samedi 17 octobre 2026

STAR-CROSSED #3 (of 6) (Mark Millar / Corrado Mastantuono)


Alors que Sharkey et son acolyte Extra-Billy s'apprêtent à capturer Thena Cole et Cody Blue, un commando arrête les deux chasseurs de primes. Mais les deux jeunes femmes ne sont pas au bout de leur peine puisqu'elles sont ensuite trahies par leur majordome qui compte empocher la récompense promise...


Bon, on ne va pas se cacher derrière notre petit doigt : Star-Crossed ne restera pas dans les annales, ni même dans les meilleures oeuvres de Mark Millar. Le scénariste écossais ne fait même pas semblant de forcer son talent, il paraît s'en moquer éperdument. Est-ce si étonnant ? Non, pas vraiment. D'abord parce que ce crossover s'est fait visiblement trop attendre...


... Et ensuite, et surtout, parce que Millar s'apprête à reprendre son indépendance après avoir vendu son Millarworld à Netflix. Il a déjà commencé à produire ses nouveaux projets en dehors du géant du streaming (avec Psychic Sam, co-créé avec John Romita Jr. et financé sur la plateforme Ulule). Bref, il a clairement la tête ailleurs et ça se voit.


Ce troisième épisode de Star-Crossed, dont le rythme de parution est désormais bimestriel, ce qui ajoute au détachement de la lecture, est en fait une seule longue séquence en quasi huis clos mise en scène de manière très théâtrale, voire boulevardière. Des chasseurs de primes se font doubler par d'autres chasseurs de primes qui se font avoir par leurs cibles : c'est presque parodique.
 

Si on le lit comme ça, donc en prenant conscience du je-m'en-foutisme total de Millar, c'est tout de même assez rigolo. A l'image du look improbablement 80's des deux héroïnes ou de celui de Sharkey, dont l'aspect s'inspire du regretté Lemmy Kilmister, leader de Mötorhead, rien ici n'est sérieux. Rien ici ne doit être pris au sérieux.

C'est tellement curieux que Millar abandonne se tics, comme son goût pour les scènes gratuitement violentes (hormis le cannibalisme de la Reine de Tout, mais c'est plutôt traité hors champ). On assiste à des affrontements un peu mous, mais sans effusions. Tout ça est déconcertant, et on peut dire que Millar semble prendre volontairement le contrepied à ce qu'on attend de lui.

Heureusement, on peut se régaler des dessins, superbes, du maestro Corrado Mastantuono, qui colorise lui-même ses planches avec son fils Niso. L'italien doit certainement prendre tout cela avec beaucoup de distance et estimer que son scénariste est un drôle d'olibrius, mais il en a vu d'autres. Millar a toujours su s'entourer de grands artistes, au point que c'est parfois eux qui lui ont sauvé la mise. C'est encore le cas ici.

Pendant ce temps, Millar promet encore que Netflix va adapter Nemesis, The Magic Order et d'autres propriétés qu'il leur a cédés. Autant d'arlésiennes pour un auteur qui prépare certainement son prochain mouvement en bande dessinée - là où on l'attend avec plus d'intérêt... S'il retrouve son inspiration et sa grinta.

DOOM PATROL #2 (Darcy Van Poelgeest / Niko Henrichon)

1000ème entrée !


Le chef Niles Caulder confie une nouvelle mission à la Doom Patrol qui renflouera leur caisse et épongera leurs dettes à condition qu'elle soit remplie avec discrétion. Il s'agit de délivrer la fille d'un magnat de la tech d'une secte. Ce qu'ignorent les héros et leur mentor, c'est que le chef de ce culte les fait surveiller et s'attend à leur venue...


Pour ce deuxième épisode de Doom Patrol, Darcy Van Poelgeest assume que les lecteurs ont compris comment elle comptait animer la série et ses personnages. Elle entraîne donc tout le monde dans une intrigue qui va se poursuivre au moins sur le prochain épisode (et certainement au-delà, je pense). Mais elle rend indispensable d'avoir lu le premier épisode pour saisir tout ce qu'elle raconte.


La scénariste ouvre d'ailleurs avec le compte-rendu du chef Niles Caulder sur Negative Man dont il a découvert de nouvelles aptitudes. Par exemple, la créature qui habite le corps de Larry Trainor peut désormais matérialiser des objets aperçus dans les souvenirs des individus qu'elle a affrontés (en l'occurrence un chat en peluche vu dans l'esprit de l'extraterrestre du premier épisode).
 

Ensuite, le même chef dissimule à ses patrouilleurs la véritable nature de celle qu'ils doivent sauver de la secte. Il s'agit d'Evelyn, la jeune femme qui l'avait visité précédemment en lui demandant son aide. Cela, ni Elastigirl, ni Robotman, ni Negative Man ne le savent. Ils obéissent à Caulder parce que la mission qu'il leur confie présente d'abord un gros gain financier.


Niko Henrichon soigne les détails : non seulement cette Doom Patrol accepte des boulots peu reluisants mais vit dans un endroit délabré, dont le papier peint se décolle des murs. Ils sont fauchés et endettés jusqu'au cou. Mais ils sont aussi conscients de leur incompétence (après tout, ils ont échoué à ramener le chat de la dame qui les avait engagés).

La série fait donc de la Doom Patrol non seulement une bande de freaks mais aussi de ratés sans le sou. Leur place dans la communauté super héroïque est donc encore plus improbable et c'est cela, d'abord, qui les rend si étrange. Quand ils sont en route pour l'endroit où est retenue Evelyn, ils n'élaborent pas de plan pour remplir leur mission discrètement comme le leur a demandés Caulder, mais se disputent.

Van Poelgeest applique un humour distancié que je trouve très drôle mais dont je conçois qu'il pourra laisser insensible. Tandis que Robotman et Elastigirl se chamaillent, Negative Man sur la banquette arrière de leur van répète "goodgoodgood"... Alors que c'est tout le contraire. Rien ne va, surtout pas le comportement de ses camarades, qui n'ont pas du tout la tête à ce qu'ils doivent faire et comment s'y préparer.

L'immaturité de l'équipe offre à la série un ressort comique savoureux et au récit un ton décalé, comme si, au fond, le lecteur était pris à témoin de leur échec programmé - ou de leur réussite aléatoire. Par contraste, Caulder, plus âgé, secret, manipulateur, considère la situation avec une lassitude non feinte, comme si tout ça lui échappait et qu'il s'en remettait au destin.

C'est ce qui rend Doom Patrol étonnamment attachant. On se prend d'affection pour ces bras cassés parce qu'on leur souhaite quand même de ne pas tomber sur plus fort qu'eux. Mais néanmoins les auteurs ne leur épargnent rien et les montrent pour ce qu'ils sont : des marginaux maladroits, des zinzins, une non équipe. Bref, la norme des personnages du DC Next Level.

vendredi 16 octobre 2026

BATMAN AND ROBIN : YEAR ONE - DYNAMIC DUOS #3 (of 12) (Mark Waid / Chris Samnee)


Pendant que Batman neutralise le Chapelier Fou, Dick Grayson, qui a infiltré les rangs des jeunes voleurs de la Meute de Loups, doit abattre Catwoman. Une des filles de la bande créé une diversion qui permet à Catwoman de s'échapper. Mais Dick est renvoyé...


Ce n'est pas si fréquent pour que je l'avoue, mais cet épisode m'a un peu laissé sur ma faim. La faute à une construction assez curieuse et à un manque de progression dans l'intrigue. Il est vrai que cette semaine a été chargée en sorties et en lectures de haut vol, du coup j'attendais que Batman and Robin : Year One - Dynamic Duos (ce titre est vraiment trop long !) soit à la hauteur.


Ce n'est pas catastrophique non plus et ça n'entame pas la confiance dans les prochains épisodes, juste c'est frustrant. Récapitulons : Mark Waid ouvre sur une scène très efficace, avec de l'action, où Batman affronte et neutralise rapidement le Chapelier Fou, un vilain tout droit sorti d'Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll.
 

Bien que ces premières pages soient admirablement mises en images par un Chris Samnee toujours aussi impérial, avec un découpage très vif qui restitue toute l'intensité et la rapidité du combat, je n'ai pu m'empêcher de penser que c'était tout de même un peu gratuit, comme s'il fallait donner au lecteur son quota d'action avec un adversaire vite expédié.
 

Bien entendu, Waid évite l'écueil des scénarios à la Jeph Loeb où tous les vilains de la galerie de Batman défilent juste pour le plaisir des yeux et pour peupler une intrigue en mode fan service. Mais cet affrontement express donne un peu le même sentiment de piocher dans la mythologie de Batman et de gagner du temps avec un personnage qui ne fait que passer.

Une fois ce prologue terminé, le scénario revient à Dick Grayson qu'on avait laissé le mois dernier en fâcheuse posture, obligé de tuer Catwoman pour prouver au leader du Wolf Pack qu'il était digne d'en intégrer les rangs. Cela donne une séquence très tendue où encore une fois l'écriture de Waid et les dessins de Samnee sont en osmose parfaite.

Ces deux-là, quand ils fonctionnent de cette manière, semble n'être qu'une seule et même entité, on ne distingue plus les coutures entre le script et les planches, c'est absolument divin. Une telle concordance entre un auteur et un artiste est une sorte de leçon de bande dessinée et suffit à démontrer que séparer l'un de l'autre est une hérésie - les comics sont un partenariat, une association.

Dick est banni du groupe pour avoir failli et rejoint Batman à qui il fait son rapport. Entre temps Alfred Pennyworth a reçu un courrier préoccupant mais que Bruce Wayne n'a pas pris le temps de lire. C'est évidemment un indice pour le prochain numéro et le signal que quelque chose d'embêtant va se produire. La ficelle est un peu grosse mais toujours pratique.

En revanche, une fois Dick dans la Batmobile, l'épisode est déjà fini. C'est dire si tout ça sonne quand même creux. On a quoi ? Trois scènes et hop ! Terminé. C'est un peu court, jeune homme ! Pourtant il faut s'en contenter. De quoi être déçu. Encore une fois, pas de quoi s'affoler pour la suite, mais enfin, on a le sentiment que Waid et Samnee ont bouclé ce numéro un peu à la va-vite.

En garder sous le pied, rien de plus normal. Il faut tenir 12 mois et produire un épisode un peu vide, où il ne se passe pas grand-chose, qui n'apporte quasi rien, ce n'est pas un crime. Mais quand on lit une série par une telle équipe créative, on en attend forcément plus. Et quand cela survient lors d'une semaine aussi riche en quantité qu'en qualité, c'est ressemble à un faux pas.

WOLVERINE : PARADISE #1 (of 5) (Dan Panosian)


La mort de Jean Grey décide Logan à se retirer des X-Men et à cesser ses activités super héroïques. Il descend à Miami, Floride, pour se détendre et y croise Dazzler qui lui propose un boulot et l'invite à la voir se produire sur la scène d'un club le soir même. Logan s'y rend et découvre que le manager d'Alison Blaire est menacé par des malfrats...
 

"Remember when Wolverine was cool ? Me neither !" : si vous avez lu (et vous devez l'avoir lu !) Wolverine & the X-Men #3 de Jason Aaron et Chris Bachalo, alors vous vous souvenez de cette couverture géniale avec Quentin Quire qui avait tagué ces phrases sur le carrelage des w.c. de la Jean Grey school for higher learning.
 

"Vous vous souvenez quand Wolverine était cool ? Moi non plus !" : le personnage du mutant griffu a été tellement surexploité par Marvel qu'en effet il n'est plus vraiment l'icone cool que beaucoup de fans ont tant aimée. Mais Dan Panosian est arrivé et sa mini-série, Wolverine : Paradise, est là pour réparer tout ça, avec la forme s'il vous plait.
 

Panosian a débuté sa carrière comme encreur dans les années 90 et il n'était objectivement pas bon. Mais il n'a pas lâché l'affaire, il a bossé et il est aujourd'hui un artiste complet, souvent scénariste, quelquefois dessinateur. C'est lui qui a pitché cette histoire aux responsables éditoriaux de Marvel qui, convaincus, lui ont laissé carte blanche.


Et c'est certainement quand Marvel, pour une fois, laisse les commandes à un auteur qu'il en sort quelque chose d'authentiquement cool. Panosian ne l'a pas dit mais il le pense très fort : il est fan de Wolverine, mais pas de ce qu'il est devenu - une sorte de totem marketing qu'on met partout pour doper les ventes. Alors il est revenu à la source, au Wolverine que lui a aimé.

Pour cela, il situe son intrigue à la fin des années 70-début des années 80, juste après la fin de la saga du Phénix Noir (Uncanny X-Men #129-138). A partir de là, comme récemment John Byrne avec sa saga X-Men : Elsewhen, il imagine ce qui, selon lui, aurait pu/dû se passer. Logan quitte les X-Men, dévasté par la mort de Jean Grey, las de jouer les super héros. Et il part en vacances.

Panosian lui fait (re)croiser la route de Dazzler (apparue dans Uncanny X-Men #130, notamment) qui, elle aussi, a privilégié sa vie à ses activités de super héroïne et va donner un concert dans un club. Mais elle ignore que son manager est menacé par des gangsters qui veulent profiter du succès de la chanteuse mutante...

Tout est délicieusement rétro dans Wolverine : Paradise, mais rien n'est passéiste. Panosian ne la joue "c'était mieux avant", il préfère rappeler pourquoi ces personnages étaient en train de devenir des emblèmes culturels, des super héros qu'on allait aimer toute notre vie, des outsiders suprêmement élégants et improbables.

Les détails sont minutieusement choyés, de la veste de Logan à la tenue argentée de Alison Blaire en passant par le look très années 30 des gangsters. L'ambiance passe par une narration au ton détaché, un peu désabusé, et des dialogues piquants, avec une voix off bien présente comme les comics de l'époque. C'est savoureux mais jamais gratuit. On n'est pas dans un exercice de style, mais bien dans un exercice stylé.

Et puis Panosian, soucieux de contrôler toute son oeuvre, l'écrit, la dessine, l'encre, la colorise et la lettre. Ses personnages récupèrent leur look d'antan, qui ne s'est jamais démodé et qui prouve que plus c'est simple, mieux ça vieillit - pas besoin de nouveau design pour faire moderne. Ils les rend aussi expressifs avec subtilité, ne sombrant jamais dans le surjeu.

Les couleurs sont effectuées de manière là aussi à nous replonger dans l'époque, avec des trames bien visibles, mais avec des nuances étudiées. Le découpage tire le meilleur parti de l'environnement, une station service ici, un bord de plage là, l'intérieur d'un club bondé, etc.

C'est le travail d'un amoureux de la BD, de ses héros, de leur âge d'or. Il orchestre un tribute à ce qui l'a rendu fan. Panosian est né en 1969, il était encore un gosse quand il a découvert tout ça et, avec le décalage qui existait alors entre vo et vf, j'avais le même âge que lui quand je suis tombé dans la marmite mutante. C'est aussi pour cela que j'ai adoré ce premier épisode. Mais quelle que soit votre année de naissance, vous serez conquis.

LEGION OF SUPER HEROES #2 (Joshua Williamson / Hayden Sherman)


Brainiac 1/5 et Matter Eater Lad échappent aux Persuaders après avoir découvert l'identité de l'assassin de R.J. Brande qui cherchait à rassembler en secret plusieurs jeunes méta humains. Le meurtrier n'est autre que Mekt Ranzz, le frère aîné de Lightning Lad, qui désire devenir un légionnaire pour rencontrer Superman...


Joshua Williamson est actuellement le meilleur scénariste en activiste dans les comics mainstream : sa productivité et la qualité de ses scripts le prouvent, il est au sommet de sa forme. Pas un comme lui ne réussit à s'approprier une série, de premier plan ou négligée par l'éditeur, et à la revivifier comme si c'était une nouveauté à posséder absolument.


J'adore ce qu'il fait sur Superman, j'ai été plus sceptique sur Iron Man avant de saisir son intention, mais c'est peut-être avec Legion of Super Heroes qu'il accomplit son plus beau tour de force. Ce titre culte que personne n'arrivait à imposer depuis des lustres, Williamson lui donne une nouvelle jeunesse et en livre une version si rafraîchissante, intelligente et efficace qu'elle est irrésistible.
 

Cela tient, je crois, au fait que Williamson a compris une chose essentielle : si les comics sont considérés comme la chasse gardée des fans les plus puristes, il faut pour séduire le plus grand nombre écrire une série comme si c'était toujours la première fois pour tous les autres lecteurs. C'était le précepte de Stan Lee.


Or, ce dont souffrait la Légion des Super Héros, je le voyais en considérant mes propres difficultés à me passionner pour elle, c'était que DC publiait ses aventures comme si tout le monde connaissait ses personnages, son univers, ses intrigues. Williamson a pris le problème dans l'autre sens : présenter la Légion d'abord pour les néophytes, mais sans trahir l'essence du titre.

Le résultat est jubilatoire et se déploie à la manière, non pas d'un space opera, mais d'une enquête policière dans un registre young adult. On (re)découvre des personnages majoritairement jeunes qui aspirent tous à la liberté dans un univers qui les oppressent, où l'équivalent des Nations Unies spatiales répriment les méta humains.

Pourtant un riche homme d'affaires aux ambitions politiques voulait les réunir sans qu'ils le sachent et a été tué. Williamson a révélé très vite l'identité du coupable comme pour prendre par surprise tout le monde. Le vrai mystère ne se trouve donc pas là mais bien dans l'existence d'une légion inspirée par Superman qui n'est sans doute pas ce qu'elle prétend.

Lors d'une scène en particulier où Mekt Ranzz, l'assassin de R.J. Brande, dialogue avec son frère cadet, Garth, adolescent grisé par le retour de son aîné et la promesse d'aventures, il est justement fait mention d'une rencontre avec Superman. Sauf qu'on ne voit pas le visage du kryptonien et, c'est bien connu, le diable est toujours les détails.

Il est alors clair qu'il faut savoir lire entre les lignes : Mekt ment à Garth et le Superman qu'il cite n'est pas celui qu'on connaît, la légion dont il parle n'est pas une "bonne" légion, pas celle que voulait assembler Brande. Et cela expliquerait la méfiance des Planètes Unies mais aussi l'urgence exprimée par Brainiac 1/5 de former une nouvelle légion.

Williamson excelle à rendre cette intrigue très claire et palpitante. Il est tout aussi bon quand il s'agit de caractériser ses personnages, comme le duo impayable Brainiac 1/5 - Matter Eater Lad, vedettes imprévues de cette relance. Il séduit aussi quand il laisse au lecteur le soin de deviner qui pourrait être untel ou untel (comme ce Persuader ailé - Dawnstar ?).

Et puis, enfin, la série profite du talent d'un artiste extraordinaire : Hayden Sherman produit des planches qui sont à la fois spectaculaires, avec un découpage d'une inventivité débordante, des cases de toutes formes, mais à la lisibilité impeccable, et des personnages solidement campés, des décors foisonnants, merveilleusement mis en valeur par les couleurs de Tamra Bonvillain.

Il y a quelque chose de stimulant à lire Legion of Super Heroes parce qu'on a là la démonstration qu'un auteur et un artiste d'exception sont nécessaires pour rendre attractif un titre, mais surtout parce que cette démonstration suscite un plaisir de lecture si intense qu'on n'a qu'une envie : celle de lire très vite le prochain numéro. Rejoignez les rangs de la Légion !

jeudi 15 octobre 2026

IRON MAN #10 (Joshua Williamson / Carmen Carnero)


... Concernant l'identité d'un personnage-clé de l'intrigue
(que je ne pouvais plus garder secrète pour la compréhension de la critique).


Une fois les deux Whiplash neutralisés, Tony Stark demande à Happy Hogan, qui s'est démasqué, des explications. Cependant Madame Masque et Adam Ware pillent la villa de Stark pour dérober de quoi asseoir un peu plus leur mainmise sur l'A.I.M....


Joshua Williamson ne serait-il pas un peu obsédé par la question de l'identité ? C'est ce qu'on peut, légitimement, se demander après avoir lu ce 10ème épisode d'Iron Man et en le mettant en perspective avec d'autres séries qu'il signe (Superman, Legion of Super Heroes, pour ne citer que celles que je lis). La preuve ?


D'abord depuis plusieurs mois rodait dans Iron Man Citizen V, mais sans qu'on sache qui se cachait sous son masque. Il était évident qu'il ne s'agissait pas du baron Zemo, mais alors qui ? On découvrait le mois dernier que c'était Happy Hogan, revenu d'entre les morts. Ce qu'on ignorait (et qu'on ignore encore après avoir lu cet épisode), c'est comment il est à nouveau vivant.


Mais déjà, c'est l'identité d'un personnage jusqu'ici mystérieux qui est révélé. Ensuite, l'affrontement contre les deux Whiplash prolonge cette thématique en mettant en scène deux hommes qui partagent le même pseudonyme et le même rôle (même s'ils n'ont pas les mêmes motivations). Et là aussi, c'est étonnant : un même nom, mais deux porteurs différents.


Le masque et l'identité se retrouvent aussi chez Madame Masque et Adam Ware dans leur projet de contrôle de l'AIM. Whitney Frost cache son visage derrière un masque impassible et, même si elle a été créée bien avant Emma Frost, j'ai toujours été tenté de les associer comme des demi-soeurs. Quant à Adam Ware, il a traversé le miroir, passant de jeune savant élu par Tony Stark à némésis de Iron Man.

Mais, évidemment, surtout, ce qui anime le projet de Joshua Williamson sur Iron Man, comme sur d'autres titres qu'il écrit, c'est bien l'identité de son héros. L'argument de son récit, c'est: qui sauvera Tony Stark de Iron Man ? C'est même cité explicitement dans les premières pages.

Et ce numéro porte cette interrogation au premier plan : Stark comprend qu'on l'a espionné et qu'on doute de lui. Son comportement inquiète et comme il est un homme puissant, un super héros de premier plan, beaucoup de gens sont préoccupés. Pourquoi, par exemple, n'a-t-il plus créé de nouvel armure (alors qu'il a recruté tout un tas de jeunes scientifiques) ?

Williamson intègre, de manière tacite, le passé (le passif même) du personnage, qui a souvent franchi la ligne rouge (cf. Civil War, pour ne citer qu'un exemple fameux). Au fond, ce que tous se demandent, lecteur comme amis de Stark, c'est : est-il encore fiable ? Voire : l'a-t-il jamais été ? Iron Man n'est-il pas devenu une menace plus que la réponse à la menace.

Avoir fait de Happy Hogan Citizen V et de Pepper Potts sa complice est une idée habile dans la mesure où Hogan a été le sauveur de Stark, son garde du corps, sa doublure, son meilleur ami, mais aussi celui qu'il n'a pu se résoudre à débrancher quand il était condamné. Hogan a aussi été le mari de Pepper. Nul, au fond, mieux que lui n'était plus indiqué pour jouer ce rôle de vigie.

Carmen Carnero illustre ce propos avec une élégance jamais prise en défaut. Elle réussit à donner chair à cette intrigue grâce à une narration graphique très dynamique, et des compositions très équilibrés, jouant sans sacrifier les détails avec des splash et doubles pages magnifiques. Quand elle sort du registre purement super héroïque, c'est aussi frappant, car ses personnages se meuvent de manière réaliste, interagissent avec fluidité et intensité. Et les couleurs de Nolan Woodard sont superbes.

Joshua Williamson fait le pari, audacieux, mais que seuls les très bons scénaristes se permettent, d'annoncer au lecteur que tout son projet s'articule sur la déchéance de son héros. C'est un motif récurrent avec Iron Man, mais qui, ici, est brillamment revisité. La suite promet d'être palpitante.

THE FURY OF FIRESTORM #7 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Firestorm est mort. Il s'est envolé et a plongé dans le soleil. Le lendemain de sa disparition, une créature à la tête enflammée apparaît dans le désert et rejoint un patelin. Mr. Terrific et Captain Atom se rendent sur place, puis le Département des Affaires Méta Humaines. Firestorm serait-il revenu à la vie ?


C'est une lecture tout à fait fascinante que celle de The Fury of Firestorm #7. En effet, il faut se rappeler qu'à l'origine Jeff Lemire avait signé pour une série limitée de six numéros. DC, visiblement content des chiffres de vente, en a commandés d'autres. Aujourd'hui, on parle de quinze épisodes, mais rien n'interdit de penser que cela pourrait encore aller plus loin.


Et donc Lemire se trouve dans une situation qu'il n'avait pas anticipé, ou en tout cas avec laquelle il a dû composer, peut-être improviser. Comment poursuivre une histoire dont on avait écrit la fin, et qui a d'ailleurs été publiée comme telle puisque le mois dernier on assistait à la mort (au suicide) du héros ? Le scénariste est en quelque sorte obligé de repenser son projet de A à Z.


Ce cas de figure m'a rappelé ce que les scénaristes de Daredevil s'amusaient à faire à une époque. Quand Brian Michael Bendis a quitté la série, il a laissé le personnage dans une situation très compromise et ce fut à Ed Brubaker de l'en sortir. Brubaker a fait la même chose quand il passé le relais à Andy Diggle qui a répété le coup avec Mark Waid qui a fait de même avec Charles Soule qui a fait pareil avec Chip Zdarsky.


Mais, avec The Fury of Firestorm, alors que Jeff Lemire aurait très bien pu passer son tour et laisser Dc lui trouver un remplaçant, c'est un peu différent. L'auteur canadien devait s'extraire d'une impasse dans laquelle il s'était lui-même engagé. Sa solution : non pas faire croire à un rêve, mais imaginer un twist narratif qui fait redémarrer la série comme il l'avait lancée.

Toute l'astuce repose sur la question : est-ce Firestorm qui revient ? Tout porte à le croire, jusque dans le character's design très léonin de Rafael de Latorre, avec cette créature dont la tête est en feu. Toutefois le doute est permis : celui qu'on pense être Firestorm agit comme un nouveau-né, il sait à peine parler, communiquer avec autrui, ne se souvient pas de ce qu'a pu être Firestorm et ses deux hôtes.

Spoiler (mais pas vraiment car vous vous en doutez) : à la fin de ce numéro, le lecteur a une conviction sur l'identité de ce personnage. Mais il n'en demeure pas moins qu'on ne sait pas trop ce qui se passe. Firestorm est-il immortel ? Est-il revenu à la vie en redémarrant de zéro, sans souvenir ? Que va-t-il advenir de lui ? C'est tout à fait étonnant d'avoir assister à la mort (au suicide) d'un super-héros et de le voir resurgir ainsi.

Rafael de Latorre est lui aussi épatant : j'imagine que lui aussi a du composer avec le fait que la série limitée pour laquelle il était engagé était prolongée, et avec ça, imaginer, peut-être dans l'urgence, un nouveau Firestorm. Le résultat est parfait. Et visuellement, l'épisode entier est formidable, imprimant un rythme lent mais envoûtant, que vient souligner les couleurs de Marcelo Maiolo.

On peut facilement penser que cet épisode est le meilleur, car le tour de force narratif et visuel est tout de même sidérant. On peut aussi imaginer que la série a vraiment le potentiel pour aller jusqu'à ses quinze épisodes et même au-delà. Parce que Jeff Lemire a en quelque sorte appliqué un mouvement perpétuel à son récit. Une mécanique digne d'Alan Moore, autre grand auteur qui excella à réinventer un personnage sur qui personne ne misait.