La Nouvelle-Orléans, 2008. Alors que l'Amérique vibre pour la campagne présidentielle opposant John McCain à Barack Obama en pleine crise financière, Johnny Amato, le propriétaire d'un pressing, prévoit de braquer le tripot tenu par Markie Trattman et contrôlé par la mafia. Markie avait lui-même commis un coup semblable quelques années auparavant, plongeant l'économie souterraine du crime dans le chaos. Cela en fera donc un suspect idéal sans que les caïds de la pègre n'enquêtent trop loin.
Pour commettre ce coup, Johnny engage Frankie et Russell qui, bien que manifestement inexpérimentés et drogués, réussissent à dérober environ 100 000 $. L'affaire fait grand bruit dans le milieu. Un émissaire charge Jackie Cogan, un tueur à gages, de retrouver les coupables et de les éliminer. Mais ce dernier, s'il ne croit pas Markie assez bête pour être derrière ce coup, estime quand même qu'il faut le supprimer, pour en faire un exemple à même de décourager d'autres voyous.
Les événements vont prendre une tournure imprévue : en Floride où il s'est mis à dealer de la drogue, Russell raconte par inadvertance à un de ses clients, Kenny, être un des deux braqueurs. Kenny le répète à Dillon, un autre tueur à gages qui transmet l'info à la mafia de la Nouvelle-Orléans. Par ailleurs, Cogan ne peut se charger de tuer Johnny car il le connaît et il délègue cette mission à Mickey, un de ses amis. Sauf que celui-ci, récemment séparé de sa femme, a sombré dans l'alcool et les putes...
Cogan's Trade est à l'origine un roman de George V. Higgins, publié en 1974, dont l'action se déroulait à Boston. Quand Andrew Dominik le lit, il décide de l'adapter en déplaçant l'intrigue à la Nouvelle-Orléans, bien qu'on n'identifiera jamais vraiment la ville, mais parce qu'il souhaite exploiter celle-ci après la catastrophe de l'ouragan Katrina.
Pour financer le projet, il s'adresse à Brad Pitt (qu'il a déjà dirigé dans L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) en désirant lui confier le rôle principal mais aussi pour qu'il en produise une partie via sa société Plan B. La présence d'une telle star rassure plusieurs autres investisseurs et motive le reste du casting, exclusivement masculin. Et Cogan's Trade devient Killing Them Softly.
Si ce retitrage peut dérouter, il est expliqué dans le film : Cogan est un assassin, mais il déteste tuer à bout portant car il ne peut pas supporter de voir sa victime implorer, pleurer, se pisser dessus. Lui, il aime tuer en douceur, à distance, par surprise, considérant qu'ainsi sa cible ne souffrira pas et surtout ne s'y attendra pas.
De fait Cogan : Killing Them Softly est particulièrement avare en scènes d'action et d'assassinat. Non, l'intérêt, le pari même du film, sont ailleurs. Ce qui intéresse Andrew Dominik, ce n'est pas de tourner un énième film noir sur des tueurs à gages et des braqueurs condamnés d'avance. Ce qu'il ambitionne, c'est de dresser un parallèle entre l'économie souterraine du crime et celle d'un pays.
En 2008, les Etats-Unis sont englués dans la crise financière, à cause la bulle spéculative sur l'immobilier. Le gouvernement va sauver plusieurs banques de la faillite mais le Parti Républicain va perdre les élections présidentielles à cause de cela, John McCain qui avait été investi pour succéder à George W. Bush échouant à surmonter cette déroute politique.
La suite, on la connaît : Barack Obama est élu triomphalement et écrit l'Histoire en devenant le premier Président noir des Etats-Unis. Il apparaît comme le fédérateur d'un pays dont la classe moyenne a fait les frais de la crise et il se veut le grand réconciliateur des citoyens américains. Il se verra même, précocement, récompensé d'un Prix Nobel de la paix sans avoir fait grand-chose pour le mériter, et laissera derrière lui un bilan mitigé.
Dominik compare donc l'état de l'Amérique, lui qui est australien, à celui de la pègre. Le casse commis par Markie a plongé l'économie du crime dans la crise comme la crise des subprimes a ravagé la société. Et le film fait ce pari fou : si vous adhérez à ce parallèle, alors vous aimerez cette histoire qui file la métaphore entre les cols blancs du grand banditisme et des banques, des institutions étatiques, etc.
Le critique de cinéma Roger Ebert, pourtant un des meilleures plumes du métier, avait démoli le film à sa sortie en considérant son propos simpliste et stupide. En 2012, personne ne voulait plus entendre parler de George W. Bush, de cette crise, et encore moins dire du mal de Obama, ce président so cool. Alors prétendre que la vraie crise de 2008 était comparable aux magouilles de gangsters de fiction...
Pourtant, avec le recul, le film ne manque ni de pertinence ni de malice. Déjà parce que Dominik se fiche ostensiblement du cachet polar de l'intrigue. Comme je le disais plus haut, l'action est rare, les coups de feu encore plus, et les quelques assassinats sont filmés de manière expéditive. Par contre, on y cause beaucoup honoraires, argent sale, somme promise et somme due, et impact du métier d'assassin sur la vie personnelle.
Un des moments les plus savoureux et les plus pathétiques à la fois concerne toute la séquence avec Mickey. Cogan se refuse à tuer Johnny Amato, le commanditaire d'un casse commis contre une salle de jeu de la mafia. Il demande à de ses confrères et amis de s'en charger. Mais Mickey n'est plus le professionnel redoutable qu'il fut.
En pleine rupture avec sa femme, il noie son désespoir dans l'alcool et en se tapant des putes. Il n'est plus fiable. Pire : il va causer des ennuis plus qu'il ne va en régler. Cogan décide donc, certes avec cruauté mais surtout avec lucidité, de le faire sortir de la partie. Et il le livre aux flics en mettant en scène un traquenard avec une prostituée dans un hôtel.
Une autre scène illustre l'absurdité de l'affaire toute entière : il y a trois hommes à abattre, le commanditaire du casse et ses deux exécuteurs. Mais l'un de ces braqueurs est un toxico qui va se servir de sa part pour acheter de l'héroïne afin d'en consommer une partie et de revendre l'autre. Complètement stone, le mec va raconter qu'il a participé au casse. L'info remonte jusqu'aux victimes. Mais...
... Avant que Cogan ait pu le localiser et le buter, il se fait arrêter pour possession de stupéfiants par la police de Floride. Un de moins à tuer donc. Sauf que si Cogan ne l'a pas tué, ses clients estimeront ensuite qu'il n'a pas à être payé pour ça. Ce qui conduit à cette réplique paraphrasant Orson Welles (qui disait : "L'Amérique est un mensonge") et prononcée par Cogan : "L'Amérique est un business.".
A plusieurs reprises, ce qu'on observe dans cette histoire, c'est moins ce que suggère le titre (Killing) que tout le négoce autour du crime. Cogan passe beaucoup de temps avec un intermédiaire de la mafia à discuter de sa paie, de la somme qu'exigeait le premier tueur contacté (mais indisponible), des moyens à employer pour tuer untel, des réticences de la mafia sur les méthodes des tueurs...
Le film n'est pas long (moins de 100') mais il prend son temps, il donne l'impression de musarder, de trainer en route. Rien n'est urgent. Mais quand Cogan veut des résultats, la tension remonte aussitôt et la solution est aussi brutale que rapide. Sans aucun sentiment. Cogan est juste un type employé pour un boulot et ses clients sont invisibles, il parle juste avec l'intermédiaire. Après, ces gens ne se reverront, normalement, plus jamais.
Le casting aligne de sacrés acteurs. Scoot McNairy et Ben Mendelsohn sont formidables en bras cassés. Richard Jenkins est sensationnel en bureaucrate du crime organisé. Ray Liotta est impeccable en truand sacrifié pour l'exemple. Et puis c'est toujours poignant de revoir feu l'immense James Gandolfini, qui est franchement extraordinaire dans le rôle de Mickey.
Brad Pitt tient donc le rôle de Cogan et il est parfait. Sa coolitude absolue en fait un tueur imprévisible et froid, d'une classe folle. C'est vraiment l'acteur qui se bonifie avec l'âge, comme un bon vin. Il a 49 ans quand il tourne ce film et il a acquis une allure, une épaisseur, incomparables.
Cogan : Killing Them Softly est un film noir atypique mais franchement réussi et jubilatoire.







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