La nuit du 12 Octobre 2016, les membres de la Police Judiciaire de Grenoble fêtent le départ à la retraite de leur chef. C'est Yohan Vivès qui lui succède. Cette même nuit, à Saint-Jean-de-Maurienne, Clara Royer, 21 ans, quitte le domicile de sa meilleur amie, Nanie, et rentre chez elle. En chemin, elle lui envoie un message vidéo pour la remercier. Un homme surgit, l'asperge d'essence et la fait brûler vive.
L'enquête est confiée à la P.J. de Grenoble. Après avoir identifié la victime et averti ses proches, ils dressent, avec l'aide de Nanie, la liste des suspects, des hommes que Clara fréquentait. Leurs interrogatoires ne donnent rien. Yohan et son collègue Marceau sont particulièrement choqués par l'atrocité de ce meurtre alors que d'autres policiers incriminent le penchant de la jeune femme pour les mauvais garçons.
Un courrier anonyme parvient à Yohan, avec dans une enveloppe un briquet. L'auteur est un marginal qui prétend avoir été un des amants de Clara mais rien ne le relie au crime. Lors d'une rencontre sur son lieu de travail avec Yohan, Nanie s'énerve qu'on veuille faire passer Clara pour une fille facile, qui aurait cherché ce qui lui est arrivée. Si elle a été tuée, c'est parce qu'elle était juste une fille...
Récompensé par 6 César, La Nuit du 12 mérite le succès critique et public qu'il a reçu car c'est non seulement un excellent film policier, mais c'est au-delà de son genre un grand film. Ne vous attendez pas à ce que l'intrigue aboutisse à la révélation du coupable : dès le début, on nous signale que ce ne sera pas le cas, comme un nombre élevé d'homicides.
Car, il faut l'avoir en tête, l'action du film se déroule en 2016 puis 2019, soit à des époques où le terme "féminicide" n'était pas ou peu usité. Dominik Moll et son co-scénariste Gilles Marchand ont librement adapté un ouvrage documentaire de Pauline Guéna, 18.3 - Une année à la P.J., paru en 2021, et se sont inspirés d'une affaire en particulier (le meurtre de Maud Maréchal, 21 ans, dans la nuit du 13 au 14 Mai 2013 à Lagny-sur-Marne).
Les films et séries policiers nous ont habitués, sans doute trop, même en considérant que la majorité relève du divertissement et donc s'affranchit du réalisme, à ce que le coupable soit démasqué et arrêté à la fin de l'histoire. En vérité, partout dans le monde, les meurtres restent souvent non élucidés, ou en tout cas prennent un temps fou à être résolus.
C'est ce que met d'abord en évidence La Nuit du 12, ce temps long, laborieux, et l'échec à la fin. On y voit des policiers identifier une victime, l'annoncer aux parents, interroger des suspects, bloquer dans des impasses, rebondir, échouer à nouveau. Puis les mois, les années passent, une juge d'instruction déterre l'affaire, la relance, l'espoir renaît, et la désillusion est de nouveau au rendez-vous.
Mais la grande qualité du film réside moins en vérité dans la description de l'enquête que dans sa formulation. La Nuit du 12 est surtout un film sur le langage - ou plutôt le manque de mots pour parler clairement, justement, précisément de ce qui se passe, se joue. Un dialogue en particulier souligne cette faille.
Dans sa dernière partie, le film, sans prévenir, fait un saut dans le temps de trois ans. L'affaire a été abandonnée. Mais une juge, donc, décide de la remettre en haut de la pile. Elle contacte le policier qui a conduit les investigations et le convainc de reprendre le dossier alors que l'anniversaire de la mort de Clara Royer approche, peut-être l'occasion de surprendre le coupable.
Yohan, le flic en question, n'y croit pas au début. Il explique que cette affaire a été celle qui l'a détruit - "dévoré" selon la juge. Tous les policiers connaissent un cas comme ça, qui les hante toute leur carrière. Puis Yohan déclare que le meurtre de Clara Royer l'a interrogé pour une raison simple : quelque chose ne va pas entre les hommes et les femmes.
Des mots simples mais décisifs. Trois ans avant, il avait entendu la meilleure amie de la victime lui dire que, selon elle, si Clara avait été tuée, c'est simplement parce qu'elle était une fille. Là encore, des mots simples mais clairs. A deux reprises, le film pose des termes élémentaires mais fondamentaux sur ce qui ne va pas.
Le reste du temps, les flics se heurtent au coeur de l'affaire faute de mots pour en parler avec justesse. Quand un de ses hommes sous-entend que la victime, qui avait de nombreuses liaisons avec des mauvais garçons, était une "salope", Yohan le reprend, mais sans trouver les mots adéquats pour cibler le machisme de ce jugement. Peut-être lui-même pense-t-il la même chose ou pas loin, mais il bute sur la formulation.
Marceau, un autre flic, arrive à se confier à Yohan sur ses déboires conjugaux (sa femme et lui essaient d'avoir un enfant, il l'a laissée avoir un amant, et c'est de lui qu'elle est finalement enceinte), mais il est également incapable de décrire son malaise face à ce crime. Quand l'enquête mène à un des amants de Clara, condamné pour violences conjugales, Marceau ne trouve rien de mieux à faire que d'aller brutaliser ce suspect.
Quand l'enquête est relancée trois ans après, une femme a intégré la PJ de Grenoble et l'équipe de Yohan. Major de sa promotion, elle a préféré la brigade criminelle à un poste plus confortable car elle aime investiguer, recueillir des témoignages, recouper des éléments. Elle l'intrigue, le trouble, sans aucune connotation sexuelle, car c'est l'autre femme qui lui ouvre les yeux sur la véritable nature de l'affaire - un féminicide.
Parfois Moll abuse de motifs un peu répétitifs et donc faciles, comme quand il montre (trop souvent) Yohan faisant du cyclisme sur piste dans un vélodrome désert la nuit, tournant littéralement en rond comme dans son métier. Marceau ne comprend pas quel plaisir il prend à cet exercice et lui conseille de s'essayer à la route. Il le fera plus tard.
Mais c'est un défaut mineur qui ne nuit nullement au film. Lequel bénéficie d'une réalisation au cordeau, d'une sobriété presque austère, et d'une interprétation admirable. Bastien Bouillon (qui recevra le César de la révélation masculine pour son rôle) est extraordinaire. Bouli Lanners est d'une humanité déchirante. Et Anouk Grinberg, qui arrive tardivement, n'a besoin que de quelques scènes pour imposer un personnage marquant.
La Nuit du 12 est un film qu'on n'oublie pas : comme sa victime (incarnée par Lula Gaston-Frapier), il est de ceux qui sont là, gravés dans notre mémoire, nous hantant comme ses héros face à l'horreur d'autant plus absolue qu'elle est sans réponse.





































