mardi 20 octobre 2026

HER PRIVATE HELL (Nicolas Winding Refn, 2026)


Dans une ville futuriste et enveloppée d'une mystérieuse brume, Elle, une jeune actrice, rentre à l'hôtel Tower dont elle occupe une vaste suite avec sa belle-mère, Dominique, qu'elle déteste, et son père, Johnny Thunders, producteur. Elle trouve dans le hall une groupie, Hunter, qu'elle invite à la suivre pour combler sa curiosité vis-à-vis de son existence opulente. Après un essayage avec les couturières Mme T. et Mme S., qui la piquent avec une aiguille pour lui porter chance, elles rejoignent Johnny.


Celui-ci leur raconte la légende de l'Homme de Cuir, un assassin qui, à la faveur de la brume, commet des meurtres affreux contre les femmes dont il déchire la poitrine avec ses mains gantées de diamants. Hunter est engagée pour donner la réplique à Elle sur son nouveau tournage dans lequel elle joue une exploratrice qui se crashe sur une planète recouverte de cristaux avant d'être trahie par son équipage. Puis Elle découvre que son père est parti pour affaires en lui laissant comme cadeau d'anniversaire une hâche en or.


Il a aussi oublié sa veste de cuir dans laquelle elle trouve un briquet ayant appartenu au Sergent K., ancien soldat stationné au Japon dont la fille fut enlevée par l'Homme de Cuir qu'il traque depuis. K. s'en prend aux yakusas, ce qui lui vaut d'être châtié par la police. Cependant, Dominique invite Hunter et Elle à une soirée chez Nico, son amant, à qui Elle fait l'amour...


Etrillé par la critique, ignoré par le public, le nouveau film de Nicolas Winding Refn pour son retour au cinéma neuf ans après The Neon Demon, ne mérite absolument pas un tel traitement mais révèle à quel point l'époque aime brûler ses idoles d'hier (comme on le voit aussi avec le bide de Digger, d'Alejandro Gonzalez Inarritu avec Tom Cruise).


On a reproché à NWR (comme il signe lui-même ses longs métrages) d'avoir livré moins un nouvel opus qu'un best of de ses obsessions en ayant oublié d'écrire une histoire. C'est pourtant complètement faux dès qu'on sort des débats d'intention et qu'on prend la peine de regarder Her Private Hell, qui est, à mon avis, une oeuvre éminemment personnelle et référentielle.
 

NWR a voulu rendre un hommage au giallo italien, ces polars sanglants baignant dans une atmosphère fantastique, comme ceux qu'a réalisés Dario Argento (Suspiria, L'Oiseau au plumage de cristal). Mais c'est surtout un conte visuellement splendide et narrativement ambitieux sur les liens qui se tissent entre les pères et leurs filles.


Pendant les 3/4 du récit, les deux trajectoires d'Elle et du Sergent K. ne se croisent pas. Pourtant, elles se répondent : Elle est une fille à papa vivant dans le luxe mais ne supportant pas qu'il ait refait sa vie avec une femme presque aussi jeune qu'elle. Dominique, sa belle-mère, est une rivale, elle la hait de manière irrationnelle, capricieuse, comme si elle lui avait volé l'homme qu'elle aime.

De manière symbolique (certes peu subtile), le père offre à sa fille pour son anniversaire une hache en or qu'il espère la voir enterrer pour se réconcilier avec Dominique. Puis on découvrira lors d'une séquence pivotale que la relation de la fille et sa belle-mère que tout cela est bien plus trouble : Elle est attirée par Dominique dont elle semble envier la maîtrise de soi et l'ascendant qu'elle a sur les hommes.

Ainsi l'embrassera-t-elle sur la bouche en espérant que cette expression de son désir est réciproque. Ce ne sera pas le cas et, sans qu'on sache vraiment s'il s'agit d'une vengeance de Elle ou d'une offrande que lui fait Dominique, Elle se donne à Nico, l'amant de sa belle-mère. Il est par contre évident qu'Elle perd sa virginité à ce moment quand on découvre ce qu'il advient ensuite - à savoir qu'elle devient la cible de l'Homme en Cuir.

Cet assassin légendaire et terrifiant, qui tue des femmes avec une sauvagerie démente en leur déchirant la poitrine de ses mains gantées de cuir, est le trait d'union entre l'histoire d'Elle et celle de K.. NWR semble d'abord brouiller les pistes en établissant l'arc narratif de K. dans le passé, le décrivant comme un soldat américain stationné au Japon et traquant l'Homme de Cuir qui lui a pris sa fille.

Si, donc, Elle court après l'amour de son père, K. court après celui de sa fille. Chez Wing Refn, Eros et Thanatos sont toujours étroitement liés et donc Elle est tourmentée par le désir, la sexualité, tandis que K. est agi par la violence. Il brutalise des yakusas qui s'en prennent à des prostituées, quitte à s'attirer les foudres de ses supérieurs et de la police locale.

Comme dans la série Too Old to Die Young qu'il avait dirigée pour Amazon Prime, K. subit de la part d'un inspecteur une séance de fouettage qui a des allures de supplice christique. Elle le transforme littéralement en ange exterminateur prêt à tout affronter pour retrouver sa fille, y compris un escadron de yakusas qu'il démolit dans une boutique de vêtements.

Puis NWR relie l'histoire de K. à celle de Elle quand le premier est témoin d'un nouveau meurtre de l'Homme de Cuir qu'il ne peut empêcher à quelques mètres de la jeune femme en train de faire l'amour à Nico, l'amant de Dominique. S'il en est empêché, c'est parce qu'il est alors prisonnier d'un cristal identique à celui qu'on trouve sur la planète où la navette spatiale de Elle s'écrase dans le film qu'elle tourne.

K. traverse le miroir, et l'espace-temps pour rejoindre la même époque et la même zone que Elle. Winding Refn est un maniériste qui ne s'en cache pas et on renoue ici avec son esthétique au néon, ses couleurs vives, ses scènes qui alternent une temporalité dilatée et des accélérations soudaines, des silences intenses et des éclats de voix.

De même, le cinéaste est un amoureux des corps et des visages. Celui de Sophie Thatcher, qui incarne Sophie, a cet air étrange et envoûtant qui est à la fois beau et bizarre. Celui de Charles Melton, qui joue K., est celui d'un samouraï égaré, à la fois fermé et déchiré. Ils font désormais partie de la collection de personnages de celui qui a fétichisé Ryan Gosling et Elle Fanning.

A leurs côtés, on trouve Havana Rose Liu, vénéneuse à souhait, et Kristine Froseth, faussement ingénue. Diego Calva n'a que peu de scènes à défendre mais il y apporte ce qui faut de vice pour qu'elles soient mémorables. Et Dougray Scott en a encore moins mais personnifie à la perfection ce père qui alimente les fantasmes de sa fille.

Enfin, on ne peut parler du film sans mentionner sa sublime bande originale. Nicolas Winding Refn a réalisé son rêve en obtenant de Pino Donaggio de la composer, lui qui a écrit pour Argento et de Palma des scores immortels. Entre envolées symphoniques et nappes synthétiques, c'est assurément ce que vous entendrez de plus beau cette année dans une salle obscure.

Très loin donc d'être un ratage, Her Private Hell figure déjà parmi mes films favoris de 2026.

dimanche 18 octobre 2026

SACRIFICE (Romain Gavras, 2026)


Sur une île en Grèce est organisé un gala de charité en faveur de la cause environnementale. L'invité d'honneur est l'homme le plus riche du monde, Ben Bracken, et sa femme, Gloria, une chanteuse. Est également présent Mike Tyler, un acteur de film d'action dont la carrière décline depuis la mort récente de son père et qui compte bien profiter de l'occasion pour humilier Bracken avec l'épouse duquel il a couché.


Bracken révèle qu'il a trouvé la parade pour ne plus exploiter les ressources de la planète en investissant dans des forages sous-marins. Tyler fustige cette attitude en montant sur scène, filmé par tous les invités. Il s'éclipse ensuite dans les toilettes en comprenant qu'il est allé trop loin car la vidéo est devenue virale et il y passe pour un illuminé. Il ignore qu'au même moment un groupe écoterroriste a pris toute l'assistance en otage.


Leur leader, Joan, désigne trois personnes destinées à être sacrifiées pour empêcher l'éruption cataclysmique d'un volcan voisin qui, dit-elle, va décimer l'humanité. Bracken, une danseuse nommée Katie et Tyler sont les élus exfiltrés tandis que la police investit les lieux. Bracken raille la folie des ravisseurs, Katie est terrifiée, mais Tyler se demande s'il ne tient pas le rôle de sa vie car il est "le Héros" de cette histoire comme le déclare Joan...
 

Les comédies noires autour de la crise climatique inspirent les cinéastes, mais pas souvent en bien comme en témoigne Don't Look Up de Adam MacKay, déjà produite par Netflix, comme Sacrifice. Romain Gavras s'y essaie avec l'aide du scénariste et journaliste lauréat du prix Pulitzer Will Arbery pour un résultat un peu meilleur mais pas vraiment plus abouti.
 

Fils de Costa Gavras, maître du film politique des années 70 (on lui doit Z, L'Aveu), Romain Gavras a fait ses armes au sein du collectif Kourtrajmé fondé par Kim Chapiron, qui ambitionnait de renverser le cinéma français jugé trop bourgeois à leur goût - plutôt ironique de la part de fils de bonne famille... C'est là où le bât blesse car Sacrifice n'a rien de vibrant ni d'assez caustique.


Gavras comme MacKay ne sait pas réellement qui il cible parce que pour lui personne n'est valable : il tire la sonnette d'alarme mais ne propose aucune solution, aucun horizon. Il se moque des bourgeois comme un gamin trop gâté qui veut apparaître comme le rebelle de son milieu mais aussi de ceux qui se battent sincèrement pour la cause.


Au fond, semble-t-il dire, tous ces gens se valent et méritent d'être renvoyés dos à dos. Il y a les profiteurs qui pillent les ressources naturelles de la planète et il y a des illuminés qui pensent qu'il faut sacrifier quelques richards pour éviter le cataclysme qui nous attend. Dans les deux cas, ce sont des idiots qui ne méritent qu'un regard méprisant.

Bien entendu, la réalité est plus ambigüe mais Gavras n'en a que faire. Les gros patrons, résumés ici par le personnage de Bracken (sorte de mix entre Elon Musk et Jeff Bezos), sont des salauds cyniques. Et les écologistes, comme Joan (Joan of Arc bien entendu, une sorte de Greta Thunberg encore plus zinzin que la vraie, si c'est possible) sont des givrés bons pour l'asile.

Non, le personnage le plus intéressant car le plus touchant de cette histoire est Mike Tyler. Il est joué par Chris Evans qui trouve là un de ses meilleurs rôles parce qu'il l'interprète avec une conviction surprenante. On peut même se demander si pour la star de Captain America il n'y a pas une part autobiographique dans ce type qui, dévasté par la mort de son père, ruine consciencieusement sa carrière.    

Dans un premier temps, il veut se payer Bracken qui ne cesse de l'humilier pour se venger de l'infidélité de sa femme. Alors il improvise un discours décousu devant les invités du gala qui le filment. Honteux, il réalise que la vidéo devient virale parce qu'il y a l'air d'un fou. Puis quand il découvre la prise d'otage, il croit d'abord à un sorte de jeu de rôle qui serait le rôle de sa vie, une fois qu'il a intégré que ce n'en était pas un.

Bracken est désigné comme "le Roi", Katie la danseuse comme "l'Amour" et Tyler comme "le Héros" par Joan qui veut les conduire à un volcan sur le point d'entrer en éruption pour qu'ils s'y jettent afin d'éviter une catastrophe. Tyler est le seul des trois à accepter ce sacrifice parce qu'il est aimé de Joan et qu'il est attiré par elle, mais aussi, surtout, parce que c'est peut-être la délivrance qu'il attend face au déclin de sa carrière et à la mort de son père.

Si tout cela le dépasse, sa vie est devenue tellement pathétique que Tyler appréhende ce qui arrive comme une opportunité d'en finir, même si cela revient à mourir pour une folie. En chemin, il rencontrera la père de Joan, Gunnar, un volcanologue réputé mais plus rationnel qui dénonce la démence religieuse de sa fille mais renforcera la conviction de Tyler.

Tout n'est pas à jeter donc dans Sacrifice. S'il est un scénariste maladroit, Gavras est un réalisateur qui ne manque pas de style, avec des cadres bien composés, et qui peut, en outre, s'appuyer sur un casting exceptionnel, avec un budget très confortable. Dommage qu'il n'ait pas davantage osé la comédie, voire la farce. Cela n'aurait pas empêché son film de se prendre un mur, mais il y aurait eu du panache dans cette direction.

Aux côtés d'Evans, on trouve donc Vincent Cassel, un ami de Gavras, qui campe Bracken sans trop se forcer, comme s'il était conscient des faiblesses du script. Salma Hayek-Pinault ne fait guère d'étincelles non plus, même si sa présence au générique est ironique (puisqu'elle est la femme d'un authentique capitaine d'industrie comme celui qu'on dénonce ici). John Malkovich cachetonne.

Outre donc Evans, il faudra surtout retenir une fois encore la prestation formidable d'Anya Taylor-Joy qui apporte une intensité sensationnelle à son personnage, une étrangeté sensuelle, capable d'un geste, d'un regard, de transformer la scène la plus foireuse en morceau de bravoure.

Très inégal donc, mais parfois on décèle à quoi Sacrifice aurait ressemblé avec un cinéaste plus affirmé et surtout plus mature.

samedi 17 octobre 2026

STAR-CROSSED #3 (of 6) (Mark Millar / Corrado Mastantuono)


Alors que Sharkey et son acolyte Extra-Billy s'apprêtent à capturer Thena Cole et Cody Blue, un commando arrête les deux chasseurs de primes. Mais les deux jeunes femmes ne sont pas au bout de leur peine puisqu'elles sont ensuite trahies par leur majordome qui compte empocher la récompense promise...


Bon, on ne va pas se cacher derrière notre petit doigt : Star-Crossed ne restera pas dans les annales, ni même dans les meilleures oeuvres de Mark Millar. Le scénariste écossais ne fait même pas semblant de forcer son talent, il paraît s'en moquer éperdument. Est-ce si étonnant ? Non, pas vraiment. D'abord parce que ce crossover s'est fait visiblement trop attendre...


... Et ensuite, et surtout, parce que Millar s'apprête à reprendre son indépendance après avoir vendu son Millarworld à Netflix. Il a déjà commencé à produire ses nouveaux projets en dehors du géant du streaming (avec Psychic Sam, co-créé avec John Romita Jr. et financé sur la plateforme Ulule). Bref, il a clairement la tête ailleurs et ça se voit.


Ce troisième épisode de Star-Crossed, dont le rythme de parution est désormais bimestriel, ce qui ajoute au détachement de la lecture, est en fait une seule longue séquence en quasi huis clos mise en scène de manière très théâtrale, voire boulevardière. Des chasseurs de primes se font doubler par d'autres chasseurs de primes qui se font avoir par leurs cibles : c'est presque parodique.
 

Si on le lit comme ça, donc en prenant conscience du je-m'en-foutisme total de Millar, c'est tout de même assez rigolo. A l'image du look improbablement 80's des deux héroïnes ou de celui de Sharkey, dont l'aspect s'inspire du regretté Lemmy Kilmister, leader de Mötorhead, rien ici n'est sérieux. Rien ici ne doit être pris au sérieux.

C'est tellement curieux que Millar abandonne se tics, comme son goût pour les scènes gratuitement violentes (hormis le cannibalisme de la Reine de Tout, mais c'est plutôt traité hors champ). On assiste à des affrontements un peu mous, mais sans effusions. Tout ça est déconcertant, et on peut dire que Millar semble prendre volontairement le contrepied à ce qu'on attend de lui.

Heureusement, on peut se régaler des dessins, superbes, du maestro Corrado Mastantuono, qui colorise lui-même ses planches avec son fils Niso. L'italien doit certainement prendre tout cela avec beaucoup de distance et estimer que son scénariste est un drôle d'olibrius, mais il en a vu d'autres. Millar a toujours su s'entourer de grands artistes, au point que c'est parfois eux qui lui ont sauvé la mise. C'est encore le cas ici.

Pendant ce temps, Millar promet encore que Netflix va adapter Nemesis, The Magic Order et d'autres propriétés qu'il leur a cédés. Autant d'arlésiennes pour un auteur qui prépare certainement son prochain mouvement en bande dessinée - là où on l'attend avec plus d'intérêt... S'il retrouve son inspiration et sa grinta.

DOOM PATROL #2 (Darcy Van Poelgeest / Niko Henrichon)

1000ème entrée !


Le chef Niles Caulder confie une nouvelle mission à la Doom Patrol qui renflouera leur caisse et épongera leurs dettes à condition qu'elle soit remplie avec discrétion. Il s'agit de délivrer la fille d'un magnat de la tech d'une secte. Ce qu'ignorent les héros et leur mentor, c'est que le chef de ce culte les fait surveiller et s'attend à leur venue...


Pour ce deuxième épisode de Doom Patrol, Darcy Van Poelgeest assume que les lecteurs ont compris comment elle comptait animer la série et ses personnages. Elle entraîne donc tout le monde dans une intrigue qui va se poursuivre au moins sur le prochain épisode (et certainement au-delà, je pense). Mais elle rend indispensable d'avoir lu le premier épisode pour saisir tout ce qu'elle raconte.


La scénariste ouvre d'ailleurs avec le compte-rendu du chef Niles Caulder sur Negative Man dont il a découvert de nouvelles aptitudes. Par exemple, la créature qui habite le corps de Larry Trainor peut désormais matérialiser des objets aperçus dans les souvenirs des individus qu'elle a affrontés (en l'occurrence un chat en peluche vu dans l'esprit de l'extraterrestre du premier épisode).
 

Ensuite, le même chef dissimule à ses patrouilleurs la véritable nature de celle qu'ils doivent sauver de la secte. Il s'agit d'Evelyn, la jeune femme qui l'avait visité précédemment en lui demandant son aide. Cela, ni Elastigirl, ni Robotman, ni Negative Man ne le savent. Ils obéissent à Caulder parce que la mission qu'il leur confie présente d'abord un gros gain financier.


Niko Henrichon soigne les détails : non seulement cette Doom Patrol accepte des boulots peu reluisants mais vit dans un endroit délabré, dont le papier peint se décolle des murs. Ils sont fauchés et endettés jusqu'au cou. Mais ils sont aussi conscients de leur incompétence (après tout, ils ont échoué à ramener le chat de la dame qui les avait engagés).

La série fait donc de la Doom Patrol non seulement une bande de freaks mais aussi de ratés sans le sou. Leur place dans la communauté super héroïque est donc encore plus improbable et c'est cela, d'abord, qui les rend si étrange. Quand ils sont en route pour l'endroit où est retenue Evelyn, ils n'élaborent pas de plan pour remplir leur mission discrètement comme le leur a demandés Caulder, mais se disputent.

Van Poelgeest applique un humour distancié que je trouve très drôle mais dont je conçois qu'il pourra laisser insensible. Tandis que Robotman et Elastigirl se chamaillent, Negative Man sur la banquette arrière de leur van répète "goodgoodgood"... Alors que c'est tout le contraire. Rien ne va, surtout pas le comportement de ses camarades, qui n'ont pas du tout la tête à ce qu'ils doivent faire et comment s'y préparer.

L'immaturité de l'équipe offre à la série un ressort comique savoureux et au récit un ton décalé, comme si, au fond, le lecteur était pris à témoin de leur échec programmé - ou de leur réussite aléatoire. Par contraste, Caulder, plus âgé, secret, manipulateur, considère la situation avec une lassitude non feinte, comme si tout ça lui échappait et qu'il s'en remettait au destin.

C'est ce qui rend Doom Patrol étonnamment attachant. On se prend d'affection pour ces bras cassés parce qu'on leur souhaite quand même de ne pas tomber sur plus fort qu'eux. Mais néanmoins les auteurs ne leur épargnent rien et les montrent pour ce qu'ils sont : des marginaux maladroits, des zinzins, une non équipe. Bref, la norme des personnages du DC Next Level.

vendredi 16 octobre 2026

BATMAN AND ROBIN : YEAR ONE - DYNAMIC DUOS #3 (of 12) (Mark Waid / Chris Samnee)


Pendant que Batman neutralise le Chapelier Fou, Dick Grayson, qui a infiltré les rangs des jeunes voleurs de la Meute de Loups, doit abattre Catwoman. Une des filles de la bande créé une diversion qui permet à Catwoman de s'échapper. Mais Dick est renvoyé...


Ce n'est pas si fréquent pour que je l'avoue, mais cet épisode m'a un peu laissé sur ma faim. La faute à une construction assez curieuse et à un manque de progression dans l'intrigue. Il est vrai que cette semaine a été chargée en sorties et en lectures de haut vol, du coup j'attendais que Batman and Robin : Year One - Dynamic Duos (ce titre est vraiment trop long !) soit à la hauteur.


Ce n'est pas catastrophique non plus et ça n'entame pas la confiance dans les prochains épisodes, juste c'est frustrant. Récapitulons : Mark Waid ouvre sur une scène très efficace, avec de l'action, où Batman affronte et neutralise rapidement le Chapelier Fou, un vilain tout droit sorti d'Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll.
 

Bien que ces premières pages soient admirablement mises en images par un Chris Samnee toujours aussi impérial, avec un découpage très vif qui restitue toute l'intensité et la rapidité du combat, je n'ai pu m'empêcher de penser que c'était tout de même un peu gratuit, comme s'il fallait donner au lecteur son quota d'action avec un adversaire vite expédié.
 

Bien entendu, Waid évite l'écueil des scénarios à la Jeph Loeb où tous les vilains de la galerie de Batman défilent juste pour le plaisir des yeux et pour peupler une intrigue en mode fan service. Mais cet affrontement express donne un peu le même sentiment de piocher dans la mythologie de Batman et de gagner du temps avec un personnage qui ne fait que passer.

Une fois ce prologue terminé, le scénario revient à Dick Grayson qu'on avait laissé le mois dernier en fâcheuse posture, obligé de tuer Catwoman pour prouver au leader du Wolf Pack qu'il était digne d'en intégrer les rangs. Cela donne une séquence très tendue où encore une fois l'écriture de Waid et les dessins de Samnee sont en osmose parfaite.

Ces deux-là, quand ils fonctionnent de cette manière, semble n'être qu'une seule et même entité, on ne distingue plus les coutures entre le script et les planches, c'est absolument divin. Une telle concordance entre un auteur et un artiste est une sorte de leçon de bande dessinée et suffit à démontrer que séparer l'un de l'autre est une hérésie - les comics sont un partenariat, une association.

Dick est banni du groupe pour avoir failli et rejoint Batman à qui il fait son rapport. Entre temps Alfred Pennyworth a reçu un courrier préoccupant mais que Bruce Wayne n'a pas pris le temps de lire. C'est évidemment un indice pour le prochain numéro et le signal que quelque chose d'embêtant va se produire. La ficelle est un peu grosse mais toujours pratique.

En revanche, une fois Dick dans la Batmobile, l'épisode est déjà fini. C'est dire si tout ça sonne quand même creux. On a quoi ? Trois scènes et hop ! Terminé. C'est un peu court, jeune homme ! Pourtant il faut s'en contenter. De quoi être déçu. Encore une fois, pas de quoi s'affoler pour la suite, mais enfin, on a le sentiment que Waid et Samnee ont bouclé ce numéro un peu à la va-vite.

En garder sous le pied, rien de plus normal. Il faut tenir 12 mois et produire un épisode un peu vide, où il ne se passe pas grand-chose, qui n'apporte quasi rien, ce n'est pas un crime. Mais quand on lit une série par une telle équipe créative, on en attend forcément plus. Et quand cela survient lors d'une semaine aussi riche en quantité qu'en qualité, c'est ressemble à un faux pas.

WOLVERINE : PARADISE #1 (of 5) (Dan Panosian)


La mort de Jean Grey décide Logan à se retirer des X-Men et à cesser ses activités super héroïques. Il descend à Miami, Floride, pour se détendre et y croise Dazzler qui lui propose un boulot et l'invite à la voir se produire sur la scène d'un club le soir même. Logan s'y rend et découvre que le manager d'Alison Blaire est menacé par des malfrats...
 

"Remember when Wolverine was cool ? Me neither !" : si vous avez lu (et vous devez l'avoir lu !) Wolverine & the X-Men #3 de Jason Aaron et Chris Bachalo, alors vous vous souvenez de cette couverture géniale avec Quentin Quire qui avait tagué ces phrases sur le carrelage des w.c. de la Jean Grey school for higher learning.
 

"Vous vous souvenez quand Wolverine était cool ? Moi non plus !" : le personnage du mutant griffu a été tellement surexploité par Marvel qu'en effet il n'est plus vraiment l'icone cool que beaucoup de fans ont tant aimée. Mais Dan Panosian est arrivé et sa mini-série, Wolverine : Paradise, est là pour réparer tout ça, avec la forme s'il vous plait.
 

Panosian a débuté sa carrière comme encreur dans les années 90 et il n'était objectivement pas bon. Mais il n'a pas lâché l'affaire, il a bossé et il est aujourd'hui un artiste complet, souvent scénariste, quelquefois dessinateur. C'est lui qui a pitché cette histoire aux responsables éditoriaux de Marvel qui, convaincus, lui ont laissé carte blanche.


Et c'est certainement quand Marvel, pour une fois, laisse les commandes à un auteur qu'il en sort quelque chose d'authentiquement cool. Panosian ne l'a pas dit mais il le pense très fort : il est fan de Wolverine, mais pas de ce qu'il est devenu - une sorte de totem marketing qu'on met partout pour doper les ventes. Alors il est revenu à la source, au Wolverine que lui a aimé.

Pour cela, il situe son intrigue à la fin des années 70-début des années 80, juste après la fin de la saga du Phénix Noir (Uncanny X-Men #129-138). A partir de là, comme récemment John Byrne avec sa saga X-Men : Elsewhen, il imagine ce qui, selon lui, aurait pu/dû se passer. Logan quitte les X-Men, dévasté par la mort de Jean Grey, las de jouer les super héros. Et il part en vacances.

Panosian lui fait (re)croiser la route de Dazzler (apparue dans Uncanny X-Men #130, notamment) qui, elle aussi, a privilégié sa vie à ses activités de super héroïne et va donner un concert dans un club. Mais elle ignore que son manager est menacé par des gangsters qui veulent profiter du succès de la chanteuse mutante...

Tout est délicieusement rétro dans Wolverine : Paradise, mais rien n'est passéiste. Panosian ne la joue "c'était mieux avant", il préfère rappeler pourquoi ces personnages étaient en train de devenir des emblèmes culturels, des super héros qu'on allait aimer toute notre vie, des outsiders suprêmement élégants et improbables.

Les détails sont minutieusement choyés, de la veste de Logan à la tenue argentée de Alison Blaire en passant par le look très années 30 des gangsters. L'ambiance passe par une narration au ton détaché, un peu désabusé, et des dialogues piquants, avec une voix off bien présente comme les comics de l'époque. C'est savoureux mais jamais gratuit. On n'est pas dans un exercice de style, mais bien dans un exercice stylé.

Et puis Panosian, soucieux de contrôler toute son oeuvre, l'écrit, la dessine, l'encre, la colorise et la lettre. Ses personnages récupèrent leur look d'antan, qui ne s'est jamais démodé et qui prouve que plus c'est simple, mieux ça vieillit - pas besoin de nouveau design pour faire moderne. Ils les rend aussi expressifs avec subtilité, ne sombrant jamais dans le surjeu.

Les couleurs sont effectuées de manière là aussi à nous replonger dans l'époque, avec des trames bien visibles, mais avec des nuances étudiées. Le découpage tire le meilleur parti de l'environnement, une station service ici, un bord de plage là, l'intérieur d'un club bondé, etc.

C'est le travail d'un amoureux de la BD, de ses héros, de leur âge d'or. Il orchestre un tribute à ce qui l'a rendu fan. Panosian est né en 1969, il était encore un gosse quand il a découvert tout ça et, avec le décalage qui existait alors entre vo et vf, j'avais le même âge que lui quand je suis tombé dans la marmite mutante. C'est aussi pour cela que j'ai adoré ce premier épisode. Mais quelle que soit votre année de naissance, vous serez conquis.

LEGION OF SUPER HEROES #2 (Joshua Williamson / Hayden Sherman)


Brainiac 1/5 et Matter Eater Lad échappent aux Persuaders après avoir découvert l'identité de l'assassin de R.J. Brande qui cherchait à rassembler en secret plusieurs jeunes méta humains. Le meurtrier n'est autre que Mekt Ranzz, le frère aîné de Lightning Lad, qui désire devenir un légionnaire pour rencontrer Superman...


Joshua Williamson est actuellement le meilleur scénariste en activiste dans les comics mainstream : sa productivité et la qualité de ses scripts le prouvent, il est au sommet de sa forme. Pas un comme lui ne réussit à s'approprier une série, de premier plan ou négligée par l'éditeur, et à la revivifier comme si c'était une nouveauté à posséder absolument.


J'adore ce qu'il fait sur Superman, j'ai été plus sceptique sur Iron Man avant de saisir son intention, mais c'est peut-être avec Legion of Super Heroes qu'il accomplit son plus beau tour de force. Ce titre culte que personne n'arrivait à imposer depuis des lustres, Williamson lui donne une nouvelle jeunesse et en livre une version si rafraîchissante, intelligente et efficace qu'elle est irrésistible.
 

Cela tient, je crois, au fait que Williamson a compris une chose essentielle : si les comics sont considérés comme la chasse gardée des fans les plus puristes, il faut pour séduire le plus grand nombre écrire une série comme si c'était toujours la première fois pour tous les autres lecteurs. C'était le précepte de Stan Lee.


Or, ce dont souffrait la Légion des Super Héros, je le voyais en considérant mes propres difficultés à me passionner pour elle, c'était que DC publiait ses aventures comme si tout le monde connaissait ses personnages, son univers, ses intrigues. Williamson a pris le problème dans l'autre sens : présenter la Légion d'abord pour les néophytes, mais sans trahir l'essence du titre.

Le résultat est jubilatoire et se déploie à la manière, non pas d'un space opera, mais d'une enquête policière dans un registre young adult. On (re)découvre des personnages majoritairement jeunes qui aspirent tous à la liberté dans un univers qui les oppressent, où l'équivalent des Nations Unies spatiales répriment les méta humains.

Pourtant un riche homme d'affaires aux ambitions politiques voulait les réunir sans qu'ils le sachent et a été tué. Williamson a révélé très vite l'identité du coupable comme pour prendre par surprise tout le monde. Le vrai mystère ne se trouve donc pas là mais bien dans l'existence d'une légion inspirée par Superman qui n'est sans doute pas ce qu'elle prétend.

Lors d'une scène en particulier où Mekt Ranzz, l'assassin de R.J. Brande, dialogue avec son frère cadet, Garth, adolescent grisé par le retour de son aîné et la promesse d'aventures, il est justement fait mention d'une rencontre avec Superman. Sauf qu'on ne voit pas le visage du kryptonien et, c'est bien connu, le diable est toujours les détails.

Il est alors clair qu'il faut savoir lire entre les lignes : Mekt ment à Garth et le Superman qu'il cite n'est pas celui qu'on connaît, la légion dont il parle n'est pas une "bonne" légion, pas celle que voulait assembler Brande. Et cela expliquerait la méfiance des Planètes Unies mais aussi l'urgence exprimée par Brainiac 1/5 de former une nouvelle légion.

Williamson excelle à rendre cette intrigue très claire et palpitante. Il est tout aussi bon quand il s'agit de caractériser ses personnages, comme le duo impayable Brainiac 1/5 - Matter Eater Lad, vedettes imprévues de cette relance. Il séduit aussi quand il laisse au lecteur le soin de deviner qui pourrait être untel ou untel (comme ce Persuader ailé - Dawnstar ?).

Et puis, enfin, la série profite du talent d'un artiste extraordinaire : Hayden Sherman produit des planches qui sont à la fois spectaculaires, avec un découpage d'une inventivité débordante, des cases de toutes formes, mais à la lisibilité impeccable, et des personnages solidement campés, des décors foisonnants, merveilleusement mis en valeur par les couleurs de Tamra Bonvillain.

Il y a quelque chose de stimulant à lire Legion of Super Heroes parce qu'on a là la démonstration qu'un auteur et un artiste d'exception sont nécessaires pour rendre attractif un titre, mais surtout parce que cette démonstration suscite un plaisir de lecture si intense qu'on n'a qu'une envie : celle de lire très vite le prochain numéro. Rejoignez les rangs de la Légion !