vendredi 11 septembre 2026

DOOMQUEST #4 (of 10) (Ryan North / Francesco Mobili)


Dr. Fatalis a réinvesti son corps quand il était dans sa vingtaine et qu'il a rencontré son grand amour, Valeria von Frazen. Il lui avoue tout de sa condition, croyant qu'elle renoncera à lui. Mais c'est l'inverse qui se produit : elle le convainc de refaire sa vie en goûtant au bonheur de la vie conjugale...


Parfois une série vous offre un épisode comme celui-ci, absolument parfait et complètement dément. C'est une prouesse et Ryan North l'a accomplie. Au moment où on pouvait craindre que le procédé de Doomquest (les voyages dans le passé du Dr. Fatalis) commence à tourner en rond, paf ! ce scénariste nous livre un chapitre hallucinant de bout en bout.


Jusqu'à présent, on a suivi Fatalis dont l'esprit investissait le corps de personnes étrangères (un passager du Titanic, George Washington). Mais cette fois c'est à nouveau son propre corps qu'il occupe, au détail près qu'il s'agit de celui qu'il était quand il avait une vingtaine d'années et a connu son premier et unique grand amour, Valeria von Franzen. Hé oui, celle-là qui lui inspira le prénom de sa filleule, Valeria Richards.


Il ne peut lui mentir et lui raconte tout de ce qui lui est arrivé, pensant sans doute qu'elle le prendra soit pour un fou, soit qu'elle renoncera à leur romance. Mais Valeria le persuade de profiter de cette seconde chance et de renoncer à ses folles ambitions pour vivre avec elle. Et voilà Fatalis marié, père de deux enfants. Heureux ?


Ryan North écrit merveilleusement bien Fatalis, on s'en était rendu compte avec One World Under Doom. Mais Doomquest lui permet d'explorer le personnage en profondeur et il lui tire le portrait comme personne, creusant ses aspérités, fouillant ses sentiments, étudiant ses contradictions. C'est fascinant. Et cruel.

Car, chassez le naturel, il revient au galop. Qui peut croire que la vie de famille peut combler Fatalis ? C'est un homme trop avide de pouvoir, trop insatisfait pour s'en contenter. Il en voudra toujours plus. C'est sa grandeur maléfique et sa malédiction. C'est aussi la preuve qu'il est non pas un simple méchant, mais un être tourmenté, engagé dans une fuite en avant.

Dès lors, ce qui pouvait être la limite de la série devient son atout : oui, Fatalis voyage dans le temps, investit des corps, traverse des époques, est confronté à des situations, mais tout ça est pour lui une succession d'épreuves de vérité. Au fond, paraît de demander North, pourquoi est-il ainsi ? Fait-il tout cela pour la Latvérie ? Par orgueil ? Lâcheté ? Envie ? Ou par désespoir ?

Fatalis apparaît comme un homme qui, au fond, court après ce qu'il ne peut saisir, ce qui résiste à sa volonté, à son autorité. Quand il s'abandonne, c'est un renoncement, un échec, il ne le supporte pas. Il préfère encore tout recommencer, aléatoirement, plutôt que de s'arrêter. C'est, comme Reed Richards, un explorateur insatiable. Mais, contrairement à Richards, trouver n'est pas encore assez.

Francesco Mobili participe fabuleusement à cette étude de caractère : ici, il produit des doubles pages sublimes mais jamais gratuitement sublimes. Elles ressemblent à des frises résumant une vie épanouie, avant de s'arrêter pour redevenir des pages où les personnages habitent des cases séparément, préfigurant l'échec de leur relation, la quête interminable de Fatalis.

Le soin apporté à chaque plan fait écho à l'exigence de l'écriture - le dessin est ici une écriture, c'est à cela aussi qu'on reconnait une grande BD et non pas un scénario illustré. Mobili, avec le coloriste Frank d'Armata, accomplit un tour de force sans lequel l'histoire de Ryan North aurait bien moins d'intensité, de puissance dramatiques.

Et que dire, donc, de cet ultime page ? Mais chut ! Le prochain épisode promet d'être aussi, sinon plus incroyable que celui-ci. C'est dire !

THE FURY OF FIRESTORM #6 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Grâce à sa machine, le professeur Martin Stein réussit à se projeter avec Firehawk dans la Matrice. Ils y retrouvent Ronnie Raymond. Bien entendu Firestorm s'aperçoit vite que Lorraine Reilly n'a rien à faire ici et entreprend de la chasser...


Avant de passer à la critique de cet épisode, il faut préciser que la série connaît apparemment un tel succès qu'après avoir été prévue en 6 numéros puis neuf, maintenant DC a annoncé qu'elle en compterait 15 ! Mais je ne serai guère étonné que ce chiffre soit encore revu à la hausse, et c'est pourquoi à présent je ne la présenterai plus comme une série limitée. On verra quand ce sera vraiment terminé.
 

Il paraît aussi probable que Jeff Lemire a revu ses plans, lui qui expliquait dans sa newsletter vouloir se consacrer à ses projets personnels et ne plus accepter de commandes. Car, entre temps, le scénariste a fait ses comptes : certes il vient de lancer Crowbound avec Dustin Nguyen, mais ses autres séries en creator owned ne marchent pas comme il le souhaitait (Phantom Road, Minor Arcana...).
 

A ce stade, ce qui est certain, c'est qu'il arrête d'écrire JSA au #24 et qu'il a prolongé The Fury of Firestorm (au moins) jusqu'au #15. Et ce qui est troublant c'est que cela se produit au moment où, justement, ce titre devait s'arrêter, au #6. D'ailleurs les dernières pages de cet épisode ressemblent à une conclusion, hormis la toute dernière planche...


J'espère juste que cette prolongation ne sera pas une extension artificielle à une histoire prévue pour être effectivement plus brève. Ce serait dommage, de la part de DC, d'avoir fait le forcing pour finalement gâcher ce qui a si bien fonctionné. Mais je crois quand même qu'on peut faire confiance à l'intelligence d'un éditeur qui a prouvé sa compétence.

La construction de cet épisode ressemble à du Lemire tout craché, avec cette façon de détourner les codes des comics super héroïque : ne vous attendez pas à de la grosse baston, même celle qui ouvre ce chapitre n'est qu'un flashback dont l'authenticité est discutable. Tout le reste se déroule dans la tête de la Matrice Firestorm, sur un mode très freudien.

Ronnie Raymond et Martin Stein sont comme un fils et son père, mais leur duo est aussi le père de Firestorm. Et entre eux, il y a la femme, qui est à la fois l'amante, la soeur, la mère - Lorraine Reilly/Firehawk. La Matrice ressemble à une créature plus conceptuelle que jamais mais aussi instable, que ses trois parents ensemble peuvent raisonner.

Rafael de Latorre utilise toujours deux styles, l'un pour les flashbacks et l'autre pour les scènes au présent. Ce tour de passe-passe prouve le talent de l'artiste, qui use de cette astuce avec subtilité. Mais il traduit surtout, parfaitement, ces va-et-vient entre Ronnie Raymond, Martin Stein, la Matrice, la réalité, l'espace mental, le présent, le passé. Tout ici est affaire de dualité.

C'est ce qui rend cette série si fascinante et troublante. Je pense qu'elle peut durer longtemps car le terreau est riche et le protagoniste complexe. Lemire est en grande forme et a avec de Latorre un partenaire (encore un duo) de choix, qui tient là un véhicule idéal pour faire la démonstration de son talent. J'étais déjà heureux avec 6 épisodes, encore plus avec 9. C'est parti pour 15 et je ne m'en plains pas.

IRON MAN #9 (Joshua Williamson / Carmen Carnero)


Qui se cache derrière le masque de Citizen V ? Telle est la "révélation la plus choquante de l'année"...


Avec une promesse pareille, Marvel (et peut-être Joshua Williamson, même si je doute qu'il a validé cette accroche) tend le bâton pour se faire battre. Car si la révélation n'est pas aussi "choquante" qu'espérée, ce sont des ricanements qui accompagneront la parution de ce numéro 9 d'Iron Man. Bien tendu, je ne vais pas vous spoiler. Mais ça ne signifie pas qu'il n'y a rien à dire sur cet épisode...


Un épisode curieusement construit car alors qu'on attend de l'action (là encore si on s'en tient à la couverture), Williamson semble tout faire pour frustrer le lecteur avec un scénario qui s'appuie davantage sur les échanges dialogués que sur de la baston. Iron Man et Citizen V sont prisonniers des deux Whiplash dont l'un veut se venger alors que l'autre a été recruté juste pour capturer les héros.


Entre deux scènes avec les héros et leurs adversaires, on a droit à un moment avec MODOK, Madame Masque et Adam Ware - les deux derniers expliquant au premier pourquoi ils ne vont pas organiser son évasion de prison parce qu'ils ont justement besoin de lui derrière les barreaux dans leur projet de conquête de l'AIM.


On paie aussi une visite rapide à la base de Tony Stark où de jeunes scientifiques sont invités à imaginer le futur sous la direction de Rhodey lorsque Melinda May arrive avec des infos sur l'AIM et en quête d'une solution pour infiltrer ses rangs. Ce qui tombe bien puisque l'un des scientifiques a peut-être un équipement ad hoc.

Mais donc Williamson dévoile à la toute dernière page l'identité de celui qui se cache derrière le masque de Citizen V. Et, non, ce n'est pas le baron Zemo. A plusieurs reprises depuis son apparition dans cette série, le scénariste a souligné que ce nouveau Citizen V était en quelque sorte un lanceur d'alerte, voulant s'assurer qu'Iron Man ne serait plus un danger pour personne.

C'est d'ailleurs au coeur du run de Williamson et c'est assez courageux : Iron Man (mais ce n'est pas le seul) est un super héros qui a fait autant de mal que de bien, Tony Stark s'est parfois conduit comme un vilain. Mais curieusement il a toujours été excusé. Ses partenaires ne semblent pas rancuniers. Le scénariste, lui, veut le mettre devant ses responsabilités. Et Citizen V est sa voix.

Au sujet du personnage qui a repris le masque et le nom, c'est assez finement joué puisqu'il s'agit de quelqu'un qu'on pensait mort depuis un moment (je ne donnerai pas d'indication plus précise pour vous empêcher de faire des recherches et de vous gâcher la surprise). On peut se demander si cela va être suivi dans le MCU...

Carmen Carnero illustre cela avec son talent coutumier : il n'y a pas à dire mais la série se porte tellement mieux quand elle est là. Son trait a une élégance naturelle et un classicisme si racé que c'est un plaisir à lire. Ses personnages ont du charisme, de l'expressivité, ses décors sont détaillés sans être trop chargés, sa narration est claire et ses effets bien dosés.

Les couleurs de Nolan Woodard donnent par ailleurs au tout une luminosité qui tranche toujours agréablement et un contraste intéressant avec la gravité de certaines scènes. Comme quoi, quand ils veulent chez Marvel, ils sont capables de publier un titre avec une équipe artistique de premier choix...

... Et qui ne donne qu'une envie : lire la suite ! Oui, ça valait bien le coup de revenir sur cette série que j'ai failli complètement abandonner.

jeudi 10 septembre 2026

BLACK CAT #14 (G. Willow Wilson / Gleb Melnikov) - Tie-in à Queen in Black


Reed et Sue Richards convoquent Black Cat au Baxer building pour lui confier une mission cruciale dans la guerre que mènent Hela et son armée de symbiotes contre la Terre. L'Intelligence Suprême kree a été infectée et pour la libérer de cette emprise, il faut aller voler les semences gardées dans un temple qui font partie de son processus évolutif...


C'est le tie-in qu'on n'attendait pas... Mais qui est tout ce qu'un bon tie-in devrait être ! C'est-à-dire ? Un pas de côté tout en respectant le cahier des charges d'un event en cours, ici en l'occurrence Queen in Black. Et on pourrait presque l'appeler Queen in Black Cat ! G. Willow Wilson s'attelle donc à cette tâche ingrate avec la malice dont elle sait faire preuve sur cette série.


Black Cat est une voleuse, donc quand les Fantastic Four (ou du moins deux d'entre eux) font appel à elle, c'est logiquement pour commettre un casse. Mais pour la bonne cause ! Al Ewing nous a expliqué qu'un des moyens pour défaire l'armée de symbiotes aux ordres d'Hela consistait à séparer les symbiotes des aliens qu'ils avaient sous leur emprise.


La clé de tout ça, c'est Dylan Brock, le chainbreaker, dont l'ADN mi-humain mi-symbiote permettrait de brisait l'esprit de ruche (le hivemind) des symbiotes. Le dernier épisode de Venom, paru la semaine dernière, nous a montrés que ce n'était pas encore au point, Reed Richards ayant tenté une séparation peu concluante (mais ne spoilons pas trop).


Or, parmi les hôtes conquis par les symbiotes d'Hela, il y a l'Intelligence Suprême kree, un des organismes les plus complexes et puissants de l'univers, dont on découvre (en tout cas dont j'ai découvert ici) qu'il était en fait le produit d'une culture de semences extraites des plus grands savants kree.

Black Cat doit donc prélever les semences à partir desquelles l'Intelligence Suprême est façonnée dans l'espoir qu'elles lui permettront de briser l'emprise du symbiote dont elle est l'hôte. L'épisode se présente a priori comme le récit d'un cambriolage... Sauf que, on le sait si on a suivi la série, rien n'est jamais ce qu'il paraît être avec G. Willow Wilson.

La scénariste s'amuse donc à expédier l'affaire pour se concentrer sur les impondérables d'une telle opération - ici un gamin aux ordres d'une prêtresse kree, là un garde kree qui surprend Black Cat. Et la chute, évidemment, n'a rien à voir avec ce qu'avait prévu Mr. Fantastic - même si Black Cat improvise avec adresse pour accomplir sa mission.

C'est donc très drôle, complètement décalé, et ça prouve encore une fois que Queen in Black aurait dû être traité avec moins de sérieux pour être plus divertissant et abouti - Al Ewing réussit ses meilleurs moments de l'event quand lui aussi se met à délirer. C'est un épisode done-in-one très réussi, tout à fait raccord à la fois avec la série Black Cat et l'event Queen in Black.

Gleb Melnikov est lui aussi parfaitement dans le ton : il s'amuse visiblement beaucoup à illustrer ce script en or, soulignant notamment l'expressivité des personnages dans des moments savoureux, comme quand Black Cat demande à l'ordinateur de bord de sa navette spatiale de lui résumer l'histoire du temple kree et de ses semences et... Qu'elle s'endort !

Tout cela n'est pas sérieux et c'est pour ça, encore une fois, que c'est si bon à lire. Je ne crois pas du tout que produire une série sérieuse avec Black Cat serait une plus-value, il y a de la fantaisie chez elle et la comédie la met en valeur. Que les lecteurs aient accepté ce parti pris et fait de la série un joli petit succès, convaincant Marvel de la prolonger toujours plus, confirment tout cela.

BATMAN AND ROBIN : YEAR ONE - DYNAMIC DUOS #2 (of 12) (Mark Waid / Chris Samnee)


Tandis que Dick Grayson infiltre la "meute de loups", ce gang de jeunes voleurs à qui Bruce Wayne a eu affaire, Batman est appelé par Jim Gordon sur le lieu du crime de Carl Volpe. Catwoman aussi est sur la piste du chef de la meute de loups...


Ce bref résumé suffit à révéler le fil rouge de cet épisode et certainement de cette nouvelle mini série : qui dirige cette bande de jeunes voleurs sévissant à Gotham ? Mark Waid apporte quelques réponses tout en laissant plusieurs questions ouvertes. Le résultat est efficace et plaisant et donne à voir ce qu'est vraiment un comic book Batman en mode détective (Tom Taylor, regarde bien comment on fait).


En outre ce nouveau numéro de Batman and Robin : Year One - Dynamic Duos (c'est un titre quand même très long et je me demande pourquoi Waid n'a pas appelé cette mini Batman and Robin : Year Two plus simplement ?), il devient clair que l'histoire a un troisième protagoniste avec Catwoman qui, elle aussi, mène sa propre enquête au sujet de la meute de loups.


Selina Kyle est en effet montrée à deux reprises, et dans la première, elle recueille une jeune fille qui a un oeil au beurre noir et la rassurant sur la protection qu'elle peut lui apporter - mais sans convaincre puisque la gamine détale avant de recevoir des soins. Or Selina a été elle-même une de ces gosses de la rue, voleuse, et se place comme une gardienne.


Waid écrit Catwoman moins comme une ennemie ou une rivale de Batman que comme une femme qui conduit ses propres affaires. Néanmoins, il ne fait aucun doute qu'elle va croiser la route du dark knight puisqu'elle croise déjà celle de Robin dans cet épisode. Batman est pour l'instant occupé ailleurs et a délégué à son sidekick sa propre mission.

La lecture de l'épisode peut s'avérer déroutante car elle prend plusieurs directions à la fois : quel rapport peut-il y avoir entre l'affaire pour laquelle Jim Gordon sollicite Batman (un meurtre en chambre close, sans effraction ni traces de violence) et cette fameuse meute de loups ? Et d'ailleurs qui est le chef, adulte lui, de cette meute ?

Waid en tout cas pose Batman comme un détective tandis que Robin est dans l'action, le mouvement, manière de souligner ce qu'il avait établi dans Batman and Robin : Year One, en opposant la jeunesse intrépide de Dick Grayson à la personnalité plus mûre de Bruce Wayne. C'est ce qui s'appelle avoir de la suite dans les idées.

Chris Samnee met tout cela en images avec sa dextérité habituelle. C'est évidemment un régal pour les yeux car Samnee est un narrateur à part entière : tout est intelligent dans son dessin - sa manière d'installer un décor pour que les personnages y évoluent, la mise en scène pour révéler un indice crucial, la façon de glisser un gag (le déguisement de Dick)...

Il n'est plus question de saluer la maturité d'un artiste qui est déjà au sommet de son art depuis de nombreuses années, mais bien d'admirer avec quelle fluidité il compose ses planches et tout un épisode. Chez Samnee, le soin apporté à la page n'est qu'un prélude à celui apporté à tout l'épisode, de sorte que tout s'enchaîne avec rythme et qualité.

On n'est pas là devant un dessinateur habile, techniquement compétent, mais bien devant quelqu'un qui a compris que chaque planche est à la fois un tout et une partie d'un plus grand tout. Ainsi se produit-il ce sentiment d'avoir un épisode complet, satisfaisant à chaque page et abouti dans son entièreté. C'est cela, être un excellent narrateur graphique.

Lire Waid et Samnee, c'est une leçon de storytelling. Lire Batman and Robin : Year One - Dynamic Duos, c'est un des grands plaisirs mensuels qu'offre la BD américaine.

mercredi 9 septembre 2026

RED ROOTS #5 (Lorenzo de Felici)


Dante se réveille chez Elliot qui habite dans une maison remplie de livres retraçant l'histoire du Barrage. Lorsqu'il lui parle de Kate qui est enseignante, elle pense qu'elle pourrait l'aider à en savoir plus sur ce lieu. Kate, elle, se réveille dans sa chambre et croit être revenue chez elle...


Ce cinquième épisode clôt le premier arc de la série et Lorenzo de Felici annonce, à la fin du numéro, après le courrier des lecteurs, que le sixième épisode paraîtra en Novembre - entre temps sera sorti le premier trade paperback de Red Roots. Et, franchement, en refermant ce fascicule, je me suis dit que cette coupure était la bienvenue.


Pourquoi ? Parce qu'au fond je ne suis pas certain de reprendre la lecture de la série mensuellement. Si je poursuis l'aventure, ce sera plus sûrement en recueil. Red Roots est un projet intrigant, frustrant aussi car la narration est tout de même très décompressée, le scénario très énigmatique, et le dessin de plus en plus moyen.


Prenez les deux derniers épisodes : de Felici nous promet des révélations - elles sont en vérité mineures et on termine cet arc en restant encore beaucoup dans le flou. L'univers de la série est accrocheur, envoûtant, mais son déploiement est lent, et on n'a pas le sentiment d'avoir beaucoup progressé. Il est évident que l'auteur en garde beaucoup sous le pied.


Il le reconnaît d'ailleurs volontiers lorsqu'il nous donne rendez-vous en Novembre en s'excusant de nous faire patienter au motif qu'il veut livrer des épisodes les plus aboutis possible. Ce qui est louable mais qui trahit aussi ses intentions, à savoir faire durer le plaisir. Ou risquer de laisser les curieux sur le carreau, las d'attendre qu'il se passe quelque chose de conséquent ou d'avoir des explications franches.

Le pari de de Felici, c'est de mettre son lecteur dans la même situation que ses deux héros, qui sont complétement paumés dans un monde qu'ils ne comprennent pas et où ils ignorent pourquoi on les a entraînés. Kate est toujours aussi effrayée (c'est compréhensible), Dante commence à en avoir marre d'être ainsi baladé.

Et c'est un peu, je l'avoue, ce que je ressens aussi : voilà cinq mois que je lis Red Roots et je ne sais toujours pas vraiment de quoi ça parle, où ça veut en venir. Au départ, je trouvais excitant parce qu'imprévisible. Maintenant, je trouve ça nettement moins cool parce que c'est longuet. J'aurai vraiment apprécié que les enjeux soient plus clairs et les personnages un peu plus instruits sur cette aventure.

Par ailleurs, même si j'aime le dessin de de Felici, je ne peux pas cacher une certaine déception. Son style a changé depuis Void Rivals où je sentais qu'il faisait moins d'efforts. J'ai d'abord mis ça sur le compte d'une inspiration moins stimulée et les faits semblaient me donner raison puisqu'il a quitté la série écrite par Robert Kirkman pour se consacrer à Red Roots.

Mais, alors que j'ai pensé qu'il avait enchaîné peut-être un peu vite, son trait ne s'est pas amélioré au fil des épisodes. On est très loin de ce que de Felici a produit par le passé sur Oblivion Song et surtout sur Kroma où, comme ici, il assume écriture, dessin et colorisation. Le résultat est parfois franchement bâclé, rushé, méconnaissable.

Aussi quand il assure vouloir livrer des épisodes de la meilleure qualité possible en interrompant la parution pendant deux mois, j'ai envie d'y croire, mais ce que j'ai vu jusqu'à présent m'empêche d'être pleinement convaincu. De Felici semble avoir perdu beaucoup de ce qui me séduisait tant au profit d'un dessin trop moyen pour être comparable à ce qu'il a fait autrefois.

Peut-être aussi et enfin que j'ai perdu en route ma propre motivation à m'impliquer dans une histoire comme celle-ci. Aujourd'hui, j'ai été acheter mes comics de la semaine et j'en ai lu une bonne partie, et Red Roots est indubitablement celui qui m'a le plus laissé sur le bord de la route. Je l'ai lu et refermé en me disant "à quoi bon ?".

Bref, je ne pense pas reprendre en Novembre. Je lirai les reviews, je verrai ce qu'il en ressort, je verrai aussi où j'en suis par rapport au reste de mes lectures, et j'aviserai - continuer en albums ? Arrêter définitivement la série ? A cette heure, c'est plutôt cette dernière option qui prévaut.

samedi 5 septembre 2026

LEGION OF SUPER HEROES #1 (Joshua Williamson / Hayden Sherman)


A Superlopolis, capitale de la Terre au XXXIème siècle, Brainiac 5 et Matter-Eater Lad enquêtent sur la mort de R.J. Brande, un riche homme d'affaires, que les autorités cherchent à vite classer. Sur la planète Winath, le jeune et intrépide Lighting Lad enfreint, comme Cosmic Boy sur Braal, l'interdiction des activités super héroïques. Sur Titan, lune de Jupiter, la princesse Saturn Girl est assaillie par d'étranges visions mentales...
 

C'est LA grosse sortie de cette semaine, une autre série estampillée DC Next Level, mais dont l'équipe créative est composée de deux des stars de la maison d'édition : le scénariste de Superman, Joshua Williamson, et le dessinateur de Absolute Wonder Woman, Hayden Sherman. A eux deux la charge de ranimer un titre culte : Legion of Super Heroes.


Alors, d'entrée, je l'avoue, je n'ai jamais vraiment suivi cette série dans ces diverses itérations. Je me souviens de quelques épisodes écrits par Keith Giffen et dessinés par Steve Lightle dans une revue Arédit qui s'appelait Les Vengeurs, et du bref run de Brian Michael Bendis et Ryan Sook au début des années 2020. Mais ce doit être tout.


En vérité, cette série m'a toujours semblé l'archétype de la série qui s'adresse aux super fans de DC, et come beaucoup, moi, j'ai grandi avec Marvel via Lug, Semic et Panini, donc très loin de cette Légion des Super Héros. Et d'ailleurs quand j'ai lu les épisodes de Bendis et Sook, j'ai très vite ramé, car avec tous ces personnages, j'étais perdu.


Aussi quand Joshua Williamson a commencé à évoquer son projet de relancer le titre avec l'ambition de s'adresser d'abord à des lecteurs qui n'étaient pas familiers avec lui tout en restant attentif aux fans de plus longue date, et aussi parce que j'apprécie son travail sur Superman, je me suis dit que cette fois serait peut-être la bonne. Lorsque Hayden Sherman a été annoncé comme dessinateur, c'était un jeton de plus dans la machine.

Ce premier épisode est très généreux, avec plus de quarante pages, et effectivement une volonté affirmée et confirmée de rendre la série abordable. Williamson commence avec un nombre réduit de légionnaires - d'ailleurs il n'y a tout simplement pas encore de légion à proprement parler. les cinq protagonistes sont dispersés aux quatre coins de l'univers et ne se connaissent même pas.

Le fil rouge de l'épisode est le meurtre d'un affairiste influent sur lequel enquêtent Brainiac 5, un puissant télépathe, et Matter-Eater Lad, un gosse qui bouffe n'importe quoi. Il faut à présent préciser deux choses : l'action se déroule dans mille ans et les Planètes Unies (l'équivalent cosmique des Nations Unies) a prohibé les activités des créatures augmentées (les individus dotés de super pouvoirs).

Les investigations de Brainiac 5 et Matter-Eater Lad sont donc clandestines, mais le premier avance d'un pas assuré et le deuxième le suit avec insouciance. Ils vont découvrir que Brande, la victime, avait un projet concernant les créatures augmentées que redoutaient visiblement les Planètes Unies de longue date.

Et puis, pendant ce temps, sur trois autres mondes, on fait connaissance avec d'autres futurs légionnaires, tous jeunes, tous bravant l'interdit, tous risquant de compromettre leur famille. Il y a Lightning Lad que sa soeur gronde et qui idéalise son frère ainé. Il y a Cosmic Boy qui défie l'autorité de ses professeurs et de ses parents. Et il y a Saturn Girl, qui apprend encore à maîtriser ses pouvoirs.

Williamson choisit donc de souligner la jeunesse de ses héros pour mieux établir le contraste entre leur amateurisme et la rigueur que suggère une légion de super héros. Le scénariste a d'excellents idées pour les introduire : Lightning Lad est inconscient, Cosmic Boy insolent, Saturn Girl fragile. A propos de cette dernière, il la fait vivre sur Titan, dont les habitants, tous télépathes, ne parlent plus, communiquant exclusivement par la pensée - superbe !

Le fin mot sur la mort de Brande et l'identité de son assassin est dévoilé dès la fin de l'épisode. C'est surprenant, mais j'y vois la volonté de l'auteur de ne pas se lancer dans un whodunnit convenu mais plutôt dans ce qui permettra la fondation de la légion, le rassemblement des personnages présentés cette fois, en en attendant d'autres (et dieu sait qu'il y a beaucoup de légionnaires !).

Williamson écrit très justement ces jeunes héros, sans sombrer dans la facilité. En même temps, il est clair qu'il veut une bande dessinée tonique, où l'intrigue compte autant que ceux qui l'habitent, et c'est le vrai gros bon point du projet : n'importe qui (et j'en suis l'exemple) peut commencer cette série par cette version, très accessible, alerte, sympathique.

Enfin, et ce n'est pas la moindre de ses qualités, la série bénéficie de dessins extraordinaires -et je pèse mes mots. J'avais déjà adoré ce que Hayden Sherman produisait sur Absolute Wonder Woman (qu'il n'abandonne pas) mais ce qu'il réalise ici est encore plus éblouissant. J'ai envie de dire, même si c'est un peu futile, que Sherman, c'est comme JH Williams III sans les délais.

Qui, aujourd'hui, peut signer de telles planches, aussi inventives dans le découpage, élégante dans le trait (sous influence Moebius), avec une telle régularité ? Personne ! Sherman est un prodige, qui s'est complètement réinventé en explosant chez DC (il suffit de comparer ce qu'il fait maintenant avec ce qu'il faisait avant, en indé).

Ses cases aux formes les plus diverses ne sont pas une fantaisie de dessinateur surdoué, mais une forme de narration dense et fluide à la fois, qui a l'immense mérite d'obliger le lecteur à s'y attarder pour en admirer la virtuosité et l'intelligence. C'est un régal parce que ça stimule le regard et ça augmente la lecture - c'est de la BD augmentée !

On parle beaucoup, et à raison, de Dan Mora, l'inépuisable, mais Sherman est à mon avis le vrai grand génie actuel parmi les dessinateurs de DC, comme peut l'être Devamlya Pramanik (Moon Knight) chez Marvel. Il y a chez eux une joie à dessiner, une joie contagieuse, en plus d'un talent impressionnant, d'une technique ébouriffante.

Ajoutez-y les couleurs pétantes de Tamra Bonvillain et c'est la félicité ! Sans oublier ce magnifique lettrage de Hassan Ostmane-Elhaou ! C'est un comic book admirablement confectionné - et c'est pour ça que ça doit (que ça va !) cartonner.

Vous l'aurez compris, j'ai adoré. Si Urban ne traduit pas ça l'an prochain, alors jamais les lecteurs de vf ne sauront à quel bonheur ils auraient eu droit.