lundi 11 mai 2026

POISON IVY, VOLUME 7 : AMUSE-BOUCHE (G. Willow Wilson / Marcio Takara, Davide Gianfelice, Mark Buckingham)


POISON IVY, VOL. 7 :  AMUSE-BOUCHE
(Poison Ivy #38-41 + Annual 2025)


- POISON IVY #38-41 (G. Willow Wilson / Marcio Takara : 38-39, Davide Gianfelice : 40-41) - Trahie par Janet, Poison Ivy la traîne dans les bois sans savoir si elle va la tuer ou non. Elle veut d'abord confronter Bog Venus et ce dernier lui commande de cesser d'aider Xylon, son rival. Ivy conclut un marché...


... Après quoi, à nouveau à l'abri des regards dans la ville fantôme de Marshview, Ivy entreprend de guérir Janet du mal qui la ronge. Cependant, Mr. Undine entraîne les membres de l'Ordre des Chevaliers Verts jusqu'à Marshview pour échapper aux forces de l'ordre de Seattle. Poison Ivy arrive en même temps pour inviter Ivy a regagner Gotham...


Là-bas, Ivy ne tarde pas à attirer l'attention de Vandal Savage, le commissaire du G.C.P.D., qui la malmène pour qu'elle lui obéisse. Jetée en prison, Ivy change de tactique : elle décide de briguer le poste de maire de Gotham !


Ce septième tome de la série ne paraîtra en vo qu'en Juillet prochain (et Dieu sait quand en vf) mais je vous fais part de ma critique sur les cinq nouveaux épisodes qu'il contient et l'Annual 2025 qui complète son sommaire. Dis ainsi, le programme peut sembler maigre mais l'Annual fait une quarantaine de pages, l'équivalent d'un numéro double.

G. Willow Wilson conclut d'abord ce qu'elle avait laissé en suspens dans le tome précédent avec les épisodes 38-39. Janet Mitchell a trahi Poison Ivy en s'alliant à Bog Venus, une entité primordiale appartenant au Parlement des Arbres qui ne supporte pas que Pamela Isley collabore avec Xylon le Gris, une entité rivale et mortifère.

Pour faire plier Ivy, Bog Venus a dévoilé la ville fantôme de Marshview aux yeux des autorités de Gotham et la police a effectué un raid qui a forcé Pamela à fuir pour rejoindre Seattle, via un passage interdimensionnel, où est basé l'Ordre des Chevaliers Verts qui en fait son égérie, au grand dam de Bella Garten.

Refusant d'abord cette place de leader, Ivy s'est ravisée en comprenant qu'elle tenait là une armée prête à lui obéir et à accomplir ses actions écoterroristes. Elle a détrôné Bella en la privant de ses pouvoirs et découvert au même moment que Janet l'avait donc trahie. Prête à la tuer, elle veut aussi négocier avec Bog Venus pour qu'il restaure la protection de Marshview.

Sans rien dévoiler de ce que cette explication donne, on peut dire que Ivy tranche dans le vif et s'attire l'ire d'un puissant ennemi. Mais dans le même mouvement, elle comprend, en même que Janet, que celle-ci a été dupée et n'a jamais voulu la blesser sciemment. Même si elle lui explique que tous ceux qui tentent de l'aimer finissent par en souffrir.

L'autre conséquence de tout cela, c'est que Ivy pardonne donc à Janet et la guérit. Mais cette guérison est surtout une transformation qui devrait avoir des prolongements sur la durée pour le personnage de Janet. G. Willow Wilson a réussi à faire de cette jeune femme un peu godiche un second rôle essentiel dans la série, un peu au détriment de la romance historique entre Ivy et Harley Quinn.

Toutefois Harley n'est jamais bien loin et peu jalouse. C'est sans doute la seule à échapper au sort funeste de ceux qui veulent être aimés de Ivy. Wilson écrit Ivy d'une manière fascinante, comme une créature qui a accédé à un stade de son évolution où elle peut à tout moment se détacher de son humanité, ce qui fait qu'elle repousse constamment ceux qui s'attachent à elles.

Et en même temps elle reste profondément humaine et faillible, liée à sa condition première de femme, d'humaine, tiraillée entre une idéologie écoterroriste et une ambition de changer le monde, de préserver la nature en cherchant le compromis, à dépasser son statut de vilaine. Cette Ivy-là est encore dépendante de ses désirs, de son coeur, qui la font chavirer tantôt dans les bras de Harley, tantôt dans ceux de Janet.

En termes de caractérisation, c'est le portrait d'un personnage très fouillé, tourmenté, dense, complexe, et passionnant. Le lecteur ne sait jamais sur quel pied danser, comment l'appréhender, ce qui montre que la scénariste est parvenue à dépasser les clichés. Et ce n'est pas fini comme le prouve les deux autres épisodes suivants.

En effet, Ivy revient à Gotham en sachant qu'elle remet les pieds en territoire hostile, entre l'ombre de Batman et celle, désormais, de Vandal Savage, devenu le commissaire principal du GCPD (un reliquat du run de Chip Zdarsky sur la série Batman, heureusement encore exploité). Batman, à vrai dire, n'est plus en position favorable, il est même devenu, comme on l'a vu dans les premiers épisodes du run de Matt Fraction l'homme à abattre, l'ennemi public n°1.

Ivy va donc devoir composer avec Vandal Savage et elle ne gagne pas au change. Savage est brutal, tyrannique. Il veut contrôler Gotham et a, sous ses ordres, Marie Henley, une informaticienne surdouée qui a mis au point un système de surveillance et de prédiction criminelle basé sur l'intelligence artificielle. 

Mais cette machinerie consomme énormément d'énergie et d'eau. Ivy, pour espérer négocier avec Savage, doit collaborer afin que la climatisation de ce système soit efficace. Bien entendu, après avoir fait mine d'accepter ce deal, poussée dans ses retranchements, elle n'y tient plus, se rebelle (très violemment) et atterrit dans une cellule, en attente d'être transféré dans la prison Supermax pour métahumains.

C'est alors qu'elle a l'idée d'une riposte plus ciblée et stratégique : être élue maire de Gotham ! Alors, oui, je spoile, mais ce n'est pas si grave parce que ce qui compte dans ce rebondissement, c'est qu'il ouvre une nouvelle ère pour la série et son héroïne. Mais pas que ! Puisque, vous l'aurez compris, le succès du projet de Ivy va impacter la série Batman (qui s'est chargée de divulgâcher l'issue du vote).

Wilson place donc Poison Ivy dans une situation inédite pour elle, sans nul doute la position la plus importante que le personnage ait connue. Ce n'est pas loin de la période où Lex Luthor fut Président des Etats-Unis. Et évidemment, on se doute bien que la cohabitation Ivy-Savage ne sera pas un long fleuve tranquille (même si Fraction a déjà posé que les deux s'entendraient pour stopper Batman).

Les dessins sont assurés par Marcio Takara dans un premier temps et si on sent une légère fatigue de sa part, il produit encore de fort belles planches. J'aime toujours autant la façon dont il représente Poison Ivy, exactement à mi-chemin entre la déesse de la nature et la femme fatale. De manière générale, Takara brille avec les personnages féminins qu'il réussit à croquer avec ce mélange de puissance, de sensualité, de monstruosité aussi, et d'élégance.

Puis Davide Gianfelice le remplace sur la fin et on devine que sa prestation, brève mais très convaincante, lui a permis de décrocher la place de dessinateur régulier sur Catwoman depuis peu. L'italien a un trait plus nerveux que Takara, mais qui convient parfaitement pour illustrer le face-à-face très tendu entre Ivy et Vandal Savage.

On assiste donc à un vrai tournant pour la série, alors qu'elle franchit le cap des 40 épisodes et qu'elle peut voir encore loin avec une scénariste toujours aussi bien inspirée et entourée.

*

- POISON IVY ANNUAL 2025 (G. Willow Wilson / Mark Buckingham) - Ivy trouve Tuuru, l'arbre de la connaissance qui accepte de partager son savoir. En croquant dans une pomme, elle est propulsée dans un passé médiéval où elle incarne la Dame du Lac et fait face à un jeune roi, à son épouse et à leur machiavélique conseiller...


Cet Annual 2025 est comme souvent l'occasion de faire un pas de côté. Le récit ne cite pas les intrigues en cours mais se déguste comme une fable. Et ça ne peut pas être un hasard que ce soit justement le dessinateur de Fables qui se soit occupé de dessiner ce numéro spécial : Mark Buckingham (qui s'encre aussi pour l'occasion, avec aux couleurs son fidèle partenaire Lee Loughridge).

G. Willow Wilson s'amuse à déplacer Poison Ivy dans le cadre des légendes arthuriennes puisqu'elle fait de Pamela Isley la Dame du Lac. Le roi qu'elle rencontre est peut-être Arthur, en tout cas l'histoire traite du pouvoir qui corrompt et des conseillers ambitieux qui distinguent bien ce qu'est gouverner et et régner.

La métaphore n'est cependant pas si déconnectée des épisodes qui composent ce volume puisque, dans le présent, Vandal Savage veut régner sur Gotham tandis que Poison Ivy veut gouverner la ville. Bien que parfois alourdie par un discours moralisateur (sur la prédation humaine), l'histoire ici contée ne manque pas de charme et révèle même, dans son dénouement, une surprise sur qui a vraiment trahi.

La prestation de Buckingham est comme d'habitude magistrale. Les décors sont extraordinaires (comme vous pouvez le constater sur la double page ci-dessus) et la narration est d'une fluidité exemplaire. Buckingham est un héritier de Kirby : ses planches comptent peu de cases et chaque plan va à l'essentiel, mais il est moins rugueux, moins direct et punchy que le King of comics.

Après la fin disons compliquée qu'a connu Fables, c'est un plaisir en tout cas de relire des pages de Buckingham, qui, depuis, a renoué avec Marvel pour des projets moins excitants hélas...

dimanche 10 mai 2026

BLOODY MILKSHAKE (Navot Papushado, 2021)


Sam, 12 ans, est abandonnée par sa mère, Scarlet, quand celle-ci doit fuir après avoir tué les hommes qui ont éliminé son mari. Confiée à Nathan, responsable des ressources humaines de la Firme, Sam devient à son tour une tueuse à gages. 15 ans après, elle se voit confier la mission de retrouver et liquider un homme qui a volé de l'argent à la Firme.


Sam se rend à la Bibliothèque où trois amies de sa mère - Anna May, Madeleine et Florence - lui fournissent des armes. Elle localise rapidement sa cible et lui tire dans l'abdomen par accident lorsqu'il se jette sur son téléphone pour répondre à un appel. Elle comprend alors qu'il a dérobé cet argent pour payer la rançon exigée par les ravisseurs de sa fille Emily.
 

Dans le même temps, Nathan apprend que Sam a tué par erreur, sur un précédent contrat, le fils de Jim McAlister, chef d'une organisation rivale de la Firme. Pour éviter une guerre, il livre sa protégée aux sbires de ce dernier...


Gunpowder Milkshake est une production Netflix qui surfe allègrement sur la vague du succès de la saga John Wick mais en remplaçant les hommes par des femmes. Dit comme ça, j'ai bien conscience que ça ressemble à un produit bas de gamme, et pourtant le résultat ne manque pas de charme, même s'il a du mal à égaler son modèle.


En vérité, Bloody Milkshake (en "vf") n'est pas tant un film de gunfight qu'un conte de fée tordu, une sorte d'hybride étonnant, avec une esthétique acidulée et un propos décalé. C'est une manière de distinguer l'histoire écrite par Navot Papushado et Ehnid Lavski du tout-venant des action movies où on finit par espérer que le héros increvable se fasse buter par surprise.


Si je dis que c'est un conte de fée, c'est parce que la première scène nous l'indique clairement : une jeune fille abandonnée par sa mère et confiée à un homme qui ne saura l'empêcher d'embrasser la même carrière que sa mère, trois marraines comme autant de fées penchées sur le berceau de l'enfant, et à l'âge adulte, une reproduction des relations compliquées entre la femme et une autre enfant.


Sans oublier une espèce de grand méchant loup qui envoie ses sbires capturer l'héroïne pour l'éliminer. Les décors disent la même chose : il y a ce diner aux éclairages vifs, une bibliothèque qui cache des départements dignes de fables, une machine à laver par laquelle on se glisse comme dans le terrier d'un lapin...

Tout est fait, souligné même, pour nous montrer à quel point cela est fantaisiste. L'héroïne paraît insensible à la douleur, comme si, à l'instar d'Achille, elle avait été baignée dans une eau la rendant invulnérable. Lorsque sa mère resurgit, c'est au moment le plus critique et leur réconciliation se fera dans le feu.

Les trois "marraines"/bonnes fées tiennent une bibliothèque dont les livres contiennent des armes comme autant de grimoires recelant des sortilèges pour se protéger des méchants. Et la petite Emily que Sam prend sous son aile (après avoir accidentellement tué le père) est une orpheline qui prétend vite être l'assistante de celle qui l'a privé de géniteur.

Il y a bien quelques flambées de violence graphique, du sang, mais tout compte fait, assez peu. Cette violence est stylisée et le réalisateur veille presque à ne pas trop la montrer, ou alors en en rigolant, comme une punition infligée par l'héroïne et ses complices aux méchants. D'ailleurs il arrive à plusieurs reprises que tout cela soit traité de façon presque comique.

Par exemple, Sam est dans une clinique privée qui ne reçoit que des blessés liés au crime organisé. Dans une chambre se trouve trois hommes de main à qui elle a précédemment infligés une raclée à coups de boules de bowling et qui sous l'effet d'un masque à oxygène ricanent bêtement en ignorant la douleur. Le médecin accepte de les aider pour qu'ils ne le tuent pas.

Il va alors injecter un puissant paralysant à Sam qui ne peut plus se servir de ses mains et ses bras. Elle demande à Emily de lui scotcher un scalpel à une main et un flingue dans l'autre. Ainsi règle-t-elle leurs comptes aux trois hommes de main en balançant ses bras endormis, tranchant la gorge de l'un, tirant sur l'autre, écrasant la tête du troisième.

Cette séquence illustre comment Papushado manie la violence, en en riant et en nous faisant sourire. Plus tard on assiste à une fusillade spectaculaire où la mère et la fille réussissent quasiment toutes seules à éliminer une horde d'hommes armés avec des couteaux et des matraques tandis que les bibliothécaires font de même avec un marteau, une chaîne et un tomahawk. Complètement irréaliste mais très rigolo.

Cela fait de Bloody Milkshake un divertissement très enlevé où les femmes s'affirment par la lutte physique, usant de plus de vice que de brutalité, et formant une sororité infernale face à des hommes condescendants mais aveuglés par leur leur sentiment de toute-puissance. C'est assez réjouissant parce que le discours est supplanté par l'action.

Et puis aussi parce que les actrices sont épatantes, même si, en définitive, elles n'ont pas grand-chose à jouer que des archétypes. Karen Gillan joue très bien la fille fâchée. Lena Headey est impeccable en maman qui veut rattraper le temps perdu. Le trio Michelle Yeoh-Angela Bassett-Carla Gugino est savoureux. Paul Giamatti et Ralph Ineson sont des crapules pathétiques.

La bande originale du film cite les partitions du western spaghetti et les tubes FM, sans grande originalité, mais ça passe.

C'est un drôle de film, qui manque peut-être un peu de folie, mais qui aurait très bien pu inaugurer une franchise (une suite était dans les tuyaux, mais j'ai l'impression que l'idée a été enterrée).

vendredi 8 mai 2026

BULLET TRAIN (David Leitch, 2022)


Un train à grande vitesse part de la gare de Tokyo avec à son bord plusieurs individus qui sont liés sans le savoir. Parmi eux, "le Père" dont le fils a été jeté du haut d'un immeuble et qui cherche qui a fait ça ; "Le Prince" qui est le responsable de cette agression ; "Coccinelle" un tueur à gages qui aimerait se retirer mais remplace un collègue au pied levé pour récupérer une mallette pleine d'argent...


"Citron" et "Mandarine" deux assassins anglais qui rapatrient le fils de "la Mort Blanche" le chef russe d'une bande de yakusas ; "le Loup" qui traque celui qui a empoisonné sa femme lors de leur mariage ; "le Frelon" responsable de cet empoisonnement... Lorsque le fils de "la Mort Blanche" est tué par empoisonnement et que la mallette d'argent disparaît, la situation devient hors de contrôle.


"Coccinelle" est pris dans ce tourbillon et peut compter sur une chance insolente tandis que "le Père" doit obéir au "Prince" qui a un homme de main prêt à achever son fils à l'hôpital...


A l'origine Bullet Train est un projet développé par Antoine Fuqua (réalisateur de Michael, le biopic à succès sur Michael Jackson actuellement en salles) d'après un roman de Kotaro Isaka, où tous les personnages sont japonais. Fuqua voulait en faire une sorte de Die Hard au pays du soleil levant, mais a échoué à le financer. Il se contentera d'un crédit comme producteur associé.


Le script est remanié par Zak Olkewicz pour David Leitch qui le destine à son ami Brad Pitt, dont il fut la doublure avant de passer derrière la caméra (Atomic Blonde ; Deadpool 2 ; The Fall Guy). L'histoire devient alors plus comique et évacue tous les éléments japonais en dehors de deux personnages et des décors de Tokyo et Kyoto (même si le film a été entièrement tourné en studio sur fond vert).


Bullet Train fait partie de ces séries B qui tirent vers le cartoon, d'ailleurs on en retrouve l'esthétique avec un montage très speed, des couleurs vives, un humour débridé que n'aurait pas renié Tex Avery. C'est aussi ce qui lui permet de se distinguer des "tarantinades" dans la mesure où l'ambiance est nettement plus délirante, voire parodique.


C'est intéressant car on peut y voir une sorte de commentaire sur le cinéma de Tarantino dans les 90's (incluant aussi bien les films qu'il a réalisés que ceux pour lesquels il n'a fait qu'écrire le script et que d'autres ont mis en images) : David Leitch ne recopie pas les effets de Tarantino, il les passe à la moulinette pour en montrer toute l'absurdité, toute la dimension grotesque.

Un exemple simple réside dans le fait que tous les personnages ici digressent verbalement en deux scènes violentes comme on a l'habitude de le voir chez Tarantino, mais ce sont tous des individus qui aspirent à sortir du jeu dans lequel ils ont brillé. C'est pour tous leur dernière mission, ou du moins l'espèrent-ils, que ce soit dès le début du récit ou en cours de route.

Bullet Train, c'est donc un peu comme si le personnage de Jules Winnfield (Samuel L. Jackson), qui expliquait à celui de Vincent Vega (John Travolta) à la fin de Pulp Fiction qu'il allait raccrocher, se démultipliait : "Coccinelle" veut échapper à son karma, "le Prince" à l'ombre de son père, "Citron" et "Mandarine" à "la Mort Blanche", etc.

Le film joue aussi brillamment de ses paradoxes : son look, très coloré, se conjugue à une forme de dépouillement narratif. Au début, les protagonistes sont des passagers d'un train rempli de voyageurs et plus l'histoire avance, plus le train se vide car ses passagers descendent à chaque arrêt mais aussi parce que les tueurs s'entretuent.

Le terminus revêt une double signification : c'est à la fois la fin du voyage au sens géographique mais aussi au sens propre, c'est-à-dire une rendez-vous avec une mort certaine personnifiée justement par le personnage de "la Mort Blanche" dont on apprend qu'il a loué toutes les places du train pour ne garder que les tueurs à bord.

Une sorte de mélancolie assez étonnante s'empare alors du récit au fur et à mesure car, derrière la fantaisie, surgit une gravité : c'est particulièrement éloquent dans le cas des deux "frères" que sont "Citron" et "Mandarine" qui, bien que se chamaillant tout le temps, doivent affronter l'éventualité de leur mort probable quand leur mission tourne au fiasco.

Bien que les éléments du roman d'origine aient été presque totalement purgés, David Leitch adresse quand même des clins d'oeil à la culture nippone, comme le personnage du "Prince" qui est en fait une jeune fille habillée comme une écolière (mais qui s'avère être une redoutable machine à tuer), ou celui de "l'Ancien", tout droit sorti d'un récit de samouraï.

On sent la griffe de Leitch dans son approche très physique de la mise en scène où les acteurs ne sont pas doublés, où les combats sont souvent au corps à corps, avec comme armes tout ce qui leur passent sous la main (la mallette par exemple est aussi défensive qu'offensive), et l'exiguïté du décor, avec les allées du train, devient une arène propice à ce genre de combat.

Le cinéaste a pu, grâce à l'engagement de Brad Pitt, attirer un casting all-star pour tous les rôles principaux. Pitt fait preuve d'un timing comique irrésistible et il est bien entouré par la paire Aaron Taylor-Johnson-Brian Tyree Henry, Joey King, mais aussi le chanteur Bad Bunny, Zazie Beetz, Michael Shannon. Sandra Bullock, Channing Tatum et Ryan Reynolds viennent même passer une tête (les deux derniers ne sont pas crédités au générique et la première a remplacé Lady Gaga).

Bullet Train aurait pu se permettre d'aller encore plus loin dans l'outrance, manière de compléter sa nature cartoonesque. Mais en soi, c'est déjà un divertissement très dynamique, souvent très drôle, parfois touchant. Un sacré cocktail.

jeudi 7 mai 2026

CAPTAIN MARVEL : DARK PAST #2 (of 5) (Paul Jenkins / Lucas Werneck)


Captain Marvel cherche à en savoir plus sur le mystérieux projet DNVR lié à son père. Elle s'adresse à la seule personne avec laquelle elle partage des souvenirs : Malicia. Avec l'aide d'Emma Frost, elles fouillent dans leur mémoire commune...


Deux mois après le premier épisode, voici enfin la suite de Captain Marvel : Dark Past, qui devrait se poursuivre sur un rythme normal désormais (je pense que ce retard a été provoqué pour éviter un embouteillage dans les sorties). Et force est de constater que Paul Jenkins se montre très inspiré dans cette histoire.


Le scénariste exploite certes de vieilles ficelles, comme la relation, disons compliquée, entre Captain Marvel et Malicia, mais il n'est pas question ici de les faire s'affronter comme souvent. Déjà, depuis pas mal de temps, les deux femmes ont enterré la hache de guerre. Non, cette fois, Carol Danvers demande à Anne-Marie Lebeau de l'aider.


Jenkins rappelle à bon escient que Malicia ayant lors de son premier combat contre Captain Marvel (à l'époque Ms. Marvel) avait absorbé ses pouvoirs et une partie de sa mémoire. Elle n'a jamais pu totalement se purger et donc, c'est assez judicieux de voir Carol demander à Anne-Marie de fouiller dans les souvenirs qu'elle a conservés d'elle.


Le rôle d'Emma Frost est essentiel car elle explique que les pouvoirs de Malicia peuvent à terme la blesser, voire la tuer. Une télépathe peut servir de "tampon" entre Malicia et Captain Marvel pour explorer la psyché de l'une et de l'autre, facilitant l'accès aux souvenirs précis auxquels Carol veut accèder.

Cela donne une scène intense et qui va révéler l'identité, plus tard, de celle qui se cache derrière le projet DNVR mais aussi les armes améliorées par la technologie kree acquises par le gang des Démolisseurs qu'on a vu dans le premier épisode. C'est donc une retcon, mais légère, à savoir pas un élément qu'on rajoute grossièrement mais qu'on vient greffer pour éclaircir une période passée.

Cette période du passé concerne évidemment la relation tendue que Carol avait avec son père Joseph. Cela remonte aussi à l'époque où Carol fut reporter et là on touche vraiment aux premiers épisodes de la série originale Ms. Marvel. Jenkins connaît donc bien ses classiques mais surtout, c'est appréciable, sait les rendre accessibles à un lecteur qui, lui, ne les connaîtra pas (ou mal).

Cette intrigue palpitante est superbement illustrée par Lucas Werneck. Comme je l'ai déjà dit, c'est un narrateur qui n'a rien d'exceptionnel, mais dont le talent réside surtout dans la manière, élégante, de représenter les personnages féminins. Il a ici de quoi briller avec le trio Captain Marvel - Malicia - Emma Frost.

Le seul petit hic dans cette partition très bien exécutée, c'est qu'on peut être surpris de l'absence de Spider-Woman sur laquelle, dans le premier épisode, comptait Captain Marvel pour l'aider dans ses investigations, et que je m'attendais donc à revoir.

Mais, ce bémol mis à part, c'est de l'excellent ouvrage, surtout dans une semaine de sorties très maigre pour ma part (puisque c'est la seule série que je me suis procuré avec Daredevil). Vivement la suite donc, le 10 Juin prochain.

DAREDEVIL #2 (Stephanie Phillips / Lee Garbett)


Tandis que Daredevil cherche à savoir qui est Omen, l'homme masqué qui a menacé Matt Murdock chez lui, l'inspecteur Forte découvre que le tueur en série qu'il poursuit a pu arriver à New York par cargo et il se laisse convaincre par un agent d'aller l'inspecter sans avertir le FBI...


Le premier numéro de la relance de Daredevil par Stephanie Phillips a été un franc succès (avec un passage à l'imprimerie pour réapprovisionner les magasins). C'est que la scénariste a su trouver le ton adéquat pour remettre le diable de Hell's Kitchen sur de bons rails avec un épisode dense et accrocheur. Il lui faut maintenant transformer l'essai.


C'est ce que s'emploie à faire ce chapitre 2 qui alterne franchement entre les investigations de Matt Murdock/Daredevil d'un côté et l'inspecteur Forte de l'autre. A la fin, la scénariste réussit à mettre en scène un twiste certes classique mais efficace où les deux intrigues parallèles convergent. Et, ce faisant, on a le sentiment que Phillips veut bien (re)mettre Matt Murdock au centre de la série.


Une fois les bases posées, vient l'heure des déductions. Matt comprend que ce n'est pas Daredevil qu'on vise mais bien lui et ainsi que tous ceux qui se trouvent dans son entourage (ses amis, ses élèves) sont en danger. Cela décale habilement le coeur du problème car Murdock est plus exposé en vérité que Daredevil.


L'inspecteur Forte, lui, remonte la piste du tueur en série dont il avait trouvé une victime dans le métro. Elle le mène dans un cargo où il s'introduit sans respecter la procédure (c'est-à-dire sans avertir le FBI, seul autorisé à mener des investigations dans ce cas particulier). Se dessine alors la personnalité d'un flic pugnace et certainement ambitieux.

Deux qualités qui, on le devine facilement, vont percuter l'existence de Murdock et lui causer quelques désagréments. En effet, ce n'est pas un gros spoiler de dire que Forte va être amené à suspecter Matt des meurtres sur lesquels il enquête. Et que Matt, stressé par le fait qu'Omen menace tout ceux qui approche l'avocat en lui ayant prédit sa mort prochaine, n'est pas au mieux pour affronter ce qui s'annonce.

On peut trouver que ce récit aille un peu trop vite mais ça signifie aussi que Phillips doit en garder sous le pied pour, dès le deuxième épisode, rapprocher deux protagonistes aussi directement. Bien entendu, c'est une fausse piste : Matt n'est pas un tueur en série, mais ce qui compte ici, c'est que Murdock et par conséquent Daredevil soit impliqué malgré lui dans quelque chose qui le dépasse.

Pour illustrer cela, Lee Garbett est un peu privé de scènes d'action (même s'il y a une brève bagarre au début avec le Hibou et ses sbires) mais l'artiste compense en devant trouver des solutions graphiques pour montrer la tension à laquelle est soumise Matt/Daredevil ou la progression des investigations de Forte (très belle scène dans le cargo).

Le succès rencontré par la relance de la série n'est donc pas immérité. Stephanie Phillips et Lee Garbett animent le titre avec une énergie nouvelle, qui ne révolutionne rien en termes d'originalité, mais qui happe le lecteur dans un récit mené sur un rythme soutenu et avec un potentiel dramatique certain.

mardi 5 mai 2026

DES BELLES, DES BALLES ET DES BRUTES (Michael Winnick, 2012)


Plaqué par sa copine, détroussé par une prostituée, John Smith échoue dans un casino en plein désert où il tente sa chance comme sosie d'Elvis Presley - sans succès. Il dispute une partie de poker avec d'autres candidats et se fait plumer. Lorsqu'il revient à lui, deux agents de la sécurité le traînent devant le Chef, un indien, qui l'accuse d'avoir volé un masque de sa tribu. 


John le convainc de son innocence mais doit retrouver le masque dans les 24 heures. Il se rend donc chez le gagnant du concours de sosie mais celui-ci a déjà mis les voiles. Cindy, la voisine de ce dernier, l'aide alors dans sa quête mais à chaque fois qu'il arrive chez un autre sosie, il le trouve mort. Le shérif, à la solde du Chef, l'embarque alors mais Cindy paie sa caution.
 

La mission de John se complique encore quand il est soupçonné des meurtres des sosies, en réalité commis par la Blonde, et que deux autres tueurs, l'Indien et le Cowboy, le traquent, espérant mettre la main sur le masque les premiers pour en tirer une rançon au Chef...


Guns, Girls and Gambling est ce qu'on appelle désormais une "tarantinade", c'est-à-dire une comédie policière qui plagie les premiers films policiers de Quentin Tarantino comme Reservoir Dogs, Pulp Fiction ou Jackie Brown. Les ingrédients sont les mêmes : un récit non linéaire, des personnages haut en couleur, une intrigue délirante, de la violence, de l'humour, etc.


Michael Winnick, qui a écrit et réalisé ce film, cite ouvertement Tarantino en lui empruntant des comédiens habitués à son univers, en reproduisant certains de ses cadres iconiques (comme quand la caméra saisit en contre plongée des personnages depuis l'intérieur d'un coffre de voiture), et quelques motifs familiers (des intertitres).


A condition de ne pas prendre ça trop au sérieux et de livrer quand même un film distrayant, il n'y a là rien de mal. Tarantino, pour le meilleur et le pire, a inspiré quantité de cinéastes et redéfini une certaine grammaire cinématographique qui a permis au genre policier notamment de regagner en vigueur et en popularité.


Des Belles, des Balles et des Brutes n'a aucune prétention que de divertir. C'est amusant, tordu, impersonnel, mais efficace, et le tout est bouclé en 90' chrono. L'intrigue est complètement idiote avec ces sosies d'Elvis, ce masque indien, ses tueurs à gages, son héros poissard, ses rivaux et des mallettes contenant chacune un million de dollars en petites coupures.

A vrai dire, il y a un moment où j'ai renoncé à comprendre de quoi ça parlait et à vérifier si tout ce qui m'était raconté tenait debout. Le scénario use de liaisons grossières pour que John et tous ceux qui l'accompagnent retrouvent la trace du voleur. Mais on s'en fiche car ici ce qui compte, c'est de ne pas s'ennuyer, de ne pas s'attarder sur les invraisemblances.

Il y a un cinéaste malheureusement méconnu du nom de John Sayles qui était également scénariste et script doctor qui expliquait que, pour qu'un film fonctionne, il fallait d'abord construire son histoire à partir d'un réseau de personnages dont les liens soient facilement identifiable par le spectateur. Winnick a dû s'en souvenir.

La réalisation est donc bourrée de références à Tarantino, ce qui est à la fois sa force (car on ne perd jamais à copier les maîtres) et sa limite (car on ne gagne pas non plus grand-chose à copier les maîtres). Toutefois le rythme est soutenu, le film est court et les acteurs campent leurs rôles en ayant l'air de bien se marrer.

Christian Slater (qui avait déjà joué du Tarantino dans True Romance) rejoue son loser en allant jusqu'à rechausser les mêmes lunettes que dans le film de Tony Scott. Jeff Fahey (le sosie de Billy Zane) incarne un cowboy anachronique. Megan Park est l'archétype de la girl next door. Powers Boothe est un caïd savoureux. Et Gary Oldman (également présent dans True Romance) est un improbable sosie d'Elvis.

Toutefois le véritable atout du film, c'est Helena Mattsson, qui donne corps (et quel corps !) à la Blonde. C'est une apparition fantasmatique, tout droit sortie des pages d'un comic book, avec sa tenue moulante noire, ses deux flingues. Et vous savez quoi ? Elle joue divinement bien, très premier degré. Mais, pardon, quelle bombe !

Il manque juste à cette série C une bonne bande originale, mais on devine que le budget n'était pas suffisant pour payer les droits de quelques chansons ou titres musicaux comme les adore Tarantino.

Certains taxeront cette rareté de nanar. Mais rien que pour Helena Mattsson, désolé, je craque.

lundi 4 mai 2026

LA FEMME DE CHAMBRE (Paul Feig, 2025)


Millie Calloway est engagée comme femme de ménage résidente par Nina Winchester qui vit dans une luxueuse maison à Great Neck, Long island, avec sa fille Cece et son riche mari Andrew. Mais très vite Millie se rend compte de l'instabilité psychologique de sa patronne et apprend par la nourrice d'un couple de voisins qu'elle a été internée en psychiatrie pour avoir tenté de noyer sa fille et de se suicider par overdose.


La situation dégénère franchement lorsque Nna tente de piéger Millie pour la licencier après lui avoir demandé de réserver deux places pour un spectacle à Broadway et une chambre dans un palace tout en niant ensuite le lui avoir demandé. Andrew calme son épouse qui part en week-end avec sa fille. Le mari invite alors Millie au spectacle, après quoi ils dînent au restaurant et finissent la nuit ensemble.


Parce qu'elle lui a donnée un téléphone géolocalisable, Nina sait que Millie est sortie avec Andrew et qu'ils sont devenus amants en son absence. Le mari, n'y tenant plus, prend le parti de la femme de chambre et flanque son épouse à la porte. Millie et lui filent le parfait amour jusqu'à ce qu'un incident apparemment anodin rebatte les cartes...


L'adaptation du best-seller de Freida McFadden était évidemment attendue par les nombreux lecteurs de la romancière et le film de Paul Feig a obtenu un énorme succès. Pour ma part, je n'en attendais rien puisque je n'ai pas lu le livre mais j'étais quand même curieux du phénomène et comme Feig est un cinéaste habile, je voulais voir ce que ça donnait.


Le scénario écrit par Rebecca Sonnenshine est, paraît-il, très fidèle au bouquin. Récemment je lisais un article à propos du remake de Basic Instinct que prévoit de réaliser Emerald Fennell (Promising Young Woman), qui semble être un signal assez fort pour que le journaliste pensait que cela annonçait le retour du thriller sexy.


Dans les années 80-90, c'était quasiment un genre à part entière avec des longs métrages comme La Fièvre au corps, Liaison Fatale, Harcèlement. En vérité c'était une manière plus directe d'aborder la sexualité dans des intrigues apparentées au polar ou à l'étude de moeurs. Puis ce type de films a disparu, comme engloutis dans une vague de puritanisme et le mouvement #Metoo.


The Housemaid n'est au fond rien d'autre qu'une tentative de rejouer avec ces cartes. L'héroïne sort de prison dans le cadre d'une libération conditionnelle et doit donc trouver un travail et un logement. Elle obtient les deux en devenant l'employée des Winchester, un couple de bourgeois dont la façade de la maison se fissure autant que leurs relations conjugales.

Partant de là, le récit connaît un premier acte qui voit la maîtresse de maison dévoiler ses névroses profondes, enchaînant les crises de parano et les coups fourrés contre son employée. Quand des on-dit parviennent à Millie comme quoi elle aurait tenté de tuer sa fille puis de se suicider, le spectateur comme la jeune femme croit savoir tout ce qu'il a à savoir.

Evidemment c'est un leurre et l'histoire qui suit est assez astucieuse pour nous surprendre efficacement. Le film connaît d'ailleurs une sorte d'entracte assez étonnant où l'intrigue se met sur pause pour exposer le passé de Nina Winchester et nous révéler le twist complet de l'intrigue pendant au moins dix bonnes minutes.

Il fallait oser interrompre ainsi le déroulement de l'action puis en reprendre le cours sans risquer de casser le rythme du film. Comme celui-ci est tout de même assez long (131'), on saluera le savoir-faire de Feig qui réussit cet exploit de rattraper le spectateur après lui avoir imposé ce détour. Et ce n'est pas la seule réussite de La Femme de Ménage.

Car cette dernière apparaît pendant les deux tiers du film comme un personnage assez passif, pour ne pas dire éteint. Elle subit en silence et songe plutôt à quitter ce foyer toxique avec cette patronne qui ne cesse de lui jeter des peaux de banane pour la faire chuter. comme quand, tout à trac, elle révèle à son mari le passé criminel de Millie (qui a tué un jeune homme tentant de violer une étudiante).

Je ne vais pas spoiler le retournement de situation mais alors commence presque un autre film où l'héroïne change radicalement de statut et d'attitude. C'est presque par ricochet puisque ce changement intervient après qu'on ait pris connaissance du passé et de la machination ourdie par Nina Winchester. Une manigance sophistiquée et acrobatique.

On saisit alors pourquoi, en dépit de tout, Millie a obtenu le poste et pourquoi Nina n'a pas hésité à la sacrifier, sachant qu'elle survivrait. In fine, si les deux femmes se quittent sans rancune, malgré tout ce que l'une a infligé à l'autre, c'est en vertu d'un partage explicite de ce qu'elles ont traversé à des moments différents mais avec la même intense cruauté.

C'est aussi pour cela qu'il est vain et idiot de juger le film en estimant qu'il aurait pu être plus ceci ou moins cela. D'abord parce qu'on n'a pas à juger un film pour ce qu'il n'est pas là et qu'on aurait aimé qu'il soit. Ensuite parce que les qualités de La Femme de Chambre, comme ses défauts d'ailleurs, lui appartiennent et doivent être critiqués pour ce qu'ils sont.

Paul Feig aime et sait diriger les actrices, comme il l'a montré dans la version féminine de Ghostbusters ou L'ombre d'Emily. Il le prouve encore une fois avec Sydney Sweeney et Amanda Seyfried. La première compose très intelligemment Millie en n'hésitant pas sous jouer pour mieux surprendre l'audience à la fin. La seconde surjoue au contraire pour elle aussi révéler la vraie nature de son personnage dans la dernière ligne droite.

Sweeney démontre en tout cas un flair redoutable car, prise dans un tempête médiatique (après une campagne de pub pour des jeans et sous le feu de haters qui, découvrant qu'elle était inscrite comme électrice républicaine, en ont fait une supportrice de Trump), elle s'est investie comme productrice dans ce projet. Et elle prouve aussi qu'elle est loin de ne miser que sur ses charmes pour convaincre en tant qu'actrice. Seyfried a d'ailleurs été d'un soutien exemplaire envers sa partenaire.

Entre ces deux actrices très complémentaires, Brandon Sklenar, vu dans l'épatant Drop, a d'abord un peu de mal à exister, mais il campe un mari plus complexe qu'il n'y parait.

La Femme de Ménage est donc plus qu'une banale transposition sur grand écran d'un roman à succès. Il ne mérite aucun mépris, mais au contraire toute la considération due à un divertissement efficace et bien fait.