vendredi 18 septembre 2026

X-MEN '97 (Saison 2) (Matthew Chauncey, 2026)


Trois groupes de X-Men sont dispersés dans le temps : en 1997, Bishop entreprend de rassembler l'équipe projetée en 3000 av. J.C. (comprenant Magneto, Charles Xavier, Malicia, Diablo, le Fauve) qui ont fait la connaissance de En Sabah Nur avant qu'il ne devienne Apocalypse et à qui ils veulent enseigner qu'il est possible de faire coexister humains et mutants ; Forge, lui, se rend en 3960 ap. J.C. pour rapatrier l'autre équipe (comprenant Cyclope, Jean Grey, Morph, Tornade) et où Nathan Summers va devenir Cable dont la mission sera de tuer Apocalypse.
  

Pendant ce temps, restés en 1997, Jubilé et Sunspot sont recrutés par Cable pour former X-Force aux côtés d'Archangel et Psylocke afin de traquer les Cavaliers d'Apocalypse. Le Dr. Valerie Cooper a, elle, à sa disposition X-Factor, composé de Havok, Polaris, Multiple Man, Strong Guy et Wolfsbane, dont la mission consiste à stopper les actions punitives d'X-Force. De son côté Wolverine a rassemblé Dents-de-sabre, Maverick, Lady Deathstrike et Garrison Kane pour retrouver la base de l'Arme X afin de la détruire - même si Logan espère aussi y trouver un moyen de régénérer son squelette métallique.
  

De retour en 1997, tous les X-Men établissent leur base sur l'île de Genosha au sein d'une organisation nommée X-Corp. Xavier et ses élèves n'ont pu empêcher Apocalypse de survenir et ce dernier veut ressusciter Gambit pour en faire son plus dangereux Cavalier : Mort...
 

Deux ans après sa saison 1, X-Men '97 est donc de retour, un laps de temps plutôt court quand on sait à quel point la production d'une série animée est longue à développer. Et ce, sans compter l'absence du showrunner Beau DeMayo, licencié entretemps. C'est Matthew Chauncey, scénariste, qui a dirigé l'écriture de ces neuf nouveaux épisodes.


Et le moins qu'on puisse dire, c'est que la différence est sidérante. Là où je reprochais à la saison 1 d'aller trop vite en besogne, compressant des arcs entiers de comics en un épisode, et accumulant les intrigues sans laisser au spectateur le temps de les savourer ou même de s'attacher aux personnages et aux événements, on profite là à d'une narration bien plus digeste.
 

Cette fois, en effet, Apocalypse et sa menace parcourt l'ensemble des neuf épisodes, même si les auteurs s'autorisent quelques apartés, parfois surprenantes. Dans la première moitié de la saison, deux groupes de X-Men se trouvent à deux extrémités temporelles, l'une dans un lointain futur, l'autre dans un passé très reculé, mais toutes les deux avec un objectif similaire : stopper Apocalypse.


Tandis que Xavier et Magneto s'emploient à adoucir En Sabah Nur avant qu'il ne devienne un suprémaciste immortel, Cyclope et Jean Grey tentent de composer avec Mère Askani qui veut former Nathan Summers, leur fils, à devenir celui qui exterminera Apocalypse. Dans tous les cas, le spectateur sait que la tragédie est inéluctable, mais cela n'empêche pas un suspense intense de s'installer.


Lorsque tout ce beau monde se retrouve en 1997, il leur faut encore composer avec des forces imprévues : il y a la X-Force de Cable qui applique une justice expéditive, il y a X-Factor et ses mutants au service du gouvernement américain, et il y a les Acolytes avec à leur tête Exodus qui veulent punir Graydon Creed, l'ambitieux politicien anti-mutant en lice pour la présidentielle.
 

Tout cela est ponctué par deux épisodes curieux dans la mesure où ils ne s'intègrent à aucune des intrigues précitées : d'abord Wolverine qui veut détruire la base de l'Arme X et qui se trouve face à un essaim de Broods pour un mix assez improbable mais très référencé - sans doute trop pour celui qui n'aura lu ni les arcs de Claremont avec Paul Smith ou avec Marc Silvestri.


Et puis il y a cet autre épisode, encore plus étonnant, où les X-Men avec leur look du run de Grant Morrison et Frank Quitely (New X-Men) affrontent Danger, l'incarnation de la salle des dangers, une histoire tirée du run de Joss Whedon et John Cassaday (Astonishing X-Men). Pourquoi avoir lié ces deux époques au lieu d'exploiter ces deux runs pour plus tard dans la série ? 

Et puis il y a ce dernier acte, spectaculaire, qui tourne autour du retour de Gambit dans la peau de Mort, le cavalier ultime d'Apocalypse. La boucle est en quelque sorte bouclée et de quelle façon ! Il y a du rythme, de l'action (beaucoup) et du sentiment (enfin  !), avec le sacrifice d'un mutant amené de manière intelligente (même si je regrette que les scénaristes semblent ne pas vouloir le ramener).

Vous l'aurez compris, cette saison 2 est tellement meilleure que la 1 ! Hormis donc les deux épisodes un peu hors sujet que je viens d'évoquer, le fil rouge avec Apocalypse tient toutes ses promesses : on assiste à la naissance d'un vilain redoutable et emblématique, ainsi qu'à celle de son plus féroce adversaire, tout en intégrant une foule de personnages, le tout sans que cela soit indigeste. Un exploit.

La gestion des personnages est exemplaire et il y avait de quoi faire : qu'il s'agisse de camper la X-Force et sa mission punitive ou X-Factor avec son engagement auprès des autorités, c'est parfaitement construit. Bien entendu, tout le monde n'a pas le droit à un traitement égal et de ce point de vue X-Factor voit ses membres à peine esquissés en dehors de Polaris.

Idem pour les Acolytes où Exodus fait pâle figure mais ce détour permet de ramener Colossus dans le giron des X-Men au terme d'un procès superbement conçu avec Diablo dans le rôle de l'avocat de son demi-frère Graydon Creed. A bien des égards, les épisodes de cette saison sont une leçon de storytelling et de caractérisation.

J'ignore ce que donnera le film X-Men de Jake Schreier en 2028 mais le cinéaste pourra potasser la série animée pour s'inspirer de la dynamique d'une équipe qui ne relègue au second plan aucune de ses vedettes, y compris le Pr. X dont les comics n'ont pas toujours su quoi faire (hormis dans New X-Men ou House of X/Powers of X récemment).

L'animation m'a semblé plus mobile, avec des qualités de mise en scène plus probantes. Les designs d'Amelia Vidal et son équipe conservent ce côté rétro qui sied à l'époque de la série, sans abuser des codes visuels des comics des années 90. Toutefois, je me demande si Disney et Marvel Studios ne seraient pas avisés de faire évoluer le concept pour ne pas se cantonner à cet aspect vintage.

En effet, comme on le voit dans la dernière partie, les looks des X-Men sont ceux créés par Frank Quitely lors du run de Grant Morrison sur New X-Men à partir de 2001. On quitte donc le siècle dernier pour aborder le nouveau millénaire et je pense que X-Men '97 n'a dès lors plus rien de viable. Pourquoi pas, alors, entamer une troisième saison en l'intitulant "X-Men 2000" ou le retour du titre X-Men Evolution par exemple ?

Les scénaristes disposent avec les récits de Morrison puis de Whedon jusqu'à Bendis et Hickman d'un volume d'histoires conséquentes à qui les années 90 ne doivent plus rien. Continuer à aménager des storylines plus récentes en restant en 97 serait un non sens, une absurdité.

Mais, exceptées ces réserves, je n'ai que du bien à dire de X-Men '97 saison 2 : j'ai binge-watché ces épisodes avec un grand plaisir, sans jamais m'ennuyer ni pester après la narration trop compressée. J'aimerai juste une animation un peu plus dynamique et une évolution historique afin que la série grandisse et mûrisse comme elle en a le potentiel.

MARC SPECTOR : MOON KNIGHT #8 (Jed MacKay / Devamalya Pramanik)


Pour que Achilles Fairchild relâche ses amis, Moon Knight a trahi Daredevil, Ghost Rider et Blade en les lui livrant. Pourtant il se rend compte que le marché n'est pas respecté et il passe alors le relais à Clea Strange...


Cette série est sensationnelle et s'il ne fallait en lire qu'une chez Marvel, ce serait celle-ci : pas un numéro plus faible que l'autre - au contraire, chaque mois Jed MacKay se surpasse et hisse Marc Spector : Moon Knight au sommet. Jamais le chevalier de la lune n'avait sans doute été à pareille fête, en tout cas pas depuis des lustres.


Je situe même ce run au-dessus de celui de Jeff Lemire avec Greg Smallwood car sa qualité sur la longueur parle pour lui. MacKay a su s'emparer de celui qu'on a souvent, à tort, comparé au Batman de Marvel pour en faire un héros passionnant, aux aventures palpitantes. Et malgré les relaunchs incessants (celui-ci dépassera-t-il les 10 n° ?), il a su rebondir pour aller encore plus haut.
  

Les Midnight Sons ont donc été trahis par Moon Knight qui avait passé un marché avec Achilles Fairchild de lui livrer des héros ayant connu au moins une fois un cas de possession (comme lui avec le Manoir Vorace) contre la libération de ses amis. Mais l'asgardien en réclame davantage et c'est au tour de Clea Strange d'entrer en scène.


Jusqu'à présent la sorcière suprême de la dark dimension ne semblait là que pour faire le lien entre Moon Knight et ses alliés de circonstance, mais là, Jed MacKay lâche les chevaux et offre cet épisode à ce personnage qu'il avait un temps placé à la place de Stephen Strange dans le rôle de Doctor Strange. Et le scénariste prouve une fois de plus à quel point il est bon quand il s'agit d'écrire des héros de second rang.

Cette appellation n'a rien de péjoratif - c'est un constat : Marvel, en dehors de Daredevil, ne publie plus de séries avec Blade, Ghost Rider et Clea Strange. Ce sont tout au plus des seconds rôles comme dans cet arc narratifs. Et quand l'éditeur a annoncé sa ligne Midnight, les fans ont cru un temps, les naïfs, que des comics allient mettre à l'honneur ces personnages issus du registre horrifique.

Mais MacKay prouve en réalité que pour faire honneur à ces seconds couteaux il faut les intégrer à une histoire sur-mesure, et non fantasmer sur une ligne de comics qui n'aurait guère de chance d'avoir des ventes suffisantes pour survivre. Et, de ce côté-là, cette intrigue permet de donner la pleine mesure de Clea, Blade et Ghost Rider aux côtés de Moon Knight - jusqu'à ces dernières pages, démentielles !

Devmalya Pramanik contribue énormément à la forte impression que procure Marc Spector : Moon Knight. Ses planches sont spectaculaires, virtuoses, avec un découpage débordant d'imagination. Il n'y a guère que Hayden Sherman chez DC pour l'égaler, dans un style encore différent. Pramanik depuis 8 mois se surpasse à chaque épisode et cette fois-ci encore.

La représentation des forces occultes ne parait lui poser aucun problème graphique - elle le motive, l'inspire et le lecteur est emporté dans un récit complètement fou, où chaque scène est un tour de force visuel. Les couleurs de Rachelle Rosenberg attestent de l'importance que peut avoir une bonne association entre un artiste et une coloriste pour aboutir à à quelque chose d'unique, mettant en valeur chacun.

Mais où vont-ils s'arrêter ?

jeudi 17 septembre 2026

LOBO #7 (Skottie Young / Jorge Corona)


Lobo doit abréger sa participation à une table de jeu pour partir exécuter un contrat commandé par un freelance. Après avoir traversé un péage, il arrive sur une planète désolée qui lui rappelle quelque chose -et pour cause : c'est Czarnia, son monde natal. Mais qui a voulu l'envoyer là et pourquoi ?


Le mois dernier, je m'interrogeai sur la série Lobo de Skottie Young et son avenir avec la construction de ses histoires en une ou deux parties maximum. Non pas que ça me lassait ou que je doutai des capacités du scénariste, mais je me demandai si ce serait là son unique ambition. Certes, on se marrait bien, c'était déjanté, mais Young pouvait-il aller plus loin ?


La réponse n'aura pas tardé à venir puisqu'avec ce numéro 7 débute un véritable arc narratif intitulé The Last Death of Lobo, qui court au moins jusqu'à Novembre. Le titre annonce la couleur : quelqu'un en veut mortellement à Lobo - ce n'est pas original - sauf que cette fois le czarnien pourrait bien y passer. Et qui plus est sur sa planète natale.


Il faut rappeler que Lobo a exterminé son peuple mais aussi qu'il est doté d'un facteur régénérant (comme Wolverine auquel on l'a souvent comparé). Il est donc virtuellement increvable, même si, comme on le mentionne dans l'épisode, il a été en enfer et en est revenu. Si on nous promet sa mort, c'est qu'il va falloir compter avec un adversaire rudement coriace et expéditif.


Comme à son habitude, Young lance donc the Main Man sur un contrat pour lequel un agent freelance qu'il ne connait pas l'a engagé. Lobo remet les pieds sur Czarnia sans d'abord reconnaître où il est mais aussitôt après il est interpelé par un individu qui le menace et lui flanque une raclée mémorable, allant jusqu'à l'empaler !

C'est alors que Lobo semble reconnaître son ennemi en provenance de son enfance... Je ne vais rien spoiler mais Young renvoie à un épisode précédent de son run et surtout concrétise la menace qu'on devinait à la fin du chapitre précédent. Reste donc à savoir si tout ça est bien sérieux ou si ce sera qu'un prétexte à une nouvelle grosse déconnade (étant entendu donc que Lobo est intuable).

On est un peu entre deux chaises car l'épisode lui-même vaut essentiellement pour ses planches, encore une fois explosives, Jorge Corona confirmant sa grande forme avec l'affrontement final, où plusieurs splash pages s'enchaînent. Est-ce que ça fait une histoire ? Non. Mais ce n'est que le début de cette histoire, alors on va attendre avant de juger vraiment.

En tout cas il ne fait guère de doute qu'à partir de là la série s'engage dans un chemin plus audacieux, peut-être plus grave, assurément plus violent. Skottie Young a-t-il pensé que le mois prochain DC allait commencer la publication de The Demon de James Harren qui promet également beaucoup par son caractère jusqu'au-boutiste et qui pourrait donc le supplanter ? A suivre donc.

mercredi 16 septembre 2026

QUEEN IN BLACK #4 (of 5) (Al Ewing / Iban Coello, Paco Medina)


Cable expose son plan B aux héros : en disposant plusieurs téléporteurs, il compte déplacer le combat entre Hela et Knull dans une réalité parallèle et ainsi sauver la Terre. Mais de son côté Mr. Fantastic travaille encore à une alternative qui consiste à utiliser le pouvoir contenu dans l'ADN de Dylan Brock pour briser l'esprit de ruches des symbiotes. Mais l'expérience prend un tour inattendu...
 

L'event touche à sa fin et sa conclusion ne se fera pas attendre puisqu'elle paraîtra la semaine prochaine. Al Ewing mène son affaire avec beaucoup de rythme comme pour tenter de faire oublier la bêtise de son intrigue où, je vous jure que c'est vrai, Knull n'est toujours pas apparu alors qu'il est censé être l'autre grand méchant avec Hela (ne vous fiez donc pas à la couverture).


On découvre le plan de Cable qui est effectivement très risqué et idiot (en gros : téléporter Knull et Hela pour qu'ils aillent se battre ailleurs). Vu les craintes émises par Iron Man, j'avais pensé à une manoeuvre bien plus dangereuse, mais Queen in Black aura au moins appris une chose au lecteur : ne pas trop y croire. Oui, on se console comme on peut...


La menace de Hela repose sur le schéma classique d'une armée d'envahisseurs que leur patronne envoie sur le champ de bataille en attendant que ce soit terminé. C'est assez comparable à la situation du lecteur qui, lui aussi, attend que ce soit fini pour passer à autre chose et oublier ce machin invraisemblable, indigne du talent de son auteur mais hélas ! tout à fait représentatif de la production globale de son éditeur. Et, oui, Armageddon est du même niveau (mais j'y reviendrai le mois prochain)...


Reed Richards se montre un savant incroyablement foireux à jouer à l'apprenti sorcier au Baxter building avec Venom, Mary Jane Watson et Dylan Brock. Mais au moins, piètre compensation, là, ça aboutit à un cliffhanger spectaculaire quoique tout aussi grotesque. Dire où ça va nous mener reste une énigme, même si on sait que tout finira par rentrer dans l'ordre avec un minimum de conséquences.

Le vrai souci, en vérité, c'est que, quel que soit l'event qu'on a privilégié, Queen in Black ou Armageddon, cela montre que Marvel n'y croit guère et ne fait rien pour le dissimuler. Ce sont des reliquats à publier de la gouvernance C.B. Cebulski. Les deux histoires sont réglées en cinq épisodes, annulant de facto toute ambition de développer quelque chose qui ne soit pas expédiée.

Pour Ewing, en tout cas, c'est une piteuse sortie après son run sur Venom. Le scénariste quitte le personnage et son univers en rangeant les jouets pour son successeur mais sans produire une conclusion qui reflète son talent. Il est clair qu'il a oeuvré avec un editor qui a guidé son récit et Ewing a toujours accepté ces contraintes, quelle que soit la série qu'il pilotait. Sauf que là, le résultat n'est vraiment pas fameux.

Pourquoi Ewing, avec sa connaissance encyclopédique des comics Marvel, la qualité qu'il peut donner à ses scripts, n'est-il jamais devenu un de ces architectes qu'aime tellement mettre en avant l'éditeur, à l'instar d'un Hickman ou d'un Zdarsky désormais ? Et que va-t-il faire après Venom ? Que peut-il encore apporter à Marvel - à moins que ce ne soit le contraire ? J'ai quand même l'impression que son tour est passé...

Les dessins sont encore une fois assurés par deux artistes : Paco Medina ouvre le bal et s'acquitte avec soin des pages qu'on lui désigne. C'est un dessinateur très capable, sans être jamais génial, régulier dans l'effort, mais qui n'a jamais eu de série où il aurait pu s'imposer comme un incontournable alors qu'il dépasse facilement d'autres stormbreakers dont Marvel vante un peu vite les mérites.

Et justement Iban Coello a, lui, été un de ces cartoonists mis en avant, or on voit qu'il est incapable de produire cinq épisodes tout seul. C'est correct mais sans folie, et ce n'est pas la première fois. Ne serait-il pas temps pour Marvel de valoriser des talents qui soient d'abord réguliers et techniquement compétents au lieu d'avoir un style percutant mais irrégulier ?

Allez, vite le prochain et dernier épisode, qu'on en finisse !

mardi 15 septembre 2026

LA FIN DE OAK STREET (David Robert Mitchell, 2026)


10 Juillet 1982. Denise Platt, romancière en herbe, vit avec son mari Greg et leurs deux enfants, Audrey et Brian, plus leur chien Starbuck dans Oak Street à Flowervale, Michigan. Leur couple est en crise : elle songe à divorcer tandis que lui cache qu'il a été renvoyé de son boulot et gagne sa vie en livrant des pizzas. Alors qu'il prépare des grillades, elle se rend chez sa voisine, Mme Huddleston, pour qu'elle lui donne son avis sur le premier jet de son manuscrit. Les enfants sentent que leurs parents se s'aiment plus.


Alors qu'à la radio on parle d'une augmentation de l'activité des éruptions solaires, la nuit venue, un orage éclate et une lumière aveuglante jaillit dans le quartier. Starbuck, affolé, s'enfuit alors que l'électricité est coupée. Le lendemain matin, Greg et Denise partent à la recherche de leur chien et découvrent que le quartier est encerclé par une végétation luxuriante mais surtout qu'il est littéralement séparé du reste de la ville. Pire : des dinosaures surgissent, chassant et tuant les habitants.


La famille Platt se barricade chez elle et Audrey, qui est fascinée par les travaux de Carl Sagan, émet l'hypothèse que Oak Street a été déplacée dans le temps via un trou de ver. Cela est-il irréversible ? Et si oui, combien de temps pourront-ils survivre dans cette situation ?


Cela faisait huit ans que David Robert Mitchell n'avait plus rien tourné. Comme il l'a raconté durant la tournée promotionnelle de The End of Oak Street, ce n'est pas faute de projets, mais de financement pour ceux-ci. Et puis, entre temps, il a perdu son père, à qui il dédie ce nouveau long métrage. Il a eu alors envie de rebondir avec un pur divertissement qui a convaincu J.J. Abrams.


Abrams est un grand fan de Spielberg à qui il a rendu hommage dans Super 8, mais lui aussi était en plein marasme créatif et l'envie de Mitchell lui a permis de se remettre sur les rails. A eux deux ils ont conçu un spectacle qui, ce n'est pas un hasard, se déroule en 1982 : Mitchell avait alors 8 ans et Abrams 16, une époque chargée de souvenirs et de fantasmes.


Quand on a été gamin ou ado durant cette période, c'est toute une mythologie cinématographique qu'on convoque, mais pas que : c'est aussi une synthèse d'espoir et de crainte qu'on nourrit et qu'on réinterprète une fois adulte. C'est ce que fait La Fin de Oak Street, avec ces parents en crise, le premier béguin sérieux qu'on a pour une jolie voisine, et la peur de l'inconnu.


Mitchell est un scénariste et réalisateur qui n'aime rien tant que montrer un bonheur de façade dissimulant des secrets. Ici, Denise, la mère de famille, se réfugie dans le bureau qu'elle s'est aménagée au sous-sol pour écrire un roman qui ressemble comme deux gouttes d'eau à sa vie de couple, tandis que Greg, son mari, n'arrive pas à lui avouer qu'il a été licencié et qu'il livre des pizzas non pas pour se faire un peu plus d'argent mais parce que c'est sa seule source de revenus.

Leurs deux enfants, une fille passionnée de sciences qui se prépare à aller en fac et un fils qui redoute d'être tabassé par le frère d'un camarade de classe dont il a accidentellement cassé un bras, sentent que quelque chose cloche entre leurs parents. Audrey refuse de croire qu'ils vont divorcer, Brian s'y prépare avec anxiété et trouve du réconfort auprès de son chien.

Et puis, sans explication logique (sinon celle émise par Audrey, inspirée par l'astronome Carl Sagan), voilà le quartier coupé du reste de la ville, sans électricité ni eau courante, et envahi par des dinosaures. Contrairement à Jurassic Park, les héros ici n'ont rien de scientifiques ou de soldats prêts à affronter de pareilles bestioles, ce sont des gens ordinaires que les événements vont éprouver.

On peut trouver la ficelle trop grosse - une catastrophe oblige une famille en crise à se ressouder pour survivre  - mais la qualité du scénario repose sur deux points : d'abord, même si les dinos sont bien présents à l'image, le film préfère suggérer leur présence afin de préserver leur dangerosité ; et ensuite, les personnages ne sont jamais sacrifiés face à l'ampleur du chaos.

Dans cette configuration, les Platt agissent et réagissent comme n'importe qui, c'est-à-dire n'importe comment et égoïstement. Ils se barricadent chez eux pour ignorer les horreurs subies par leurs voisins, mais ils ne réfléchissent pas plus loin que le jour d'après - ou, quand ils le font, c'est sans avoir de réponse (où trouveront-ils de quoi survivre - eau, nourriture ? Leur maison résistera-t-elle ?).

Quand leur fils part à la recherche du chien, suivi par sa soeur, les parents oublient toute prudence pour récupérer leur progéniture, s'exposant aux mêmes risques qu'eux. Le film met en évidence l'aspect dérisoire des moyens de défense des humains face à ces monstres féroces et immenses. Et Mitchell joue habilement avec les jump scare ou avec les apparitions partielles de ces créatures préhistoriques. La menace est permanente et souvent visible trop tard.

Heureusement le film nous épargne une vraie explication logique au phénomène et laisse donc au spectateur le soin d'interpréter ce qui s'est passé comme il le souhaite. On sent que le cinéaste a bien étudié la leçon de La Quatrième Dimension et, de ce point de vue, La Fin de Oak Street est un objet aussi agréable que Backrooms (même s'il est moins tordu).

La mise en scène est très efficace, elle comblera les amateurs de grand spectacle et aussi ceux qui aiment que la tension prenne le dessus sur le gore. Surtout elle met en relief les protagonistes, finement caractérisés, jamais réduits à de la chair à dinosaure. C'est une constante du cinéma de Mitchell, comme It Follows ou Under the Silver Lake.

Le casting est réduit, évitant à l'intrigue de s'éparpiller. Anne Hathaway continue sur son excellente lancée de 2026 avec encore une fois une proposition très différente, campant cette épouse et mère obligée de se dépasser. A ses côtés Ewan McGregor est comme d'habitude impeccable, très sobre dans la peau du mari et père aux prises avec ses limites. Tous deux fonctionnent superbement bien ensemble.

Maisy Stella et Christian Convery incarnent les enfants avec beaucoup de justesse, et complètent le quatuor principal de l'histoire.

Ajoutez-y une musique parfaite de Michael Giacchino, fidèle de Abrams depuis Lost, et savourez cette Fin de Oak Street, encensée par Stephen King lui-même, et qui aurait mérité que la Warner le distribue avec plus de soin.

lundi 14 septembre 2026

X-MEN '97 (Saison 1) (Beau DeMayo, 2024)


Un an après la tentative d'assassinat contre le professeur Charles Xavier par Henry Gyrich qui a conduit le mentor des mutants à se retirer sur Chandilar, planète-capitale de l'empire Shi'ar, et que tout le monde le croit mort, les X-Men agissent toujours, désormais avec l'approbation de l'O.N.U.. Ils accueillent un nouvel élève, Roberto da Costa, après l'avoir sauvé des griffes de l'organisation anti-mutants les Amis de l'Humanité, qui utilisent la technologie de Bolivar Trask. 
 

En sondant leurs esprits, Jean Grey réussit à localiser Trask et à détruire le Moule Matrice qui servait à créer de nouvelles Sentinelles. Après cette mission, Cyclope et Jean annoncent à leurs partenaires leur retrait de l'équipe pour élever au calme leur futur enfant. Mais au même moment Magneto arrive au manoir des X-Men pour leur apprendre qu'avant sa mort Xavier lui avait confié les rênes de l'équipe. Le maître du magnétisme accepte d'être jugé pour ses méfaits passés mais lors de son procès, le chef des Amis de l'Humanité, X-cutioner, tente de le tuer.


L'arme dont il se sert doit le priver de ses pouvoirs mais Tornade s'interpose et elle est touchée. Jean accouche d'un garçon, prénommé Nathan, Magneto est gracié et Tornade quitte l'équipe au moment où Madelyne Prior, dont la ressemblance avec Jean trouble tout le monde, apparaît. Celle-ci est en vérité sous l'emprise mentale de Mr. Sinistre qui veut accéder à l'ADN de Cyclope et Jean et kidnappe leur enfant à qui il injecte un virus techno-organique. Madelyne, prise de remords, confie le bébé au voyageur temporel Bishop qui l'emmène dans le futur pour le soigner.


Magneto veut que l'ONU reconnaisse la souveraineté de l'île de Genosha, refuge des mutants, et il y emmène Gambit et Malicia qui retrouvent là-bas leur ami Diablo. Cependant Tornade fait la connaissance de Forge, le savant qui a construit l'arme qui l'a privée de ses pouvoirs et promet de les lui rendre. Cable surgit et révèle être Nathan Summers devenu adulte : il prévient les X-Men de l'existence d'un autre Moule Matrice. Mais c'est trop tard pour le détruire : des Sentinelles attaquent Genosha et en massacre les habitants, tuant notamment Gambit. Mais qui a construit ce second Moule Matrice ?


Alors que la saison 2 de X-Men '97 a été mise en ligne cette année, j'ai revu la saison 1 et me suis dit qu'il serait temps d'en écrire la critique. Ce nouvel effort de Marvel Studios dans le domaine de l'animation sérielle (après What if...?) est la suite du feuilleton culte de 1992 X-Men : The Animated Series.


Faut-il se replonger dans ces épisodes qui ont plus de 30 ans pour apprécier ceux-ci ? Chacun jugera, mais pour ma part, je n'ai pas eu le courage de me taper à nouveau les cinq saisons initiales. J'ai un peu souffert pour raccrocher les wagons parfois, mais dans l'ensemble, rien d'insurmontable. A dire vrai, c'est comme pour les comics, on démarre rarement au n°1, surtout avec un corpus comme les X-Men.


Beau DeMayo, le showrunner, a été viré avant la diffusion du premier épisode de X-Men '97 pour des raisons nébuleuses, mais qui ont valu à Marvel d'être taxé de racisme et d'homophobie puisque DeMayo est black et gay. Toutefois on ne peut parler de la saison 1 sans le mentionner - c'est quand même lui qui a dirigé l'écriture et la production de ces dix épisodes.
 

Et justement, parlons d'abord de l'écriture. Tout ce qui est raconté est très dense, condensant souvent en un ou deux épisodes des arcs narratifs entiers tirés des comics (comme le célèbre et magnifique Lifedeath de Chris Claremont et Barry Windsor-Smith sur la relation entre Tornade et Forge après qu'elle a perdu ses pouvoirs).


Ce procédé de compression narrative est à double tranchant : il donne beaucoup de rythme et fournit énormément de péripéties au récit, mais en contrepartie il empêche les histoires de ses déployer et d'être appréciées à leur juste valeur. Tout semble égal comme quand, dans l'épisode 4, on passe d'une rapide aventure dans le Mojoworld avec Jubilé et Sunspot à la découverte par Tornade du secret de Forge.


Il faut véritablement attendre les trois derniers chapitres pour profiter d'une intrigue développée avec Bastion, le second Moule Matrice, et la mort des X-Men. Avant cela, tout se déroule à une vitesse folle, souvent dans la précipitation. Et c'est très dommageable quand il s'agit de traiter du massacre de Genosha, des manigances de Mr. Sinistre ou du retour de Magneto.


Pourquoi DeMayo et ses auteurs ont adopté un tel parti pris - ça revient à griller un nombre considérable de cartouches et à expédier des moments qui auraient gagné en puissance et en intensité dramatique, surtout pour apprécier certains traumas mutants (l'exemple de Genosha est le plus frappant encore une fois).

J'y vois, pour ma part, l'influence des réseaux sociaux comme Tik Tok ou Twitter où la pensée doit être comprimée en quelques signes, en quelques images chocs, comme si le spectateur ne pouvait pas attendre, savourer une intrigue. Un peu comme ceux qui se passent des vidéos en augmentant la vitesse parce qu'ils n'ont pas que ça à faire...

Alors, c'est vrai, on n'a pas le temps de s'ennuyer. Mais on n'a pas plus le temps de s'attacher. Espérons que la saison 2 ralentisse un peu. En l'état, j'ai trouvé que c'était trop pour dix épisodes de 30' : le défilé de vilains, le nombre de rebondissements, leurs conséquences, plus le casting déjà chargé, bon, ce n'est pas des plus digestes. Ou alors c'est que je me fais vieux - c'est aussi très possible.

Concernant la réalisation, il apparaît une volonté nette de coller au look de la série initiale, mais avec une animation quand même un peu plus soignée. Si vous me le demandez, je préfère quand même le rendu que Marvel Studios proposait sur What if...? qu'ici où la fluidité de l'ensemble laisse à désirer, avec souvent des mouvements limités au niveau des cadres et des personnages.

En fait, ce n'est pas assez stylisé pour satisfaire un public qui aimerait un peu d'originalité visuelle et ce n'est pas non plus assez dynamique pour rivaliser par exemple avec X-Men : Evolution, qui reste, à mes yeux, un sommet. Il est évident que Marvel Studios ne dispose pas de l'équivalent d'un Bruce Timm et ne paraît pas soucieux de dépasser les normes standards d'un tel produit.

Toutefois, pour ne pas être trop sévère non plus, la série se positionne clairement : là où les cinq premières saisons étaient formatées pour une audience familiale du samedi matin, celle-ci s'adresse à des fans qui ont grandi. Le ton général est très sombre, l'humour n'y a aucune place - alors que, par le passé, le personnage de Jubilé incarnait l'innocence et la légèreté, préservant un certain optimisme.

Il n'y a guère que Diablo, fort bien caractérisé, tel que le voulait Dave Cockrum son créateur (c'est-à-dire un elfe amateur de films de cape et d'épée), qui se démarque des autres et a droit aux scènes d'action les plus bondissantes. A contrario, Malicia est le symbole d'une série où les héros sont tellement marqués par la tragédie qu'ils incarnent toute la noirceur du récit.

Le casting vocal voit revenir beaucoup de ses interprètes originaux et c'est un signe sympathique de la part de Marvel Studios, pas spécialement réputés pour sa gestion des relations humaines. Et bien entendu, ils n'ont pas touché au célèbre thème musical si emblématique de la première série.

En bref, c'est un show agréable même si parfois un peu indigeste, surchargé. J'espère vraiment que la saison 2 en aura tiré les bons enseignements, surtout compte tenu du twist final qui promet pas mal d'acrobaties narratives...

dimanche 13 septembre 2026

L'INVITATION (Olivia Wilde, 2026)


Joe, ex-musicien dans un groupe de rock, désormais professeur de musique à l'université, rentre chez lui et découvre que sa femme, Angela, a invité leurs voisins du dessus à dîner. Or ceux-ci importunent Joe depuis des semaines à cause de leurs ébats trop bruyants et, puisqu'il est impossible d'annuler, il est résolu à les confronter malgré les supplications de son épouse de ne pas le faire. Lorsque Hawk et Pina arrivent, l'ambiance est donc déjà très tendue.


Joe fait quelques allusions provocatrices à l'adresse du couple qui, contre toute attente, apprécie son honnêteté et s'excuse pour le dérangement occasionné. Ils révèlent même organiser des partouzes avec des amis choisis lors de conventions. Joe et Angela sont sidérés par cette franchise et ne tardent pas à comprendre que si Pina et Hawk ont accepté l'invitation, c'est pour leur proposer une partie à quatre.


Toutefois, Pina, qui est psychothérapeute et sexologue, doute que leurs hôtes soient prêts pour une telle expérience même s'ils affirment l'être...


Il y a deux ans de cela j'avais parlé d'un film français, Et Plus Si Affinités, remake d'un film espagnol de Cesc Gay, que j'avais bien apprécié. The Invite est sa version américaine - et il y en a eu d'autres un peu partout dans le monde. A quoi bon regarder le remake d'un remake ? C'est ce que je me suis d'abord demandé en entamant le visionnage du troisième long métrage de Olivia Wilde comme réalisatrice.


D'ailleurs je n'étais pas tellement rassuré par les premières minutes, très bavardes et démonstratrices, qui avaient bien de la peine à se démarquer du théâtre filmé avec des comédiens en roue libre. Mais L'Invitation est un film qui mérite qu'on s'accroche un peu. D'ailleurs, dans ses deux premiers opus (Booksmart et Don't worry, Darling), Wilde avait déjà ce même problème avec un démarrage laborieux.


Il suffit en fait d'attendre que les quatre protagonistes soient réunis pour que l'histoire décolle. Comme on sait immédiatement que Joe se plaint des ébats sonores de Hawk et Pina alors qu'Angela ne souhaite pas aborder le sujet mais simplement sympathiser, le spectateur devine que le conflit est inévitable. Il a même commencé avant la réunion des personnages avec la dispute de Joe et Angela sur ce dîner.
 

Cette première partie est pétaradante, très drôle : les dialogues fusent, les situations s'enchaînent, les acteurs sont excellents, et on se dit que ça pourrait continuer comme ça jusqu'au bout et ce serait très bien. Mais Wilde ambitionne quelque chose de plus profond, plus cru, plus cruel et elle l'assume crânement. Elle a raison.

Le deuxième tiers du film prend les hôtes au dépourvu quand leurs invités non seulement reconnaissent qu'ils font beaucoup de bruit en faisant l'amour mais s'excusent puis proposent, progressivement mais franchement, à Joe et Angela une partie à quatre ! C'est encore très drôle mais ça devient surréaliste et intense. Beaucoup plus que dans la version française de 2024 qui se contentait d'être plus légère.

On voit dans les attitudes de Joe et Angela des réactions similaires - une première depuis le début du film où ils ont passé leur temps à s'opposer - : ils sont à la fois sidérés par cette offre et excités par cette perspective. Hawk a mentionné qu'il voyait de sa fenêtre Angela nue sortant de la salle de bain et Pina a remarqué les regards de Joe sur son décolleté chaque fois qu'ils étaient dans l'ascenseur.

Démasqués, Joe et Angela sont décomplexés face à leur désir de coucher avec ces voisins si libres et généreux. Hawk est bel homme et il a ce passé flamboyant de pompier qui a failli se suicider après la mort de sa femme. Pina est belle à se damner et elle perce à jour n'importe qui tout en attisant la curiosité de ses hôtes par ses apartés en espagnol avec Hawk.

Quand le troisième acte démarre, toute la machine s'affole, s'emballe et se dérègle. Il n'est plus question de partouze, de plan à quatre, d'échangisme. C'est là que Wilde et ses scénaristes, Rashida Jones et Will McCormack, vont plus loin que le film espagnol et son remake français, en s'alignant sur de prestigieux modèles : Mike Nichols, Paul Mazursky et Woody Allen.

Le huis clos permet à la réalisatrice de sonder les âmes et de rouvrir les cicatrices. Le film se durcit considérablement, il gagne en puissance, en justesse aussi. On comprend que les références de Wilde sont Qui a peur de Virginia Woolf ? (Mike Nichols) et September (Woody Allen), après Bob et Carole et Ted et Alice (Paul Mazursky).

La photographie emprunte à ces classiques de la comédie dramatique indépendante américaine, avec des tons brunâtres, des compositions de plan avec des miroirs, une caméra qui semble presque cachée pour mieux saisir la vérité du moment, des alternances de cadres éloignés et serrés. Les dialogues se font mordants, féroces et questionne la psyché des couples.

Pina reproche à Hawk de lui couper la parole alors qu'elle analyse Joe et Angela. Ce couple est malheureux et doit s'interroger sur sa condition : faut-il rester avec quelqu'un par habitude ? Ou s'en séparer pour ne pas finir par le mépriser ? Faut-il endurer le ressentiment qu'on éprouve vis-à-vis de ses échecs ? Ou s'en affranchir pour se donner une nouvelle chance ?

Plutôt que des réponses faciles, toutes faites, le film préfère laisser le spectateur avec ses doutes. Il y a fort à parier qu'à la fin 50% penseront qu'Angela et Joe vont se séparer et 50 % qu'ils réussiront à surmonter leur situation en ayant affronter leurs regrets et leur colère. Et je trouve que c'est excellent qu'un film suscite la discussion ainsi, laisse le public choisir.

Après les difficultés délirantes rencontrées sur son précédent long métrage, Olivia Wilde rebondit donc magistralement et s'impose comme une cinéaste à suivre. Elle a exploré l'adolescence (Booksmart), l'âge adulte (Don't worry, darling) et elle s'attaque avec audace à la quarantaine, à chaque fois en abordant ce qu'elle nomme le "point de combustion", ce moment où on fait le grand saut parce qu'on n'a plus le choix.

Comme actrice, elle vit aussi une sorte de renaissance puisqu'après I want your sex elle tient à nouveau un rôle en or, qu'elle a repris après la défection de Amy Adams (qui peut virer son agent sur ce coup). Elle campe Angela avec brio, sur la corde raide en permanence, mais avec une honnêteté vibrante. A ses côtés, Seth Rogen est exceptionnel en mari amer mais touchant : une composition magnifique qui prouve qu'il est parfait dans ce registre (comparable au très beau Take this waltz de Sarah Polley).

Face à eux, dans des partitions plus immédiatement payantes, Edward Norton et Penélope Cruz sont fabuleux. Lui a cette capacité à délivrer deux monologues d'anthologie avec beaucoup de sobriété. Elle a cette sensualité débordante accompagnant une sensibilité épatante, perfectionnée chez Almodovar.

L'Invitation est une grande réussite, d'autant plus donc que ça partait moyennement mais que ça s'achève de manière poignante.