mardi 23 juin 2026

THE MORTAL THOR, VOLUME 2 : COME TO THE KING (Al Ewing / Pasqual Ferry, Juann Cabal)


THE MORTAL THOR, VOL. 2 : COME TO THE KING
(The Mortal Thor #6-10)


Piégé par Blake le Serpent, Sigurd Jarlson revient à lui dans l'aîle d'un zoo consacrée aux reptiles. Le Cobra, membre de la Société des Serpents, a ligoté le gardien et défie Sigurd de sortir de là sain et sauf avec ce dernier. De retour à son domicile, Sigurd est attendu par Kristin Soek avec qui il passe la nuit. Dans l'ombre, ils sont observés par Mr. Hyde.


Ce dernier, comme l'Homme Radioactif  ensuite, a été engagé pour tuer Jarlson ou, au moins, le convaincre de quitter New York et les Etats-Unis, sur ordre de Blake. Les deux tentatives se soldent par des échecs de la part des mercenaires. Sigurd ne tolère plus qu'on menace les êtres qui lui sont chers et décide alors de s'expliquer avec le patron de Roxxon, Dario Agger...


Pendant ce temps, sur Asgard, tandis que Magni Thorson restaure la paix avec Jotunheim et Muspelheim grâce à un habile subterfuge, Amora l'Enchanteresse conspire toujours pour consolider la place de son fils sur le trône...


Tout d'abord, ce tome 2 ne paraîtra en vo qu'en Septembre prochain mais l'épisode 10 qui le conclut est sorti le mois dernier et donc je partage cette review en avant-première en quelque sorte. Après avoir posé les bases de sa nouvelle grande intrigue, on sent que Al Ewing a voulu donner un coup d'accélérateur pour combler les fans d'action.
 

Si la série The Mortal Thor vend correctement, elle reste toutefois loin des meilleurs scores mensuels enregistrés par Marvel. Toutefois il paraît peu probable que l'éditeur se passe d'une série régulière avec un membre de la "trinité" des Vengeurs (aux côtés de Captain America et Iron Man). Et finalement, cette position en retrait permet à Al Ewing de faire un peu ce qu'il veut.

Or j'ai tendance à penser que les productions les plus intéressantes chez Marvel actuellement sont celles qui ne se placent pas en première ligne. Ce déficit d'exposition autorise leurs auteurs à plus d'audace puisqu'ils ne dépendent pas des desiderata de l'éditeur (occupé ailleurs, sur les titres plus vendeurs) et des fans (eux aussi plus attentifs aux marques les plus porteuses).

Donc, à la manière du Moon Knight de Jed MacKay, The Mortal Thor peut s'épanouir, et Al Ewing raconter une histoire complexe où il se paye le luxe de ne pas mettre en scène (directement) Thor lui-même. Mais Ewing n'oublie cependant pas qu'il écrit un divertissement et qu'il aimerait que des curieux en fassent la publicité par bouche-à-oreille.

Pour cela, il construit ses épisodes comme des done-in-one avec le méchant du mois. Sigurd Jarlson est ciblé par Blake le serpent qui, pour l'éliminer, va lui tendre des pièges et le confronter à des tueurs à gage. On le voit ainsi se battre successivement contre le Cobra, Mr. Hyde, Radioactive Man, la Gargouille Grise.

A chaque fois, le combat est déséquilibré puisque Jarlson n'est qu'un homme sans pouvoir face à des adversaires aguerris et dotés de capacités extraordinaires. Il doit donc faire preuve de jugeotte, de pugnacité, pour le vaincre. Et cela donne des épisodes spectaculaires, indécis, palpitants, merveilleusement mis en images par un Pasqual Ferry en grande forme.

Le dessin est toujours un peu grossier, exécuté visiblement rapidement, sans "gommer" les imperfections, certaines étapes des crayonnés. Mais, encore une fois, je ne trouve pas ça choquant : ça colle avec la vivacité des oppositions, leur rythme endiablé - c'est comme si ces batailles avaient été croquées sur le vif, dans l'urgence.

Bien entendu, on a connu le dessin de Ferry plus propre, mais aussi moins régulier. Là, il affiche un parti pris graphique tranché et l'assume, et surtout cela lui permet d'enchaîner les épisodes. Ewing semble aussi le tester en invitant au programme des vilains qu'on ne voyait plus guère et qui pourtant offrent des défis très différents à Jarlson.

Qu'il s'agisse du contorsionniste Cobra, du féroce Mr. Hyde ou de l'inquiétant Radioactive Man ou encore de la Gargouille Grise, à chaque fois la façon dont Sigurd s'en sort, non sans mal, rend le récit imprévisible. Bien entendu, Jarlson se montre très résistant, plus que la moyenne, mais c'est la fameuse suspension de crédibilité qui est invoquée comme dans tout comics de super héros.

L'épisode 8 nous ramène sur Asgard où Magni Thorson montre lui aussi ses qualités de lutteur mais aussi, surtout, de stratège (il n'est pas le fils de l'Enchanteresse pour rien). La politique de réconciliation qu'il met en oeuvre à travers les royaumes est passionnante. Mais sa mère conspire dans son dos en ciblant un des alliés de son fils dont elle juge le rôle embarrassant.

En effet, Magni est accompagné par BlackJack O'Hare, un lièvre transformé comme Rocket Raccoon, et que Ewing avait déjà utilisé lors de son run sur Guardians of the Galaxy. Le lièvre se désigne comme le "manager" de Magni, le suivant partout, le conseillant en permanence. La nature dominatrice d'Amora ne peut supporter qu'un tel élément s'interpose entre elle et son fils.

Ewing compose un épisode dont le véritable protagoniste est... Une flèche ! Et le résultat est magistral : c'est avec ce genre de numéro qu'on remarque le brio d'un auteur, capable de se prêter à un pur exercice de style narratif sans perdre de vue la tournure qu'il veut faire prendre à son intrigue. Quelle démonstration !

Pour ne rien gâcher, c'est Juann Cabal, à nouveau, qui dessine cette partie et l'artiste nous régale avec un découpage d'une fluidité exemplaire et une capacité à faire monter la tension sans que le lecteur ne devine avant la fin quelle est la cible d'Amora. Cabal n'a rien perdu de son talent mais celui-ci s'exprime au mieux quand il profite des scripts ciselés de Ewing.

Saluons aussi le travail de Matt Milla (pour les épisodes de Ferry) et Jesus Arbutov (pour ceux de Cabal), qui colorisent impeccablement la série.

Au terme de ces dix premiers épisodes, on a la conviction de tenir une très bonne série. Maintenant, reste à voir quel tour elle va prendre puisque le n°14 en Août correspondra au 800ème épisode du titre Thor, et on se doute que Al Ewing va en profiter pour nous réserver des surprises. Vivement !

lundi 22 juin 2026

THE MORTAL THOR, VOLUME 1 : NO GODS, NO MASTERS (Al Ewing / Pasqual Ferry, Juann Cabal)


THE MORTAL THOR, VOL. 1 : NO GODS, NO MASTERS
(The Mortal Thor #1-5)


Depuis la mort de Thor, l'existence des dieux asgardiens a été effacée de la mémoire des terriens. Au sein des Avengers, tout le monde croit que c'est Beta Ray Bill qui a toujours occupé son rôle. Qui est Sigurd Jarlson, cet immigré norvégien qui s'est installé dans le même immeuble que la jolie Kristin Soek et qui ressemble beaucoup au défunt fils d'Odin ? Lui-même n'a que peu de souvenirs de son passé et il a pour seul ami un gamin rouquin qu'il appelle Lucky...


Pour gagner de quoi payer son loyer, Sigurd refuse pourtant l'offre d'emploi d'un chef de chantier de la compagnie Roxxon quand il comprend qu'il prendrait la place d'un ouvrier gréviste. Le recruteur envoie des bikers lui casser la figure mais ils tombent sur plus fort qu'eux. L'incident remonte jusqu'à un certain Mr. Blake, à la tête d'un groupe des Fils du Serpent. Ceux-ci s'invitent sur le chantier de Jennifer Sapristi qui a engagé Sigurd...
 

Cependant, sur Asgard, les proches de Thor pleurent leur régent. Magni Thorson, originaire de la Terre 3515 et fils du dieu du tonnerre de ce monde et d'Amora l'Enchanteresse, rechigne à s'asseoir sur le trône. A moins que les circonstances ne l'y obligent...


Il y a peu, je réfléchissais à lire The Mortal Thor, ayant été déçu par le travail de Chip Zdarsky sur Captain America et celui de Joshua Williamson sur Iron Man (deux titres que j'ai lâchés). Je fondais beaucoup (trop ?) d'espoir sur ces scénaristes pour redonner du lustre aux deux Vengeurs. Allais-je être convaincu par Al Ewing sur le dieu du tonnerre ?


Avant de démarrer ce blog il y a deux ans, j'avais, sur le précédent, traité des huit premiers épisodes de The Immortal Thor (et les quatre suivants ici) déjà écrit par Ewing. Je n'étais pas allé plus loin parce que le dessinateur Martin Coccolo avait préféré quitter le titre (pour Wolverine) et qu'il avait remplacé par le/la médiocre Jan Bazaldua. Mais aussi (surtout) parce que je n'étais au fond pas très motivé.

Je craignais donc d'être un peu perdu en lisant The Mortal Thor qui se présente comme la suite de The Immortal Thor. Toutefois, sur ces cinq premiers épisodes, je ne me suis pas senti égaré. Peut-être plus tard, on verra. Je savais que The Immortal Thor se terminait par la mort de Thor Odinson, tué par Loki pour des raisons qui en vérité correspondaient à un plan très ancien de Ewing.

Car, mine de rien, ça fait un moment que le scénariste tourne autour des asgardiens. Il a écrit la série Loki : Agent of Asgard (et il avait fait de Loki un de ses Defenders) à laquelle viennent donc d'ajouter 25 n° de The Immortal Thor. A chaque fois, il a creusé un sillon très personnel tout en faisant preuve d'un grand souci de la continuité.

La constante dans toutes ces séries, c'est donc Loki dont Ewing fait le raconteur d'histoires ultime, le skald. Loki écrit des récits, manipule les faits, et va même jusqu'à les réécrire. Il n'est pas exagéré de penser que Ewing est Loki et vice-versa. Et la fin de The Immortal Thor pouvait signifier que la mort du dieu du tonnerre n'était qu'un livre de plus dans le grand roman écrit par Loki.

Cela veut-il dire que The Mortal Thor sera un récit initiatique dont le héros, Sigurd Jarlson, est amené à devenir le nouveau dieu du tonnerre ? Sigurd Jarlson ne sort pas du chapeau de Ewing, il a été créé en 1983 par Walt Simonson dans Thor #341 après que le personnage de Donald Blake ait été abandonné.

Toute la question est de savoir si le Sigurd Jarlson qu'on trouve dans The Mortal Thor est bien le même que celui du Thor de Simonson. Dans l'épisode 3 de ce tome 1, Odin ne le reconnait pas comme son fils réincarné et il est vrai que Jarlson, ici, est un individu violent, qui n'hésite pas à blesser gravement et même tuer ceux qui l'agressent ou qu'il attaque.

En revanche, Ewing se montre moins énigmatique avec d'autres personnages : Lucky, le gamin rouquin, est évidemment Loki. Odin resurgit de manière habile, condamné désormais à errer sur Midgard (la Terre) après avoir réussi à quitter le Valhalla mais sans pouvoir regagner Asgard. Et dans l'épisode 4, on revoit des visages familiers comme les 3 Guerriers (Fandral, Hogun, Volstagg), la Valkyrie (Hildegarde), Heimdall, Sif, Amora l'Enchanteresse, Ulik le troll.

Cet épisode 4 révèle l'autre dimension de la série : Asgard n'a plus de souverain mais a un fils de Thor, Magni Thorson. Celui-ci vient de la Terre 3515 et est le fils d'Amora et du dieu du tonnerre de ce monde parallèle. Toutefois il ne s'estime pas digne du trône et sa mère complote pour qu'il s'y asseye. Comme les terriens ont tout oublié des dieux d'Asgard et que le Pont Arc-en-Ciel n'existe plus non plus, les deux royaumes sont séparés.

Ewing va donc sûrement aller et venir ponctuellement entre Midgard et Asgard en développant deux intrigues qui vont, inévitablement, se croiser. A la fin de ce tome 1, Sigurd fait la connaissance d'un personnage que Donny Cates a contribué à changer radicalement et Ewing en fait évidemment son miel, réussissant encore une fois à tirer le meilleur de ce qu'ont fait ses prédécesseurs.

C'est donc passionnant à lire. Très ambigu, très dense, mais aussi très mouvementé, avec de l'action beaucoup d'inventivité (voir la manière dont Sigurd se sert de son marteau...). Le lecteur est embarqué dans une histoire multi couches captivante par un auteur qui sait tout de son personnage-titre et arrive à rendre tout ça digeste pour n'importe qui - impressionnant.

Cette fois, il semble aussi que Ewing ait convaincu Marvel de lui donner un artiste qui ne lui filera pas entre les doigts et c'est donc Pasqual Ferry qui, lui aussi, renoue avec l'univers de Thor (il avait illustré des épisodes du run de Matt Fraction en 2012). Après avoir fait son come back sur Doctor Strange de Jed MacKay, l'artiste espagnol prouve qu'il est redevenu régulier.

Alors certes on peut trouver que ses planches ont un côté un peu brut de décoffrage. Ferry a toujours travaillé sur tablette graphique mais depuis Dr. Strange, son trait a évolué pour conserver l'aspect d'un dessin moins peaufiné. C'est déstabilisant au début puis on s'y fait, ça a même un côté plus frais, plus spontané, qui correspond avec l'idée d'un nouveau départ pour le héros et ses aventures.

Par ailleurs Ferry montre un indéniable talent dans les scènes d'action : les bastons avec les bikers, ou l'affrontement avec les Fils du Serpent dépotent bien. C'est du brutal et le découpage est très dynamique. Sigurd est croqué comme un type charpenté, sculpté, ombrageux, on n'a pas envie de l'emmerder. Et cela apporte un contraste épatant avec Loki/Lucky, ce gosse malicieux (personnellement, j'ai toujours adoré cette version "Kid Loki" popularisée par Kieron Gillen dans Journey into Mystery et Young Avengers).

Sur l'épisode 4, qui se déroule donc sur Asgard, Ferry est remplacé par Juann Cabal. Un autre espagnol donc qui avait déjà magistralement collaboré avec Ewing sur Guardians of the Galaxy (Panini serait bien inspiré de rééditer ce run, en Deluxe ou en Omnibus par exemple). Depuis, Cabal a connu plus de bas que de hauts, en compagnie d'auteurs moins inspirés.

Mais ça fait plaisir de relire ses planches, au trait toujours aussi classieux, aux compositions toujours élégantes. Pourquoi Marvel ne lui a-t-il pas donné le poste de dessinateur principal ici ? Non pas que je me plaigne de Ferry, mais j'espère en tout cas que Ewing saura lui attribuer plus que quelques intermèdes de ci, de là.

Ce qui est certain, c'est que ce premier tome de The Mortal Thor et ces cinq premiers épisodes sont nettement plus convaincants que ceux de Captain America par Zdarsky et d'Iron Man par Williamson. Al Ewing, c'est évident, ne boxe pas dans la même catégorie, pourtant il reste moins connu et populaire. Alors, en plus de son Venom, laissez-vous tenter par cette série.

dimanche 21 juin 2026

DOOMQUEST #1 (of 10) (Ryan North / Francesco Mobili)


Dr. Fatalis cherche comment faire à nouveau briller la Latvérie dans le concert des nations alors qu'il n'a pas été invité à un sommet à Amsterdam où Reed Richards expose un projet fou de voyage dans le temps. Fatalis fait construire une machine mais ces travaux attirent l'attention des super-héros...


Tout d'abord, cette semaine je n'ai reçu aucune des nouveautés que j'avais commandées, ce qui explique que je n'ai pas parlé de comics jusqu'à aujourd'hui. J'espère que la situation va s'arranger. Ensuite, j'avais oublié de consacrer une entrée à Doomquest #1, sorti le 27 Mai dernier et dont le prochain épisode est prévu pour Mercredi prochain.


Enfin... "Oublié" n'est pas exact : j'attendais plutôt de voir ce qu'il en serait parce que ce projet en dix épisodes est illustré par Francesco Mobili dont j'ai adoré le travail sur The Tin Can Society. Et je doutai qu'il soit sage de s'engager dans une série mensuelle, sachant que Marvel n'offre pas les mêmes conditions de travail qu'Image Comics (c'est-à-dire en tolérant les retards).


Alors que les sollicitations pour le mois de Septembre viennent d'être communiquées, j'ai au moins la certitude de Mobili assure les dessins jusqu'au n°5 de Doomquest, soit la moitié de la série, ce qui signifie qu'il est dessus depuis un moment et que Marvel n'a lancé la publication qu'avec un certain nombre d'épisodes achevés. Plutôt rassurant donc.


Mais Doomquest, c'est quoi au juste ? C'est une histoire originale écrite par Ryan North qui avait visiblement envie d'écrire encore sur le Dr. Fatalis après One World Under Doom. North est le scénariste de Fantastic Four depuis 4 ans maintenant (et aussi de Flash chez DC depuis Mars 2026), il jouit donc de la confiance de ses éditeurs pour produire des projets alternatifs.

Doomquest n'est pas un event, c'est un récit hors continuité, ou en tout cas qui ne s'inscrit pas dans l'actualité. Il se passe avant Blood Hunt et One World Under Doom. Si Marvel avait une collection semblable au DC Black Label, cette mini série en ferait partie. Peut-être que le succès de celle-ci ouvrira la porte à d'autres projets semblables.

Tout commence de manière classique : Fatalis est frustré par la situation de la Latvérie, et donc par le sien. Il est considéré comme un dictateur mais lui se voit comme le sauveur de sa nation et un des génies de l'humanité. Comment rendre à son pays son lustre et en jouir ? En s'aventurant là où son éternel rival, Reed Richards, n'ose pas aller bien sûr !

A Amsterdam, Mr. Fantastic est invité à exposer une idée révolutionnaire mais qu'il juge trop dangereuse malgré son potentiel extraordinaire, le voyage dans le temps non pour le corps mais pour l'âme. Fatalis sait que s'il réalise cet exploit, il pourrait réécrire l'Histoire et donc celle de son pays, prouvant ainsi sa supériorité face à Richards.

Bien entendu, quand on construit une machine capable de cela, les super héros s'en aperçoivent vite et Avengers, X-Men et Fantastic Four interviennent, au mépris du droit international (comme d'habitude...), pour stopper ce que manigance de Fatalis. L'issue de cette bataille a une conséquence inattendue pour Fatalis qui remonte bien le temps mais pas comme il l'avait prévu...

Le peu d'épisodes de Fantastic Four écrits par North que j'ai lus me sont tombés des mains. Il écrit souvent des épisodes done-in-one avec des explications pseudo-scientifiques auxquelles je ne comprends rien. Mais j'ai bien apprécié One World Under Doom, un event qui était très maîtrisé. Avec Doomquest, on est dans du bon North.

J'aime particulièrement la manière dont il traite Fatalis, il n'excuse pas son comportement tyrannique, ses attitudes menaçantes, la crainte qu'il inspire à ses sujets. Mais on voit aussi qu'il estime le véritable génie qu'il est, la volonté de porter la Latvérie en haut de l'échelle. Sa rivalité avec Richards est convenue mais elle reste un carburant toujours aussi efficace.

Ce premier épisode ne prétend donc pas réinventer la roue : le voyage dans le temps, les super héros qui débarquent, tout ça est classique. Pourtant North surprend vraiment quand il montre la Torche Humaine agir de manière inattendue à un moment clé. Et surtout le cliffhanger est à la fois très drôle, très cruel et imprévisible.

Et puis il y a Francesco Mobili. Il est ici colorisé par Frank d'Armata, qui respecte parfaitement le dessin de l'artiste en employant une palette nuancée. Mobili a pris une autre dimension depuis The Tin Can Society et lui confier cette mini série prouve de la part de Marvel un réel souci de donner du cachet graphique au projet.

Mobili nous gratifie de plusieurs pleines et doubles pages somptueuses, riches en détails, avec des compositions impressionnantes, un découpage à la fois dense et fluide. La façon dont il représente l'armure et le masque de Fatalis pourra diviser mais le réalisme choisi est impressionnant. Fatalis y gagne encore en charisme et en puissance. Chacune de ses apparitions est marquante.

Bien sûr se pose la question de savoir si Mobili tiendra le rythme pendant dix mois, conservera cette qualité sur une telle durée. Sur The Tin Can Society, il avait pris du retard vers la fin mais comme c'était une série en creator-owned, Image Comics n'avait pas à imposer un fill-in artist. Est-ce que, si Mobili est à la bourre, Marvel sera aussi sage en décalant la sortie des épisodes ? Ou devra-t-on supporter une doublure sûrement de moindre qualité ? 

J'espère que, puisque l'histoire n'a aucune incidence sur le reste de publications actuelles de Marvel, qu'on laissera Mobili travailler en paix parce que ce serait vraiment regrettable autrement.

En tout cas, ce premier épisode de Doomquest est très prometteur et donne envie de lire la suite.

vendredi 19 juin 2026

MOTHER MARY (David Lowery, 2026)


Mother Mary est une icône pop mondialement connue qui s'apprête à faire son retour sur scène après une longue absence due à un accident - ou une tentative de suicide ? Lors d'une séance d'essayage pour un costume, elle s'enfuit et rejoint dans la campagne anglaise son ancienne styliste, Sam Anselm. Celle-ci accepte à contrecoeur de lui confectionner une nouvelle robe en moins de 72 heures.


Dans la grange transformée en atelier, elles s'enferment toutes les deux. La tension est palpable car Mary n'arrive pas à exprimer ce qu'elle souhaite. Sam l'interroge sur sa performance à venir et l'accident, mais refuse d'écouter sa nouvelle chanson - d'ailleurs elle n'écoute plus la musique de Mary depuis leur séparation. En revanche elle veut la voir danser sa nouvelle chorégraphie, sans musique.


Cela lui donne l'idée d'une longue traine sur laquelle seraient évoquées toutes ses robes emblématiques avant d'être arrachée sur scène, ce qui convient à Mary qui veut de la clarté, repartir de zéro. Toutefois Sam n'est pas prête à lui accorder un blanc-seing : elle revient sur les raisons de leur rupture, reprochant à Mary de ne jamais lui avoir accordé le crédit qui lui revenait pour la création du personnage de Mother...


Il y a un peu plus de deux ans, je parlais ici de The Green Knight réalisé par David Lowery en 2021 - depuis il a signé Peter Pan et Wendy en 2023) - qui m'avait vivement impressionné. Cette année, le cinéaste est revenu avec un projet ambitieux, qu'il a aussi écrit, Mother Mary, produit par A24. Inexplicablement le studio n'a fait aucune promotion pour le film, qui s'est logiquement planté au box office.


Lowery est un auteur à part, capable de passer de films de commande pour des majors à des longs métrages plus personnels avec des budgets beaucoup plus réduits. Cette versatilité ne l'empêche pas d'attirer de grands acteurs et de proposer toujours des oeuvres très originales, visuellement époustouflantes.


Mother Mary est un projet qu'il portait depuis longtemps, inspiré par la tournée Reputation de Taylor Swift dont la captation l'avait ébloui. A partir de là, il a imaginé un personnage de pop star iconique qui pourrait être ce que Swift serait dans une dizaine d'années. Il a d'ailleurs fait appel à Jack Antonoff, le producteur de la star, pour la bande originale du film (avec aussi des chansons de Charli XCX, FKA Twigs et Daniel Hart).


Mais Mother Mary n'est pas qu'une version de Taylor Swift : c'est une créature composite qui fait penser tour à tour à Beyoncé et Lady Gaga, des showgirls charismatiques dont le personnage scénique provoque une réelle dévotion de la part de leurs fans. Et la question que pose Lowery, c'est : comment une chanteuse peut-elle inspirer cela ?

On le sait, les méga stars de ce calibre sont entourés de conseillers, de stylistes, d'une véritable armée. Leur image est verrouillée, leur communication blindée, rien ne leur échappe. Elles ont atteint un niveau de notoriété qui illustre parfaitement la fameuse phrase de John Lennon comme quoi "les Beatles sont plus célèbres que le Pape".

Mais que reste-t-il d'elles une fois sorties de scène ? Comment vivent-elles ce retour à la normale ? D'ailleurs vivent-elles simplement une existence ordinaire, dans leur intimité ? On peut en douter. Elles sont certainement là aussi choyées par des cuisiniers particuliers, coachées par des entraîneurs sportifs, entretenues par un personnel de maison. Je ne crois pas que la normalité puisse encore vouloir dire quelque chose chez ces gens-là.

Lowery démarre son film quand Mother Mary se prépare pour son grand retour sur scène. Elle essaie des tenues mais aucune ne lui convient, elle se sent prisonnière d'une image qui a pourtant conforté sa popularité. Elle s'enfuit et part retrouver celle qui l'a aidé à façonner son personnage, non pas pour le perfectionner, mais pour s'en débarrasser.

Seulement voilà, Sam Anselm, son ex-styliste, est désormais une créatrice reconnue dans la mode et prépare, elle, un défilé haute couture. Les deux femmes ne se sont plus vues depuis des années et la tension est palpable. Sam ne va pas tarder à rappeler à Mary pourquoi elle n'écoute plus sa musique, et rechigne tant à lui rendre service.

Jusqu'à elle point une pop star se créé-t-elle elle-même, toute seule ? Mary a imaginé Mother avec Sam qui confectionnait ses tenues de scène mais plus encore, qui a réellement, concrètement façonné son image. Et Mary ne l'a jamais mentionnée publiquement. Elle a même fini par se passer de ses services et l'exclure de son cercle d'intimes.

Lowery suggère qu'elles étaient plus que des collaboratrices, mais sans préciser si elles étaient amantes par exemple. Au spectateur d'apprécier. Pendant quasiment la moitié du film, le cinéaste opte pour un récit très théâtral, avec ses deux protagonistes enfermés dans une grange reconvertie en atelier, réglant leurs comptes.

Sam prend un plaisir évident à maltraiter Mary pour se venger : elle refuse d'écouter sa nouvelle chanson, la force à danser sans musique. C'est un match de boxe où les mots sont des coups et Mary est dans les cordes. Elle est épuisée, rincée, on a l'impression qu'elle va tomber en morceaux. Jusqu'à un twist étonnant qui transporte l'histoire dans une direction totalement imprévue.

Lowery avait signé en 2017 A Ghost Story (avec Ben Affleck et Rooney Mara), un film étonnant où le fantôme apparaissait littéralement sous la forme d'une silhouette humaine sous un drap. Mother Mary n'est pas aussi littéral et radical dans sa représentation d'un spectre, mais il s'agit également d'une histoire de fantôme sous la forme d'un morceau de tissu, écarlate cette fois.

C'est aussi une histoire de possession, et il y a une scène, absolument flippante, où une jeune fan de Mary procède à une séance de spiritisme et où elle entre en transe. Le film bascule, inopinément, dans le fantastique, avec le même culot dont sait faire preuve Lowery, et qui peut désarçonner le spectateur, au point de le faire sortir du film.

Mais si vous marchez, si vous acceptez le parti pris, alors c'est un vrai trip. Très intense, superbement graphique, dérangeant aussi. Tout cela est ponctué par des flashbacks où l'on voit Mary sur scène, où on découvre son "accident", où on assiste à l'aspect hypnotique, ensorcelant et un peu grotesque aussi, d'un public se comportant comme une foule d'idolâtres.

Lowery peut s'appuyer sur deux actrices rien moins que phénoménales (mais il tire toujours de ses comédiens des prestations magiques). Michaela Coel (qui aurait participé à l'écriture) est tout bonnement incroyable, passant en un éclair de la folie menaçante à la sidération sincère. Face à elle Anne Hathaway n'est pas seulement crédible en pop star mais réussit encore une fois à composer un personnage magnétique et dépassé.

Hunter Schafer n'a droit qu'à des apparitions mais est également très bien dans le rôle de l'assistante de Coel. FKA Twigs a droit à la scène la plus terrorisante du film.

Selon vos goûts, évidemment, la bande-son et les chansons (sept au total, toutes interprétées, et de quelle façon, par Hathaway) vous conviendront et vous aideront à vous immerger, mais, même si cette pop électro n'est pas trop ma came, il faut reconnaître qu'elle a été faite par des auteurs-compositeurs aguerris.

Mother Mary est une expérience très particulière, comme souvent dans les films les plus personnels de son cinéaste, mais le voyage en vaut la peine (même si A24 l'a copieusement sabordé).

jeudi 18 juin 2026

DREAMS (Michel Franco, 2026)


Fernando quitte son Mexique natal pour aller clandestinement jusqu'à San Francisco. Là-bas l'attend Jennifer McCarthy, une riche femme plus âgée que lui, avec qui il a entamée une liaison. Jennifer s'occupe d'une fondation qui vient en aide aux migrants et plus spécialement finance une académie de danse à Mexico où elle a rencontrée Fernando, un danseur prodige.


Toutefois, elle refuse, après qu'ils soient réunis, qu'on les voit ensemble et cela dérange le jeune homme qui a l'impression qu'elle a honte de lui alors qu'elle affirme que c'est pour ne pas attirer l'attention sur sa situation de sans-papiers. Il finit par rompre et ne répond plus aux appels incessants de sa maîtresse. Il trouve un job dans un hôtel miteux.


Le coeur brisé, Jennifer le cherche, retournant même à Mexico pour voir les parents de son amant - en vain. Un soir qu'elle se rend à une représentation d'un ballet à San Francisco, elle voir Fernando danser devant le théâtre et le patron de la compagnie lui remettre sa carte...


Il y a presque deux ans, je parlais ici de Memory, le précédent film de Michel Franco, que j'avais beaucoup aimé. J'étais donc curieux de découvrir son nouvel opus où il dirige à nouveau Jessica Chastain (également coproductrice). Dreams ne déçoit pas mais évolue dans un tout autre registre que leur précédente collaboration.


Alors que la police de l'immigration de Donald Trump a beaucoup fait parler d'elle ces derniers mois pour ses bavures (bien que les journalistes semblent avoir oublié que l'I.C.E. a été créé en 2003 sous l'administration de George W. Bush et a poursuivi ses arrestations/expulsions sous Barack Obama et Joe Biden), Dreams vient ajouter son commentaire sur ses services.
 

Toutefois, ce n'est pas un film-dossier sur cette organisation. Franco nous entraîne dans la relation trouble entre une socialite américaine et un jeune migrant mexicain. Ceux-ci sont des amants que tout sépare : leur différence d'âge, leur milieu social, leur situation légale. Il est clair dès le début que Fernando est le toyboy de Jennifer.


Ils se sont rencontrés dans une académie de danse à Mexico que finance Jennifer, à la tête d'une fondation qui vient en aide aux migrants. Danseur prodige et séduisant, il a séduit cette femme puissante autant qu'elle l'a attiré dans son lit. Et, comme il le lui dit, il a pris tous les risques pour la rejoindre, avec l'argent qu'elle lui a laissé pour payer des passeurs.

La première scène du film est saisissante : on voit un camion passer la frontière puis s'arrêter à la nuit tombée dans un sentier. Des voix nous parviennent de l'intérieur du véhicule dont on ouvre les portes et d'où sortent des migrants à bout de force, entassés depuis des heures (des jours peut-être), dans une chaleur étouffante. Fernando n'attend pas : il prend le large et poursuit son trajet en autostop.

Jennifer rentre chez elle le soir et Fernando l'attend chez elle, où il a pu entrer grâce à une clé dont elle lui avait donné l'emplacement. Ils font l'amour avec passion. Mais la romance connaît vite des ratés : elle refuse qu'on les voit ensemble. Il rompt, estimant qu'il n'est pour elle qu'un jouet sexuel, et disparaît dans la nature.

A partir de là commence le deuxième acte du film qui voit Jennifer sincèrement bouleversée par la tournure des événements, recherchant Fernando, sans succès. Il a réussi à trouver un job. Elle reprend ses activités mondaines, la tête ailleurs. Puis, complètement par hasard, ils vont se retrouver, avec la promesse cette fois de ne plus vivre cachés.

Franco montre parfaitement à quel point la présence de ce jeune homme perturbe le quotidien bien réglé de cette femme d'influence qui pourtant perd pied en sa compagnie. Toute l'ambiguïté du film réside dans ce rapport dominant-dominé où les sentiments amoureux et le sexe troublent tout. Il est difficile de percer à jour ce qui unit ce couple mais aisé de voir ce qui les distingue.

Jennifer est en quelque sorte trahie par son frère, ouvertement opposé à ce que les migrants viennent aux Etats-Unis (c'est d'ailleurs pour ça qu'il préfère qu'on les aide dans leur pays). Leur père fait comprendre, subtilement mais clairement, qu'il n'approuve pas cette histoire. Et Jennifer, pour satisfaire à la fois son désir et ses devoirs, imagine un stratagème d'une perversité absolue.

Je ne vais évidemment pas spoiler comment elle va contourner ce dilemme, mais c'est un aller sans retour et le dernier acte du film, un huis clos dont la noirceur égale celui qui ouvre le récit, est d'une intensité terrifiante. C'est une vengeance à double détente qui va tout briser. Mais aussi, certainement, révéler pourquoi, effectivement, ça ne pouvait pas marcher, bien au-delà d'une affaire de titre de séjour.

J'ai lu que le film était complaisant, notamment dans sa représentation des scènes de sexe. Pourtant, elles sont rares, filmées à distance, et brèves. Il n'y a rien de racoleur. Néanmoins les corps sont mis en avant : on les voit transpirer, exulter, souffrir. Franco exprime ainsi, plus fortement que par les dialogues, les états que traversent ses deux protagonistes.

Le corps ici est aussi un symbole social : Jennifer est toujours apprêtée, d'une grande élégance, tandis que Fernando ne se départit jamais d'une simplicité synonyme de modestie, de pauvreté, à part quand il danse et que la majesté de ses mouvements, la grâce qu'il incarne, dépassent tout cela. Ce sont les seuls moments où il transcende sa condition et où on comprend le pouvoir fantasmatique qu'il exerce sur Jennifer.

La réalisation est sèche, sans effets. Franco examine tout cela avec un regard implacable, sans aucun romantisme. Cela rend ironique le titre de son film en le prenant à rebours visuellement. Les rêves, ce sont ceux d'une femme qui voit dans son jeune amant une possibilité de s'émanciper de son milieu. Et ce sont ceux d'un jeune homme qui voulait croire à une romance et à une vie meilleure, ailleurs.

Jessica Chastain est une immense actrice, qui, jamais, ne cherche à excuser son personnage. Ce qui rend le dénouement encore plus terrible. Elle irradie de sensualité puis, la scène suivante, semble égarée, et encore après, devient glaciale. Du grand art. Isaac Hernandez, danseur à l'American Ballet Theatre, est une révélation dans le rôle de Fernando à qui il donne une présence, une émotion tout en finesse.

Dreams n'est pas un film facile. Mais il trouve sa beauté revêche dans cette radicalité. Et il est servi par deux comédiens extraordinaires. 

mardi 16 juin 2026

LES CHAROGNARDS (Don Medford, 1971)


Melissa est la femme de Brandt Ruger, un baron du bétail sadique. Il part avec des amis pour une partie de chasse à bord d'un train luxueux où les attend un wagon de prostituées. Le bandit Frank Calder désobéit au shérif local de ne pas s'attarder dans le coin et kidnappe Melissa qu'il prend pour une institutrice et à qui il demande de lui apprendre à lire.


Lorsque Ruger apprend que sa femme a été kidnappée, il invite ses amis à chasser non plus le gibier mais la bande de Calder avec des fusils à longue portée qu'il a achetés. Calder, pourtant, protège d'abord Melissa de ses hommes qui veulent la violer, mais c'est pour mieux la forcer la nuit venue après qu'elle a tenté de s'échapper et de le poignarder.


Ruger et ses amis remontent la piste de Calder et sa bande et commencent alors à éliminer les bandits un par un, grisés par la supériorité que leur donne leurs fusils. Melissa, elle, s'entiche de son ravisseur qui fait tout pour qu'elle ne soit pas tuée, ignorant que c'est son mari qui les poursuit...


The Hunting Party, soit "La Partie de Chasse", est un film qui traîne une sale réputation. Don Medford quittera même le cinéma après avoir mis en scène le scénario écrit par Gilbert Ralston, William W. Norton et Lou Morheim ! Il faut dire que la pré-production s'était déjà très mal passée avec le casting initial qui avait déserté, refusant de tourner dans l'enfer d'Almeria en Espagne.


Car Les Charognards (en vf) est d'abord une énième tentative de western tourné par des américains (et des britanniques) dans le sillon des succès des westerns spaghetti. On y retrouve tous les clichés du genre, avec des personnages crasseux et immoraux, des situations violentes et outrancières, jusqu'au dénouement brutal et pessimiste.


Mais, donc, le film sera un échec commercial après avoir été étrillé par la critique. Gene Hackman, une de ses vedettes, le reniera même. Oliver Reed, qui joue son adversaire, sera, lui, pris dans le scandale des Diables (de Ken Russell, sorti la même année) et n'arrangera guère son cas en étalant sa misogynie durant un late show de l'époque (en présence de Shelley Winters).


Est-ce, malgré tout, un bon film ? C'est en tout cas un film de son époque. Mais qui souffre aussi de la comparaison avec un authentique chef d'oeuvre, Les Chiens de Paille, de Sam Peckinpah, également sorti en 71 (quelle année !). Don Medford était visiblement inspiré par son illustre collègue et a eu la mauvaise idée de vouloir le surpasser dans le mauvais goût.

Ce qui chez Peckinpah dérangeait, c'était sa franchise implacable, cette façon de montrer crument toute la laideur des hommes, non par complaisance, mais bien comme une critique de la bestialité des individus prétendument civilisés. Medford, lui, se contente de montrer ce qu'il peut y avoir de plus vil chez ces mêmes hommes mais sans commentaire critique.

D'où ce malaise qui étreint le spectateur devant ce spectacle. Dès la première scène, le ton est donné : on voit, grâce à un effet de montage particulièrement provocant, d'un côté un homme en train de faire sauvagement l'amour à sa femme sans parvenir à trouver du plaisir (à avoir une érection visiblement) et, de l'autre, une bande de canailles dépeçant un veau et manger ses boyaux crus.

Les charognards sont des animaux particulièrement abjects qui mangent des cadavres, mais plus généralement on qualifie de charognard quelqu'un qui profite du malheur d'autrui. La scène d'ouverture veut nous indiquer que les charognards ici sont les bandits, mais la suite de l'histoire montrera que le chasseur peut aussi être un vautour.

Brandt Ruger est un être particulièrement répugnant, qui ne semble trouver du plaisir qu'en brutalisant les femmes. Mais c'est aussi, surtout, un lâche, qui refuse de se salir les mains. Avec son fusil longue portée, il peut abattre des hommes sans être atteint, ni même être vu. Et quand il se lance à la poursuite de Frank Calder, c'est moins pour libérer sa femme que par crainte qu'elle ne finisse enceinte de ce bandit et qu'elle accouche donc d'un bâtard. Quant à payer une rançon, il n'en est pas question.

Calder ne vaut en vérité guère mieux : au début, il enlève Melissa pour qu'elle lui apprenne à lire - un motif inattendu. Il la protège de ses propres hommes qui veulent la violer. Mais cette apparence noblesse n'est que provisoire : lorsque Melissa tente de s'échapper, il la rattrape, l'immobilise et, abusant de sa force, la pénètre.

Melissa est un personnage féminin très osé. A elle seule, elle traduit peut-être le seul message intelligible du film : bien que kidnappée, brutalisée, violée, elle s'éprend de son agresseur, comme quelqu'un victime du syndrome de Stockholm. C'est en tout cas la seule explication valable à son comportement.

Quand Ruger comprendra que sa femme s'enfuit volontairement avec Calder, il a le choix entre abandonner sa traque ou la poursuivre pour exécuter Melissa et son amant. Une scène poignante, remarquable, voit Melissa implorer la mort pour elle et Calder plutôt que de continuer à être traqués par son mari. Le sadisme de ce dernier fera que, évidemment, il n'exaucera pas cette supplique.

Le film est trop long, il s'éternise dans des scènes de fusillade (d'exécution) parce que le gang Calder compte une vingtaine d'hommes. Mais dans sa dernière ligne droite, alors que Ruger et ses amis ont décimé la majeure partie de cette bande, le film prend une envergure inattendue, acquiert une intensité incroyable.

La partie de chasse du titre originale devient une traque absurde. Le spectateur sait que ça va mal finir, qu'il n'y aura pas de vainqueur. C'est un combat sans noblesse, sans grandeur, sans humanité. Et quelque part c'est ce qui confère une sorte de majesté morbide au film, en allant jusqu'au bout, sans détourner le regard. C'est très perturbant, mais courageux aussi. Même si ce n'est sans doute pas complètement volontaire.  

Oliver Reed compose un bandit très ambigu, à la fois obscène et avec du panache, et puis quelle gueule, quelle présence. Gene Hackman incarne en effet une pourriture totale, inexcusable, et on peut comprendre qu'il ait eu du mal à l'assumer (même s'il reviendra à ce genre de rôles ensuite). Enfin Candice Bergen est magistrale en victime amoureuse et souillée à la fois.

Ce n'est pas un film confortable, c'est un western malaisant au possible, parfois gratuitement, mais dont le final possède (et rachète) les défauts.

dimanche 14 juin 2026

MACADAM A DEUX VOIES (Monte Hellman, 1971)

 

Deux amis - le Conducteur et le Mécanicien - sillonnent les routes américaines à bord de leur Chevrolet 150 customisée, gagnant de quoi manger, se payer une chambre d'hôtel et faire le plein d'essence, en participant à des courses clandestines. Ils traversent la Route 66 en allant vers l'Est depuis la Californie. En chemin ils prennent en autostop la Fille à Flagstaff, Arizona. Le Conducteur a le béguin pour elle mais elle couche avec le Mécanicien.

En atteignant le Nouveau-Mexique, le trio croise G.T.O. au volant d'une Pontiac 1963. Ce dernier pense que les garçons le suivent pour le provoquer et il leur propose un défi : le premier à arriver à Washington gagnera la voiture du perdant. Pour ne pas risquer de s'endormir au volant, GTO ramasse des autostoppeurs, dont un jeune cowboy homosexuel qui lui offre une faveur sexuelle pour le remercier. Il le vire pour ne pas être distrait. 


Mais la course prend un tournant inattendu quand la Fille monte durant une étape avec GTO, puis quand le Mécanicien se propose de le relayer. Il devient clair que l'essentiel pour le quatuor n'est plus de savoir qui va gagner, ni même si la victoire a un sens...


C'est un film culte en Europe que je n'avais encore jamais vu. Bide retentissant lors de sa sortie aux Etats-Unis en 1971, Two-Lane Blacktop de Monte Hellman a donc été exploité la même année que Duel de Steven Spielberg qui fera de ce dernier un des cinéastes les plus importants des décennies suivantes. Hellman, lui, ne connaîtra pas la même fortune. Mais la souhaitait-il seulement ?


Hellman a fait ses armes au sein de l'écurie de Roger Corman, comme Scorsese, de Palma, Coppola, en signant des longs métrages au budget dérisoire. Repéré par le studio Universal, il a l'opportunité de diriger un film plus ambitieux et il reçoit le synopsis écrit par Will Cory qui ne lui plaît guère mais dans lequel il entrevoit un potentiel intéressant.


Il passe cela à son ami Rudolph Wurlitzer, admirateur du théâtre de Samuel Beckett, qui en tire un traitement de plus de 300 pages, ce qui équivaut à un film de trois heures. Toutefois, là encore, Hellman chamboule tout : avant et pendant le tournage, il refuse de montrer le script aux acteurs, ne leur donnant que de vagues indications, s'inspirant de Godard en cela.
 

Effectivement, le premier montage fait plus de 180' mais Hellman s'est engagé auprès d'Universal pour livrer un film de moins de deux heures. Il effectue lui-même les coupes - et se permet même un final très expérimental, dont je ne vous révélerai rien mais qui peut s'apprécier comme un splendide pied de nez à l'égard de la major tout en figurant le seul dénouement possible à une histoire sans fin.

Macadam à deux voies est une sorte d'archétype daté du road movie, comme le fut Point Limite Zéro de Richard Sarafian la même année, et comme l'est aussi, à sa manière, Duel de Spielberg. Le road movie, par définition, n'est qu'une réactualisation du motif du western et de la frontière. On y suit des personnages explorant toujours plus profondément le territoire nord-américain aussi bien en quête de nouveaux espaces que d'eux-mêmes.

Mais à la fin des années 60, et après Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, le road movie devient une aventure quasi abstraite. Il n'y a plus de frontière physique, géographique, tout le territoire a été exploré, colonisé. Il reste la frontière mentale et la possibilité encore d'interroger pourquoi des hommes traversent le pays, cherchant des endroits encore vierges ou du moins propices à l'aventure.

De ce point de vue, le film de Hellman est sibyllin : au début, on a affaire à deux jeunes hommes, sans nom (mais personne n'en a dans cette histoire), qui vivent en gagnant des courses aveugles et interdites. Cela leur permet de manger, de se payer une chambre, de faire le plein d'essence. On ne sait pas d'où ils viennent, où ils vont, qui ils sont l'un pour l'autre, quel est leur passé, encore moins leur avenir.

Ils sont en quelque sorte réduits à leur rôles le plus élémentaire : l'un conduit, l'autre est mécano. Ils se complètent. Puis le duo devient trio avec la Fille, une autostoppeuse, qui devient l'amante du mécano et l'objet du désir (jamais exprimé ni satisfait) du conducteur. Elle les accompagne sans s'attacher, elle peut à tout moment les lâcher pour un autre. Et ils ne la retiendront pas.

Dans sa logique simple et implacable, le trio devient un quatuor avec l'entrée en scène de GTO. S'estimant provoqué par les deux garçons, il les défie en leur proposant une course jusqu'à Washington avec à la clé pour le vainqueur la voiture du perdant. Mais la course ne va pas du tout se passer comme on pourrait s'y attendre.

Régulièrement en effet le conducteur et le mécanicien s'arrêtent pour participer à une course et gagner de l'argent en pariant. GTO, lui, prend des autostoppeurs pour ne pas s'endormir au volant - d'abord un vagabond homosexuel, puis une grand-mère et sa petite-fille qu'il conduit au cimetière où reposent les parents de la gamine (tués par un chauffard de la ville).

Le spectateur comprend vite que cette course est absurde car les règles sont absentes : le mécanicien relaie GTO, la Fille monte dans la voiture de GTO puis revient auprès des deux garçons. Ce n'est pas une poursuite, mais une errance, et elle n'a aucun but, aucune destination, aucune arrivée. Washington n'est qu'un nom, mais au fond on s'en fiche. Il est question de Columbus, Ohio, ou de Chicago, Illinois. 

Ce qui compte vraiment, en réalité, c'est rouler, et rouler ensemble, pour ne pas rouler seul. Les courses ne sont que des ponctuations avec une légère montée d'adrénaline (car le mécanicien a arrangé la Chevrolet pour être imbattable et le conducteur est un pilote d'exception). GTO se vante auprès de ceux qu'il véhicule d'avoir gagné sa Pontiac aux dès, d'être producteur de films, mais c'est du baratin.

Le personnage le plus attachant, même s'il est aussi énigmatique que les trois autres, est bien la Fille, cette passagère qui accompagne et l'un et l'autre, indistinctement, sans passion. Elle souhaiterait sans doute que le conducteur lui fasse part de ses sentiments et, alors, peut-être aurait-elle une raison de rester avec lui et le mécanicien. Quand elle est avec GTO, c'est davantage parce qu'elle peut écouter de la musique sur son autoradio ou parce qu'il lui parle.

Mais elle ne comprend pas ces hommes dont les voitures sont les extensions quasi organiques. Elle est bouleversée quand ils croisent deux véhicules qui se sont percutés et dont l'un des pilotes est mort, le cou brisé. A cet instant, elle a peur et le dit. Et nous, nous devinons qu'elle ne restera ni avec les garçons ni avec GTO.

Alors, bien sûr, tout cela n'est pas aussi profond, intellectuel, que ça en a l'air. Macadam à deux voies a séduit les Européens parce que c'était un film qui ne ressemblait pas à un film américain, qui baignait dans ses influences Nouvelle Vague/Nouvel Hollywood. Et sa fameuse fin a plus l'air d'une blague que d'un véritable geste artistique insolent.

Par la suite, un cinéaste comme Wim Wenders deviendra le maître du road movie, notamment avec Paris, Texas et Jusqu'au bout du monde, lui donnant une autre dimension, à la fois bouleversante et introspective, avec le regard si spécial que peut poser sur les grands espaces américains un étranger. Hellman, lui, apparaît, avec le recul, moins comme un visionnaire que comme un petit malin.

Son casting est au diapason de la bizarrerie de son projet : le conducteur est joué par le chanteur James Taylor qui fait très bien le Driver ombrageux et séduisant. Dennis Wilson, des Beach Boys, joue le mécanicien impassible sans avoir à se forcer. Laurie Bird joue la Fille avec cette moue butée fascinante. Et l'immense Warren Oates, fidèle de Peckinpah, est finalement le seul à donner de la chair et de l'esprit à son personnage.

Film culte, donc. Mais, qui 55 ans après, en a à la fois le charme et les limites.