Dr. Fatalis a réinvesti son corps quand il était dans sa vingtaine et qu'il a rencontré son grand amour, Valeria von Frazen. Il lui avoue tout de sa condition, croyant qu'elle renoncera à lui. Mais c'est l'inverse qui se produit : elle le convainc de refaire sa vie en goûtant au bonheur de la vie conjugale...
Parfois une série vous offre un épisode comme celui-ci, absolument parfait et complètement dément. C'est une prouesse et Ryan North l'a accomplie. Au moment où on pouvait craindre que le procédé de Doomquest (les voyages dans le passé du Dr. Fatalis) commence à tourner en rond, paf ! ce scénariste nous livre un chapitre hallucinant de bout en bout.
Jusqu'à présent, on a suivi Fatalis dont l'esprit investissait le corps de personnes étrangères (un passager du Titanic, George Washington). Mais cette fois c'est à nouveau son propre corps qu'il occupe, au détail près qu'il s'agit de celui qu'il était quand il avait une vingtaine d'années et a connu son premier et unique grand amour, Valeria von Franzen. Hé oui, celle-là qui lui inspira le prénom de sa filleule, Valeria Richards.
Il ne peut lui mentir et lui raconte tout de ce qui lui est arrivé, pensant sans doute qu'elle le prendra soit pour un fou, soit qu'elle renoncera à leur romance. Mais Valeria le persuade de profiter de cette seconde chance et de renoncer à ses folles ambitions pour vivre avec elle. Et voilà Fatalis marié, père de deux enfants. Heureux ?
Ryan North écrit merveilleusement bien Fatalis, on s'en était rendu compte avec One World Under Doom. Mais Doomquest lui permet d'explorer le personnage en profondeur et il lui tire le portrait comme personne, creusant ses aspérités, fouillant ses sentiments, étudiant ses contradictions. C'est fascinant. Et cruel.
Car, chassez le naturel, il revient au galop. Qui peut croire que la vie de famille peut combler Fatalis ? C'est un homme trop avide de pouvoir, trop insatisfait pour s'en contenter. Il en voudra toujours plus. C'est sa grandeur maléfique et sa malédiction. C'est aussi la preuve qu'il est non pas un simple méchant, mais un être tourmenté, engagé dans une fuite en avant.
Dès lors, ce qui pouvait être la limite de la série devient son atout : oui, Fatalis voyage dans le temps, investit des corps, traverse des époques, est confronté à des situations, mais tout ça est pour lui une succession d'épreuves de vérité. Au fond, paraît de demander North, pourquoi est-il ainsi ? Fait-il tout cela pour la Latvérie ? Par orgueil ? Lâcheté ? Envie ? Ou par désespoir ?
Fatalis apparaît comme un homme qui, au fond, court après ce qu'il ne peut saisir, ce qui résiste à sa volonté, à son autorité. Quand il s'abandonne, c'est un renoncement, un échec, il ne le supporte pas. Il préfère encore tout recommencer, aléatoirement, plutôt que de s'arrêter. C'est, comme Reed Richards, un explorateur insatiable. Mais, contrairement à Richards, trouver n'est pas encore assez.
Francesco Mobili participe fabuleusement à cette étude de caractère : ici, il produit des doubles pages sublimes mais jamais gratuitement sublimes. Elles ressemblent à des frises résumant une vie épanouie, avant de s'arrêter pour redevenir des pages où les personnages habitent des cases séparément, préfigurant l'échec de leur relation, la quête interminable de Fatalis.
Le soin apporté à chaque plan fait écho à l'exigence de l'écriture - le dessin est ici une écriture, c'est à cela aussi qu'on reconnait une grande BD et non pas un scénario illustré. Mobili, avec le coloriste Frank d'Armata, accomplit un tour de force sans lequel l'histoire de Ryan North aurait bien moins d'intensité, de puissance dramatiques.
Et que dire, donc, de cet ultime page ? Mais chut ! Le prochain épisode promet d'être aussi, sinon plus incroyable que celui-ci. C'est dire !


































