marcus Wolf/Salvation a fait tuer Alina Von Doom et ce n'est qu'un début. Captain America part à sa poursuite tandis que le général Ross et ses troupes débarquent en Latvérie tandis qu'un membre des Howling Commandos de Nick Fury Jr. trahit l'équipe...


Je sais déjà que cette critique ne comptera pas beaucoup de vues car, après avoir éreinté la série lors des précédents numéros, il est logique que peu de gens désormais liront ce que j'aurai à en dire jusqu'à la fin de cet arc le mois prochain. Mais bon, allons-y quand même et tâchons d'expliquer avant de s'énerver puisque c'est la règle que je me fixe.


La bonne nouvelle, c'est que Valerio Schiti est de retour (et il sera encore de la partie pour le prochain numéro). L'artiste revient en forme et livre des planches qui font honneur à ses meilleures prestations. Un découpage énergique, clair, avec des compositions toujours équilibrées, qui a fait défaut à la série depuis plusieurs mois.


Malgré tout on peut s'interroger sur sa présence en pointillés sur le titre. Schiti est un dessinateur très régulier, capable d'enchaîner les épisodes sans souci, avec une grosse force de travail (comme il l'a prouvé en illustrant des events). Alors pourquoi n'est-ce pas le cas sur Captain America ? Je l'ignore mais j'espère qu'il rebondira vite ailleurs.


Ailleurs parce que je n'ai, au fond, pas l'impression qu'il s'amuse tellement sur cette série. Il n'y apporte pas ce qu'on a l'habitude de voir de sa part. Par exemple les characters designs qu'il a signés sont beaucoup moins inspirés que d'habitude, à l'image de son relooking pour Captain America. Plus globalement le personnage ne semble pas le motiver.

A comparer avec le (trop bref) run de Dan Slott sur Tony Stark : Iron Man, Schiti paraît limité par les scripts de Chip Zdarsky, qui ont été qui plus est écrits très en amont (le scénariste a expliqué avoir bouclé tous ses scripts pour 2026 avant la fin 2025, même s'il a dû procéder à quelques réécritures marginales ensuite).

Mais de toute façon, le vrai souci, à mes yeux, c'est bien ce que raconte Captain America. Zdarsky a démarré avec un retcon audacieuse mais maladroite. Puis avec de deuxième arc, sa série n'a fait qu'accompagner le lancement prochain d'Armageddon, ce qui ne lui rend pas service, surtout après aussi peu d'épisodes.

De fait Captain America est moins une série en soi qu'une sorte de rampe de lancement pour une saga plus globale. Et ça ne me semble pas être une bonne idée. Zdarsky mentionne Bendis comme un exemple pour construire des events, sauf que Bendis, quand il écrivait notamment New Avengers, pensait d'abord à raconter des histoires pour sa série dont les subplots préparaient des events.

Là, il est clair que Zdarsky a tout fait à l'envers : Armageddon était son objectif et Captain America était le moyen d'y arriver en rebondissant sur les conséquences de One World Under Doom. La série est devenue une espèce de courroie de transmission entre deux events. Mais Zdarsky avait-il quelque chose à raconter avec Captain America en soi ? J'en doute.

On peut aussi se demander si Captain America est la série adéquate pour un event en vue puisque la série ne fait pas des ventes mirobolantes, donc n'est pas susceptible à elle seule d'indiquer au lecteur qu'elle annonce un event. De toute façon, c'est un système entier chez Marvel qui est au coeur du problème et Zdarsky a choisi d'en faire partie.

Dans les interviews mensuelles qu'il donne à SKTCHD sur YouTube, Zdarsky racontait que quand il écrivait Daredevil et qu'il avait eu l'idée de Devil's Reign, il pensait, comme beaucoup d'auteurs avant lui, cantonner cette histoire à la série qu'il pilotait. Puis les editors l'ont poussé à voir plus grand, à incorporer plus de personnages, à faire un event.

Il avoue avoir rushé pour construire cette saga plus grosse que prévue et cela lui a servi de leçon pour Armageddon qu'il a voulu bâtir très en amont. Ce changement de configuration altère profondément le résultat de la série qui devient un véhicule et rien d'autre. Ce n'est pas une méthode profitable pour la série dont il a la charge.

On se retrouve alors avec des péripéties à la fois décompressées et des explications expédiées. L'évolution de Marcus Wolf, opposant à Fatalis, en nouveau dictateur manque singulièrement de profondeur et de subtilité, avec pour couronner le tout un look de Fatalis du pauvre mixé avec Darth Vader.

Pire encore : la caractérisation de Captain America laisse songeur, surtout dans cet épisode où son attitude est inconcevable avec la droiture du héros tel qu'on le connaît (il laisse une foule furieuse carrément lyncher un type). Les Howling Commandos manquent eux aussi d'épaisseur, et la trahison de l'un d'eux ressemble à un rebondissement téléphoné (dans la mesure où, depuis le début de l'arc en cours, il a toujours agi de manière suspecte).

Zdarsky est pressé d'en arriver à Armageddon. Et cette hâte se traduit par la désinvolture avec laquelle il conduit son histoire et anime son héros. On aura rarement vu ouvrage si bâclé. Voir un scénariste aussi brillant se fourvoyer de la sorte en épousant complaisamment les pires travers de son éditeur n'a rien de rassurant pour l'avenir de la série ni de que promet Marvel à ses lecteurs.