dimanche 12 juillet 2026

BACKROOMS (Kane Parsons, 2026)


Clark est un architecte raté qui gère un magasin de meubles où il dort la nuit depuis que sa femme l'a fichu à la porte à cause de son alcoolisme. Son affaire connaît des difficultés financières et il suit une thérapie auprès du Dr. Mary Kline. Elle-même a subi un traumatisme avec l'internement de sa mère agoraphobe et la destruction de la maison où elles habitaient - et dont elle a conservé un morceau.


Une nuit, le poste de télé de Clark fonctionne de manière erratique et l'éclairage du magasin connaît des chutes de tension. En vérifiant le tableau électrique, il aperçoit sur un mur du sous-sol une fente lumineuse. En s'en approchant, il passe à travers la cloison et atterrit dans un espace tridimensionnel labyrinthique au murs jaunâtres et à l'ameublement chaotique. Il l'explore, manque de s'y perdre et en sort en courant après avoir été poursuivi par une entité invisible.


Lors de sa séance avec Mary, Clark lui fait part de sa découverte et elle la reçoit avec scepticisme. Pour lui prouver qu'il ne raconte pas n'importe quoi, il entraîne ses deux employés, Kat et Billy, dans le lieu qu'il a trouvé. Mais l'expédition se passe mal : Bobby disparaît, Kat et Clark sont séparés et leur caméra est dérobée... Quelque temps plus tard, Mary reçoit un étrange message de Clark sur son répondeur mentionnant une fenêtre qu'il a ouverte et disant qu'il ne reviendra pas...


Après vous avoir parlés de Obsession, j'ai voulu voir Backrooms, l'autre phénomène cinéma en provenance de Hollywood sorti récemment. C'est, après le film de Curry Barker, le deuxième long métrage le plus lucratif de 2026 du fait de son faible budget et de son énorme succès en salles. Et comme son confrère, Kane Parsons s'est fait la main avec des vidéos postées sur YouTube.
 

Backrooms était d'ailleurs à l'origine une série de courts métrages que Parsons aurait l'intention de continuer, comme une préparation au film qui lui-même serait une partie du projet total. Le scénario écrit par Will Soodik a en tout cas séduit le studio A24 qui a financé le long métrage. Et on peut dire que le résultat final est impressionnant.


Au petit jeu des comparaisons, j'irai même jusqu'à dire que Backrooms surpasse nettement Obession dans la mesure où il ne peut s'inscrire dans un genre en particulier. Backrooms est quelque chose d'indéfinissable mais auquel on a envie de revenir. C'est d'ailleurs le concept même de l'intrigue. Clark le dit lui-même : décrire cet endroit, c'est comme décrire un chien et le dessiner sans qu'il soit reconnu de celui à qui on s'adresse.


Clark est un raté qui n'assume pas ses échecs - pour lui, ce sont toujours les autres, les responsables : son magasin ne marche pas ? La faute aux clients. Son mariage a coulé ? La faute à sa femme. Il est déjà enfermé dans son propre refus de la réalité et son magasin a tout d'une prison : il y vit littéralement, travaillant le jour, y dormant la nuit, ne fréquentant que ses deux employés.

Quand il découvre les "backrooms", cette espèce d'arrière-boutique souterraine invraisemblable, il croit avoir trouvé un nouvel espace où s'accomplir, où tout recommencer, en démarrant par son exploration. Mais en vérité, ce labyrinthe dément est une nouvelle cage dans laquelle il s'enferme, s'isole du monde. Sauf qu'ici plus personne ne le juge.

A l'exception de Mary, la psychanalyste à qui il se confie et qui écoute son récit avec perplexité. Il n'en faut pas davantage à Clark pour qu'il se vexe et quitte le cabinet de sa thérapeute en lui promettant de revenir avec des preuves. Mais il ne va que reproduire les mêmes erreurs, entraînant dans sa quête ses deux employés puis Mary elle-même.

Clark est un être déraisonnable quand Mary incarne la raison. Lorsqu'à son tour elle pénètre dans les backrooms, elle porte un regard aussi sidéré sur l'endroit que Clark la première fois mais elle est moins fascinée que méfiante. Pas assez cependant pour voir venir la prochaine manoeuvre de Clark, mais suffisamment pour ne pas vouloir rester prisonnière.

Bien entendu, Kane Parsons a dû beaucoup regarder les films de David Lynch (la chambre rouge de Twin Peaks est ici remplacée par les pièces aux murs jaunâtres) et il a dû voir et revoir Cube de Vincenzo Natali (pour l'idée d'un lieu clos et infini). Mais il a aussi digéré ces influences pour réaliser une oeuvre très originale, étrange, addictive, qu'on visionne en se disant souvent "WTF ?".

C'est aussi en cela que Backrooms est une réussite : l'auteur résiste à l'envie de trop expliquer de quoi il s'agit (même si à la fin il donne quelque clés) et il ne se contente pas d'exploiter une idée juste pour faire sursauter le spectateur d'effroi. Le film joue intelligemment, et comme rarement de nos jours, la carte de la suggestion, du mystère, de la tension plutôt que de l'horreur (même s'il est classé, à mon avis à tort, comme un film d'horreur).

Il y a des éléments grotesques, d'autres flippants, hypnotiques, perturbants dans Backrooms, mais son plus achèvement réside dans sa sobriété. Jamais le spectateur ne sait où on l'emmène, ce qui va se passer. Parfois il ne se passe d'ailleurs rien, mais en même temps c'est cette absence d'événements qui participe à l'angoisse. C'est très malin, sans être roublard (ou juste un peu).

J'ai supposé que Parsons avait potassé Lynch et Natali, mais si ça se trouve, je me trompe et peut-être que ce garçon est juste habité par des visions, ce qui expliquerait son attachement à cet univers et sa volonté de continuer à l'exploiter dans sa forme initiale. Alors que Curry Barker est déjà en train de préparer l'après-Obession (un remake de Massacre à la tronçonneuse), Parsons se montre beaucoup plus discret, voire prudent.

Grâce à A24, il a, en outre, eu accès à des conditions de tournage plus confortables et un casting plus relevé. Démarrer en dirigeant rien moins que Chiwetel Ejiofor et Renate Reinsve n'est pas donné à tout le monde : on parle là de deux comédiens impressionnants, nommé pour l'un à l'Oscar du meilleur rôle (pour 12 Years a Slave) et récompensée pour l'autre d'un Prix d'interprétation à cannes (pour Julie en 12 chapitres). 

Le point commun à Ejiofor et Reinsve, c'est de ne jamais surjouer l'effroi comme c'est de mise dans les films d'horreur justement. Ils sont dans une retenue qui concourt à faire du film un récit plus intense et intériorisé, et donc plus efficace dans les moments les plus crispants. C'est vraiment une riche idée de les avoir réunis.

Backrooms est donc un film remarquable et très prometteur pour son réalisateur. Et parmi tous ceux qui l'ont déjà vu, nombreux seront ceux qui apprécieront de le revoir, avec l'espoir d'en découvrir de nouvelles dimensions, de nouveaux secrets.

samedi 11 juillet 2026

LE DELICIEUX PROFESSEUR V. (Julia May Jonas, 2026)


La Narratrice s'adresse à nous pour nous expliquer qu'à la cinquantaine, elle déplore de ne plus exercer le même attrait sur les hommes. Elle enseigne la littérature dans une université de province et souffre d'un manque d'inspiration pour écrire son second roman, des années après la publication du premier qui avait reçu un excellent accueil critique et public. Par ailleurs, son mari, John, également professeur, est accusé par plusieurs élèves d'avoir eu des relations sexuelles avec elles et doit faire face prochainement à une audience pour statuer sur son sort.


Mais la situation de la Narratrice connaît un bouleversement imprévu lorsqu'elle fait la connaissance de Vladimir, un jeune et séduisant écrivain qui vient enseigner dans son établissement. Elle fait la connaissance de Cynthia, l'épouse de ce dernier, également recrutée comme professeur assistante. En dépit des efforts de la Narratrice pour sympathiser avec elle, Cynthia semble l'éviter alors que Vladimir se montre plus aimable. La Narratrice fantasme alors sur lui, s'imaginant vivre une passion charnelle sans oser lui avouer son trouble.


Cela lui redonne goût à l'écriture et elle se met à griffonner fiévreusement une histoire basée sur son désir d'être possédée par Vladimir. Ce dernier échange avec elle sur leurs premiers romans respectifs tout en confessant les difficultés qu'il rencontre dans son couple depuis la naissance de leur fille âgée de trois ans. Alors que l'audience de John approche et que les plaintes contre lui se multiplient, la Narratrice est à son tour accusée par ses élèves et ses collègues de ne pas se désolidariser de son mari...


Vladimir (en vo) est une mini-série, apparemment complète, en huit épisodes disponible sur Netflix. J'étais passé à côté lors de sa mise en ligne et je suis tombé dessus un peu par hasard, sans rien savoir de son intrigue mais intéressé par le premier rôle interprété par Rachel Weisz, comédienne hélas ! trop rare et désormais plus souvent citée comme étant la femme de Daniel "James Bond" Craig.
 

Il fut un temps où Weisz était l'actrice anglaise prometteuse à qui beaucoup prédisait un avenir radieux, puis elle fut éclipsée par Kate Winslet, auréolée, elle, du triomphe de Titanic. Elle brilla pourtant dans Pour un garçon (aux côtés de Hugh Grant), The Fountain (de Darren Aronofsky, son compagnon alors), My Blueberry Night (de Wong Kar-Wai) et chez Yorgos Lanthimos (The Lobster et The Favourite).


Julia May Jonas a adapté son propre roman mais, à ce que j'ai appris, elle en a tiré vraiment autre chose, en se concentrant sur le personnage joué par Weisz, une femme de 50 ans qui voit sa vie lui échapper au moment même où son mari est impliqué dans un scandale sexuel et où elle s'enflamme pour un jeune professeur dans l'université où elle exerce.


Dit comme ça, la série paraît ressembler à une espèce de fable vaguement érotique entre un bellâtre et une femme mûre. Mais Le Délicieux Professeur V. (en vf - quel titre de m...) est une toute autre affaire grâce à sa narration particulière où l'héroïne brise le quatrième mur, s'adressant directement à nous pour relater les faits.


Ce procédé donne un ton à la fois très drôle et très ambigu à toute la série parce que, effectivement, c'est raconté avec humour, celui d'un personnage qui veut maîtriser une histoire incontrôlable, et parce que le téléspectateur se demande vite si ce qu'elle nous confie est la vérité ou une version délirante de la réalité.
 

A cet égard, le final de la série, dont je ne dirai rien, est emblématique : on y voit la Narratrice contemplant un chalet en feu et nous rassurer en certifiant qu'elle a appelé les Secours et que tout s'est bien terminé. Sauf qu'elle le dit avec un détachement suspect, haussant les sourcils, souriant étrangement, ce qui nous fait douter que tout s'est vraiment bien terminé...

Avant cela, il faut un peu s'armer de patience. La série peine un peu à décoller et le recours à la représentation des fantasmes puis au retour à la réalité est un brin répétitif. C'est marrant puis un un tantinet lassant. On se dit, inquiet, que si ça continue encore comme ça jusqu'à la fin, on ne va pas tenir. Mais heureusement, ce n'est pas le cas.

Je me plains souvent des subplots dans les séries car la plupart du temps je trouve qu'ils ne font que charger inutilement la barque au lieu de se concentrer sur l'intrigue principale. Mais là, on a droit à des trames secondaires qui viennent vraiment alimenter le coeur du récit, comme par exemple les accusations qui vont toucher et la Narratrice et son mari.

On apprend très vite que les deux ont scellé un pacte au début de leur mariage pour former une union libre : chacun peut coucher avec un ou plusieurs autres tant que cela ne ruine pas leur relation et n'aboutisse au divorce. John en a largement plus profité qu'elle, mais elle ne s'est pas privée non plus d'avoir des amants (souvent les professeurs dont elle était l'élève  et on peut supposer que c'est ainsi qu'elle a épousé John, qui est plus âgé qu'elle).

Toutefois, John a jeté son dévolu sur de jeunes femmes qui contestent des relations consenties au prétexte qu'il leur aurait promis de bonnes notes ou des lettres de recommandations. L'une d'elles fait d'ailleurs la liaison, si je puis dire, entre John et la Narratrice puisque la Narratrice a provoqué son redoublement, et donc la perte de sa bourse universitaire, et donc l'arrêt de ses études. Cette élève paraît vouloir se venger autant de John que de la Narratrice, même si la Narratrice se défend de l'avoir privée de ses études pour des motifs personnels.

En surchauffe à cause du désir secret qu'elle éprouve pour Vladimir, la Narratrice se trahit en consacrant de plus en plus de cours à l'érotisme dans la littérature. Ses étudiants remarquent, embarrassés, cette lubie et s'en plaignent à la direction avant de lui reprocher de ne pas avoir condamné les agissements de son mari (en le quittant par exemple).

Alors qu'on menace de la suspendre ou de la forcer à démissionner, la Narratrice tente un coup de poker en transformant son cours en forum où ses élèves peuvent l'interroger sur tous les sujets qui fâchent - une manière de riposter audacieuse, contre la prise de pouvoir par les étudiants, et plus généralement contre le wokisme grandissant de la génération Z.

Ce moment clé donne une perspective épatante à la série dans la mesure où l'axe de défense de la Narratrice est que les choses se passaient différemment à l'époque où elle-même était étudiante puis a commencé à enseigner. Il ne s'agit pas de justifier des comportements effectivement délicats, juste de présenter l'évolution des moeurs quand celles-ci ne progressent pas forcément de la manière la plus pertinente.

Vous l'aurez compris : la série a beau mettre en avant, dans ses titres, Vladimir, il n'en est pas le héros, mais en quelque sorte le catalyseur. Il réveille chez la Narratrice des sentiments, des sensations enfouies, et révèle la complexité de sa position en tant que femme, épouse, enseignante, auteur, mère de famille (sa fille est une avocate lesbienne qu'elle a du mal à laisser partir du foyer familial et qu'elle rechigne à mêler aux déboires de son couple).

Au fond, quand on a terminé de visionner les huit épisodes, on peut même se demander si Vladimir (et par conséquent Cynthia, personnage fuyant et dont on découvre tardivement pourquoi) a réellement existé où s'il s'agit d'une illusion magique dans la mesure où elle lève le voile sur ce qui va ranimer la Narratrice. Qu'importe ! qu'il soit réel ou pas, il résout bien des questions chez une femme qui n'avait plus de réponses.

La réalisation a été entièrement assurée par des femmes, moins en vérité pour faire de la série une production féministe que pour coller au sujet, et c'est là aussi brillant dans la mesure où elles n'ont pas cherché à atténuer quoi que ce soit ou à la teinter d'une orientation précise. Tout est constamment équivoque, pas forcément sympathique, souvent dérangeant, stimulant en un mot.

Et le casting est au diapason. John Slattery, l'iconique Roger Sterling de Mad Men, incarne le mari infidèle mais amoureux avec un mélange de désinvolture et de raffinement irrésistible. Leo Woodall, vu dans la saison 2 de The White Lotus, donne corps à Vladimir avec beaucoup d'autodérision. Jessica Henwick aurait mérité un peu plus de place, mais elle est comme d'habitude parfaite.

Et surtout Rachel Weisz est extraordinaire. A 56 ans, elle n'a jamais paru aussi radieuse, voluptueuse, malicieuse. Elle donne du piquant à son personnage et en même temps une sorte de tension - on la sent prête à rompre à tout moment, à se perdre dans un chaos innommable, puis elle se ressaisit et emporte tout sur son passage. Splendide !

Avec un format court (30' par épisode), on binge watche cette série imprévisible et inattendue mais surtout brillante, sensuelle et spirituelle.

STAR-CROSSED #1 (of 5) (Mark Millar / Corrado Mastantuono)


Thena Kole et Cody Blue ont dérobé une énorme somme d'argent à la femme la plus riche de l'univers. Elle s'apprête à remettre ça lors d'une soirée sur la planète Moor lorsque d'autres braqueurs surgissent - en réalité des chasseurs de primes venus pour les appréhender...


Cette mini-série s'est faite désirer puisqu'elle était annoncée depuis... 2019 ! A l'époque Mark Millar venait de publier, chez Image Comics, deux autres mini, d'un côté Space Bandits (co-créée et dessinée par Matteo Scalera) ; de l'autre Sharkey the Bounty Hunter (co-créée et dessinée par Simone Bianchi), et le scénariste avait programmé un crossover entre ces deux titres dans la foulée.


Star-Crossed arrive donc, enfin, sept ans plus tard, et cette fois chez Dark Horse, qui publie tout le catalogue de Millar. Première question : faut-il avoir nécessairement lu Space Bandits et Sharkey the Bounty Hunter avant de se lancer dans cette nouvelle mini-série ? Réponse : non. Tout est dit dans cet épisode qui représente les personnages principaux en les plongeant dans le feu de l'action.
  

Thena Kole et Cody Blue sont deux voleuses : la première a été trahie par son gang dont elle s'est vengée avec la complicité de la seconde, également bafouée par son partenaire. Depuis elles ne sont pas quittées et continuent de dépouiller de riches cibles. Jusqu'à s'être attaquée à la Mère-de-tout, la femme la plus riche de l'univers, qui décide de recruter les plus redoutables chasseurs de primes pour les capturer.


Et, ce n'est pas un spoiler puisque c'est évident, Sharkey et son assistant, Extra-Billy, vont se lancer à la recherche des deux filles. Mark Millar a raison de procéder comme il le fait, sans s'embarrasser de longues scènes d'exposition : son récit est clair, son intrigue simple, place aux péripéties et aux rebondissements sans tarder.

Que vous ayez donc lu ou non les deux séries auxquelles Star-Crossed fait référence (sans que cela vous dispense de le faire ensuite, surtout Space Bandits qui est très fun), vous serez diverti sans problème. Millar a renoncé à toute subtilité depuis longtemps et ce n'est pas grave : il veut s'amuser et vous entraîner dans son sillage.

Et force est de constater que si le bonhomme ne fait plus guère d'efforts pour être original, au moins peut-on lui reconnaître une redoutable efficacité. En 25 pages, il nous gratifie d'un épisode dense et généreux, avec des personnages très cool, colorés, de l'action à gogo, et un cliffhanger facile mais accrocheur.

Après avoir réussi à recruter les plus grands dessinateurs chez Marvel et DC ces dernières années (allant même jusqu'à convaincre Travis Charest d'illustrer un chapitre de The Ambassadors !), le scénariste doit à présent se tourner vers des artistes peut-être moins connus des fans de comics américains mais pas moins talentueux.

Je me rappelle, pour l'anecdote, lui avoir une fois soumis l'idée qu'il devrait proposer à Corrado Mastantuono de travailler avec lui. Cet immense dessinateur italien, qui a brillé sur Tex ou Nick Raider mais aussi Elias le maudit, gagne à être célébré comme il se doit. Et quelle ne fut pas ma joie quand j'ai appris qu'il allait s'occuper des pages intérieures de Star-Crossed !

Mastantuono est un génie : sa narration est limpide et alerte, ses personnages expressifs et charismatiques, et son expérience des fumetti lui permet de s'approprier n'importe quel genre de récits. Ici, il s'empare des créations de Millar, Scalera et Bianchi comme si elles étaient siennes depuis longtemps.

Les décors sont fouillés, le flux de lecture est d'une fluidité incomparable, il est littéralement impossible de résister à la qualité de ces planches, qu'il a en outre colorisées avec Niso Mastantuono, son fils (cela fait penser au duo Sean et Jacob Phillips).

Pour ne rien gâcher (en espérant que cela préfigure une nouvelle collaboration avec Millar), c'est rien moins que Stuart Immonen qui est le cover artist du projet !

Alors vous savez ce qu'il vous reste à faire ? Lisez Star-Crossed !

BLACK CAT #12 (G. Willow Wilson / Andrés Genolet)


Le Punisher retient prisonnière Black Cat depuis quatre jours en espérant qu'elle finira par s'excuser d'avoir tué son chien. Mais elle y est d'autant moins disposée qu'elle tient maintenant à se venger de son geôlier pour l'avoir retenu captive...


Le deuxième partie de cette histoire (qui se conclura le mois prochain avant que la série ne soit impactée par l'event Queen in Black) est aussi drôle que mouvementée. Black Cat a malencontreusement tué le chien du Punisher alors qu'elle fuyait des malfrats qu'elle avait dépouillés. Frank Castle a d'abord voulu venger son chien avant de réclamer des excuses à Felicia Hardy.


Quand cet épisode démarre, Black Cat est détenue dans une cellule improvisée depuis quatre jours (et autant de nuits) et il n'est pas question pour elle de s'excuser. Au contraire, elle est résolue à infliger une correction au Punisher pour l'avoir enfermée. Pour cela, elle doit d'abord s'évader, ce qui ne sera pas aisé... Car le Punisher semble immunisé contre la malchance qu'elle attire pourtant d'habitude contre ses adversaires.


G. Willow Wilson s'amuse beaucoup et son enthousiasme est communicatif. Elle s'interroge surtout sur la réalité du pouvoir de Black Cat : peut-elle porter malheur à ceux qui la contrarient ? Ou bien ses talents de voleuse et d'acrobate suffisent-ils pour les dominer ? Face à un homme aussi pragmatique que Frank Castle, en tout cas, sa chance semble tourner.
 

Mais la logique de Castle est aussi battue en brèche : lui aussi a une vision binaire du monde qui l'entoure. Tout individu qui contrevient à ses devoirs ou à la loi mérite une leçon (fatale dans le second cas). Il ne veut pas tuer Black Cat mais qu'elle s'excuse, sincèrement, d'avoir tué son animal de compagnie, qui représentait la partie la plus compassionnelle de son caractère.

Entre la captive et son geôlier, c'est donc une inévitable escalade. Et Black Cat ne fait rien pour en rester là, y compris quand elle échappe au Punisher, prêt, lui, à laisser tomber. L'aventure devient une pure comédie où chacun ne sait plus s'arrêter avant que l'affaire ne devienne incontrôlable. Et le cliffhanger de l'épisode montre, de manière délirante, à quel point l'affrontement prend une envergure ahurissante.

C'est donc un régal à lire, d'autant plus parce que c'est Andrés Genolet qui assure les dessins et que son trait très expressif sied à merveille au récit. Sans avoir à appuyer son découpage pour souligner les excentricités du script, l'artiste nous fait partager les émotions de deux personnages coincés dans leurs choix jusqu'au moment où ils ne maîtrisent plus rien du tout.

En ce sens, je crois que Genolet est plus doué que Melnikov, l'autre dessinateur de la série, qui ne possède pas la même subtilité pour animer les personnages. Melnikov est doué quand ça bouge et que l'action domine. Genolet l'est aussi, mais en plus il a cette capacité à représenter les réactions par des mimiques plus variées et irrésistibles.

Black Cat continue donc d'être un divertissement savoureux et atypique dans la production super héroïque majoritairement sérieuse. Pourvu que ça dure encore longtemps !

vendredi 10 juillet 2026

THE FURY OF FIRESTORM #4 (of 8) (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Dans le chalet occupé par le professeur Martin Stein dans les Adirondaks, Lorraine apprend dans quelles circonstances est né le projet Firestorm - un parmi d'autres ayant engendré d'autres méta humains - et comment elle y a été mêlé à son insu pour le contrôler. Mais Stein a peut-être un moyen de neutraliser l'homme nucléaire...


Cette semaine Jeff Lemire a publié sa newsletter dans laquelle il fait le point sur ses projets en cours et à venir et il semble clair que le scénariste, toujours aussi prolifique, veut donner la priorité à ses propres créations. Ainsi va-t-il arrêter d'écrire JSA au #24 un mois avant la fin de The Fury of Firestorm. Arrivé à la moitié de celle-ci, l'auteur livre un épisode fourni en révélations.


Interrogé par Firehawk, Martin Stein lui dévoile comment il a trahi Ronnie Raymond pour provoquer la naissance de Firestorm avant que Ronnie le rejette. Mais Firestorm est une entité qui ne peut être maîtrisée qu'avec deux individus et désormais il est donc évident que la matrice a rejeté Ronnie pour devenir autonome.


Cela n'explique pas son comportement mais confirme sa nature dangereuse et volatile. Par ailleurs Lemire relie l'existence de Firestorm à la création d'autres méta humains dont l'apparition a été plus ou moins provoquée par des savants fous comme les Metal Men de Will Magnus, Metamorpho le gendre de Simon Stagg et la Doom Patrol de Nils Caulder.


J'ai bien aimé ce réseau souterrain de scientifiques unis par un projet commun de produire des créatures doués de super pouvoirs et qui ignoreraient un temps le fait d'avoir été manipulés. Bien entendu, c'est un procédé dont il ne faut pas abuser mais c'est intéressant dans la mesure où Metal Men, Doom Patrol, Metamorpho et Firestorm sont des super héros de second ordre (avec tout le respect qu'on leur doit).

Cela définit en somme deux catégories de super héros : les vedettes comme les membres de la Justice League, et les autres dont la conception loin d'être accidentelle a été le fruit des efforts machiavéliques de chercheurs jouant à Dieu. Cela valide aussi le fait que Firestorm prenne en quelque sorte sa revanche en agissant à son tour comme un démiurge.

Ce qui est captivant aussi, c'est la manière dont Lemire met en lumière le rôle de Firehawk, pensée pour séduire et raisonner Firestorm. Evidemment, en l'apprenant, elle voit rouge et le scénariste tisse une analogie malicieuse mais bien sentie avec la fiancée du monstre de Frankenstein. Reste à savoir si le Dr. Frankenstein de cette histoire - dont le nom reprend le suffixe du personnage de Mary Shelley, Stein - a un moyen de ramener Firestorm à la raison...

Ce récit passionnant est merveilleusement illustré par un Rafael de Latorre en grande forme. L'essentiel de l'épisode est un dialogue entre Lorraine Reilly et Martin Stein mais l'artiste réussit brillamment à traduire l'intensité de leur échange. Stein ne regrette au fond pas grand-chose, sinon d'avoir été sorti du jeu par Ronnie Raymond.

Quant à Firehawk, bien que furieuse, de Latorre parvient à représenter tous les états par lesquels elle passe, de la sidération à la colère en passant par la détermination à trouver une solution. Les flashbacks sont encore une fois l'occasion pour le dessinateur et son coloriste, Marcelo Maiolo, de jouer avec un style qui évoque les vieux comics, avec des couleurs moins nuancées, des trames, une impression plus grossière.

The Fury of Firestorm confirme numéro après numéro son excellence. On peut se dire que Lemire tenait là de quoi alimenter une série plus longue, mais on peut surtout espérer que d'autres auteurs après lui se servent de ce personnage comme il le mérite.

jeudi 9 juillet 2026

DAREDEVIL #4 (Stephanie Phillips / Lee Garbett)


Une nouvelle fois, Daredevil est dominé physiquement par Omen... Pendant ce temps, Harlan Vale, le donateur de l'université, rassure les enseignants que ses intentions sont désintéressées puis, rejoignant son assistant, il écoute ce que ce dernier a appris sur Matt Murdock. L'inspecteur Forte et son collègue Callahan retournent sur le cargo où ils avaient découvert des indices sur le tueur qu'ils traquent...


Je peux le dire maintenant : avant de lire ce quatrième épisode, j'étais pratiquement sûr d'arrêter ce nouveau volume de Daredevil une fois son premier arc passé (il se termine le mois prochain). En effet, l'ennui me gagnait lentement mais sûrement et je n'étais pas convaincu que Stephanie Phillips ait en fin de compte de quoi ranimer mon intérêt.


Cet épisode n'est pas extraordinairement plus réussi que celui du mois dernier. C'est toujours très décompressé au niveau de la narration, et la scénariste cède à l'envie de revenir sur le passé de Matt, de son père, sa formation par Stick, pour bien souligner qu'il est en difficulté et qu'il va devoir puiser au plus profond de lui-même pour surmonter l'obstacle qui se dresse devant lui.


Pourtant, malgré ces clichés, Phillips parvient à capter mon attention par sa bonne volonté. Il est indéniable qu'elle fait de son mieux et qu'elle témoigne d'une vraie passion pour Daredevil, en ayant à coeur de ne pas singer Zdarsky ou Waid ou Brubaker ou Bendis (encore moins Saladin Ahmed, ouf !). Et pour ses efforts, on a envie de la récompenser en découvrant ce qu'elle a à raconter.


Phillips est excellente quand elle aborde sa série par la périphérie de l'intrigue avec des seconds rôles comme Harlan Vale, ce riche investisseur qui finance l'université où exerce Matt Murdock et qui, de toute évidence, est très curieux au sujet de ce dernier. Et puis quand elle écrit l'inspecteur Forte, ce flic arrogant sur la piste d'Omen sans le savoir.

J'ignore encore si le projet de Phillips se situe là, mais il semble qu'elle apprécie de creuser cette veine où les personnages sont les plus vulnérables, les plus exposés, les plus à la peine : Daredevil qui ne sait pas comment battre Omen, Vale qui ne sait pas que penser de Murdock, Forte qui est frustré par son enquête.

Ces aspects-là sont très réussis, très aboutis, très accrocheurs surtout et, ma foi, traiter Daredevil en le confrontant à des ennemis qu'il ne sait pas appréhender est plutôt efficace. Du coup, je suis assez curieux de voir comment cet arc va se dénouer, si Omen sera vraiment neutralisé le mois prochain, ou si une intrigue au long cours pourrait commencer avec lui (en tout cas, il est certain que Vale et Forte vont faire partie du supporting cast de la série).

Lee Garbett livre une copie inégale. Bizarrement, les scènes de combat sont maladroites alors que c'est là que je l'attendais le plus. L'affrontement entre DD et Omen au début de l'épisode est découpé de manière empruntée. En revanche, les scènes avec Vale puis Forte prouvent que l'artiste s'en sort mieux pour souligner les caractères de ces personnages.

A la fin de l'épisode, Forte et Callahan retournent sur le cargo qu'ils ont déjà inspecté et tombent sur Omen et, avec un "gaufrier", Garbett réussit admirablement à produire un moment intense. Peut-être que s'il cadrait plus rigidement ses pages, sa narration graphique gagnerait en densité.

De toute façon, Garbett passera le relais pour l'arc suivant et ce sera l'occasion pour Phillips de renouer avec Flaviano, son dessinateur sur Grim. J'avoue être très excité à l'idée de voir comment ce dernier va aborder Daredevil parce que je crois que son style, moins classique que celui de Garbett, peut faire un bien fou à la série.

En tout cas, ce quatrième épisode m'a remotivé. Souhaitons qu'il serve d'exemple pour la suite.

mercredi 8 juillet 2026

OBSESSION (Curry Barker, 2026)


Baron "Bear" Bailey est secrètement amoureux depuis toujours de Nikki avec laquelle il travaille dans un magasin de musique avec leurs mis Ian et Sarah. Après une journée de boulot, il rentre chez lui et trouve son chat, Sandy, mort après avoir avalé des comprimés d'oxycodone. Le lendemain, il entre dans une boutique pour acheter un cadeau pour Nikki et prend un jouet fantaisie qui prétend exaucer un voeu par personne après l'avoir cassé en deux.


Bear ramène Nikki chez elle après une soirée en boîte avec Ian et Sarah. Elle lui demande s'il éprouve des sentiments pour elle mais il nie nerveusement. Seul dans sa voiture toujours garée devant chez elle, Bear brise le jouet fantaisie après avoir demandé à ce que Nikki l'aime plus que tout. Elle ressort et lui demande si elle peut dormir chez lui en expliquant que son père est très malade. Une fois chez lui, ils s'embrassent mais elle crie brusquement et recule. Il lui laisse le lit.


Le lendemain matin pourtant, l'attitude de Nikki change du tout au tout. Elle se montre très amoureuse et ainsi débute leur nouvelle relation. Bear est heureux comme il ne l'a jamais été même si le comportement erratique de Nikki déconcerte Ian et Sarah qui pensent qu'elle se drogue. Ces soupçons atteignent Bear quand Ian lui apprend que le père de Nikki n'est pas du tout malade et surtout que lui et sa fille sont en froid depuis longtemps...


Avec son budget de 750 000 $ et des recettes de plus de 400 millions $ à cette heure, Obsession est déjà le film le plus rentable jamais produit par le studio Blumhouse, qui s'est fait une spécialité de ce genre de longs métrages tournés pour une somme modeste dans le genre horrifique. Curry Barker, qui l'a écrit, réalisé et monté, est devenu la nouvelle coqueluche de Hollywood.
 

Quoi qu'on pense d'Obsession, c'est une petite révolution car Barker a fait ses armes sur YouTube et on peut se demander si ce réseau social ne va pas devenir la nouvelle pépinière de talents du 7ème Art. Pour cela, il suffira d'attendre le prochain film de Barker et de ses condisciples pour vérifier s'ils savent toujours aussi bien capter l'air du temps.


En fait, le gadget de l'histoire, ce jouet fantaisie qui permet à celui qui le casse en deux de voir son rêve le plus fou se réaliser, peut être lu comme la métaphore de cette future génération de cinéastes. Seront-ils les auteurs d'un coup miraculeux ? Ou réussiront-ils à transformer l'essai et à s'imposer comme une nouvelle bande de créateurs vraiment révolutionnaires dans leur manière de faire ?


Obsession fonctionne sur la fameuse formule qui veut qu'on se méfie de ce que l'on souhaite. Bear est un jeune homme timide qui hésite à déclarer sa flamme à la fille dont il est amoureux parce qu'elle est aussi son amie d'enfance et qu'il redoute de tout gâcher entre eux. Son meilleur pote l'entraîne tout en lui conseillant d'être bien sûr de ce que à quoi il s'engage.

Evidemment, grâce au jouet fantaisie qu'il achète, son rêve se réalise et se transforme en cauchemar puisque l'amour inconditionnel que va lui porter Nikki finit par l'étouffer et le terrifier. Pourtant le film montre bien que Nikki est aussi une victime. A plusieurs reprises, son esprit semble se rebeller contre le sort qu'on lui a jetée avant que cette possession ne reprenne le dessus.

C'est d'ailleurs la (grosse) limite du film, qui est plus roublard que véritablement profond. Barker est cruel avec tous ses personnages, il ne fait preuve d'aucune compassion et se plie à l'exercice du jump scare avec une application scolaire qui empêche son récit d'aller plus loin, plus profond dans l'étude de caractère.

Il est par exemple évident qu'au début de leur relation Bear, même s'il est perturbé par le changement de Nikki, en profite, en abuse même. Mais Barker ne fait qu'effleurer cet aspect - tout juste voit-on le jeune homme en train de faire l'amour à sa dulcinée qui paraît étrangement absente. Or, il est très clair que Bear, à ce moment-là, jouit de sa position comme il le ferait avec une sex doll.

Barker est nettement plus intéressé par la transformation de Nikki en amoureuse timbrée et psychopathe. Il réussit d'ailleurs fort bien à instiller le malaise grandissant qui s'empare des personnages comme du spectateur quand elle se met à crier de manière hystérique, à rire trop fort, à témoigner trop ostensiblement son affection exclusive, à manifester sa jalousie.

Donc, oui, le film est très efficace : il surprend à plusieurs reprises quand la violence se déchaîne. Mais on peut regretter que le réalisateur n'aille que dans une direction, quitte parfois à ce que les réactions de Bear soient invraisemblables - sans spoiler, il y a une scène de meurtre très gore où n'importe qui prendrait ses jambes à son cou en hurlant d'effroi alors que Bear reste apathique. 

Le dénouement est du même tonneau : il répond davantage à une forme de logique narrative qu'à une réussite émotionnelle. Parce que, là encore, Barker n'a fait aucun effort pour que les personnages soient attachants, pour qu'on se sente ému par ce qui leur arrive. Ce qui leur arrive, hé bien, leur arrive et puis c'est tout. 

Je me suis demandé si, avec une dernière scène un peu plus longue (pour une fois...), tout ça n'aurait pas gagné en intensité, en puissance dramatique, lorsque Nikki comprend ce qui vient de se passer, lorsqu'elle réalise. Au lieu de ça, Barker termine en la laissant au bord du gouffre. C'est plus frustrant que poignant.

Si Michael Johnston joue le rôle de Bear avec une sobriété salutaire, la révélation du film est évidemment Indie Navarrette, pour qui Obsession pourrait bien être ce que la trilogie X-Pearl-MaxXxine a été pour Mia Goth. Elle restitue à la perfection toute la dimension déglinguée de son personnage, forçant quand il faut ses expressions, lançant à bon escient des regards glaçants. Elle est très jolie, ce qui ne gâche rien, et qui justifie qu'un garçon comme Bear la considère comme la fille de ses rêves.

Obsession restera une des sensations de 2026, c'est certain. Mais cela lui assurera-t-il de rester dans les mémoires ? Et à son auteur de devenir un cinéaste important ? A voir.