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mercredi 10 décembre 2025

ETAT SECOND (Peter Weir, 1993)


Un avion de ligne s'écrase dans un champ de maïs. Les secours, les pompiers et la police arrivent sur place et constatent l'étendue de la catastrophe. Un homme, Max Klein, sort des maïs en tenant dans ses bras un nourrisson et par la main un enfant, Byron Hummel, par la main, suivis d'autres rescapés. Un infirmier lui demande s'il va bien, il lui répond qu'il cherche la mère du bébé et le lui rend. Puis il s'éloigne du lieu du crash en montant dans un taxi. l loue une voiture dans la ville voisine et s'arrête en chemin pour rendre visite à Alison, une amie du lycée qu'il n'a plus vue depuis 20 ans.
  

Ils vont manger dans un diner, sans qu'elle se doute d'où il vient, mais s'étonne de le voir manger des fraises alors qu'il y était allergique. Il ne fait pourtant aucune réaction. Le lendemain matin, des agents du FBI le trouvent dans une chambre de motel et lui demandent pourquoi il n'a pas appelé sa famille pour les rassurer. La compagnie aérienne lui offre un billet de train pour rentrer mais il préfère reprendre l'avion. Il fait le voyage en compagnie d'un psychiatre employé par la compagnie, le Dr. Perlman.


Une fois chez lui, Max rassure enfin sa femme, Laura, et leur fils, Jonah. Perlman lui laisse sa carte de visite. Durant les jours suivants, les médias le harcèlent en le considérant comme un héros pour avoir sauvé plusieurs passagers. Max les fuit et commence à prendre des risques inconsidérés, convaincu que Dieu a voulu le tuer et qu'il est désormais invulnérable. Perlman resurgit pour lui demander de rencontrer une autre rescapé, Carla Rodriguez, qui a perdu son fils de 2 ans dans le crash et se laisse mourir à petit feu...


En 1993, Peter Weir est un cinéaste respecté par la critique et adoré du public, pourtant les grands studios ne savent pas sur quel pied danser avec ce cinéaste australien qui change de genre à chaque film : il a signé un polar atypique avec Witness, une fable humaniste avec Le Cercle des Poètes Disparus... Et le voilà qui aux commandes de Fearless (en vo) qui a tout d'un film catastrophe.


C'est la 20th Century Fox qui finance ce projet au début trompeur, car si Etat Second (en vf) démarre effectivement sur une spectaculaire scène de crash aérien, la suite est toute autre. Le scénario est adapté du roman de Rafael Yglesias par lui-même et explore le sentiment de culpabilité du survivant à travers deux rescapés de cette catastrophe.


Le film s'ingénie à aller dans le sens contraire à celui que l'audience attend. C'est sa grande qualité, mais c'est aussi ce qui explique son échec commercial. Peter Weir refuse tout sensationnalisme au profit d'un récit intimiste et parfois très symbolique. On croit entrevoir l'esquisse d'une romance, qui ne se concrétisera pas. Et la fin joue avec nos nerfs.


Toute l'oeuvre de Peter Weir, qui ne tournera plus que trois films ensuite (The Truman Show, Master and Commander et Les Chemins de la Liberté), est traversée par des personnages aux destins contrariés dans des histoires qui ne se donnent pas facilement au spectateur. C'est un cinéma de la patience, de l'étrangeté aussi, mais qui, si on accepte d'y plonger, vous restera longtemps en mémoire.

Le héros de Etat Second ne veut justement pas en être un alors qu'il a pourtant accompli un authentique acte de bravoure. Alors qu'il avait la phobie de l'avion, il accompagne son associé pour un voyage d'affaires lorsque l'appareil dans lequel ils ont embarqué rencontre de gros ennuis techniques et que le commandant de bord prévient les passagers qu'il va atterrir en catastrophe.

Avant le crash pourtant Max Klein est saisi par un sentiment de sérénité inattendu. Il voit un jeune garçon assis seul quelques rangées devant lui et, pour le rassurer, va s'installer à côté de lui. Il observe les passagers affolés et leur livre un regard, un geste rassurants en progressant. Puis c'est le choc, l'avion se disloque, prend feu...

Il s'en sort sans une blessure (à l'exception d'une égratignure au flanc) et guide les survivants hors de l'appareil sur le point d'exploser, dans le plus grand calme. Au lieu de rester sur zone pour être examiné, il s'éclipse et loue une voiture dans la ville voisine. Pendant 24 h., il disparaît des radars, passe voir une vieille amie, avant de rentrer auprès de sa femme et de son fils, en compagnie d'un psychiatre.

Le film montre cet homme qui semble être devenu un autre, il est distant avec les siens, refuse d'être suivi par un thérapeute, prend des risques comme pour défier Dieu qui a voulu, selon lui, le tuer. Il est un miraculé et se sent intouchable. Une scène le montre grimpant sur la corniche du toit d'un immeuble, grisé par la sensation d'être littéralement au bord du précipice.

Max Klein rencontre ensuite une autre survivante, Carla Rodriguez, qui a perdu son fils de 2 ans dans le crash. Elle ne s'en remet pas, se laisse dépérir, culpabilise. En plein complexe messianique, il entreprend de la sauver, de lui redonner goût à la vie. Il l'embrasse même à un moment, mais pas pour la séduire, juste comme un geste supplémentaire pour qu'elle apprécie un plaisir simple.

Peter Weir ne fait pas de Carla une rivale pour Laura, l'épouse de Max, mais plutôt un personnage qui va leur permettre de le protéger de lui-même, de le ramener à son tour à la vie. Une fois rétablie, Carla sacrifie son amitié avec Max pour qu'il consente enfin à revenir chez lui, près de sa famille, de son fils, de sa femme. Dans ces circonstances, dire "adieu", c'est une manière de rendre quelqu'un aux siens.

Le deuil dans Fearless est moins une affaire de chagrin que de renaissance, de nouveau départ. Max dit à Carla qu'il n'a pas envie de revenir, mais elle, à ce moment-là, grâce à lui, est revenue à la vie et, en le quittant, elle espère le motiver à faire de même. C'est une nouvelle fois en frôlant la mort qu'il va être vivant, et rentrer chez lui, littéralement, revenir à la vie.

Le film se déroule sur un rythme lent, contemplatif. Il est ponctué de moments à la fois intenses et légers, sans effusions, Peter Weir ne cède jamais au mélodrame, au pathos. Cette intériorité tranche avec ce qu'on pourrait attendre de l'histoire d'un homme qui défie Dieu pour prouver qu'il est invulnérable. Mais ce pari est gagnant car il fait de Max Klein un sujet fascinant, dont on ne sait pas s'il va s'en tirer, sombrer ou refaire surface.

Outre la mise en scène très sobre et élégante, on a droit à une interprétation de haute volée. Jeff Bridges n'a jamais été un acteur qui a eu la reconnaissance qu'il méritait, parce qu'il privilégie la simplicité, l'incarnation aux effets, à la composition, à la performance. C'est pour ça qu'il est si bon en général, et tellement bon ici.

Face à lui, Rosie Pérez, on le sent, a été canalisée par Peter Weir : son jeu d'habitude si volcanique est ici une merveille de délicatesse, de sensibilité (le rôle était prévu pour Winona Ryder mais Bridges pensa qu'elle serait trop jeune). Isabella Rossellini campe une épouse perdue, dépassée, mais résolue. Tom Hulce est parfait en avocat âpre au gain. Et John Turturo est encore meilleur en psy qui laisse faire les choses plutôt que de prétendre avoir réponse à tout.

Etat Second est un film curieux - comme tous les films de son réalisateur. Il introduit un personnage énigmatique, qui sort de lui-même, s'égare et retrouve son chemin. Si parfois la charge symbolique est un peu maladroite, elle contribue à raconter une histoire imprévisible et intense, mais avec une étonnante douceur.

lundi 17 novembre 2025

UNE BATAILLE APRES L'AUTRE (Paul Thomas Anderson, 2025)


"Ghetto" Pat Calhoun et Perfidia Beverly Hills sont membres d'un groupe révolutionnaire d'extrême-gauche, les French 75. Ils organisent l'évasion d'un centre de rétention militaire de plusieurs dizaine de migrants mexicains, et au cours de l'opération Perfidia humilie sexuellement le responsable du site, le commandant Steven Lockjaw. Après ce coup d'éclat, Pat et Perfidia deviennent amants puis parents d'une fille prénommée Charlene tout en continuant leurs activités clandestines.


Lockjaw les observe sans intervenir d'abord, fasciné par Perfidia qu'il maudit autant qu'il la désire. Il la surprend en train de poser une bombe mais la laisse filer si elle le retrouve pour coucher avec lui dans un motel. Pat tente de fonder une famille et de convaincre Perfidia de se poser quelque temps mais elle préfère continuer le combat et elle est arrêtée. Pour éviter la prison, elle balance ses compagnons. Pat réussit à disparaître avec sa fille sous de fausses identités.
 

16 ans passent. Pat devenu Bob Ferguson élève seul Charlene devenue Willa, devenue une adolescente qui supporte de moins en moins de devoir vivre cachée. L'arrestation d'un membre encore actif des French 75 sonne le rappel des troupes. Deandra, une amie de Perfidia, exfiltre Willa et la conduit dans un couvent pour la mettre à l'abri tandis que Bob s'en remet à Michael St. Carlos pour se cacher d'abord et retrouver sa fille ensuite. Cependant, Lockjaw, qui doit intégrer un groupe de suprémacistes blancs influents, veut retrouver Willa de peur qu'on ne le prenne pour le père d'une métisse...


La raison pour laquelle, ces derniers temps, j'ai fait un peu de la spéléologie cinématographique en revenant aux années 60-70 pour l'essentiel, c'est, je m'en rends compte, parce que les films récents ne m'attiraient plus. Mon dernier grand plaisir fut sans doute Life of Chuck, cet opus inclassable. Mais les longs métrages actuels ne me manquaient plus, je n'avais pas le sentiment de louper grand-chose.
 

Les retours très positifs concernant One Battle after Another (en vo) m'ont quand même titillé. Pourtant je n'ai pas suivi la carrière de Paul Thomas Anderson depuis Boogie Nights (1997 quand même) et Magnolias (1999). Peut-être que je rattraperai en temps et en heure mais voilà, j'avais lâché l'affaire. Alors pourquoi y revenir ? Pourquoi ne pas encore laisser passer celui-là ?


Je l'ignore. Peut-être avais-je tout bêtement envie d'une pause dans mon exploration du cinéma passé ? En tout cas, je n'ai pas regretté ma curiosité. Des critiques n'ont pas hésité non seulement à affirmer que c'était le meilleur film de son auteur, mais que c'était aussi le film de l'année. Je me méfie généralement de ces déclarations. En même temps, comme tout le monde, j'ai envie de les vérifier.


Une Bataille après l'Autre (en vf) est librement inspiré du roman Vineland de Thomas Pynchon, dont Paul Thomas Anderson prévoyait de l'adapter et dont il a surtout conservé la relation père-fille au centre de son film. C'est heureux parce qu'en se détachant de l'oeuvre, il a investi son propre opus d'une énergie plus personnelle.

Le film démarre avec que, communément, aurait été le climax de n'importe quel film habituel : un raid sur un centre de rétention pour migrants, de nuit, par un groupuscule révolutionnaire contre des soldats chargés de la surveillance du site. C'est à peine si on nous présente les protagonistes, Anderson nous plonge dans le feu de l'action, sans sommation.

Et cette introduction, spectaculaire, généreuse, intense, électrique, est comme le diapason de tout son projet. A partir de là, tout défile pied au plancher, sans accorder de répit ni aux personnages ni au spectateur. On est obligé de suivre le mouvement et c'est ce qui rend le résultat si grisant, si irrésistible. La prouesse, c'est que le film dure 160' et il semble ne jamais devoir s'arrêter, encore moins freiner.

Le risque avec un tel parti pris, c'est que l'absorption des informations du scénario par le spectateur ne soit pas digeste et complète. Mais en réalité, l'intrigue est simple malgré sa complexité. Ce qui est complexe, ce sont les interactions entre les protagonistes. Mais ce qui est simple, c'est la manière dont Anderson les expose et les développe.

Il y a une traque qui dure tout du long et dont l'acteur principal est Lockjaw, un officier militaire implacable, raciste, teigneux. Il a été humilié par des activistes et leur chef et sa vengeance reste en éveil pendant seize ans. Mais le coeur de son histoire et de celle de ses cibles, c'est une affaire de paternité.

Lockjaw est-il le père de la fille de celle qui dirigeait le groupe révolutionnaire ayant attaqué son camp ? Ou est-ce le compagnon de l'époque de cette leader ? Et quid de cette jeune fille devenue ado, n'ayant jamais connu sa mère, mais élevée par un père aimant ? Ceci posé, le script s'ingénie à effacer les seconds rôles pour se concentrer sur ce trio - les deux pères potentiels, leur fille supposée.

Que dire sinon que c'est brillant ? Anderson profite de road trip éruptif dans le Sud des Etats-Unis pour radiographier l'Amérique contemporaine. Le roman de Pynchon démarrait dans les années 80 mais au fond, qu'importe l'époque : les mouvements activistes ont toujours existé, la répression étatique aussi, et si aujourd'hui Trump est le nouveau grand Satan, il est surtout l'héritier d'autres diables du passé.

L'intelligence d'Anderson, c'est glisser sur cette contemporanéité. Subrepticement, il filme des scènes qui révèlent des manipulations vicieuses mais crédibles, comme l'infiltration d'une manif par des policiers cagoulés pour provoquer un chaos justifiant une riposte violente. Ou encore un fantasme de club suprémaciste qui dirigerait l'Amérique depuis un sous-sol et qui n'accepte en son sein que des citoyens absolument purs.

Pourtant, il n'idéalise pas non plus les révolutionnaires. Parfois il saisit leur grotesque sens du secret avec des codes à retenir pour communiquer. Parfois aussi il capte des entraînements où on les voit tirer avec des mitraillettes, ce qui démontre que ce ne sont pas des libérateurs pacifistes mais des assassins en puissance ou en acte (quand ils font péter des bombes dans des bâtiments publics au mépris de la vie d'innocents).

En soulignant le flou idéologique des deux camps, le cinéaste peut mettre l'accent sur la véritable histoire de son film : celle d'une jeune fille tiraillé entre un père qui la considère comme une tâche sur sa réputation et ses ambitions et un autre qui veut à tout prix la retrouver et la protéger, qu'importe s'ils partagent le même ADN ou non.

Dans le dernier acte du film, pratiquement à la fin, on assiste à une course-poursuite extraordinaire où un tueur doit éliminer Lockjaw. Ce tueur est suivi par Bob qui pense que Lockjaw détient Willa. Puis le tueur prend ensuite Willa en chasse et Bob doit suivre le tueur. La route est droite mais en dos d'âne et la caméra cadre l'action de telle manière qu'à chaque sommet d'un dos d'âne, on ignore ce qui attend les conducteurs lors de la descente.

Le suspense est insoutenable, la scène est longue (plus de 8'), mais la trouvaille de ce décor, la façon de le filmer, le va-et-vient entre ces trois voitures qui se suivent, tout cela aboutit à un moment de cinéma jouissif, mais qui sert la narration. On est loin de Boogie Nights où Anderson imitait la caméra frénétiquement mobile de Scorsese juste pour épater la galerie. Ici, le fond et la forme s'épousent parfaitement.

Un film, si bien écrit et réalisé soit-il, a aussi besoin d'être incarné et, grâce au plus gros budget de sa carrière, le cinéaste a pu s'offrir un casting en or massif. Leonardo di Caprio s'appuie sur une interprétation plus fébrile que jamais mais cette fois dans le droit fil de l'action de son personnage. Sean Penn est impressionnant en militaire obsessionnel et vraiment brutal (un rôle prévu pour Joaquin Phoenix - Dieu merci, on y a échappé !).

Benicio del Toro (récupérant un rôle prévu pour Viggo Mortensen) est hilarant en sensei mexicain, d'un flegme à tout épreuve - son sens du timing comique et sa présence imposante m'ont fait penser à Lee Marvin. Teyana Taylor n'intervient que dans le premier acte mais bluffe par son charisme sauvage. Et enfin, il y a LA révélation 2025 : Chase Infiniti, véritable diamant brut, absolument renversante.

La musique signée Johnny Greenwood (de Radiohead) est également formidable.

Alors, oui, il est très possible que Une Bataille après l'Autre soit effectivement le film de l'année. Tout simplement, sans faire de grandes phrases, parce qu'on ne voit pas quel autre pourrait autant combler le spectateur, par son intelligence et son efficacité.

lundi 11 août 2025

NO SUDDEN MOVE (Steven Soderbergh, 2021)


Detroit, 1954. Jones recrute trois malfrats - Curtis Goynes, Ronald Russo et Charley - pour prendre en otage la famille de Matt Wertz, comptable de General Motors. Pendant que Curtis et Ronald gardent la femme et les deux enfants de Wertz, celui-ci se rend, en compagnie de Charley, à son bureau, ou plus exactement dans le bureau de son patron, pour y voler un mystérieux document. Mais il trouve le coffre où il doit se trouver vide et ramène d'autres papiers.


Charley et Wertz les remettent à Jones qui part les examiner. Charley veut ensuite éliminer toute la famille, pour ne laisser aucun témoin susceptible de remonter jusqu'à eux. Mais Curtis l'abat avant, comprenant que Charley avait des instructions que lui et Ronald ignoraient à ce sujet. Jones appelle Wertz et demande à parler à Charley. Curtis lui répond et apprend que Wertz n'a pas remis le bon document. 
 

Les deux hommes partent avant l'arrivée de la police qui se manifeste sous la forme de l'inspecteur Joe Finney à qui les Wertz expliquent que Charley s'est introduit chez eux avant que Matt ne le désarme et ne le tue. Les flics partis, Wertz confie femme et enfants à son voisin et, après un nouvel appel, rejoint Curtis et Ronald qu'il conduit chez son patron, où ils récupèrent le bon document. Wertz est laissé libre, mais les deux malfrats apprennent que leurs têtes sont mises à prix et décident alors de trouver qui ces documents intéressent tant pour les lui vendre au prix fort et quitter Detroit...


Auparavant, quand on me demandait qui était mon cinéaste vivant préféré, je répondais invariablement Woody Allen. Mais ce bon vieux Woody aura 90 ans le 1er Décembre prochain et j'ai comme la triste impression qu'il a pris sa retraite depuis 2023 et son dernier opus, Coup de Chance. Donc, à cette question maintenant, je réponds : Steven Soderbergh.
 

Il ne s'agit pas de dire que j'aime tous ses films, mais la diversité de sa filmographie, le rythme auquel il enchaîne, et la qualité globale de son oeuvre plaident en faveur de ce cinéaste. Je ne sais jamais ce qu'il va faire et déjà, ça c'est excitant. Mais surtout, il ne fait jamais n'importe quoi. Même ses projets les plus farfelus, les plus improbables sont excitants.


Et quand je découvre ce No Sudden Move, datant de 2021, c'est comme un best of Soderbergh. Il y revient au polar, un genre qu'il affectionne et maîtrise comme peu d'autres auteurs, avec une histoire à la fois divertissante et profonde, et un casting incroyable (pas vraiment des stars, mais des acteurs de haut vol, souvent habitués au cinéma de Soderbergh).


L'intrigue originale écrite par l'écrivain Ed Solomon illustre la loi de Murphy (dite aussi loi des emmerdements maximum). Quelque chose de problématique peut se produire et va se produire, inévitablement, et dans des proportions extraordinaires. Mais en même temps le récit, ici, suit des personnages qui luttent contre le courant, convaincus que leur volonté peut briser cette fatalité.

D'abord trois, les malfrats de No Sudden Move sont rapidement réduits à un tandem. Leur relation est tout sauf complice : Ronald déteste les "moricauds" comme Curtis (refusant de s'asseoir sur la même banquette que lui dans une voiture et quand il le fait, c'est après l'avoir essuyée avec sa manche). Curtis n'aime guère non plus Donald qu'il considère comme un abruti (ce que ses actions confirment).

Cet antagonisme sert leur employeur, Jones, qui cherchent d'abord des pions dans une partie qui les dépasse et qui sont, à cet égard, sacrifiables sans état d'âmes. Curtis vient de sortir de prison et veut éviter ses anciens partenaires qui veulent sa peau, et Ronald couche avec la femme d'un boss de la mafia.

Pendant les deux tiers du film au moins, le document sur lequel ils mettent la main fonctionne comme un MacGuffin : on ne sait pas de quoi il s'agit, juste que c'est précieux et donc convoité par beaucoup de personnes. Pourtant au lieu de s'en débarrasser, Curtis convainc Ronald de trouver qui le désire le plus et donc qui est prêt à payer le plus cher pour le récupérer.

L'histoire fonctionne par niveaux, comme un jeu vidéo, mais situé dans les années 50. Les obstacles sont des hommes de seconde main, des subalternes, des sous-fifres. Il faut arriver à l'échelon le plus élevé, celui qui tient vraiment les cordons de la bourse. Ce n'est pas simple évidemment, surtout quand votre tête est mise à prix et que les intermédiaires tentent de vous stopper.

Curtis et Ronald ne sont peut-être pas des génies, mais ils ont de la ressource et de la pugnacité. Et progressivement, ils surmontent le mépris qu'ils éprouvent l'un pour l'autre en comprenant qu'ils sont complémentaires. Curtis est intelligent, Ronald en impose. Et le pire, c'est qu'ils vont être à deux doigts de réussir le casse du siècle en soutirant, brièvement, 375 000 $ à leur acheteur.

Mais si Soderbergh est si bon dans ce qu'il fait, c'est parce qu'il ne triche jamais, ni avec le spectateur, ni avec le genre de l'histoire qu'il sert. No Sudden Move est une série noire et les petits malfrats ne gagnent jamais dans ce genre d'affaires. S'ils peuvent fuir vivant, c'est déjà bien. Mais le plus souvent, et ce n'est pas un spoiler, il reste sur le carreau. Parce qu'ils écoutent plus leurs sentiments que leur raison.

Chez Soderbergh, il n'y a jamais de gras : il filme une histoire et rien que cela. Il occupe fréquemment, sous des pseudonymes (pour tromper les normes syndicales), les postes de directeur de la photo et de monteur (comme ici) pour contrôler le processus. Et le résultat, c'est un film où il n'y a rien en trop, mais qui ne manque jamais de style.

Ici, par exemple, il filme en grand angle, ce qui créé l'effet fish eye, avec une légère déformation sur les côtés de l'image, un peu comme quand on regarde par un judas. Cette distorsion correspond à la vision de Curtis et Ronald mais leur erreur est de ne pas y prêter attention. Dans ce monde leurs ennemis, au contraire, voient plus clair, et pour cause : c'est leur monde, avec leurs règles, leurs cadres.

La transaction finale entre Curtis, Ronald et l'acheteur (avec la révélation de la nature réelle du document) est la scène la plus simple, la plus immédiatement compréhensible, la plus dépouillée et la plus cruelle du film. Mais c'est aussi la dernière où Curtis et Ronald réussissent, ou croient avoir réussi.

Le scénario s'égare parfois avec des éléments secondaires et dispensables (la maitresse de Wertz), mais rien de fâcheux. La rigueur de la mise en scène évite à ce genre de choses de gâcher le spectacle ou d'égarer le spectateur.

Et puis, comme je le mentionnai plus haut, la distribution est étincelante et les acteurs principaux empêchent notre attention d'être déviée. Don Cheadle et Benicio del Toro sont formidables en petites frappes ambitieuses et pleines de ressort. Brendan Fraser et Ray Liotta (dans un de ses derniers rôles) sont impeccables en ténors du crime irrités.

Jon Hamm compose un personnage de flic a priori parfait mais qui ne l'est pas du tout in fine. David Harbour est d'une sobriété étonnante dans le rôle du comptable. Julia Fox est assez affolante de sensualité. Et Matt Damon, non crédité au générique, a droit à une scène mémorable.

(A noter qu'initialement le casting était bien différent : Josh Brolin devait camper Ronald, Sebastian Stan probablement Charley - finalement campé par Kieran Culkin - , Jon Cena certainement Finney, et George Clooney a dû céder sa place à Damon.)

Mis en musique par David Holmes (lui aussi un habitué de Soderbergh), No Sudden Move est tout sauf un petit polar de plus pour son réalisateur (même s'il n'a été produit que pour la plateforme HBO Max). C'est une vraie leçon de storytelling par un des cinéastes les plus prolifiques et réguliers d'aujourd'hui. Et dire qu'en 2013, Soderbergh annonçait vouloir prendre sa retraite...

vendredi 27 juin 2025

THE PHOENICIAN SCHEME (Wes Anderson, 2025)


1950. Anatole "Zsa-Zsa" Korda survit au crash de son jet. Mais cet accident lui fait entrevoir l'au-delà où il est jugé pour ses actes devant une cour divine qui doit décider s'il mérite l'enfer ou le paradis. Sachant qu'il ne pourra pas tromper la mort indéfiniment, il fait venir sa fille Liesl, jeune nonne sur le point de prononcer ses voeux, et lui annonce qu'il en fait l'héritière unique de sa fortune, amassée grâce à des affaires louches. Avant de passer la main, il veut concrétiser son grand projet concernant des infrastructures en Phénicie. 


Mais les gouvernements du monde entier se liguent contre lui car il a toujours échappé aux impôts et à la justice. Pour le ruiner, ils font s'envoler les prix des matières premières dont il a besoin. Afin de rassurer ses partenaires financiers et les convaincre de compenser cette inflation en augmentant leurs prêts, Korda, sa fille et Bjonr, un entomologiste norvégien embauché comme assistant administratif entament un long périple en six étapes.
 

Ils rencontrent le prince Farouk, les frères Reagan et Leland, Marseille Bob, le capitaine Marty et la cousine Hilda. Durant ces déplacements, Korda, impressionné par sa fille, commence à s'interroger sur ses méthodes et ses objectifs tandis que Bjorn tombe amoureux de Liesl. Les attentats se succèdent. Et il reste surtout à convaincre l'oncle Nubar, demi-frère et rival de toujours de Zsa-Zsa, de ne pas le lâcher...
 

Jusqu'en 2018, tout allait pour le mieux entre Wes Anderson et moi : L'Île aux Chiens, son deuxième film d'animation, était un nouveau chef d'oeuvre à ajouter à sa filmographie, le texan s'y montrait au sommet de son art, maîtrisant plus que jamais et son sujet et sa manière de le mettre en scène, en se passant d'acteurs pour camper ses personnages dans des cadres plantés avec une maniaquerie formelle unique.


Puis, inexplicablement, la machine s'est grippée, comme si Anderson se laissait dominer par la forme au détriment du fond. Il y eut d'abord The French Dispatch, un film à sketches laborieux, puis, encore pire, Asteroid City, qui ne faisait que recycler dans le vide ses obsessions esthétiques mais sans histoire solide à raconter. Même les castings quatre étoiles ne masquaient plus le manque d'inspiration.
 

Pour renouer avec le meilleur d'Anderson, il fallut passer sur Netflix pour le compte duquel il adapta des nouvelles de Roald Dahl, dont l'univers lui convient si bien (il l'avait déjà prouvé avec Fantastic Mr. Fox). Avec un texte débité à la mitraillette par un Benedict Cumberbatch transformiste, ces courts métrages redonnaient de l'espoir aux déçus.
 

Allait-il transformer l'essai avec The Phoenician Theme, présenté en Mai dernier au Festival de Cannes (dont il est reparti bredouille, trop en décalage avec le palmarès sinistre) ? La réponse est oui. Ce n'est pas son meilleur opus, mais Anderson semble avoir voulu se délester de quelques tics devenus pesants et se lâcher franchement dans le registre comique.

Le cinéaste a dédié son film à son beau-père, récemment décédé, en qui il voyait une sorte d'aventurier d'un autre temps, une figure haute en couleurs, qui lui a inspiré le personnage de Zsa-Zsa Korda, affairiste plus que louche mais trompe-la-mort insensé, traqué par des assassins qu'il employait jadis et visé par les gouvernements du monde entier pour avoir échappé à l'impôt et la justice.

Une expérience de mort imminente fait prendre conscience à Korda que sa chance va sans doute tourner. Il lègue donc sa fortune, non pas à ses fils (biologiques ou adoptifs), mais à sa fille unique, Liesl, qui est nonne et qu'il n'a pas revue depuis ses cinq ans et la mort de la femme avec qui il l'a conçue, morte dans des circonstances énigmatiques (mais sûrement criminelles).

Ensemble, et avec un entomologiste norvégien qui est aussi son nouvel assistant administratif (poste à haut risque puisque les précédents ont tous péri dans les attentats auxquels lui a survécu), ils partent à la rencontre d'investisseurs sur le point de se retirer de son grand projet à cause de la hausse des prix des matériaux décidés par les autorités du monde entier pour ruiner Korda.

Le film reprend donc un dispositif familier à Anderson : celui de la succession de vignettes, mais loin d'être des sketches collés les uns à la suite des autres sans logique (comme dans The French Dispatch) ou des numéros calibrés pour des stars (comme dans Asteroid City), là, on a droit à un vrai fil rouge, une vraie progression dramatique.

Alors, bien sûr, on pourra reprocher à Anderson de ne pas creuser son propos sur les oligarques, ces capitalistes sans scrupules, défiant les Etats, contournant leurs lois, magouillant à qui mieux mieux pour arriver à leurs fins. Mais The Phoenician Scheme surprend autrement, notamment dans sa manière d'aborder l'aspect religieux, une vraie nouveauté dans le cinéma de l'auteur.

Via le personnage de Liesl, Korda évolue : la foi de la jeune femme et le fait qu'elle ne soit jamais impressionnée par son paternel ébranle l'affairiste et l'homme. La fin justifie-t-elle les moyens ? Et surtout qu'est-ce qui l'attend devant son Créateur ? Lui qui est un athée se met, dès qu'il s'assoupit ou perd connaissance quand on essaie de le tuer, à imaginer son procès dans l'au-delà.

Les entrevues qu'il a avec ses partenaires deviennent des tests que Korda apprécie de plus en plus à l'aune de ce qu'il imagine être des pièces à charge pour ce jugement divin. Anderson commence par un duel de panier de basket avec les frères Leland et Reagan, puis une balle de mitraillette prise à la place de Marseille Bob, une transfusion sanguine avec Marty, et une proposition de mariage avec sa cousine.

A chaque fois, il s'engage plus personnellement pour convaincre un investisseur mais aussi pour lui-même. Jusqu'au face-à-face final et grandiose avec l'oncle Nubar, son demi-frère, son rival de toujours, celui qui justifie sa maxime favorite : "si quelqu'un se met sur ton chemin, écrase-le !".

La mise en scène reprend les motifs habituels :symétrie permanente des cadrages, choix de couleurs vives, décors style maison de poupée où chaque élément est strictement sélectionné et disposé, direction d'acteurs au cordeau avec débit mitraillette. Tout cela est devenu de plus en plus rigide au fil des films, ce qui plombe le cinéma d'Anderson, qui se permettait de respirer davantage auparavant. Mais qui en fait aussi sa signature, unique.

Le casting est encore une fois exceptionnel, mais on sent une volonté manifeste, et heureuse, de moins remplir à ras-bord chaque plan d'une vedette. Benicio Del Toro est fantastiquement pince-sans-rire dans la peau de Korda. Mia Threapleton, la fille de Kate Winslet, est magistrale dans celui de Liesl. Et Michael Cera est encore un cran au-dessus de ces deux-là dans le rôle de Bjorn, à tel point qu'on s'étonne que ce soit son premier film avec Anderson tant il est parfait dans son univers.

Les seconds rôles sont attribués à des stars confirmées ou des comédiens imparables, mais qui ne sont plus noyés dans la masse : le duo Tom Hanks-Bryan Cranston est irrésistible, Riz Ahmed paraît le plus éteint du lot (dommage), Matthieu Amalric est formidable, Jeffrey Wright est un peu sacrifié aussi. Mais Scarlett Johansson est fabuleuse et Benedict Cumberbatch est tout bonnement ahurissant.

Serez-vous assez attentif pour reconnaître Charlotte Gainsbourg et l'indispensable Bill Murray ?

Accompagné par une superbe musique d'Alexandre Desplat (comme d'hab'), The Phoenician Scheme me réconcilie avec Wes Anderson. Il semble s'être recentré, repris, sans lâcher ce qui fait de chacun de ses meilleurs films une pépite.

samedi 8 juin 2024

SICARIO 2 : LA GUERRE DES CARTELS (Stefano Sollima, 2018)


Un attentat-suicide perpétré par l'Etat Islamique à Kansas City va pousser le gouvernement américain organiser des représailles. Matt Graver, l'agent de la C.I.A., est sollicité pour son expertise concernant les cartels mexicains qui auraient permis aux terroristes de passer la frontière. Le secrétaire d'Etat à la Défense lui donne carte blanche pour déclencher, selon son idée, une guerre entre les cartels.
 

Matt fait d'abord appel à Andy Wheedon, patron d'une société de sécurité privée, pour lui fournir des hommes et du matériel. Puis il se rend à Bogota en Colombie où s'est retiré Alejandro Gillick, l'ancien procureur dont la famille a été décimée par les narco-trafiquants. Ce dernier assassine un ténor du barreau mexicain qui défend les intérêts du cartel Matamoros à Mexico tandis que de son côté Matt kidnappe Isabel Reyes, la fille de Carlos Reyes, chef du cartel de Sonora, rival de celui de Matamoros.
 

Ainsi, chacun des deux cartels croit que son rival a commis ces actions. La suite du plan prévoit de relâcher Isabel entre les territoires des deux bandes pour déclencher la guerre. La jeune fille est conduite au Texas où on lui fait croire que la D.E.A. l'a libéré des ennemis de son père puis elle est ensuite escortée jusqu'au Mexique par Matt, Alejandro et leur escadron.


Mais tout va dérailler quand la police fédérale mexicaine qui les accompagne se retourne contre eux, corrompue par un des deux cartels. Une fusillade éclate au cours de laquelle Matt et ses hommes tuent leurs opposants et Isabel en profite pour s'échapper dans le désert...


Bien entendu, pour apprécier Sicario : Day of The Soldado (en vo), il faut avoir vu Sicario  (de Denis Villeueve) avant, au moins pour identifier les deux personnages principaux, Matt Graver et Alejandro Gillick. Je pense qu'on peut malgré tout comprendre l'histoire, mais disons que c'est un plus non négligeable pour cerner les liens entre ces deux hommes.


A l'origine de cette suite il y a le succès (critique et commercial) rencontré par Sicario et Taylor Sheridan s'est mis très vite à écrire cette histoire. Pourtant le résultat final est très différent de ce qu'il avait prévu puisque le scénariste voulait réunir Gillick, Graver et Kate Mercer, le trio du premier film. Mais des problèmes d'agenda (pour Emily Blunt) et de réécritures ont abouti à quelque chose de différent.
  

Exit aussi Denis Villeneuve, parti préparer Blade Runner 2049. C'est l'italien Stefano Sollima qui va prendre le relais et y apporter une autre sensibilité. Le nom du cinéaste vous évoquera peut-être quelque chose si vous êtes fan de westerns spaghetti puisqu'il est le fils du légendaire Sergio Sollima, auteur de Colorado, Le Dernier Face-à-Face, Saludos Hombres.

L'intrigue de La Guerre des Cartels est d'abord déconcertante : le film s'ouvre sur un attentat commis par des agents de l'Etat Islamique au Kansas, donc a priori rien à voir avec les narco-trafiquants mexicains. Sauf que les autorités pensent qu'ils ont traversé l'océan puis la frontière grâce aux cartels et que la tuerie qu'ils ont perpétré avait pour but de détourner l'attention pour refaire circuler de la drogue. Le secrétaire d'Etat à la Défense et la CIA font donc appel à l'expertise de Matt Graver qui décide de déclencher une guerre entre les barons de la drogue pour frapper un grand coup à son tour.

Il embarque dans l'aventure Alejandro Gillick, cet ancien magistrat dont la famille fut décimé par les narcos et qui était devenu tueur pour se venger. Il avait, dans le premier Sicario, participé à la chute de Alcaron, un puissant caïd mexicain responsable de la mort de sa femme et de sa fille. Cette fois, pour le motiver, Graver lui promet que la guerre des cartels sera telle qu'ils mettront des années à s'en relever.

Le scénario de Tyler Sheridan va prendre tout le monde à revers. Au lieu d'une opération clandestine bien mené, Day of The Soldado sera le récit d'une barbouzerie qui tourne mal, d'une déconfiture aux proportions épiques. Cette fois, le plan de Graver va complètement dérailler au point que la CIA refusera de le couvrir et lui commandera même d'effacer tous les témoins compromettants, donc Gillick, livré à lui-même et refusant de sacrifier Isabel Reyes.

A bien des égards le film de Sollima ressemble à du bon Oliver Stone, du Stone subtil, intelligent, qui ne se contente pas de montrer les magouilles de l'Etat américain, aussi crapoteuses que celles de la pègre mexicaine. "Pas de règles" répète Graver quand il est acculé par sa supérieure (impeccablement jouée par la toujours excellente Catherine Keener), sauf qu'en vérité Graver n'a jamais appliqué aucune règle. C'est un type qui fait le sale boulot et qui le fait salement, sans scrupules ni complexes, même quand on lui dit de liquider son meilleur élément.

Par rapport à Sicario, cette suite s'emploie à davantage montrer ce qui se passe côté mexicain, un pays gangrené par le narco-trafic, la violence, la misère sociale, où des passeurs collaborent avec des américains pour faire passer la frontière à des gens démunis. Une scène surréaliste montre comment un adolescent sert de guide aux migrants clandestins puis les remet à des complices une fois la frontière franchie avant qu'il ne soit ramené à sa base par une mère de famille qui l'attendait avec son bébé dans sa voiture et qui lui dit cyniquement : "Trouve-moi un job qui paie aussi bien et qui soit aussi facile et je le prends".

Durant le périple de Gillick et Isabel, on les voit traverser la sierra, rencontrer un fermier sourd-muet et sa famille vivant dans le plus grand désoeuvrement mais loin de tout ce monde sordide, et se mêler justement à des candidats au rêve américain. Sollima filme tout ça frontalement, avec sobriété, conscient qu'il n'y a pas besoin d'en rajouter. Mais le sentiment qui domine est celui d'un désespoir profond, d'une absence de solution politique qu'aucun mur, aucune mesure préventive ou sécuritaire ne viendra régler.

Le casting est béton encore une fois. Aux côtés de Matthew Modine dans un second rôle, le duo Josh Brolin - Benicio del Toro est toujours très efficace et charismatique. Pourtant c'est la toute jeune Isabel Merced qui en impose dans la peau de cette fille de parrain mexicain, au début arrogante puis finalement totalement dévastée (James Gunn a eu du nez en la choisissant pour incarner Hawkgirl dans son Superman).

Une suite aussi bonne que l'original, c'est assez rare pour être distingué et Sicario : La Guerre des Cartels en fait partie.

mardi 4 juin 2024

SICARIO (Denis Villeneuve, 2015)


Chandler, Arizona. Un raid du F.B.I. est lancé dans une planque du cartel de Sonora. Les agents Kate Macer et Reggie Wayne y découvrent des dizaines de cadavres en état de décomposition emmurés. A l'extérieur, deux policiers trouvent une trappe dans le garage et déclenchent une explosion qui leur coûte la vie.
 

Suite à cette opération, Kate est recommandée par ses supérieurs pour intégrer une force d'opération conjointe entre les Etats-Unis et le Mexique sous les ordres de l'agent de la C.I.A. Matt Graver et d'un ancien procureur mexicain, Alejandro Gillick. Leur mission : débusquer Manuel Diaz, bras (droit du baron de la drogue Alfonso Alcaron.


L'équipe est composé de soldats de la Deltaa Force, d'agents de la CIA, de marshalls américains et de forces de l'ordre mexicaines, et se rend à Juarez au Mexique pour extrader Guillermo Diaz, le frère de Manuel. En repassant la frontière, le convoi est pris dans une embuscade menée par les hommes de Diaz et une fusillade éclate. Kate, dans le feu de l'action, abat accidentellement un agent fédéral. 


De retour à leur base, Matt et Alejandro interrogent et torturent Guillermo qui leur révèle l'emplacement d'un tunnel près de Nogales qui sert à faire passer de la drogue aux Etats-Unis. Kate, de plus en plus perplexe, confronte Matt pour connaître son rôle dans tout ça et il lui révèle que leur véritable objectif est de frapper un grand coup en ciblant Alcaron. Elle accepte de poursuivre la mission mais demande à ce que Reggie la rejoigne en appui qui se demande ce qui se passera une fois Alcaron détrôné...


Après avoir écrit sur Wind River, je me suis dit que j'avais bien envie de revoir Sicario (et peut-être d'enchaîner avec sa suite ou Comancheria), histoire d'analyser le travail de scénariste de Taylor Sheridan. La première fois que j'ai vu Sicario, j'avais été très impressionné mais j'ignorai alors tout du reste de l'oeuvre de Sheridan.


En revanche, j'en savais un peu plus sur Denis Villeneuve, le réalisateur, puisque j'avais été bluffé par Prisoners et ensuite par Blade Runner 2049 (mais je n'ai toujours pas trouvé la motivation nécessaire pour me pencher sur Dune 1 et 2). Pour résumer : Sicario a très bien vieilli et figure en bonne place dans ce que Sheridan comme Villeneuve ont fait.


Dans Sicario (comme à Wind River), il y a dans l'histoire qu'il raconte au moins un personnage qui est comme nous, c'est-à-dire qui intègre les événements en même temps que nous, qui n'a pas un temps d'avance sur ce qui se passe. C'est par ses yeux qu'on voit ce qui se passe. Ici, sans Sicario, c'est l'agent du FBI Kate Mercer.

Pendant la quasi intégralité du film, on sent comme elle que quelque chose ne tourne pas rond dans cette affaire, qu'on (soit Matt Graver et Alejandro Gillick) nous cache des choses, qu'on la manipule. Quand elle pose des questions, on lui dit d'observer (donc de la fermer et de suivre le mouvement). Et quand, excédée, à la fin, elle sort des rails qu'on lui a indiquée de suivre, elle est brutalement remise à sa place parce qu'elle menace alors de dénoncer les méthodes employées, leur illégalité.

Le risque avec ce type de narration, c'est que le spectateur (comme le lecteur d'un roman) peut perdre patience. Mais si on joue le jeu, si on accepte d'être embarqué, alors la récompense est au bout du chemin parce qu'alors on se rend compte que ce qu'on nous a cachés prend effectivement une dimension qui nous dépasse, contre laquelle on ne peut rien, mais qui est (peut-être) plus efficace à grande échelle.

Et c'est le cas dans Sicario : Kate Mercer est inquiète, fébrile, énervée, excédée, en colère, frustrée, puis résignée et lucide. Oui, on l'a utilisée, on l'a abusée, mais non, elle n'aurait rien pu y faire de toute façon. Elle a été un pion dans une partie d'échecs jouée par des maîtres plus vicieux qu'elle. Au départ, elle a voulu en être, convaincue que c'était dans l'intérêt supérieur. A la fin, elle se rend compte qu'on l'a menée en bateau, mais finalement elle est plus en colère contre elle-même, contre le fait de ne pas l'avoir senti, deviné, compris plus tôt que contre le fait que ça s'est passé. Elle n'a jamais été aux commandes, elle ne l'était déjà pas avant. On l'a prise pour ce qu'elle est : un soldat. Et un soldat exécute les ordres, soutient les autres soldats, participe au combat : il ne planifie pas la bataille.

Denis Villeneuve est un réalisateur avec le sens de l'espace : souvent il s'autorise de longs plans vus du ciel pour montrer des routes, des étendues désertiques, la nature hostile, dangereuses, des villes avec leurs bidonvilles, des routes embouteillées. Cette insistance à topographier l'action est une manière de dire, sans mots, tout en images, que, comme pour Kate, les enjeux nous dépassent, le champ d'action est démesuré.

Idem quand il s'engage dans des scènes d'action : il alterne plans larges et serrés, sans transition, donc rarement des plans moyens. Ainsi il impose dès la réalisation une sorte de montage organique, qui adopte la façon d'écrire de Sheridan où l'action  toujours, précède la révélation, au point que la révélation est d'abord communiqué au spectateur avant de l'être aux héros. Ici, par exemple, dans la scène d'ouverture, on suit un raid dans une maison. Kate manque de peu d'être fauchée par un tir de fusil automatique avant d'abattre le tireur. Puis Reggie, son binôme, remarque alors l'impact fait par une des balles du fusil dans un mur et ce trou lui montre quelque chose d'intriguant. Il arrache des pans de la cloison et découvre alors de cadavres emmurés. Action, révélation. Les agents du FBI ignoraient ce qu'ils allaient trouver dans cette maison - sans doute plutôt de la drogue, mais sûrement pas des cadavres emmurés.

Et alors qu'on croit que le pire a été révélé dans cette maison, une explosion terrible a lieu. Le garage attenant cachait une bombe destinée à effacer ces horreurs et peut-être d'autres éléments en cas de découverte par les autorités. Cette fois, c'est plus suggéré qu'avéré, mais ça revient au même : les héros ne savaient pas pour cette bombe et on été surpris, pris en défaut. Ce n'est qu'en introduisant Matt Graver et Alejandro Gillick que Sicario entraîne Kate (donc nous) dans quelque chose de plus grand et complexe. Et là pour le coup, non seulement, le but est de nous surprendre, mais même carrément de nous perdre.

Les rôles de Graver et Gillick ont été confiés à deux acteurs parfaits pour les incarner : Josh Brolin, odieux en macho sournois, et Benicio del Toro, impressionnant en loup solitaire et ombrageux (le comédien espagnol domine de la tête et des épaules tout le film par son charisme). Daniel Kaluuya est excellent également en agent qui sent que tout ça n'est vraiment pas réglo. Jon Bernthal, toujours dans les bons coups, est flippant en ripou.

Après, je ne veux pas avoir l'air de m'acharner sur elle, mais j'ai été moins convaincu par Emily Blunt. Certes elle joue très bien la tension, l'inquiétude. Mais je ne la trouve pas super crédible en agent du FBI décrite comme toujours la première à s'engager dans une fusillade. Physiquement déjà, elle ne paraît pas s'être entraînée pour le rôle comme le serait une telle femme d'action. Ensuite, sa composition manque cruellement de présence face à des interprètes sûrs d'eux comme Kaluuya, Brolin et surtout del Toro. Il y a quelques années, Jodie Foster aurait été impeccable pour ce personnage par exemple, avec son air buté et futé. Mais Blunt n'est vraiment pas du même bois que Foster.

Ce bémol mis à part, Sicario est un très grand film, et confirme à la fois le talent de Denis Villeneuve et surtout celui de Sheridan.