lundi 1 juin 2026

PRIS AU PIEGE (Darren Aronofsky, 2025)


New York, fin des années 1990. Hank Thompson est un ancien prodige du baseball qu'un accident de la route a stoppé net dans son élan et qui travaille désormais comme barman. Son voisin, un punk anglais, Russ Miner, part à Londres voir son père malade et lui confie son chat, Bud. Peu après, deux russes frappent à la porte de Russ et tabassent Hank. Après avoir subi une ablation d'un rein suite aux coups reçus, Hank est interrogé par l'inspecteur Elise Roman qui lui révèle que Russ est mêlé à un trafic de drogue avec des juifs hassidiques, les frères Drucker.


Hank trouve dans la litière de Bud une fausse crotte en plastique à l'intérieur de laquelle se trouve une clé. Les frères Drucker s'introduisent dans l'appartement de Russ et l'inspecteur Roman est avertie. Effrayé à l'idée d'être confronté à eux, Hank sort se soûler dans le bar où il travaille puis rentre chez lui, où il vomit devant la porte de son immeuble, laissant ses vêtements souillés à un sdf. Les russes lui tombent à nouveau dessus avec un portoricain, Colorado, à la recherche de la clé, qui lui laisse 24 h. pour la retrouver.


Hank confie Bud à sa petite amie Yvonne puis retourne au bar mais il est pris en chasse par les Drucker...
 

Comme David Fincher, qui usine à présent pour Netflix entre projets personnels et commandes pour la plateforme de streaming, Darren Aronofsky a clairement vu son étoile pâlir depuis Black Swan et plus généralement depuis le début des années 2000. Il dépend lui aussi du bon vouloir des studios prêts à financer ses longs métrages en échange de quelque work-for-hire.
 

Mais si Fincher a su garder une réputation de cinéaste intègre malgré tout, Aronofsky est désormais davantage connu pour rapporter des Oscar à ses acteurs (Natalie Portman, Brendan Fraser) que pour la qualité réelle de ses oeuvres. Il a même fini, récemment, par commettre une websérie générée par intelligence artificielle (On this day... 1176). C'est dire s'il est tombé bien bas...


Qu'attendre alors de Caught Stealing (en vo) ? C'est clairement un film de commande dans lequel le cinéaste s'est investi sans renouer avec les éclats de ses meilleurs opus. Le public ne s'est pas déplacé et les recettes ont été deux fois inférieurs au budget. Ce qui devait être le premier volet d'une franchise est mort dans l'oeuf.


Car l'histoire a été adaptée par Charlie Huston d'un volume de sa série de romans. Le héros est un ancien joueur de baseball à l'université dont la carrière a été brisée par un accident de la route. Devenu barman, il refait chaque nuit le même cauchemar où, au volant de sa voiture, il a percuté un poteau, tuant son passager sur le coup.

Il vit une romance avec Yvonne, une jolie infirmière, sans vraiment s'engager sérieusement avec elle. Il boit plus que de raison. A la ramasse, il accepte, à contre coeur, de garder le chat de son voisin et ami Russ, un punk anglais, mêlé à un trafic de drogue. C'est le début des emmerdements car Hank va se trouver traqué par des mafieux russes, un gangster portoricain, des juifs hassidiques et une flic soupçonneuse...

Ce personnage de chat noir que "la mort poursuit d'un zèle imbécile" (comme chantait Brassens) est un classique du film noir. Aronofsky a saisi l'intérêt à s'emparer du genre, lui qui porta un temps le projet d'adapter Batman : Year One (le chef d'oeuvre de Frank Miller et David Mazzucchelli, inspiré par le polar des années 70).

En situant l'intrigue à la fin des années 90, il est débarrassé de la technologie moderne qui court-circuite bien des problèmes qui font le sel des histoires criminelles en permettant aux personnages de communiquer trop facilement. A cette époque, les premiers téléphones portables sont encore rudimentaires, et Internet balbutiant.

Grâce à sa mise en scène nerveuse, car Aronofsky comme Fincher est un cadreur virtuose, Pris au piège maintient une bonne tension, ponctuée de ce qu'il faut de moments plus calmes pour permettre à son héros de souffler et réfléchir comme le spectateur. Il aurait pu se passer de remontrer si souvent l'accident de Hank car l'effet d'une scène clé s'en trouve malheureusement victime vers la fin.

Toutefois, on ne peut que constater à quel point tout cela est impersonnel. La référence, assumée, est After Hours de Scorsese (Griffin Dune, qui en était la vedette, est même présent ici dans un petit rôle), mais jamais Caught Stealing n'égale l'intensité de son modèle. L'abondance de twists nuit également beaucoup à l'ensemble et contredit la sécheresse désespérée du film noir.

Le casting est très bon dans l'ensemble, surtout dans les rôles secondaires, comme le tandem de juifs hassidiques campé par Vincent d'Onofrio et Liev Schrieber. Matt Smith s'est fait un look incroyable et vole aisément la vedette à tout le monde dès qu'il apparaît. Regina King cache bien son jeu dans le rôle de l'inspecteur et Zoë Kravitz est très jolie (même si elle le sera toujours moins que ne le fut sa mère - ah, Lisa Bonet !).

Austin Butler souffre du même mal que Glen Powell, même s'il a pour lui des cinéastes plus prestigieux qui le choisissent. L'échec commercial du film est forcément aussi le sien et prouve bien que Hollywood manque cruellement à l'heure actuelle de vraies stars masculines, capables de porter un long métrage sur leurs épaules, d'attirer en masse le public sur leur nom.

Il est pourtant pas mal ici, mais son jeu reste limité, il ne prend pas assez cher physiquement pour convaincre en vrai anti héros maudit de film noir, comme si consigne avait été donnée de ne pas trop l'abimer. Je n'ai rien contre lui ou Powell mais comme Chalamet et les autres wannabe, ce n'est pas avec eux qu'on va oublier Tom Cruise et Brad Pitt qui, à 60 balais passés, les dépassent en charisme.

Bref, Pris au piège est sympa, mais manque un peu de piquant.

dimanche 31 mai 2026

THE CRIMINALS (David MacKenzie, 2026)


Une bombe, datant probablement de la seconde guerre mondiale, est découverte sur un chantier de construction dans le quartier de Westminster à Londres. La surintendante en chef Zuzana Greenfield coordonne les opérations entre la police et l'armée pour boucler la zone et évacuer les habitants vers Hyde Park. Le major Will Tranter et son équipe sont envoyés sur les lieux pour désamorcer la bombe mais découvrent qu'elle comporte un déclencheur à retardement que Tranter désactive temporairement avec un bloqueur magnétique.


Pendant ce temps, une bande de braqueurs s'introduit dans la banque Al Muraqabah sur Edgware Road en forant le mur de l'immeuble voisin. Ils dérobent des bijoux et de l'argent et le chef de la bande une enveloppe rempli de documents papier. Leur signature thermique est remarquée par un drone de la police qui suspend l'opération de déminage et envoie des agents sur place. Ils remarquent Karalis qui faisait le guet et qui ordonne à ses complices de partir.


Sur le chantier, le déclencheur de la bombe se réactive et provoque une explosion tandis que les voleurs réussissent à quitter le quartier et le ville pour gagner leur planque à la campagne où Karalis dévoile à ses acolytes le véritable butin...
  

Saluons pour commencer une nouvelle prouesse des traducteurs français qui ont donc cru judicieux de remplacer Fuze (soit fusible) par... The Criminals en bonne "vf". Bravo les gars, continuez comme ça, creusez, vous finirez par trouver du pétrole. Je me demande si les cinéastes sont au courant de la manie grotesque dont on traduit les titres de leur film et ce qu'ils en pensent...


David MacKenzie est un cinéaste que j'aime bien, c'est un de ces artisans qui travaillent sérieusement leurs sujets, mettent leur ego de côté et ont à coeur de livrer des longs métrages solides. Il s'était fait remarquer notamment pour Comancheria, dont le script était signé par Taylor Sheridan.


Ici, il met en image le scénario de Ben Hopkins (même si le générique de fin mentionne du "matériel additionnel" de la part du réalisateur pour ce texte) et livre un film de braquage très malin, bourré de twists, remarquablement joué. La narration joue un rôle important dans l'appréciation du résultat puisqu'on va voir comment deux histoires parallèles n'en font qu'une.


L'idée d'une bande de voleurs agissant à la faveur de l'évacuation totale d'un quartier où on a trouvé une bombe de la seconde guerre mondiale s'avère très ingénieuse mais si peu vraisemblable. On pourrait penser à un roman de Donald Westlake ou plutôt de son alias Richard Stark avec Parker, capable de s'engager dans ce genre d'entreprise à haut risque.

Comme l'avait expliqué Hitchcock à Truffant dans leur célèbre livre d'entretiens, il ne faut jamais se priver de montrer une bombe pourvu qu'on n'informe pas le public du moment où elle explosera. Ainsi la tension règne : le héros va-t-il réussir à la désamorcer ? Ou va-t-on assister à un massacre ? Ajoutez-y des voleurs et vous aurez un polar captivant.

Le récit va et vient ainsi de l'équipe de démineurs à celle des voleurs et le spectateur est tenu en haleine des deux côtés. Les démineurs vont-ils empêcher la bombe de sauter ? Les voleurs parviendront-ils à vider les coffres de la banque ? A cela se greffent deux autres lignes narratives : celle dans laquelle nous sommes avec la superintendante de la police dans une salle remplie d'écrans de contrôle, et celle avec un réfugié afghan et sa famille dans Hyde Park.

Là encore, c'est un héritage d'Hitchcock : pourquoi s'attarder autant sur cet afghan qui n'est lié ni à l'armée ni aux malfrats ? Bien entendu, on se doute qu'il y a quand même un lien avec une de ces deux entités, mais il faudra prendre son mal en patience pour le découvrir. 

En revanche, le personnage de la superintendante est en quelque sorte notre témoin : comme elle, nous allons découvrir le pot-aux-roses progressivement, mesurer l'énormité de l'intrigue (et par conséquence les limites de la vraisemblance). On est aussi partagé à cause d'elle car, comme dans tout bon film de braquage, il y a une partie de nous qui aimerait que les voleurs s'en tirent, comme pour qu'ils soient récompensés des risques pris et de la minutie de leur braquage.

En dire plus serait... Criminal (en bon français). MacKenzie se paie le luxe d'exposer ce qui relie les protagonistes à la toute fin de son film avec un flashback situé dix ans plus tôt. En vérité, il est parfaitement inutile, puisque l'essentiel a été dit avant. Mais cette petite audace est au diapason du film : jusqu'au bout, on est accroché.

Le casting est composé d'acteurs auxquels les grosses productions ne confient généralement pas les premiers rôles alors qu'ils sont tous excellents. Prenez Aaron Taylor-Johnson : son revient régulièrement dans les favoris pour incarner le prochain James Bond. Ce ne sera certainement pas lui (car le cinéaste à qui revient cette mission refusera de suivre les parieurs), mais n'empêche c'est un formidable comédien, séduisant, charismatique, avec un jeu ardent.

Theo James, pareil : lui aussi est dans Bond potentiels, il a une gueule, de l'allure, son interprétation est parfaite, mais il n'a pas la carte. Gugu Mbatha-Raw, qui a fait pleurer tout le monde dans San Junipero, ce génial épisode de Black Mirror, est épatante aussi. Et Sam Worthington mérite tellement mieux que de jouer les Navi méconnaissables dans Avatar.

Une dernière chose : The Criminals a aussi le bon goût de ne pas durer des plombes (95'), quand tant de films actuels s'éternisent. Alors s'il passe dans une salle près de chez vous, donnez-lui sa chance !

vendredi 29 mai 2026

SUPERMAN #38 (Joshua Williamson / Dan Mora)


Witchfire, la jolie fille remarquée par Superboy Prime dans le comics shop où il travaille, lui tend un piège en espérant le sacrifier pour repousser un démon. Lorsqu'elle se rend compte de son erreur, elle accepte l'aide de Prime contre Lady Blaze et Lord Satanus...


Vous savez quoi ? Je l'aime vraiment bien, ce Superboy Prime. C'est pourtant un jeune qui a du sang sur les mains, mais grâce à lui, la série Superman profite d'un extraordinaire vent de fraîcheur, au point que je ne suis plus pressé de revoir Clark Kent. Bon, entendons-nous bien, il reviendra et ce sera cool, mais j'espère que DC et Joshua Williamson n'oublieront pas Prime ensuite.


Comme la couverture l'indique, il y a de la romance dans l'air entre Superboy Prime et Witchfire, dont le résumé des origines montrent qu'ils ont des points communs assez amusants et dramatiques à la fois. Et la nuit qu'ils vont passer ensemble va être mouvementée à souhait avant de s'achever sur un fameux coup de théâtre qui voit revenir un adversaire bien connu de Superman...


Ce qui est passionnant, outre la qualité du divertissement, c'est d'examiner les écritures des scénaristes : cette semaine, on a affaire à trois auteurs chez DC qui ont tous un style particulier. Tom Taylor dans Detective Comics s'appuie sur le passé pour rajouter des éléments au passé de Batman. Jamal Campbell dans Zatanna invite le lecteur à une expérience immersive.


Joshua Williamson reste cependant celui qui concilie le mieux le classicisme affiché de Taylor et les audaces narratives de Campbell dans Superman. C'est surtout celui qui, aux commandes d'une série, ose le plus tout en s'amusant et en nous distrayant. On se demande bien pourquoi il a été si réservé chez Marvel avec Iron Man...

Les clins d'oeil fusent dans la série depuis que Superboy Prime en est la vedette puisque, se sachant un personnage de BD, ses interactions avec les autres personnages ont toujours un côté bizarre, cocasse. Il est par exemple conscient qu'il traverse actuellement un redemption arc, une histoire qui doit raconter sa rédemption, comment il se rachète de ce qu'il a commis autrefois.

Evidemment, Witchfire ne comprend pas ce qu'il entend par là sauf quand elle lui raconte qu'elle aussi a connu un parcours compliqué, entre le Bien et le Mal, la vie et la mort et le retour à la vie. Le plus ironique, c'est qu'elle se conduit comme un guide auprès de Superboy Prime alors qu'il est immunisé contre la magie (contrairement au "vrai" Superman dont c'est une des faiblesses).

L'affrontement contre Lady Blaze et Lord Satanus n'est qu'un prétexte, car c'est ce qui se passe avant et juste après qui importe. Avant c'est donc la prise de conscience que le fameux CK qu'elle a repéré dans le comics shop qu'elle fréquente et qu'elle pensait sacrifier pour repousser les démons est un super héros;

Après, c'est l'attirance qu'elle éprouve pour ce garçon étrange mais qui lui a prêtée main forte et qui est, ma foi, si curieusement séduisant. Alors qu'ils vont s'embrasser (et qu'au début de l'épisode Prime ne pensait pas judicieux de développer une vie sociale, accaparé qu'il est par sa double vie de libraire-super héros), une surprise attend Prime...

Oui, c'est vraiment charmant et captivant, très inventif sur le fond comme sur la forme, comme en témoignent les planches de Dan Mora, dont le talent est ici sollicité plus intensément que quand il collabore avec Mark Waid (puisque le garçon n'a pas tenu sa promesse de ne dessiner qu'une série en 2026, il continue à travailler sur Justice League Unlimited et signe des tonnes de couvertures).

Mora s'amuse lui aussi énormément sur ces épisodes qu'il s'emploie à dessiner avec la folie nécessaire mais aussi plus de discipline. Williamson, on le sent, canalise mieux l'énergie de l'artiste avec sûrement des scripts plus précis. Et puis sa Witchfire est tout simplement canon - et son couple avec Prime est un régal.

Jubilatoire.

jeudi 28 mai 2026

ZATANNA #2 (Jamal Campbell)


Lors de sa précédente mission, Zatanna a capturé un esprit malfaisant qu'elle a enfermé dans une boîte. Elle s'adresse à Elodie Arnette et Papa Midnite pour en savoir plus à son sujet et comment traiter sa libération - si elle est possible. Cependant, l'agent Di Manes du DEO a d'autres plans à ce sujet...


Lorsque je j'avais lu la première mini série Zatanna de Jamal Campbell l'an dernier, j'avais été quelque peu dérouté par sa narration et j'avais pensé qu'il s'agissait d'erreurs de débutant puisque, s'il est un artiste désormais établi, Campbell écrivait pour la première fois (même si, et je suis le premier à en convenir, le dessin dans la BD est aussi une écriture à part entière).


Je craignais donc qu'il persiste dans cette direction. Et d'une certaine manière, c'est le cas. Mais désormais je l'envisage autrement que comme une erreur de débutant. En vérité, il ne s'agit pas d'une erreur, mais bien d'une manière d'écrire qui est très originale, dans la mesure où Campbell ne considère pas le lecteur comme un individu passif mais bien comme un spectateur qu'il faut solliciter, stimuler.


Maintenant qu'il écrit Zatanna sur le long terme (et le succès commercial du premier épisode va lui permettre d'envisager le futur avec sérénité), évidemment, ses ambitions narratives ont évolué. Ce qui était une expérimentation dans une mini série peut devenir un véritable style d'écriture dans une série illimitée.
  

C'est ce qu'on peut sentir après la lecture de ce deuxième épisode qui prolonge ce qui a été lu dans le premier puisque Zatanna tente de comprendre quelle est la nature de l'esprit qu'elle a capturé et comment l'apprécier puisqu'elle ne peut se résoudre à le laisser enfermé dans une boîte. Pour cela elle a besoin de conseils extérieurs et s'adresse à deux experts.

Le premier est un personnage familier, Papa Midnite, qu'on a vu dans Justice League Dark de James Tynion IV, c'est un maître vaudou assez ambivalent, qui s'allie selon les circonstances à des individus plus ou moins fréquentables. L'autre est Elodie Arnette, une création originale de Campbell, ancienne chanteuse de jazz des années 20, qui continue à se produire dans le plan astral.

Campbell met en parallèle les recherches de Zatanna et les manoeuvres de l'agent Di Manes, vu dans le premier épisode, qui travaille pour la branche des affaires occultes au sein du DEO (Department of Extranormal Operations), sous les ordres du directeur Bones (dont on voit qu'il tolère à peine les agissements de son agent).

L'esprit qu'a capturé Zatanna s'appelle Aède et c'est une référence à l'antiquité grecque puisque cela désignait un poète déclamant des vers en s'accompagnant d'une lyre. Il est ici lié à une cantatrice française du XVIIIème siècle, Claire Dubois (elle aussi créée par Campbell), dont le chant a prolongé l'existence avant qu'elle ne meure.

Ce décès a rendu fou Aède et depuis il s'en prend aux musiciens. C'est pour cela que l'expertise d'Elodie Arnette est précieuse et qu'on peut deviner ce que l'agent Di Manes ferait d'un tel esprit. C'est aussi ce qui fait la singularité du propos de Campbell, qui saute sur l'occasion pour parler, vraiment, de musique dans un comic book super héroïque (d'ailleurs l'épisode s'intitule Arias & Blues)

Campbell n'est pas comme beaucoup de dessinateurs qui se mettent à écrire quelqu'un qui cherche à séparer son art de son écriture. Chez lui, tout est lié, et même la forme et le fond s'entremêlent. Tout passe par les images, y compris les mots. Toutes les scènes en attestent dans cet épisode, qui démarre par Zatanna qui s'adresse directement à nous, lecteurs, en brisant le 4ème mur.

Plus loin, lors qu'Elodie Arnette retrace l'histoire d'Aède et de Claire Dubois, les paroles de son récit font apparaître un cour d'eau et tandis que Papa Midnite et Zatanna luttent contre le courant, Elodie au contraire ne fait qu'un avec lui. C'est magnifique. Mais ce n'est pas tout car la scène finale va encore plus loin dans l'esthétique.

Lorsque Di Manes et son équipe se préparent à intervenir en même temps que Zatanna avec Papa Midnite et Elodie préparent un sort pour libérer et apaiser Aède, une double page extraordinaire vient pulvériser la narration et la magie des uns et des autres se percutent au point de censurer les paroles. C'est là tout le sens de l'écriture narrative et graphique de Campbell.

Comme je le disais plus haut, il ne produit pas une BD pour un lecteur passif - il le sollicite, le prend à parti. Le lecteur devient à la fois le spectateur d'un show de magie (ce qui est logique pour une série sur une magicienne dont la moitié de l'activité consiste à se produire sur scène) et le témoin des effets de cette magie.

Les couleurs vives, le découpage foisonnant, l'imagerie éclatante participent ici pleinement à l'expérience de la lecture. Campbell ne mâche pas le travail au lecteur, il l'invite à déchiffrer l'intrigue, les plans qui l'illustrent, à se noyer dedans pour mieux revenir à la surface après l'avoir comprise, déchiffrée.

L'infographie est ici exploitée pour donner une pleine puissance aux effets visuels et narratifs. L'histoire reste au demeurant assez simple, très accessible, mais la forme la transcende et en fait un vrai show. Campbell affiche des ambitions étonnantes - et énergivores pour lui : on sait qu'il laissera Edwin Galmon dessiner l'épisode 4, le temps de souffler (et c'est un choix judicieux puisque Galmon aussi utilise beaucoup l'infographie).

En tout cas, c'est assez réjouissant à lire et de savoir que les lecteurs répondent présents pour une série avec une héroïne et avec un pari graphique aussi marqué.

DETECTIVE COMICS #1109 (Tom Taylor / Mikel Janin)


Poussé dans le vide du haut d'un immeuble par la fillette rencontrée au cimetière devant la tombe de Prion, Oliver Queen survit et trouve Batman avec lequel il remonte à l'étage. La fillette se jette à son tour dans le vide en actionnant un parachute. Batman se lance à sa poursuite...
 

Si ce n'était le twist à la dernière page, cet épisode serait très frustrant d'un point de vue narratif. Tom Taylor, une fois passé le prologue avec un flashback sur Prion, ce jeune justicier que Green Arrow, Black Canary, Batman et Wildcat prennent comme élève, reprend le motif du plan séquence avec une seule action développée sur une quinzaine de pages.


Le scénariste ne s'embarrasse pas de vraisemblance avec cette fillette qui mène la vie dure à rien moins que Batman puis Green Arrow. Mikel Janin doit rendre tout cela efficace et spectaculaire et il ne faillit pas sa tâche. Cet épisode est le sien à double titre : d'une part parce qu'il revient sur la série après le bref intermède assuré par Pete Woods et Bruno Abdias...


... Et d'autre part parce qu'il fait parler la poudre en découpant superbement cet affrontement peu crédible entre deux membres expérimentés de la Justice League et une fillette qui réussit l'exploit de leur tenir tête. C'est assez drôle si on veut bien oublier toute crédibilité mais Taylor nous a habitués à ce genre de numéro.


Le scénariste abuse de deux choses : d'une part, encore une fois, cet arc lui permet de modifier rétroactivement le passé, sans trop de conséquences sur le présent puisque sa retcon concerne un personnage inconnu (et créé par lui) et qui restera inutilisé. D'autre part, parce que son écriture est cousue de fil blanc bien épais.

En effet, sans trop en dire, lorsque Batman tente d'appréhender la fillette, il découvre que sa technique de combat lui rappelle celle de son propre fils Damian, avec cette même assurance, cette même agressivité, mais surtout elle lui rappelle celle d'un autre personnage qu'il a côtoyé jadis. Donc on sait à peu près certainement de qui descend cette jeune fille.

Mikel Janin chorégraphie l'action avec beaucoup de maîtrise, veillant à ce chaque geste soit clairement montré, chaque impact de coup bien visible, chaque enchaînement fluide. C'est un vrai bonheur quand on lit un comic book de super héros d'avoir sous les yeux une scène aussi bien montée, avec des compositions équilibrées, des valeurs de plan irréprochables.

On pourrait donc facilement s'ennuyer, malgré le savoir-faire indéniable des auteurs, sauf quand arrive l'ultime page qui révèle le comportement pour le moins surprenant d'un personnage. C'est cela, et presque uniquement cela qui donne envie de lire la suite parce que, là, Taylor nous intrigue, nous déroute, nous désoriente, assez magistralement.

Ne reste plus qu'à espérer que ce retournement de situation débouche sur de nouveaux épisodes à la hauteur, sachant qu'on n'en est qu'à la moitié de cet arc.

mercredi 27 mai 2026

RED ROOTS #2 (Lorenzo de Felici)


Sand gît sur une plage où s'approchent deux molosses pour le dévorer. Il revient à lui difficilement et tente de les repousser lorsqu'un colosse à la peau mauve tranche la tête d'une des bestioles avec sa hache. Il transporte Sand avec Kate jusqu'à une cité voisine et le présente à un guérisseur...


Après un premier numéro à la pagination généreuse, ce deuxième épisode de la nouvelle création originale de Lorenzo de Felici confirme tout le bien qu'on peut en penser. L'artiste qui est aussi scénariste ici propose un récit étrange, imprévisible, violent qui maintient le lecteur dans un état d'alerte permanent.


Le mois dernier donc, nous faisions connaissance avec, d'un côté, Sand, un tueur qui vengeait sa partenaire en décimant tout le gang d'un trafiquant de drogue ; et, de l'autre, Kate, une institutrice qui découvrait chez elle des têtes décapitées qui se mettaient à lui parler. Puis, à la fin de l'épisode, Sand était tué et disparaît mystérieusement, enveloppé par des racines rouges (des Red Roots donc).


De son côté Kate voyait surgir dans sa chambre un colosse à la peau mauve armé d'une énorme hache. Les deux personnages sont réunis au début de ce nouveau chapitre et ils ont été téléportés dans un autre monde, peuplé de créatures étranges et inquiétantes, au coeur d'une cité sur le point d'être assaillie. On se demande vraiment où on a mis les pieds.
 

Et en vérité c'est ce qui (me) séduit autant dans Red Roots : alors que tant de BD évoluent en territoire familier, au gré des genres explorés par le média, Lorenzo de Felici nous donne à lire quelque chose de totalement inattendu, devant lequel on ne sait absolument pas à quoi s'attendre. Et c'est d'autant plus habile que ce sentiment, c'est aussi celui qu'éprouvent les deux héros.

Pourquoi une institutrice et un tueur se retrouvent-ils dans un monde étranger ? Pourquoi Grit, ce colosse qui les a liés par une corde pour ne pas qu'ils lui échappent, les a réunis ? Il est évident que dans ce cadre les humains sont considérés comme des inférieurs, sans doute des marchandises, à moins que leurs compétences soient utiles en vue d'un conflit qui est imminent.

De Felici se garde d'en dire trop. Contrairement à Kroma, son précédent projet solo, Red Roots n'a pas de durée arrêtée, ce n'est pas une mini-série déclarée, et donc il faut savoir en garder sous le pied pour maintenir la curiosité du lecteur. Mais il ne faut pas non plus tirer sur la corde et décompresser trop l'histoire pour conserver l'intérêt du même lecteur.

C'est donc un équilibre à trouver, mais sur la base de ce que de Felici pose, montre, raconte, il y a de quoi être happé. Les éléments dont on dispose pour l'instant sont suffisamment accrocheurs pour qu'on ait envie de lire la suite et c'est bien l'oeuvre d'un narrateur à la fois exigeant et précis qu'on lit, pas celle d'un artiste qui s'improviserait scénariste pour combler un manque.

Ce qui est appréciable aussi, c'est que, en dépit de sa longue collaboration avec Robert Kirkman (sur Oblivion Song et Void Rivals), de Felici ne copie pas son ancien scénariste. Il a son propre monde, et il le déploie à son rythme, avec son esthétique et sa bizarrerie. Il est d'ailleurs difficile de classer le genre de Red Roots.

Et puis visuellement, j'adore. Certes, depuis Void Rivals, de Felici semble avoir simplifier son trait pour quelque chose de plus brut, plus direct, plus nerveux. Mais ça ne manque pas de puissance et ça convient bien à l'histoire en développement. Il est ainsi très fort pour planter un décor rapidement et graphiquement marquant.

L'arrivée dans la cité, la course-poursuite qui s'y engage une fois Sand passé dans les mains du guérisseur, et le dernier plan qui dévoile une ville fortifiée, sont remarquablement campés. Il y a une fluidité dans le découpage irrésistible et on renoue avec l'intensité qui était déjà à l'oeuvre dans Kroma, avec le même motif du corps étranger dans un cadre à la fois grandiose, épique et détaillé.

Je ne lis plus trop de comics indés (parce que je trouve qu'ils sont trop tournés vers l'horreur), mais Red Roots était un projet que j'attendais avec gourmandise et je ne suis pas déçu : Lorenzo de Felici est en train de s'imposer comme un talent complet et passionnant.

mardi 26 mai 2026

L'ULTIME HERITIER (John Patton Ford, 2026)


Condamné à mort pour meurtre, Becket Redfellow attend son exécution en compagnie d'un prêtre auquel il accepte de raconter comment il en est arrivé là. Sa mère, Mary, a été bannie de sa riche famille alors qu'elle était enceinte d'un inconnu. Enfant, il devient ami avec Julia Steinway, mais sa mère meurt peu après, en lui faisant promettre de recevoir sa part d'héritage et de vivre la vie qu'il mérite. Devenu adulte pourtant, Becket est simple vendeur de costumes dans une boutique de New York.


Julia refait surface dans son existence et il lui ment sur sa condition. Il décide alors de tenir la promesse faite à sa mère, mais en éliminant tous les héritiers Redfellow, à commencer par son cousin Taylor. Il rencontre Warren, le père de ce dernier aux funérailles, qui, pour s'excuser du traitement infligé à Mary, le prend sous son aile en l'embauchant dans sa banque. Becket cible ensuite son autre cousin, Noah.
 

Il devient l'amant de la copine de ce dernier, Ruth, en même temps que le FBI l'aborde au sujet des morts suspectes chez les Redfellow. Becket prétend n'avoir jamais su qu'il était le dernier héritier. Julia, jalouse de sa relation avec Ruth, lui demande de l'argent pour Lyle, son mari fauché, mais il refuse. Alors qu'il est promu et heureux, Becket se demande s'il doit continuer de se venger...


Le script de John Patton Ford, initialement intitulé Rothschild, figurait sur la black list des scénarios depuis 2014 sans toutefois trouver de financement. C'est finalement grâce à Glen Powell, co-producteur et acteur ici, qu'il a pu se concrétiser. Toutefois il convient de préciser qu'il s'agit d'un remake non déclaré de Noblesse oblige de Rober Hamer (1949), lui-même inspiré d'un roman de 1907.


Le tour de force du film de 49 tenait à la performance incroyable d'Alec McGuiness qui incarnait huit personnages différents. L'action du long métrage de Ford resitue l'intrigue dans le New York contemporain, et avec plusieurs acteurs différents. C'est néanmoins comme son prédécesseur une comédie criminelle noire.


Maîtriser un genre est déjà difficile mais plusieurs relève du défi. Et il est évident que John Patton Ford, s'il a de bonnes intentions, n'a pas le niveau pour tenir cette promesse, ce qui fait qu'on se demande ce qui a fait croire à tant de monde que son script était si excellent. Non pas qu'il ne le soit pas, mais en tout cas sa réalisation ne lui rend alors pas justice.


La raison est simple pour expliquer ce qui ne fonctionne pas. Lorsqu'on raconte l'histoire d'un meurtrier qui échappe aux autorités en tuant assez intelligemment ses victimes pour cela, il faut a minima ne pas traiter les meurtres par-dessus la jambe et bien montrer comment le meurtrier peut ne pas être pris. Ce qui suppose donc d'avoir un personnage sinon intelligent, en tout cas ingénieux.

Le souci ici, c'est que Becket Redfellow a juste une chance trop incroyable pour qu'on la tolère pendant les 1h. 45 que dure How to make a Killing (en vo). Ford le filme en train de zigouiller sa famille sans être jamais confondu alors qu'il improvise la plupart du temps ou bénéficie de concours de circonstances invraisemblables.

Son premier meurtre est un coup de pot qui passe encore. Mais ensuite c'est vraiment trop improbable. Jamais de témoin, jamais de bavure. Les deux agents du FBI qui le soupçonnent sont franchement désinvoltes en l'interrogeant. Quand il se met à élaborer des stratagèmes pour tuer efficacement, rapidement et sans laisser de trace, il acquiert des connaissances pour occire son prochain avec une rapidité confondante.

Mais ce n'est pas tout. Mettons qu'il a de la chance. Il faut aussi donner aux victimes une certaine consistance, au moins pour que le spectateur approuve leur exécution. Le film nous fait défiler une galerie de crétins suffisants qu'il est donc facile de haïr. Et du même coup empêche tout cas de conscience, ôte tout relief à l'histoire.

A part l'oncle Warren, pas un des Redfellow ne mérite une quelconque grâce. De toute manière, ils sont aussitôt liquidés sans qu'on ait eu le temps de les connaître. Après deux meurtres, on pourrait croire que les suivants sur la liste ont compris qu'un tueur décime la famille et donc prennent des mesures pour se protéger ou riposter. Mais non.

Ils sont tous tellement bêtes et suffisants qu'ils semblent attendre sagement leur tour. Il aurait été pourtant intéressant que Becket se trouve face à un de ses cousin, oncle, tante, qui lui donne du fil à retordre, moralement ou physiquement. Le film s'en dispense, et du coup, on se fiche du nombre de personnes à buter - on en perd même le compte.

Sur l'intrigue principale viennent se greffer deux subplots : le premier concerne la romance entre Becket  et Ruth, qui est la copine d'un des cousins de Becket. Cela donne une touche un peu plus subtile à l'ensemble, dans la mesure où Becket, amoureux, songe un instant à arrêter de trucider les siens pour profiter d'une vie de couple compensant sa vengeance.

Le second concerne Julia, l'amour de jeunesse de Becket, qui réserve une surprise de taille dans la dernière partie de l'histoire. Toutefois, ces deux subplots ralentissent le rythme du récit et je me suis dit qu'il aurait été plus vicieux que l'une de ces femmes soient une des cibles directes de Becket pour tester sa volonté à accomplir sa vengeance plutôt que pour compléter l'intrigue principale.

Sans rien dévoiler de la fin, elle est quand même rigolote, Becket passant de chasseur à chassé. Mais cette méchanceté fait trop cruellement défaut au film dans sa globalité. Ford est passé un peu à côté de son sujet, ou plus exactement du ton de son sujet, la fameuse comédie noire, grinçante, so british, qui faisait le sel de Noblesse oblige.

Côté casting, il y a du beau monde : Topher Grace en évangéliste corrompu, Bill Camp en tonton rongé par le remords, Jessica Henwick parfaite en copine dubitative ou Margaret Qualley vénéneuse à souhait en amie d'enfance, sans oublier le grand Ed Harris à la fin, déchaîné et flippant.

Quant à Glen Powell... Ah, c'est compliqué pour lui décidément ! Hollywood pensait tenir sa future next big thing mais après l'échec de Running Man, il endure une nouvelle déconvenue cuisante. En fait, je crois que Powell est plutôt un acteur comparable à Samara Weaving, qui brillerait dans des séries B qui s'assument au lieu de prétendre à des productions plus prestigieuses pour lesquelles il n'a ni les épaules ni une fan base assez massive.

Il n'est pas donc pas mauvais, mais son interprétation manque de relief, de nuance. Jamais on ne sent chez lui cette envie viscérale de faire payer à sa famille ce qu'a subi sa mère et par ricochet lui-même. Alors qu'il était épatant dans Tout sauf toi et Hit Man, grâce respectivement à une excellente partenaire et un excellent réalisateur, ici il traverse le film, transparent.

C'est rageant de voir un film avec un tel potentiel gâché ainsi. Mais quand ça ne veut pas...