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vendredi 11 septembre 2026

THE FURY OF FIRESTORM #6 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Grâce à sa machine, le professeur Martin Stein réussit à se projeter avec Firehawk dans la Matrice. Ils y retrouvent Ronnie Raymond. Bien entendu Firestorm s'aperçoit vite que Lorraine Reilly n'a rien à faire ici et entreprend de la chasser...


Avant de passer à la critique de cet épisode, il faut préciser que la série connaît apparemment un tel succès qu'après avoir été prévue en 6 numéros puis neuf, maintenant DC a annoncé qu'elle en compterait 15 ! Mais je ne serai guère étonné que ce chiffre soit encore revu à la hausse, et c'est pourquoi à présent je ne la présenterai plus comme une série limitée. On verra quand ce sera vraiment terminé.
 

Il paraît aussi probable que Jeff Lemire a revu ses plans, lui qui expliquait dans sa newsletter vouloir se consacrer à ses projets personnels et ne plus accepter de commandes. Car, entre temps, le scénariste a fait ses comptes : certes il vient de lancer Crowbound avec Dustin Nguyen, mais ses autres séries en creator owned ne marchent pas comme il le souhaitait (Phantom Road, Minor Arcana...).
 

A ce stade, ce qui est certain, c'est qu'il arrête d'écrire JSA au #24 et qu'il a prolongé The Fury of Firestorm (au moins) jusqu'au #15. Et ce qui est troublant c'est que cela se produit au moment où, justement, ce titre devait s'arrêter, au #6. D'ailleurs les dernières pages de cet épisode ressemblent à une conclusion, hormis la toute dernière planche...


J'espère juste que cette prolongation ne sera pas une extension artificielle à une histoire prévue pour être effectivement plus brève. Ce serait dommage, de la part de DC, d'avoir fait le forcing pour finalement gâcher ce qui a si bien fonctionné. Mais je crois quand même qu'on peut faire confiance à l'intelligence d'un éditeur qui a prouvé sa compétence.

La construction de cet épisode ressemble à du Lemire tout craché, avec cette façon de détourner les codes des comics super héroïque : ne vous attendez pas à de la grosse baston, même celle qui ouvre ce chapitre n'est qu'un flashback dont l'authenticité est discutable. Tout le reste se déroule dans la tête de la Matrice Firestorm, sur un mode très freudien.

Ronnie Raymond et Martin Stein sont comme un fils et son père, mais leur duo est aussi le père de Firestorm. Et entre eux, il y a la femme, qui est à la fois l'amante, la soeur, la mère - Lorraine Reilly/Firehawk. La Matrice ressemble à une créature plus conceptuelle que jamais mais aussi instable, que ses trois parents ensemble peuvent raisonner.

Rafael de Latorre utilise toujours deux styles, l'un pour les flashbacks et l'autre pour les scènes au présent. Ce tour de passe-passe prouve le talent de l'artiste, qui use de cette astuce avec subtilité. Mais il traduit surtout, parfaitement, ces va-et-vient entre Ronnie Raymond, Martin Stein, la Matrice, la réalité, l'espace mental, le présent, le passé. Tout ici est affaire de dualité.

C'est ce qui rend cette série si fascinante et troublante. Je pense qu'elle peut durer longtemps car le terreau est riche et le protagoniste complexe. Lemire est en grande forme et a avec de Latorre un partenaire (encore un duo) de choix, qui tient là un véhicule idéal pour faire la démonstration de son talent. J'étais déjà heureux avec 6 épisodes, encore plus avec 9. C'est parti pour 15 et je ne m'en plains pas.

jeudi 13 août 2026

THE FURY OF FIRESTORM #5 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Pittsburgh. Enfermé dans un édifice de cristal rouge, Firestorm s'est isolé et Firehawk et le professeur Stein s'interrogent sur sa prochaine action? Firehawk pénètre dans l'édifice et tente de raisonner Firestorm car elle est convaincue que Ronnie Raymond peut encore maîtriser la Matrice de la créature...


Voyez cette double page ci-dessus : il s'agit d'un flashback sur les années "satellite" de la Justice League quand Firestorm a intégré l'équipe. Ronnie Raymond est intimidé tandis que Martin Stein est sûr de lui. Le Limier Martien demande au petit nouveau de ne pas s'asseoir à côté de lui à cause de sa tête en feu (et le martien craint le feu). Puis Hawkman remarque que Firestorm semble parfois parler tout seul (en fait il parle à Stein).
 

Cette scène résume l'épisode de ce mois-ci, l'antépénultième de cette mini série. Jeff Lemire souligne que, contrairement à ce qu'on croit tous à propos de Firestorm, il n'y a pas que deux personnes en lui (Raymond et Stein) mais bien trois (avec la Matrice, l'homme nucléaire proprement dit). Et c'est pour avoir trop longtemps sous-estimé cette troisième partie que le drame actuel a été provoqué.


De nos jours, la Matrice domine Firestorm au point d'avoir supplanté Ronnie Raymond. Le Pr. Stein semble l'avoir compris et l'explique à Firehawk qui s'emploie dans un premier temps à raisonner la Matrice pour ramener au premier plan Ronnie. Elle y parvient... presque. Mais tout est là, dans cette créature où il n'y a pas assez de place pour trois, ni même pour deux.


Si, dans le passé, le Limier Martien avait sondé télépathiquement Firestorm au lieu de craindre sa tête enflammée, peut-être aurait-il détecté ses personnalités multiples et en conflit. Mais c'est trop tard et la question qui se pose est : y a-t-il encore quelque chose à sauver de Firestorm ? Peut-on sauver l'égal d'un dieu de lui-même ?

Jeff Lemire joue un peu la montre, son intrigue avance à petits pas. Mais ça ne signifie pas que l'épisode est creux ou qu'il ne raconte rien. Le scénariste appréhende son héros comme une entité complexe que Stein est persuadé de pouvoir "réparer" parce qu'il se considère comme son "père" (c'est d'ailleurs ainsi que l'appelle Firestorm).

De son côté, Firehawk semble moins préoccupée par Firestorm que par ce qui reste de Ronnie Raymond. Lorraine et Stein ont en fait des sentiments opposés : elle veut sauver celui qu'elle a aimé et qu'elle craint qu'il ait été consumé par la Matrice, il veut sauver l'homme nucléaire pour qui il n'a pas hésité à sacrifié un jeune homme en le manipulant.

Cela vient en tout cas confirmer que The Fury of Firestorm exploite un sujet similaire à celui de la mini Jenny Sparks de Tom King et Jeff Spokes en le faisant d'une manière plus habile et moins verbeuse tout en restant trouble et troublante. A mon avis, il y avait matière à produire encore des épisodes, ou un arc ou plusieurs autres arcs narratifs, mais Lemire en restera là pour se consacrer à ses propres projets (et DC n'a pas l'air de vouloir lui trouver un successeur, malgré le succès du projet).

Rafael de Latorre est une nouvelle fois impeccable au dessin : la manière dont il traite les flashbacks et dont Marcelo Maiolo les colorise différemment donne un cachet certain à la série. Mais de Latorre réussit surtout à traduire visuellement l'intensité et l'ambivalence de chaque scène, magnifiant intelligemment, sans surenchère, le script de Lemire.

Ce Next Level de DC a décidément réservé de bien belles surprises, auxquelles les lecteurs ont su être sensibles. Comme quoi, laisser faire les auteurs et artistes, ça marche (n'est-ce pas Marvel...).

vendredi 10 juillet 2026

THE FURY OF FIRESTORM #4 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Dans le chalet occupé par le professeur Martin Stein dans les Adirondaks, Lorraine apprend dans quelles circonstances est né le projet Firestorm - un parmi d'autres ayant engendré d'autres méta humains - et comment elle y a été mêlé à son insu pour le contrôler. Mais Stein a peut-être un moyen de neutraliser l'homme nucléaire...


Cette semaine Jeff Lemire a publié sa newsletter dans laquelle il fait le point sur ses projets en cours et à venir et il semble clair que le scénariste, toujours aussi prolifique, veut donner la priorité à ses propres créations. Ainsi va-t-il arrêter d'écrire JSA au #24 mais quid de la fin de The Fury of Firestorm ?  L'auteur livre un épisode fourni en révélations.


Interrogé par Firehawk, Martin Stein lui dévoile comment il a trahi Ronnie Raymond pour provoquer la naissance de Firestorm avant que Ronnie le rejette. Mais Firestorm est une entité qui ne peut être maîtrisée qu'avec deux individus et désormais il est donc évident que la matrice a rejeté Ronnie pour devenir autonome.


Cela n'explique pas son comportement mais confirme sa nature dangereuse et volatile. Par ailleurs Lemire relie l'existence de Firestorm à la création d'autres méta humains dont l'apparition a été plus ou moins provoquée par des savants fous comme les Metal Men de Will Magnus, Metamorpho le gendre de Simon Stagg et la Doom Patrol de Nils Caulder.


J'ai bien aimé ce réseau souterrain de scientifiques unis par un projet commun de produire des créatures doués de super pouvoirs et qui ignoreraient un temps le fait d'avoir été manipulés. Bien entendu, c'est un procédé dont il ne faut pas abuser mais c'est intéressant dans la mesure où Metal Men, Doom Patrol, Metamorpho et Firestorm sont des super héros de second ordre (avec tout le respect qu'on leur doit).

Cela définit en somme deux catégories de super héros : les vedettes comme les membres de la Justice League, et les autres dont la conception loin d'être accidentelle a été le fruit des efforts machiavéliques de chercheurs jouant à Dieu. Cela valide aussi le fait que Firestorm prenne en quelque sorte sa revanche en agissant à son tour comme un démiurge.

Ce qui est captivant aussi, c'est la manière dont Lemire met en lumière le rôle de Firehawk, pensée pour séduire et raisonner Firestorm. Evidemment, en l'apprenant, elle voit rouge et le scénariste tisse une analogie malicieuse mais bien sentie avec la fiancée du monstre de Frankenstein. Reste à savoir si le Dr. Frankenstein de cette histoire - dont le nom reprend le suffixe du personnage de Mary Shelley, Stein - a un moyen de ramener Firestorm à la raison...

Ce récit passionnant est merveilleusement illustré par un Rafael de Latorre en grande forme. L'essentiel de l'épisode est un dialogue entre Lorraine Reilly et Martin Stein mais l'artiste réussit brillamment à traduire l'intensité de leur échange. Stein ne regrette au fond pas grand-chose, sinon d'avoir été sorti du jeu par Ronnie Raymond.

Quant à Firehawk, bien que furieuse, de Latorre parvient à représenter tous les états par lesquels elle passe, de la sidération à la colère en passant par la détermination à trouver une solution. Les flashbacks sont encore une fois l'occasion pour le dessinateur et son coloriste, Marcelo Maiolo, de jouer avec un style qui évoque les vieux comics, avec des couleurs moins nuancées, des trames, une impression plus grossière.

The Fury of Firestorm confirme numéro après numéro son excellence. On peut se dire que Lemire tenait là de quoi alimenter une série plus longue, mais on peut surtout espérer que d'autres auteurs après lui se servent de ce personnage comme il le mérite.

jeudi 11 juin 2026

THE FURY OF FIRESTORM #3 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Tandis que Firestorm neutralise sans effort la Justice League venue l'arrêter, Lorraine Reilly/Firehawk rencontre Jason Ruchs pour qu'il l'aide. Mais il refuse d'être à nouveau impliqué avec l'homme nucléaire et lui fournit la dernière adresse connue du professeur Stein. Lequel a des secrets à confesser...


J'avais oublié de mentionner depuis que je parle de ce titre que The Fury of Firestorm est une mini série. Et visiblement DC est content des chiffres de vente (le n°1 a même eu droit à un second tirage) puisque Jeff Lemire a annoncé sur ses réseaux sociaux que l'histoire passait de six à neuf épisodes. Bon, moi, j'aurai aimé que ça dure encore plus longtemps, pourquoi pas même une série régulière...


... Mais je suppose que Lemire n'était pas prêt à ajouter une série de plus à son agenda très chargé (en plus de JSA, il a une production abondante de titres en creator-owned et justement il s'apprête à lancer à la rentrée un nouveau projet avec Dustin Nguyen). A moins que... Firestorm soit appelé à occuper le devant de la scène plus tard, avec d'autres auteurs (en vue d'un event ?).


Cessons là ces hypothèses et revenons à l'épisode de ce mois. Lemire met en retrait Firestorm pour s'intéresser à son passé et aux secrets entourant sa création. Firehawk est à la recherche du seul homme qui, pense-t-elle, peut ramener l'homme nucléaire à la raison : le professeur Martin Stein. Et le scénariste a quelques dossiers sur le bonhomme.


Sans trop en dévoiler, on apprend que Stein a conçu le projet Firestorm d'abord pour créer une entité suffisamment puissante pour raisonner, faire la police, parmi les métahumains. Il a perdu son fils à cause d'une bataille menée par le Dr. Polaris et depuis il estime que les individus dotés de super pouvoirs représentent un danger potentiel élevé.

Penser à Stein comme une sorte d'équivalent scientifique d'Amanda Waller en quelque sorte, voilà qui est astucieux et remet bien des choses en perspective. Sauf que l'idée de Stein a rencontré une opposition politique ferme quand il l'a soumise aux autorités, qui redoutait qu'une telle entité ne devienne elle-même incontrôlable. A raison comme on le constate depuis le début de ce récit.

C'est aussi une manière d'envisager Firestorm comme une réponse plus ferme face aux métahumains. Quand la série a débuté, je pensais à Jenny Sparks, The Authority, dont le rôle était aussi de gendarmer les super héros. Firestorm devient ici une sorte d'agent infiltré dont la mission était à la fois d'être au membre de la Justice League et une sorte de garde-fou à ceux qui en faisaient partie.

Evidemment tout cela a bien déraillé. Mais ce n'est pas la seule surprise que réserve cet épisode et là, évidemment, je ne peux pas aller plus loin sans spoiler. Lemire en tout cas redessine complètement le personnage de Stein, en fait une sorte de control freak, qui trahit tout le monde, qui a créé une sorte de dieu et dont la création lui a totalement échappé et qui lui fait à présent peur.

La série maintient donc, même en s'écartant de Firestorm, un degré de tension élevé. Les tentatives de Firehawk pour règler la situation se heurtent à des obstacles insurmontables, des cas de conscience tragiques. La raison pour laquelle Jason Ruchs refuse de s'impliquer est à la fois légitime et simple. Le comportement de Stein est à la fois honteux et pathétique.

Rafael de Latorre (l'autre raison pour laquelle j'en aurai bien pris pour plus de neuf épisodes) est une nouvelle fois remarquable. Ce dessinateur devrait, quoiqu'il en soit, profiter de cette mini pour devenir un artiste sur lequel DC peut - et doit ! - compter. Il possède ce que les bons dessinateurs ont : un sens de la composition, du storytelling.

Et il pousse la performance jusqu'à aligner son style sur les différentes temporalités du récit, en modifiant son trait, son encrage, pour suggérer les époques évoquées, et adresser ainsi des clés d'oeil aux périodes auxquelles Firestorm appartient dans les comics. Marcelo Maiolo le suit là-dessus en adaptant ses couleurs. Un ouvrage remarquable.

Vraiment une des meilleures productions du DC Next Level.

vendredi 15 mai 2026

THE FURY OF FIRESTORM #2 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Ronnie Raymond a perdu sa mère alors qu'il était encore enfant et son père le négligeait. Adolescent, il intègre l'équipe de football mais n'est pas assez fort pour s'imposer comme titulaire. Pour impressionner la fille qu'il aime au lycée, il devient l'assistant du professeur Martin Stein jusqu'à ce que l'explosion d'une bombe ne les fasse fusionner en Firestorm...


Jeff Lemire a voulu faire de The Fury of Firestorm une série accessible à tous. Le personnage étant relativement peu connu, l'intention est appréciable. Mais elle n'est pas gratuite dans la mesure où, le mois dernier, le scénariste présentait Firestorm sous un nouveau jour, nettement plus menaçant, dépourvu de l'humanité des deux individus qui le composaient.
 

Que s'est-il donc passé pour en arriver là ? Lemire livre donc un épisode quasiment composé d'un long flashback pour suggérer quelques réponses. Ainsi revit-on le passé de Ronnie Raymond, jeune homme orphelin de mère très jeune, footballeur raté, assistant incompétent de Martin Stein qui le prend malgré tout son aile, jusqu'à l'accident qui allait bouleverser leur existence.


Lemire dévoile qu'aujourd'hui la créature connue sous le nom de Firestorm ne semble plus investie par Ronnie Raymond, qu'il semble avoir désintégré. Quant à Martin Stein, s'il apparaît comme le dernier recours pour stopper Firestorm, nul ne sait s'il est encore vivant, et s'il l'est, où il se trouve. Ce qui est certain en revanche, c'est que ni l'un ni l'autre ne sont plus aux commandes.


Lemire joue avec les nerfs du lecteur de manière très efficace et intense. Firestorm se définit désormais comme la Furie, il est en colère, et sa puissance est effrayante. Peut-il même être encore maîtrisé, ramené à la raison ? Qu'est-ce qui provoque cette furie ? Comme l'indique le titre sur la couverture, on assiste à l'anatomie de l'homme nucléaire, sauf qu'elle ne nous a pas révélé comment le calmer.

C'est cette inconnue qui rend le récit captivant et flippant. Avec des éléments connus des fans et désormais accessibles aux nouveaux lecteurs, le pire est qu'on ignore toujours ce qui a provoqué l'ire de Firestorm et comment en venir à bout - si on peut en venir à bout. Car Firestorm, comme on l'a vu dans le premier épisode, est une créature surpuissante, capable de manipuler le feu nucléaire, la cohésion atomique.

Là où Tom King dans Jenny Sparks dressait le portrait d'un Captain Atom, équivalent en puissance à Firestorm, prétendant être Dieu et réclamant d'être vénéré comme tel, les motivations de Firestorm sont et restent nébuleuses. Il paraît beaucoup plus offensif, agressif, vindicatif. Mais pourquoi ? Ne pas savoir, Jeff Lemire en use à dessein, c'est nourrir la crainte.

Visuellement, il faut aussi dire que la série est une réussite car Rafael de Latorre réussit une belle performance : pour certaines séquences, il modifie son encrage et avec le coloriste Marcelo Maiolo, utilise des trames qui donnent l'apparence des vieux comics, avec des couleurs délavées, passées.

Puis l'artiste passe à un trait plus fin, le coloriage redevient normal, et cette transition donne l'impression que l'histoire se déroule sur deux niveaux, avec une BD dans la BD, et avec le récit direct. C'est un procédé qu'affectionne Lemire, qui l'a exploité dans sa saga Black Hammer, et que de Latorre traduit magnifiquement, de manière encore plus séduisante pour les lecteurs.

Hier, en parlant d'Absolute Martian Manhunter, je pointai du doigt que le pire ennemi de cette gamme Absolute était une tendance prononcée à l'exagération, à l'outrance, à la saturation. Ici, en revanche, tout est subtilement dosé, mais loin d'aseptiser le résultat, cela le rend bien plus troublant et puissant. C'est une sorte d'éloge de la mesure.

Firestorm est à peine moins connu que le limier martien, mais Jeff Lemire et Rafael de Latorre réussissent en deux épisodes à le rendre plus incarné et son histoire plus percutante, sans avoir besoin de pousser tous les curseurs dans le rouge. Sachant que Lemire est aussi l'auteur d'Absolute Flash, on en déduira que le scénariste canadien réussit à se partager entre deux tonalités de façon virtuose. Et c'est comme un commentaire, une métaphore de son héros nucléaire.

Et si on tenait là la vraie grande série du DC Next Level ?

mercredi 8 avril 2026

THE FURY OF FIRESTORM #1 (Jeff Lemire / Rafael de Latorre)


Qu'arrive-t-il à Firestorm l'homme nucléaire ? Pourquoi s'en prend-il à la ville de Bedford, Colorado, qu'il transforme en une sorte de laboratoire horrifique ? L'armée est déployée et on réquisitionne Lorraine Reilly, alias Firehawk, l'ex-petite amie de Firestorm, pour cela ?


Nouveau titre DC Next Level et j'avoue que celui-ci m'a particulièrement hypé dès qu'il a été annoncé. Pourtant je n'ai jamais été spécialement intéressé par le personnage principal et je me méfiais de Jeff Lemire depuis quelques mois à cause de JSA, mais inexplicablement j'avais très envie de lire ça. Et autant le dire tout de suite, ça sera mon coup de coeur de la semaine (du mois ?).


Il y a quelque temps, ici même, j'avais rédigé une critique très mitigée de Jenny Sparks par Tom King et Jeff Spokes, mini série dans laquelle Captain Atom était frappé du complexe du messie. Le projet était intéressant mais j'avais eu le sentiment qu'il ratait sa cible en étant trop bavard, trop théorique, comme si le scénario gâchait son énorme potentiel.


The Fury of Firestorm reprend un peu le même argument :un super héros surpuissant commet des actes insensés en prenant un espace réduit comme champ d'expérimentations. Les autorités sont alertés et cherchent à l'arrêter en faisant appel à une personne tiers qui pourrait ramener le héros à la raison. S'il n'est pas déjà trop tard...


Firestorm est une personnage composite : lors d'une explosion dans une centrale nucléaire, Ronnie Raymond et le professeur Martin Stein fusionnent au sein de la matrice Firestorm et deviennent un entité bicéphale et surpuissante. Mais au fil des années, le héros change d'aspect, d'identité, de couleur de peau, ses pouvoirs évoluent. 

Lemire reprend du début : que reste-t-il de Firestorm ? C'est une manoeuvre singulière et très habile parce que les fans de longue date apprécieront qu'il n'invente pas une énième version du personnage et les lecteurs qui n'y connaissent rien apprécieront que toutes les données antérieures soient présentées de manière abordable tout en les plaçant dans un contexte original.

Le scénariste file d'abord franchement la métaphore biblique : comme Dieu, Firestorm refaçonne Bedford en six jours et se repose le septième. C'est un être présenté comme détaché de l'humanité, il ne parle pas, agit de façon démiurgique, mais aussi opaque et flippante. Il ne parle pas, ses yeux blancs rajoutent à l'énigme.

Firehawk comprend que Ronnie Raymond et le Pr. Stein ne sont plus là, Firestorm agit comme un organisme indépendant que plus personne n'habite. Le récit va et vient entre ce qu'on voit et ce que les personnages ne voient pas, qui révèlent une situation inquiétante. Mais comment en est-on arrivé là ?

C'est ce que la série, au moins dans ce premier arc, va certainement résoudre. Car ce qui semble acquis, c'est que Firestorm, en tant que matrice, a pris son indépendance, a chassé ses occupants (voire pire). Et vu le niveau de puissance qu'il affiche, il y a tout lieu de penser que ce n'est pas par la force qu'on le  ramènera à la raison.

Le temps est prépondérant dans cette intrigue - le temps passé à Bedford, le temps que l'armée se déploie, que les soldats amènent sur place Lorraine Reilly. Cela souligne l'aspect désespéré de la situation, le compte à rebours qui s'est déclenché (comme celui d'une bombe avant son explosion). Ce sentiment d'urgence est puissamment traduit, bien plus que dans Jenny Sparks avec Captain Atom.

En fait c'est le traitement qui distingue le projet de Lemire de celui de King : il prend le contrepied de son confrère - , contrairement à King, pour suggérer l'angoisse, il en dit le moins possible pour désorienter le lecteur. C'est très malin et intense.

Et il y a une vraie audace à débuter une série, qui plus est avec un personnage de seconde zone, en le montrant en train d'agir comme, sinon un méchant, du moins quelqu'un qui semble détaché de tout, à la manière d'un Dr. Manhattan (qui fut inspiré à Alan Moore par... Captain Atom) mais en mode créateur détraqué.

La série bénéficie en outre de somptueux dessins qu'on doit à Rafael de Latorre. Si vous avez lu la dernière partie du run de Daredevil par Chip Zdarsky (la saga du poing rouge), vous identifierez sans mal l'artiste qui suppléait Marco Checchetto. Depuis il a rejoint DC et a collaboré avec... Tom King (décidément) sur la mini Le Pingouin.

J'aime beaucoup de Latorre que j'avais découvert sur Black Widow par Kelly Thompson (où il secondait Elena Casagrande) et que j'avais retrouvé avec plaisir sur quelques n° de JSA de... Lemire (dans l'arc Ragnarok - c'est ainsi que DC et Lemire ont dû s'accorder sur son recrutement). Il a une solide technique, un trait assuré, un découpage simple mais efficace, avec un sens de la composition très sûr.

Il est ici mis en couleurs par Marcelo Maiolo (qui a longtemps travaillé avec Andrea Sorrentino) et dont la palette est très sobre, nuancé, n'empiétant jamais sur l'encrage (c'est devenu rare). A eux deux, Maiolo et de Latorre contribuent à rendre la série très habitée, presque hantée, avec un minimum d'effets, collant en cela parfaitement au script.

Il y a quelque chose d'infiniment satisfaisant à lire un comic book sur un personnage méconnu quand il vous le rend aussi passionnant, dès le premier épisode. On a pu apprécier cela avec le limier martien dans Absolute Martian Manhunter, et c'est un peu le credo de DC Next Level. Confié à une équipe créative de qualité, comme Lobo et Batwoman, The Fury of Firestorm confirme que cette ligne de séries a tout pour susciter l'intérêt.