vendredi 26 juin 2026

LOBO #4 (Skottie Young / Jorge Corona)


Lobo reçoit un nouveau contrat : il doit s'introduire dans une forteresse de solitude dont Superman se sert pour entreposer du matériel qu'il utilise rarement. Une fois dans la place, Supergirl arrive. La suite est prévisible...


Evidemment, les esprits chagrins diront que c'est un épisode opportuniste : il sort la même semaine que le film Supergirl de Craig Gillespie (ce mercredi en France, vendredi aux Etats-Unis). Mais soyons lucides : vous croyez qu'un éditeur va se priver de l'exposition d'un long métrage pour ne pas produire un comic book avec les mêmes personnages ?


Ce qui compte vraiment au fond, et je pense que là-dessus tout le monde peut en convenir, c'est la manière dont sont racontées les histoires en question. Bien entendu que Skottie Young n'allait pas calquer son scénario sur celui du film (qui s'inspire de Supergirl : Woman of Tomorrow, de Tom King et Bilquis Evely). Et c'est ce qui fait tout le sel de l'épisode.


Young prévient lui-même : il s'agit du crossover que tout le monde attendait - ou craignait. Et comme Young est un sale gosse, l'affrontement qu'il orchestre entre Lobo et Supergirl est férocement drôle, outrancier à souhait, hilarant, et incorrect. L'argument de l'épisode ne fait même pas semblant de trouver un prétexte original : c'est volontairement grotesque.
 

Et puis une bonne histoire tient aussi à sa chute et celle de cet épisode de Lobo est particulièrement bouffonne. Si vous croyez encore que le chien est le meilleur ami de l'homme (ou de la femme), vous allez bien rigoler devant les conneries de Krypto et du clébard du Main Man, qui sont au moins aussi idiots et dévastateurs que leurs maîtres...

Y a pas à dire mais lire Lobo chaque mois, ça fait du bien. C'est complètement idiot, c'est bourrin, mais qu'est-ce que c'est marrant. Young ose tout, surtout le mauvais goût, et on ne peut qu'être empli de gratitude envers DC de laisser un tel auteur en liberté, sans se soucier du qu'en-dira-t-on. Il suffit de voir comment Lobo se rase (au lance-flamme !) pour éclater de rire !

Et tout est au diapason. Il faut dire aussi que Young a avec Jorge Corona un compagnon de choix. Son dessin a quelque chose d'hystérique, lui non plus ne s'interdit rien. La série tourne à la farce et l'assume. Son héros est un abruti, son chien aussi, son complice ne vaut pas mieux : comment ne pas se bidonner devant le spectacle qu'offre cette bande de gredins ?

La baston entre Supergirl et Lobo est un grand moment : chacun se balance des torgnoles insensées, brûle les fesses de l'autre avec ses rafales optiques, tout en assaisonnant les mandales de sentences rock'n'roll. Il règne ici un esprit punk totalement iconoclaste mais parfaitement maîtrisé. Bien plus tonique que ce que fait Daniel Warren Johnson qui semble souvent s'excuser de ses délires en y plaquant une épaisse couche mélodramatique.

Lisez Lobo - ou croisez les doigts pour qu'Urban Comics le traduise, parce que c'est sûrement ce que le DC Next Level donne à lire de plus jubilatoire.

CATWOMAN #88 (Torunn Gronbekk / Davide Gianfelice)


Slam Bradley exfiltre Maggie de son appartement et lui dit d'aller se cacher dans un endroit où personne ne pourra la trouver, pas même lui. Cependant, après avoir sauvé Holly, Catwoman reçoit un nouvel appel de Black Mask qui l'invite à une "réunion de famille" à minuit...


Cette histoire touche à sa fin (elle se conclura en Août) et Torunn Gronbekk ne lâche pas Catwoman, lui mettant une pression permanente. Black Mask et Katarina Belov mènent la partie en ayant compromis Selina Kyle car une femme avec son visage a posé une bombe dans une gare. Mais si Slam Bradley a réussi à éloigner Maggie, la soeur de Selina, il reste lui aussi traqué.
 

Rien de ce qui est raconté ici ne prétend révolutionner le genre, mais il faut reconnaître la scénariste une redoutable efficacité pour tenir le lecteur en haleine, enchaînant les menaces à une allure frénétique. Black Mask est dépeint comme un criminel moins malin que discipliné, aux ordres de Katarina Belov qui, elle, veut se venger de Selina Kyle en s'en prenant à ses proches.
 

En écrivant la série comme un thriller pur et dur, Gronbekk n'exploite pas les talents de voleuse de Catwoman et on pourrait facilement se dire qu'un tel récit conviendrait mieux à une héroïne plus classique, telle que Huntress ou Black Canary chez DC ou, alors, Black Widow chez Marvel. Cependant ce n'est pas désagréable du tout à suivre.
 

Et puis Gronbekk profite du travail de ses prédécesseurs en opposant à nouveau Catwoman à des ennemis qu'elle craint vraiment. Reste à savoir comment l'auteur dénouera son intrigue. Elle a pour elle un excellent dessinateur en la personne de Davide Gianfelice, qui, malheureusement, partira après cet arc.

L'italien cédera en effet sa place à Danilo Beyruth, qui reprend sa place en Septembre. Pour moi, ce sera donc la fin de l'aventure et je le déplore car je trouvais que Gianfelice apportait une réelle plus value visuelle au titre depuis le départ prématuré de Fabiana Mascolo. J'avoue ne pas comprendre ce que fiche DC avec cette série alors que l'éditeur, partout ailleurs veille à stabiliser la partie graphique.

Hormis les runs de Joelle Jones (qui dessinait en alternance avec Fernando Blanco, lequel était resté durant le passage de Ram V) et Tini Howard (qui collaborait surtout avec Nico Leon), depuis que Gronbekk est aux commandes, c'est un défilé de dessinateurs, souvent moyens. Dommage.

On profitera donc d'autant plus des deux prochains numéros qui promettent de bousculer sérieusement Catwoman et de régaler le fan de Selina Kyle.

jeudi 25 juin 2026

MARGO A DES PROBLEMES D'ARGENT (saison 1) (David E. Kelley, 2026)


Margo Millet, 20 ans, est étudiant en 1ère année de littérature au Fullerton College. Après l'avoir été félicitée sur un devoir par son professeur, Mark Gable, elle devient sa maîtresse et tombe enceinte. Contre l'avis de sa mère et de son amant, elle choisit de garder l'enfant, sacrifiant son futur, et donne naissance à un garçon qu'elle prénomme Bodhi, dont le père refuse d'assumer ses responsabilités. Vite submergée par la maternité, Margo perd son travail de serveuse et deux de ses trois colocataires déménagent.
 

De son côté, sa mère, Shyanne, est sur le point d'épouser Kenny, un pasteur épiscopalien, dont elle craint la réaction quand il apprendra la situation de Margo. Heureusement, deux éclaircies soulagent la jeune maman : d'un côté, son père, Jinx, un ex-catcheur toxicomane fraîchement sorti de cure de désintoxication, vient lui servir de nounou ; et, de l'autre, elle commence à poster des vidéos érotico-comiques sur OnlyFans qui lui permettent de toucher un peu d'argent.
   

Toutefois, Margo n'est pas au bout de ses peines quand Elizabeth Gable cherche à acheter son silence sur la liaison qu'elle a eue avec Mark et l'assurance qu'elle ne le fréquentera plus ; le risque que Jinx retombe dans ses excès, les regrets que sa mère éprouve quant à son avenir, et la crainte que son alias de HungryGhost sur OnlyFans soit découvert...


Je parle peu de séries en streaming sur ce blog car... Hé bien... je parle de beaucoup d'autres choses qui m'accaparent. Mais j'avais très envie de découvrir Margo's got money troubles (en vo) depuis que j'en ai vu des bandes annonces et extraits. Il y a d'autres productions en ce moment qui sont également attirantes et sur lesquelles je compte bien me pencher. Autant dire que mon agenda va être bien rempli...


Dans les années 90, le nom de David E. Kelley était synonyme de séries cultes comme Ally McBeal ou Boston Public. Puis comme d'autres auteurs-producteurs de cette époque, il a eu du mal à reproduire de tels succès jusqu'à son retour sur le devant de la scène avec Big Little Lies. Il est redevenu un nom qui compte et Margo a des problèmes d'argent (en vf) confirme cela.


Kelley a adapté le best-seller de Rufi Thorpe et Apple TV l'a suivi dans cette aventure. Le résultat est formidable, ne tournons pas autour du pot. Et l'audience a été au rendez-vous puisque le show a été renouvelé pour une deuxième saison (tournage prévu à la fin de cette année). Huit épisodes donc qui sont une sorte de masterclass en termes de dramedy (ou comédie dramatique en bon français).


On suit donc l'histoire de Margo Millet, une jeune vingtenaire qui, après avoir couché avec son prof de littérature, en tombe enceinte et décide de garder l'enfant car elle sent que c'est ce qu'elle doit faire - et tant pis si cela l'empêchera de poursuivre ses études et profiter de sa jeunesse. Son amant n'approuve pas, sa mère est affligée, ses colocs fuient, sa patronne la vire, et le bébé pleure tout le temps. C'est la cata.


Et puis son père, qu'elle n'a pas vu depuis des années, resurgit. Il vient de passer plusieurs mois en cure de désintox après avoir abusé d'antidouleurs à cause de son métier de catcheur. Mais, contrairement aux autres, il ne juge pas Margo et veut même l'aider, pour rattraper le temps perdu et connaître son petit-fils. Elle peut aussi compter sur sa dernière coloc et meilleure amie, Susie, fan de cosplay.


Pour subvenir à leurs besoins (à elle et à son enfant), Margo entend parler d'OnlyFans, un réseau social plutôt réputé pour ses contenus pornos mais où elle se créé un double fantaisiste, HungryGhost, une alien qui découvre l'humanité. Grâce à deux créatrices avec une large base de fans, elle apprend comment gagner des abonnés et donc de l'argent.

Mais Margo doit en permanence jongler avec son entourage : ses anciens camarades classe qui découvrent ce qu'elle fait (et qui le rendent public), la famille de son prof qui veut s'assurer qu'elle ne va pas faire chanter le père de son bébé, sa mère qui redoute que son futur nouveau mari ne soit choqué par ses vidéos coquines. Et plus encore.

Pourtant, et c'est la grande réussite de la série, Kelley ne porte jamais de jugement moral sur son héroïne. D'ailleurs ce serait injuste car elle ne fait vraiment rien de mal : non, elle ne s'adonne pas au porno, et elle filme ses sketches pour gagner sa vie, nourrir son enfant, lui assurer l'avenir dont elle s'est privé.

Margo est une bonne mère : elle aime Bodhi plus que tout, prend soin de lui. C'est aussi une bonne fille : malgré l'égocentrisme exacerbé de sa mère, elle l'adore pour lui avoir donné sa force de caractère, de ne jamais avoir honte d'être une femme. Elle pardonne aussi l'absence de son père car elle voit en lui un homme qui assume ses faiblesses, ses égarements, contrairement à Mark Gable.

Et c'est une copine en or : même si sa meilleure amie Becca ne peut s'empêcher de jouer les conseillères, elle sait qu'elle peut compter sur Susie comme Susie peut compter sur Margo. Ses colocs ne supportent pas les pleurs de Bodhi et fuient : bon débarras ! Et avec Kenny, qui n'est pas un bigot étriqué, elle sait le rassurer sur son avenir avec Shyanne.

Sa rencontre avec Lace, ex-catcheuse reconvertie en avocate, sera décisive dans son parcours chaotique, surtout vers la fin de la saison quand des emmerdements se succèdent dans des proportions dantesques et à une vitesse vertigineuse. Au fond, Margo comprend que, non, la vie n'est pas simple, facile, c'est un bordel sans nom, mais c'est en faisant confiance et donnant des gages qu'on est soi-même digne de confiance qu'on se construit une grande famille de sang et de coeur.

Kelley sait, comme autrefois, alterner les rires et les larmes, sans jamais forcer la main du téléspectateur. La série est très souvent drôle, même hilarante, avec des excentricités visuelles et narratives, désamorçant toute vulgarité potentielle. Puis, sans prévenir, elle vous émeut parce qu'on s'attache aux personnages, tous humains, vulnérables, faillibles, mais aimables (oui, même cet enfoiré de Mark finit par être un peu sympathique).

Comme par miracle, le show évite les chausse-trappes comme quand il s'agit de montrer l'activité professionnelle peu commune de Margo : au début, elle tente d'aguicher quelques curieux sur OnlyFans avec des poses maladroites, puis, avec la création de HungryGhost, la comédie prend le dessus jusqu'au final qui voit Margo franchir un cap, à la fois très rémunérateur mais surtout émancipateur.

Et, enfin, pour tous les nostalgiques, comme moi, de la série G.L.OW. (sur Netflix), les personnages de Jinx et Lace offrent un délectable retour sur le monde du catch. Je ne suis pas spécialement fan du wrestling, mais je trouve que c'est un cadre sensationnel pour un show télé, qui colle parfaitement au motto comme quoi ce n'est pas la chute qui compte, mais de se relever après les coups reçus.

Le casting, comme toujours chez Kelley, est fantastique : Michelle Pfeiffer joue une cagole californienne improbable (qui devrait sûrement lui rapporter quelques statuettes), Nick Offerman est génial en papa poule mais vraie bombe à retardement. Nicole Kidman est épatante, tout comme Greg Kinnear. Marcia Gay Harden est superbement épouvantable. Et Michael Anganaro compose un amant d'une lâcheté ahurissante. Sans oublier Thaddea Graham, extra dans le rôle de Susie.

Mais évidemment la reine de cette série est l'incomparable Elle Fanning. Je me demande si on se rend bien compte de la pépite qu'elle est : c'est une actrice avec une palette de jeu invraisemblable, nuancée, expressive. Et quelle beauté, quelle charme ! Je vous révèle un secret : je suis le grand prêtre de l'église de la vénération d'Elle Fanning.

Margo a des problèmes d'argent, mais vous allez tous aimer cette jeune femme solaire et combative qui a raison de tout sans avoir raison sur tout.

mardi 23 juin 2026

THE MORTAL THOR, VOLUME 2 : COME TO THE KING (Al Ewing / Pasqual Ferry, Juann Cabal)


THE MORTAL THOR, VOL. 2 : COME TO THE KING
(The Mortal Thor #6-10)


Piégé par Blake le Serpent, Sigurd Jarlson revient à lui dans l'aîle d'un zoo consacrée aux reptiles. Le Cobra, membre de la Société des Serpents, a ligoté le gardien et défie Sigurd de sortir de là sain et sauf avec ce dernier. De retour à son domicile, Sigurd est attendu par Kristin Soek avec qui il passe la nuit. Dans l'ombre, ils sont observés par Mr. Hyde.


Ce dernier, comme l'Homme Radioactif  ensuite, a été engagé pour tuer Jarlson ou, au moins, le convaincre de quitter New York et les Etats-Unis, sur ordre de Blake. Les deux tentatives se soldent par des échecs de la part des mercenaires. Sigurd ne tolère plus qu'on menace les êtres qui lui sont chers et décide alors de s'expliquer avec le patron de Roxxon, Dario Agger...


Pendant ce temps, sur Asgard, tandis que Magni Thorson restaure la paix avec Jotunheim et Muspelheim grâce à un habile subterfuge, Amora l'Enchanteresse conspire toujours pour consolider la place de son fils sur le trône...


Tout d'abord, ce tome 2 ne paraîtra en vo qu'en Septembre prochain mais l'épisode 10 qui le conclut est sorti le mois dernier et donc je partage cette review en avant-première en quelque sorte. Après avoir posé les bases de sa nouvelle grande intrigue, on sent que Al Ewing a voulu donner un coup d'accélérateur pour combler les fans d'action.
 

Si la série The Mortal Thor vend correctement, elle reste toutefois loin des meilleurs scores mensuels enregistrés par Marvel. Toutefois il paraît peu probable que l'éditeur se passe d'une série régulière avec un membre de la "trinité" des Vengeurs (aux côtés de Captain America et Iron Man). Et finalement, cette position en retrait permet à Al Ewing de faire un peu ce qu'il veut.

Or j'ai tendance à penser que les productions les plus intéressantes chez Marvel actuellement sont celles qui ne se placent pas en première ligne. Ce déficit d'exposition autorise leurs auteurs à plus d'audace puisqu'ils ne dépendent pas des desiderata de l'éditeur (occupé ailleurs, sur les titres plus vendeurs) et des fans (eux aussi plus attentifs aux marques les plus porteuses).

Donc, à la manière du Moon Knight de Jed MacKay, The Mortal Thor peut s'épanouir, et Al Ewing raconter une histoire complexe où il se paye le luxe de ne pas mettre en scène (directement) Thor lui-même. Mais Ewing n'oublie cependant pas qu'il écrit un divertissement et qu'il aimerait que des curieux en fassent la publicité par bouche-à-oreille.

Pour cela, il construit ses épisodes comme des done-in-one avec le méchant du mois. Sigurd Jarlson est ciblé par Blake le serpent qui, pour l'éliminer, va lui tendre des pièges et le confronter à des tueurs à gage. On le voit ainsi se battre successivement contre le Cobra, Mr. Hyde, Radioactive Man, la Gargouille Grise.

A chaque fois, le combat est déséquilibré puisque Jarlson n'est qu'un homme sans pouvoir face à des adversaires aguerris et dotés de capacités extraordinaires. Il doit donc faire preuve de jugeotte, de pugnacité, pour le vaincre. Et cela donne des épisodes spectaculaires, indécis, palpitants, merveilleusement mis en images par un Pasqual Ferry en grande forme.

Le dessin est toujours un peu grossier, exécuté visiblement rapidement, sans "gommer" les imperfections, certaines étapes des crayonnés. Mais, encore une fois, je ne trouve pas ça choquant : ça colle avec la vivacité des oppositions, leur rythme endiablé - c'est comme si ces batailles avaient été croquées sur le vif, dans l'urgence.

Bien entendu, on a connu le dessin de Ferry plus propre, mais aussi moins régulier. Là, il affiche un parti pris graphique tranché et l'assume, et surtout cela lui permet d'enchaîner les épisodes. Ewing semble aussi le tester en invitant au programme des vilains qu'on ne voyait plus guère et qui pourtant offrent des défis très différents à Jarlson.

Qu'il s'agisse du contorsionniste Cobra, du féroce Mr. Hyde ou de l'inquiétant Radioactive Man ou encore de la Gargouille Grise, à chaque fois la façon dont Sigurd s'en sort, non sans mal, rend le récit imprévisible. Bien entendu, Jarlson se montre très résistant, plus que la moyenne, mais c'est la fameuse suspension de crédibilité qui est invoquée comme dans tout comics de super héros.

L'épisode 8 nous ramène sur Asgard où Magni Thorson montre lui aussi ses qualités de lutteur mais aussi, surtout, de stratège (il n'est pas le fils de l'Enchanteresse pour rien). La politique de réconciliation qu'il met en oeuvre à travers les royaumes est passionnante. Mais sa mère conspire dans son dos en ciblant un des alliés de son fils dont elle juge le rôle embarrassant.

En effet, Magni est accompagné par BlackJack O'Hare, un lièvre transformé comme Rocket Raccoon, et que Ewing avait déjà utilisé lors de son run sur Guardians of the Galaxy. Le lièvre se désigne comme le "manager" de Magni, le suivant partout, le conseillant en permanence. La nature dominatrice d'Amora ne peut supporter qu'un tel élément s'interpose entre elle et son fils.

Ewing compose un épisode dont le véritable protagoniste est... Une flèche ! Et le résultat est magistral : c'est avec ce genre de numéro qu'on remarque le brio d'un auteur, capable de se prêter à un pur exercice de style narratif sans perdre de vue la tournure qu'il veut faire prendre à son intrigue. Quelle démonstration !

Pour ne rien gâcher, c'est Juann Cabal, à nouveau, qui dessine cette partie et l'artiste nous régale avec un découpage d'une fluidité exemplaire et une capacité à faire monter la tension sans que le lecteur ne devine avant la fin quelle est la cible d'Amora. Cabal n'a rien perdu de son talent mais celui-ci s'exprime au mieux quand il profite des scripts ciselés de Ewing.

Saluons aussi le travail de Matt Milla (pour les épisodes de Ferry) et Jesus Arbutov (pour ceux de Cabal), qui colorisent impeccablement la série.

Au terme de ces dix premiers épisodes, on a la conviction de tenir une très bonne série. Maintenant, reste à voir quel tour elle va prendre puisque le n°14 en Août correspondra au 800ème épisode du titre Thor, et on se doute que Al Ewing va en profiter pour nous réserver des surprises. Vivement !

lundi 22 juin 2026

THE MORTAL THOR, VOLUME 1 : NO GODS, NO MASTERS (Al Ewing / Pasqual Ferry, Juann Cabal)


THE MORTAL THOR, VOL. 1 : NO GODS, NO MASTERS
(The Mortal Thor #1-5)


Depuis la mort de Thor, l'existence des dieux asgardiens a été effacée de la mémoire des terriens. Au sein des Avengers, tout le monde croit que c'est Beta Ray Bill qui a toujours occupé son rôle. Qui est Sigurd Jarlson, cet immigré norvégien qui s'est installé dans le même immeuble que la jolie Kristin Soek et qui ressemble beaucoup au défunt fils d'Odin ? Lui-même n'a que peu de souvenirs de son passé et il a pour seul ami un gamin rouquin qu'il appelle Lucky...


Pour gagner de quoi payer son loyer, Sigurd refuse pourtant l'offre d'emploi d'un chef de chantier de la compagnie Roxxon quand il comprend qu'il prendrait la place d'un ouvrier gréviste. Le recruteur envoie des bikers lui casser la figure mais ils tombent sur plus fort qu'eux. L'incident remonte jusqu'à un certain Mr. Blake, à la tête d'un groupe des Fils du Serpent. Ceux-ci s'invitent sur le chantier de Jennifer Sapristi qui a engagé Sigurd...
 

Cependant, sur Asgard, les proches de Thor pleurent leur régent. Magni Thorson, originaire de la Terre 3515 et fils du dieu du tonnerre de ce monde et d'Amora l'Enchanteresse, rechigne à s'asseoir sur le trône. A moins que les circonstances ne l'y obligent...


Il y a peu, je réfléchissais à lire The Mortal Thor, ayant été déçu par le travail de Chip Zdarsky sur Captain America et celui de Joshua Williamson sur Iron Man (deux titres que j'ai lâchés). Je fondais beaucoup (trop ?) d'espoir sur ces scénaristes pour redonner du lustre aux deux Vengeurs. Allais-je être convaincu par Al Ewing sur le dieu du tonnerre ?


Avant de démarrer ce blog il y a deux ans, j'avais, sur le précédent, traité des huit premiers épisodes de The Immortal Thor (et les quatre suivants ici) déjà écrit par Ewing. Je n'étais pas allé plus loin parce que le dessinateur Martin Coccolo avait préféré quitter le titre (pour Wolverine) et qu'il avait remplacé par le/la médiocre Jan Bazaldua. Mais aussi (surtout) parce que je n'étais au fond pas très motivé.

Je craignais donc d'être un peu perdu en lisant The Mortal Thor qui se présente comme la suite de The Immortal Thor. Toutefois, sur ces cinq premiers épisodes, je ne me suis pas senti égaré. Peut-être plus tard, on verra. Je savais que The Immortal Thor se terminait par la mort de Thor Odinson, tué par Loki pour des raisons qui en vérité correspondaient à un plan très ancien de Ewing.

Car, mine de rien, ça fait un moment que le scénariste tourne autour des asgardiens. Il a écrit la série Loki : Agent of Asgard (et il avait fait de Loki un de ses Defenders) à laquelle viennent donc d'ajouter 25 n° de The Immortal Thor. A chaque fois, il a creusé un sillon très personnel tout en faisant preuve d'un grand souci de la continuité.

La constante dans toutes ces séries, c'est donc Loki dont Ewing fait le raconteur d'histoires ultime, le skald. Loki écrit des récits, manipule les faits, et va même jusqu'à les réécrire. Il n'est pas exagéré de penser que Ewing est Loki et vice-versa. Et la fin de The Immortal Thor pouvait signifier que la mort du dieu du tonnerre n'était qu'un livre de plus dans le grand roman écrit par Loki.

Cela veut-il dire que The Mortal Thor sera un récit initiatique dont le héros, Sigurd Jarlson, est amené à devenir le nouveau dieu du tonnerre ? Sigurd Jarlson ne sort pas du chapeau de Ewing, il a été créé en 1983 par Walt Simonson dans Thor #341 après que le personnage de Donald Blake ait été abandonné.

Toute la question est de savoir si le Sigurd Jarlson qu'on trouve dans The Mortal Thor est bien le même que celui du Thor de Simonson. Dans l'épisode 3 de ce tome 1, Odin ne le reconnait pas comme son fils réincarné et il est vrai que Jarlson, ici, est un individu violent, qui n'hésite pas à blesser gravement et même tuer ceux qui l'agressent ou qu'il attaque.

En revanche, Ewing se montre moins énigmatique avec d'autres personnages : Lucky, le gamin rouquin, est évidemment Loki. Odin resurgit de manière habile, condamné désormais à errer sur Midgard (la Terre) après avoir réussi à quitter le Valhalla mais sans pouvoir regagner Asgard. Et dans l'épisode 4, on revoit des visages familiers comme les 3 Guerriers (Fandral, Hogun, Volstagg), la Valkyrie (Hildegarde), Heimdall, Sif, Amora l'Enchanteresse, Ulik le troll.

Cet épisode 4 révèle l'autre dimension de la série : Asgard n'a plus de souverain mais a un fils de Thor, Magni Thorson. Celui-ci vient de la Terre 3515 et est le fils d'Amora et du dieu du tonnerre de ce monde parallèle. Toutefois il ne s'estime pas digne du trône et sa mère complote pour qu'il s'y asseye. Comme les terriens ont tout oublié des dieux d'Asgard et que le Pont Arc-en-Ciel n'existe plus non plus, les deux royaumes sont séparés.

Ewing va donc sûrement aller et venir ponctuellement entre Midgard et Asgard en développant deux intrigues qui vont, inévitablement, se croiser. A la fin de ce tome 1, Sigurd fait la connaissance d'un personnage que Donny Cates a contribué à changer radicalement et Ewing en fait évidemment son miel, réussissant encore une fois à tirer le meilleur de ce qu'ont fait ses prédécesseurs.

C'est donc passionnant à lire. Très ambigu, très dense, mais aussi très mouvementé, avec de l'action beaucoup d'inventivité (voir la manière dont Sigurd se sert de son marteau...). Le lecteur est embarqué dans une histoire multi couches captivante par un auteur qui sait tout de son personnage-titre et arrive à rendre tout ça digeste pour n'importe qui - impressionnant.

Cette fois, il semble aussi que Ewing ait convaincu Marvel de lui donner un artiste qui ne lui filera pas entre les doigts et c'est donc Pasqual Ferry qui, lui aussi, renoue avec l'univers de Thor (il avait illustré des épisodes du run de Matt Fraction en 2012). Après avoir fait son come back sur Doctor Strange de Jed MacKay, l'artiste espagnol prouve qu'il est redevenu régulier.

Alors certes on peut trouver que ses planches ont un côté un peu brut de décoffrage. Ferry a toujours travaillé sur tablette graphique mais depuis Dr. Strange, son trait a évolué pour conserver l'aspect d'un dessin moins peaufiné. C'est déstabilisant au début puis on s'y fait, ça a même un côté plus frais, plus spontané, qui correspond avec l'idée d'un nouveau départ pour le héros et ses aventures.

Par ailleurs Ferry montre un indéniable talent dans les scènes d'action : les bastons avec les bikers, ou l'affrontement avec les Fils du Serpent dépotent bien. C'est du brutal et le découpage est très dynamique. Sigurd est croqué comme un type charpenté, sculpté, ombrageux, on n'a pas envie de l'emmerder. Et cela apporte un contraste épatant avec Loki/Lucky, ce gosse malicieux (personnellement, j'ai toujours adoré cette version "Kid Loki" popularisée par Kieron Gillen dans Journey into Mystery et Young Avengers).

Sur l'épisode 4, qui se déroule donc sur Asgard, Ferry est remplacé par Juann Cabal. Un autre espagnol donc qui avait déjà magistralement collaboré avec Ewing sur Guardians of the Galaxy (Panini serait bien inspiré de rééditer ce run, en Deluxe ou en Omnibus par exemple). Depuis, Cabal a connu plus de bas que de hauts, en compagnie d'auteurs moins inspirés.

Mais ça fait plaisir de relire ses planches, au trait toujours aussi classieux, aux compositions toujours élégantes. Pourquoi Marvel ne lui a-t-il pas donné le poste de dessinateur principal ici ? Non pas que je me plaigne de Ferry, mais j'espère en tout cas que Ewing saura lui attribuer plus que quelques intermèdes de ci, de là.

Ce qui est certain, c'est que ce premier tome de The Mortal Thor et ces cinq premiers épisodes sont nettement plus convaincants que ceux de Captain America par Zdarsky et d'Iron Man par Williamson. Al Ewing, c'est évident, ne boxe pas dans la même catégorie, pourtant il reste moins connu et populaire. Alors, en plus de son Venom, laissez-vous tenter par cette série.

dimanche 21 juin 2026

DOOMQUEST #1 (of 10) (Ryan North / Francesco Mobili)


Dr. Fatalis cherche comment faire à nouveau briller la Latvérie dans le concert des nations alors qu'il n'a pas été invité à un sommet à Amsterdam où Reed Richards expose un projet fou de voyage dans le temps. Fatalis fait construire une machine mais ces travaux attirent l'attention des super-héros...


Tout d'abord, cette semaine je n'ai reçu aucune des nouveautés que j'avais commandées, ce qui explique que je n'ai pas parlé de comics jusqu'à aujourd'hui. J'espère que la situation va s'arranger. Ensuite, j'avais oublié de consacrer une entrée à Doomquest #1, sorti le 27 Mai dernier et dont le prochain épisode est prévu pour Mercredi prochain.


Enfin... "Oublié" n'est pas exact : j'attendais plutôt de voir ce qu'il en serait parce que ce projet en dix épisodes est illustré par Francesco Mobili dont j'ai adoré le travail sur The Tin Can Society. Et je doutai qu'il soit sage de s'engager dans une série mensuelle, sachant que Marvel n'offre pas les mêmes conditions de travail qu'Image Comics (c'est-à-dire en tolérant les retards).


Alors que les sollicitations pour le mois de Septembre viennent d'être communiquées, j'ai au moins la certitude de Mobili assure les dessins jusqu'au n°5 de Doomquest, soit la moitié de la série, ce qui signifie qu'il est dessus depuis un moment et que Marvel n'a lancé la publication qu'avec un certain nombre d'épisodes achevés. Plutôt rassurant donc.


Mais Doomquest, c'est quoi au juste ? C'est une histoire originale écrite par Ryan North qui avait visiblement envie d'écrire encore sur le Dr. Fatalis après One World Under Doom. North est le scénariste de Fantastic Four depuis 4 ans maintenant (et aussi de Flash chez DC depuis Mars 2026), il jouit donc de la confiance de ses éditeurs pour produire des projets alternatifs.

Doomquest n'est pas un event, c'est un récit hors continuité, ou en tout cas qui ne s'inscrit pas dans l'actualité. Il se passe avant Blood Hunt et One World Under Doom. Si Marvel avait une collection semblable au DC Black Label, cette mini série en ferait partie. Peut-être que le succès de celle-ci ouvrira la porte à d'autres projets semblables.

Tout commence de manière classique : Fatalis est frustré par la situation de la Latvérie, et donc par le sien. Il est considéré comme un dictateur mais lui se voit comme le sauveur de sa nation et un des génies de l'humanité. Comment rendre à son pays son lustre et en jouir ? En s'aventurant là où son éternel rival, Reed Richards, n'ose pas aller bien sûr !

A Amsterdam, Mr. Fantastic est invité à exposer une idée révolutionnaire mais qu'il juge trop dangereuse malgré son potentiel extraordinaire, le voyage dans le temps non pour le corps mais pour l'âme. Fatalis sait que s'il réalise cet exploit, il pourrait réécrire l'Histoire et donc celle de son pays, prouvant ainsi sa supériorité face à Richards.

Bien entendu, quand on construit une machine capable de cela, les super héros s'en aperçoivent vite et Avengers, X-Men et Fantastic Four interviennent, au mépris du droit international (comme d'habitude...), pour stopper ce que manigance de Fatalis. L'issue de cette bataille a une conséquence inattendue pour Fatalis qui remonte bien le temps mais pas comme il l'avait prévu...

Le peu d'épisodes de Fantastic Four écrits par North que j'ai lus me sont tombés des mains. Il écrit souvent des épisodes done-in-one avec des explications pseudo-scientifiques auxquelles je ne comprends rien. Mais j'ai bien apprécié One World Under Doom, un event qui était très maîtrisé. Avec Doomquest, on est dans du bon North.

J'aime particulièrement la manière dont il traite Fatalis, il n'excuse pas son comportement tyrannique, ses attitudes menaçantes, la crainte qu'il inspire à ses sujets. Mais on voit aussi qu'il estime le véritable génie qu'il est, la volonté de porter la Latvérie en haut de l'échelle. Sa rivalité avec Richards est convenue mais elle reste un carburant toujours aussi efficace.

Ce premier épisode ne prétend donc pas réinventer la roue : le voyage dans le temps, les super héros qui débarquent, tout ça est classique. Pourtant North surprend vraiment quand il montre la Torche Humaine agir de manière inattendue à un moment clé. Et surtout le cliffhanger est à la fois très drôle, très cruel et imprévisible.

Et puis il y a Francesco Mobili. Il est ici colorisé par Frank d'Armata, qui respecte parfaitement le dessin de l'artiste en employant une palette nuancée. Mobili a pris une autre dimension depuis The Tin Can Society et lui confier cette mini série prouve de la part de Marvel un réel souci de donner du cachet graphique au projet.

Mobili nous gratifie de plusieurs pleines et doubles pages somptueuses, riches en détails, avec des compositions impressionnantes, un découpage à la fois dense et fluide. La façon dont il représente l'armure et le masque de Fatalis pourra diviser mais le réalisme choisi est impressionnant. Fatalis y gagne encore en charisme et en puissance. Chacune de ses apparitions est marquante.

Bien sûr se pose la question de savoir si Mobili tiendra le rythme pendant dix mois, conservera cette qualité sur une telle durée. Sur The Tin Can Society, il avait pris du retard vers la fin mais comme c'était une série en creator-owned, Image Comics n'avait pas à imposer un fill-in artist. Est-ce que, si Mobili est à la bourre, Marvel sera aussi sage en décalant la sortie des épisodes ? Ou devra-t-on supporter une doublure sûrement de moindre qualité ? 

J'espère que, puisque l'histoire n'a aucune incidence sur le reste de publications actuelles de Marvel, qu'on laissera Mobili travailler en paix parce que ce serait vraiment regrettable autrement.

En tout cas, ce premier épisode de Doomquest est très prometteur et donne envie de lire la suite.

vendredi 19 juin 2026

MOTHER MARY (David Lowery, 2026)


Mother Mary est une icône pop mondialement connue qui s'apprête à faire son retour sur scène après une longue absence due à un accident - ou une tentative de suicide ? Lors d'une séance d'essayage pour un costume, elle s'enfuit et rejoint dans la campagne anglaise son ancienne styliste, Sam Anselm. Celle-ci accepte à contrecoeur de lui confectionner une nouvelle robe en moins de 72 heures.


Dans la grange transformée en atelier, elles s'enferment toutes les deux. La tension est palpable car Mary n'arrive pas à exprimer ce qu'elle souhaite. Sam l'interroge sur sa performance à venir et l'accident, mais refuse d'écouter sa nouvelle chanson - d'ailleurs elle n'écoute plus la musique de Mary depuis leur séparation. En revanche elle veut la voir danser sa nouvelle chorégraphie, sans musique.


Cela lui donne l'idée d'une longue traine sur laquelle seraient évoquées toutes ses robes emblématiques avant d'être arrachée sur scène, ce qui convient à Mary qui veut de la clarté, repartir de zéro. Toutefois Sam n'est pas prête à lui accorder un blanc-seing : elle revient sur les raisons de leur rupture, reprochant à Mary de ne jamais lui avoir accordé le crédit qui lui revenait pour la création du personnage de Mother...


Il y a un peu plus de deux ans, je parlais ici de The Green Knight réalisé par David Lowery en 2021 - depuis il a signé Peter Pan et Wendy en 2023) - qui m'avait vivement impressionné. Cette année, le cinéaste est revenu avec un projet ambitieux, qu'il a aussi écrit, Mother Mary, produit par A24. Inexplicablement le studio n'a fait aucune promotion pour le film, qui s'est logiquement planté au box office.


Lowery est un auteur à part, capable de passer de films de commande pour des majors à des longs métrages plus personnels avec des budgets beaucoup plus réduits. Cette versatilité ne l'empêche pas d'attirer de grands acteurs et de proposer toujours des oeuvres très originales, visuellement époustouflantes.


Mother Mary est un projet qu'il portait depuis longtemps, inspiré par la tournée Reputation de Taylor Swift dont la captation l'avait ébloui. A partir de là, il a imaginé un personnage de pop star iconique qui pourrait être ce que Swift serait dans une dizaine d'années. Il a d'ailleurs fait appel à Jack Antonoff, le producteur de la star, pour la bande originale du film (avec aussi des chansons de Charli XCX, FKA Twigs et Daniel Hart).


Mais Mother Mary n'est pas qu'une version de Taylor Swift : c'est une créature composite qui fait penser tour à tour à Beyoncé et Lady Gaga, des showgirls charismatiques dont le personnage scénique provoque une réelle dévotion de la part de leurs fans. Et la question que pose Lowery, c'est : comment une chanteuse peut-elle inspirer cela ?

On le sait, les méga stars de ce calibre sont entourés de conseillers, de stylistes, d'une véritable armée. Leur image est verrouillée, leur communication blindée, rien ne leur échappe. Elles ont atteint un niveau de notoriété qui illustre parfaitement la fameuse phrase de John Lennon comme quoi "les Beatles sont plus célèbres que le Pape".

Mais que reste-t-il d'elles une fois sorties de scène ? Comment vivent-elles ce retour à la normale ? D'ailleurs vivent-elles simplement une existence ordinaire, dans leur intimité ? On peut en douter. Elles sont certainement là aussi choyées par des cuisiniers particuliers, coachées par des entraîneurs sportifs, entretenues par un personnel de maison. Je ne crois pas que la normalité puisse encore vouloir dire quelque chose chez ces gens-là.

Lowery démarre son film quand Mother Mary se prépare pour son grand retour sur scène. Elle essaie des tenues mais aucune ne lui convient, elle se sent prisonnière d'une image qui a pourtant conforté sa popularité. Elle s'enfuit et part retrouver celle qui l'a aidé à façonner son personnage, non pas pour le perfectionner, mais pour s'en débarrasser.

Seulement voilà, Sam Anselm, son ex-styliste, est désormais une créatrice reconnue dans la mode et prépare, elle, un défilé haute couture. Les deux femmes ne se sont plus vues depuis des années et la tension est palpable. Sam ne va pas tarder à rappeler à Mary pourquoi elle n'écoute plus sa musique, et rechigne tant à lui rendre service.

Jusqu'à elle point une pop star se créé-t-elle elle-même, toute seule ? Mary a imaginé Mother avec Sam qui confectionnait ses tenues de scène mais plus encore, qui a réellement, concrètement façonné son image. Et Mary ne l'a jamais mentionnée publiquement. Elle a même fini par se passer de ses services et l'exclure de son cercle d'intimes.

Lowery suggère qu'elles étaient plus que des collaboratrices, mais sans préciser si elles étaient amantes par exemple. Au spectateur d'apprécier. Pendant quasiment la moitié du film, le cinéaste opte pour un récit très théâtral, avec ses deux protagonistes enfermés dans une grange reconvertie en atelier, réglant leurs comptes.

Sam prend un plaisir évident à maltraiter Mary pour se venger : elle refuse d'écouter sa nouvelle chanson, la force à danser sans musique. C'est un match de boxe où les mots sont des coups et Mary est dans les cordes. Elle est épuisée, rincée, on a l'impression qu'elle va tomber en morceaux. Jusqu'à un twist étonnant qui transporte l'histoire dans une direction totalement imprévue.

Lowery avait signé en 2017 A Ghost Story (avec Ben Affleck et Rooney Mara), un film étonnant où le fantôme apparaissait littéralement sous la forme d'une silhouette humaine sous un drap. Mother Mary n'est pas aussi littéral et radical dans sa représentation d'un spectre, mais il s'agit également d'une histoire de fantôme sous la forme d'un morceau de tissu, écarlate cette fois.

C'est aussi une histoire de possession, et il y a une scène, absolument flippante, où une jeune fan de Mary procède à une séance de spiritisme et où elle entre en transe. Le film bascule, inopinément, dans le fantastique, avec le même culot dont sait faire preuve Lowery, et qui peut désarçonner le spectateur, au point de le faire sortir du film.

Mais si vous marchez, si vous acceptez le parti pris, alors c'est un vrai trip. Très intense, superbement graphique, dérangeant aussi. Tout cela est ponctué par des flashbacks où l'on voit Mary sur scène, où on découvre son "accident", où on assiste à l'aspect hypnotique, ensorcelant et un peu grotesque aussi, d'un public se comportant comme une foule d'idolâtres.

Lowery peut s'appuyer sur deux actrices rien moins que phénoménales (mais il tire toujours de ses comédiens des prestations magiques). Michaela Coel (qui aurait participé à l'écriture) est tout bonnement incroyable, passant en un éclair de la folie menaçante à la sidération sincère. Face à elle Anne Hathaway n'est pas seulement crédible en pop star mais réussit encore une fois à composer un personnage magnétique et dépassé.

Hunter Schafer n'a droit qu'à des apparitions mais est également très bien dans le rôle de l'assistante de Coel. FKA Twigs a droit à la scène la plus terrorisante du film.

Selon vos goûts, évidemment, la bande-son et les chansons (sept au total, toutes interprétées, et de quelle façon, par Hathaway) vous conviendront et vous aideront à vous immerger, mais, même si cette pop électro n'est pas trop ma came, il faut reconnaître qu'elle a été faite par des auteurs-compositeurs aguerris.

Mother Mary est une expérience très particulière, comme souvent dans les films les plus personnels de son cinéaste, mais le voyage en vaut la peine (même si A24 l'a copieusement sabordé).