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samedi 25 juillet 2026

INDUSTRY (Saison 1) (Mickey Down & Konrad Kay, 2020)


Fraîchement diplômés, Harper Stern, Yasmin Kara-Hanani, Gus Sackey, Robert Spearing et Hari Dhar intègrent les rangs de la banque d'investissement Pierpoint & Co. où ils ont six mois pour faire leurs preuves et obtenir un temps plein. La détermination de Harper tape dans l'oeil d'Eric Tao, son chef au service des ventes, même après qu'il a découvert qu'elle n'avait eu son diplôme. Entre elle et Eric se trouve Daria Greenok qui la présente à une riche cliente, Nicole Craig, qui lui fait rapidement des avances sexuelles. Gus est dans la même équipe que Hari qui abuse de produits stimulants et finit par succomber à un malaise cardiaque.


La banque met en place une cellule de crise pour éviter que l'affaire ne s'ébruite. Yasmin offre à Harper de la loger dans l'appartement que sa mère met à sa disposition et où elle habite avec son fiancé, Seb. Robert est sous les ordres de Clement Cowan qui n'a plus qu'un seul client et fait tout pour le conserver. La mort de Hari conduit la direction à dissoudre l'équipe dont il faisait partie et Gis est transféré dans le service de Robert. Yasmin subit le harcèlement de son supérieur, Kenny Kilbane.
 

Après la soirée d'anniversaire de Robert, Harper commet une erreur lors d'une transaction et va voir Nicole pour qu'elle l'aide en rachetant des actions pour faire remonter leur cours. Yasmin et Robert représentent la banque lors d'une journée portes ouvertes à des étudiants et flirtent. Gus s'aliène Clement en critiquant ses méthodes à l'ancienne. Et, pour ne rien arranger, une ancienne cadre de Pierpoint se répand dans la presse en dénonçant le management toxique de la boîte...


Lancée en pleine crise du Covid, Industry, créée par Mickey Down et Konrad Kay pour HBO, est devenue une série à succès dont le tournage de la saison 5 est actuellement en cours, voyant sa popularité croître d'année en année. J'ai voulu voir ce que ça valait en replongeant dans ces épisodes qui datent de 2020. Et j'ai été assez convaincu pour regarder la suite (même si je ne vais peut-être pas enchaîner tout de suite).


Bien que ce ne soit pas forcément attirant de prime abord, Industry a pour elle deux atouts indéniables : d'abord, la série nous plonge dans un univers rarement exploré, celui de la finance, et ensuite, elle ne fait pas de cadeau à ses protagonistes en les portraiturant de manière pas immédiatement sympathique. D'ailleurs, à la fin du huitième et dernier épisode, on peut déjà mesurer la progression nette de leurs relations.


Au coeur du dispositif, il y a surtout deux formidables personnages féminins, écrits avec une finesse assez exceptionnelle, et qui éclipsent facilement les rôles masculins. D'un côté, nous faisons la connaissance de Harper, une afro-américaine venant des Etats-Unis et qui a fraudé pour rentrer dans le milieu de la banque, comme son supérieur direct le découvre rapidement mais sans la dénoncer.


Harper se distingue par une détermination à toute épreuve et une ambition vorace. Prise en étau entre deux chefs de service qui ne partagent pas du tout la même façon de gérer leur équipe et les affaires, elle sait slalomer entre ces deux égos et miser sur le bon cheval au gré des situations. Pourtant, derrière ce masque plein d'assurance, se cache une jeune femme craignant à tout moment d'être prise en faute et sujette à des crises d'angoisse.


De l'autre, il y a Yasmin, issue d'une famille bourgeoise, elle vit avec un raté, Seb, qui traficote de ci, de là, préfère regarder du porno sur son téléphone que de lui faire l'amour, ce qui la pousse à flirter avec un collègue de sa promotion. Elle subit le harcèlement de son supérieur, Kenny, en faisant le dos rond, si bien qu'on se demande si elle ne manque pas au fond de caractère.
 

Mais Yasmin est, elle aussi, plus habile qu'il n'y paraît. Sa capacité à encaisser et à passer pour une employée docile en fait une co-équipière saluée et résiliente. Son amitié avec Harper est un peu celle du feu et de l'eau, et cela les conduira dans une sorte d'impasse, car elles éprouvent toutes deux des difficultés à ne pas mélanger travail et vie privée, désir d'évoluer et soupçon d'arrivisme.

Les deux autres diplômés sont Gus, un noir homosexuel de bonne famille et qui a une liaison avec un collègue, ami de lycée, marié ; et Richard, un beau gosse immature qui n'assume pas sa toxicomanie et dissimule mal son attitude dilettante. Pourtant, tous les deux sont les plus directement impactés par la mort prématurée de leur ami Hari.

Le premier épisode d'Industry (réalisé par Lena Dunham, la créatrice de la série culte Girls) affiche clairement la couleur : nul n'est à l'abri et le destin de Hari en est la preuve. Représentant la minorité visible, il se bat pour prouver son utilité en bossant littéralement jour et nuit, dormant dans les toilettes, et se dopant avec des pilules et des boissons énergisantes, jusqu'à la rupture.

Gus et Robert ont été les témoins directs de sa chute fulgurante et réagissent différemment : Gus intègre, cyniquement, que la culture managériale de Pierpoint & Co. est brutale et que tout est d'abord fait, non pas pour prévenir d'autres incidents de ce genre, mais pour étouffer l'affaire. Robert, lui, sombre dans la drogue pour se forger une carapace de bel indifférent.

La manière dont les quatre héros traversent cette saison 1 montre bien comment ils s'adaptent à ce milieu : Gus puis Harper sont abordés par Sara, une des dirigeantes de la banque, soucieuse de changer les mentalités en faveur de l'inclusivité et de la solidarité. Yasmin accepte de ne pas faire de vagues à la demande de Hilary pour faire son trou. Harper, comme écrit plus haut, compose alternativement avec Daria et Eric.

A la fin de la saison, sans rien spoiler d'essentiel, comme c'est exposé dès le début, les recrues doivent passer une audition devant le board de la banque et lui dire ce qu'il a surtout envie d'entendre pour être conserver dans les effectifs. L'un d'eux va choisir de claquer la porte avec éclat, un autre va révéler malgré lui ses failles, un troisième s'en sortira en usant de ruse, le dernier sera repêché en avalant une grosse couleuvre. Mais les amitiés, voire les amours, des uns et des autres, ne seront pas épargnées...

Et c'est pour cela, en plus de vouloir savoir comment ils vont se comporter maintenant qu'ils ont ou non été embauchés à temps plein, qu'on a envie d'en reprendre : si cette première saison est parfois un peu répétitive et limite complaisante sur certains aspects (la drogue, le sexe), on l'achève avec des positions plus ancrées qu'au début. Va-t-on avoir affaire à des monstres en puissance ? Ou garderont-ils un semblant d'intégrité morale ?

Si la série souffre d'une réalisation parfois plate et d'une photo terne, l'interprétation est fabuleuse et Industry peut se vanter d'avoir mis en valeur de futurs grands acteurs, à commencer par la superbe Marisa Abela (qui a connu la consécration entre temps en incarnant Amy Winehouse dans le biopic Back to Black en 2024) et qui joue Yasmin avec un savant mélange de sensualité effrontée et de sensibilité à fleur de peau.

A ses côtés, la révélation de la saison est Myha'la dans le rôle de Harper. Petit format mais regard de tueuse, elle est impressionnante et porte sur ses épaules plusieurs épisodes, soulignant toutes les ambiguïtés de la série. Harry Lawtey est tête à claques à souhait dans le rôle de Robert tandis que David Jonsson est impeccable de duplicité dans celui de Gus.

On remarquera aussi Ken Leung dans le rôle d'Eric (le comédien est un vieux routier des séries, depuis Lost) et Freya Mavor dans celui de Daria (je l'avais remarquée dans La dame dans l'auto avec des lunettes et un fusil, de Joann Sfar, en 2015).

Industry est tout sauf un produit industrielle : c'est une série qui a tout du sleeper, gagnant en puissance au fur et à mesure de ses épisodes.

samedi 21 juin 2025

THE INSIDER (Steven Soderbergh, 2025)


L'espion George Woodhouse se voit accorder une semaine par son supérieur, Meacham, pour démasquer celui qui a laissé fuiter un logiciel nommé Severus capable de pirater une centrale nucléaire et de provoquer un accident. L'un des cinq suspects est sa propre femme, Kathryn, également espionne. Il invite les quatre autres potentiels traîtres à dîner.


Il y a Clarissa (qui s'occupe d'imagerie satellite), son amant Freddie (un bureaucrate qui vient de rater une promotion), James (celui qui a eu la promotion) et Zoe (une psychologue qui a une liaison avec James). George a drogué le dîner pour délier les langues mais n'apprend pas grand-chose si ce n'est les crises conjugales des uns et des autres. Le même soir que ce dîner, Meacham meurt, empoisonné, chez lui.


George se concentre d'abord sur sa femme, avec l'aide Clarissa, qui se déplace en mission à Zurich où elle rencontre un agent russe expatrié. Plus tard, il apprend par James qu'elle aurait détourné des fonds et les aurait placés sur un compte à Zurich. Puis leur chef, Stieglitz, révèle que l'agent à qui a été donné le logiciel pirate s'est échappé de sa planque au moment même où George surveillait Kathryn et qu'il va rentrer en Russie pour provoquer un attentat dans une centrale nucléaire...


Tout d'abord, encore une fois, notons la débilité profonde du distributeur français qui a jugé bon de traduire le titre original du film, Black Bag (le sac noir donc) par... Un autre titre anglais, The Insider. Pourquoi ? Je l'ignore, ça n'attirera pas plus de spectateurs, c'est grotesque, c'est stupide. Mais gageons que ce n'est pas la dernière fois que ça se produira.


Maintenant passons au film lui-même, qui est plus important. Steven Soderbergh est assurément le cinéaste le plus imprévisible du cinéma américain : il enchaîne les films à une vitesse folle sans jamais se répéter. Sa filmographie compte plus de cinquante références, sans parler des projets télé, depuis quatre décennies. Et, quelques mois à peine après Presence, voici donc The Insider.


Presence investissait le genre de l'angoisse en huis clos, The Insider revisite l'espionnage. Pour vous faire une idée de l'objet, disons que c'est l'anti Mr. & Mrs Smith (le nanar avec Bragelina, pas l'excellente série avec Maya Erskine et Donald Glover). Ici aussi on suit un couple d'espions mais aucun coup de feu ne sera échangé, sauf à la toute fin.


Mais The Insider est un film hybride comme les adore Soderbergh. Après tout qui mieux que celui qui a tourné Hors d'atteinte (mix de film de braquage et de romcom) peut se permettre de servir un cocktail qui tient autant du spy movie que du whodunnit policier ? Personne ne fait ça mieux que Soderbergh parce que, sans doute, il passe d'un genre à l'autre dans un même film en permanence.

Tout commence vraiment par un dîner dont on sait que les plats ont été drogués à dessein pour délier les langues des convives. C'est la méthode de George Woodhouse, un espion de bureau spécialisé dans les interrogatoires. Il a invité quatre de ses collègues plus sa femme pour tenter de démasquer celui/celle qui aurait donné à un agent étranger un logiciel capable de pirater celui d'un centrale nucléaire pour provoquer un accident aux conséquences épouvantables.

Mais le dîner ne donne pas de résultat convaincant, du moins en profondeur - car, en surface, George va apprendre quelques secrets savoureux sur les couples présents qui expliqueront bien des choses plus tard. Il change de stratégie ensuite pour procéder par élimination. Il va donc faire suivre sa femme, suspecte d'avoir trahi leur couple et l'agence de renseignements où ils travaillent.

Kathryn est une femme de terrain, qui se déplace donc fréquemment à l'étranger et s'apprête à aller à Zurich. George va découvrir qu'elle y rejoint un agent russe, puis qu'elle aurait détourné une somme faramineuse, puis que, pendant qu'il la surveillait, un autre agent russe, suspecté d'avoir acquis le logiciel, aurait quitté sa planque, profitant manifestement de n'être pas surveillé à cet instant.

Tout accuse Kathryn. Puis George quand Stieglitz, leur supérieur, fait le lien entre la fuite du russe et la surveillance à l'encontre de Kathryn, qui ressemble fort à une diversion opportune. Les époux comprennent qu'on s'est joué d'eux. Il est temps de répliquer, vite et fort, en se servant de ce qu'ils ont appris lors du dîner.

Ce scénario magnifiquement construit, d'une précision d'horloger, est l'oeuvre de David Koepp, une des meilleures plumes d'Hollywood (on lui doit, tiens tiens, le script du premier Mission : Impossible, entre autres choses). Tout est parfaitement clair et tordu en même temps. Comme le dira Clarissa : "tout le monde baise tout le monde tout le temps dans ce job." Une définition parfaite de l'espionnage.

Cette clarté dans le déroulement de l'intrigue aboutit à une mécanique huilée à la perfection. Soderbergh aime à dire qu'il ne veut pas que sa mise en scène se remarque, sauf s'il le veut. Ici, sa caméra évolue dans des décors froids, aseptisés, comme les bureaux de l'agence, un vaste open space, qui, malgré sa transparence, est le lieu de tous les mensonges, de toutes les fourberies.

Tout est caché au spectateur jusqu'à ce que le metteur en scène le décide et tout paraît évident alors qu'on s'aperçoit finalement, dans le dernier acte, que les héros ont été doublés. Face à cet univers où le calcul est roi, la meilleure réponse réside dans la provocation, la riposte frontale et directe. Leurs ennemis sont surpris, pris de court.

Mais, dans le même temps, comme je le dis plus haut, The Insider ne mise pas sur l'action et le spectacle. Un drone se chargera d'éliminer untel, et un seul coup de feu sera tiré. Le film refuse absolument les règlements faciles et peut donc frustrer. Mais on n'est ici plus proche de Ipcress : danger immédiat (Sidney J. Furie, 1965) que des James Bond.

L'interprétation est au diapason. Soderbergh a réuni un casting qui est volontairement convenu pour être sûr que chacun tiendra son rôle fermement et pour que le spectateur puisse savourer les performances. Michael Fassbender incarne ce George Woodhouse avec la mâchoire serrée et d'épaisses montures de lunettes (hommage appuyé à Michael Caine dans Ipcress justement), implacable et prêt à tout malgré tout pour sa femme.

Sa femme, c'est Cate Blanchett, qui est le feu quand il est la glace : elle campe une espionne qui tue plus sûrement en une réplique bien sentie qu'en dégainant un flingue, en regardant à chaque bien en face sa victime. Regé-Jean Page est parfait en arriviste, Tom Burke en raté, Naomie Harris en psy qui culpabilise trop, et Marisa Abela est prodigieuse en maîtresse jalouse et dépassée. Sans oublier Pierce Brosnan (ex 007), admirable en patron ombrageux.

Le cinéma de Soderbergh est très ludique, comme toujours. Il invite le spectateur à un jeu dont lui seul connaît les règles, et de ce point de vue, il est aisé de voir une sorte d'autoportrait de lui dans le personnage de George. Mais un cinéaste ne risque pas sa vie en racontant de telles histoires. Et The Insider est surtout un formidable exercice de style, jouissif en diable.