lundi 27 octobre 2025

UN NOMME CABLE HOGUE (Sam Peckinpah, 1970)


1905. Cable Hogue, un prospecteur, est abandonné en plein désert par ses deux partenaires, Taggart et Bowen, qui lui volent son eau et son âne. Voué à une mort certaine, il erre dans la plaine pendant trois jours lorsqu'il est confronté à une tempête de sable. Après avoir demandé à Dieu de le sauver, il se résigne à périr. Jusqu'à ce qu'il voit de la boue sur une de ses bottes et se mette à creuser le sol, découvrant une source d'eau. Le Seigneur l'a entendu !


Cable s'aperçoit que cette source est à mi-chemin entre deux villes et la diligence passe par là. Il décide de s'installer dans ce coin perdu et de faire commerce de cette eau. Son premier client est Joshua Duncan Sloane, un prédicateur fondateur de sa propre église, qui le prévient qu'il doit se précipiter à Dead Dog pour faire enregistrer sa propriété. Sur place, il fait face aux moqueries de ceux à qui il parle de sa découverte mais un banquier accepte néanmoins de lui prêter 35 $ pour acheter les deux arpents de terre environnant la source et se construire un abri.


Pour fêter ça, Cable s'offre un moment avec Hildy, la prostituée du saloon de Dead Dog, avant d'abréger cette partie de plaisir pour aller borner sa propriété. Mais il revient le soir même avec Joshua qui, lui, offre du réconfort à une jeune demoiselle en pleurs parce qu'elle vient d'apprendre la mort de son frère et que son mari est absent. Cable fait baptiser par Joshua sa demeure du nom de Cable Springs avant que le prédicateur ne reprenne la route... Et que Hildy ne le rejoigne provisoirement car elle projette de gagner San Francisco pour y épouser l'homme le plus riche qu'elle y trouvera...


Sam Peckinpah débute le tournage de The Ballad of Cable Hogue (en vo) alors que la post-production de son précédent film, le célébrissime La Horde Sauvage, n'est pas encore terminé. Ses relations avec la Warner sont déjà tendues car le studio a peur que son western très violent soit censuré et ne puisse être vu par un public assez conséquent (traduisez : ne rapporte pas assez d'argent).


Par ailleurs Peckinpah a ce problème récurrent avec l'alcool et son comportement sur les plateaux lui vaut la réputation d'être devenu ingérable. Néanmoins il veut profiter du crédit qu'il lui reste pour se lancer dans une nouvelle aventure, complètement à contre-courant de ce qu'on attend de lui, avec cette histoire écrite par John Crawford et Edmund Penney.


Mais les éléments, au sens propre, vont, comme c'est le cas pour son héros au début de son histoire, se liguer contre lui. Le Nevada, d'habitude aride, connaît des précipitations records en ce début d'année 1969 et contrarie les plans de tournage. Peckinpah sait que le budget de 880 000 $ ne sera pas suffisant vu les retards qui s'accumulent déjà. En effet, l'addition s'élèvera à plus de 3 M $ à la fin !


Noyant sa frustration dans la bouteille, Peckinpah met les nerfs de son équipe à rude épreuve. Au total, il aura viré une trentaine de techniciens durant les prises de vue. Ainsi délesté, et lorsque les conditions climatiques reviennent à la normale et que le réalisateur est à peu près sobre, le film se poursuit plus paisiblement.

Cela ne l'empêchera pas d'être un échec commercial cuisant. Et Peckinpah, pressenti pour diriger Jeremiah Johnson puis Délivrance, sera évincé de ces projets. Pour se refaire la cerise, il enchaînera avec Les Chiens de Paille, retour à un cinéma plus violent, et plus conforme à ce qu'on attend de lui. Mais Peckinpah dira que Un Nommé Cable Hogue (en vf) est son film préféré.

D'ailleurs, il deviendra un film culte, sa réputation de pépite oubliée grandissant au cours des années. Qu'en est-il exactement ? D'abord, on peut dire que, contrairement à beaucoup de ses longs métrages, celui-ci n'a pas été mutilé par ses producteurs, qui mis à part l'argent qu'il leur a coutés ne semblaient pas intéressés par ce qu'il racontait.

On parle de Nouveau Western pour désigner ...Cable Hogue et en cela il rejoint Monte Walsh dont je parlais hier. Ce qui signifie qu'ici le récit se détache du folklore du western : pas ou peu de fusillade, d'indien, de bon ou de méchant, mais plutôt une étude de caractères, une réflexion sur la fin de l'Ouest sauvage, de l'époque de la frontière.

L'apparition des premiers véhicules motorisés signe le changement d'ère : bientôt c'en sera fait des diligences, des voyages à cheval, des relais en eau potable comme celui que bâtit Cable Hogue. Les villes deviendront des métropoles et c'est d'ailleurs le projet d'y vivre qui motive le personnage de Hildy (qui espère y trouver un homme riche à épouser).

Cable Hogue, contrairement à Monte Walsh, ne se montre pas très nostalgique : il comprend et admet que son existence va être bouleversée et il souhaite partir rejoindre Hildy dans une des ces villes modernes. Il a fait sa petite fortune dans le désert, mais ne regrettera pas ce décor hostile où il a failli mourir avant d'être miraculeusement sauvé par la découverte de sa source.

Le troisième personnage de ce drôle de conte est le révérend Joshua Sloane. Il est vite entendu qu'il s'agit d'un escroc, revendiquant être le prédicateur de sa propre église ("du voyageur errant"), mais jamais on ne le voit avec un Bible à la main. Il préfère que ses dix doigts se promènent sur le corps de femmes esseulées à qui il fait ainsi croire qu'il partage leur désarroi tout en les pelotant.

Ce trio incarne des symboles du far west : l'aventurier, la prostituée, le prêcheur. Sauf que le scénario déjoue ce qu'on pense savoir d'eux : Cable Hogue rumine longtemps sa vengeance avant de l'abandonner quand il a l'occasion de la prendre ; Hildy tombe amoureuse de Cable parce qu'il la traite simplement avec respect ; et Sloane cherche surtout à convertir sexuellement ses ouailles féminines.

Peckinpah aligne ainsi les saynètes et sa réalisation et le montage n'hésitent pas à dérouter le spectateur. Il utilise par exemple le split-screen pour montrer plus rapidement comment Cable Hogue construit son relais, puis accélère le débit des images à plusieurs reprises pour souligner l'aspect vaudevillesque de certains moments (quand la diligence arrive alors qu'il fait prendre un bain à Hildy en plein air ou que Sloane fuit un mari jaloux et se cache chez Hogue).

Le film baigne dans une sorte d'euphorie savoureuse, d'humour truculent, ponctués de méditations sur la nature de l'amour et la fin d'une époque. Peckinpah dévoile un aspect inattendu, celui d'un hédoniste qui vit à l'écart du monde civilisé non par misanthropie mais parce qu'ainsi il se préserve du vacarme du monde. Cable Hogue est cet homme qui n'est jamais plus heureux qu'avec Hildy, seuls au monde ou recevant la visite d'amis.

Jason Robards a souvent été comparé à Humphrey Bogart pour son physique et sa manière de jouer laid-back, il fait de ce personnage une figure singulière, totalement atypique, un marginal authentique et philosophe. Stella Stevens, Miss Janvier 1960 dans "Playboy", était une actrice très fine, qui n'a pas beaucoup apprécié les manières rudes de son réalisateur, mais qui illumine le film. Quant à David Warner, il campe un irrésistible preacher concupiscent.

Je m'en voudrai de ne pas mentionner la superbe bande originale composée par Jerry Goldsmith, avec notamment une chanson interprétée par Robards et Stevens.

Un Nommé Cable Hogue mérite bien son statut à part dans l'oeuvre de Sam Peckinpah, véritable oasis dans une filmographie malmenée aussi bien par son tempérament incontrôlable que par ses producteurs castrateurs.

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