Levi, un ancien membre des Marines, et Drasa, une tireuse d'élite d'origine lituanienne travaillant pour la Russie, reçoivent la même mission : surveiller une gorge isolée pendant un an, coupés du monde extérieur et avec l'interdiction d'entrer en contact avec leur homologue. Ils s'installent chacun dans une tour au bord du précipice de chaque côté de l'abysse, truffée d'explosifs divers et de pièges mortelles.
Le prédécesseur de Levi, avant qu'il ne le remplace, lui a suggéré que cette gorge serait la porte de l'enfer dont montent parfois d'étranges créatures hostiles, les "hommes creux", et que cette mission de surveillance dure depuis la fin de la seconde guerre mondiale de part et d'autre des grandes puissances de l'Ouest et de l'Est.
Drasa enfreint la règle en cherchant à attirer l'attention de Levi qui finit, avec une tyrolienne, par la rejoindre le jour de la Saint-Valentin. Ils dînent puis couchent ensemble, mais quand Levi regagne son nid d'aigle, il tombe dans le gouffre. Drasa y plonge à son tour pour le sauver. Mais que vont-ils trouver au fond ?
Il faut s'y faire : désormais, avec les plateformes de streaming lancées par toutes les grandes compagnies, certains longs métrages qui, il n'y a pas si longtemps, auraient largement eu droit à une exploitation en salles sont condamnés à ne plus être consommés sur l'écran de votre télé, de votre ordinateur ou de votre téléphone.
Apple TV+ a ainsi produit The Gorge, thriller fantastique d'une facture digne du grand écran, avec deux acteurs prometteurs et un réalisateur chevronné, mais sans passer par la case cinéma. Malgré quelques défauts, le résultat est quand même assez bon pour qu'une fois regardé, on en arrive à penser que son pitch aurait pu inspirer une série télé.
La raison à cela est que l'action s'étend sur une année et il est légitime de croire qu'un pool de scénaristes aurait développer sur une saison entière ce qu'un film doit concentrer en deux heures. Etrangement d'ailleurs, The Gorge souffre principalement de quelques longueurs, au début et à la fin, comme si Zach Dean, son scribe, n'avait pas su démarrer et conclure assez vite.
Le postulat imagine que, depuis près de 80 ans, la Russie et les Etats-Unis (ou en tout cas les grandes puissances de l'Ouest), envoient chaque année un agent expérimenté garder une faille dont on ignore les coordonnées et ce qui se trouve au fond. Ces gardiens, de part et d'autre, ne peuvent communiquer entre eux ni avec l'extérieur.
Mais évidemment quand le film commence, le spectateur sait très bien que cela va changer. Alors que Levi est un ancien militaire respectant les ordres, Drasa est plus fantasque et c'est elle qui cherche à attirer l'attention de vis-à-vis. Comme il est beau et qu'elle est belle, il est tout aussi évident qu'ils tombent sous le charme l'un de l'autre au point de vouloir se rencontrer.
Avant cela, ils auront un aperçu violent de ce qui se cache au fond de cette gorge, des créatures inquiétantes, tenaces, hostiles, mais qu'ils parviendront à repousser grâce à un arsenal fourni et leurs propres compétences. C'est une manière de nous/les mettre en bouche car aussi sûrement que la romance, l'exploration de ce gouffre est attendue.
Comme je le relevai plus haut, le film souffre de quelques tares : au début, pour nous présenter les deux protagonistes, on a droit à un entretien entre Levi et Bartolomew, commanditaire côté Ouest de la mission, où est exposé le fait que le jeune homme souffre de syndrome post-traumatique. Du côté de Drasa, son père est mourant et a prévu de mettre fin à ses jours avant que la maladie ne l'emporte.
Cette couche de pathos n'ajoute rien, au contraire elle leste le film d'une touche mélodramatique inutile, qui ne resservira que plus tard, lors de la nuit que Drasa et Levi passeront ensemble, pour justifier un coup de blues de la jeune femme. Idem pour la fin, qui veut nous faire croire à un dénouement plus tragique pour l'un des deux héros et qui ne fait que retarder l'inévitable.
Mais passé cela, The Gorge s'avère un divertissement très qualitatif. Le suspense sur ce que cache la faille, la première bataille contre les "hommes creux", et enfin, surtout, l'exploration du fond du gouffre aboutissent à un récit palpitant, où on a souvent l'occasion de sursauter d'effroi car on s'est suffisamment attaché aux héros et mesuré l'aspect angoissant du décor et de ses occupants.
Scott Derrickson a du métier, et il le fait parler : celui qui avait dirigé le premier film Doctor Strange ne cherche jamais à en rajouter, s'appuyant sur un script solide et efficace, mais aussi sur une production design très soigné. Les quelques clichés qui subsistent sont habilement contournés de manière à ce qu'on reste au plus près des personnages au lieu de se perdre dans un énième complot.
Par ailleurs, Derrickson et son chef opérateur soignent l'image, le cadre, le spectateur est concentré et le montage évite un découpage hystérisant pour mieux faire monter la tension. Pas à dire, c'est de la belle ouvrage, qui prouve le savoir-faire technique, la bonne gestion du budget, et le fait que The Gorge aurait pu avoir une belle carrière en salles.
D'autant plus que ses acteurs tiennent leur rang. Sigourney Weaver n'a droit qu'à quelques scènes mais elle est comme toujours impeccable. Les deux vedettes sont bien Miles Teller et Anya Taylor-Joy, dont le couple possède une alchimie grisante. Lui campe un soldat éteint qui se réveille avec une sobriété remarquable, tandis qu'elle se montre très crédible en tireuse extravertie mais sans excès.
Les connaisseurs s'amuseront de deux scènes : l'une où Teller joue une partie d'échecs avec Taylor-Joy qui fait bien sûr penser au rôle que cette dernière tenait dans la série Le Jeu de la Dame, et une autre où Taylor-Joy joue de la batterie, comme Teller dans Whiplash. Toutefois, Derrickson a juré que cela avait été écrit avant qu'il ne choisisse ses deux interprètes.
Voilà donc où nous en sommes arrivés en 2025 : le cinéma, même très bon comme ici, se joue aussi bien dans une salle obscure avec des inconnus assis comme vous sur un strapontin, que chez vous, assis sur votre canapé devant votre petit écran. On peut le déplorer, mais aussi se féliciter que, quelque soit le format, ces films soient faits et accessibles.







Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire