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mardi 26 août 2025

NIGHTMARE ALLEY (Guillermo del Toro, 2021)


1939. Stan Carlisle enterre un cadavre sous le plancher d'une maison délabrée avant d'y mettre le feu. Après avoir erré à travers les Etats-Unis, il découvre un soir un cirque ambulant où il se fait embaucher comme manutentionnaire par Clem, le directeur de la troupe. Il devient l'amant de Madame Zeena, une voyante, et l'ami de son mari, Pete, un prestidigitateur, à qui il demande de lui apprendre les ficelles de son art. Il courtise également Molly "la fille électrique".


Lorsque Pete meurt après avoir bu de l'alcool frelaté, la police décide d'expulser le cirque. Mais Stan sauve la troupe en baratinant le shérif, lui faisant croire à ses talents de médium. Son bagout impressionne Molly qui accepte alors de quitter le cirque pour le suivre en ville. Il lui promet de la rendre heureuse et riche. Et il tient parole : deux ans après, Stan se produit devant un public fortuné avec un numéro de mentaliste, mais Molly a été reléguée au rang d'assistante.


Lors d'une représentation, la psychologue Lilith Ritter tente de le démasquer mais il réussit à retourner la situation à son avantage en subjuguant l'assistance et le juge Kimball, dont le fils a péri durant le première guerre mondiale dans un no man's land. Lilith revoit Stan et ils passent un marché : elle le renseigne sur ses riches patients pour qu'il les mystifie et les escroque. Molly désapprouve ce plan, lui rappelant la mise en garde Mme Zeena sur les limites à ne pas franchir avec le public...


Les meilleurs cinéastes, qui ne manquent jamais d'idées, ont toujours la tentation du remake. Il s'agit pour eux, souvent, de refaire à leur façon un film qui les a marqués en ambitionnant d'en donner au public une meilleure version. Avec Nightmare Alley, c'est moins l'envie de refaire le long métrage d'Edmund Goulding (1947) que de revisiter le livre qui l'avait inspiré qui a motivé Guillermo del Toro.


De fait le résultat de cette version 2021 apparaît comme une somme du cinéma du réalisateur mexicain : expert des mondes imaginaires et cauchemardesques, des freaks, des destins brisés, Nightmare Alley lui fournit tout ce qu'il faut pour synthétiser son univers. Avec un budget confortable, mais sans excès, alors que le film parait avoir coûté deux fois plus cher qu'en réalité, c'est bluffant.


Sans l'avoir prémédité, depuis peu, j'enchaîne le visionnage de longs métrages qui ont en commun d'avoir été des échecs commerciaux tout en étant des réussites artistiques extraordinaires avec des anti-héros. Cela en dit long sur ce que le public américain en particulier ne veut pas voir alors que dans les années 40-50 les films noirs connaissaient un succès critique et public.


Aujourd'hui, il semble bien que cela soit révolu : on peut encore raconter des histoires avec des personnages peu aimables, mais à la condition qu'ils se rachètent ou, du moins, que la fin de leur aventure ne soit pas trop pessimiste. Sinon il s'opère un rejet, comme si l'époque n'arrivait plus à se regarder en face. Tout va mal, alors pourquoi s'infliger des histoires qui finissent mal ?

Je crois, pour ma part, que c'est un refus de l'âge adulte : quand on est enfant, adolescent, on désire s'échapper de la réalité dans un imaginaire puissant, intense, aux couleurs vibrantes. C'est pour cela que le fantastique, la science fiction, la romance ont un si grand succès en littérature ou sur les écrans. Puis quand on grandit, qu'on vieillit, tout change.

On cherche alors à comprendre le monde, ses dérèglements, et alors on se plonge dans des fictions qui interprètent ce chaos, cette noirceur. Mais jusqu'à un certain point en temps de crise où notre sensibilité est à fleur de peau et où on veut à la fois apprécier la vérité tout en pouvant s'en évader régulièrement. C'est dans cette espace intercalaire que se situe notre tolérance.

Mais, voyez-vous, c'est précisément le sujet de Nightmare Alley : le personnage principal, Stan Carlisle, explore, pour nous, cet espace intercalaire, mais sans se rendre compte du moment où il franchit sa frontière. Il est avide et cela l'aveugle. Cela signera sa perte - ce n'est pas un spoiler : c'est la règle du film noir. Le héros monte très haut et sa chute sera vertigineuse, mais surtout inéluctable, programmée.

Et ce n'est pas à cause des autres, même s'ils peuvent y participer, c'est la sienne. Stan Carlisle tue son père qu'il n'a jamais aimé car il ne s'est jamais élevé socialement, l'obligeant à vivre dans la misère. Cet acte fondateur va guider sa destinée. Il démarre de très bas, et attend patiemment son heure. Mais quand il décroche une opportunité, il ne la lâche plus.

D'abord homme à tout faire dans un cirque, il convoite à la fois la chance (dans les cartes de tarot de Mme Zeena), la ruse (avec Pete), et l'amour (avec Molly). Il s'empare des trois et prend le large, convaincu d'en savoir et d'en avoir assez pour aller plus haut. Effectivement, il réussit, vite, bien, même s'il accessoirise la femme qu'il a charmée.

Puis il rencontre son égal avec Lilith Ritter avec laquelle il signe une sorte de pacte faustien : un échange de secrets professionnels/personnels pour faire fortune encore plus vite. Jusqu'à attirer l'attention d'un richissime industriel au passé trouble, hanté par la mort d'une jeune femme. Stan ne saura pas s'arrêter à temps et perdra tout, chutant brutalement.

Au début de son épopée, Stan a une discussion avec Clem, le directeur du cirque, qui présente chaque soir un homme effrayant au public. En réalité, il s'agit d'un alcoolique ou d'un drogué qu'il a piégé en le sevrant si violemment qu'il peut le pousser à commettre des choses repoussantes, comme arracher avec les dents la tête d'un poulet. Clem appelle cet homme son "crétin".

Vers la fin, Stan va réintégrer un cirque, repartant donc de zéro - moins que zéro même puisqu'il va devenir à son tour un "crétin", ricanant et sanglotant comme un fou après avoir répondu qu'il était né pour cet emploi. Tout ce qui s'est passé entre les révélations de Clem et ce dénouement explique cela. Stan est effectivement un crétin, dépassé par sa propre voracité. Il s'est littéralement auto-détruit.

Guillermo del Toro est un cinéaste avec une vision sensationnelle, un sens de l'image, du cadre, de la lumière, des décors, des costumes - bref du détail - absolument renversant. Mais ce n'est pas un cinéaste classique pour autant : il a réalisé Hellboy et raflé des Oscar pour La Forme de l'eau. Mais dans un cas comme dans l'autre, il met du coeur à l'ouvrage, il le soigne avec une maniaquerie insensée.

C'est ce qui fait de Nightmare Alley un spectacle grandiose et fascinant, d'une beauté formelle ahurissante. Le script de del Toro et Kim Morgan transcende le livre originel de William Lindsay Gresham par ses images envoûtantes, son élégance hypnotique, son rythme posé. C'est tout ce qu'on peut trouver dans un authentique grand film.

Et le casting est tout aussi magistral : Bradley Cooper en tête, un acteur phénoménal qui choisit des projets où il s'investit totalement (comme pour ses propres films en tant que réalisateur), et qui personnifie à la perfection cet aigrefin grisé par son ascension sociale, son rapport au père, et son mépris des femmes.

Des femmes, il en est entouré et elles sont incarnées par des actrices de premier ordre : Toni Colette dans un rôle de mentor, Rooney Mara dans celui de l'ingénue, et Cate Blanchett, qui se surpasse avec une partition où elle subjuguera tout le monde. David Strathairn, Ron Perlman et Willem Dafoe brillent également dans des seconds rôles sur mesure.

Il est regrettable que le grand public boude des films tels que celui-ci, The Lost City of Z ou Eden. Certes, ils ne brossent pas le spectateur dans le sens du poil, l'humanité n'y est pas présentée sous son meilleur jour, et ça finit mal. Mais bon sang, quelle claque à chaque fois !

mardi 1 juillet 2025

NOSFERATU (Robert Eggers, 2024)


Ellen est l'épouse du clerc de notaire Thomas Hutter et ils résident à Wisborg, en Allemange, en 1838. Thomas reçoit la mission de se rendre dans la région des Carpates pour rencontrer le comte Orlock qui souhaite acquérir une maison. En son absence, Thomas confie Ellen à son meilleur ami, Friedrich Harding, et son épouse, Anna, meilleure amie de la jeune femme.
 

Ellen appréhende ce déplacement mais tout le monde met cela sur le compte de sa personnalité anxieuse depuis toujours. Pourtant, arrivé chez le compte, Thomas se rend compte que Orlock est un être inquiétant et haï par la population locale. L'acte de vente signé, Thomas tombe malade et ne peut repartir tout de suite. A Wisborg, Ellen subit elle aussi une fièvre qui la met en transe et qui oblige les Harding à consulter le docteur Wilhem Sievers.


Tandis que Thomas, à l'article de la mort dans le château labyrinthique d'Orlock, tente malgré tout de fuir et finit par se jeter dans la rivière qui coule tout proche, Sievers explique aux Harding que le cas d'Ellen l'inquiète au plus haut point, mais qu'il aimerait que son ancien professeur, Albin von Franz, l'examine. Toutefois, cet homme a été renvoyé de la faculté de médecine car il s'intéressait aux arts occultes et que ses méthodes créaient la polémique.


Von Franz se penche sur le cas de Ellen et son diagnostic est terrible : elle est possédée par une force maléfique dont l'ombre ne tarde pas à s'étendre sur Wisborg où arrive, par bateau, au terme d'une traversée cauchemardesque, le comte Orlock et que rallie Thomas...


Je n'ai jamais vu le premier Nosferatu de F.W. Murnau (1924), par contre je garde un souvenir impressionné de son remake par Werner Herzog (1979), notamment pour le compositions hallucinées (et hallucinantes) de Klaus Kinski dans le rôle titre et d'Isabelle Adjani. Il reste pour moi la version définitive du mythe revisité du Dracula de Bram Stoker avec le long métrage de Francis Coppola (1992).
 

Aussi ai-je entrepris de regarder Nosferatu de Robert Eggers un peu à reculons. Comment passer après deux films aussi magistraux ? Auparavant, de ce réalisateur, je n'avais vu que The Witch, et encore je n'avais pas réussi à aller jusqu'au bout car je m'étais ennuyé. Mais comme c'était ici son dream project, je décidai de lui laisser sa chance.


Je ne vais pas faire durer le plaisir : je suis resté sur ma faim. Je crois bien que Eggers est un peu trop surestimé à mes yeux, un de ces cinéastes à qui la critique adore tresser des louanges mais qui, moi, me laisse froid. En comparaison, j'attend davantage, et surtout avec plus de confiance, Frankenstein de Guillermo del Toro, autre relecture d'un classique de la littérature fantastique.

Le problème que j'ai avec Nosferatu de Eggers, c'est qu'il est à la fois excessivement lent, échoue à créer quelque envoûtement et manque d'un point de vue. Quand on s'attelle à un remake, surtout d'une histoire qui a connu deux chefs d'oeuvre d'adaptation, il faut mieux y aller en ayant en tête une idée, une vision qui puissent épater le spectateur. Sinon, à quoi bon ?

Ici, le récit se déploie de manière bien trop classique, ne réserve absolument aucune surprise, n'apporte rien de plus. Herzog, par exemple, faisait de Nosferatu, une créature pathétique et mélancolique à la fois affreuse et poignante. Ici, c'est un monstre qu'on voit à peine, le plus souvent filmé dans la pénombre et qui, une fois qu'il est montré plus franchement, n'a rien de fascinant.

Nosferatu de Eggers tient plus du zombie, du cadavre en décomposition, que du vampire ensorcelant. Avec sa grosse voix, son maquillage épais et sa moustache, il est même parfois difficile de ne pas ricaner alors qu'il est censé nous terroriser. Le peu d'interaction qu'il a avec Ellen et l'absence quasi totale d'explication sur la raison pour laquelle il la cible sont encore plus accablantes.

Je vous passe la caractérisation misérable des Harding, et notamment de Friedrich, ici réduit à un rôle de futur veuf plus accablé que revanchard, ou le cabotinage avec lequel est traité Von Franz (l'équivalent de Van Elsing). Tout ça est plus ridicule qu'autre chose. Tout tombe à plat avec une application confondante, comme si Eggers lui-même n'y croyait pas.

Le cinéaste a expliqué que le tournage avait été compliqué à cause notamment d'une main d'oeuvre avec laquelle il a connu une communication contrariée, dans des conditions météos dantesques. Mais le film n'a même pas ce charme des oeuvres malades, à la conception difficile, et qui lui confère une aura spéciale, un avenir culte.

Alors que le scénario (écrit par Eggers) se traîne pendant les deux tiers, on assiste à une accélération dans la dernière partie, mais c'est trop tard et le dénouement manque singulièrement d'intensité. On est vraiment très loin de Herzog et Coppola. La mise en scène elle-même n'a aucune ampleur, tout est noyé dans un brouillard opaque en guise d'ambiance - c'est peu.

Reste l'interprétation. Willem Dafoe est en roue libre dans un rôle trop évident. Nicholas Hoult semble bloqué sur une note. Aaron Taylor-Johnson est transparent. Emma Corrin est sous-exploité. Ralph Ineson éclipsé (par le numéro de cirque de Dafoe). Quand à Bill Skarsgard, son Nosferatu manque singulièrement de charisme, plombé par un maquillage épouvantable.

La seule à pouvoir être sauvée dans ce gâchis, c'est bien Lily-Rose Depp, car elle se donne littéralement à fond. Totalement habitée par son personnage, elle se livre dans les scènes de possession à des fulgurances impressionnantes (paraît-il exécutées sans trucage, elle doit avoir un bon chiropracteur !). Son allure de sylphide, sa silhouette frêle, sa pâleur extrême, et en même temps cette lueur de vice dans le regard sont ce que le film aurait pu/dû être.

Bref, une occasion manquée. Un plantage en règle.

mardi 3 septembre 2024

KINDS OF KINDNESS (Yorgos Lanthimos, 2024)


- La Mort de R.M.F. - Robert Fletcher suit à la lettre tous les ordres de son patron, Raymond, qui le reçoit chez lui avec sa jeune femme Vivian, pour lui dire quoi manger, quand faire l'amour à son épouse, comment s'habiller et se coiffer. Un jour, il lui commande de tuer un certain R.M.F. en le percutant avec sa voiture mais Robert ne peut s'y résoudre, craignant de périr aussi dans l'accident. Raymond se fâche et renvoie Robert dont la vie s'effondre complètement. Jusqu'à sa rencontre avec Rita, une fleuriste...



- R.M.F. vole. - Daniel, agent de police, apprend que sa femme, Liz, biologiste marine, portée disparue en mer, vient d'être retrouvée saine et sauve. Pourtant, de retour chez eux, elle attire les soupçons de son mari : leur chat la griffe, elle ne rentre plus dans ses chaussures, se met à manger du chocolat (ce qu'elle détestait auparavant). Daniel est persuadé qu'il s'agit d'une impostrice et se met à imaginer d'horribles stratagèmes pour l'éprouver et la démasquer...
 


- R.M.F. mange un sandwich. - Emily et Andrew sont membres d'une secte dirigée par Omi et Aka pour laquelle ils cherchent une jeune femme capable de ranimer des morts. Ils rencontrent Anna qui, comme il se doit avait une soeur jumelle qui est morte, mais qui s'avère incapable de produire le miracle attendu. Alors qu'ils se restaurent dans un diner, ils sont abordés par Rebecca qui est convaincue que sa soeur Ruth est l'élue et leur laisse sa carte de visite. La nuit venue, Emily quitte le motel où elle et Andrew sont descendus pour aller voir son ex-mari, Joseph, et leur fille. Ce qui va entraîner son bannissement de la secte. A moins que Ruth soit celle qu'elle cherche...



Après les réussites que furent La Favorite et Pauvres Créatures, j'attendais beaucoup du nouveau film de Yorgos Lanthimos qui marque sa quatrième collaboration avec Emma Stone (ils ont également tourné un court métrage, Bleat), qui a reçu l'Oscar de la meilleure actrice pour son rôle de Bella Baxter en Février dernier grâce au réalisateur grec.

Cette fois, le projet est encore plus atypique puisqu'il s'agit d'un film à sketches de 2h. 45. D'abord intitulé R.M.F. puis And, c'est une oeuvre qui semble avoir été conçu comme une transition, une parenthèse entre deux longs métrages traditionnels, bien que le cinéaste renoue avec sa veine la plus acide et contemporaine (cf. The Lobster, Mise à Mort du Cerf sacré).

Bien entendu, comme tous les films anthologiques, les segments sont inégaux. Mais il faut bien convenir que le résultat n'est surtout pas à la hauteur des espérances. En vérité, tout ça est bien trop long, complaisamment boursouflé et abscons, comme si Lanthimos et son scénariste Efthimis Flippou avaient voulu concevoir un lot d'histoires traînant dans leurs tiroirs mais sans qu'elles aient l'épaisseur pour en faire un film chacune.

Prenons le premier chapitre, La mort de R.M.F. : le postulat est farfelu à souhait - un patron dominateur ordonne à un de ses employés tout ce qu'il doit faire, y compris dans son intimité, et ce dernier s'exécute avec une docilité absolue. Jusqu'à ce qu'il doive commettre un meurtre maquillé en accident de la route... Renvoyé, quitté par sa femme, il sombre complètement jusqu'à ce qu'il rencontre une jeune fleuriste dont il va découvrir le secret vertigineux.

Il déploie son intrigue avec un début, un milieu et une fin. Lanthimos développe cet argument délirant avec un flegme tout aussi renversant. Pourtant, le scénario est trop mécanique pour convaincre, particulièrement parce qu'il commet l'erreur de connecter la fleuriste à l'univers du héros et de son patron alors que rien ne l'y relie. Pour que cela fonctionne efficacement, il aurait pourtant suffi d'en faire une collègue du héros, ou du moins quelqu'un qui travaille dans la même boîte mais qu'il n'aurait jamais croisée. Au lieu de ça, c'est un personnage qui semble tomber du ciel de manière trop providentielle pour alimenter un récit trop huilé. Dommage.

Le deuxième chapitre, R.M.F. vole, a un peu la même tare : la relation de cette épouse que son mari croyait morte qui tourne au conte paranoïaque est au cauchemar audacieux. Mais Lanthimos pèche par excès de provocation gratuite. Ainsi très vite on apprend que le héros, sa femme et un couple d'amis pratiquaient l'échangisme et filmaient leurs ébats - mais ça n'ajoute strictement rien au sujet. Ensuite, tout se resserre sur Daniel et Liz dans leur maison où se noue un drame sadique et horrible à cause des soupçons du premier et du glissement malade de la seconde pour convaincre qu'elle est bien qui elle est. Pourtant, là encore, Lanthimos juge utile d'agrémenter son discours de réflexion sur la violence conjugale - ce qui est inutile puisque c'est évident. Le dénouement n'est qu'une pirouette trop facile pour être troublante. Et entre temps, on a vu Liz se masturber dans des conditions limites comme pour souligner que c'est décidément son obsession (entre l'onanisme et les partouzes).

Et puis il y a le troisième épisode, R.M.F. mange un sandwich. Pour moi, le plus réussi, parce que le plus tenu. On peut remarquer que la sujétion est au coeur du film : Robert est sous la coupe de Raymond, Liz sous celle de Daniel. Ici, Emily et Andrew sont membres d'une secte, c'est encore plus clair et net. Leur quête est aussi démente que dans les autres parties mais elle n'est pas entravée par des artifices narratifs maladroits ou gratuits. Emily devient à la fois la victime et l'héroïne de cette histoire et la manière dont elle se termine est à la fois hilarante et pathétique. Lanthimos impose, encore une fois inutilement, une scène de viol par soumission chimique. Mais l'ensemble est plus maîtrisé, tout a un sens, une direction, il n'y a pas de déviations (sinon mentales) superfétatoires. C'est cette histoire là qui aurait mérité un film entier, quelque chose de rapide, ramassé, concis, grinçant et absurde, mais à peine 1h. 05, tout est là.

La réalisation est moins sophistiquée que dans Pauvres Créatures, même s'il y a encore des transitions de la couleur au noir et blanc, mais très classiques (le n&b servant principalement pour des flashbacks). Lanthimos s'amuse comme un excellent styliste qui a les moyens désormais de ses ambitions, il sait installer une ambiance malsaine, malaisante, puissante, qui donne ses meilleurs moments à son triptyque. Toutefois, il y a des longueurs coupables, des moments dispensables, des espèces de lubies complaisantes qui plombent l'ouvrage (principalement son insistance à vouloir sexualiser de manière puérile les situations dans le but affiché de choquer alors que c'est juste embarrassant).

Il a à sa disposition un casting prestigieux, avec des nouveaux venus chez lui. On notera qu'il leur donne rarement de quoi briller : le plus déplorable exemple est celui de Hunter Schafer, comédienne transgenre révélée par la série Euphoria (comme Zendaya et Sydney Sweeney) qui n'a en tout et pour tout que deux pauvres scènes. Joe Alwyn est invisible à part dans le dernier segment où il est particulièrement bon en mari dépossédé. Mamoudou Athie pourrait très bien ne pas figurer au générique sans qu'on s'aperçoive de son absence à l'écran tellement sa partition est transparente. Hong Chau est également sous-exploitée.

En revanche, le habitués de Lanthimos sont plus gâtés. Willem Dafoe interprète dans les épisodes 1 et 3 de sombres salauds complètement dérangés : pas très original pour un acteur coutumier du fait, mais il est impeccable. Margaret Qualley est magistrale dans le dernier chapitre avec un double rôle. Jesse Plemons a reçu le Prix d'interprétation masculine au dernier Festival de Cannes pour ses trois compositions ici, même si son jeu très sur la réserve, son manque d'expressivité et cette manière de marmonner sont assez lassants. Enfin Emma Stone monte en puissance tout au long du triptyque : discrète dans la partie 1, brillante dans la 2, et impériale dans la 3, elle affiche un aplomb assez extraordinaire, malgré le fantasme fatigant de Lanthimos à toujours vouloir la déshabiller et l'humilier dans ses rôles - elle va pourtant encore tourner avec lui prochainement, mais j'espère qu'ensuite elle changera quand même d'air.

Malgré de bons passages, et un dernier morceau très au-dessus des autres, Kinds of Kindness déçoit. A cause d'idées inabouties, de provocs puériles, mais aussi sans doute parce que le film arrive trop vite après le coup de maître que fut Pauvres Créatures à côté duquel il ne fait pas le poids.

lundi 11 mars 2024

PAUVRES CREATURES (Yorgos Lanthimos, 2023)

 

Londres. Max McCandles, étudiant en médecine, devient l'assistant personnel du docteur Godwin Baxter qui lui confie l'étude de sa "fille", Bella. Il lui révèle avoir en fait repêché le corps d'une suicidée, Virginia Blessington, enceinte, et lui avoir greffé le cerveau de son bébé avant de la ranimer, d'où son comportement étrange.


Max amoureux de Bella, et Godwin désirant la garder à l'abri des regards, ce dernier demande à l'avocat Duncan Wedderburn de rédiger un contrat de mariage. Mais le juriste, intrigué, rencontre la jeune femme et la convainc de fuir avec lui car elle souhaite découvrir le monde. Ensemble, ils partent pour Lisbonne où elle découvre les plaisirs du sexe dans les bras de Wedderburn. 


Mais celui-ci s'agace de plus en plus du comportement en société de Bella et de son besoin d'apprendre constamment tout sur tout. Pour la contrôler comme Godwin avant lui, il la piège en l'entraînant sur un paquebot de croisière. Exposée lors d'une halte à Alexandrie à la misère des habitants d'un bidonville, elle vole l'argent gagné au jeu par Wedderburn aux miséreux avant que le capitaine de la croisière ne débarque l'avocat et sa compagne à Marseille puisqu'ils ne peuvent plus payer leur voyage.


Cependant, à Londres, Godwin découvre qu'il est atteint d'un cancer, causé par les expériences que son propre père lui fit subir enfant, et il missionne Max pour retrouver Bella, qui, à Paris, se prostitue pour subvenir à ses besoins et étancher sa soif d'expériences après sa rupture avec Winderburn...



Après son come-back pour le moins bizarre sur le petit écran dans la série The Curse, Pauvres Créatures marque le retour d'Emma Stone au cinéma. Et l'actrice n'a laissé personne insensible dans un rôle qui vient de lui valoir un très mérité deuxième Oscar. Et pour cela, elle peut remercier Yorgos Lanthimos qui l'avait déjà brillamment dirigée dans La Favorite et avec lequel elle a noué une collaboration artistique rare.



Poor Things est adapté d'un roman d'Alasdair Gray que Lanthimos a rencontré peu avant sa mort, à 80 ans, pour le convaincre de le laisser adapter son oeuvre. Avant de le recevoir, l'écrivain s'était fait projeter un film du cinéaste grec et, séduit, approuva son projet. Mais hélas ! il disparut avant le tournage. Peu après, alors qu'il terminait La Favorite, Lanthimos parlait du livre à Emma Stone avec laquelle il a travaillé d'abord en qualité de productrice puis d'interprète.

On a beaucoup comparé Pauvres Créatures et son héroïne, Bella Baxter, à Frankenstein de Mary Shelley : il est facile de comprendre pourquoi. Il est question dans les deux cas d'un revenant ramené à la vie par un scientifique à l'emprise duquel il échappe. Mais Poor Things va plus loin et d'abord parce que la créature ici est une femme et que le monstre est un savant lui-même sérieusement abîmé.



Bien entendu, avec son visage ravagé, son corps mutilé, et ses animaux hybrides dans son parc, Godwin Baxter a tout d'un monstre au sens physique du terme. Pourtant, et le film souligne cela avec insistance au début, Baxter se prend pour Dieu (God en anglais et comme l'appelle Bella en raccourcissant son prénom). Enseignant l'anatomie à l'université, ce docteur a franchi la ligne rouge.

Les origines de Bella, sa "fille", dérange déjà et donne le ton du film qui va de déployer durant 2h. 20 : elle s'appelait Victoria Blessington et était enceinte quand elle s'est jetée dans la Tamise depuis un pont de Londres. Godwin ne l'a pas ranimé tout de suite : il a extrait le foetus, lui a prélevé le cerveau, retiré celui de Victoria et greffé celui de l'enfant dans le corps de la mère avant de lui redonner vie. Si bien que Bella est à la fois mère et fille, adulte et enfant.



Le film se découpe en cinq actes : Londres, Lisbonne, Le Bâteau, Paris, Londres. A chacune de ces étapes, Bella va évoluer de manière considérable. D'abord, nous faisons sa connaissance comme bête de foire dans la maison immense de Baxter, marchant de manière maladroite, s'exprimant maladroitement, mais déjà curieuse du dehors que son créateur lui interdit (ou alors seulement à l'occasion d'une promenade très cadrée en calèche). Alors qu'elle s'énerve sur la toute du retour, il la chloroforme et quand elle se réveille, encore confuse, elle commence à se caresser et découvre la masturbation. C'est une révélation qui agit comme un déclic car au-delà du plaisir sensuel qu'elle en retire, elle comprend sans vraiment le comprendre que sa soif de connaissance ne dépend que d'elle, de sa volonté.

Entre alors en scène le personnage de Duncan Wedderbrun, avocat coureur de jupons, trop intrigué par les termes du contrat de mariage que Godwin lui fait rédiger pour Max et Bella (dans lequel est stipulé qu'elle ne sortira jamais de la maison). Il l'aborde et lui offre ce qu'elle réclame : la fuite, l'aventure, l'exploration. Direction : Lisbonne où, dans les bras du juriste devenu son amant, elle s'adonne à des "bonds furieux" sur lui, insatiable dans sa quête de plaisirs, mais aussi s'aventurant, quand il dort, dans les rues de la ville, témoin de la vie qui y grouille, de la musique qui y retentit, des bruits qui l'assaillent (mais grâce auxquels elle se repère), de l'alcool qu'on y sert...

Lorsque Wedderbrun piège Bella en l'entraînant sur un paquebot de croisière pour l'avoir toujours à l'oeil, on comprend avec elle qu'elle n'a fait passer que d'une prison à l'autre et que les hommes sont ses geôliers. Loin de l'accabler, ses épreuves l'enhardissent et lui fournissent la force de résister, de s'instruire, de s'émanciper. Plus elle devient éduquée, plus elle devient indépendante, plus elle devient débrouillarde, plus elle peut se passer des autres ou les découvrir avec toujours cette absence de manières, de préjugés.

Le chemin qu'elle emprunte n'est pas pavé que de roses : quand elle découvre la misère d'un bidonville, cela la déchire et la révolte. Et la conduira à Paris où un chapitre, le plus controversé du film, la voit se prostituer, non seulement pour subvenir à ses besoins matériels, mais encore pour prolonger ses investigations sur la nature humaine et le monde qui l'entoure. D'aucuns ont vu dans ce passage les limites féministes du film et ont dénoncé, par conséquent, le voyeurisme de Lanthimos, sa complaisance dans la façon de mettre en scène la prostitution, trop romancée.

Pour ma part, si je peux comprendre les réserves des uns, ça ne m'a pas perturbé. D'abord, parce que cela s'inscrit de manière logique dans le récit. Ensuite, parce qu'à aucun moment je n'ai ressenti la complaisance supposée de Lanthimos. Enfin parce que, si voyeurisme il y avait eu, je ne pense pas que Emma Stone, actrice avisée et productrice du film, l'aurait accepté (elle a d'ailleurs insisté, en interview, lors de la promo, sur le rôle décisif de la coordinatrice d'intimité pour ces scènes parisiennes dans le bordel fréquenté par Bella - il s'agit en fait d'une sorte de superviseur qui veille à ce que seule une équipe réduite soit présente lors du tournage de ces prises de vue et à ce qu'aucune photo volée ne soit prise, mais aussi quelqu'un qui aide à chorégraphier les scènes de sexe afin d'assurer le confort des acteurs).

Je ne l'ai pas mentionné, mais il faut aussi dire que Pauvres Créatures est certes un film cru, mais aussi souvent très drôle : au début bien sûr, on rit de l'attitude de Bella, cette drôle de femme-enfant qui n'a aucune barrière sociale et qui bouge comme une marionnette désarticulée. Puis ensuite, c'est plus subtil : l'apprentissage du langage fait dire à Bella des phrases dont la tournure provoque le rire parce qu'elle les prononce en toute ingénuité. Enfin, quand il apparaît qu'elle a franchi un cap dans son éducation et qu'elle agit de manière moins infantile, plus consciente d'elle-même et des autres, Bella conserve sur le monde un regard désarmant et une façon de le commenter qui désarçonnerait n'importe qui, à la fois innocente et lucide.

Si le film est relativement long, il est cependant complet et répond en quelque sorte à toutes les questions, résout tous ses mystères, effectue un tour sur lui-même dans sa dernière partie, qui revient sur le suicide de Victoria et sa renaissance, le sort de Godwin et celui de Max, tout en enrichissant cette trame déjà dense de personnages supplémentaires en cours de route (Felicity, sorte de substitut à Bella après son départ, en particulier). La fin arrive sans qu'on soit frustré, tout a été dit, et avec la manière en plus.

Car Yorgos Lanthimos a donné à son film une esthétique incroyable, avec des couleurs saturés, un noir et blanc chirurgical, des effets "fish eye" (correspondant sans doute à la vision de la maison de Baxter qui ressemblerait à une sorte de bocal pour Bella et quiconque en vient à partager son quotidien). Parfois, reconnaissons, c'est un peu fatigant pour les yeux, un peu chargé, et j'aurai apprécié quelques moments plus classiques (même si l'épisode parisien est un peu plus sage à cet égard). N'empêche, cela participe d'une oeuvre forte, exigeante, très audacieuse, et voir un tel film en lice pour toutes les cérémonies de prix imaginables en ce moment, c'est un peu comme une revanche pour tous les cinéastes qui ont, à l'évidence, inspiré Lanthimos (on pense à Terry Gilliam notamment).

Et puis le casting est tout bonnement décoiffant. Willem Dafoe, affublé de prothèses, compose un de ces personnages inoubliables dont il s'est fait une spécialité. Ramy Youssef est impeccable de dévouement et de délicatesse. Margaret Qualley confirme son talent singulier pour les rôles de jeune femme borderline. Mark Ruffalo est éblouissant en manipulateur dépassé.

Et surtout Emma Stone, comme je le dis déjà plus haut, est époustouflante. Elle a exprimé le plaisir qu'elle avait pris à jouer ce personnage hors normes, sans doute son rôle préféré. Son interprétation est sidérante, aussi bien quand elle s'adonne à la pure performance du début qu'aux nuances dont Bella profite au cours de son odyssée. L'actrice s'est abandonnée comme peu de ses consoeurs le font, en toute confiance, se livrant littéralement comme jamais, mais ne sombrant jamais au numéro de cirque : au contraire, la subtilité de son jeu, sa manière de faire évoluer son personnage stupéfient. 

Pauvres Créatures est pour le spectateur une expérience : il y rencontrera une héroïne unique, fera un voyage mémorable, et ressentira des émotions intenses. N'est-ce pas ce qu'on attend du cinéma ?