mercredi 22 octobre 2025

CRIMINAL HORS SERIE 2 : SALE WEEK-END (Ed Brubaker / Sean Phillips)


Juillet 1997. Jacob Kurtz accepte d'aider une amie qui lui demande de servir de chaperon au dessinateur Al Crane lors du Comic-Fest. Jacob connaît bien Al puisqu'il fut un de ses assistants, mais leur collaboration a cessé après des années où l'artiste n'a fait que dénigrer le travail de son collaborateur et lui imposer des cadences de travail infernales. Autrefois pourtant, Crane fut son idole, un très grand dessinateur, créateur de "Danny Dagger and the Fantasticals" adapté en cartoon pour la télé, et encreur d'Archie Lewis sur "Star King".


Mais Crane a estimé que les producteurs du cartoon l'avaient escroqué et Lewis s'est suicidé en voiture en manquant de tuer avec lui son encreur. Depuis il considère avec aigreur le milieu des comics et alors qu'il doit recevoir un prix au Comic-Fest, son comportement imprévisible laisse craindre le pire. C'est d'ailleurs le cas comme lorsqu'il refuse de participer à une table ronde en compagnie de Will Eisner, Joe Kubert et Al Williamson, de "vieux croutons". Sa mauvaise réputation est alimentée par des rumeurs comme quoi il aurait volé des originaux d'autres artistes pour les revendre via un marchand d'art véreux.
  

Mais alors pourquoi Al Crane a-t-il quand même accepté de participer à cette convention ? Pour revoir sa fille, Lucinda, qui a vendu des planches de son père afin de se faire construire une maison ? Ou pour savoir à qui elle les a vendues afin de les récupérer ?


Pendant une bonne dizaine d'années, Ed Brubaker, nous explique-t-il dans la troisième Intégrale de Criminal où on peut relire Bad Weekend (en vo), a été un fidèle des conventions de bandes dessinées, où il pouvait à la fois rencontrer ses lecteurs et des confrères. Puis il a perdu l'envie de s'y rendre, préférant se consacrer à son travail qui lui imposait de livrer ses scénarios avec des délais stricts.


C'est en tout cas ce qui lui a inspiré ce nouveau roman graphique, un hors série de Criminal comme Mes Héros ont toujours été des junkies. Pendant les trois quart du récit, il n'est fait aucune référence à la mythologie de la série, en dehors de la présence aux côtés de Al Crane de Jacob Kurtz, le héros de Putain de Nuit !. Dans sa dernière partie seulement, on voit resurgir Ricky Lawless.

Il n'est donc pas ici question de braquage, d'assassinat. On évolue dans les allées d'une convention de comics avec des cosplayers, des fans, des journalistes, d'autres artistes (un caméo de Will Eisner), et à vrai dire on se pose un peu la question de l'intégration d'une telle histoire dans l'univers de Criminal. Quel rapport avec tous les malfrats qu'on y croise d'habitude ?

Brubaker dresse le portrait d'un artiste vieillissant et aigri, franchement antipathique et insupportable, dont beaucoup se sont demandés qui l'avaient inspiré. J'ai pour ma part pensé à Alex Toth, réputé pour son caractère intransigeant, ses nombreuses brouilles avec des professionnels, ses regrets vis-à-vis de sa carrière...

... Mais Toth n'était pas à ce point détestable. Si comme Crane il n'hésitait pas, lorsqu'on le sollicitait, à donner son avis sur la travail de ses confrères et à les tailleur en pièces, il le faisait toujours avec la rigueur d'un grand professionnel qui ne plaisantait pas avec son art, et jamais par méchanceté gratuite. Il ne harcelait pas non les cosplayeuses, ni ne fichait son poing dans la figure d'un éditeur, ou ne revendait d'originaux volés à des collègues sous le manteau.

L'autre interrogation qui parcourt ce récit, c'est pourquoi Crane a demandé à ce que Jacob Kurtz l'accompagne. Pourquoi précisément lui et pas un autre de ses anciens assistants ? La réponse concerne le vrai coeur de l'intrigue, à savoir la récupération de planches de Crane vendues par sa fille et pour cela Crane a besoin des relations de Kurtz, qui fait appel à Ricky Lawless.

J'en dis déjà certainement trop mais néanmoins vous avez encore des découvertes à faire dans cette lecture. Par exemple sur l'histoire de Crane avec Archie Lewis sur la série créée par ce dernier, Star King, un subplot terrible et triste. Ou encore sur l'affaire entourant "Danny Dagger and the Fantasticals" (qui, elle, évoque beaucoup Toth et Hanna-Barbera). Ou la mention à Zangar le barbare (le héros de la BD que lisait Teeg Lawless dans Au Mauvais Endroit...).

On comprend en citant tous ces éléments pourquoi, désormais, Brubaker se sent tellement plus libre de raconter à son rythme des histoires plus denses sans avoir à les découper en épisodes. Le principe de la série mensuelle n'aurait aucun sens avec Sale Week-End.

Sean Phillips a dû s'amuser à dessiner les coulisses d'un festival de BD comme il a dû lui aussi en fréquenter un paquet. Il réussit à rendre compte de l'effervescence de ce genre d'endroits et d'événements, avec sa foule, le traitement réservé aux auteurs, en particulier un client comme Crane qui se retrouve, pathétique, à une table de dédicaces sans aucun lecteur qui l'attend.

Le trait est ici à nouveau plus rushé que sur Mes héros ont toujours été des junkies, mais certainement parce que, comme souvent, Phillips devait travailler sur autre chose au même moment et que le temps a dû lui manquer pour peaufiner. Néanmoins, il est capable de produire des scènes très soignées, notamment les flashbacks sur les années que Kurtz a passées avec Crane, ou en imitant le style de Alex Toth pour les designs de "Danny Dagger and the Fantasticals" (qu'on trouve dans les bonus de l'Intégrale).

Jacob Phillips se charge des couleurs. Pour moi, son meilleur boulot a été sur Mes héros ont toujours été des junkies, sinon j'ai toujours du mal à me faire à sa palette, sans doute parce que j'apprécie la colorisation plus classique de Val Staples et surtout d'Elizabeth Breitweiser sur la série. Mais loin de moi l'idée de dire que c'est mal fait.

Bad Weekend conclut presque la troisième Intégrale parue chez Delcourt (dans laquelle on trouve le prologue de Un Eté Cruel, sur lequel Brubaker peinait encore à donner une suite ; et Orphelins, un inédit, mettant en scène Ricky Lawless et Leo Patterson). Le volume regorge de superbes bonus, d'essais écrits par Kim Gordon, d'illustrations peintes inédites de Sean Phillips. Ce sont vraiment de magnifiques ouvrages et, même si les trois tomes représentent une somme, vous aurez tout Criminal sous la main.

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