dimanche 26 octobre 2025

MONTE WALSH (William A. Fraker, 1970)


Deux cowboys, Monte Walsh et son ami Chet Rollins, ont passé l'hiver dans les montagnes à chasser l'ours et le loup pour en ramener les fourrures et les vendre en ville. Mais ils apprennent que le tanneur qui devait les acheter a fermé boutique. Carl Brennan, propriétaire d'un ranch, leur offre de devenir contremaîtres. Les temps ont changé : désormais des financiers de l'Est rachètent les propriétés pour en les unifier afin d'être plus rentables et régulent le marché de la vente du bétail. Les barbelés et le chemin de fer réduisent drastiquement la main d'oeuvre pour convoyer les bêtes.
 

Le quotidien des cowboys est rythmé par des mois de travail dans les grands espaces et quelques visites en ville pour se détendre. Monte y retrouve Martine Bernard, qu'il surnomme la Comtesse, une prostituée qui ne lui a jamais fait payer ses faveurs mais qui va partir s'installer ailleurs car elle vieillit et que ses clients se font rare. Comme Monte, elle doit penser à se reconvertir et songe à ouvrir un saloon. De son côté, Chet est amoureux de Mary Eagle, la veuve du quincailler, et lui aussi pense à se ranger, constatant que le métier est en voie de disparition.


Brennan doit se séparer de deux de ses employés et il licencie à regret Shorty Austin, son dresseur de broncos. Celui-ci ne va pas tarder à faire parler de lui pour des braquages, ce qui lui vaut d'être traqué par un shérif qu'il tue. Chet épouse Mary et devient quincailler. Monte rejoint Martine dans le saloon qu'elle tient désormais et lui propose de se marier, mais pas avant un an ou deux, le temps qu'il économise en continuant à travailler pour Brennan. Elle accepte, bien qu'elle se sait atteinte de la tuberculose et que son temps semble compté...


En 1968 sort Il était une fois dans l'Ouest, dont Sergio Leone jure que ce sera son dernier western puisqu'il veut s'atteler à son grand projet, Il était une fois en Amérique. On sait qu'il reviendra sur sa promesse pour réaliser Il était une fois la révolution (après les abandons de Peter Bogdanovich et de Sam Peckinpah) et son dernier opus ne sera concrétisé qu'en 1984.
 

Pour beaucoup d'amoureux du western, et du western classique en particulier, Leone a alors enterré le genre. Le western spaghetti règne en maître et va connaître encore un grand succès pendant une partie des 70's, sans égaler les oeuvres des maîtres du genre (Leone et Corbucci). C'est effectivement le crépuscule du western classique, qui ne reviendra ensuite que sporadiquement (Josey Wales hors-la-loiSilverado, Danse avec les loups...).
 

Mais le western classique avait une dernière cartouche dans le barillet de son colt et il s'agit de Monte Walsh, une oeuvre un peu méconnue aujourd'hui mais qu'il faut absolument avoir vu si on aime les histoires de cowboys et aussi si on veut apprécier la manière avec laquelle un cinéaste américain salue le genre, avec lucidité, humour et mélancolie.


William A. Fraker signait là son premier film, une réussite épatante pour un débutant. Sauf que Fraker n'était pas un débutant : il était directeur de la photo, notamment un an auparavant sur La Kermesse de l'Ouest (mais aussi sur d'autres films comme Rosemary's Baby ou Bullitt, excusez du peu). Et il n'était pas très heureux de cette expérience, jugeant le film mauvais, l'occasion gâchée.

Aussi quand on lui offre de passer derrière la caméra pour diriger son propre long métrage, il ne se fait pas prier, d'autant qu'on lui soumet un scénario en or, écrit par David Zelag Goodman et Lukas Heller, d'après le roman de Jack Schaefer. L'histoire lui parle, l'inspire et il va en faire un très grand et très beau film (même si l'American Film Institute ne le classera même pas dans son top 10 des meilleurs westerns).

Monte Walsh est d'abord une réflexion sur la frontière, comme on désignait alors les territoires hostiles dans lesquels cowboys, aventuriers ou outlaws chevauchaient pour la chasse, l'exploration ou la fuite. Toute l'histoire de l'Ouest est celle de la frontière, pour découvrir ces grands espaces, parfois s'y perdre ou s'y réinventer.

Le personnage titulaire est un cowboy qui revient de plusieurs mois de chasse à l'ours et au loup avec son meilleur ami, Chet Rollins. De retour à la civilisation, ils apprennent que le tanneur à qui ils comptaient vendre leurs peaux de bêtes a fermé boutique. Mais le propriétaire d'un ranch leur offre de travailler pour lui.

La situation est en train de changer : désormais les ranchs sont rachetés par des financiers de l'Est pour devenir de grandes structures d'élevage de bétail, limitées par des barbelés dans la prairie, et ensuite convoyé par chemin de fer. Bientôt les éleveurs doivent se séparer de cowboys pour continuer à gagner de l'argent, avant sans doute de vendre leurs terres et d'aller habiter en ville.

Pour un temps, Monte et Chet surveillent donc des chevaux et des boeufs. Mais Chet sait que la roue a tourné, il réfléchit à se caser, en épousant la veuve du quincailler, et conseille à son ami de réfléchir au futur. Pourquoi ne demanderait-il pas la main de la Comtesse, une prostituée française qui ne l'a jamais fait payer, qu'il aime et qui l'aime ?

Le déclic se produira par un élément périphérique : le renvoi d'un dresseur de broncos qui devient un braqueur de banques et tue le shérif à ses trousses. Sans le savoir, cela va impacter les existences de Monte et Chet, mais aussi de Mary (la veuve) et de Martine. L'âpreté du far west va se rappeler au souvenir de Monte dans une traque tragique.

Le film décrit d'abord avec un mélange efficace d'action et d'humour la camaraderie des cowboys, leur nostalgie aussi du temps où ils galopaient dans les grands espaces, trouvaient du boulot partout où ils allaient. Ce sont les derniers feux de cette époque qu'ils essaient de faire durer jusqu'à ce que leur patron les congédie et qu'ils doivent se réinventer.

Chet est le symbole de la sagesse dans cette histoire : il a compris qu'il fallait changer, s'adapter ou mourir à petit feu. Monte hésite encore, non par entêtement mais parce qu'il ne sait rien faire d'autre. Un forain lui proposera, après l'avoir vu dompter un pur-sang, de se produire dans un numéro dans de grandes villes, mais il décline, ne supportant pas à l'avance de vivre loin des plaines.

Lorsqu'il songe à épouser Martine, il y croit sûrement, mais diffère, le temps de faire quelques économies certes, mais aussi pour goûter jusqu'au bout à cette liberté qu'il a si longtemps appréciée. Il en nourrira des regrets, d'avoir reporté sine die ce projet de former un couple, de fonder un foyer, mais il lui restera la frontière, toujours repoussée elle aussi, irrésistible amante.

Dans sa dernière partie, le film devient à la fois plus classique, sacrifiant aux figures imposées du genre, mais aussi plus sombre, plus fataliste. Monte voir disparaître non seulement sa vie d'avant, mais aussi des êtres chers, et il risque la sienne en poursuivant Shorty, aux abois. Peut-être désire-t-il en finir lors de leur inévitable duel ? Ou tester du moins sa volonté de vivre, de survivre ?

William Fraker conduit son récit de main de maître, on ne croirait jamais qu'il s'agit d'un premier film. D'habitude, l'exercice sert à un néo-cinéaste à parler de choses qui lui tiennent personnellement à coeur, plutôt qu'à servir un genre. Mais en définitive, ici, tout semble se confondre, comme si Fraker, en évoquant la fin des cowboys, du far west, du western, parlait aussi de lui, de sa conception du métier. Il ne réalisera que trois films, mais restera actif comme cinematographer jusqu'en 2002.

Monte Walsh éblouit aussi par le traitement des personnages, qui sont d'une magnifique humanité. Leurs relations sont normales, réalistes, elles ne se vautrent jamais dans les clichés, même quand il s'agit de croquer le portrait de vieux cowboys, d'une prostituée, d'un bandit. Tous ces gens-là paraissent avoir vraiment existé, ou en tout cas sont crédibles, avec leurs qualités, leurs défauts.

La mise en scène est aussi exemplaire : qu'il s'agisse de saisir l'immensité de l'Ouest ou de capter les émotions, Fraker fait preuve d'un brio fabuleux. On sent qu'il a bien retenu la leçon des meilleurs cinéastes avec lesquels il a travaillés et qu'il sait diriger ses acteurs comme composer des images. Le film est simplement beau, mais sobrement beau, sans fioritures.

A cette occasion il a pu filmer Lee Marvin, déjà présent dans La Kermesse de l'Ouest, et il lui donne un de ses meilleurs rôles. Marvin, c'est évidemment une gueule, une dégaine, du charisme, mais beaucoup de réalisateurs s'en sont contenté, alors que c'était un homme très cultivé, au jeu très nuancé. Et là, Fraker met ces qualités en évidence, soulignant les nuances de son interprétation.

Jack Palance est une autre de ces gueules fameuses du cinéma américain, souvent cantonné aux rôles de méchants (il inspirera Phil Defer à Morris dans Lucky Luke à cause de cela). Mais ici, il campe simplement un honnête homme, humble, chaleureux, amical, qui contrebalance parfaitement Marvin avec lequel il affiche une superbe complicité.

Jeanne Moreau dans un western, ça peut paraître incongru (sauf pour ceux qui ont vu Viva Maria ! de Louis Malle, 1965), mais elle compose un second rôle magnifique, celui de Martine Bernard, cette prostituée vieillissante mais encore très belle, qui, quelque part, lui ressemble, car comme elle, c'était une grande amoureuse. Son couple avec Marvin est bouleversant.

On retiendra aussi la présence de Jim Davis dans le rôle de Brennan (Davis deviendra mondialement connu en incarnant Jock Ewing dans la série Dallas) et Mitchell Ryan dans celui de Shorty.

Enfin, Monte Walsh bénéficie d'une musique somptueuse de John Barry. Le thème principal vous reste en tête longtemps après la projection, c'est une merveille.

C'est vraiment un des plus beaux westerns qui soient. Et au-delà, un des plus beaux films tout court.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire