Deux amis - le Conducteur et le Mécanicien - sillonnent les routes américaines à bord de leur Chevrolet 150 customisée, gagnant de quoi manger, se payer une chambre d'hôtel et faire le plein d'essence, en participant à des courses clandestines. Ils traversent la Route 66 en allant vers l'Est depuis la Californie. En chemin ils prennent en autostop la Fille à Flagstaff, Arizona. Le Conducteur a le béguin pour elle mais elle couche avec le Mécanicien.
En atteignant le Nouveau-Mexique, le trio croise G.T.O. au volant d'une Pontiac 1963. Ce dernier pense que les garçons le suivent pour le provoquer et il leur propose un défi : le premier à arriver à Washington gagnera la voiture du perdant. Pour ne pas risquer de s'endormir au volant, GTO ramasse des autostoppeurs, dont un jeune cowboy homosexuel qui lui offre une faveur sexuelle pour le remercier. Il le vire pour ne pas être distrait.
Mais la course prend un tournant inattendu quand la Fille monte durant une étape avec GTO, puis quand le Mécanicien se propose de le relayer. Il devient clair que l'essentiel pour le quatuor n'est plus de savoir qui va gagner, ni même si la victoire a un sens...
C'est un film culte en Europe que je n'avais encore jamais vu. Bide retentissant lors de sa sortie aux Etats-Unis en 1971, Two-Lane Blacktop de Monte Hellman a donc été exploité la même année que Duel de Steven Spielberg qui fera de ce dernier un des cinéastes les plus importants des décennies suivantes. Hellman, lui, ne connaîtra pas la même fortune. Mais la souhaitait-il seulement ?
Hellman a fait ses armes au sein de l'écurie de Roger Corman, comme Scorsese, de Palma, Coppola, en signant des longs métrages au budget dérisoire. Repéré par le studio Universal, il a l'opportunité de diriger un film plus ambitieux et il reçoit le synopsis écrit par Will Cory qui ne lui plaît guère mais dans lequel il entrevoit un potentiel intéressant.
Il passe cela à son ami Rudolph Wurlitzer, admirateur du théâtre de Samuel Beckett, qui en tire un traitement de plus de 300 pages, ce qui équivaut à un film de trois heures. Toutefois, là encore, Hellman chamboule tout : avant et pendant le tournage, il refuse de montrer le script aux acteurs, ne leur donnant que de vagues indications, s'inspirant de Godard en cela.
Effectivement, le premier montage fait plus de 180' mais Hellman s'est engagé auprès d'Universal pour livrer un film de moins de deux heures. Il effectue lui-même les coupes - et se permet même un final très expérimental, dont je ne vous révélerai rien mais qui peut s'apprécier comme un splendide pied de nez à l'égard de la major tout en figurant le seul dénouement possible à une histoire sans fin.
Macadam à deux voies est une sorte d'archétype daté du road movie, comme le fut Point Limite Zéro de Richard Sarafian la même année, et comme l'est aussi, à sa manière, Duel de Spielberg. Le road movie, par définition, n'est qu'une réactualisation du motif du western et de la frontière. On y suit des personnages explorant toujours plus profondément le territoire nord-américain aussi bien en quête de nouveaux espaces que d'eux-mêmes.
Mais à la fin des années 60, et après Zabriskie Point de Michelangelo Antonioni, le road movie devient une aventure quasi abstraite. Il n'y a plus de frontière physique, géographique, tout le territoire a été exploré, colonisé. Il reste la frontière mentale et la possibilité encore d'interroger pourquoi des hommes traversent le pays, cherchant des endroits encore vierges ou du moins propices à l'aventure.
De ce point de vue, le film de Hellman est sibyllin : au début, on a affaire à deux jeunes hommes, sans nom (mais personne n'en a dans cette histoire), qui vivent en gagnant des courses aveugles et interdites. Cela leur permet de manger, de se payer une chambre, de faire le plein d'essence. On ne sait pas d'où ils viennent, où ils vont, qui ils sont l'un pour l'autre, quel est leur passé, encore moins leur avenir.
Ils sont en quelque sorte réduits à leur rôles le plus élémentaire : l'un conduit, l'autre est mécano. Ils se complètent. Puis le duo devient trio avec la Fille, une autostoppeuse, qui devient l'amante du mécano et l'objet du désir (jamais exprimé ni satisfait) du conducteur. Elle les accompagne sans s'attacher, elle peut à tout moment les lâcher pour un autre. Et ils ne la retiendront pas.
Dans sa logique simple et implacable, le trio devient un quatuor avec l'entrée en scène de GTO. S'estimant provoqué par les deux garçons, il les défie en leur proposant une course jusqu'à Washington avec à la clé pour le vainqueur la voiture du perdant. Mais la course ne va pas du tout se passer comme on pourrait s'y attendre.
Régulièrement en effet le conducteur et le mécanicien s'arrêtent pour participer à une course et gagner de l'argent en pariant. GTO, lui, prend des autostoppeurs pour ne pas s'endormir au volant - d'abord un vagabond homosexuel, puis une grand-mère et sa petite-fille qu'il conduit au cimetière où reposent les parents de la gamine (tués par un chauffard de la ville).
Le spectateur comprend vite que cette course est absurde car les règles sont absentes : le mécanicien relaie GTO, la Fille monte dans la voiture de GTO puis revient auprès des deux garçons. Ce n'est pas une poursuite, mais une errance, et elle n'a aucun but, aucune destination, aucune arrivée. Washington n'est qu'un nom, mais au fond on s'en fiche. Il est question de Columbus, Ohio, ou de Chicago, Illinois.
Ce qui compte vraiment, en réalité, c'est rouler, et rouler ensemble, pour ne pas rouler seul. Les courses ne sont que des ponctuations avec une légère montée d'adrénaline (car le mécanicien a arrangé la Chevrolet pour être imbattable et le conducteur est un pilote d'exception). GTO se vante auprès de ceux qu'il véhicule d'avoir gagné sa Pontiac aux dès, d'être producteur de films, mais c'est du baratin.
Le personnage le plus attachant, même s'il est aussi énigmatique que les trois autres, est bien la Fille, cette passagère qui accompagne et l'un et l'autre, indistinctement, sans passion. Elle souhaiterait sans doute que le conducteur lui fasse part de ses sentiments et, alors, peut-être aurait-elle une raison de rester avec lui et le mécanicien. Quand elle est avec GTO, c'est davantage parce qu'elle peut écouter de la musique sur son autoradio ou parce qu'il lui parle.
Mais elle ne comprend pas ces hommes dont les voitures sont les extensions quasi organiques. Elle est bouleversée quand ils croisent deux véhicules qui se sont percutés et dont l'un des pilotes est mort, le cou brisé. A cet instant, elle a peur et le dit. Et nous, nous devinons qu'elle ne restera ni avec les garçons ni avec GTO.
Alors, bien sûr, tout cela n'est pas aussi profond, intellectuel, que ça en a l'air. Macadam à deux voies a séduit les Européens parce que c'était un film qui ne ressemblait pas à un film américain, qui baignait dans ses influences Nouvelle Vague/Nouvel Hollywood. Et sa fameuse fin a plus l'air d'une blague que d'un véritable geste artistique insolent.
Par la suite, un cinéaste comme Wim Wenders deviendra le maître du road movie, notamment avec Paris, Texas et Jusqu'au bout du monde, lui donnant une autre dimension, à la fois bouleversante et introspective, avec le regard si spécial que peut poser sur les grands espaces américains un étranger. Hellman, lui, apparaît, avec le recul, moins comme un visionnaire que comme un petit malin.
Son casting est au diapason de la bizarrerie de son projet : le conducteur est joué par le chanteur James Taylor qui fait très bien le Driver ombrageux et séduisant. Dennis Wilson, des Beach Boys, joue le mécanicien impassible sans avoir à se forcer. Laurie Bird joue la Fille avec cette moue butée fascinante. Et l'immense Warren Oates, fidèle de Peckinpah, est finalement le seul à donner de la chair et de l'esprit à son personnage.
Film culte, donc. Mais, qui 55 ans après, en a à la fois le charme et les limites.










































