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vendredi 4 septembre 2026

FURIOUS (Saison 1) (Elizabeth Meriwether, 2026)


Ancienne inspectrice à la brigade criminelle, Alice Black a démissionné après avoir dénoncé la violence de son compagnon Marshall Connelly, également flic, soutenu par ses collègues. Elle est désormais agent du FBI et c'est en cette qualité qu'un de ses amis, Danny Kelly, lui demande de le rejoindre sur une scène de crime. La victime est Caleb Easton, fils du milliardaire Jay Easton, dont on a voulu maquiller le meurtre par un suicide par overdose. L'affaire est délicate à plus d'un titre et le FBI et la police décident de travailler conjointement dessus.


L'assassin de Caleb Easton est Catherine Grace, une ancienne prostituée qui a fait partie d'un trafic d'êtres humains avec sa meilleure amie Isabel Luna, morte dans des circonstances mystérieuses, et dont le dossier a été classé rapidement. Nora Washington, la supérieure de Alice, a enquêté à son sujet, à l'époque sous les ordres de l'agent spécial Ed George. La modus operandi du meurtre de Caleb Easton rappelle à Alice la mort d'Adrian Murado, un dealer et proxénète, sur lequel elle avait investigué un an auparavant et elle est certaine qu'il s'agit du même tueur.


Tandis que Catherine met du temps à être identifiée et continue à cibler des hommes riches, tous en relation avec la famille Easton, Alice doit collaborer avec Marshall mais peut compter sur le soutien de Danny. Nora, elle, soupçonne Ed George, qui a été promu à sa place, de couvrir les responsables dans cette affaire tortueuse...


J'ai pris l'habitude de binge-watcher des séries par impatience - comment faisait-on autrefois avec des saisons à vingt épisodes, à raison d'un ou deux diffusés chaque semaine ? Toutefois, il arrive qu'on tombe sur un show assez exigeant et à la tonalité plus lourde pour qu'on prenne son temps. C'est le cas de Furious, un polar disponible sur Hulu et donc Disney+.


Elizabeth Meriwether s'est librement inspiré d'un roman de Ronald Bass qui avait déjà été adapté au cinéma en 1987 par Bob Rafelson sous le titre La Veuve Noire, avec Theresa Russell et Debra Winger. Mais elle en a tiré quelque chose d'infiniment plus riche, complexe, éprouvant et magistral. Suffisamment pour que le souvenir du long métrage s'efface complètement.


Une autre histoire à laquelle on pense d'abord en suivant Furious est Killing Eve, la série écrite par Phoebe Waller-Bridge, avec son duo flic-tueuse. Mais là encore, la comparaison est vite supplantée par la réussite de Furious où la dimension saphique entre les deux héroïnes est supprimée et l'humour absent.


Avec des références pareilles, qu'est-ce qui fait de Furious un tel succès (au point qu'une saison 2 vient d'être annoncée) ? Bien entendu, il y a la qualité de l'écriture : des personnages fouillés, des situations traitées en profondeur, une intrigue très dense, très rythmée, très sombre. Et puis une réalisation au cordeau, nerveuse, fébrile, tendue, haletante.


Moi qui râle souvent sur le nombre d'épisodes des séries actuelles, là, les huit qui composent cette saison 1 sont un chiffre idéal, parfait. Rien n'est en trop, tout est à l'os. Mais, et c'est précisément pourquoi il ne faut pas binge-watcher cette série, ils réclament de l'attention et surtout de l'estomac. Car ce qui s'y passe est dur, perturbant. Par pitié, prenez votre temps pour regarder Furious !


Le vrai coeur de la série n'est pas tant finalement l'intrigue policière, le jeu du chat et de la souris entre Alice Black et Catherine Grace, ou même l'apport de seconds rôles formidables (l'ex-petit copain violent, le collègue solidaire, le supérieur suspect, la supérieure excentrique, les victimes qui s'accumulent). Non, c'est autre chose.

Nous vivons une époque où les abus sexistes et sexuels sur les femmes sont à un tournant. Parfois pour le pire, quand cela aboutit à la cancel culture - et c'est rapide : il suffit de jeter un nom en pâture et la présomption d'innocence n'existe plus. Même si l'accusé est finalement reconnu innocent, le mal est irréparable.

Parfois pour le meilleur, quand cela amène à révéler des comportements inacceptables, intolérables, quelquefois un système entier, par des gens dans le déni le plus absolu de leurs agissements, face à des victimes traumatisées, longtemps ostracisées. Avec une justice lente, parce que ce genre d'affaires ne se résout pas rapidement et que la réparation ne sera que partielle.

Furious raconte cela : Alice, à la fin de la série, est face à Catherine et celle-ci sait que l'agent du FBI a un secret. En vérité, comme elle, elle en a plusieurs. Je ne vais rien spoiler, sinon celui qui est dévoilé le plus tôt : Alice a été victime de violences domestiques, à plusieurs reprises - enceinte à 14 ans, elle a été mise à la porte par ses parents ; puis ensuite en couple avec un flic alcoolique.

Aujourd'hui, on la voit donner rendez-vous à des inconnus trouvés sur une appli de rencontres pour qu'il la brutalise. Puis elle les fiche dehors et se masturbe sans arriver à y trouver le même plaisir. Elle s'est enfermée dans un cercle vicieux où être maltraitée la rend phobique (elle ne peut plus aller sous la douche dont son compagnon la tirait pour la frapper) et la stimule sexuellement.

Catherine, elle aussi, est prisonnière de ses démons. Elle tue les hommes qui, croit-elle se rappeler, l'ont violée, prostituée, en les droguant, les affamant, les achevant. Elle tue pour se venger, mais aussi pour venger sa meilleure amie/amante, pour sauver la fille de celle-ci qui est à la merci d'un proxénète. Elle tue pour essayer de se souvenir, sans certitude, et donc en désespoir de cause.

La violence à laquelle Alice et Catherine ont été soumises les a forgées. Et détruites. Elles refusent d'être des victimes et pourtant en présentent les symptômes, parfois étrangement similaires - Alice a les mains tremblantes, Catherine ne sent plus le bout de ses doigts, Alice continue de se faire du mal, Catherine en fait comme on lui en fait.

C'est finalement moins un jeu du chat et de la souris (comme c'était le cas dans Killing Eve) qu'un effet miroir, une chambre d'écho. D'ailleurs la série, au moins jusqu'à la rencontre entre Alice et Catherine, montre autant l'une que l'autre, donne autant de temps de présence à l'écran à la flic qu'à la tueuse, comme une volonté affirmée, assumée, radicale, de ne rien cacher.

Cette narration étonne et séduit tout autant qu'elle trouble et dérange : on n'est pas habitué à suivre une meurtrière dans son quotidien. Catherine n'est pas vraiment une tueuse en série. Et Alice n'est pas vraiment une flic. Toutes deux cherchent à (se) punir, à faire justice, en étant entravées - l'une par sa hiérarchie, l'autre par la présence de la police qui se resserre autour d'elle.

Il n'est pas exagéré d'estimer qu'elles sont toutes deux engagées dans une forme de mission suicide : Alice enfreint les règles, s'attire les foudres de ses collègues, de ses supérieurs, elle se voit même retirer l'affaire ; et Catherine prend des risques insensés pour atteindre les hommes qu'elle vise, improvisant souvent, osant toujours, jusqu'à se brûler - et brûler d'autres personnes, innocentes, au passage.

Dire qu'Emmy Rossum (qu'on n'avait plus vue aussi bien servie depuis des lustres) et Lola Petticrew (une révélation ahurissante) sont phénoménales relève de l'euphémisme. Toutes deux portent la série à des sommets rarement atteints. C'est aussi ce qui rend Furious tellement addictif et intense : l'interprétation de ces deux actrices est habitée, incarnée.

Dans des seconds rôles, on trouve l'excellent Scoot McNairy, dont chaque scène avec Rossum a une tendresse, une chaleur, vibrantes. Quincy Tyler Bernstine est également formidable en supérieur direct d'Alice, agent vétéran alcoolique et pugnace, pleine d'humanité. Campbell Scott et Hope Davis jouent deux ordures incroyables avec subtilité.

Vraisemblablement, la saison 2 verra Alice Black traquer un nouveau tueur, à l'image d'une autre épatante série (The Sinner, avec Bill Pullman, hélas ! annulée). Mais si le résultat est aussi puissant que ces huit épisodes-là, Furious deviendra un classique.

vendredi 12 juin 2026

NIGHTBITCH (Marielle Heller, 2024)


Maman a mis sa carrière d'artiste en pause pour s'occuper à plein temps de son petit garçon de quatre ans à la maison. Son mari est souvent absent pour son travail et elle se sent abandonnée, livrée à elle-même. Elle dort mal et peu et fantasme régulièrement qu'elle s'en prend physiquement aux autres pour soulager ses frustrations. La situation prend un tour inattendu quand elle se met à observe des changements surréalistes sur son corps et dans son comportement.


D'abord il y a cette fourrure qui apparaît dans le bas de son dos puis l'apparition d'une queue après qu'elle a crevé une sorte d'abcès, des tétons supplémentaires, des sens exacerbés. Elle considère d'abord cela comme des symptômes d'une périménopause puis devient convaincu qu'elle est en train de se transformer en chien. Par ailleurs elle rêve fréquemment à son enfance dans une communauté mennonite et à sa mère avant que celle-ci ne meure. Elle la revoit courant à quatre pattes, s'enfonçant dans une forêt la nuit...


Maman se documente alors sur les métamorphoses mythologiques en empruntant un livre à la bibliothèque municipale dont la responsable suggère qu'elle a connu les mêmes effets après sa grossesse...


Quel étrange film mais quel film envoûtant ! La maternité au cinéma inspire souvent des histoires épouvantables - il suffit de se rappeler de Rosemary's baby de Roman Polanski ou, plus récemment, de Mother ! de Darren Aronofsky. C'est l'illustration parfaite de la formule selon laquelle on n'intéresse personne avec les trains qui arrivent à l'heure. Il faut que ça déraille.


Marielle Heller a adapté le roman de Rachel Yoder pour et même avec Amy Adams, qui a co-produit Nightbitch. Le développement du projet a été long, commencé durant la pandémie de Covid, et on peut facilement deviner à quel point cette période a alimenté l'ambiance du film, où il est question d'enfermements au pluriel.


Le personnage principal n'a pas de nom (aucun personnage n'en a d'ailleurs ici, ce qui est un peu agaçant mais qui rend le récit universel), c'est une mère au foyer qui a abandonné sa carrière artistique (elle est peintre et plasticienne) pour s'occuper de son petit garçon. Son mari est souvent en déplacement pour son travail et elle doit donc assurer. Mais cela lui pèse de plus en plus.


Toute l'ambivalence de la situation est que cette Maman adore son enfant mais elle est aussi au bout du rouleau à cause de lui. Elle a pris la mauvaise habitude, quand il était encore bébé, de le garder au lit avec elle et de s'endormir avant lui. Résultat : aujourd'hui, il refuse d'être séparé d'elle et de dormir quand elle le supplie de le faire.

Sa frustration, née de son épuisement mental et physique, engendre des fantasmes violents : elle fuit toutes les autres mères qui tentent de sympathiser avec elle, elle bouscule son époux dès qu'il revient pour qu'il s'occupe de son fils - ce qui lui vaut d'être traitée de "chienne" car elle a été un peu abrupte. Elle préfère en rire en ajoutant qu'elle est la "chienne de la nuit" (nightbitch donc).

Et puis, progressivement, cette altération du comportement s'accompagne de changements physiques. Pourtant le film ne sombre pas dans le body horror. Marielle Heller montre les métamorphoses corporelles de manière très suggestives et fugaces : une touffe de poils ici, des tétons là, des dents plus pointues... 

Grâce à des effets de montage, la cinéaste nous fait bien comprendre que tout ça n'est peut-être qu'une illusion fantastique. On voit en effet à plusieurs reprises la même scène sous deux angles différents : le premier où Maman laisse libre cours à sa sauvagerie, le deuxième où elle réagit avec mesure. Et il est clair que le premier est un fantasme.

L'ambivalence qui en résulte fait qu'on ne sait jamais si ce qui finit par se produire est vrai ou non. La confusion règne. Maman est-elle vraiment en train de se changer en chien la nuit tombée ? Ou s'agit-il d'une projection onirique de désirs enfouis, de réminiscences de son passé dans une communauté religieuse ? 

Même ses souvenirs ne sont pas dignes de confiance : sa mère préparait-elle vraiment des ragouts si bizarres ? Courait-elle à quatre pattes la nuit dans la forêt ? Ou était-elle comme elle une femme écrasée par la société dans laquelle elle vivait, rattrapée par les difficultés à élever un enfant ? Ou débordante d'amour jusqu'à s'oublier soi-même ?

Le film pose beaucoup de questions sans y répondre. C'est sans doute mieux car cela lui évite de tomber dans le pensum sur les affres de la maternité, les inégalités homme-femme, etc. L'histoire ici a valeur de métaphore. La femme y est décrite à la fois comme un animal, dont l'accouchement est la manifestation la plus bestiale, et une déesse, puisqu'elle donne la vie comme une divinité. La femme est faible, affaiblie, et forte, puissante.

C'est en assumant tout cela que Maman reprend son existence en main, et la fin du film prouve que l'homme n'est pas l'ennemi ni le contraire de la femme : lui aussi a fait du chemin, a compris, a accepté l'excentricité de sa partenaire. Une forme de sérénité partagée enveloppe alors le récit, loin de tout manifeste facile, loin surtout de toute théorie sur le genre, le néo féminisme, etc.

Dire que ça fait du bien de revoir Amy Adams, immense actrice, est un euphémisme. On se souvient à quel point l'académie des Oscar l'avait injustement snobé et privé de la statuette pour son rôle dans Arrival de Denis Villeneuve. Elle prouve à quel point elle n'a peur de rien en interprétant Maman et surtout avec quel subtilité elle s'empare de ce rôle impossible.

Face à elle Scoot McNairy a le mérite d'exister, dans une composition formidable de mari dépassé, compatissant, d'une grande justesse.

Oui, quel étrange film. Mais quelle grande actrice pour l'incarner.

dimanche 31 août 2025

WAR MACHINE (David Michod, 2017)


2009. Le général 4 étoiles Glen McMahon, reconnu pour son efficacité lors de la guerre en Irak, est envoyé en Afghanistan où il doit évaluer la situation et en faire un rapport détaillé pour que le gouvernement américain sache comment mettre fin à la guerre en cours. Seule limite à sa mission : il ne doit réclamer aucun renfort de troupe. Sauf que McMahon et son bras droit, le major général Greg Pulver, sont convaincus de pouvoir gagner la guerre et demande au Président Obama 40 000 soldats supplémentaires pour sécuriser la province de Helmand et stabiliser le pays.


Evidemment, la Secrétaire d'Etat refuse ses exigences, les jugeant incompatibles avec le fait que des élections doivent se tenir dans le calme. McMahon comprend qu'on ne l'a pas envoyé là pour régler un conflit mais pour nettoyer le bazar laissé par ses prédécesseurs et préparer le retrait de l'armée américaine. Il divulgue alors secrètement son rapport en l'envoyant au "Washington Post", qui le publie, et accorde une interview au magazine télé "60 Minutes" dans laquelle il explique n'avoir parlé qu'une fois, en visioconférence, à Obama en 70 jours.
 

Le Président américain cède partiellement à la requête de McMahon en lui accordant 10 000 soldats supplémentaires mais en prévenant que, d'ici 18 mois, les Etats-Unis se retireront d'Afghanistan. Furieux, McMahon part pour Paris pour réclamer aux forces de la coalition les hommes qui lui manquent...


Netflix n'a pas produit War Machine mais l'a récupéré après que le studio qui l'avait financé ait rechigné à le distribuer, sans doute pour ne pas embarrasser Barack Obama, dont le second mandat se terminait. Ted Sarandos, le patron de la plateforme de streaming, a dû se frotter les mains en récupérant ce long métrage avec une star du calibre de Brad Pitt en tête d'affiche.


La critique n'a pourtant pas été tendre avec ce brûlot. Mais David Michod en adaptant le livre de Michael Hastings, The Operators, livre un objet hybride fascinant et terriblement drôle. L'objectif était clairement d'en faire une satire qui renvoyait dos à dos des généraux belliqueux et une administration démocrate surtout soucieuse de quitter un conflit qu'elle n'avait pas initié, rejeté par l'opinion et coûteux.


Pour se convaincre de la direction prise par le cinéaste, il suffit d'observer l'interprétation de Brad Pitt. L'acteur a toujours été tiraillé entre un jeu à l'économie, qui met en valeur son côté cool et charmeur, et le surjeu, où il peut se défouler sur un personnage qui le permet. On l'a vu ainsi dans L'Armée des 12 Singes (Terry Gilliam, 1995) ou Inglorious Basterds (Quentin Tarantino, 2009).
 

La façon dont il incarne ce "Glenimal" McMahon est sans ambiguïté : il en fait non pas des kilos mais des tonnes, arborant des mimiques grotesques, tirant le rôle vers la farce. Ce haut gradé est une caricature de l'authentique général Herbert McChrystal dont le comportement et les choix sont identiques à ceux de son double fictif.

En fait, toute l'intrigue repose sur un malentendu qu'un crétin pareil ne peut pas intégrer : quand McMahon/McChrystal arrive en Afghanistan, il croit que c'est pour gagner une guerre, sauf que l'administration en place veut au contraire préparer le retrait des troupes car c'est devenu un bourbier et une ruine.

Malgré sa conviction qu'il peut se débarrasser des talibans et des insurgés, McMahon commet une erreur fatale : les afghans en ont assez de ce qui est devenue une armée d'occupation et plus une force de paix ou même de médiation. La sortie de cette guerre sera un camouflet complet, un échec militaire, politique et une catastrophe humaine. Les talibans reprendront le pouvoir et les américains comme toute la coalition repartiront la queue entre les jambes.

Rétrospectivement, et avec la rapidité qu'on connaît au cinéma américain pour examiner son Histoire et ses failles, il apparaît que Obama a été un Président aussi calamiteux que George W. Bush et guère meilleur que Trump puis Biden ensuite. Comme le dit le major général Greg Pulver au journaliste Sean Cullen, Obama est un excellent orateur mais un mauvais chef.

Ce n'est pas être un supporter du Parti Républicain de l'admettre : Trump est un bouffon délirant et incompétent, mais Obama n'a pas été un bon Président. Qu'a-t-il laissé ? Rien de notable. Il a gagné un Prix Nobel de la paix immérité. C'était surtout une caricature de politicien cool, aimable, qui a eu la tête de Ben Laden. Mais son bilan est misérable. Il n'a ni réglé les tensions raciales, ni assaini son parti et la vie politique en général et il a livré les Etats-Unis à Trump, un démagogue dangereux et crétin.

Ces critiques, elles étaient déjà présentes, en sourdine, dans Cogan : Killing Them Softly, déjà avec Pitt (dont j'ai parlé il y a peu). Et j'y vois le dépit du comédien, qui doit être un Démocrate comme beaucoup de ses confrères, envers le Centre-Gauche américain. Le bide Biden et le retour de Trump ont dû, comme beaucoup, achever de le dégoûter.

Pendant les deux tiers de sa durée, War Machine est donc abominablement drôle, grâce à son écriture impitoyable et sa star déchaînée (impossible de ne pas éclater de rire en le voyant faire son footing ou en observant sa main droite crochu, comme paralysée par un tic d'ancien fumeur de cigare). Puis le film bascule dans sa dernière ligne droite, lors de la visite de McMahon à Paris.

Là, il rencontre un journaliste de "Rolling Stone", Sean Cullen (Scoot McNairy, implacable), qui veut écrire un article sur son équipe, sa stratégie, et McMahon accepte sur les conseils de Matt Little, son spécialiste en relations publiques. Le résultat sera dévastateur. Puis, lors d'une conférence de presse, où il expose, avec morgue, son plan infaillible pour gagner la province de Helmand, il rencontre un obstacle encore plus inattendu.

Face à une représentante allemande (Tilda Swinton, royale comme d'hab') qui pointe que son exposé en dit plus long sur son ambition personnelle, son moment de gloire rêvé, que son envie de libérer réellement les afghans, McMahon est décontenancé. Le masque tombe. En voix off, Cullen note que si les généraux ont des cheveux blancs, c'est moins à cause des décisions dramatiques qu'ils prennent qu'à cause de la crainte d'échouer à la face du monde.

Le dénouement est à la fois pathétique, triste et absurde. L'Amérique se retirera bien mais c'est Biden qui ramènera les "boys" au pays en... 2021 ! Ce serait risible si ce n'était pas aussi tragique. Mais bien sûr, il n'y a plus personne pour se désoler du sort des afghans à nouveau sous le joug des talibans.   

Michod lâche donc délibérément la bride à Pitt, qui est prodigieux drôle et affligeant à la fois. Il l'entoure de comédiens solides mais dirigés pour rester sobres en contrepoint : Topher Grace, Lakeith Stanfield (fabuleux en bidasse dépassé), Wil Poulter, Emory Cohen, Anthony Michael Hall, Meg Tilly (merveilleuse en épouse délaissée)... Et Ben Kingsley, formidable dans la peau de Hamid Karzaï.

War Machine porte bien son nom mais ce n'est pas un film à la gloire de la guerre : au contraire, c'est une charge d'autant plus ravageuse qu'elle est grotesque sur les guerres entamées sans rationalité et bouclées sans humanité. 

dimanche 17 août 2025

COGAN : KILLING THEM SOFTLY (Andrew Dominik, 2012)


La Nouvelle-Orléans, 2008. Alors que l'Amérique vibre pour la campagne présidentielle opposant John McCain à Barack Obama en pleine crise financière, Johnny Amato, le propriétaire d'un pressing, prévoit de braquer le tripot tenu par Markie Trattman et contrôlé par la mafia. Markie avait lui-même commis un coup semblable quelques années auparavant, plongeant l'économie souterraine du crime dans le chaos. Cela en fera donc un suspect idéal sans que les caïds de la pègre n'enquêtent trop loin.


Pour commettre ce coup, Johnny engage Frankie et Russell qui, bien que manifestement inexpérimentés et drogués, réussissent à dérober environ 100 000 $. L'affaire fait grand bruit dans le milieu. Un émissaire charge Jackie Cogan, un tueur à gages, de retrouver les coupables et de les éliminer. Mais ce dernier, s'il ne croit pas Markie assez bête pour être derrière ce coup, estime quand même qu'il faut le supprimer, pour en faire un exemple à même de décourager d'autres voyous.


Les événements vont prendre une tournure imprévue : en Floride où il s'est mis à dealer de la drogue, Russell raconte par inadvertance à un de ses clients, Kenny, être un des deux braqueurs. Kenny le répète à Dillon, un autre tueur à gages qui transmet l'info à la mafia de la Nouvelle-Orléans. Par ailleurs, Cogan ne peut se charger de tuer Johnny car il le connaît et il délègue cette mission à Mickey, un de ses amis. Sauf que celui-ci, récemment séparé de sa femme, a sombré dans l'alcool et les putes...


Cogan's Trade est à l'origine un roman de George V. Higgins, publié en 1974, dont l'action se déroulait à Boston. Quand Andrew Dominik le lit, il décide de l'adapter en déplaçant l'intrigue à la Nouvelle-Orléans, bien qu'on n'identifiera jamais vraiment la ville, mais parce qu'il souhaite exploiter celle-ci après la catastrophe de l'ouragan Katrina.


Pour financer le projet, il s'adresse à Brad Pitt (qu'il a déjà dirigé dans L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford) en désirant lui confier le rôle principal mais aussi pour qu'il en produise une partie via sa société Plan B. La présence d'une telle star rassure plusieurs autres investisseurs et motive le reste du casting, exclusivement masculin. Et Cogan's Trade devient Killing Them Softly.


Si ce retitrage peut dérouter, il est expliqué dans le film : Cogan est un assassin, mais il déteste tuer à bout portant car il ne peut pas supporter de voir sa victime implorer, pleurer, se pisser dessus. Lui, il aime tuer en douceur, à distance, par surprise, considérant qu'ainsi sa cible ne souffrira pas et surtout ne s'y attendra pas.


De fait Cogan : Killing Them Softly est particulièrement avare en scènes d'action et d'assassinat. Non, l'intérêt, le pari même du film, sont ailleurs. Ce qui intéresse Andrew Dominik, ce n'est pas de tourner un énième film noir sur des tueurs à gages et des braqueurs condamnés d'avance. Ce qu'il ambitionne, c'est de dresser un parallèle entre l'économie souterraine du crime et celle d'un pays.

En 2008, les Etats-Unis sont englués dans la crise financière, à cause la bulle spéculative sur l'immobilier. Le gouvernement va sauver plusieurs banques de la faillite mais le Parti Républicain va perdre les élections présidentielles à cause de cela, John McCain qui avait été investi pour succéder à George W. Bush échouant à surmonter cette déroute politique.

La suite, on la connaît : Barack Obama est élu triomphalement et écrit l'Histoire en devenant le premier Président noir des Etats-Unis. Il apparaît comme le fédérateur d'un pays dont la classe moyenne a fait les frais de la crise et il se veut le grand réconciliateur des citoyens américains. Il se verra même, précocement, récompensé d'un Prix Nobel de la paix sans avoir fait grand-chose pour le mériter, et laissera derrière lui un bilan mitigé.

Dominik compare donc l'état de l'Amérique, lui qui est australien, à celui de la pègre. Le casse commis par Markie a plongé l'économie du crime dans la crise comme la crise des subprimes a ravagé la société. Et le film fait ce pari fou : si vous adhérez à ce parallèle, alors vous aimerez cette histoire qui file la métaphore entre les cols blancs du grand banditisme et des banques, des institutions étatiques, etc.

Le critique de cinéma Roger Ebert, pourtant un des meilleures plumes du métier, avait démoli le film à sa sortie en considérant son propos simpliste et stupide. En 2012, personne ne voulait plus entendre parler de George W. Bush, de cette crise, et encore moins dire du mal de Obama, ce président so cool. Alors prétendre que la vraie crise de 2008 était comparable aux magouilles de gangsters de fiction...

Pourtant, avec le recul, le film ne manque ni de pertinence ni de malice. Déjà parce que Dominik se fiche ostensiblement du cachet polar de l'intrigue. Comme je le disais plus haut, l'action est rare, les coups de feu encore plus, et les quelques assassinats sont filmés de manière expéditive. Par contre, on y cause beaucoup honoraires, argent sale, somme promise et somme due, et impact du métier d'assassin sur la vie personnelle.

Un des moments les plus savoureux et les plus pathétiques à la fois concerne toute la séquence avec Mickey. Cogan se refuse à tuer Johnny Amato, le commanditaire d'un casse commis contre une salle de jeu de la mafia. Il demande à de ses confrères et amis de s'en charger. Mais Mickey n'est plus le professionnel redoutable qu'il fut.

En pleine rupture avec sa femme, il noie son désespoir dans l'alcool et en se tapant des putes. Il n'est plus fiable. Pire : il va causer des ennuis plus qu'il ne va en régler. Cogan décide donc, certes avec cruauté mais surtout avec lucidité, de le faire sortir de la partie. Et il le livre aux flics en mettant en scène un traquenard avec une prostituée dans un hôtel.

Une autre scène illustre l'absurdité de l'affaire toute entière : il y a trois hommes à abattre, le commanditaire du casse et ses deux exécuteurs. Mais l'un de ces braqueurs est un toxico qui va se servir de sa part pour acheter de l'héroïne afin d'en consommer une partie et de revendre l'autre. Complètement stone, le mec va raconter qu'il a participé au casse. L'info remonte jusqu'aux victimes. Mais...

... Avant que Cogan ait pu le localiser et le buter, il se fait arrêter pour possession de stupéfiants par la police de Floride. Un de moins à tuer donc. Sauf que si Cogan ne l'a pas tué, ses clients estimeront ensuite qu'il n'a pas à être payé pour ça. Ce qui conduit à cette réplique paraphrasant Orson Welles (qui disait : "L'Amérique est un mensonge") et prononcée par Cogan : "L'Amérique est un business.".

A plusieurs reprises, ce qu'on observe dans cette histoire, c'est moins ce que suggère le titre (Killing) que tout le négoce autour du crime. Cogan passe beaucoup de temps avec un intermédiaire de la mafia à discuter de sa paie, de la somme qu'exigeait le premier tueur contacté (mais indisponible), des moyens à employer pour tuer untel, des réticences de la mafia sur les méthodes des tueurs...

Le film n'est pas long (moins de 100') mais il prend son temps, il donne l'impression de musarder, de trainer en route. Rien n'est urgent. Mais quand Cogan veut des résultats, la tension remonte aussitôt et la solution est aussi brutale que rapide. Sans aucun sentiment. Cogan est juste un type employé pour un boulot et ses clients sont invisibles, il parle juste avec l'intermédiaire. Après, ces gens ne se reverront, normalement, plus jamais.

Le casting aligne de sacrés acteurs. Scoot McNairy et Ben Mendelsohn sont formidables en bras cassés. Richard Jenkins est sensationnel en bureaucrate du crime organisé. Ray Liotta est impeccable en truand sacrifié pour l'exemple. Et puis c'est toujours poignant de revoir feu l'immense James Gandolfini, qui est franchement extraordinaire dans le rôle de Mickey.

Brad Pitt tient donc le rôle de Cogan et il est parfait. Sa coolitude absolue en fait un tueur imprévisible et froid, d'une classe folle. C'est vraiment l'acteur qui se bonifie avec l'âge, comme un bon vin. Il a 49 ans quand il tourne ce film et il a acquis une allure, une épaisseur, incomparables.

Cogan : Killing Them Softly est un film noir atypique mais franchement réussi et jubilatoire.