Deux jeunes missionnaires - soeur Barnes et soeur Paxton - ont rendez-vous chez Mr. Reeds qui désirait les rencontrer pour avoir plus d'informations sur leur culte. Elles l'informent ne pouvoir entrer chez lui qu'en présence d'une femme et il les invite en leur expliquant que son épouse est dans la cuisine en train de préparer un gâteau aux myrtilles. Elles prennent place sur le canapé et il s'assoit sur un fauteuil face à elle en apportant un plateau avec des rafraîchissements et une bougie parfumée.
Reeds a étudié la théologie et son érudition dans ce domaine est évidente. Les deux jeunes femmes sont impressionnées mais aussi un peu mal à l'aise quand il se permet des commentaires surprenants sur la foi et la croyance, notamment au sujet des mormons dont elles font partie. En effet Reeds juge hypocrite la manière dont ce mouvement a fini par interdire la polygamie après l'avoir longtemps tolérée et même encouragée.
Lorsqu'elles s'étonnent de ne toujours pas avoir rencontré sa femme, il s'excuse et se lève pour aller la chercher. Barnes et Paxton tentent d'en profiter pour s'en aller mais trouvent la porte d'entrée fermée. Elles s'aventurent en direction de la cuisine et aboutissent dans une bibliothèque où Reeds paraît les attendre. Barnes prétend avoir reçu un appel de l'église leur ordonnant de rentrer. Mais Reeds sait qu'elle ment et l'exprime...
Dans les années 40-50, le studio Warner bros. revendiquait de produire des films avec une charte esthétique et narrative - en gros, il s'agissait de réaliser des longs métrages, spécialement dans le genre film noir, le plus proche possible de la réalité, quasiment comme des documentaires. Pour cette raison, ces films avaient un look et une manière de raconter similaires.
Cela a influencé nombre de réalisateurs, notamment en Europe, avec le néo-réalisme italien, et cela a donné ce qu'on a appelé la Nouvelle Vague chez nous et, plus tard, dans les années 70, le Nouvel Hollywood. Aujourd'hui, il semble que le studio dont l'esthétique et la narration soient les plus identifiables est A24.
Bien que considéré comme un studio indépendant, A24 a obtenu suffisamment de succès critiques et commerciaux pour être désormais bien plus que ça. C'est en quelque sorte la maison du cinéma d'auteur chic mais rentable grâce à des budgets souvent modestes et donc facilement rentables. Heretic en est un exemple.
A première vue, le film de Scott Beck et Bryan Woods, réalisateurs et scénaristes, s'inscrit dans le registre de l'épouvante sur fond de thèmes religieux. Rien de très original donc. Sauf que ce n'est que la surface du film. Ce qu'il raconte et la manière dont il le raconte gratte plus profond qu'un simple film d'épouvante sur fond de thèmes religieux.
Heretic est quasiment un huis-clos et à vrai dire il aurait dû en être un complètement parce que les rares fois où la caméra sort de la maison de Reeds sont parfaitement inutiles. On aperçoit alors Topher Grace dans le rôle d'un mormon à la recherche de deux de ses missionnaires, mais son rôle est plus un caméo qu'un véritable personnage intéressant.
C'est bien quand le film reste entre les quatre murs et les différents sous-sols de la maison qu'il est le plus captivant. Le piège évidemment avec ce procédé est que le résultat ressemble à du théâtre filmé, mais quand il est aussi bien filmé qu'ici, on l'oublie et on n'a pas envie d'être distrait par un personnage extérieur.
L'autre élément qui peut renvoyer au théâtre, c'est l'écriture. Heretic est, qu'on se le dise, un film bavard. Mais pas dans le mauvais sens du terme. Beck et Woods font converser leurs protagonistes sur des sujets étonnamment riches, comme le cinéma ne nous y habitue que peu. Il est surtout question de la croyance, de ce qu'elle est, des histoires qui la composent et de la façon dont on nous raconte ces histoires pour qu'on y croie (ou non).
Vous l'aurez deviné : Reeds n'est pas un homme intéressé pour intégrer l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des Derniers Jours. D'ailleurs très vite il porte un jugement sans appel sur les mormons et la polygamie qu'ils ont acceptée et encouragée avant de la proscrire. Et soeur Barnes et soeur Paxton se rendent vite compte qu'elles ne convertiront pas un nouveau fidèle.
Le film déploie un argumentaire cinglant sur les parallèles qu'on peut dresser entre religion et capitalisme, en mettant face-à-face les Livres Saints (Torah, Bible, Coran) et jeux de sociétés (Monopoly). Dans les deux cas, il s'agit de prendre le pouvoir par le récit ou l'argent. Il faut être persuasif et pugnace pour l'obtenir, le conserver et le faire fructifier.
Pourtant il serait faux de voir dans le film un brûlot anti-religieux. La démonstration de Reeds pour éprouver la foi des deux missionnaires est un jeu et il cherche davantage des adversaires qu'une victoire. La jeunesse de ses proies est un champ d'expérimentations car il pense qu'elles sont encore malléables, qu'il peut encore les retourner.
Toutefois Paxton et Barnes se révèlent coriaces. Il y a du survivalisme dans leur façon de résister et ainsi il est presque plus question d'endurance que de foi. On ne les voit pas prier le Seigneur pour espérer une aide providentielle. Elles se battent, de manière intellectuelle et physique, pour s'échapper ou affronter Reeds.
Et, chemin faisant, Heretic dévoile sa construction : comme la maison de Reeds, le récit devient labyrinthique. Un sous-sol conduit à une trappe qui conduit à des couloirs qui ramènent au rez-de-chaussée. Dotée d'une carapace métallique, cette demeure empêche toute communication téléphonique avec l'extérieur, la porte d'entrée a une serrure réglée sur une minuterie et les portes donnant sur l'arrière deviennent des passages symboliques marquées par la croyance et la non croyance.
Visuellement, Beck et Woods ont eu la brillante idée de recruter le directeur de la photo Chung-hoon Chung, qui a collaboré avec Park-chan Wook sur Old Boy et Mademoiselle. Il donne aux intérieurs une coloration fanée, avec une dominante ocre-jaune pour le rez-de-chaussée et bleu foncé pour les sous-sols, qui fait régner sur ces lieux une ambiance étrange mais subtile.
La caméra embrasse le décor pour en montrer la bizarrerie inquiétante mais aussi les visages de près pour saisir les larmes au bord des yeux, la crispation des lèvres. Pas besoin d'incliner le cadre pour suggérer que quelque chose ne tourne pas rond. Le spectateur est immergé et sait dès le début, après un prologue en extérieur, que la situation va dégénérer.
Pour jouer une telle partition, il faut des interprètes de haut vol et l'idée de génie est d'avoir confié le rôle de Reeds à Hugh Grant. Le comédien britannique qui a fait sa gloire avec des comédies romantiques dont il s'est lassé se spécialise désormais dans des personnages flippants auxquels il donne un côté trop aimable pour être honnête.
La manière dont il domine d'abord les deux jeunes femmes, puis les sadise est magistrale. On sent le plaisir qu'il a à jouer ce rôle sans pour autant en faire des tonnes quand la bascule s'opère et que le véritable visage de Reeds se révèle.
Face à lui, on trouve l'excellente Sophie Thatcher, que j'avais adorée dans Companion, et qui excelle dans la peau de cette religieuse butée. Pourtant cette fois elle se fait chiper la vedette par sa partenaire, Chloe East, dont la composition est juste époustouflante. On a vraiment le sentiment qu'elle est le prolongement de soeur Paxton, enthousiaste d'abord, apeurée ensuite, et combative enfin, tout ça avec une sobriété implacable. Une vraie révélation.
Thatcher démontre aussi, lors du générique de fin, un étonnant talent de chanteuse avec une reprise envoûtante de Knockin' on heaven's door de Bob Dylan.
Heretic est remarquable d'intensité et de cruauté, mais surtout d'intelligence.


















































