vendredi 10 juillet 2026

THE FURY OF FIRESTORM #4 (of 8) (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Dans le chalet occupé par le professeur Martin Stein dans les Adirondaks, Lorraine apprend dans quelles circonstances est né le projet Firestorm - un parmi d'autres ayant engendré d'autres méta humains - et comment elle y a été mêlé à son insu pour le contrôler. Mais Stein a peut-être un moyen de neutraliser l'homme nucléaire...


Cette semaine Jeff Lemire a publié sa newsletter dans laquelle il fait le point sur ses projets en cours et à venir et il semble clair que le scénariste, toujours aussi prolifique, veut donner la priorité à ses propres créations. Ainsi va-t-il arrêter d'écrire JSA au #24 un mois avant la fin de The Fury of Firestorm. Arrivé à la moitié de celle-ci, l'auteur livre un épisode fourni en révélations.


Interrogé par Firehawk, Martin Stein lui dévoile comment il a trahi Ronnie Raymond pour provoquer la naissance de Firestorm avant que Ronnie le rejette. Mais Firestorm est une entité qui ne peut être maîtrisée qu'avec deux individus et désormais il est donc évident que la matrice a rejeté Ronnie pour devenir autonome.


Cela n'explique pas son comportement mais confirme sa nature dangereuse et volatile. Par ailleurs Lemire relie l'existence de Firestorm à la création d'autres méta humains dont l'apparition a été plus ou moins provoquée par des savants fous comme les Metal Men de Will Magnus, Metamorpho le gendre de Simon Stagg et la Doom Patrol de Nils Caulder.


J'ai bien aimé ce réseau souterrain de scientifiques unis par un projet commun de produire des créatures doués de super pouvoirs et qui ignoreraient un temps le fait d'avoir été manipulés. Bien entendu, c'est un procédé dont il ne faut pas abuser mais c'est intéressant dans la mesure où Metal Men, Doom Patrol, Metamorpho et Firestorm sont des super héros de second ordre (avec tout le respect qu'on leur doit).

Cela définit en somme deux catégories de super héros : les vedettes comme les membres de la Justice League, et les autres dont la conception loin d'être accidentelle a été le fruit des efforts machiavéliques de chercheurs jouant à Dieu. Cela valide aussi le fait que Firestorm prenne en quelque sorte sa revanche en agissant à son tour comme un démiurge.

Ce qui est captivant aussi, c'est la manière dont Lemire met en lumière le rôle de Firehawk, pensée pour séduire et raisonner Firestorm. Evidemment, en l'apprenant, elle voit rouge et le scénariste tisse une analogie malicieuse mais bien sentie avec la fiancée du monstre de Frankenstein. Reste à savoir si le Dr. Frankenstein de cette histoire - dont le nom reprend le suffixe du personnage de Mary Shelley, Stein - a un moyen de ramener Firestorm à la raison...

Ce récit passionnant est merveilleusement illustré par un Rafael de Latorre en grande forme. L'essentiel de l'épisode est un dialogue entre Lorraine Reilly et Martin Stein mais l'artiste réussit brillamment à traduire l'intensité de leur échange. Stein ne regrette au fond pas grand-chose, sinon d'avoir été sorti du jeu par Ronnie Raymond.

Quant à Firehawk, bien que furieuse, de Latorre parvient à représenter tous les états par lesquels elle passe, de la sidération à la colère en passant par la détermination à trouver une solution. Les flashbacks sont encore une fois l'occasion pour le dessinateur et son coloriste, Marcelo Maiolo, de jouer avec un style qui évoque les vieux comics, avec des couleurs moins nuancées, des trames, une impression plus grossière.

The Fury of Firestorm confirme numéro après numéro son excellence. On peut se dire que Lemire tenait là de quoi alimenter une série plus longue, mais on peut surtout espérer que d'autres auteurs après lui se servent de ce personnage comme il le mérite.

jeudi 9 juillet 2026

DAREDEVIL #4 (Stephanie Phillips / Lee Garbett)


Une nouvelle fois, Daredevil est dominé physiquement par Omen... Pendant ce temps, Harlan Vale, le donateur de l'université, rassure les enseignants que ses intentions sont désintéressées puis, rejoignant son assistant, il écoute ce que ce dernier a appris sur Matt Murdock. L'inspecteur Forte et son collègue Callahan retournent sur le cargo où ils avaient découvert des indices sur le tueur qu'ils traquent...


Je peux le dire maintenant : avant de lire ce quatrième épisode, j'étais pratiquement sûr d'arrêter ce nouveau volume de Daredevil une fois son premier arc passé (il se termine le mois prochain). En effet, l'ennui me gagnait lentement mais sûrement et je n'étais pas convaincu que Stephanie Phillips ait en fin de compte de quoi ranimer mon intérêt.


Cet épisode n'est pas extraordinairement plus réussi que celui du mois dernier. C'est toujours très décompressé au niveau de la narration, et la scénariste cède à l'envie de revenir sur le passé de Matt, de son père, sa formation par Stick, pour bien souligner qu'il est en difficulté et qu'il va devoir puiser au plus profond de lui-même pour surmonter l'obstacle qui se dresse devant lui.


Pourtant, malgré ces clichés, Phillips parvient à capter mon attention par sa bonne volonté. Il est indéniable qu'elle fait de son mieux et qu'elle témoigne d'une vraie passion pour Daredevil, en ayant à coeur de ne pas singer Zdarsky ou Waid ou Brubaker ou Bendis (encore moins Saladin Ahmed, ouf !). Et pour ses efforts, on a envie de la récompenser en découvrant ce qu'elle a à raconter.


Phillips est excellente quand elle aborde sa série par la périphérie de l'intrigue avec des seconds rôles comme Harlan Vale, ce riche investisseur qui finance l'université où exerce Matt Murdock et qui, de toute évidence, est très curieux au sujet de ce dernier. Et puis quand elle écrit l'inspecteur Forte, ce flic arrogant sur la piste d'Omen sans le savoir.

J'ignore encore si le projet de Phillips se situe là, mais il semble qu'elle apprécie de creuser cette veine où les personnages sont les plus vulnérables, les plus exposés, les plus à la peine : Daredevil qui ne sait pas comment battre Omen, Vale qui ne sait pas que penser de Murdock, Forte qui est frustré par son enquête.

Ces aspects-là sont très réussis, très aboutis, très accrocheurs surtout et, ma foi, traiter Daredevil en le confrontant à des ennemis qu'il ne sait pas appréhender est plutôt efficace. Du coup, je suis assez curieux de voir comment cet arc va se dénouer, si Omen sera vraiment neutralisé le mois prochain, ou si une intrigue au long cours pourrait commencer avec lui (en tout cas, il est certain que Vale et Forte vont faire partie du supporting cast de la série).

Lee Garbett livre une copie inégale. Bizarrement, les scènes de combat sont maladroites alors que c'est là que je l'attendais le plus. L'affrontement entre DD et Omen au début de l'épisode est découpé de manière empruntée. En revanche, les scènes avec Vale puis Forte prouvent que l'artiste s'en sort mieux pour souligner les caractères de ces personnages.

A la fin de l'épisode, Forte et Callahan retournent sur le cargo qu'ils ont déjà inspecté et tombent sur Omen et, avec un "gaufrier", Garbett réussit admirablement à produire un moment intense. Peut-être que s'il cadrait plus rigidement ses pages, sa narration graphique gagnerait en densité.

De toute façon, Garbett passera le relais pour l'arc suivant et ce sera l'occasion pour Phillips de renouer avec Flaviano, son dessinateur sur Grim. J'avoue être très excité à l'idée de voir comment ce dernier va aborder Daredevil parce que je crois que son style, moins classique que celui de Garbett, peut faire un bien fou à la série.

En tout cas, ce quatrième épisode m'a remotivé. Souhaitons qu'il serve d'exemple pour la suite.

mercredi 8 juillet 2026

OBSESSION (Curry Barker, 2026)


Baron "Bear" Bailey est secrètement amoureux depuis toujours de Nikki avec laquelle il travaille dans un magasin de musique avec leurs mis Ian et Sarah. Après une journée de boulot, il rentre chez lui et trouve son chat, Sandy, mort après avoir avalé des comprimés d'oxycodone. Le lendemain, il entre dans une boutique pour acheter un cadeau pour Nikki et prend un jouet fantaisie qui prétend exaucer un voeu par personne après l'avoir cassé en deux.


Bear ramène Nikki chez elle après une soirée en boîte avec Ian et Sarah. Elle lui demande s'il éprouve des sentiments pour elle mais il nie nerveusement. Seul dans sa voiture toujours garée devant chez elle, Bear brise le jouet fantaisie après avoir demandé à ce que Nikki l'aime plus que tout. Elle ressort et lui demande si elle peut dormir chez lui en expliquant que son père est très malade. Une fois chez lui, ils s'embrassent mais elle crie brusquement et recule. Il lui laisse le lit.


Le lendemain matin pourtant, l'attitude de Nikki change du tout au tout. Elle se montre très amoureuse et ainsi débute leur nouvelle relation. Bear est heureux comme il ne l'a jamais été même si le comportement erratique de Nikki déconcerte Ian et Sarah qui pensent qu'elle se drogue. Ces soupçons atteignent Bear quand Ian lui apprend que le père de Nikki n'est pas du tout malade et surtout que lui et sa fille sont en froid depuis longtemps...


Avec son budget de 750 000 $ et des recettes de plus de 400 millions $ à cette heure, Obsession est déjà le film le plus rentable jamais produit par le studio Blumhouse, qui s'est fait une spécialité de ce genre de longs métrages tournés pour une somme modeste dans le genre horrifique. Curry Barker, qui l'a écrit, réalisé et monté, est devenu la nouvelle coqueluche de Hollywood.
 

Quoi qu'on pense d'Obsession, c'est une petite révolution car Barker a fait ses armes sur YouTube et on peut se demander si ce réseau social ne va pas devenir la nouvelle pépinière de talents du 7ème Art. Pour cela, il suffira d'attendre le prochain film de Barker et de ses condisciples pour vérifier s'ils savent toujours aussi bien capter l'air du temps.


En fait, le gadget de l'histoire, ce jouet fantaisie qui permet à celui qui le casse en deux de voir son rêve le plus fou se réaliser, peut être lu comme la métaphore de cette future génération de cinéastes. Seront-ils les auteurs d'un coup miraculeux ? Ou réussiront-ils à transformer l'essai et à s'imposer comme une nouvelle bande de créateurs vraiment révolutionnaires dans leur manière de faire ?


Obsession fonctionne sur la fameuse formule qui veut qu'on se méfie de ce que l'on souhaite. Bear est un jeune homme timide qui hésite à déclarer sa flamme à la fille dont il est amoureux parce qu'elle est aussi son amie d'enfance et qu'il redoute de tout gâcher entre eux. Son meilleur pote l'entraîne tout en lui conseillant d'être bien sûr de ce que à quoi il s'engage.

Evidemment, grâce au jouet fantaisie qu'il achète, son rêve se réalise et se transforme en cauchemar puisque l'amour inconditionnel que va lui porter Nikki finit par l'étouffer et le terrifier. Pourtant le film montre bien que Nikki est aussi une victime. A plusieurs reprises, son esprit semble se rebeller contre le sort qu'on lui a jetée avant que cette possession ne reprenne le dessus.

C'est d'ailleurs la (grosse) limite du film, qui est plus roublard que véritablement profond. Barker est cruel avec tous ses personnages, il ne fait preuve d'aucune compassion et se plie à l'exercice du jump scare avec une application scolaire qui empêche son récit d'aller plus loin, plus profond dans l'étude de caractère.

Il est par exemple évident qu'au début de leur relation Bear, même s'il est perturbé par le changement de Nikki, en profite, en abuse même. Mais Barker ne fait qu'effleurer cet aspect - tout juste voit-on le jeune homme en train de faire l'amour à sa dulcinée qui paraît étrangement absente. Or, il est très clair que Bear, à ce moment-là, jouit de sa position comme il le ferait avec une sex doll.

Barker est nettement plus intéressé par la transformation de Nikki en amoureuse timbrée et psychopathe. Il réussit d'ailleurs fort bien à instiller le malaise grandissant qui s'empare des personnages comme du spectateur quand elle se met à crier de manière hystérique, à rire trop fort, à témoigner trop ostensiblement son affection exclusive, à manifester sa jalousie.

Donc, oui, le film est très efficace : il surprend à plusieurs reprises quand la violence se déchaîne. Mais on peut regretter que le réalisateur n'aille que dans une direction, quitte parfois à ce que les réactions de Bear soient invraisemblables - sans spoiler, il y a une scène de meurtre très gore où n'importe qui prendrait ses jambes à son cou en hurlant d'effroi alors que Bear reste apathique. 

Le dénouement est du même tonneau : il répond davantage à une forme de logique narrative qu'à une réussite émotionnelle. Parce que, là encore, Barker n'a fait aucun effort pour que les personnages soient attachants, pour qu'on se sente ému par ce qui leur arrive. Ce qui leur arrive, hé bien, leur arrive et puis c'est tout. 

Je me suis demandé si, avec une dernière scène un peu plus longue (pour une fois...), tout ça n'aurait pas gagné en intensité, en puissance dramatique, lorsque Nikki comprend ce qui vient de se passer, lorsqu'elle réalise. Au lieu de ça, Barker termine en la laissant au bord du gouffre. C'est plus frustrant que poignant.

Si Michael Johnston joue le rôle de Bear avec une sobriété salutaire, la révélation du film est évidemment Indie Navarrette, pour qui Obsession pourrait bien être ce que la trilogie X-Pearl-MaxXxine a été pour Mia Goth. Elle restitue à la perfection toute la dimension déglinguée de son personnage, forçant quand il faut ses expressions, lançant à bon escient des regards glaçants. Elle est très jolie, ce qui ne gâche rien, et qui justifie qu'un garçon comme Bear la considère comme la fille de ses rêves.

Obsession restera une des sensations de 2026, c'est certain. Mais cela lui assurera-t-il de rester dans les mémoires ? Et à son auteur de devenir un cinéaste important ? A voir.

lundi 6 juillet 2026

LA FILLE AU BLOUSON LEOPARD (James Tynion IV / Elsa Charretier)


LA FILLE AU BLOUSON LEOPARD
(The City Beneath Her Feet #1-3)


Jasper Jayne est une tueuse à gages qui travaille pour une mystérieuse organisation. Lors d'une mission, elle est blessée et se traîne jusqu'à un quai de métro où elle rencontre Zara, une écrivain en panne d'inspiration, à qui elle demande de la conduire chez elle et non à l'hôpital. Les deux femmes couchent ensemble avant d'être surprise par Liz, la collègue et supérieure de Jasper qui flanque Zara à la porte.


Pourtant, Zara et Jasper se revoient et les aventures de la dernière inspirent à l'autre une série de romans. Ceci déplaît aux commanditaires de Jasper qui ordonnent à Liz de les éliminer, elle et Zara. Jasper est victime d'une rivale. Mais Zara apprend peu après son décès qu'elle est l'unique héritière de la fortune de son amante avant de découvrir qu'un contrat de plusieurs millions de dollars a été lancé sur elle aussi...


Je vous présente ici une critique de la vf de The City beneath her Feet car elle paraîtra en Septembre chez Delcourt avant le recueil en vo (en Novembre) chez DSTLRY. L'éditeur américain a dû composer avec de nombreux retards et des problèmes de distribution avant de sortir le dernier épisode ce mois-ci. En effet, le 1er n° date de Décembre 2024, le 2nd de Novembre 2025.


DSTLRY, de son côté, a dû changer de distributeur suite à la faillite de Diamond, ce qui l'a obligé à se tourner vers Lunar et à modifier tout son calendrier de sorties en conséquence (par exemple, un autre titre dont j'avais parlé, Galactic, verra son 2ème épisode disponible seulement fin Juillet, 9 mois après le premier !


On peut légitimement s'interroger sur l'avenir de DSTLRY qui avait réussi à attirer des auteurs en vue qui vont certainement réfléchir à deux fois avant de leur proposer un nouveau projet plutôt que chez Image ou Dark Horse. Pour ma part, j'ai décidé que maintenant je ne critiquerai plus un titre DSTLRY tant que sa parution ne sera pas complète.


En ce qui concerne La Fille au blouson léopard, on peut toutefois supposer que les délais sont aussi imputables aux auteurs : James Tynion IV écrit tellement de comics actuellement que je le soupçonne d'être en retard pour fournir certains scripts. Et Elsa Charretier a certainement préféré attendre de les avoir plutôt que de se remettre à Love Everlasting (avec Tom King, lui aussi très occupé).


J'avais déjà lu le premier épisode de cette mini-série quand il était sorti puis, lassé d'attendre, j'avais effacé ma critique et choisi d'attendre, donc, que tout soit achevé. Le résultat est à la hauteur des promesses affichées et se présente même comme une des histoires les plus originales et attachantes et atypiques de Tynion IV.


D'entrée de jeu, le personnage de Zara, assise sur un banc d'un quai de métro, brise le quatrième mur et s'adresse directement au lecteur pour retracer son histoire qu'elle présente comme une histoire d'amour, mais pas de celles auxquelles on est habitué. C'est le moins qu'on puisse dire quand on a terminé la lecture de ces plus de 150 pages.

La rencontre entre cette écrivain portée sur la bouteille et en panne d'inspiration et une tueuse à gages excentrique et lesbienne sort des sentiers battus. A peine ont-elles fait connaissance qu'elles finissent dans le même lit où elles sont surprises par Liz, la collègue et supérieure de Jasper Jayne, dont la silhouette austère et impressionnante (elle est vêtue comme une nonne), détonne.

Il faut s'arrêter un moment sur la traduction improbable du titre : en anglais, The City beneath her feet, soit La ville sous ses pieds/à ses pieds, est devenu en français La Fille au blouson léopard. Quelle mouche a piqué Delcourt pour changer à ce point l'intitulé ?

Contre toute attente, ce n'est pas si idiot car le titre français souligne l'importance du rôle de Jasper Jayne, qui porte effectivement un blouson léopard (et plus généralement une tenue bariolée). Si elle disparaît assez vite, elle hante l'intrigue (ou ce qui en tient lieu) et surtout la vie de Zara. Par-delà la mort, Jasper bouleverse l'existence de son amante.

Car Zara en écrivant une série de romans inspirée par Jasper s'attire les foudres des patrons de Jasper qui commandent son élimination. Et Zara a hérité de la colossale fortune (et de l'appartement luxueux) de Jasper. Traquée par une horde d'assassins, comment une auteur de fiction pense-t-elle pouvoir en sortir vivante ?

Même si le récit déborde d'action et de moments très spectaculaires, que la narration graphique éblouissante d'Elsa Charretier met en valeur comme personne, l'intérêt de la série est ailleurs. Zara n'aurait-elle pas rêvé sa rencontre puis sa liaison avec Jasper ? Jasper n'est-elle pas seulement un personnage de fiction ?

En même temps une créature imaginaire peut-elle à ce point occuper les pensées d'une personne, n'être qu'un fantasme ? C'est dans ces questions que Tynion IV plonge et brouille les cartes. On aurait presque aimé qu'il aille encore plus loin et tente un trip à la David Lynch comme dans Mulholland Drive, mais c'est sans doute beaucoup (trop) demander à un scénariste moins déviant que le cinéaste.

En l'état, chacun des trois épisodes aborde d'une certaine manière des étapes de l'amour (Eros) et de la mort (Thanatos). A la fin, il est question de survie surtout - survivre à des mercenaires armés jusqu'aux dents avec comme objectif de remplir un contrat, mais survivre aussi à un amour aussi intense qu'éphémère. Y survivre pour recommencer à vivre, à aimer. Cette fois, dans le monde réel.

Elsa Charretier a développé ce projet avec Pierrick Colinet  et James Tynion IV suite à leur collaboration sur un court métrage, Room Service, disponible gratuitement sur YouTube. Elle a profité de la mise en stand-by de la série Love Everlasting (qu'elle a co-créée avec Tom King et qu'elle dessine) pour se consacrer à The City beneath her feet.

Et c'est comme si l'artiste française avait lâché les chevaux. Chaque page ici vibre d'un éclat, d'une énergie incroyables. Le découpage est formidablement inventif, les couleurs de Jordie Bellaire pètent le feu, les personnages sont explosifs, leurs relations bigger than life. C'est un divertissement irrésistible, mais aussi une histoire absolument poignante.

Charretier a pris une envergure digne des meilleurs, elle est au pic de sa forme et son style, tout en courbes et en déliés, confère au récit une fluidité et une tonicité auxquelles il est impossible de résister. Les trois épisodes filent à toute allure, si bien qu'on ne voit pas passer les plus de cinquante pages qu'ils comptent à chaque fois. C'est grisant.

Si ça valait la peine d'attendre ? Absolument. Et je ne saurai que trop vous conseiller de vous jeter sur l'album en Septembre (qui devrait reprendre aussi de superbes variant covers et certainement de jolis bonus sur la pré-production). Ce sera assurément un des comics de l'année quand il faudra dresser une liste des must-have.  

dimanche 5 juillet 2026

ACHARNES (Saison 2) (Lee Sung Jin, 2026)


Gérants d'un country club très huppé, Josh et Lindsay se disputent violemment en rentrant d'une collecte de fonds parce qu'il est accaparé par son travail et qu'elle lui reproche le déclin de leur mariage. Alors qu'ils venaient rapporter le portefeuille oublié par Josh, Ashley et son fiancé Austin, tous deux employés du club, surprennent leurs patrons et les filment avant d'être repérés par les intéressés et de s'enfuir. Ashley suggère d'utiliser cette vidéo compromettante pour obtenir de l'avancement et une assurance santé car on lui a diagnostiqué un kyste ovarien à opérer d'urgence.


Josh et Lindsay accèdent aux exigences d'Ashley et Austin. Ce dernier devient le kinésithérapeute des riches clientes du club tandis que sa fiancée devient l'assistante du gérant. Elle découvre ainsi que Josh a détourné de l'argent pour payer les funérailles de sa mère et craint qu'il ne se serve d'elle comme bouc émissaire si, comme il le demande, elle efface la vidéo. Le personnel du club fait la connaissance de la nouvelle propriétaire des lieux, Mme Park, dont le mari, chirurgien esthétique à Séoul, tue accidentellement une patiente lors d'une opération.


Eunice, l'assistante de Mme Park, restée au club, séduit Austin, ce que devine vite Ashley. De leur côté, pour donner une dernière chance à leur couple, Lindsay propose à Josh de démissionner de leurs fonctions pour assouvir leur rêve d'ouvrir un "bed and breakfast". Mais en faisant leurs comptes, ils comprennent qu'il leur faut à nouveau piocher dans la caisse du club pour financer ce projet. Et Mme Park fait de même pour étouffer l'affaire du Dr. Kim à coup de pots-de-vin...


Je n'avais pas beaucoup aimé la première saison de Beef (en vo) mais quand j'ai appris que la saison 2 allait mettre en scène de nouveaux personnages dans un nouveau cadre et avec un sacré casting, j'étais impatient de découvrir le résultat. Disponible depuis Avril sur Netflix, les huit nouveaux épisodes de la série sont, globalement, à la hauteur des attentes.


Je dis "globalement" parce que, vous l'aurez deviné, ce n'est pas complètement ça. Je reproche souvent aux séries actuelles de multiplier les personnages pour alimenter des subplots, ces intrigues secondaires supposées étoffer l'histoire principale mais qui, en vérité, l'alourdissent souvent. C'est le cas pour Acharnés (en vf).


Cette saison 2 démarre pourtant idéalement avec une situation qui me paraissait bien suffisante pour être creusé sur huit épisodes sans chercher à en rajouter. On suit un couple de riches gérants en crise mais pas assez riches pour nager dans les mêmes eaux que leurs clients encore plus fortunés (le genre à miser des fortunes sur une main de poker ou à se payer des virées en jet privé à la montagne).


Alors qu'ils se disputent en se reprochant mutuellement leur échec conjugal, ils sont surpris par deux de leurs employés qui croient à une scène plus violente qu'en réalité et qui vont se servir de cela pour faire chanter leurs patrons afin qu'ils leur offrent une promotion. Cela aboutit à une bascule : le couple en crise trouve là un moyen de refaire corps tandis que le jeune couple est miné par le chantage qu'il a exercé.


Puis le récit dévoile, progressivement, que les gérants ont piqué de l'argent dans la caisse à des fins personnelles et envisagent de recommencer pour concrétiser un projet de reconversion très coûteux. Evidemment leurs deux employés le découvrent. Mais l'affaire va se compliquer quand la propriétaire du club dans lequel ils travaillent tous détourne aussi de l'argent pour étouffer un scandale lié à son mari.


La construction des huit épisodes ne souffre pas de défauts majeurs : les trois couples (Josh et Lindsay, Ashley et Austin, Mme Park et Dr. Kim) s'enferrent dans leurs magouilles jusqu'au point de non-retour. Tous, sans exception, sont convaincus qu'ils ne sont pas mauvais mais qu'ils composent avec les événements et s'arrangent avec les opportunités.

Et ce n'est pas faux, même si ce n'est pas du tout moral. En fait, ces trois binômes luttent pour leur survie : une image récurrente traverse les épisodes (et figure sur l'affiche ci-dessus) qui montre des fourmis sur le point d'être écrasées. Ces fourmis sont les protagonistes qui sont tous menacés d'être piétinés par plus puissants qu'eux. Et comme des fourmis, ils vont découvrir que l'union fait la force.

A ce jeu, Mme Park, vieille dame milliardaire et madrée, est la plus forte : son argent peut tout acheter, son influence est considérable, son expérience lui permet de devancer tous les coups adverses. Josh et Lindsay sont un couple que les frustrations décomposent. Austin et Ashley veulent se faire une place au soleil et ne pas être des laquais. Mais Josh, Lindsay, Austin et Ashley sont dominés par Mme Park.

Là où ça se gâte (un peu), c'est que Lee Sung Jin, le showrunner, a cru bon d'ajouter à tout cela une romance entre Austin et Eunice, l'assistante personnelle et fort jolie de Mme Park. Or, et le dernier épisode le confirme, cela ne sert à rien. Austin tombe amoureux (ou du moins le croit-il, car il est surtout fasciné par la beauté de la jeune femme et le fait qu'il est lui-même à moitié coréen), mais pas Eunice.

C'est dommage d'avoir cru bon d'introduire cela dans un récit qui fonctionne très bien sans. Les scrupules grandissants d'Austin sont suffisamment attisés par les manoeuvres vengeresses de Ashley, il n'a pas besoin de tomber sous le charme d'une autre fille pour être de plus en plus mal à l'aise vis-à-vis des moyens employés pour obtenir une promotion ou travailler pour des gens malhonnêtes.

La caractérisation des personnages est de tout façon suffisamment riche et soignée pour qu'on comprenne par quoi ils passent, pourquoi ils agissent comme ils le font, pour quelle raison les situations évoluent de manière souvent spectaculaire d'un épisode à l'autre. Le showrunner est prodigieusement habile en effet pour transformer un incident dérisoire en catastrophe aux répercussions à long terme.

Ainsi, de la vidéo compromettante à la disparition d'un chien en passant par un voyage à Séoul qui devient un vrai traquenard pour se débarrasser de témoins gênants, la série déploie des trésors de perversité pour nous combler. C'est souvent très drôle, en permanence cruel, régulièrement pathétique, fréquemment étonnant. Et surtout rythmé avec une précision d'horloger.

En passant, on a droit de manière fulgurante à une vision cauchemardesque du service de santé américain (dans l'épisode 4, peut-être le plus magistral de la saison). Et c'est aussi une leçon sur la "capitalisme tardif" et pourquoi ce système économique s'est imposé de tout temps, moins pour profiter des classes laborieuses (comme les gauchistes aimeraient le faire croire) que parce qu'il est quasiment organique.

Le casting, comme je l'ai dit plus haut, est somptueux (et son nombre autorise plus de variété que dans la saison 1). C'est un plaisir rare et savoureux de revoir ensemble Carey Mulligan et Oscar Isaac, toujours aussi complémentaires et nuancés dans l'interprétation (après Drive et Inside Llewyn Davis). Leurs échanges sont ceux de deux virtuoses.

Cailee Spaeny (la Priscilla de Sofia Coppola) et Charles Melton (remarqué dans May December de Todd Haynes) sont également excellents, avec une mention spéciale pour elle dont le rôle la rend tour à tour sympathique et détestable.

Acharnés saison 2 est presque parfait donc, mais c'est surtout une production dans le haut du panier de ce que propose Netflix, sans doute parce que c'est aussi un projet du studio A24, devenu une référence.

vendredi 3 juillet 2026

ABSOLUTE MARTIAN MANHUNTER #12 (of 12) (Deniz Camp / Javier Rodriguez)


Brisé mentalement, John Jones est sur le point d'être achevé par sa femme, Bridget, poussée au crime par Désespoir-le-zéro. Mais le martien tente de contrarier son adversaire et d'empêcher la fin de tout, alors même que l'équation d'anti-vie possède le fils de John et Bridget, Tyler...


C'est donc la fin de la série mais pas la fin du personnage puisqu'il a été annoncé que l'Absolute Martian Manhunter apparaîtrait dans un crossover à venir (qui sera aussi le premier event de la gamme), probablement en 2027. Je ne suis pas sûr qu'il faille s'en réjouir car ce ne seront pas Deniz Camp et Javier Rodriguez qui s'en occuperont.


Or tout le charme foutraque de ce projet tenait aux qualités de ces auteurs. Réutiliser ce personnage si singulier, c'est en quelque sorte le condamner, le banaliser. Et sans réduire les qualités des versions Absolute de Batman, Superman, Wonder Woman et actuellement Green Arrow, le martien ne boxait pas dans la même catégorie, c'était une bestiole à part dans un univers déjà à part (bien que devenu normalisé par son immense succès commercial).


Mais en même temps que cette série s'achève on peut se permettre un regard plus global sur l'univers Absolute et cela, pour cerner la spécificité d'Absolute Martian Manhunter. D'une manière générale donc, je dirai que cette gamme se base surtout sur l'exagération : un Batman certes désargenté mais massif, un Superman marginal, une Wonder Woman occulte - no comment pour Flash et Green Arrow que je n'ai pas lu.


Au fond, est-ce que Absolute Martian Manhunter échappe à cette exagération narrative et visuelle ? Pas vraiment. Les 6 premiers épisodes donnaient l'impression que Camp et Rodriguez avaient trouvé la formule magique pour produire la série la plus atypique, la plus inclassable du lot. Celle qui au fond ne leur survivrait pas.

Mais, à mes yeux en tout cas, la seconde partie n'a pas tenu les promesses de la première. Après un break dans sa parution pour permettre à Rodriguez de ne pas être remplacé par un artiste fill-in, l'histoire a eu du mal à échapper à ce qui est pour moi la limite des productions Absolute, ce côté plus grand, plus fort - too much.

Le sixième numéro s'achevait sur un cliffhanger (que je me permets de spoiler puisqu'il a été traduit en vf) où Tyler, le fils de John et Bridget Jones, était investi par le Mal. Camp est parvenu à entretenir cette menace, ce danger de manière assez suggestive et originale pour ne pas tomber dans le cliché du vilain classique.

Mais le scénariste a échoué à rendre cette menace, ce danger vraiment compréhensible. Dans la série, il est beaucoup question de fumée, de fumigènes - c'est ainsi que Rodriguez représente les pensées que peut lire John Jones via le martien. Mais justement, tout ça devient un peu fumeux à la longue et le dénouement de la série le confirme.

Des critiques plus intelligent que moi sans doute (ou qui voudront le paraître) loueront l'ambiance hallucinée et ambiguë de ce dernier épisode, qui refuse habilement une solution par une baston convenue. Et qui ménage une sortie lumineuse à une intrigue qui s'était considérablement noircie. Mais je crois qu'il ne faut pas être dupe.

Il y a un fossé entre conclure une histoire intelligemment et conclure une histoire en ayant l'air intelligent. Je ne dis pas que Camp est plus malin qu'intelligent, mais il me fait penser à des auteurs comme Grant Morrison qui avancent avec de grandes idées dont le sens échappe en vérité à beaucoup de gens. C'est ce qui distingue Alan Moore de ces scénaristes qui l'adorent, mais souvent pour de mauvaises raisons.

Je l'avoue, je n'ai pas tout compris de cette fin. C'est comme si, en vérité, il avait fallu finir mais sans complètement finir (pour que le personnage soit réutilisable). Donc, oui, c'est infiniment moins bourrin que Absolute Batman. Mais ce n'est pas plus fin que Absolute Wonder Woman (qui n'avance pas masqué et qui est finalement plus sympathique à lire). 

Tout portait à croire que ça finirait mal, mais, sans trop en dire, ce n'est pas le cas, et je pense que Camp n'a à la fois pas eu le choix et en même temps pas eu les couilles. Il aurait pu conclure sur une pirouette, équivoque certes mais renouant avec l'esprit du début. Il a préféré une espèce de happy end un peu arty, assez ouverte. Ce qui aurait pu (dû ?) être audacieux est juste tiède. Et TRES bavard (l'autre défaut majeur de cette seconde partie).

Et les dessins ? Javier Rodriguez est un grand artiste que cette série va propulser dans les sommets, c'est certain. DC a fait preuve d'intelligence en ne le remplaçant pas, préférant lui laisser le temps de tout faire. Et c'est sûr que sans lui la série n'aurait pas eu la moitié de l'intérêt qu'elle a suscitée. Même ceux qui n'ont pas aimé reconnaissent que visuellement c'est peu commun.

Malheureusement, je dois dire que Rodriguez m'a fatigué sur la fin. Le psychédélisme n'a jamais été ma tasse de thé et là, c'est flagrant qu'il a été au bout du délire. C'est cohérent, mais il faut quand même en avoir envie pour apprécier ça pendant douze numéros. Et pour ma part, j'ai atteint mes limites. Souvent comparé à son compatriote et ami Marcos Martin, Rodriguez n'a pas à en rougir, il a trouvé sa propre voie. Mais je continue de lui préférer Martin, qui est un narrateur plus abordable et aussi audacieux.

Voilà, c'est fini. Je pense que, pour ce qui est de la gamme Absolute, je vais sans doute poursuivre Wonder Woman, mais ce sera tout, et uniquement en vf. Je nourris quelques regrets pour Martian Manhunter qui démarrait très fort mais qui m'a lassé, largué. Sans doute que je deviens old school et que ces univers parallèles ne sont pas vraiment faits pour moi au bout du compte.    

THE HUNTING WIVES (Saison 1) (Rebecca Cutter, 2025)

 900ème ENTREE !


Graham O'Neil emménage à Maple Crook, Texas, pour y construire le siège de la compagnie pétrolière de Jed Banks. Il arrive avec sa femme Sophie qu'il présente à son client et son épouse, Margo, à l'occasion d'une collecte de fons pour la N.R.A.. Originaire de Boston, Sophie peine à trouver sa place dans ce nouvel environnement et Margo la prend sous son aile en lui présentant ses meilleures amies, dont Callie qui jalouse vite cette citadine du Nord. Bientôt, Sophie découvre que Margo a une liaison avec le fils de Jill, Brad, un lycéen, qui fréquente Abby, une jeune fille issu d'un milieu plus modeste.
 

Margo lui explique qu'elle et son mari forment un couple libre mais que cette infidélité doit rester secrète car Jed veut se présenter au poste de gouverneur. Callie découvre que Sophie a été mêlée à un accident de la route meurtrier et s'en sert pour l'humilier, s'attirant aussitôt les foudres de Margo. Celle-ci est soupçonnée par Abby de coucher avec Brad à qui elle donne rendez-vous à une fête pour s'expliquer avec lui. Mais Brad est injoignable et c'est Jill qui répond à la jeune fille après qu'elle se soit confiée au pasteur Pete Lightfoot.


Le lendemain matin, le corps sans vie et frappé de deux balles de pistolet d'Abby est trouvé dans la forêt. En apprenant le calibre de l'arme qui a servi à tuer la jeune fille, Callie fait remarquer à son mari, le shérif Jonny, qu'il correspond à celui du pistolet que Margo a offert à Sophie. Cette dernière devient la principale suspecte même si elle ne connaissait pas Abby, mais elle est incapable de se souvenir de ce qu'elle a fait cette nuit car elle a bu plus de raison en compagnie de Margo et ses amies...


The Hunting Wives est présenté par sa showrunner Rebecca Cutter comme un plaisir coupable. Le poster promotionnel est sans équivoque avec son accroche qui promet du "sexe, des mensonges et des flingues chargées". Et Netflix a sans doute vu dans l'adaptation du roman de May Cobb l'occasion de produire et diffuser une série un peu scandaleuse. Mais pas trop non plus.


Sur le papier, ces Hunting Wives promettait : depuis le triomphe de Dallas dans les années 70-80, ça faisait longtemps qu'une série n'ambitionnait pas d'explorer l'aspect le plus crapoteux du Texas. Dans l'Amérique de Trump, le cocktail aurait pu être sacrément corsé pour dénoncer les dérives de cet Etat anti-avortement et pro-port d'armes.


Mais visiblement tout cela était un peu trop inflammable pour Netflix et Rebecca Cutter avec ses scénaristes a préféré livrer huit épisodes plus racoleurs que véritablement dérangeants, aboutissant à un show qui a effectivement tout du guilty pleasure sans en avoir la saveur. Car, c'est là que la bât blesse, The Hunting Wives n'est tout simplement pas bon.


Tout d'abord l'intrigue est laborieuse, surchargée en personnages secondaires à peine caractérisés - et quand ils le sont, ils expriment des émotions si maladroites que c'est vite grotesque. La série se veut à la fois sulfureuse (ce qu'elle n'est jamais), palpitante (ce qu'elle n'est jamais) et référencée (ce dont elle pâtit plus qu'elle ne profite).


Je suis assez vieux maintenant pour me rappeler des samedis où passait Dallas et je me souviens encore de certains coups de théâtre que cette série osait, comme la fin de la saison 8 où l'on découvrait que tout ce qui venait de se passer dans l'année écoulée était un rêve. Les personnages étaient haut en couleurs (l'infâme JR en tête), les situations extravagantes, tout était permis.

Plus proche de nous dans le temps, une série comme Desperate Housewives (au moins dans sa première saison) avait un vrai panache en mêlant ces histoires de voisinage à un whodunit policier. Mais The Hunting Wives ne peut soutenir la comparaison avec ces prédécesseurs : la série aimerait bien mais elle ne le peut point.

Pourquoi ? Parce que son culot n'est que de façade. Margo et Sophie deviennent amantes mais leurs scènes intimes manquent singulièrement de piment. Surtout l'alchimie entre les deux actrices qui les incarnent fait cruellement défaut. Cette romance queer (puisque Margo et Sophie ne sont pas lesbiennes, elles aiment aussi les hommes) n'a rien d'excitant même si elle veut l'être.

Quant au récit policier qui sert de fil rouge, il est bien trop décompressé. On devine vite quels sont les suspects parfaits, et quand l'identité du tueur de Abby est révélée, cela paraît forcé, comme si les scénaristes avaient voulu jouer une main inattendue mais trop improbable. La fin de cette saison 1 voit se succéder un nombre infernal de twists uniquement là pour convaincre le téléspectateur de revenir.

Et de ce côté-ci, c'est réussi puisqu'effectivement une saison 2 est en production (et Netflix en aurait d'ores et déjà commandé une troisième). Je le dis franchement : arrivé au quatrième épisode, soit la moitié de la saison, j'ai failli lâcher l'affaire tellement je m'ennuyais. J'ai tenu, espérant un ressaisissement, qui n'est jamais venu.

Après nous avoir allumés, la série sombre dans le ridicule avec des retournements de situations stupides. Sophie est ghostée par Margo dès qu'elle devient suspecte dans l'affaire du meurtre ? Pourtant elle n'est guère rancunière : deux épisodes après, elle renoue avec Margo et recouche avec elle. Idem avec son mari (l'architecte qu'on ne voit jamais travailler) qui la laisse complètement tomber dès qu'elle est dans le pétrin mais vers lequel elle revient gentiment.

Margo est décrite comme la reine des abeilles : en vérité, c'est un cagole d'une vulgarité absolue, qui se donne à qui la veut dès qu'elle veut noyer le poisson. Son intérêt se mesure à la profondeur de ses décolletés et à la décoloration de ses cheveux. Elle est mariée avec un type imbuvable qui la remplacera sans scrupules (comme il l'a fait avec sa première épouse après un plan à trois). Et elle couche avec un sportif qui a l'âge d'être son fils et qui est con comme un manche à balai.

Les personnages censés susciter le plus de sympathie sont malgré tout lestés par une écriture embarrassante : la mère de Abby est une espèce de bigote mais les auteurs en ont fait une obèse pour qu'on la prenne en pitié. Le pasteur Pete est porté sur la bouteille, se paluche dans sa voiture en reluquant les photos des Instagram de ses jeunes paroissiennes. Nina, la meilleure amie de Abby, est une pauvre gourde.

La seule à sortir du lot est la detective Salazar, parce qu'elle a un cerveau et s'en sert, mais là encore son arc narratif est plombé par des absurdités (comme la précédente affaire qui a ému Maple Crook et au cours de laquelle elle a failli être tuée). Les flics, shérif en tête, sont tous des bourrins. Le problème, c'est qu'aucun regard critique véritable n'est exercé sur eux tous. 

Plutôt que de dresser un portrait d'une communauté raciste, fasciste, hypocrite, la série traite tout ce beau monde comme ce que les amies de Margo reprochent à Sophie, c'est-à-dire avec snobisme. Oh, ils sont tous bêtes à manger du foin, archi conservateurs, des ploucs richissimes, des poufs botoxées, mais au fond ils ne sont pas si méchants.

Et pourquoi ? Parce que Netflix ne peut pas s'aliéner une partie de leurs abonnées sudistes, tout simplement. Tout cela sonne aussi faux que ces séries avec un groupe qui comporte un homo, un représentant d'une minorité visible (noir, latino, asiatique), etc. Car si vous produisiez Friends aujourd'hui, avec 6 personnages principaux blancs, vous seriez taxés de racisme, d'homophobe, de grossophobe, etc.

The Hunting Wives n'est que le dernier exemple de ces fictions qui prétendent ausculter l'Amérique mais qui n'en font rien et se réfugient derrière la formule du plaisir coupable pour ne rien dire, ne rien critiquer, ne rien oser. A la place, le poster promet du sexe (qui est aussi cru que les téléfilms érotico softs de M6 il y a 30 ans), des mensonges (dont on se fout) et des armes (qui ne tuent que des jeunes filles blondes et innocentes).

Les acteurs ne peuvent pas rattraper ce naufrage : Brittany Snow et Malin Akerman ont l'air aussi attirées l'une par l'autre qu'une oie et une dinde. Dermot Mulroney s'en sort un peu mieux en magnat texan concupiscent. Katie Lowes est aussi pas mal en femme de révérend quasi incestueuse.

On dit que la curiosité est un vilain défaut et j'ai été bien puni en ayant été curieux de découvrir The Hunting Wives. Ne vous laissez pas berner.