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dimanche 22 décembre 2024

THE POWER FANTASY #5 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)

 

Qui est Jacky Magus ? Il fait partie des anges et démons alignés avec la famille nucléaire. Mais avant cela, il était un anarchiste britannique qui avait fondé la pyramide, un culte bâtie sur l'information, détruit lors du Summer of Love de 1989. Aujourd'hui, Jacky Magus s'est réinventé en homme d'influence au sommet du pouvoir des Etats-Unis, qui vient justement de perdre son président par la faute d'Etienne Lux...


Ce cinquième épisode clôt le premier arc narratif de The Power Fantasy. Kieron Gillen nous présente les origines de Jacky Magus, un des personnages les plus mystérieux de son groupe de surhumains jusque-là, e visage toujours caché par une masque métallique, maître de la pyramide où ses semblables se réunissent en cas de crise.


Kieron Gillen a divisé ses surhumains en deux catégories : la famille nucléaire, avec le télépathe Etienne lux, le gourou télékinésiste Ray Harris, et l'artiste Masumi Morishita ; puis ceux qu'il appelle les anges et démons, avec Santa Valentina, Eliza Hellbound et donc Jacky Magus. Pour résumer, le premier groupe tient ses pouvoirs de la science, le deuxième de l'occulte.


Jacky Magus est donc un être paranormal. Sauf que... Non. Il apparaît qu'il a certainement appris les arts occultes, mais que c'est surtout quelqu'un dont le vrai pouvoir repose sur l'information, leur obtention et leur manipulation. Santa Valentina est une force paranormale, certainement la plus puissante des six ; Eliza Hellbound a des pouvoirs mystiques encore nébuleux, mais Jacky Magus a tout d'un imposteur.
 

Gillen est scénariste fasciné par la pop culture et la manière dont elle infuse les idées, comment elle créé des produits et comment ces produits se recyclent indéfiniment. Dans sa série The Wicked + The Divine, il s'inspirait des pop stars pour en faire l'équivalent moderne des dieux. Dans The Power Fantasy, il nuance le concept : comment six humains sont devenus des dieux.

Il semble bien que Jacky Magus n'ait pas de pouvoir particulier sinon, donc, celui d'être quelqu'un de malin, plus malin qu'intelligent, manipulateur, opportuniste, meneur de troupes et en même temps leader isolé. Il a été un anarchiste anglais qui a compris que le chaos ne menait nulle part mais qui a aussi intégré qu'être un "trou du cul" (arshole en vo) était une manière d'avoir du pouvoir, d'être un conquérant désinhibé.

Gillen montre donc comment cet individu cynique et excentrique a fondé une sorte de culte bizarre sur le schéma d'une pyramide au sommet de laquelle il se trouvait en tant que trou du cul suprême et a convaincu quelques personnes de le suivre non pour semer le désordre mais pour l'anticiper et l'utiliser à son avantage. Une sorte donc de super influenceur.

Encore une fois, l'histoire marque un temps d'arrêt sur le Summer of Love de 1989 qui, dans cette série, est la date d'un drame épouvantable, une charge armée contre des jeunes qui festoyaient et qui a tourné au massacre. L'impact a dévasté le culte de Magus qui, d'abord affligé, a ensuite rapidement compris qu'il était en partie responsable pour ne pas avoir pris la mesure de la situation et qui a ensuite changé de stratégie : ne plus être hors du système, comme un anar, mais à l'intérieur, pour peser dessus.

La fin de l'épisode le voit pénétrer le plus haut sommet de l'Etat américain et il est impossible de ne pas penser à Elon Musk avec Donald Trump aujourd'hui. Sans aller jusqu'à considérer l'oeuvre comme prophétique, parce que l'alliance Musk-Trump date déjà d'un certain temps, il est évident que cela a dû inspirer Gillen pour Jacky Magus (même si ce dernier n'est pas un entrepreneur richissime comme Musk mais doit disposer d'entrées dans le grand monde d'une autre manière).

Si j'ai une réserve, elle ne concerne pas l'épisode en tant que tel, mais la structure de ce premier arc. Je ne comprends pas pourquoi Gillen le termine avant d'avoir présenté tous les six surhumains. Il ne reste que Eliza Hellbound, qu'on voit très proche de Magus dans cet épisode puis ensuite transformée en une créature visiblement puissante mais aussi à l'aspect très particulier (l'aspect le moins humain des six). 

Il m'aurait paru plus logique et opportun de boucler le premier cycle de la série ainsi. Mais visiblement, comme il l'explique dans la postface de ce numéro, Gillen a beaucoup révisé son plan puisqu'initialement il prévoyait un premier arc en douze puis huit numéros (et il explique pourquoi, de façon très intéressante, pourquoi il a raccourci tout en préparant la suite). En attendant de voir où cela va nous mener, The Power Fantasy va faire un break d'un mois et reviendra en Février (en Janvier sortira le trade paperback des cinq premiers épisodes).

Caspar Wijngaard utilise pour cet épisode uniquement en flashbacks de nombreuses pages en noir et blanc réhaussé de niveaux de gris. C'est un procédé étonnamment classique de sa part puisque cette astuce visuelle sert fréquemment pour raconter des événements passés. Cela concerne cependant uniquement des scènes avec Magus en son centre. Car, à l'intérieur de ces flashbacks, on a droit aussi à des planches en couleurs mais qui se déroulent aussi dans le passé, un passé plus récent et focalisé sur des moments clés (comme le Summer of Love'89).

Wijngaard a ce style particulier qui lui permet de camper des personnages avec une économie de traits épatante, de zapper les décors pour les remplacer par des camaïeux de gris ou de couleurs afin de souligner davantage les ambiances que les environnements. Cette singularité graphique permet de ne pas le soupçonner de se débarrasser de ce qu'il pourrait ne pas aimer dessiner parce que le rendu est intense et intelligent à la fois.

Le lettrage de Rian Hughes est aussi particulièrement important parce qu'il permet d'indiquer au lecteur des évolutions dans le langage, le volume sonore de quelques dialogues, et d'accompagner des images comme celle (voir ci-dessus) d'un graphique représentant la pyramide de Magus et sa hiérarchie. Ici, le lettreur devient un graphiste à part entière, participant à l'identité visuelle de la série, comme un designer (ce qui rappelle énormément ce que fit Tom Mueller avec Hickman sur toute la franchise X).

Comme je le dis plus haut, la série s'interrompt pour un mois et en Janvier paraîtra le premier recueil de The Power Fantasy en vo chez Image Comics. Je dois dire que je ne partais conquis sur ce titre étant donné mon rapport compliqué avec les histoires de Kieron Gillen et j'ai été agréablement surpris. Toutefois, je ne pense pas poursuivre, en tout cas sous la forme actuelle, mensuelle.

En effet, The Power Fantasy sort l'avant-dernière semaine de chaque mois, qui se trouve être une semaine embouteillée pour moi. Non seulement, ça commence à faire une addition salée en single issues, mais surtout j'ai l'impression de passer mes journées à critiquer des comics sans souffler. Vous allez me dire, et vous aurez raison, que je n'ai qu'à en acheter moins.

Mais je n'ai pas trouvé quoi sacrifier, même si je pense qu'il est inévitable que j'arrête quelques titres, quitte à les poursuivre en tpb, mais ça ne résout qu'une partie du problème, surtout quand ce sont des séries sans fin prévue. Je vais donc prioriser les séries limitées mensuellement et quelques ongoing, mais pour d'autres titres je verrai si je les reprends en recueil. 

C'est aussi bien pour vous qui me faîtes le plaisir de lire mes critiques car en en postant autant, je ne suis pas certain que ce soit très digeste et que tout vous intéresse. Entre cette considération et parfois une certaine fatigue qui s'installe de mon côté, la prudence et la modération prévalent. Pour The Power Fantasy, je suis au moins satisfait d'arrêter la série sous cette forme avec un arc complet.

dimanche 24 novembre 2024

THE POWER FANTASY #4 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


Masumi Morishita fait partie de la famille nucléaire, au même titre que Ray Harris et Etienne Lux. Artiste peintre, elle se prépare, fébrilement, au vernissage de sa nouvelle exposition. Santa Valentina a aussi fait le voyage jusqu'à Tokyo pour y assister. Mais Masumi est surtout préoccupée par ce qu'en pensera la critique d'art Olivia Brown...


Pour ce pénultième épisode du premier arc de The Power Fantasy, Kieron Gillen nous présente un nouveau membre de la famille nucléaire : l'artiste peintre Masumi Morishita. Elle n'était juste là apparue que dans de courtes scènes où elle communiquait télépathiquement avec Etienne Lux au sujet de l'expo qu'elle préparait et pour laquelle elle souhaitait sa présence.


Bien entendu, elle n'ignore rien de la situation d'Etienne et des crimes retentissants qu'il a commis pour calmer les tensions entre Ray Harris et le gouvernement américain. Elle a invité ce dernier et les anges/démons qui composent le reste du groupe des six surhumains les plus puissants de la Terre. Jacky Magus lui adresse un texto pour lui signifier son absence. Eliza Hellbound n'a rien fait savoir.


Kieron Gillen fait de Masumi une lesbienne en couple avec une humaine ordinaire, Isabella, qui, on le découvre tout de suite, semble rester avec elle autant parce qu'elle l'aime que parce qu'elle a peur de sa réaction si elle la quittait. Et pour cause, sous son air inoffensif, Masumi possède un pouvoir terrifiant qui a détruit l'Italie - et sans doute le reste de l'Europe (comme on l'a découvert à la fin du précédent épisode).


De manière très subtile mais intense, Gillen va se servir de la soirée du vernissage pour montrer en quoi Masumi est terrifiante. D'abord il y a la présence d'Etienne, qui, loin de la calmer, la rend encore plus nerveuse puisque Ray est également présent et entre les deux hommes, le climat est resté orageux depuis l'intervention du télépathe à New York.

Isabella et Santa Valentina tentent malgré tout de rassurer Masumi. Mais on se rend vite compte que, plus que l'avis de ses amis sur ses tableaux, c'est celui de la critique d'art Olivia Brown qui prime pour elle. Et quand Isabella lui affirme que cette dernière semble apprécier son travail mais est en train de s'éclipser, Masumi pique une crise, certaine que la journaliste n'a fait que passer devant ses toiles sans s'attarder.

La nature des pouvoirs de Masumi n'est pas claire : Gillen semble jouer volontairement le flou artistique et les dessins de Caspar Wijngaard respectent cette direction. On devine néanmoins que tout ça a à voir avec une sorte de manifestation sous-marine, une sorte de nuage opaque qui surgit des profondeurs et peut tout dévaster en l'engloutissant. 

En choisissant de suggérer, le scénariste et l'artiste laissent au lecteur la liberté d'extrapoler, de créer leur propre vision, leur propre interprétation du pouvoir de Masumi. Mais surtout, après la puissance quasi-divine de Santa Valentina, le côté gourou capricieux de Ray, et la télépathie ravageuse d'Etienne, on se rend compte que ces six surhumains sont en fait des monstres qu'il ne s'agit pas de contrarier.

La divinité à laquelle les auteurs souhaitent qu'on assimile leurs héros renvoie donc effectivement au Doctor Manhattan de Watchmen, mais sans les rendre aussi détaché de leur humanité. Au contraire, leur sensibilité les rend plus dangereux encore et on comprend d'autant mieux pourquoi, entre leurs mains, l'équilibre du monde ici décrit est si fragile : non pas tant pour les humains, qui ne sont que des insectes pour eux, mais parce que si ces six individus entraient en guerre les uns contre les autres, ce serait cataclysmique.

Le bref échange entre Masumi et Olivia Brown fait allusion à Hitler, peintre raté qui a commis le génocide le plus mémorable du XXème siècle avec six millions de victimes. Olivia Brown assimile Masumi au dictateur allemand dans la mesure où elle ne trouve pas son travail excellent mais néanmoins sérieux et appliqué. Cela ne saurait suffire à la combler mais elle parle avec honnêteté, tandis que Masumi, ostensiblement blessée dans son orgueil d'artiste, est prêt à déclencher une nouvelle hécatombe. Puis se ravise en réfléchissant qu'un tel acte la confondrait vraiment avec Hitler.

Bien entendu, on peut trouver que Gillen emprunte un raccourci facile (Hitler aurait commis ses massacres pour compenser sa frustration artistique). Ce n'est sans doute par la caractérisation la plus subtile qu'il écrit depuis le début de la série. Mais on peut aussi penser que Masumi n'est rien d'autre qu'une gamine angoissée prête à exploser à la moindre contrariété et qui réagirait en conséquence avec ses terribles capacités.

Caspar Wijngard la dessine comme telle, avec une palette de couleurs acidulées, comme une starlette de K-pop aux tenues spectaculaires mais grotesques, avec une moue triste d'enfant. Et en creux c'est finalement Isabella qui devient le personnage le plus intéressant parce qu'elle est pétrifiée devant celle qu'elle aime. Faut-il rester avec un monstre pareille au prix de son propre bonheur pour éviter l'apocalypse ? Ou accepter qu'Etienne efface ses souvenirs pour trouver assez de paix intérieure pour vivre aux côtés d'une créature si inquiétante ?

Autant de questions plus passionnantes, troublantes, profondes que le simple parallèle Masumi-Hitler. On est dès lors curieux de découvrir comment seront portraiturés Jacky Magus et Eliza Hellbound quand viendront leur tour. Et une fois tout le casting présenté, comment évoluera l'histoire qui ressemble de plus en plus à un récit qui, tel un volcan, est sur le point de connaitre son éruption.

dimanche 27 octobre 2024

THE POWER FANTASY #3 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


Tandis que Etienne Lux prend l'avion pour Tokyo où il va assister au vernissage de l'exposition de Morishita Masumi et qu'il contacte télépathiquement Santa Valentina pour qu'elle l'escorte, celle-ci se remémore son passé, depuis sa naissance le 16 Juillet 1945 à Sao Paulo jusqu'au Summer of Love de 1969...


Sans vouloir passer pour un ravi de la crèche, on est quand même gâté en ce moment si on aime les comics. Je sais bien qu'il y a d'indécrottables geignards pour prétendre le contraire et je ne dis pas non plus que tout est parfait. Mais rien que cette semaine, on a droit à de superbes BD, des séries passionnantes, audacieuses, réalisées par des auteurs inspirés.


Je le dis avec d'autant plus de conviction que, en prenant le cas de The Power Fantasy, je n'étais pas du tout sûr de mon investissement en entamant cette série. Kieron Gillen est loin d'être un scénariste sur lequel je me jette avec confiance et si Image Comics est devenu la maison d'éditions des indépendants la plus importante du circuit, elle publie son lot de trucs improbables.


Mais  j'ai aussi remarqué que, parfois, souvent même, des auteurs dont le travail chez les Big Two ne me comblaient pas trouvaient davantage grâce à mes yeux une fois qu'ils étaient édités en creator-owned, comme si dégagé des contraintes imposées par Marvel ou DC, ils exprimaient réellement leur potentiel et produisaient des projets intéressants.


Et ce qu'accomplit Gillen depuis trois mois avec The Power Fantasy me plait énormément, au point où j'en suis à me demander si ce scénariste n'est pas bipolaire pour être aussi agaçant quand il est chez Marvel alors qu'il donne à voir une toute autre image de son talent quand il oeuvre pour Image ici.

Ce troisième chapitre est quasiment une origin story dans la mesure où Gillen nous montre le passé de Santa Valentina, qui est certainement la plus puissante des personnages de sa série. On avait pu s'en douter lors du premier épisode, mais après celui-ci, le doute n'est plus guère permis. Et donc ses origines sont contées de façon à la fois elliptique et captivante.

Etienne Lux, le télépathe français qui a tué le président des Etats-Unis d'Amérique, s'envole pour Tokyo où il va assister au vernissage de l'exposition de Morishita Masumi, une autre membre de la "famille nucléaire" à laquelle il appartient. C'est un fugitif certes mais qui, grâce à ses pouvoirs, peut déjouer toute traque lancée contre lui. Néanmoins, il ne doute pas qu'on finira pas le repérer et l'éliminer, même s'il est entouré d'innocents.

Il va donc demander à Santa Valentina d'escorter l'avion de ligne dans lequel il se trouve. Elle sort juste d'une réunion secrète avec Jacky Magus, Ray Harris et Eliza Hellbound, qui ont justement discuté d'Etienne, de sa situation, des répercussions pour les individus comme eux, de la possibilité qu'il puisse les manipuler un jour. Etienne le sait et Santa a fermement fait savoir qu'elle souhaitait rester neutre (tout en signalant qu'elle protégerait son ami).

En cinq dates, Kieron Gillen va résumer la vie de Santa : née à Sao Paulo le 16 Juillet 1945, au moment précis où, à Los Alamos, les Etats-Unis testaient la bombe atomique, elle parlait déjà quand elle est sortie du ventre de sa mère. L'armée brésilienne a cherché à en faire une arme, elle a fui et s'est choisie une autre famille, mais surtout une autre situation, au-dessus de la mêlée. En 1957, elle rencontre Etienne. En 1962, elle intervient dans la crise des missiles cubains. En 1969, Nixon tente de la supprimer...

D'une manière similaire, mais différente, à celle de Alan Moore quand il imagina Dr. Manhattan, un homme investi d'un pouvoir si immense qu'il bouleversa l'Histoire du monde, Gillen imagine ce que signifierait concrètement l'existence d'une femme comme Santa Valentina à travers des événements à la fois mineurs et majeurs pour la Terre.

Le scénariste est un fan de pop culture et comme il l'explique dans la postface de cet épisode, un chapitre comme celui-ci était le moyen à la fois de commenter la manière dont cette pop culture raconterait l'existence de super puissances incarnées et de montrer quelles seraient les conséquences. Je ne vais rien spoiler, mais attendez-vous à une claque en découvrant la dernière planche dessinée par Caspar Wijngaard qui montre ce à quoi ressemble l'Europe dans The Power Fantasy.

Si vous prenez la mesure de ce que vous découvrez avec cette planche, alors vous mesurez aussi encore plus intensément ce à quoi peut ressembler un monde avec six individus semblables à Santa Valentina. Le vertige que cela suscite chez le lecteur est saisissant et quand une série fait cet effet-là au bout de seulement trois épisodes, alors on se dit que la suite promet, mais aussi que les auteurs font preuve d'un sacré culot.

Caspar Wijngaard, comme l'explique Gillen, a travaillé de son côté, sans montrer ses esquisses au scénariste. Il l'a laissé libre d'interpréter son script. Gillen insiste sur le fait qu'une BD est un objet collaboratif entre son scénariste et son dessinateur,, ce dernier n'est pas simplement là pour mettre en images l'histoire, il en est le véritable co-auteur.

Mais ce que fait Wijngaard, c'est relever un vrai défi. Chaque décennie a un artiste qui la résume (Kirby pour les 60's, Miller pour les 80's - dixit Gillen). Confronté au défi de représenter une époque en peu de pages pour une histoire qui couvre plusieurs décennies (de 1945 à 1999 ici), Wijngaard trouve des solutions simples mais fortes, avec notamment l'emploi de couleurs vives, un découpage différent à chaque fois.

Ce que font Wijngaard et Gillen ici, dans cet épisode précis, c'est mettre en scène la toute puissance incarnée, comme Moore le fit avec Dr. Manhattan (à l'ombre duquel tout le monde vivait dans Watchmen). Le monde de The Power Fantasy vit ainsi, en grande partie, dans l'ombre de Santa Valentina, qui, à la différence de Manhattan, n'est pas une déesse détachée de l'humanité par son pouvoir immense, mais quelqu'un de beaucoup plus impliqué, de plus sensible, de plus volatile aussi (comme on le dirait d'un produit explosif).

Tout cela forme un récit passionnant, profond et divertissant à la fois. The Power Fantasy est sûrement, avec la SF high concept que peut écrire Hickman, ce que les comics ont digéré de plus captivant de Watchmen. Souhaitons que ça continue sur cette lancée pour mériter d'être flatteusement comparée au chef d'oeuvre de Moore et Gibbons.

lundi 23 septembre 2024

THE POWER FANTASY #2 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


Conséquence immédiate de l'action menée par Etienne qui reconnaît les faits publiquement : il devient l'homme le plus recherché du monde. Pour protéger Tonya, il la confie à Ray qui lui-même abrite dans son havre une réunion avec ses pairs pour décider que faire si Etienne venait à les manipuler psychiquement...
 

Ce deuxième épisode de The Power Fantasy comporte deux documents importants pour bien apprécier le projet de cette série. Le premier ouvre l'épisode et révèle les catégories de surhommes dans le monde dans lequel se déroule l'histoire : d'un côté, il y a la "famille nucléaire", c'est-à-dire des humains extraordinaires (parmi lesquels Etienne Lux, Ray Harris, Morishita Masumi) ; et de l'autre les "anges et démons", des entités extra-dimensionnnelles (Jacky Magus, Santa Valentina, Eliza Hellbound).
 

Ainsi définies et répertoriées, on saisit mieux à qui on a affaire (même si, en réalité, la "famille nucléaire" est composé de plusieurs millions d'individus et que seuls les trois premiers sont mis en avant). J'ai apprécié cet effort de clarification car il n'est pas toujours chez Kieron Gillen, qui aime manier les high concepts sans donner toutes les clés au lecteur (c'est un peu le principe, me direz-vous, mais autant on peut faire avec dans le cadre d'un univers familier comme ceux de Marvel et DC, autant dans le cadre inédit d'une oeuvre en creator-owned, ces présentations sont agréables).


Ensuite, à la fin de l'épisode, Kieron Gillen se fend d'une postface en bonne et due forme. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un texte où il revient sur le genèse du projet mais plutôt de ce qui l'a motivé. Le scénariste a l'habitude d'alterner work for hire et oeuvres indépendantes, et les premiers alimentent les secondes. Young Avengers a inspiré The Wicked + The Divine par exemple. Et Immortal X-Men a servi de base à The Power Fantasy.


Gillen détaille comment il s'est trouvé à écrire Immortal X-Men qui mettait en scène le conseil de Krakoa dans les séries X-Men, autrement dit le gouvernement mutant composé de personnages aux pouvoirs quasi-divins, les représentants les plus puissants/influents de la nation X. Et il a développé la série en tentant au maximum de se tenir hors du folklore super-héroïques, donc en privilégiant les jeux de pouvoir politique, les luttes d'influence plus que les combats spectaculaires.

Chemin faisant a germé l'idée qui allait devenir The Power Fantasy, c'est-à-dire une série qui mettrait vraiment en scène les personnages les plus puissants de la Terre sans qu'aucune bataille physique ne les oppose. En somme du super-héros sans le folklore des batailles spectaculaires. Pour éviter de s'éparpiller, il a réduit leur nombre à six, six individus dotés d'une puissance divine, issus de deux clans et veillant, chacun à leur manière, sur le monde. En somme, Immortal X-Men sans toutes les autres séries X (et leurs personnages) autour.

Jusqu'à ce qu'un événement ne bouleverse cette organisation. Et c'est ce qui s'est passé dans le premier épisode avec la menace de Ray Harris de détruire une région de l'Amérique du Nord après que le gouvernement américain ait tenté de le tuer. Etienne Lux est alors intervenu pour le raisonner en exauçant ce qu'il estimait être une juste riposte, soit tuer le Président des Etats-Unis et quelques-uns de ses cadres les plus importants.

Etienne avoue publiquement, à la télé, ses exécutions et devient donc le surhomme le plus recherché dans le monde. Mais peut-on arrêter un télépathe (ou plutôt comme il est défini, un "omnipathe") aussi puissant ? En tout cas, la famille nucléaire et sa contrepartie, les anges et démons, se réunissent pour décider quoi faire si Etienne décidait de les manipuler mentalement eux aussi. Pas question de guerre ouverte contre un des leurs, mais plutôt prévenir que guérir.

La démarche de Gillen est à double tranchant : d'un côté, il nous éclaire donc sur la nature de son projet, mais de l'autre, il prend le risque de nous en livrer très vite les clés, le mode d'emploi, presque de nous donner sa feuille de route. Le premier arc narratif sera d'ailleurs bref puisque, comme on l'a appris en découvrant les sollicitations d'Image Comics pour Décembre 2024, il ne comptera que cinq épisodes.

Toutefois comme je l'ai dit plus haut, je suis plutôt content de cette façon de faire, qui n'est pas courante pour Gillen, et parce que, au final, après ce deuxième épisode, je constate que ça ne nuit pas à l'intérêt que je porte à The Power Fantasy. J'aime bien le principe d'une série avec des personnages surpuissants qui ne pensent pas à se mettre sur la gueule, voire à s'entretuer à la première tension. Cela suppose une intelligence qu'ignore superbement les comics habituellement. Et ça pique ma curiosité sur les agissements à venir d'Etienne et celles de ses semblables. Comment Gillen va développer cette situation ?

Enfin, cela renvoie à Jenny Sparks de Tom King et Jeff Spokes, dont j'ai parlé plus tôt, qui aborde aussi la question de la divinité à travers les personnages de Jenny et Captain Atom, l'une se fichant de l'autre qui s'auto-proclame Dieu et exige d'être désormais reconnu comme tel en commettant ici des meurtres gratuits, là une guérison miracle. C'est intéressant de voir des auteurs s'emparer de ces notions (de surhommes, de divinités) à une époque où la religion prend cela comme prétexte pour justifier des atrocités (comme souvent) et où les comics (aussi souvent) ne font qu'effleurer la surface des héros (et vilains) les plus puissants en restant dans le registre du divertissement, de la fantaisie. King bâtit Jenny Sparks sur la dichotomie entre une femme qui a littéralement tué Dieu et un homme qui investi de la toute puissance exige d'être considéré comme Dieu. Gillen, lui, fonde The Power Fantasy sur une nombre limité d'individus investis de pouvoirs divins et qui choisissent de ne pas se battre en eux (conscients qu'ils détruiraient le monde et s'entretueraient) mais qui sont confrontés à l'un des leurs en mesure de les manipuler.

Caspar Wijngaard renoue avec des visuels plus radicaux dans cet épisode - pas tant au niveau du découpage, qui se résume à quelque chose de sobre, avec beaucoup de fluidité dans les enchaînements et la représentation de la divinité, mais davantage dans le choix des couleurs qu'il assure lui-même. La palette employée favorise les tons vifs et décalés (l'emploi du bleu et du rose notamment), les contrastes violents. L'effet est d'autant plus saisissant que Wijngaard représente décors et personnages de façon très simple, expressive.

La manière dont les pouvoirs sont visualisés est donc très franche et basique : quand Etienne maîtrise quelqu'un mentalement, les yeux de son sujet deviennent blancs. Ray qui a des capacités télékinétiques est montré faisant flotter des objets sans aucun effet. Lorsque Etienne communique télépathiquement avec Morishita, là encore, pas d'effets spéciaux. Non, là où les couleurs tranchent, c'est pour souligner les ambiances, comme celle à l'intérieur de la Pyramide où les surhommes tiennent conseil dans une quasi-obscurité qui renforce de manière très théâtrale la tension, tandis que l'échange entre Etienne et Morishita se déroule dans un environnement plus doux.

On comprend en tout cas à la fois pourquoi Gillen avait envie de travailler avec Wijngaard, qui a ce talent étonnant de faire ressentir au lecteur l'anormalité de ces héros tout en ne forçant pas le trait, et surtout comment son travail chez Marvel lui a permis d'accoucher de sa version indépendante d'Immortal X-Men. Le résultat est bien supérieur à ce qu'il a fait avec cette dernière série car plus intrigant et personnel, en plus d'être bien mieux illustré.

dimanche 11 août 2024

THE POWER FANTASY #1 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


1966. New York. Etienne expose à Valentina deux options pour maîtriser la course à l'armement mondiale : prendre le contrôle de la Terre ou offrir une contrepartie aux grandes puissances. 33 ans plus tard, Etienne répond aux questions de Tonya sur la Famille Nucléaire, les cinq individus les plus puissants du monde, lorsque Ray, dans on havre flottant, apparaît dans le ciel de la ville...


Parfois, vous avez beau ne pas trop aimer un auteur, le pitch qu'il soumet au public a quelque chose de trop excitant pour que vous résistiez à l'envie de lire la série qui va le développer. C'est exactement ce qui s'est passé pour moi avec The Power Fantasy, la nouvelle création de Kieron Gillen.


Si j'ai des réserves au sujet de Gillen, c'est surtout parce que son travail sur la franchise X m'a toujours découragé : lorsqu'il écrivit Uncanny X-Men (en 2013), il ne m'avait pas convaincu de le suivre, et quand il est revenu durant la période Krakoa pour Immortal X-Men, pas davantage. Son obsession pour Mr. Sinister m'a même franchement gonflé. Ce que je sauve, c'est l'event Judgment Day durant cette période.


Avant cela, sinon, j'avais beaucoup aimé son run sur Young Avengers, et les 3/4 de The Wicked + The Divine (en fait, quand il bosse avec Jamie McKelvie). Mais de manière générale, il souffre de la comparaison avec Jonathan Hickman avec lequel il partage le goût des histoires high concept, sauf que lui a du mal à tenir sur la durée.


C'est pourquoi je fonde de grands espoirs sur The Power Fantasy. Gillen a voulu, comme il le fait fréquemment après un passage chez Marvel, revenir à quelque chose de personnel, mais en continuant à creuser sa réflexion sur la déité. Ici résumé comme : "que serait le monde avec l'équivalent de six Doctor Manhattan ?"


Dans l'univers de The Power Fantasy, des surhumains investis de pouvoirs immenses sont apparus à partir de 1945 et ont évidemment bouleversé l'équilibre politique du monde. Ne se mettant au service de personne, ils ont tous quand même pris position pour influencer ou non le cours de l'Histoire. Certains se sont carrément retirés pour ne pas se mêler des affaires humaines, d'autres travaillent dans l'ombre à on-ne-sait-trop-quoi, d'autres ont fondé leur propre société, d'autres réfléchissent à ce que pourrait être le monde, d'autres ont agi concrètement...


L'épisode s'ouvre par un dialogue entre Etienne et Valentina : lui est préoccupé par l'éthique, elle est une une sorte de déesse proactive et impulsive. Il lui explique pourquoi, selon lui, seules deux directions sont possibles : la première, interventionniste, tyrannique provoque la colère de Valentina sur le point de tuer Etienne ; la seconde, plus mesurée, la convainc de sa calmer tout en veillant au grain.

33 ans plus tard (le chiffre ne doit évidemment rien au hasard quand un auteur comme Gillen anime littéralement des dieux modernes), Etienne répond aux questions d'une journaliste sur la Famille Nucléaire, ainsi qu'on a nommée les six individus qui, comme lui, peuvent tout changer par leur puissance. Dans leur échange, on devine que, dans le laps de temps qui a séparé la première scène de cette deuxième, pas mal de choses ont bougé, dont certaines causées par Etienne, qui nourrit des regrets. Il est suggéré que des événements tragiques et considérables sont advenus à cause de choix faits par ces néo-dieux. 

Nul doute que ces mystères seront éclaircis dans les prochains épisodes et nourriront les relations actuels entre les membres de la Famille. Petit à petit, on fait connaissance avec ces six individus lorsque l'un d'entre eux, Ray, surgit dans son Havre flottant dans le ciel de New York. En apparence, Ray ressemble à un hippie à la tête d'une tribu d'adorateurs et son havre est une espèce d'île flottante immense. De plus près, ça fait plutôt penser à un gourou et une secte, parce qu'il est rapidement évident que Ray est un provocateur qui, sûr de lui et de sa domination sur les humains, teste le gouvernement américain en s 'affichant ainsi.

Et il y parvient rapidement puisque l'Etat-Major ordonne un tir pour détruire le Havre et tuer Ray. Comme il est immortel, invincible, cela n'a aucun effet si ce n'est de le mettre très en colère, menaçant de détruire un Etat entier de l'Amérique du Nord. Etienne doit consacrer tous ses efforts pour le calmer et comme en 1966 face à Valentina, deux options s'offrent à lui : se comporter en tyran et humilier Ray, ou lui donner quelque chose en contrepartie pour qu'il ne tue pas d'innocents...

Gillen fait rapidement monter la tension tout en caractérisant avec soin au moins trois des membres de la Famille : Etienne veut incarner la figure du sagesse même si on comprend qu'il a fait des erreurs lourdes en voulant toujours privilégier le compromis, Ray est donc un faux baba cool très irritable, Valentina est peut-être la plus puissante de tous mais elle a littéralement pris de la hauteur pour surveiller humains et dieux. On aperçoit aussi Masumi, qui est en retrait et se consacre à des activités artistiques ; Eliza, la plus mystérieuse, qui paraît retiré dans un monastère mais sert aussi d'intermédiaire entre Etienne et Magus, qu'on voit s'affairer avec une troupe de techniciens et d'ouvriers à quelque construction (armée ?) et qui affiche une attitude ombrageuse.

On est intrigué, accroché par ces personnages et la situation. Le monde est-il vraiment plus sûr avec six divinités pareilles ? Ce qui est certain, c'est qu'ils forment une famille qui n'a de famille que le nom, chacun étant de son côté, là encore sans doute à cause de faits antérieurs, qui se sont passés les trente-trois années précédentes. Impossible de savoir comment la série va s'articuler, se déployer ? Gillen va-t-il changer de point de vue à chaque épisode ? Chaque arc  ? Un conflit est-il en marche ? Entre humains et dieux ? Entre dieux eux-mêmes ? Beaucoup de questions donc, et autant de raisons d'y revenir.

Caspar Wijngaard est un artiste inconnu en France pour la simple et bonne raison que la série qui l'a fait connaître Outre-Atlantique, Home Sick Pilots, n'a jamais été traduite (alors que ce fut un beau succès). Ses travaux suivants, comme All Against all, non plus. Pourtant c'est un excellent dessinateur-coloriste qui sait adapter son style au récit dont il a la charge.

Moins expérimental que sur All against all, Wijngaard fait en sorte de ne pas agresser le lecteur : le découpage est simple, les couleurs agréables, il y a même une forme de douceur, mais elle est trompeuse quand le lecteur ressent les tensions entre les protagonistes, la gravité de la situation. La puissance qu'ils affichent a quelque chose de tangiblement terrible, effrayante, comme on s'en aperçoit lorsque Valentina s'emporte contre Etienne qu'elle est à deux doigts de désintégrer ou comme lorsque Ray guérit de ses blessures et semble prêt à dévaster l'Amérique.

Cette traduction graphique confirme le propos de l'histoire : personne ne devrait disposer de tels pouvoirs, c'est trop pour un seul individu, alors imaginez quand il y en a six équivalents. Wijngaard fait aussi attention à ce qu'on distingue facilement les membres de la Famille, chacun possédant une allure, un visage, bien à lui. On peut remarquer que les années les marquent physiquement à la barbe blanchie d'Etienne. Ce ne sont pas tous des athlètes bodybuildés non plus : Valentine est massive, Ray a de la bedaine... Magus est flippant avec son costume et son casque tout comme Eliza dans sa cellule baignée d'une lumière rouge.

Tout compte fait, on a l'impression de lire quelque chose qui n'est pas si éloigné des X-Men période Krakoa, qui avait bâti une nation souveraine, développé une médecine révolutionnaire, vaincu la mort. Mais libéré des contraintes éditoriales et de la continuité, Gillen et Wijngaard peuvent aborder des questions plus frontalement, comme la responsabilité qui incombe (ou pas) à des êtres aussi supérieurs et la manière dont l'humanité les perçoit (ou pas puisque Etienne, en 1966, n'hésite pas à laver le cerveau des passants qui les reconnaissent, lui et Valentina, quand ils discutent dans la rue).

Un début canon donc. Croisons les doigts pour que Kieron Gillen ne dérape pas et s'appuie sur les bonnes ondes de Caspar Wijngaard.