BATMAN, VOL. 1 : DAYLIGHT
(Batman #1-6)
l'évasion, vite interrompue, de Killer Croc, de l'asile d'Arkham, provoque la rencontre entre Batman et le docteur Annika Zeller. Celle-ci a conçu le prototype d'une couronne, financé par Wayne Tech., capable d'altérer les facultés mentales des patients les plus dangereux dont elle s'occupe. Cette invention attire les convoitises du Sphinx qui va mettre Batman sur une piste compromettante pour le Dr. Zeller.
Cependant, lors d'une patrouille, Robin (Tim Drake) est blessé par un agent de police. Or le G.C.P.D. et aux ordres du commissaire Vandal Savage qui veut à tout prix capturer Batman et ses partenaires et ne va pas hésiter, pour cela, à trafiquer des preuves pour les accabler. Ce qu'il ignore, c'est qu'un jeune garçon, Hudson Gray, l'a filmé en train de commettre ce méfait et qu'il va en informer un journaliste, Jack Dean, lui-même ami de Harvey Bullock, devenu détective privé.
Enfin, Batman, quand Bruce Wayne n'enquête pas ou ne tente pas de sauver Annika Zeller de tueurs, apprend qu'un nouveau personnage, surnommé le Minotaure, a pris le contrôle du crime organisé de Gotham en mettant au pas tous les caïds locaux...
En Septembre 2025, alors que beaucoup de monde constatait déjà les retards conséquents des épisodes écrits par Jeph Loeb et dessinés par Jim Lee sur Hush 2, DC relançait la série Batman au n°1. Ce n'est que la quatrième fois depuis 1941 que cela se produit (la 2ème a eu lieu en 2011, la troisième en 2016). Et, surprise, Matt Fraction en devenait le scénariste.
Celui qui fut un des architectes de Marvel dans les années 2010, avec les séries Invincible Iron Man ou Hawkeye, se faisait discret, ayant préféré développer des projets en creator-owned (comme Adventureman, avec Terry Dodson). Il fait donc son retour par la grande porte, mais personne n'aurait parié qu'il accrocherait Batman à son tableau de chasse.
En effet, DC a l'habitude confier la série la plus populaire de son catalogue à des scénaristes expérimentés ou qui ont eu le temps de faire leurs preuves sur des titres moins importants, comme ce fut le cas avec Scott Snyder (durant les New 52) ou Tom King (avec Rebirth). Fraction, c'était celui qu'on n'avait pas vu venir - celui aussi qu'on ne pensait pas revoir chez un des Big Two.
Pour l'accompagner en revanche, l'éditeur de Burbank a misé sur la sécurité en laissant Jorge Jimenez en place, après avoir assisté Chip Zdarsky durant son run. L'artiste espagnol est devenu une valeur sûr de DC, au même titre que Dan Mora ou Mikel Janin, et il a dû apprécier la confiance placée en lui car quand on dessine Batman, on est au sommet en termes d'exposition.
J'avais lu le premier épisode de cette relance sans être franchement convaincu. En le relisant, je m'aperçois qu'il reste le plus faible du lot, mais pour une raison spéciale : il installe davantage les éléments que les autres numéros vont exploiter qu'il ne propose une ouverture très accrocheuse. Car Fraction a décidé d'une ligne directrice singulière.
Le scénariste a en effet déclaré qu'il préférait, au moins dans un premier temps, écrire des épisodes done-in-one. C'est effectivement le cas : chacun chapitre est autonome, auto-contenu. Toutefois, quand on a terminé ce premier tome (qui sortira en version album au mois de Juin prochain en vo), on se rend compte que Fraction tisse un fil rouge très astucieux.
C'est pour cela qu'il ne faut pas s'arrêter à la faiblesse du premier épisode. Ici, il n'est pas à proprement parler question d'un arc narratif, d'une histoire à suivre traditionnels. Fraction sème des cailloux que le lecteur doit suivre pour arriver à destination avec le cliffhanger (très efficace) du sixième épisode qui révèle des éléments cruciaux concernant deux personnages.
En fait, Fraction est malin car il applique à Batman ce qu'il avait élaboré sur Hawkeye. Est-ce que ça peut fonctionner, compte tenu de la différence de niveau entre les deux personnages, les deux séries ? Hawkeye avait été un terrain d'expérimentations extrêmement audacieuses, aussi bien sur le plan narratif que visuel, avec un David Aja stimulé (et stimulant) comme jamais.
Jorge Jimenez n'a pas le génie de Aja dans la mesure où son style de dessin, de découpage, ne tente pas autant de choses. Aja transformait chaque script en un espace ludique sophistiqué - qui expliquait ses retards chroniques. Jimenez est dans l'énergie, l'instinct, sa narration graphique est plus directe. C'est un excellent dessinateur, mais qui ne s'intéresse absolument pas au formalisme comme son compatriote.
Attention ! Jimenez est formidable : son dessin est désormais plus vif, flirtant avec les codes du manga, jusque dans les expressions et la morphologie de certains personnages. Il a pu enchaîner six épisodes de rang, ce qui n'est pas habituel chez lui, et il sera encore présent sur le #7 avant de céder sa place à Ryan Sook (le temps pour lui de signer le crossover Superman/Spider-Man).
On sent surtout qu'il est plus motivé que jamais, alors qu'après le run de Zdarsky, il aurait pu légitimement avoir envie de se frotter à un autre personnage, même si, encore une fois, dessiner Batman, c'est avoir le poste dont tout le monde rêve. La raison possible à son envie de rester se situe peut-être dans l'esthétique qu'a imposée Fraction à DC.
En effet, il ne vous aura pas échappé que le titre de ce tome 1 est Daylight. Comment ça, la lumière du jour ? Mais Batman, c'est Gotham, la ville où il pleut tout le temps, où l'action est majoritairement nocturne, l'ambiance crépusculaire... Et pourtant, dès le premier épisode, on voit un ciel bleu, il ne pleut plus, et même quand c'est la nuit, ce n'est pas lugubre.
Le look de Batman aussi a changé : il ne porte plus un costume noir et gris, mais bleu et gris. Tout cela peut sembler superficiel, cosmétique, mais c'est plus profond que ça. Fraction en avait marre des clichés accolés à Batman (la nuit, le grim'n'gritty, etc) et il a accepté le job en convaincant DC de chambouler tout ça, de prendre le contrepied. Batman sourit, Bruce Wayne renoue avec son côté playboy millionnaire.
Et là, on renoue avec ce que Fraction avait fait sur Invincible Iron Man : comme Tony Stark, Bruce Wayne est un séducteur et un affairiste. Le scénariste le réinstalle dans ces rôles-là, largement négligé sous King, Tynion, Zdarsky. Ce qui n'empêche pas d'en faire un justicier intimidant, malgré son costume plus clair.
Ce jeu des comparaisons avec ce que Fraction a déjà fait chez Marvel ne s'arrête pas là. On peut s'en agacer ou simplement apprécier, car c'est vraiment bien fait et Jimenez suit le mouvement avec un tonus contagieux. Par exemple, si dans le premier épisode, Annika Zeller veut "réparer" Killer Croc, on pense à Lucky the pizza dog dans Hawkeye que Clint Barton transportait chez un véto pour qu'il le sauve.
L'épisode 5 renvoie encore plus clairement à Hawkeye #3 dans lequel Barton était entraîné dans une folle course-poursuite avec une belle passagère traquée par des tueurs : ici, c'est le Dr. Zeller qui est ciblée et Bruce Wayne qui s'échine à la tirer de ce mauvais pas. Et l'intervention de Robin (Damian Wayne) est une allusion directe à Kate Bishop.
Des Robin, Fraction en utilise d'ailleurs deux et l'un va raccrocher durant ce premier tome (je ne vous dis pas lequel). Le scénariste justifie ça intelligemment et en profite pour évoquer la paternité multiple de Batman/Wayne avec ses sidekicks, qui sont à la fois ses enfants (naturel ou adoptif) et ses petits frères, ses partenaires, ses assistants. Mais avec une vie à eux désormais.
Comme vous le constatez, c'est tout de même très dense sous cette construction done-in-one. Fraction et Jimenez prennent en compte ce qu'a laissé Zdarsky (Vandal Savage devenu commissaire principal du GCPD, Jim Gordon de nouveau simple flic en uniforme, Harvey Bullock détective privé) et établissent de nouvelles choses (Annika Zeller, le Minotaure - deux créations originales).
La série gagne à être lue d'un bloc, au moins pour la démarrer, car son rythme est soutenu et son flux d'informations tendu. Lu mensuellement, on pourrait avoir l'impression (comme ce fut mon cas après avoir découvert l'épisode 1) que c'est un peu anecdotique. Mais lu à la suite, on comprend que c'est une fausse impression et que cette structure narrative récompense la patience du lecteur.
Du coup, la question que je me pose, c'est : est-ce que vais attendre la fin du prochain arc sagement ? Ou enchaîner avec le n°7 et suivre la série tous les mois parce que ça m'a quand même bien accroché (et que c'est complémentaire sans être dépendant de Detective Comics) ? Réponse le mois prochain. Mais en tout cas, je recommande chaudement cette relance.






































