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mardi 11 août 2026

THE STUDIO (Saison 1) (Seth Rogen, Evan Goldberg, Peter Huyck, Frida Perez, 2025)


Cadre créatif au studio Continental, Matt Remick est promu directeur de production par le P.D.G. Griffin Mill après le renvoi de Patty Leigh, la mentor de Matt. Sa première mission consiste à monter le film basé sur Kool-Aid Man avec Nicholas Stoller à la réalisation. Mais Matt apprend que Martin Scorsese cherche le financement de son prochain long métrage avec Steve Buscemi et il décide de lui donner la priorité... En convaincant le cinéaste d'appeler son histoire Kool-Aid Man !


Matt réussit à redonner un emploi à Patty et, avec elle, il se rend sur le tournage du film de Sarah Polley. Celle-ci doit règler un plan-séquence avec Greta Lee et la présence de Matt complique tout car il doit négocier avec les exigences de Polley et Lee pour la promotion du film.


Matt doit avouer, après une projection-test, à Ron Howard que son fin est trop long. Anthony Mackie, qui tient le rôle principal, abonde dans ce sens mais refuse d'aider Matt qui a déjà eu par le passé maille à partir avec Howard.


Une bobine du nouveau film mis en scène par Olivia Wilde avec Zac Efron a disparu. Matt mène l'enquête avec son équipe tandis que Wilde lui demande une rallonge budgétaire pour tourner des reshoots très coûteux.


Frustrée par son poste d'assistante, Quinn Hackett cherche à faire renvoyer Sal Saperstein, le bras-droit de Matt. la situation prend des proportions dantesques, menaçant le tournage de plusieurs films sur les différents plateaux de tournage du studio.


Matt assiste à une collègue de fonds pour les cancers pédiatriques en compagnie de Sarah, dont les amis médecins raillent les films qu'il produit (comme le dernier Spike Jonze avec Johnny Knoxville et Josh Hutcherson). Matt cherche alors à les impressionner lors d'une vente aux enchères.


Maya Mason, la directrice de casting du studio, s'inquiète qu'il n'y ait pas assez d'afro-américains dans le film Kool-Aid Man. Elle pousse Matt et son équipe à engager Kiki Palmer, Regina King, Don Cheadle à la place de Jessica Biel, Sandra Oh, Josh Duhamel même si cela fait exploser le budget.


Lors de la cérémonie des Golden Globes, Matt s'inquiète que Zoë Kravitz, qui a des chances de remporter un prix d'interprétation pour un film qu'il a produit, ne le remercie pas. Son angoisse grimpe en flèche au cours de la soirée où plusieurs acteurs saluent Sal Saperstein.


A la veille de la CinemaCon, le studio organise une fête avec ses vedettes et ses cadres. Matt veut impressionner Griffin Mill et multiplie les maladresses. Patty compte en profiter pour récupérer sa place de directrice avec l'aide d'un journaliste.
 

Matt apprend que Griffin compte vendre le studio à Amazon. Pour l'en dissuader, il doit annoncer une grosse production imprévue mais ses efforts seront-ils suffisants ?


Si, cette fois, j'ai rédigé un résumé pour chacun des dix épisodes de cette saison 1 de The Studio, c'est parce que pratiquement tous sont done-in-one. Il existe bien un fil rouge de ci, de là, comme le film Kool-Aid Man, mais on peut pratiquement commencer la série par le chapitre que l'on souhaite (en dehors évidemment du premier des deux derniers).

The Studio est un projet mûri par l'acteur Seth Rogen et son ami réalisateur Evan Goldberg. Ils ont développé la série avec Peter Huyck, Alex Gregory et Frida Perez, et on sent manifestement qu'à eux tous ils ont puisé dans leurs expériences hollywoodiennes pour nourrir les histoires qu'ils racontent. C'est donc à la fois une lettre d'amour au cinéma et aussi un doigt d'honneur adressé à l'industrie actuelle.

Grâce à Apple TV+, la série a bénéficié de gros moyens visibles à l'écran, avec une écriture ciselée, une réalisation très soignée, et un casting all-stars où le défilé de vedettes donne le tournis. Parfois il ne s'agit que de caméos, parfois d'authentiques seconds rôles, mais c'est assez sidérant de voir tout le gratin de Los Angeles venir participer à l'entreprise.

Toutefois, il ne faut pas réduire The Studio a ses guests. Le héros est un cadre d'un studio (fictif) qui se voit offrir le poste de directeur de production par son PDG. Premier problème : il remplace celle qui l'a formé. Deuxième problème : il doit composer avec son envie de monter des longs métrages ambitieux et exigeants alors que son patron lui commande des blockbusters.

Matt Remick est entouré par quatre partenaires : il y a Sal Saperstein, son meilleur ami, qui connaît tout le monde tout en étant notoirement incompétent dans la gestion financière ; Quinn Hackett, qui aimerait bien prendre la place de Sal car elle est bien plus capable que lui ; Maya Mason, amie des stars qui la flatte pour avoir un rôle ; et donc Patty Leigh, l'ex-mentor de Matt, qui entend bien reprendre son poste.

Rogen et sa bande d'auteurs ont conçu chaque épisode comme un hommage à un genre de cinéma ou à une prouesse technique : par exemple, quand Sarah Polley doit mettre en boîte un plan-séquence avant le coucher du soleil avec Greta Lee, l'épisode est aussi tourné en un seul plan-séquence (citant Sam Mendes et son film 1917 qui utilisait ce dispositif).

Dans l'épisode 4, Olivia Wilde termine le tournage d'un film noir et l'intrigue repose sur le vol d'une bobine du film et de l'enquête pour identifier celui qui s'en est emparé. Ce sont des exercices de style assumés et brillamment exécutés, avec beaucoup d'humour, d'ironie et de maîtrise technique. Cela suffit à faire de The Studio une série vraiment à part visuellement et narrativement.

En outre, Rogen et compagnie ont eu accès aux événements réels qui ponctuent l'année à Hollywood, comme la cérémonie des Golden Globes ou la CinemaCon. Mais la série se permet aussi des pas de côté comme avec l'épisode 6 où Matt assiste à une collecte de fonds pour les cancers pédiatriques en compagnie de la femme avec qui il sort et dont les amis médecins rivalisent de snobisme et de mépris.

Il faut bien entendu apprécier cet esprit cynique, sarcastique. Pour ma part, j'avoue avoir souvent ri, mais ça n'a pas fonctionné à chaque fois. Dix épisodes, même avec un format court (de 25-30'), c'est quand même assez long et il y a des numéros que j'ai trouvés très faibles, pas drôles, laborieux, redondants (les deux derniers auraient pu facilement être condensés en un seul).

Par ailleurs, la série habitue le spectateur à un certain luxe, avec ses stars qui passent une tête ou participent directement aux histoires, et quand un épisode se concentre uniquement sur Matt et son équipe, on peut en être frustré. Pourtant, c'est dans ces moments-là que j'ai regretté que Rogen et ses amis ne donnent pas plus de place à Matt, Sal, Quinn, Maya et Patty.

Prenez l'épisode 5 : il démarre formidablement avec Quinn qui fait l'amour (en se faisant prendre par derrière par son fiancé) et qui déclare en avoir "marre de se faire baiser" (son fiancé se retire en prenant ça pour lui). S'ensuit un duel délirant entre elle et Sal qui traversent plusieurs plateaux de tournage où ils sèment le chaos pour prouver leurs compétences alors qu'ils ruinent le travail des équipes.

Idem dans l'épisode 7 : Maya persuade Matt et l'équipe de remplacer tout le casting "trop caucasien" du film sur Kool-Aid Man par des afro-américains afin de plaire à ce public. L'absurdité de l'argument est poussé jusque dans ses derniers retranchements quand les acteurs approchés apprennent pourquoi on les contacte. Et la chute est hilarante.

Enfin l'épisode 8 est grandiose : Matt s'emploie durant toute la cérémonie des Golden Globes pour que Zoë Kravitz n'oublie pas de le remercier. Et, là encore, le dénouement est aussi cruel que désopilant.

Mais ce qui plombe surtout The Studio, c'est sans doute le choix d'avoir placé les épisodes avec Sarah Polley, Ron Howard et Olivia Wilde dès le début : ce sont les meilleurs (et de loin), et la série a du mal à s'en remettre. Le fameux plan-séquence étourdissant, puis la dispute tordante avec Howard et enfin l'imbroglio avec Wilde sont des sommets comiques en comparaison avec la fin de la saison, plus laborieuse. Mieux disposés, ces épisodes auraient consolidés toute la saison.

Seth Rogen joue Matt avec ce qu'il faut de nervosité pour ne pas en faire une caricature : c'est une tête à claques, d'accord, mais qui veut bien faire. Ike Barinholtz est affreusement marrant dans le rôle de Sal. Chase Sui Wonders est une révélation dans le rôle de Quinn. Kathryn Hahn est tout bonnement ébouriffante dans l'épisode 7. Catherine O'Hara et Bryan Cranston (alias Griffin Mill - le même nom que Tim Robbins dans The Player de Robert Altman, autre satire d'Hollywood) sont magistraux.

Quant aux guests, je ne vais pas tous les citer mais en voici quelques-uns parmi les plus notables : Dave Franco, Chris Hemsworth, Anthony Mackie, Martin Scorsese, Ice Cube, Zac Efron, Josh Hutcherson, Johnny Knoxville, Charlize Theron, Adam Scott, Jean Smart, Aaron Sorkin, Quinta Brunson... On sent qu'ils se sont amusée comme des gamins à s'autocaricaturer.

Inégal donc, mais savoureux et même très piquant dans ses meilleurs passages.

samedi 9 août 2025

DRIVE (Nicolas Winding Refn, 2011)


Le Chauffeur travaille le matin comme mécano dans le garage de Shannon, l'après-midi comme cascadeur sur des tournages où Shannon l'a recommandés, et la nuit au volant d'une voiture dans laquelle il permet à des braqueurs d'échapper à la police. Shannon l'a vu débarquer de nulle part il y a quelques années et l'a pris à l'essai avant de découvrir ses talents et c'est pour cela qu'aujourd'hui il tente de convaincre l'ex-producteur Bernie Rose de lui acheter une voiture de stock-car pour participer à des courses.


Le Chauffeur habite dans un immeuble et il a pour voisine une jeune mère, Irene, et son fils, Benicio. Le père du gamin est en prison mais va bientôt sortir. En attendant, la jeune femme et son voisin sympathise après qu'elle ait apporté sa voiture au garage de Shannon. Standard, le mari d'Irene, est libéré mais vite rattrapé par son passé : ceux qui l'ont protégé en prison réclament qu'il les rembourse et un nommé Cook l'oblige à commettre un braquage contre un préteur sur gages.


Parce que le Chauffeur sait que Irene et son fils seront menacés si Standard fuit ou refuse cette mission, il lui offre son aide. Mais évidemment le braquage tourne mal : Standard est tué, des hommes de Cook prennent en chasse le Chauffeur et Blanche (la compagne de Cook, imposée sur ce coup). Et même si le Chauffeur veut rendre l'argent au commanditaire de ce casse, il doit s'impliquer encore plus pour que Irene et Benicio n'en pâtissent pas...


C'était, je suppose, inévitable, mais après avoir vu Only God Forgives, je n'ai pu résister à l'envie de revisionner Drive. Je le connais pourtant quasiment par coeur, j'ai lu le roman éponyme de James Sallis dont il est inspiré et qu'a brillamment adapté Hossein Amini. Mais il fait partie de ces longs métrages dont je me lasse pas depuis sa sortie et surtout dans lequel je découvre toujours de nouvelles choses.


J'ai déjà écrit une critique sur Drive, dans le blog que je tenais avant celui-ci, donc je vais tenter d'en parler autrement, sous d'autres angles. Vous rappelez-vous par exemple que Nicolas Winding Refn avait obtenu le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes pour Drive ? C'est assez hallucinant, non pas parce que c'est immérité, mais parce qu'un film de genre ainsi récompensé reste une exception.


Avant cela, Drive fut d'abord un projet adressé à Hugh Jackman, alors au fait de sa gloire (il était une vedette en incarnant Wolverine dans les films X-Men notamment), et c'est Neil Marshall qui devait le réaliser en 2008. Mais le projet a capoté et la production a alors envoyé le script à Ryan Gosling avec la promesse qu'il pourrait choisir le cinéaste qui le dirigerait.


Et pour Gosling, fan de la trilogie Pusher et de Bronson, ça ne pouvait être que Refn. Le cinéaste danois a une méthode bien à lui pour savoir quel acteur caster : pas d'audition, ni de screen test, mais une discussion sur le cinéma et la vie le convainquent ou non de s'engager avec untel ou untel. C'et ainsi qu'il jeta son dévolu sur Carey Mulligan pour jouer Irene.

Dans le roman de Sallis, Irene s'appelle Irina et est une femme d'origine sud-américaine. On peut se demander si, plus logiquement, Eva Mendes, la propre compagne de Gosling, n'aurait pas été un choix naturel. Mais l'acteur et son metteur en scène cherchait une actrice exprimant un sentiment de vulnérabilité et de délicatesse, correspondant mieux à Mulligan, dont la femme de Refn était fans depuis qu'elle l'avait vue dans Une Education.

Bryan Cranston a hésité à accepter le rôle de Shannon : à cette époque, il brillait dans Breaking Bad et devait douter de l'opportunité de s'engager pour un second rôle. Mais Refn l'a persuadé en acceptant de réécrire avec Amini ses scènes. Albert Brooks, qui venait de la comédie, ne s'est pas fait prier pour jouer Bernie Rose, personnage qui lui permettait de composer quelque chose d'inattendu.

Quant à Christina Hendricks, Refn a d'abord cherché son bonheur chez des actrices porno ! Mais aucune de celles qu'il a abordées pour le rôle de Blanche ne l'a satisfait et il a fait confiance à la directrice du casting quand elle lui a parlé de l'interprète de Joan Holloway dans la série Mad Men. Oscar Isaac, comme Cranston, s'est investi à la condition que sa partition subisse quelques modifications.

Avec le recul, il est amusant de remarquer que Gosling joue le rôle d'un cascadeur et qu'il allait enchaîner avec celui d'un acrobate à moto dans The Place Beyond the Pines, mais surtout à nouveau celui d'un stuntman dans The Fall Guy bien des années après. Refn a utilisé un modèle spécifique de caméra, plus légère et maniable, pour filmer dans l'habitacle des voitures conduits par le Chauffeur et Gosling a effectué plusieurs de ses cascades lui-même.

(C'est sans doute ce qui explique qu'on y croit bien davantage que dans The Fall Guy dont la promo a lourdement insisté sur les performances accomplies par des cascadeurs professionnels, reléguant la prestation de Gosling à celui d'un "simple" acteur doublé. Certes, rendre hommage à cette profession est mérité mais a joué indéniablement contre le film lui-même car le spectateur savait que la star n'avait quasiment rien fait de dangereux comme son personnage l'exigeait.)

Drive, c'est l'art de la juxtaposition. Le film salue à la fois l'esthétique des années 80 (dès son générique avec une police de caractère rose pour les crédits), la musique électro (c'est là que Kavinsky, bien avant les J.O. de Paris 2024, a placé son sublime Nightcall), mais aussi les gangsters movie honk-kongais qui inspirèrent le cinéma de Jean-Pierre Melville.

Le Chauffeur peut d'ailleurs se voir comme un cousin du Samouraï. Dans l'interprétation stoïque qu'en fait Gosling, aussi impassible que Alain Delon - on a beaucoup reproché par la suite à Gosling d'être inexpressif et même mauvais acteur alors que personne n'oserait dire ça de Delon. Pourtant, tous deux ont en commun la beauté physique, la présence, et la sincérité.

Le Samouraï de Melville comme le Chauffeur de Refn sont des personnages qui ne sont pas impassibles pour faire cool mais parce qu'ils contiennent un fauve à l'intérieur d'eux. Ils s'interdisent d'aimer aussi pour cela même si, dans le cas du Chauffeur, il y a l'aveu à la fin qu'il a été heureux avec Irene et Benicio (alors que le samouraï n'est que tristesse et solitude, se suicidant pour ne plus souffrir).

L'intrigue peut paraître volontiers inutilement compliquée avec ce braquage raté commandité en fait par le partenaire de Nino qui a préféré sacrifier le Chauffeur, Standard, Blanche et Cook que d'envoyer ses propres hommes faire le sale boulot et obligeant Bernie Rose à ensuite nettoyer sa merde. Mais qu'importe, Drive est moins un film noir qu'un film de chevalerie déguisé en polar.

Le Chauffeur est un curieux chevalier blanc que même Standard ne voit pas comme un rival. Il ne couche pas avec Irene et quand il lui offre de fuir avec lui en pleine débâcle, c'est pour la protéger et non tenter de la séduire et de remplacer son mari. Cette attitude de protecteur lui fait fendre l'armure, littéralement, et il prend autant de plaisir à être avec le petit Benicio qu'avec Irene.

Mais en s'impliquant de la sorte, il enfreint ses propres règles, telles qu'il les dicte à ceux qui veulent l'employer : pendant cinq minutes, il est totalement à leur service, pas plus, pas moins, il garantit qu'ils échapperont à la police qui les poursuit, et ils ne se reverront plus jamais. La bascule s'opère quand un voleur le reconnait alors qu'il dîne dans un bar et que le Chauffeur lui répond de ne pas l'importuner sinon il lui casse la figure et lui fera manger ses dents.

Lorsqu'il propose son aide à Standard, le Chauffeur se fait plus tard charrier par Shannon qui plaisante en disant qu'il est le seul mec qui préfère porter secours au mari plutôt qu'à sa femme. Ce n'est qu'à moitié vrai. S'il apporte son aide à Standard, c'est pour sauver une famille, et donc Irene et Benicio, menacés par les commanditaires du braquage si Standard refuse de le faire ou tente de fuir.

Quand, l'échec est consommé au sujet de ce casse, et que le Chauffeur tente d'arranger le coup en rendant l'argent à qui le voulait, Nino se moque de lui en soulignant à quel point il est un piètre négociateur (en effet, il pourrait rendre le butin contre une partie de celui-ci). Mais cela souligne que le Chauffeur n'est pas un malfrat : il est juste celui qui conduit les malfrats, à peine un complice.

Refn semble à la fois touché et embarrassé par son héros. Comme Drive est une série noire, il ne peut décemment le sauver, l'épargner sans trahir le genre de l'histoire. Mais le cinéaste est un romantique qui se cache et il ne se résout pas non plus à le montrer mort. Il quitte Los Angeles et s'enfonce dans la nuit, gravement blessé, au volant de sa voiture, qui apparaît alors comme une armure, un cocon capable peut-être de le maintenir en vie tant qu'il la conduit.

James Sallis a écrit une suite à Drive, intitulé Driven. Un roman aussi bref et envoûtant que le premier. Mais ni Refn ni Gosling n'ont exprimé l'envie de l'adapter (alors que Jackman et Marshall comptait faire de leur Drive le premier volet d'une franchise). Sans doute parce que Drive n'est pas ce qu'indique son titre...

Il y a en fin de compte peu de poursuite automobile dans le film (celle du prologue puis celle après le braquage, sans compter le tour de piste en stock-car et la percussion des voitures du Chauffeur et de Nino). Le titre semble plutôt prendre le verbe Drive comme le fait pour les personnages d'aller d'un point à un autre, le plus souvent funeste.

Et aussi bien qu'aux films de chevalerie, c'est au western que fait penser Drive. Un héros sans nom ? Comme Clint Eastwood dans la trilogie des dollars de Sergio Leone (et d'autres westerns par la suite). Une voiture ? Comme un cheval. Une jolie jeune femme ? Comme celle qu'un cowboy peut croiser sans rester. Etc.

Cet art de la synthèse, entre passé mythique et relecture moderne, Drive le porte à incandescence. Mais à son rythme, tranquille, mélancolique. En 2011, il n'est pas question d'invoquer Steve McQueen, le king of cool. Drive n'est pas un néo-Bullitt, c'est l'aventure d'un héros triste, sans passé, sans nom, peut-être sans avenir. Et c'est pour cela que, comme Refn, il nous touche.

Drive ou la série noire existentielle et taiseuse, traversée de fulgurances flamboyantes, comme un scorpion imprimé sur le dos d'un blouson.

vendredi 27 juin 2025

THE PHOENICIAN SCHEME (Wes Anderson, 2025)


1950. Anatole "Zsa-Zsa" Korda survit au crash de son jet. Mais cet accident lui fait entrevoir l'au-delà où il est jugé pour ses actes devant une cour divine qui doit décider s'il mérite l'enfer ou le paradis. Sachant qu'il ne pourra pas tromper la mort indéfiniment, il fait venir sa fille Liesl, jeune nonne sur le point de prononcer ses voeux, et lui annonce qu'il en fait l'héritière unique de sa fortune, amassée grâce à des affaires louches. Avant de passer la main, il veut concrétiser son grand projet concernant des infrastructures en Phénicie. 


Mais les gouvernements du monde entier se liguent contre lui car il a toujours échappé aux impôts et à la justice. Pour le ruiner, ils font s'envoler les prix des matières premières dont il a besoin. Afin de rassurer ses partenaires financiers et les convaincre de compenser cette inflation en augmentant leurs prêts, Korda, sa fille et Bjonr, un entomologiste norvégien embauché comme assistant administratif entament un long périple en six étapes.
 

Ils rencontrent le prince Farouk, les frères Reagan et Leland, Marseille Bob, le capitaine Marty et la cousine Hilda. Durant ces déplacements, Korda, impressionné par sa fille, commence à s'interroger sur ses méthodes et ses objectifs tandis que Bjorn tombe amoureux de Liesl. Les attentats se succèdent. Et il reste surtout à convaincre l'oncle Nubar, demi-frère et rival de toujours de Zsa-Zsa, de ne pas le lâcher...
 

Jusqu'en 2018, tout allait pour le mieux entre Wes Anderson et moi : L'Île aux Chiens, son deuxième film d'animation, était un nouveau chef d'oeuvre à ajouter à sa filmographie, le texan s'y montrait au sommet de son art, maîtrisant plus que jamais et son sujet et sa manière de le mettre en scène, en se passant d'acteurs pour camper ses personnages dans des cadres plantés avec une maniaquerie formelle unique.


Puis, inexplicablement, la machine s'est grippée, comme si Anderson se laissait dominer par la forme au détriment du fond. Il y eut d'abord The French Dispatch, un film à sketches laborieux, puis, encore pire, Asteroid City, qui ne faisait que recycler dans le vide ses obsessions esthétiques mais sans histoire solide à raconter. Même les castings quatre étoiles ne masquaient plus le manque d'inspiration.
 

Pour renouer avec le meilleur d'Anderson, il fallut passer sur Netflix pour le compte duquel il adapta des nouvelles de Roald Dahl, dont l'univers lui convient si bien (il l'avait déjà prouvé avec Fantastic Mr. Fox). Avec un texte débité à la mitraillette par un Benedict Cumberbatch transformiste, ces courts métrages redonnaient de l'espoir aux déçus.
 

Allait-il transformer l'essai avec The Phoenician Theme, présenté en Mai dernier au Festival de Cannes (dont il est reparti bredouille, trop en décalage avec le palmarès sinistre) ? La réponse est oui. Ce n'est pas son meilleur opus, mais Anderson semble avoir voulu se délester de quelques tics devenus pesants et se lâcher franchement dans le registre comique.

Le cinéaste a dédié son film à son beau-père, récemment décédé, en qui il voyait une sorte d'aventurier d'un autre temps, une figure haute en couleurs, qui lui a inspiré le personnage de Zsa-Zsa Korda, affairiste plus que louche mais trompe-la-mort insensé, traqué par des assassins qu'il employait jadis et visé par les gouvernements du monde entier pour avoir échappé à l'impôt et la justice.

Une expérience de mort imminente fait prendre conscience à Korda que sa chance va sans doute tourner. Il lègue donc sa fortune, non pas à ses fils (biologiques ou adoptifs), mais à sa fille unique, Liesl, qui est nonne et qu'il n'a pas revue depuis ses cinq ans et la mort de la femme avec qui il l'a conçue, morte dans des circonstances énigmatiques (mais sûrement criminelles).

Ensemble, et avec un entomologiste norvégien qui est aussi son nouvel assistant administratif (poste à haut risque puisque les précédents ont tous péri dans les attentats auxquels lui a survécu), ils partent à la rencontre d'investisseurs sur le point de se retirer de son grand projet à cause de la hausse des prix des matériaux décidés par les autorités du monde entier pour ruiner Korda.

Le film reprend donc un dispositif familier à Anderson : celui de la succession de vignettes, mais loin d'être des sketches collés les uns à la suite des autres sans logique (comme dans The French Dispatch) ou des numéros calibrés pour des stars (comme dans Asteroid City), là, on a droit à un vrai fil rouge, une vraie progression dramatique.

Alors, bien sûr, on pourra reprocher à Anderson de ne pas creuser son propos sur les oligarques, ces capitalistes sans scrupules, défiant les Etats, contournant leurs lois, magouillant à qui mieux mieux pour arriver à leurs fins. Mais The Phoenician Scheme surprend autrement, notamment dans sa manière d'aborder l'aspect religieux, une vraie nouveauté dans le cinéma de l'auteur.

Via le personnage de Liesl, Korda évolue : la foi de la jeune femme et le fait qu'elle ne soit jamais impressionnée par son paternel ébranle l'affairiste et l'homme. La fin justifie-t-elle les moyens ? Et surtout qu'est-ce qui l'attend devant son Créateur ? Lui qui est un athée se met, dès qu'il s'assoupit ou perd connaissance quand on essaie de le tuer, à imaginer son procès dans l'au-delà.

Les entrevues qu'il a avec ses partenaires deviennent des tests que Korda apprécie de plus en plus à l'aune de ce qu'il imagine être des pièces à charge pour ce jugement divin. Anderson commence par un duel de panier de basket avec les frères Leland et Reagan, puis une balle de mitraillette prise à la place de Marseille Bob, une transfusion sanguine avec Marty, et une proposition de mariage avec sa cousine.

A chaque fois, il s'engage plus personnellement pour convaincre un investisseur mais aussi pour lui-même. Jusqu'au face-à-face final et grandiose avec l'oncle Nubar, son demi-frère, son rival de toujours, celui qui justifie sa maxime favorite : "si quelqu'un se met sur ton chemin, écrase-le !".

La mise en scène reprend les motifs habituels :symétrie permanente des cadrages, choix de couleurs vives, décors style maison de poupée où chaque élément est strictement sélectionné et disposé, direction d'acteurs au cordeau avec débit mitraillette. Tout cela est devenu de plus en plus rigide au fil des films, ce qui plombe le cinéma d'Anderson, qui se permettait de respirer davantage auparavant. Mais qui en fait aussi sa signature, unique.

Le casting est encore une fois exceptionnel, mais on sent une volonté manifeste, et heureuse, de moins remplir à ras-bord chaque plan d'une vedette. Benicio Del Toro est fantastiquement pince-sans-rire dans la peau de Korda. Mia Threapleton, la fille de Kate Winslet, est magistrale dans celui de Liesl. Et Michael Cera est encore un cran au-dessus de ces deux-là dans le rôle de Bjorn, à tel point qu'on s'étonne que ce soit son premier film avec Anderson tant il est parfait dans son univers.

Les seconds rôles sont attribués à des stars confirmées ou des comédiens imparables, mais qui ne sont plus noyés dans la masse : le duo Tom Hanks-Bryan Cranston est irrésistible, Riz Ahmed paraît le plus éteint du lot (dommage), Matthieu Amalric est formidable, Jeffrey Wright est un peu sacrifié aussi. Mais Scarlett Johansson est fabuleuse et Benedict Cumberbatch est tout bonnement ahurissant.

Serez-vous assez attentif pour reconnaître Charlotte Gainsbourg et l'indispensable Bill Murray ?

Accompagné par une superbe musique d'Alexandre Desplat (comme d'hab'), The Phoenician Scheme me réconcilie avec Wes Anderson. Il semble s'être recentré, repris, sans lâcher ce qui fait de chacun de ses meilleurs films une pépite.