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mercredi 19 novembre 2025

UN CERVEAU D'UN MILLIARD DE DOLLARS (Ken Russell, 1967)


Harry Palmer a quitté le MI-5 pour devenir détective privé à Londres. Un soir, il reçoit un appel téléphonique et au bout du fil une voix robotisée le sollicite pour aller retirer un colis dans la consigne d'une gare et l'apporter à Helsinki. Avant de partir en Finlande, Palmer passe le colis (un thermos) aux rayons X et découvre qu'il contient trois oeufs. Sur place, il est accueilli par Anya qui le conduit jusqu'à Leo Newbigen, une vieille connaissance.


Palmer ne fait confiance à aucun des deux mais fait semblant de vouloir collaborer et ils conviennent de se revoir le lendemain. Entre temps, Palmer est enlevé par le colonel Ross, son ancien supérieur, qui le contraint à reprendre sur service sous ses ordres pour récupérer les oeufs qui contiennent un virus dérobé dans un centre de recherches britannique. Lorsqu'il retrouve Leo comme convenu, Palmer découvre qu'il prend ses ordres d'un ordinateur et se voit confier la mission de tuer Anya. Mais Leo ne peut s'y résoudre car il l'aime.


Ayant menti à l'ordinateur sur le fait que la mission a été exécutée, Leo confie à Palmer une autre mission : gagner la Lettonie pour rencontrer des rebelles du régime soviétique. Après avoir traversé la frontière et manqué d'être exécuté par lesdits rebelles qui s'attendaient à voir arriver Leo, Palmer est arrêté et livré au colonel Stok, qu'il avait connu à Berlin. Ce dernier évoque une conspiration contre le bloc communiste et demande à l'espion anglais de lui communiquer des informations quand il en aura à ce sujet...


Le troisième film consacré aux aventures de Harry Palmer après Ipcress : Danger Immédiat et Mes Funérailles à Berlin est aussi le dernier de cette époque. Par la suite, le personnage reviendra dans deux autres opus (Bullet in Beijing, 1995 ; et Midnight in Saint Petersburg, 1997), tous deux produits pour la télé britannique.


Il faut savoir que Harry Saltzman voyait grand avec l'adaptation des romans de Len Deighton : pas moins de onze films étaient prévus, mais l'auteur savait qu'il faudrait que les scénaristes imaginent des histoires originales puisque lui n'avait écrit que quatre ouvrages. Mais le projet de Saltzman a sombré avec ce troisième opus où le producteur semble s'être emmêlé les pinceaux.


Rappelons que Saltzman était aussi un des producteurs des films James Bond et il avait financé les films Harry Palmer comme une sorte d'alternative, sinon plus réaliste, en tout cas plus distanciée, plus terre-à-terre. Le héros était défini comme l'anti 007, un espion malgré lui en quelque sorte, harassé par la paperasse, travaillant avec détachement, dans des décors tout sauf exotiques, etc.


Mais après Ipcress... où il avait fini par interdire l'accès à la salle de montage à Sidney J. Furie et après Mes Funérailles... où il avait fait appel, comble de l'ironie, à Guy Hamilton, le réalisateur de Goldfinger, Saltzman a tenté un pari impossible : renouer avec un cinéaste styliste et financer une super production. Autant dire un mariage contre nature, et même une sorte de trahison.

Car, dans Billion Dollar Brain (en vo), Harry Palmer est comme découpé en deux : son corps est dans un film de James Bond mais son esprit est resté dans ses deux aventures précédentes. Cette fois, l'adaptation du roman de Deighton a été confiée à John McGrath et visiblement, il avait reçu pour consigne de lâcher les chevaux.

Mais ça ne fonctionne pas - ou plutôt : ça ne fonctionne plus. Tout ce qui faisait le charme et l'intérêt des films avec Harry Palmer est ici noyé dans une intrigue sans queue ni tête, grandiloquente, où la singularité du héros est dévorée. La leçon à méditer ici, c'est qu'un film de genre doit justement s'en tenir au genre auquel il appartient.

Si vous respectez cet aspect, alors le spectateur ne sera pas déçu. Il pourra trouver ça mieux, moins bien ou aussi bon que ce qui a précédé dans la franchise, mais au moins il aura l'essentiel. Dès que vous pervertissez cette donnée, vous êtes dans le commentaire méta ou la parodie, et forcément vous exposez le public à un produit abâtardi qui lui déplaira parce que ce n'est pas pour ça qu'il a payé sa place.

Je ne dis pas qu'il faut se priver de commentaire méta ou de parodie, mais alors il ne faut pas que ce soit une suite à deux films ayant établi un univers codifié. Par exemple, quand vous regardez Casino Royale de 1967, vous êtes dans une parodie de Ian Fleming. Quand vous regardez Casino Royale de 2006, vous êtes dans une adaptation de Fleming. Mais en aucun cas, le film de 67 ne peut prétendre être canonique, appartenir à la franchise 007.

C'est ce même genre de sentiment qu'on a en regardant Un Cerveau d'un milliard de dollars (en vf) : Saltzman a voulu projeter Harry Palmer dans une aventure taillée pour James Bond, avec de l'action tous azimuts, du grand spectacle, une intrigue incompréhensible mais négligeable, de la séduction facile, un méchant grotesque aux mobiles encore plus débiles, un traître pathétique.

Pourtant, dans son premier acte, ce n'est pas désagréable car on reste dans les fondamentaux des deux films précédents : Helsinki, son climat glacial, un colis mystérieux à livrer, même la reconversion de Palmer en détective privé, ça passe. Et puis arrive la scène qui suscite la méfiance (légitime) pour la suite, quand Newbigen introduit Palmer dans cette salle avec l'ordinateur qui donne des ordres.

Là, on glisse doucement mais sûrement dans du folklore bondien des 60's, c'est amusant mais plus du tout réaliste. Le deuxième acte nous balade beaucoup et l'intrigue s'effiloche entre le Finlande, la Lettonie, le Texas. Et c'est au Texas, quand le troisième acte se déploie qu'on sombre dans le WTF le plus total, avec un milliardaire qui veut détruire le communisme et planifie une invasion tout en voulant empoisonner l'Armée rouge !

L'ancre du film, c'est Palmer : il est reste tel qu'en lui-même, observant tout ça avec une sorte d'amusement las. Lui seul semble mesurer le grand n'importe quoi que l'histoire (ou ce qui en tient lieu) raconte. Il se méfie de tout le monde, n'a pas peur du texan mégalo, et rentre à Londres à la fin pour une dénouement savoureusement moqueur. Mais quel gâchis d'avoir entraîné un tel personnage dans ce bazar !

Ken Russell était donc le pari tenté par Saltzman pour redonner une touche arty à sa saga. Sauf qu'il n'avait pas bien jaugé l'énergumène : Russell était un fou furieux, passionné d'opéra, dont le cinéma est comme sous le coup d'une intense fièvre délirante (il suffit de lister quelques-uns de ses films pour s'en assurer : Malher, Tommy, Les Diables, etc).

Le réalisateur ne sera pas heureux de cette expérience : toute l'équipe technique, aux ordres du producteur, résistait à ses directives, et lui aussi, comme Furie, fut écarté du montage final. Pourtant, comme Furie, mais un peu moins quand même, le résultat conserve des éclats de son style, parfois ampoulé mais en tout cas moins pépère que celui de Hamilton.

C'est Michael Caine, impressionné par les longs métrages de Russell, qui avait insisté pour qu'on lui confie ce nouvel opus et il admettra que c'était une mauvaise idée car tout le monde le prenait pour un dément. Caine est impeccable, il a l'immense mérite de ne pas avoir laisser Saltzman et McGrath faire de Harry Palmer un super espion mais toujours cet électron libre désenchanté et sarcastique.

Karl Malden campe un traître qu'il joue en cabotinant atrocement, mais c'est plutôt marrant ici. On retrouve le truculent Oscar Homolka, vu dans Mes Funérailles à Berlin, dans l'uniforme de Stok. Guy Doleman est bien sûr présent dans le rôle de Ross. Et Ed Begley est en surchaufffe permanente dans celui de Midwinter.

Mais le vrai plus du film, même si c'est un bonus triste, c'est la présence de Françoise Dorléac dans le rôle d'Anya. Elle est absolument magnifique, avec cette mélancolie gracieuse qui n'appartenait qu'à elle. C'est triste car ce sera son dernier film, elle mourra cinq mois après la fin du tournage, le 26 Juin 1967, dans un accident de la route. N'ayant pu se doubler en vf (et en vo sur les prises de son les moins bonnes), ce n'est donc pas sa voix qu'on entend.

La musique de Richard Rodney Bennett est excellente. Et le générique d'ouverture du film est signé du grand Maurice Binder (qui a beaucoup oeuvré sur les James Bond).

Fin de partie (provisoire) donc gâchée, même si quelque fulgurances de Russell, et Michael Caine et Françoise Dorléac restent mémorables.

mardi 18 novembre 2025

MES FUNERAILLES A BERLIN (Guy Hamilton, 1966)


L'agent secret britannique Harry Palmer est envoyé à Berlin-Ouest par son supérieur, le colonel Ross, pour y préparer l'exfiltration du colonel Stok, un officier des renseignements russes qui veut changer de camp en échange d'informations. Sur place, Palmer retrouve son ami Johnny Vulkan, qui dirige la branche berlinoise du renseignement britannique depuis que Ross l'a placé là. Puis il rencontre Stok en passant dans Berlin-Est : l'officier soviétique lui est sympathique mais il exige qu'un certain Kreutzman, réputé pour organiser des évasions, se charge de la sienne.


De retour à Berlin-Ouest, Palmer passe la soirée avec Vulkan et rencontre une mannequin, Samantah Steel, qui lui propose de partager son taxi car ils se rendent compte qu'ils sont logés dans le même hôtel. Une fois arrivés, elle l'invite dans sa chambre pour boire un verre et ils finissent au lit. Le lendemain matin, Palmer charge un cambrioleur de fouiller la chambre de la jeune femme dont il trouve l'attitude directe suspecte. Pendant ce temps, il rencontre Kreutzman et négocie avec lui le prix de l'exfiltration de Stok ainsi que la remise de documents pour passer le checkpoint.


Dans sa chambre d'hôtel, Palmer reçoit du cambrioleur les renseignements dont il avait besoin : Samantha possède un coffre qu'il a forcé et dans lequel se trouvait plusieurs passeports. Ross arrive à Berlin-Ouest accompagné de Hallan, qui fournit les documents demandés par Kreutzman pour exfiltrer Stok. Le transfert sera fait grâce à un corbillard et l'officier soviétique sera dans le cercueil. L'opération se déroule parfaitement sauf que lorsque le cercueil est ouvert, c'est le cadavre de Kreutzman qui s'y trouve !


Réalisé un an tout juste après Ipcress : Danger Immédiat, Funeral in Berlin (en vo) est le deuxième film consacré à Harry Palmer. Harry Saltzman développe donc une franchise parallèle à James Bond, dont il est aussi un des producteurs, mais dans une veine tout à fait différente, avec un anti-héros en tous points à l'opposé de 007, et des intrigues plus terre-à-terre.
 

Dit comme ça, on se croirait en vérité dans une histoire de John Le Carré, mais Len Deighton n'a pas été un espion comme son confrère romancier et il ne prétend pas au même réalisme quasi-documentaire. Harry Palmer est le chaînon intermédiaire entre le personnage de Ian Fleming et ceux de Le Carré. C'est cette nuance qui fait tout le prix de ses histoires.


Cependant, on notera immédiatement que Mes Funérailles à Berlin (en vf) se distingue très nettement de Ipcress : Danger Immédiat. Exit Sidney J. Furie et ses fulgurances visuelles qui transcendaient le matériau de base - d'ailleurs il fut exclus de la salle de montage de son film, mais sans que cela ne diminue son empreinte.


Cette fois, Saltzman fait appel, ô ironie, au réalisateur Guy Hamilton, qui avait été aux commandes Goldfinger, le troisième volet de James Bond (et d'autres ensuite). La différence est nette dès le début : adieu les cadrages zinzins de Furie, et même la photo de Otto Heller, toujours présent, est bien moins flamboyante. La facture est beaucoup plus classique, même si Hamilton semble parfois adresser quelques clins d'oeil à son prédécesseur (avec l'usage de plans en contre-plongée).

Le scénario est cette fois adapté par Evan Jones et bien qu'un an seulement sépare Mes Funérailles à Berlin de Ipcress : Danger Immédiat, le personnage de Harry Palmer est aussi altéré. Dans le premier film, on suivait un héros qui n'était pas franchement un espion (qui n'avait pas envie de l'être), une sorte de dilettante insolent. Cette fois, il remplit sa mission avec plus d'application.

Heureusement il a conservé ce brin de malice et de désobéissance qui font son charme, tout comme ses lunettes à montures noires épaisses, et cette distinction toute british. Il est moins maltraité physiquement aussi. Ce qui le caractérise profondément de toute façon, c'est son minimalisme : tout glisse sur lui, il est impénétrable en présence d'autrui, mais sourit quand il se sait à l'abri des regards. Au fond, tout cela l'amuse, mais à la manière de quelqu'un pour qui tout ça est pathétique.

Sa mission consiste à arranger le passage à l'Ouest d'un officier russe. Le film a d'ailleurs été, chose rare, tourné sur les lieux même de l'action (sauf évidemment pour la partie Est de Berlin). Les décors ont été soigneusement triés pour souligner le contraste entre les deux parties de la ville, d'un côté la RFA, ses beaux hôtels, ses night clubs, ses voitures racées ; de l'autre la RDA, sa grisaille, ses rues sales, son architecture triste.

Mais en vérité l'intrigue révèle progressivement ses strates : il est question d'agents du Mossad traquant un spoliateur de biens juifs durant le seconde guerre mondiale, tout le monde joue un rôle (double, voire triple). Il y a des règlements de comptes dans l'air et Palmer est dans un véritable panier de crabes. Comme la narration épouse son point de vue, le spectateur découvre ces manoeuvres en même temps que lui.

Hamilton aurait pu s'appuyer sur un script solide et dense, avec un rythme efficace, mais il s'est autorisé à improviser, notamment en poussant les acteurs à changer leurs répliques en fonction des situations qu'ils devaient jouer. Et s'il s'est permis ça, c'est parce qu'il fut lui-même agent des renseignements britanniques durant la guerre et qu'il estimait que les personnages ne pouvaient pas dire leur texte par coeur alors qu'ils ignoraient ce qui pouvait leur arriver à tout instant.

Cela donne une fraîcheur, une spontanéité inattendues au film, dont la mise en scène est par ailleurs très sage donc. Et les acteurs en font leur miel. Michael Caine est évidemment plus que parfait, il tient son personnage magistralement et comme lui il a l'air de traverser le film avec une espèce d'indifférence exquise. Ses échanges avec Guy Doleman, qui reprend le rôle de Ross, sont un régal.

Mais, et c'est plus surprenant, la méthode employée par Hamilton semble avoir inspirer les autres comédiens avec des prestations plus intenses, comme l'excellent Paul Hubschmidt (Vulkan) et la superbe Eva Renzi (Samantha). Cette dernière avait remplacé au pied levé Anjanette Comer, malade, et elle a été doublée vocalement en post-production. Il paraît qu'elle était insupportable sur le plateau, mais il n'empêche qu'elle est impeccable à l'écran, sexy, élégante, trouble. 

John Barry a également quitté le navire, remplacé par Konrad Elfers, dont, c'est le moins qu'on puisse dire, est qu'il ne vaut pas son homologue anglais...

Dans l'ensemble donc, Mes Funérailles à Berlin est une très bonne suite. Dommage que la réalisation n'ait pas été plus audacieuse, mais sinon, rien à redire : c'est très divertissant, avec cette pointe de cynisme et de nonchalance qui font le sel de cette mini franchise alternative à Bond. A bientôt pour le troisième volet, Un Cerveau d'un milliard de dollars...

samedi 15 novembre 2025

IPCRESS : DANGER IMMEDIAT (Sidney J. Furie, 1965)


Le physicien Radcliffe est kidnappé dans un train et son escorte tuée. Harry Palmer, sergent dans l'armée britannique travaillant désormais pour le ministère de la Défense, est transféré par son supérieur hiérarchique, le colonel Ross, dans la section dirigée par le major Dalby pour y remplacer l'escorte assassinée. D'après Ross, l'affaire de la disparition de Radcliffe est liée à celles de 16 autres savants anglais qui ont inexplicablement quitté leur poste récemment alors qu'ils étaient au sommet de leur carrière. Dalby reçoit pour mission de le retrouver s'il ne veut pas voir son département supprimé.


Le principal suspect dans cette affaire est Eric Gantby et son adjoint, Housemartin. Palmer fait équipe avec Jock Carnswell et le premier utilise une relation à Scotland Yard pour localiser Grantby grâce à sa voiture. Palmer va à la rencontre de ce dernier dans une bibliothèque publique et lui fait savoir que les autorités sont prêtes à payer le prix qu'il faut pour récupérer Radcliffe. Grantby lui donne un papier avec un numéro de téléphone pour arranger un rendez-vous. Mais il s'avère que le numéro n'a pas de correspondant et quand Palmer rattrape Grantby, celui-ci lui échappe avec l'aide Housemartin.


Housemartin est arrêté quelques heures plus tard et Palmer, prévenu, se rend avec Carnswell au poste de police où il se trouve. Mais ils le trouvent mort dans sa cellule alors que deux hommes, se faisant passer pour Palmer et Carnswell, lui ont rendu visite juste avant. Les deux agents se rendent là où a été appréhendé Housemartin et Palmer ordonne une fouille de l'endroit, sans rien trouver d'autre qu'un bout de bande magnétique sonore dont l'examen ne révèle rien d'autre qu'un bruit bizarre et une inscription : IPCRESS...
 

J'ai mentionné The IPCRESS File (en vo) dans la critique, hier, de L'Or se barre, et j'ai donc eu envie, comme souvent, par esprit de rebond, de le revoir (je pense même poursuivre avec les deux suites, Mes Funérailles à Berlin et Un Cerveau d'un milliard de dollars). J'avais été vivement épaté la première fois où je l'avais découvert et cela s'est confirmé.


Qui est Harry Palmer, le héros de ce film ? Citons une réplique du colonel Ross, son patron, quand il le présente au major Dalby : "Insubordonné. Insolent. Un filou. Peut-être avec des tendances criminelles." Comme l'intéressé est présent lors ce résumé, il confirme malicieusement. On apprendra ensuite que Palmer, ancien sergent dans l'armée, a fait de la prison pour avoir participé au marché noir et qu'il est devenu fonctionnaire pour en sortir.


Cet espion pas comme les autres est né de l'imagination de Len Deighton, un romancier qui a voulu surfer sur le succès de son confrère Ian Fleming, le créateur de James Bond. Ses propres oeuvres ont eu assez de succès pour que les producteurs de 007 l'embauchent pour écrire Bons Baisers de Russie (le deuxième volet des aventures de Bond, réalisé en 63 par Terence Young).


Mais la copie qu'il a rendue n'a pas convenu et il a été remercié. Harry Saltzman, un des producteurs de Bond, l'a rattrapé, séduit, lui, par ses romans et désirant proposer une alternative à 007. C'est exactement ce qu'est Harry Palmer : là où Bond est un globe-trotter, séducteur, au service de sa Majesté, affrontant des vilains pittoresques, le héros de Deighton est son exact opposé.

Outre les qualités décrites par le colonel Ross, Palmer est un fonctionnaire comme les autres. Il est affecté à des missions de surveillance ennuyeuses et lorsqu'il est muté dans un autre département, il est sous les ordres d'un officier qui impose à son personnel de tout consigner dans des formulaires. Quand Bond loge dans des palaces exotiques, Palmer vit dans un studio. Quand Bond couche avec toutes le femmes qu'il désire, Palmer fait la cuisine à l'assistante de Dalby pour la séduire.

"Vous ne quittez jamais vos lunettes ? - Uniquement quand je me mets au lit." Et Jean Courtney ôte les lunettes de Harry Palmer. Mais on ne les verra pas au lit ni recoucher ensemble. Et Palmer ne fréquente aucune autre fille avant ou après. Par contre il ne se prive pas de reluquer de belles anglaises dans la rue avec un sourire gourmand.

Tout le film est donc ainsi construit, comme une antithèse. Pas de grand spectacle, de fantaisie, d'intrigue échevelée, de héros invincible. La photo de Otto Helmer saisit Londres comme une ville grise, avec des espions eux-mêmes gris, mais des cadrages biscornus, insensés, des compositions bizarres, des angles de vue impossibles. Sidney J. Furie s'amuse à transcender cette grisaille par un style visuel baroque.

L'histoire concerne des kidnappings de savants rendus ensuite, contre rançon, très affectés mentalement, au point que leur génie est devenu inopérant. Harry Palmer et son partenaire Jock Carnswell trouvent une piste, IPCRESS, un acronyme correspondant au titre d'un ouvrage sur le lavage de cerveau (Induction of Pyschoneurosis by Conditioned Reflex under Stress).

La réussite d'IPCRESS : Danger Immédiat tient au fait que, sous les couches d'espionnage très bureaucratisé, le spectateur est d'abord un peu anesthésié par ces éléments de decorum afin que, ensuite, par contraste, plus Palmer approche de la solution, plus il est en danger et plus on craint pour lui. Comme c'est un binoclard, une fois qu'on lui enlève ses lunettes, il ne voit littéralement plus grand-chose, encore moins la mort qui rôde.

La forme du film épouse le fond de l'intrigue : tout ce que Furie et son directeur de la photo s'évertuent à trafiquer n'est là que pour traduire le sentiment d'oppression, de flou qui entoure Palmer. La traduction la plus directe, c'est que lorsqu'il ne porte pas ses lunettes, il voit donc tout trouble, et dès qu'il les remet, c'est comme une mise au point qui lui permet de cerner rapidement le détail qui cloche.

Pendant les 2/3, voire 3/4 du film, Palmer fonce. Puis dans le dernier acte, soumis à une torture que je ne dévoilerai pas, et privé de ses verres correcteurs, il avance à tâtons, risquant sa vie et celle des autres, jusqu'à une confrontation finale où, pour recouvrer sa lucidité et sa vue, il se mutile et tranche de manière décisive. C'est là qu'on comprend pourquoi un agent insubordonné comme lui était l'homme de la situation : son caractère indocile lui a permis de résister à ses bourreaux - et d'ailleurs, n'est-il pas d'abord payé pour ça ?

Avec son accent cockney, Michael Caine campe génialement (comme d'habitude) cet espion issu du milieu ouvrier, petite main du contre-espionnage, malicieux, irrévérencieux mais pugnace, dur au mal : Harry Palmer n'a pas éclipsé Bond, mais grâce à son interprète (qui jouera plus tard avec Sean Connery dans L'Homme qui voulut être roi) il est entré dans la légende.

Les seconds rôles échoient à des comédiens tous impeccables : Nigel Green (Dalby), Guy Doleman (Ross), Sue Lloyd (Jean), Frank Gatliff (Grantby) et surtout le toujours formidable Gordon Jackson (Carnswell).

John Barry signe la musique, là aussi aux antipodes des partitions épiques de Bond, avec l'omniprésence du cymbalum, qui a un son entre le piano et la guitare, et un thème principal magnifique.

IPCRESS : Danger Immédiat est une pépite, de celles qu'on adore parce qu'elle divertit en offrant au regard et à l'esprit quelque chose de totalement atypique. Une sorte d'équivalent pour le film d'espionnage à ce que Le Point de Non-Retour de John Boorman fut pour le polar.

vendredi 14 novembre 2025

L'OR SE BARRE (Peter Collinson, 1969)


A sa sortie de prison, Charlie Croker rencontre la veuve de Roger Beckermann, un de ses mentors qui vient d'être assassiné par la mafia. Elle lui transmet les plans du dernier casse sur lequel il travaillait et qui consiste à voler 4 millions de dollars en lingots d'or à Turin Pour accomplir ce coup, Charlie rentre dans la prison où il était pour s'assurer l'aide financière de Bridger, un caïd encore enfermé. Une fois rassuré sur ce point, il peut commencer à recruter une équipe de voleurs et de chauffeurs.


Mais la pièce maîtresse est le professeur Peach, un obsédé sexuel expert en informatique, qui doit remplacer le programme de l'ordinateur régulant le trafic routier de Turin pour provoquer un gigantesque embouteillage qui permettra au gang de s'emparer du butin. Croker acquiert enfin un autocar et trois Mini Cooper en plus de trois autres voitures. Tandis que les Mini Cooper font le voyage en Italie à bord d'un bateau, l'autocar et les trois voitures traversent la France et passent la frontière par les Alpes. Puis le bus continue son trajet de son côté.


Avant d'atteindre Turin, les trois voitures restantes sont stoppées par la mafia et Croker fait face aux intimidations d'Albatini et ses sous-fifres qui lui recommandent de rebrousser chemin car ils sont au courant de ses intentions. Charlie ne se laisse pas impressionner et répond que s'il meurt avec ses hommes, Bridger s'en prendra aux italiens résidant en Angleterre pour les venger. Albatini les laisse poursuivre leur route avec toutefois la volonté de les empêcher de mener leur casse à bien...


Peu de films ont réussi à saisir aussi bien l'esprit anglais de la fin des années 60 que The Italian Job (en vo). Peter Collinson signa là son film le plus réussi et mémorable dans une carrière qui s'acheva en 1980 sans tenir les promesses de cet opus. Mais il disposait, il est vrai, d'un remarquable script de Troy Kennedy Martin et d'un solide budget de 3 M $ alloué par le studio Paramount.


Car, et c'est étonnant, L'Or se barre (en vf) est une production américaine. Et cette bizarrerie aboutira à un énorme malentendu au moment d'exploiter le film Outre-Atlantique. Pour le comprendre, il faut examiner l'affiche ci-dessus qui vend le long métrage comme une sorte de divertissement sexy, ce qui déroutera beaucoup le public et aboutira à son échec commercial. 
 

En 2003, cependant, le même studio en financera un remake, avec Mark Wahlberg, Charlize Theron et Edward Norton, plus rutilant, mais bien moins savoureux, une version aseptisée, qui renvoie à la nécessité de (re)voir l'original. Car, comme je le disais en débutant cette critique, The Italian Job, c'est d'abord l'air du temps d'une époque.


Et pour incarner cette époque, qui de mieux que l'immense Michael Caine ? Ce n'est pas un secret pour ceux qui me font le plaisir de lire mes critiques de films, mais je suis un grand fan de cet acteur et il est plus impérial que jamais dans la peau de Charlie Croker, ce braqueur élégant, désinvolte, insolent mais bougrement méticuleux.

A sa manière, unique, Caine résume le film : rien de ce que vous verrez n'est sérieux, tout es fantaisie. Les voleurs opèrent ici avec un flegme britannique poussé à l'extrême et toutes les péripéties de l'histoire rappellent l'ironie dont sont capables les rosbifs. Cela commence dès la sortie de prison de Charlie Croker, attendu par sa fiancée, la délicieuse Lorna.

Celle-ci le conduit sans attendre chez un tailleur pour qu'il achète de nouveaux costumes - hé, qu'est-ce que vous croyez ? Un voleur anglais se doit d'avoir la classe, surtout quand il doit faire croire à tout le monde qu'il a passé les dernières années à chasser en Afrique. Puis, direction un hôtel de luxe où Lorna a préparé un beau cadeau pour son homme : une dizaine de call-girls prête à satisfaire tous ses caprices (cette fiancée sait faire plaisir).

A peine quitte-t-il ces demoiselles après une nuit de folie qu'il entre dans la chambre d'une jolie veuve dont le mari fut le mentor de Charlie et qui vient de se faire zigouiller par la mafia pour avoir préparé un casse spectaculaire à Turin. Elle lui donne les plans mais se donne aussi à Charlie pour le remercier d'exaucer le dernier souhait de son époux (madame est bien aimable).

Charlie doit pouvoir financer cette opération et, pour cela, il a besoin d'un mécène. Celui-ci est en prison ? Pas de problème : Charlie s'y introduit et le convainc de financer le casse. Puis il recrute une équipe, dont l'élément le plus important est un expert en informatique qui est certes un obsédé sexuel mais bon, ne chipotons pas. Et puis, surprise, c'est Benny Hill qui le joue !

Collinson filme l'affaire avec ce qu'il faut de distance sans sacrifier à l'efficacité. On peut dire qu'il a tout donné dans ce film qui témoigne d'une maîtrise dans la mise en scène tout à fait brillante - et qui justifiait donc qu'on espérât beaucoup de lui par la suite. Mais Collinson n'était pas le Steven Soderbergh de 1969 et il ne fit donc jamais mieux, ni même aussi bien.

En vérité, si L'Or se barre fonctionne si parfaitement, c'est parce que c'est une mécanique aussi bien huilée que l'organisation de Charlie Croker. Vous ne pouvez être qu'emporté par la fluidité de la réalisation, les facéties de ces sympathiques voyous, la grandiloquente anarchie de leur braquage, et le dénouement si savoureux de leur aventure.

Ce dénouement, sans le spoiler, alimentera bien des discussions, certains reprochant au film de ne pas avoir de fin digne de ce nom. En effet, la dernière scène est, au propre comme au figuré, un cliffhanger, qui laisse les héros au bord du précipice. Le spectateur voit défiler, médusé, le générique de fin, sans savoir s'ils vont s'en tirer ou pas.

Il semblerait que la Paramount voulait produire une suite dans la foulée, s'inspirant de ce que Michael Caine avait fait avec Ipcress : danger immédiat ; Mes funérailles à Berlin et Un Cerveau d'un milliard de dollars, dans lequel il incarnait le même personnage de contre-espion, Harry Palmer. Mais le box office décevant eut raison de Charlie Croker et donc on ne sut jamais ce qu'il advint de lui après ce fameux cliffhanger...

L'autre raison pour laquelle The Italian Job est entré dans les annales, c'est pour son emploi de la Mini Cooper, auquel le film fit une publicité extraordinaire. Cette petite voiture était l'arme fatale du gang de Charlie Broker pour se faufiler dans les rues embouteillées de Turin avec les flics à ses trousses. La course-poursuite dans le dernier acte du film est tout simplement jouissive et palpitante.

Outre donc Michael Caine, génial, le film donne un rôle fabuleux à Noel Coward, acteur et dramaturge célèbre dont la présence ici peut étonner - sauf qu'il était le parrain de Peter Collinson et l'avait aidé à percer dans le milieu du cinéma : on peut donc imaginer que c'était une façon de le remercier. Raf Vallone joue Albatini, l'orgueilleux mafioso, et Maggie Blye, la petite amie de Charlie, dont, hélas, beaucoup de scènes furent coupées au montage (le remake de 2003 donnera à Charlize Theron un rôle féminin plus étoffé).

Enfin, le film profite d'une magnifique bande originale composée par Quincy Jones, ce qui ne se refuse jamais.

Si vous aimez l'humour british, les films de casse, Michael Caine, indépendamment ou ensemble, alors oubliez le film de 2003, et jetez-vous sur cette version de 1969. Vous allez vous régaler !

samedi 18 octobre 2025

QUE VIENNE LA NUIT (Otto Preminger, 1967)


1946. Henry Warren est un ambitieux prometteur immobilier qui est marié à Julie Ann, une riche héritière, dont les terres ont servi à l'implantation d'un parc immobilier, Riverside. Les premiers bâtiments sont sur le point d'y être construits, mais un obstacle empêche la complétion du projet. En effet, deux parcelles doivent être rachetées : l'une appartient à un fermier noir, Reeve Scott, qui veille sur sa mère malade, Rose, qui fut la nourrice de Julie Ann ; et l'autre est à Rad McDowell, le cousin de Henry, revenu de la guerre auprès de sa femme Lou et leurs quatre enfants.


Rad est intéressé pour céder son terrain car il aimerait refaire sa vie ailleurs avec sa famille, mais Lou est plus réticente à quitter ce qu'ils ont mis des années à bâtir. Quant à Reeve, sa mère lui a fait promettre de ne jamais vendre leur parcelle où ils ont toujours vécu et que les parents de Julie Ann leur ont donnés pour services rendus. Henry convainc Julie Ann d'aller parler à Rose pour tenter de la convaincre et celle-ci accepte. Mais sa visite et ses arguments contrarient tant la vieille femme qu'elle fait un malaise. Le soir même, elle rend l'âme dans les bras de son fils en lui faisant rappeler son serment.


A l'enterrement, Reeve interdit à Julie Ann et Henry d'assister à la cérémonie religieuse. Vexée, Julie Ann décide de se venger en servant les affaires de Henry et parle au juge Vernon Purcell, un raciste qui n'hésitera pas à contourner la loi pour donner raison à la jeune femme et son mari. Cependant, Vivian Turlow, une amie des Scott, fouille dans les registres de la vill et y trouve la preuve que Reeve a bien enregistré légalement l'acte de propriété de sa ferme. Rad, de son côté, agacé des relances de Henry, prend le parti de Reeve et refuse à son tour de ne pas vendre sa parcelle...
 

En 1967, la carrière d'Otto Preminger est dans sa phase descendante. Ses plus beaux et grands films sont derrière lui, mais sa réputation est encore intacte auprès des studios et il cherche un sujet qui lui permettra de rebondir. En sa qualité de producteur, il pense dénicher la perle rare avec le roman de K.B. Gilden (en en réalité le couple d'écrivains Katya et Bert Gilden), Hurry Sundown (en vo).


Il engage le scénariste Horton Foote pour en signer l'adaptation et celui-ci lui rend un manuscrit de plus de mille pages ! Preminger ne se démonte pas et prévoit d'en tirer un film en deux parties d'une durée totale de 4h. 30 qui serait projeté en deux séances ! Evidemment Paramount, qui doit distribuer ça, refuse et Preminger revoit donc sa copie... En virant Foote !


Place à Thomas C. Ryan pour réduire le script à une taille plus raisonnable et pendant ce temps Preminger commence son casting, un véritable aéropage de stars, puis effectue les repérages. Il souhaite tourner sur les lieux de l'action, en Georgie, mais les autorités locales refusent. Un collaborateur lui suggère la Louisiane. Et ça va être encore pire !


En effet, la population se montre très hostile en voyant débarquer l'équipe et encore plus quand elle apprend que l'histoire met en scène une amitié entre un homme blanc et un homme noir. Des menaces de mort anonymes parviennent à la production, le Ku Klux Klan fait brûler une croix sur un des plateaux de tournage, la tension est à son comble...

... Au point que pour protéger tout le monde, le studio demande à des soldats de l'armée de surveiller les alentours et de protéger les acteurs noirs. Ce sera tout ? Oh que non ! Preminger, une fois les premières scènes en boite, se montre à la hauteur de sa néfaste renommée : il se comporte comme un véritable tyran, engueulant aussi bien les techniciens que ses acteurs.

Ainsi aura-t-il dans le collimateur Michael Caine qui a eu le culot de se plaindre dans une gazette locale, mais plus encore Faye Dunaway, dont c'était le premier rôle au cinéma, et à qui il reproche de ne pas savoir jouer devant une caméra. L'actrice, une fois le film terminé, traînera le réalisateur en justice pour dénoncer le contrat de cinq films qui la liait à lui. Elle aura gain de cause mais devra payer une grosse somme pour dédommager Preminger.

Qu'en est-il du film lui-même, une fois qu'on sait tout cela ? Comme dirait l'autre : c'est compliqué. Le scénario est remarquable en bien des points, notamment en ce qui concerne la caractérisation des personnages et la construction de l'intrigue. Tous les rôles principaux sont très richement dotés et l'histoire est très solide, avec un rythme impeccable sur 142'.

Néanmoins, comme souvent avec des films au casting fourni et doré, Que Vienne la Nuit (en vf) souffre du fait que tous les protagonistes n'ont pas droit au même traitement. Ainsi les noirs sont tous des gens bien, malheureux mais dignes, solidaires et intelligents et pugnaces. Les blancs sont tous des névrosés, particulièrement les plus riches, et ceux qui ne le sont pas sont capables d'expressions abjectes tout en se comportant valeureusement ensuite.

Mais il y subsiste des éléments absolument dispensables car vite éreintants, comme le fils de Henry et Julie Ann qui couine sans arrêt parce qu'il aurait subi un choc enfant. A la fin, on est presque soulagé qu'il soit hospitalisé pour ne plus avoir à le supporter comme son père. D'autre part, Preminger ne résiste pas à l'envie d'en faire trop pour prouver ses bonnes intentions.

C'est l'aspect le plus délicat de la critique : Preminger a eu le courage de s'attaquer en 1967, à la ségrégation raciale, lors d'un tournage où le KKK rodait. Mais parfois le mieux est l'ennemi du bien et dans ce cas précis, le cinéaste sombre souvent dans la caricature : comme je le souligne plus haut, aucun noir n'est mauvais dans cette histoire, par contre (à l'exception des McDowell, et encore pas tout le temps), les blancs sont tous des raclures infâmes.

L'échec le plus notable ici, c'est qu'on ne nous explique jamais réellement ce qui soude Rad et Reeve. Rad traite à un moment Reeve de "sale moricaud" juste avant que Reeve ne lui révèle que son attitude distante vient du fait que sa mère vient de mourir. Rad s'excuse alors et par la suite est solidaire du combat de Reeve contre Henry. Mais cela reste équivoque car le sort de sa parcelle dépend de celle de son voisin et il est donc permis de se demander s'il soutient Reeve par amitié ou intérêt.

L'autre écueil du film, c'est que le script original tellement long n'a pas été complétement purgé d'éléments un peu superflus à l'évidence. Ainsi en est-il de la liaison entre Henry et la fille du juge qui n'apporte rien et surtout n'aboutit à rien. 

En outre, la relation de couple entre Henry et Julie Ann est tellement chargée sexuellement que cela donne des scènes parfois grotesques (comme lorsqu'elle suce de manière très suggestive l'embout du saxophone de son mari comme si elle lui prodiguait une fellation par procuration).

Mais Que Vienne la Nuit n'est pas dénué de grandes qualités, loin s'en faut. Il est indéniable que le film a quelque chose de daté, de trop classique, mais en même temps c'est du vrai bon cinéma à l'ancienne, exécuté par un maître de l'exercice. Le récit a une vraie ampleur tragique, et sa durée sert cette dimension en laissant toutes les pièces du puzzle s'assembler jusqu'à une fin épique.

Enfin, malgré le caractère abominable de Preminger, sa direction d'acteur est remarquable. Michael Caine est détestable à souhait en mari frustré et en promoteur sans scrupules. Jane Fonda est aussi magnifique en épouse lunatique et en mère inquiète. John Phillip Law a un côté électrique très convaincant. Faye Dunaway est déjà impeccable (même si on sent que son rôle a été amputé au montage).

A côté de ces vedettes, Robert Hooks parvient à exister par son jeu sobre et digne, comme Diahann Carroll, face à des seconds rôles comme George Kennedy en shérif bonne pate et Burgess Meredith en juge raciste.

Si vous aimez ce genre de cinéma, académique mais solide, et aussi les films dont l'histoire en coulisses est presque aussi tendue que sur l'écran, Que Vienne la Nuit a quelque chose d'immanquable.

mardi 16 septembre 2025

L'AIGLE S'EST ENVOLE (John Sturges, 1976)


Inspiré par l'évasion, en 1943, de Benito Mussolini de la prison où l'avait fait enfermé Victor-Emmanuel III, l'état-major allemand entreprend une opération aussi périlleuse en commandant à l'amiral Canaris l'enlèvement de Winston Churchill. Il charge le colonel Radl d'étudier la faisabilité d'un tel projet sans y croire une seconde. Mais contre toute attente, Radl, grâce à rapport transmis par Joanna Grey, agent infiltrée en Angleterre pour le compte du Reich, pense la chose possible et commence les préparatifs.
 

Il recrute d'abord Liam Devlin, un membre de l'IRA pour qui seul compte l'indépendance irlandaise, d'entrer en contact avec l'agent Grey. Puis il cherche, et trouve, un soldat assez audacieux pour mener cette mission. Cet homme, c'est le colonel Kurt Steiner qui est détenu, pour insubordination, sur l'île d'Aurigny, occupée par les allemands, avec ses hommes appartenant au peloton aéroportée.


Himmler, en personne, remet une lettre de Hitler à Radl lui donnant carte blanche pour mener l'opération. Steiner et ses hommes sont parachutés en Angleterre depuis un avion de la RAF récupéré par les allemands et rejoignent le village de Studley Constable où Devlin les attend. Ils se font passer pour des soldats polonais et débutent des manoeuvres de repérages car Churchill est attendu dans un manoir voisin où le vicaire de ce patelin lui rendra visite.


J'avais voulu, en Juin dernier, rendre un hommage à Donald Sutherland alors qu'il venait de disparaître. Mais la diffusion hier soir sur Arte de l'Aigle s'est envolé me fournit l'occasion de me rattraper. Avant d'aller plus loin, vous remarquerez que le titre français contredit l'original où L'Aigle a atterri au lieu de s'être envolé...


Le film est réalisé par le vétéran John Sturges dont ce sera le dernier opus. Pour moi, Sturges, c'est l'homme des Sept Mercenaires, de La Grande Evasion, d'Un Homme est passé, du Dernier Train pour Gun Hill et de Règlements de comptes à OK Corral, soit une collection de longs métrages qui m'ont accompagné enfant et adolescent et que j'ai vus et revus.


Mais en 1976, Sturges n'a plus vraiment la côte à Hollywood et n'est plus aussi motivé. D'ailleurs le tournage de L'Aigle s'est envolé se déroulera dans une ambiance exécrable car Michael Caine déplorait l'attitude  de son metteur en scène et le fait que son principal partenaire à l'écran soit Donald Sutherland alors que le rôle de ce dernier devait être tenu par Richard Harris (écarté parce qu'il soutenait l'IRA).


Est-ce un bon film malgré tout ? Sans doute pas autant qu'il aurait pu. Mais c'est un divertissement plaisant et efficace, où on ne sent pas de la part de Sturges un manque d'investissement. Au contraire sa réalisation est soignée, l'intrigue est bien conduite et la distribution mise en valeur. Le problème en vérité est ailleurs...

Car ce type de film souffre d'un décalage effectif entre la manière dont il a été fait, produit, et celle dont il est incarné. Sturges, c'est le classicisme hollywoodien, la vieille école, un metteur en scène réputé pour faire briller ses stars dans des genres comme le western surtout mais aussi le film de guerre, comme ici. C'est sa mission et il la remplit.

Mais Michael Caine et peut-être encore plus Donald Sutherland, c'est la modernité des années 70, cette génération d'acteurs anglo-saxons qui, en parallèle de l'éclosion des élèves de l'Actor's Studio (De Niro, Pacino, Hoffman...), a imposé une nouvelle manière de jouer des personnages, avec plus d'ambiguïté, entre flegme et folie.

Au milieu, comme une sorte de passerelle entre américains du Nouvel Hollywood et anglais ou canadiens, se trouve Robert Duvall, qui a joué dans Le Parrain notamment, et qui emprunte un peu à ces deux courants : une caractérisation très sobre, intériorisé, mais inspiré de la méthode Lee Strasberg. On peut se demander comment lui a vécu de tournage houleux...

L'intrigue est assez loufoque mais s'appuie sur un fait bien réel : Mussolini a été libéré de prison, où l'avait jeté Victor-Emmanuel III, dans des circonstances rocambolesques. Cela a inspiré le romancier Jack Higgins dont le livre a servit de base au scénario de Tom Mankiewicz, le neveu de Joseph Mankiewicz, un des plus grands cinéastes de Hollywood dans les années 50-60 (Cléopâtre, Soudain l'été dernier...).

Le spectateur est partagé dès le départ car les héros sont après tout des allemands servant le régime du 3ème Reich et donc Adolph Hitler. Pas vraiment des individus très sympathiques donc. Mais qu'il a fallu rendre quand même héroïque. Mankiewicz doit jongler avec ces éléments-là et il s'en sort brillamment, car il réussit presque à nous faire oublier qui sont réellement Steiner, Radl et compagnie.

Dans son dernier acte, ce commando allemand est encerclé par des Rangers américains dans un village. La mission est plus que compromise mais le fanatisme des allemands apparaît dans leur sacrifice pour permettre à leur leader de s'échapper et d'essayer de compléter leur mission. On peut dire que le dénouement est très malin puisqu'il offre une forme de victoire à Steiner, même s'il est dupé (mais chut ! Je ne veux pas vous spoiler ce twist ingénieux).

Sturges emballe tout ça en un peu plus de 120', on ne s'ennuie pas une seconde, même si on est quand même très loin du souffle qui traversait par exemple La Grande Evasion, chef d'oeuvre absolu du cinéaste.

Michael Caine campe avec charisme et un mélange de discipline absolue et d'attitude rebelle ce colonel qui semble savoir dès le départ qu'il s'engage dans une mission suicide. Donald Sutherland insuffle, c'est évident, une ironie, une malice à son personnage qu'on aurait eu du mal à imaginer avec Harris. Robert Duvall est remarquable en stratège abusé par Himmler (interprété par Donald Pleasence).

A côté de ce trio, on remarquera la très belle Jenny Agutter (la même année, elle tournera le film qui fit d'elle une éphémère vedette, L'âge de cristal), mais aussi Treat Williams et, plus étonnant, Larry Hagman (bien avant qu'il ne soit J.R. Ewing dans Dallas).

Si vous êtes fan de Caine, Sutherland ou de Sturges (à la rigueur), vous regarderez L'Aigle s'est envolé avec le même plaisir que les séries B de "La Dernière Séance" (référence en la matière même si ça n'évoquera rien à ceux qui n'étaient pas nés avant les années 80).

dimanche 31 mars 2024

LES FILS DE L'HOMME (Alfonso Cuaron, 2006)


Royaume-Uni. 2027. La civilisation s'est effondrée suite à un écocide. Plus aucun enfant n'a vu le jour depuis 18 ans. La Grande-Bretagne est un des rares pays dont le gouvernement fonctionne toujours mais il s'est transformé en Etat répressif, arrêtant et parquant dans des camps tous les immigrés. Theo Faron, un ancien activiste devenu bureaucrate, échappe de justesse à un attentat avant d'être kidnappé par les Poissons, un groupuscule classé terroriste qui lutte pour les droits des migrants et dont le leader est Julian Taylor, l'ex-femme de Theo.


Celle-ci lui remet une forte somme d'argent s'il lui procure deux laissez-passer. Theo s'adresse à son cousin ministre, et contre une rallonge accepte d'escorter à l'autre bout du pays Kee, une jeune femme africaine, et Miriam. Ils roulent avec Julian et Luke, son second, en direction de Canterbury lorsqu'ils tombent dans une embuscade. Des tires sont échangés et Julian est mortellement blessé. Plus loin, deux policiers les arrêtent avant que Luke ne les abatte.


Gagnant une ferme, Luke est élu nouveau chef des Poissons tandis que Theo découvre que Kee est enceinte de huit mois ! Mais la nuit venue, il surprend une discussion animée au cours de laquelle il comprend que Luke a organisé l'embuscade qui a conduit à la mort de Julian et qu'il veut enlever le bébé à sa mère pour l'exploiter à des fins politiques. Theo réveille Miriam et Kee et s'enfuit avec elles.


C'est le véritable début d'une odyssée dans l'Angleterre dévastée par un début de guerre civile entre des mouvements révolutionnaires et les autorités, au milieu de laquelle il faut sauver Kee et son futur enfant en les livrant à l'équipage d'un navire appartenant à une organisation scientifique luttant contre l'infertilité...


J'ai longtemps entendu beaucoup de bien au sujet des Fils de l'Homme sans l'avoir jamais vu. Il faut dire que Gravity, le succès planétaire de Alfonso Cuaron, son réalisateur, m'a beaucoup échaudé et je craignais une nouvelle désillusion. En revanche, je suis un grand fan de l'acteur Clive Owen, qu'on peut voir actuellement dans la série Mr. Spade sur Canal +, et c'est ce qui m'a finalement motivé.


Je n'ai pas lu le roman éponyme de P.D. James dont est adaptée l'intrigue de Children of Men, dont je ne sais pas si c'est fidèlement transposé, mais qu'importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. Et je dois dire que question ivresse, ce long métrage la procure avec sa réalisation virtuose, son rythme soutenu et son intensité implacable.


Faut-il dire que Les Fils de l'Homme est un film d'anticipation ? Si vous êtes un adepte de la collapsologie, sans doute. C'est hélas ! un courant de pensée qui compte de nombreux partisans, prédisant la chute de la civilisation industrielle à la suite d'un écocide dans les prochaines années. Mais ce n'est pas mon cas : sans être un optimiste aveugle, je crois aux forces du progrès, sinon au sursaut de l'humanité, pour surmonter des crises comme celles qui nous attendent.

Mais il faut aussi reconnaître que ça ne va pas bien, que les menaces sont multiples, et que surtout, d'un point de vue romanesque, le pire inspire de bonnes histoires. Celle-ci ne fait pas exception, qui fait d'ailleurs étrangement écho à la série de comics Y le dernier homme de Brian K. Vaughan et Pia Guerra (DC Comics pour la vo, Urban Comics pour la vf), même si le livre de P.D James date de 1992, soit dix ans avant l'oeuvre de BVK et Guerra.

On plonge donc dans une société frappée par une infertilité depuis 18 ans et le héros, Theo Faron, va devoir escorter à travers une Angleterre au bord de la guerre civile une jeune femme africaine enceinte. La révélation est bien amenée même si, entre temps, je connaissais ce rebondissement (difficile de ne pas se faire spoiler avec un film qui est sorti il y a 16 ans). Ce qui compense, c'est l'enjeu que représente cet enfant à venir.

Le récit montre comment un groupuscule d'activistes, comme celui auquel a appartenu Theo dans le passé, compte exploiter cet événement à des fins politiques puisque la question migratoire est devenue centrale en 2027 (année où se situe l'action). Que se passerait-il, effectivement, si une jeune africaine portait dans son ventre le premier bébé à naître depuis 18 ans alors qu'elle est coincée dans un pays qui arrête en enferme tous les immigrés dans des camps ? Le sujet est traité de manière directe et mouvementée via le prisme de la course-poursuite et du film de guerre.

Les péripéties traversées par le trio de protagonistes (Theo, Kee, Miriam) dressent le portrait glaçant d'une nation qui a sombré dans un régime répressif d'un côté et celui non moins flippant d'une bande de rebelles armés prêts à commettre u coup d'état. La mise en scène d'Alfonso Cuaron exploite très bien le cadre sans avoir besoin d'en rajouter pour maquiller les décors. 

Mais surtout la caméra est extrêmement mobile, souvent porté à l'épaule, ce qui donne au film des allures de reportage, ou alors avec des plans-séquence ahurissants (comme celui de l'embuscade et de la fuite ou plus tard quand Theo s'engage dans un immeuble sous le feu de l'armée régulière, gravissant les étages, parcourant des paliers à la recherche de Kee et son bébé). Faut avouer, ça secoue, mais surtout c'est moins gratuit que dans Gravity où ces mouvements d'appareils ressemblaient davantage à une démonstration technique.  

L'interprétation est évidemment de première classe. Julianne Moore apparaît peu, son personnage étant vite sacrifié, ce qui est malin pour convaincre le spectateur que personne n'est à l'abri. Chiwetel Ejiofor campe un bel enfoiré. Michael Caine s'amuse en vieux caricaturiste hippie. Peter Mullan joue un flic bien louche. Et Clare-Hope Ashitey est épatante dans le rôle de cette jeune mère. Quant à Clive Owen, il est égal à lui-même, c'est-à-dire rien moins qu'excellent : son secret, c'est lui-même qui le dit, c'est que, fou de Bogart et des films noirs, cela lui a appris à n'en faire jamais trop, à épouser le rythme du film plutôt qu'à chercher la performance. Et c'est bien l'un des rares aujourd'hui (avec Ryan Gosling) à jouer comme ça.

Les Fils de l'Homme mérite sa bonne réputation.