jeudi 15 octobre 2026

IRON MAN #10 (Joshua Williamson / Carmen Carnero)


... Concernant l'identité d'un personnage-clé de l'intrigue
(que je ne pouvais plus garder secrète pour la compréhension de la critique).


Une fois les deux Whiplash neutralisés, Tony Stark demande à Happy Hogan, qui s'est démasqué, des explications. Cependant Madame Masque et Adam Ware pillent la villa de Stark pour dérober de quoi asseoir un peu plus leur mainmise sur l'A.I.M....


Joshua Williamson ne serait-il pas un peu obsédé par la question de l'identité ? C'est ce qu'on peut, légitimement, se demander après avoir lu ce 10ème épisode d'Iron Man et en le mettant en perspective avec d'autres séries qu'il signe (Superman, Legion of Super Heroes, pour ne citer que celles que je lis). La preuve ?


D'abord depuis plusieurs mois rodait dans Iron Man Citizen V, mais sans qu'on sache qui se cachait sous son masque. Il était évident qu'il ne s'agissait pas du baron Zemo, mais alors qui ? On découvrait le mois dernier que c'était Happy Hogan, revenu d'entre les morts. Ce qu'on ignorait (et qu'on ignore encore après avoir lu cet épisode), c'est comment il est à nouveau vivant.


Mais déjà, c'est l'identité d'un personnage jusqu'ici mystérieux qui est révélé. Ensuite, l'affrontement contre les deux Whiplash prolonge cette thématique en mettant en scène deux hommes qui partagent le même pseudonyme et le même rôle (même s'ils n'ont pas les mêmes motivations). Et là aussi, c'est étonnant : un même nom, mais deux porteurs différents.


Le masque et l'identité se retrouvent aussi chez Madame Masque et Adam Ware dans leur projet de contrôle de l'AIM. Whitney Frost cache son visage derrière un masque impassible et, même si elle a été créée bien avant Emma Frost, j'ai toujours été tenté de les associer comme des demi-soeurs. Quant à Adam Ware, il a traversé le miroir, passant de jeune savant élu par Tony Stark à némésis de Iron Man.

Mais, évidemment, surtout, ce qui anime le projet de Joshua Williamson sur Iron Man, comme sur d'autres titres qu'il écrit, c'est bien l'identité de son héros. L'argument de son récit, c'est: qui sauvera Tony Stark de Iron Man ? C'est même cité explicitement dans les premières pages.

Et ce numéro porte cette interrogation au premier plan : Stark comprend qu'on l'a espionné et qu'on doute de lui. Son comportement inquiète et comme il est un homme puissant, un super héros de premier plan, beaucoup de gens sont préoccupés. Pourquoi, par exemple, n'a-t-il plus créé de nouvel armure (alors qu'il a recruté tout un tas de jeunes scientifiques) ?

Williamson intègre, de manière tacite, le passé (le passif même) du personnage, qui a souvent franchi la ligne rouge (cf. Civil War, pour ne citer qu'un exemple fameux). Au fond, ce que tous se demandent, lecteur comme amis de Stark, c'est : est-il encore fiable ? Voire : l'a-t-il jamais été ? Iron Man n'est-il pas devenu une menace plus que la réponse à la menace.

Avoir fait de Happy Hogan Citizen V et de Pepper Potts sa complice est une idée habile dans la mesure où Hogan a été le sauveur de Stark, son garde du corps, sa doublure, son meilleur ami, mais aussi celui qu'il n'a pu se résoudre à débrancher quand il était condamné. Hogan a aussi été le mari de Pepper. Nul, au fond, mieux que lui n'était plus indiqué pour jouer ce rôle de vigie.

Carmen Carnero illustre ce propos avec une élégance jamais prise en défaut. Elle réussit à donner chair à cette intrigue grâce à une narration graphique très dynamique, et des compositions très équilibrés, jouant sans sacrifier les détails avec des splash et doubles pages magnifiques. Quand elle sort du registre purement super héroïque, c'est aussi frappant, car ses personnages se meuvent de manière réaliste, interagissent avec fluidité et intensité. Et les couleurs de Nolan Woodard sont superbes.

Joshua Williamson fait le pari, audacieux, mais que seuls les très bons scénaristes se permettent, d'annoncer au lecteur que tout son projet s'articule sur la déchéance de son héros. C'est un motif récurrent avec Iron Man, mais qui, ici, est brillamment revisité. La suite promet d'être palpitante.

THE FURY OF FIRESTORM #7 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Firestorm est mort. Il s'est envolé et a plongé dans le soleil. Le lendemain de sa disparition, une créature à la tête enflammée apparaît dans le désert et rejoint un patelin. Mr. Terrific et Captain Atom se rendent sur place, puis le Département des Affaires Méta Humaines. Firestorm serait-il revenu à la vie ?


C'est une lecture tout à fait fascinante que celle de The Fury of Firestorm #7. En effet, il faut se rappeler qu'à l'origine Jeff Lemire avait signé pour une série limitée de six numéros. DC, visiblement content des chiffres de vente, en a commandés d'autres. Aujourd'hui, on parle de quinze épisodes, mais rien n'interdit de penser que cela pourrait encore aller plus loin.


Et donc Lemire se trouve dans une situation qu'il n'avait pas anticipé, ou en tout cas avec laquelle il a dû composer, peut-être improviser. Comment poursuivre une histoire dont on avait écrit la fin, et qui a d'ailleurs été publiée comme telle puisque le mois dernier on assistait à la mort (au suicide) du héros ? Le scénariste est en quelque sorte obligé de repenser son projet de A à Z.


Ce cas de figure m'a rappelé ce que les scénaristes de Daredevil s'amusaient à faire à une époque. Quand Brian Michael Bendis a quitté la série, il a laissé le personnage dans une situation très compromise et ce fut à Ed Brubaker de l'en sortir. Brubaker a fait la même chose quand il passé le relais à Andy Diggle qui a répété le coup avec Mark Waid qui a fait de même avec Charles Soule qui a fait pareil avec Chip Zdarsky.


Mais, avec The Fury of Firestorm, alors que Jeff Lemire aurait très bien pu passer son tour et laisser Dc lui trouver un remplaçant, c'est un peu différent. L'auteur canadien devait s'extraire d'une impasse dans laquelle il s'était lui-même engagé. Sa solution : non pas faire croire à un rêve, mais imaginer un twist narratif qui fait redémarrer la série comme il l'avait lancée.

Toute l'astuce repose sur la question : est-ce Firestorm qui revient ? Tout porte à le croire, jusque dans le character's design très léonin de Rafael de Latorre, avec cette créature dont la tête est en feu. Toutefois le doute est permis : celui qu'on pense être Firestorm agit comme un nouveau-né, il sait à peine parler, communiquer avec autrui, ne se souvient pas de ce qu'a pu être Firestorm et ses deux hôtes.

Spoiler (mais pas vraiment car vous vous en doutez) : à la fin de ce numéro, le lecteur a une conviction sur l'identité de ce personnage. Mais il n'en demeure pas moins qu'on ne sait pas trop ce qui se passe. Firestorm est-il immortel ? Est-il revenu à la vie en redémarrant de zéro, sans souvenir ? Que va-t-il advenir de lui ? C'est tout à fait étonnant d'avoir assister à la mort (au suicide) d'un super-héros et de le voir resurgir ainsi.

Rafael de Latorre est lui aussi épatant : j'imagine que lui aussi a du composer avec le fait que la série limitée pour laquelle il était engagé était prolongée, et avec ça, imaginer, peut-être dans l'urgence, un nouveau Firestorm. Le résultat est parfait. Et visuellement, l'épisode entier est formidable, imprimant un rythme lent mais envoûtant, que vient souligner les couleurs de Marcelo Maiolo.

On peut facilement penser que cet épisode est le meilleur, car le tour de force narratif et visuel est tout de même sidérant. On peut aussi imaginer que la série a vraiment le potentiel pour aller jusqu'à ses quinze épisodes et même au-delà. Parce que Jeff Lemire a en quelque sorte appliqué un mouvement perpétuel à son récit. Une mécanique digne d'Alan Moore, autre grand auteur qui excella à réinventer un personnage sur qui personne ne misait.

BLACK CAT #15 (G. Willow Wilson / Gleb Melnikov)


Spider-Man fait appel à Black Cat pour qu'elle l'aide à coincer un voleur qui compte commettre un casse audacieux lors d'une représentation à l'opéra. Pour l'occasion, Felicia Hardy s'offre une robe chic. Mais elle repère dans la coulisse Tombstone et dans le public le baron Alexander à qui elle a eus affaire. Lequel est le voleur qu'elle et Spidey doivent appréhender ?
 

Depuis le début de son run, G. Willow Wilson avait su se passer de la présence de Spider-Man comme un signe évident qu'il fallait que Black Cat puisse évoluer sans l'ombre de celui auquel elle a si souvent été associée. Par ailleurs, la situation actuelle de Felicia Hardy est devenue plus trouble, oscillant entre son rôle de voleuse et son ambition d'être reconnue comme une justicière.


La scénariste fait en sorte de conserver cette ambiguïté au moment de reformer le tandem Spider-Man/Black Cat puisque le tisseur demande à sa partenaire de l'aider à coincer un voleur. Là où les choses se compliquent, c'est que Spidey ignore l'identité du voleur tandis que Black Cat en localise deux avec qui elle a eu maille à partir dans ses aventures récentes.


Comme toujours dans la série, Wilson réussit à ménager une dose de futilité avec suffisamment d'action pour ne pas frustrer le lecteur de comics qui est d'abord venu pour ça. Toutefois, elle ne se départit pas de ce sens de l'humour qui fait tout le charme de son projet. Et pour s'en convaincre, il suffit de savourer la scène où Felicia Hardy s'offre une robe de soirée - vêtement qui va devenir le running gag de l'épisode.


En effet, Felicia au moment de payer veut régler en espèces mais la vendeuse objecte qu'elle n'accepte que les paiements par carte bancaire. Qu'à cela ne tienne, Felicia dégaine la sienne... Sauf qu'il s'agit d'une carte qu'elle a volé et elle est évidemment bloquée depuis ! Donc, que se passe-t-il ? Felicia s'enfuit avec la robe qu'elle voulait pourtant acheter honnêtement !

Plus tard, à la fin de l'épisode, la robe, dont on apprendra qu'elle provenait d'une boutique en réalité gérée par un des vilains avec qui Black Cat a un contentieux (mais elle l'ignorait au moment de s'enfuir avec), reviendra au premier plan et illustrera à sa manière la formule "bien mal acquis ne profite jamais".

Après 15 épisodes, Wilson peut également se permettre de convoquer des personnages qu'elle a employés durant son run, manière aussi de dire qu'elle a établi des éléments qu'elle n'abandonne pas après s'en être servi une ou deux fois. Mais rien n'est très sérieux : ni le baron Alexander ni Tombstone ne sont présents pour prendre une vraie revanche - le vampire va même jusqu'à implorer Spider-Man de l'éloigner de Black Cat qui ne lui attire que des ennuis !

Gleb Melnikov dessine cet épisode done-in-one avec son expressivité habituelle. Sa touche cartoon n'est pas sans élégance, comme quand il montre pour la première fois en clair-obscur dans la coulisse de l'opéra (voir ci-dessus). Son découpage est comme toujours simple et efficace, avec peu de cases par page, donnant de l'espace à l'action.

Black Cat, je l'ai souvent dit, n'est pas une série difficile à aimer. D'aucuns la trouveront trop légère, mais c'est aussi ce qui la distingue. Et cette légèreté n'est pas idiote comme en témoigne la fin de l'épisode, assez mélancolique, où l'héroïne constate que, quels que soient ses efforts pour faire le bien, cela ne fonctionne jamais comme elle l'espère. Et si le chat noir de Black Cat, c'était elle-même ?

dimanche 11 octobre 2026

JONAH HEX AND THE SHADOW OF DEATH #1 (of 6) (Michael Walsh)


Jonah Hex se rend dans le patelin de Ashecott, non loin du ranch où habite désormais. Au bar, une prostituée l'aborde avant de le reconnaître et de s'éloigner puis une brute lui casse la figure. Dehors, une fillette, Annie Connelly, veut louer ses services mais son père l'interrompt. Le shérif prévient Hex qu'il ne veut pas d'ennuis, mais l'ancien tueur sent une menace rôder sur l'endroit...


Halloween n'a beau être que le 31 Octobre, c'est comme si DC et Marvel s'étaient donné le mot pour sortir la même semaine leurs comics les plus raccords avec cette fête des morts. La ligne Midnight, The Demon, et maintenant Jonah Hex and the Shadow of Death : n'en jetez plus, la coupe est pleine. Mais n'y voyez aucun reproche de ma part : toutes ces BD sont excellentes !


Le projet écrit et dessiné par Michael Walsh, auréolé du succès de Exquisite Corpses (co-créé avec James Tynion IV, en vo chez Image, en vf chez Urban), remet sous le feu des projecteurs Jonah Hex, cet ex-esclave des indiens ayant servi contre ses convictions dans les rangs de l'armée sudiste et maudit par un chef apache dont il a tué le fils qui avait pris pour femme celle qu'il aimait.


Walsh affiche ses ambitions sans perdre de temps (il s'agit d'une série limitée en six numéros) : Jonah Hex and the Shadow of Death sera le Impitoyable du personnage créé par John Albano et Tony DeZuniga. Dès les premières pages, après un prologue macabre, Hex est montré vieux, en mauvaise santé, assailli par les cauchemars des hommes qu'il a tués.


Il descend dans le bled proche du ranch où il habite pour se désaltérer. Il ne ménage pas le gamin qui s'occupe de son cheval, effraie la prostituée qui s'apprêtait à lui vendre ses charmes, puis se fait tabasser par une brute désireuse de rosser l'ex-légende de l'Ouest, avant d'être mise en garde par le shérif. Au milieu de tout ça, une fillette, Annie Connelly, veut l'employer.

Elle n'en aura pas le temps, mais cela suffira à Hex pour sentir que quelque chose de mauvais, de méchant, plus mauvais et méchant que lui, plane sur Ashecott et la région... Walsh réussit, magistralement, à mixer le western crépusculaire et l'horreur. C'est d'autant plus efficace donc que son héros est au bout du rouleau et que le lecteur s'interroge sur ses capacités à faire face au danger.

La radicalité est au rendez-vous, comme tout ce qui est proposé au sein de la gamme DC Next Level. Même si DC a réactivé le label Vertigo, il est évident que les auteurs désirant réaliser un projet exigeant et ambitieux se trouvent plutôt dans ce Next Level - je n'ai rien trouvé qui m'attire dans les titres Vertigo actuels.

Walsh dessine aussi cette mini série et c'est impressionnant à lire, surtout quand on se souvient du style hésitant que cet artiste avait quand il travaillait chez Marvel. Désormais, c'est un graphiste en pleine possession de ses moyens, avec une vision franche et brute, que vient souligner la colorisation de Toni-Marie Griffin, avec une palette très contrastée et vive.

Le western n'est plus un genre très à la mode (sauf en Europe) mais Jonah Hex and the shadow of death est déjà une oeuvre suffisamment puissante pour qu'on ne passe pas à côté si on est fan des cowboys, des pistoleros, du far-west avec une touche d'épouvante dedans.

THE DEMON #1 (James Harren)


Jason Blood arrive en marchant à Gotham. Hirsute et barbu, il ne semble plus avoir toute sa tête mais il entend la voix du démon Etrigan. Cependant, au lieu de l'écouter le supplier de le libérer, il sort de son manteau un bâton avec lequel il entreprend de rosser les créatures maléfiques qu'il voit. Ailleurs, Morgaine Le Fey se présente devant un syndicat du crime qu'elle veut à nouveau diriger...


Nouvel exemple de ce que DC Next Level propose : la série The Demon. Aux commandes, James Harren, qui sort du succès de Ultramega, son creator owned chez Image (dispo en vf chez Delcourt), et qui rêvait de s'emparer d'Etrigan, la création de Jack Kirby dont il est l'un des nombreux héritiers spirituels. A l'arrivée : une véritable expérience narrative et visuelle.


Il est certain désormais que les comics DC Next Level ne sont pas faîtes pour plaire à tout le monde : des créateurs s'approprient des personnages marginaux ou y reviennent avec l'ambition de proposer des séries, limitées ou pas, exigeantes. Pourtant, contre toute attente, cette initiative éditoriale connaît globalement un gros succès, comme si les lecteurs réclamaient quelque chose de différent et de radical.


Et avec The Demon, ils seront servis. Moi-même, je n'ai su quoi en penser au premier abord, au point d'hésiter à en rédiger une critique. Je trouvai ça sensationnel puis trop cintré puis détonant puis irracontable. Mais si vous cherchez quelque chose de fort, d'intense et de complètement barré, alors c'est parfait.


Jason Blood était à l'origine un jeune chevalier vivant à Camelot durant le règne d'Arthur Pendragon. Merlin l'enchanteur, pour repousser une attaque démoniaque, lie le jeune homme à Etrigan, un démon s'exprimant en rimes aussi délicates qu'il est brutal. Dès lors, les deux vont traverser les siècles, Blood ne délivrant Etrigan que dans des situations désespérées pour régler des problèmes occultes.

Mais James Harren balaie (presque) tout cela : écrire une origin story ne l'intéresse pas ; par contre dépoussiérer cette mythologie et ses acteurs, beaucoup plus. Blood est désormais un vagabond quasiment amnésique, qui refuse de laisser son alter ego se déchaîner, et arrive à Gotham à pied, voyant des démons partout et entreprenant de les chasser.

Il accompagne une bande de gnomes qu'il sauve d'un monstre et qui, en retour, le suit dans sa quête (la bande de gnomes, pas le monstre). En parallèle, l'ennemie de toujours de Merlin et donc de Blood, Morgaine Le Fey (Morgane la fée) souhaite reprendre sa place à la tête d'un syndicat du crime occulte mais elle se fait rejeter par les sorciers qui ont conduit les affaires en son absence. Elle va alors invoquer des puissances terribles via Merlin...

Harren, qui a aussi dessiné des épisodes de B.P.R.D. (dans l'univers de Hellboy), est génial pour montrer tout cet univers déjanté à base de démons, de farfadets, de sorciers, de monstres. Son récit a quelque chose de proprement hallucinogène, comme un trip sous acide, dans lequel il veut entraîner le lecteur - il y réussit fort bien.

Il frustre aussi beaucoup ce même lecteur en montrant très peu Etrigan, dans des flashbacks très fugaces, privilégiant Blood comme on ne l'a jamais vu auparavant, avec une dégaine de hobo très cartoony, et qui m'a fait penser au Lorax du Dr. Seuss (voir ci-dessous).


En fait, on peut se demander si, pour Harren, le vrai démon, ce n'est pas plutôt Blood, qui semble échappé de l'asile et qui affiche une allure déjà peu commune. Le trait du dessinateur n'a rien de réaliste et pourtant il saisit toute l'étrangeté délirante associé au personnage du Démon de Kirby, qui l'avait créé en 1972 comme une métaphore (Camelot pour les Etats-Unis, et Etrigan comme le double colérique de l'auteur).

Le diable est dans les détails : par exemple, les téléphones portables sont ici des instruments infernaux à l'aspect dégoûtant, et les rues de Gotham, ville hantée par excellence par le Mal, déborde de créatures inquiétantes possédant l'esprit des habitants dès qu'on les voit avec l'équipement adapté. L'apparition de (ce qui semble être) Batman à la fin va en laisser plus d'un bouche bée tant le design est incroyable.

Harren impose une vision très spéciale, encore plus absolutiste dans sa singularité que tout ce que la gamme Absolute prétend réinventer. On peut même s'interroger sur la place dans la continuité classique d'un tel ovni, plus proche d'un Elseworld. Mais c'est ce qui fait la force de cette offre - et certainement aussi ce qui sera la limite pour certains lecteurs, trop perturbés par le style de James Harren.

MIDNIGHT FANTASTIC FOUR #1 (Benjamin Percy / Kev Walker)


Renvoyé de l'université où il enseignait, Reed Richards peut à nouveau profiter des équipements de l'établissement grâce à la complicité de son assistant, Victor, qui l'y fait pénétrer la nuit venue. Mais une expérience se passe mal et conduit Reed en prison. Sue Storm l'en sort et l'emmène dans son complexe scientifique où elle compte sur lui pour ouvrir le portail menant à la zone négative...


Deuxième des trois titres lancés dans cette ligne Midnight, la série écrite par Benjamin Percy étonne d'abord par son approche classique. La narration s'avère décompressée dans la mesure où à la fin de ce premier épisode les héros n'ont toujours pas acquis leurs pouvoirs. Non, la différence se fait surtout dans la caractérisation et l'environnement.


Percy aime bien les personnages cabossés ou qu'il contribue à casser. Il est donc logique que son Reed Richards soit introduit comme un toxicomane se bourrant de pilules pour rester le plus longtemps éveillé, au risque d'être la proie d'hallucinations très étranges et cauchemardesques. On comprend alors que les Fantastic Four sont déjà des individus brisés avant même d'acquérir leurs pouvoirs.


Richards a ainsi pratiquement détruit Victor von Fatalis lors d'une expérience, il n'est pas seulement défiguré, mais réduit à l'état de créature complètement brûlé que sa mère promet de soigner pour mieux se venger de celui qui lui a infligé cette condition. Et ce n'est guère mieux du côté de Sue et Johnny Storm ou de Ben Grimm.
 

Dans ce cadre, Ben Grimm n'est pas l'ami de Richards, mais le garde du corps taciturne et brutal de Sue, tandis que Johnny joue le rôle du pilote de la fusée conçue par sa soeur et qui a explosé en plein vol, sectionnant les deux jambes de son frère. Mais au juste que devait atteindre cette fusée ? C'est l'autre partie particulière de cet épisode.

Percy s'inspire visiblement de H.P. Lovecraft dans la manière qu'il a de figurer la zone négative. Certes, dans l'univers 616, ce n'est pas un endroit très hospitalier non plus, mais là, ce qu'on en voit est à la fois plus bizarre, monstrueux et divin. C'est une dimension peuplée par un panthéon noir, de créatures à la Cthulhu.

Envisager les FF comme des explorateurs, c'est respecter à la lettre ce qu'ils sont, puisqu'ils furent, pour Stan Lee et Jack Kirby, une variation des Challengers de l'inconnu de DC. Les établir dans des rôles d'aventuriers d'un territoire menaçant mais surtout d'un collectif en quête de rachat tout en étant à la fois visionnaires et têts brûlées, c'est à peine plus effrayant.

Percy va sans doute creuser ce qui hante ces personnages et les confronter à des démons intérieurs et extérieurs. Quant à Fatalis, il pourrait être plus que jamais le fantôme le plus terrifiant qu'on ait vu depuis longtemps. L'épisode promet sans trop révolutionner, comme si le scénario gardait ses meilleures munitions pour plus tard. Et, en cela, cette version rappelle (beaucoup) Ultimate Fantastic Four.

Là où le projet prend une dimension savoureuse et grotesquement sombre, c'est par la voie des dessins de Kev Walker qui était tout désigner pour cet univers. Echappant au réalisme, l'artiste peut souligner les aspects les plus étranges et malaisants du script tout en s'appuyant sur un découpage que n'aurait pas renié Kirby, avec peu de cases par pages et des personnages dont les traits trahissent la folie.

Comme Arthur Hesli sur Midnight X-Men, la colorisation de Frank d'Armata est impeccable pour cette série et contribue grandement à la réussite de l'ambiance recherchée.

Si Fantastic Four de Ryan North ne m'a pas emballé, Midnight Fantastic Four avance avec des arguments que je trouve plus accrocheurs. Et l'on se dit, encore une fois, que cette ligne de comics est finalement bien pensée, au-delà de la simple accroche fantastico-horrifique.

*

Ci-dessous, la couverture complète de Kev Walker :
   

samedi 10 octobre 2026

MIDNIGHT X-MEN #1 (Jonathan Hickman / Matteo Della Fonte)


Le cardinal Stryker arrive à New York et rencontre dans la cathédrale St. Patrick l'évêque Kurt Wagner à qui il présente l'ordre de mission du Pape de tuer les empyres. Cependant, un groupe d'humains s'aventurent dans une crypte. Du haut de sa tour de guet, Magneto envoie un agent indépendant les sauver...
 

Cette semaine Marvel lançait donc sa nouvelle gamme Midnight, constitué de trois séries (X-Men, Fantastic Four, Spider-Man). Le genre horrifique y est à l'honneur et beaucoup ont interprété cela comme la tentative de l'éditeur de concurrencer la ligne Absolute de DC dont le succès ne faiblit pas. Mais il apparaît que c'est assez différent.


Certes, on pénètre dans un univers alternatif sombre, mais les trois scénaristes à la manoeuvre (Jonathan Hickman, Benjamin Percy, Philip Kennedy Johnson) écrivent trois titres qui ne partagent pas ni les mêmes ambitions ni même forcément le même cadre. Midnight Fantastic Four et Midnight Spider-Man investissent le body horror quand Midnight X-Men s'inscrit dans la veine vampirique.


Par ailleurs, il s'agit moins de proposer des versions augmentées de super héros classiques que de les réinterpréter dans un registre d'épouvante. Pour ma part, j'ai lu les trois, je n'en ai acheté qu'un physiquement et c'est le meilleur du lot à mon humble avis (même si Midnight FF est très bon, mais un cran en deçà tout de même). 


Jonathan Hickman sort de quatre expériences pénibles chez Marvel, au point, comme il l'a expliqué au site AIPT, d'avoir songé à quitter l'éditeur. D'abord il n'a pas pu mener à son terme l'intrigue qu'il avait si brillamment initiée durant l'ère Krakoa des X-Men. Ensuite son projet de relancer la ligne cosmique, avec Imperial, s'est soldé par un échec commercial. Idem pour G.O.D.S. et l'aspect magique. Et pour finir, inexplicablement, Marvel a abrégé la relance de l'univers Ultimate pourtant couronnée de succès.

Le scénariste, champion du world-building et des histoires au long cours (comme en témoignent ses runs sur Fantastic Four et Avengers), était légitimement frustré et a réclamé des garanties pour son nouveau projet. Il semble les avoir obtenu puisqu'il a déjà un plan pour les 36 premiers épisodes de Midnight X-Men !

Mutants et vampires ont un passé en commun et on peut d'ailleurs envisager cette série comme sa prolongation, en forme de What if...? géant. En effet, en 1982, Chris Claremont, Dave Cockrum et Bill Sienkiewicz avaient produit Uncanny X-Men #159 et Uncanny X-Men Annual #6 où la route des héros croisait celle de Dracula avec Tornade au milieu.

Or, Midnight X-Men démarre par une image déjà emblématique où Ororo mord Jean Grey pour en faire une empyre (empyre pour la contraction de mutant/"m" et vampire). On ignore encore si Hickman va ressortir Dracula pour expliquer les origines de sa saga mais en tout cas Storm est introduite comme la reine des empyres.

Ce premier numéro expose de manière elliptique la situation. On est loin d'avoir vu tous les personnages, de connaître toutes leurs connections, de saisir tous les enjeux, mais c'est aussi la marque de Hickman : voilà un auteur qui refuse de mâcher le travail du lecteur, il le laisse à la fois faire des calculs et fantasmer sur la suite.

Kurt Wagner/Diablo est ici un évêque officiant dans la cathédrale St. Patrick de New York et reçoit la visite du cardinal Stryker à qui le Pape a donné toute autorité pour faire la chasse aux suceurs de sang, y compris (surtout) aux anciens amis de Wagner. Lequel s'empresse de prévenir Tornade de la situation, sans que cela l'impressionne, même si la paix armée qui règne dans la ville est fragile.

Magneto, avec ses filles (Scarlet Witch et Polaris), son fils (Quicksilver) et son gendre (Havok), ainsi que ses alliés (le Crapaud et Unus l'intouchable), sont restés des mutants intouchés par l'infection. Toutefois, ils se gardent d'affronter les empyres, mais veillent sur les humains discrètement. Il semble que Cyclope soit l'agent indépendant qui intervient en leur nom parce qu'il ne craint pas de s'impliquer.

Et puis il y a des empyres dont on ignore à qui ils répondent, comme Gambit, Psylocke, Glob, Empath. Sont-ils aux ordres de Tornade ? Sont-ils à leur propre compte ? En tout cas, eux chassent les humains et les mutants pour grossir leurs rangs et se nourrir. Et ils vont trouver Cyclope sur leur route quand ils veulent s'en prendre à une jeune femme, Hope, qui s'avère être une mutante qui s'ignore...

C'est déjà dense, et la pagination de ce n°1 est conséquente (près de 40 pages). Pourtant, ce n'est que la partie émergée de l'iceberg - RB Silva, qui a designé tout le casting, a fait circulé ses dessins et il y a encore beaucoup de monde qu'on n'a pas vu - et pas des seconds couteaux ! Hickman se défend de vouloir prendre sa revanche sur ce qu'il n'a pas pu terminer sur Krakoa, mais en termes d'ampleur dramatique, on est sur des niveaux déjà comparables.

Même si j'apprécie beaucoup ce que fait Jed MacKay sur X-Men, il faut convenir que Hickman ne boxe pas dans la même catégorie. C'est vraiment un architecte fabuleux qui sait rendre les X-Men imprévisibles, inattendus, et s'emparer d'un genre pour le revivifier. Le dernier scénariste à avoir voulu mixer mutants et vampires, Victor Gischler, était un petit joueur à côté.

Et puis Hickman peut compter sur un artiste à la fois frais et diablement doué avec Matteo Della Fonte (qui avait participé au projet Imperial avec le one-shot consacré à Nova). Il alternera les arcs avec un autre dessinateur que j'adore, Matteo Buffagni (qui avait signé les planches de X-Men #6 écrit par Hickman).

Della Fonte a un style qui évoque Michael Lark et Pepe Larraz, tout en restant éminemment personnel. Voyez les pages qui illustrent cette critique et reconnaissez qu'il a du talent à revendre. Les couleurs d'Arthur Hesli conviennent à merveille à l'ambiance et respectent le trait de l'artiste. C'est un combo gagnant. Et qui correspond vraiment à ce qu'on attend d'un comic book par Hickman.

Somme toute, Midnight X-Men avait l'air d'une idée un peu recuite. Mais par la main d'un auteur génial et d'un artiste investi, c'est un projet mûrement pensé, jusqu'à la couverture qui cache pour mieux intriguer. La meilleure nouvelle de l'année chez Marvel - peut-être même le signe que les choses vont enfin changer, pour le mieux.    

*

Ci-dessous, la couverture complète de Dike Ruan :