Lisa Cohen est une lycéenne new yorkaise de 17 ans qui va provoquer involontairement un accident en attirant l'attention de Maretti, un chauffeur de bus qui va percuter une passante, Monica Patterson, qui traversait le rue au même moment. Elle meurt dans les bras de Lisa qui, peu après, est interrogée sur place par la police et fait une fausse déclaration les disculpant, elle et Maretti. Lorsqu'elle rentre chez Joan, sa mère, comédienne de théâtre sur le point de partir monter sur scène, elle lui raconte tout puis va se doucher.
Convoquée au poste, elle fait sa déposition sans changer de version, convaincue par sa mère que la vérité pourrait leur nuire, à elle et Maretti, qui perdrait son travail. Pour un temps, la jeune fille fait comme si tout était rentré dans l'ordre : elle flirte avec Aaron Caige, son prof de maths ; se dispute avec une camarade sur les attentats du 11-Septembre en cours d'Histoire... Mais en étudiant un poème de Gerard Manley Hopkins, elle est troublée par la résonance avec ce qu'elle vient de vivre.
Elle trouve l'adresse de Maretti qu'elle tente de convaincre du mal qu'ils ont causé, mais il la congédie, l'affaire ayant été classée. Puis elle aborde Emily, la meilleure amie de la victime à ses obsèques, et ensemble elles rencontrent un avocat qui accepte de s'occuper du dossier, estimant que l'assurance de la compagnie de cars pourrait dédommager la famille de Monica. Même si Lisa espère davantage...
C'est François Truffant qui a inventé la formule de "grand film malade" pour désigner des oeuvres cinématographiques mutilées par les studios ou dont l'auteur a perdu le fil au tournage ou au montage. Lui-même considérait que La Sirène du Mississipi était son "grand film malade", ayant échoué à adapter le roman de William Irish et à bien diriger Jean-Paul Belmondo-Catherine Deneuve.
Truffant citait Orson Welles comme le cinéaste ayant le plus de "grands films malades" dans sa filmographie, entre les longs métrages que ses producteurs remanièrent, les projets inaboutis, ceux réalisés avec des moyens ridicules ou les commandes acceptées pour financer des oeuvres plus ambitieuses qui ne virent pas toujours le jour.
Margaret est le deuxième film écrit et réalisé par Kenneth Lonergan et c'est un vrai cas d'école pour étudier les "grands films malades". Il en écrivit le script en 2003 et le tourna en 2005 mais sa sortie dut attendre 2011. Avant de passer derrière la caméra en 2000 (pour Tu peux compter sur moi), Lonergan était un scénariste réputé, ami de Robert de Niro notamment.
Fort du succès d'estime de son premier effort de réalisateur et de sa réputation d'auteur, il convainquit la 20th Century Fox de produire son deuxième opus pour un budget très modeste. Le tournage se déroula sans trop d'encombres, même si Lonergan dépassa le budget prévu, mais pas suffisamment pour se faire taper sur les doigts par le studio.
Néanmoins, quand il fallut monter le film, tout ce beau monde se trouva avec une impressionnante quantité de rushes car Lonergan s'était autorisé des improvisations multiples afin de rendre son histoire encore plus réaliste, en s'appuyant sur le talent de ses acteurs. Malgré tout, la Fox accéda à sa demande quand il exigea que la sortie en salles soit repoussée.
En contrepartie, il s'engagea à livrer une copie ne dépassant pas deux heures. Mais Lonergan et ses monteurs n'arrivèrent pas à descendre en dessous des 180'. Et nous étions alors en 2005. La Fox décide alors de procéder à des coupes sans en avertir le cinéaste mais le résultat ne ressemble plus en rien au produit promis. Et inévitablement Lonergan l'apprend.
Il obtient un compromis en réduisant la durée à 150'. Ses différentes versions ne satisfont toujours pas la Fox. Alors il appelle au secours Martin Scorsese qui file les rushes à sa monteuse, Thelma Schoonmaker. Elle non plus ne peut se résoudre à amputer le film, parvenant à un métrage de 2h50. Mais la Fox en a marre.
Margaret sort en salles en 2011, mais le studio ne paie aucune promotion, n'organise aucune séance pour la presse et le distribue a minima. C'est un échec commercial, mais surtout une vengeance car la Fox non seulement s'est débarrassé du film mais a aussi voulu couler Lonergan. Il mettra 11 ans à s'en remettre avec son dernier opus à ce jour, le magnifique Manchester by the Sea (2016).
Aujourd'hui pourtant Margaret connaît une sorte de renaissance. Disponible sur la plateforme de streaming HBO Max, il est visible dans une version de presque 3h. (extended cut), qui reste, selon son auteur, imparfaite mais la plus proche toutefois de ce qu'il espérait initialement (tout en ajoutant qu'il espère un jour proposer son final cut).
Je n'ai pu voir que la version de 2h30 sorti en 2005. Le résultat témoigne évidemment des tripatouillages dont a été victime Margaret. Ce qui est particulièrement frappant, ce n'est pas tant ce qui semble manquer à la globalité du film que des coupes à l'intérieur de plusieurs scènes, des transitions maladroites, des longueurs et des fulgurances à la chaîne.
La vérité de cette oeuvre me paraît se trouver entre l'extended cut (qui, d'après les critiques, est magistrale) et ce montage du studio. Par exemple, la majorité de la romance entre Joan, la mère de Lisa, et Ramon (Jean Reno), un admirateur richissime, pourrait très bien disparaître totalement sans que le film en souffre - au contraire, il en bénéficierait car c'est la partie la moins inspirée.
Le rôle dévolu au Pr. Van Tassel, en lien avec le titre du film (puisque l'héroïne du poème de Manley Hopkins s'appelle Margaret, une jeune fille qui pleure ses amis décédés, une réflexion sur le deuil comme une notion indissociable de la vie), est par contre trop réduit et la métaphore, du coup, passe sous le radar.
Mais le reste est tout de même assez éblouissant. Margaret raconte surtout l'histoire d'une adolescente qui pensait que le monde tournait autour d'elle et qui voit cette conception de son existence exploser après l'accident qu'elle a provoqué. Dans un premier temps, tout semble rentrer dans l'ordre, mais justement le poème va agir sur elle comme un révélateur puissant, obsessionnel.
Lisa s'engage dans une aventure aux côtés d'Emily, l'amie de la victime de l'accident, qui devient très procédurière. Pourtant le film évite au maximum les écueils du genre (l'avocat qui accepte de se charger de l'affaire n'apparaît que très peu et l'arrangement final est négocié hors champ). Lonergan nous entraîne sur une fausse piste de dommages et intérêts.
Entre temps, Lisa traverse un véritable parcours initiatique : elle perd sa virginité, drague et couche avec son prof de maths (dont elle prétendra avoir avorté ensuite), s'engueule avec sa mère, communique au téléphone avec son père (remarié et vivant à Los Angeles), se dispute avec son petit frère et une fille de sa classe... Cela peut paraître parfois brouillon, mais Lonergan semble surtout ne pas se contenter d'une seule histoire.
Il la ponctue par ces moments a priori sans rapport mais qui souligne à quel point l'impact des événements change Lisa. Même si elle se comporte comme une petite diva, elle est remise à sa place dans une scène cruciale où elle raconte à Emily que Monica, en agonisant, l'a prise pour sa propre fille. Or celle-ci est morte des années avant, à 12 ans, d'une leucémie.
Emily s'emporte, pensant que Lisa cherche à s'approprier l'histoire intime et douloureuse d'une morte, peut-être à en profiter. Après tout pourquoi est-elle si résolue à faire payer Maretti ? Pourquoi s'investit-elle tellement dans cette affaire ? Elle a menti en déposant à la police, puis est revenue sur ses déclarations, ce qui ne fait que compromettre la résolution de l'affaire.
Quand, enfin, un accord financier est trouvé avec la famille de Monica et l'assurance de la compagnie de cars, Lisa est outrée et avoue être responsable de l'accident autant que Maretti. Elle cherchait la justice, un châtiment pour eux deux, pas à ce que la famille (qui se fichait auparavant de Monica) soit enrichie par ce drame. Soudain, le monde ne tourne plus autour d'elle, il l'écrase. Un retour de bâton violent.
Tout était comme un pièce de théâtre mais Lisa n'a pas écouté sa mère quand elle lui expliquait qu'une pièce était écrite, que les comédiens en connaissaient la fin. La vie n'est pas ainsi. Quand on joue avec l'existence, la sienne en premier, le dénouement n'est jamais heureux. Toute l'histoire vous revient en pleine face, comme un boomerang. Vous êtes seul, avec votre culpabilité.
Le casting est extraordinaire. J. Smith-Cameron (Joan) est vibrante dans le rôle de la mère. Jeannie Berlin (Emily) a une partition implacable. Matt Damon et Matthew Broderick, c'est évident, ont vu pas mal de leurs scènes sacrifiées et c'est dommage. Kieran Culkin aussi.
Anna Paquin, 23 ans à l'époque du tournage, est formidable et parfaitement crédible en ado de 17 ans. Ce n'est pas un personnage très aimable qu'elle interprète et son mérite est de ne jamais chercher à l'adoucir. Voilà une actrice qui n'a pas eu la carrière qu'elle méritait (même si elle a connu un beau succès à la télé avec la série vampirique True Blood).
Quant à Kenneth Lonergan, il se bat toujours pour que son oeuvre soit réhabilité, mais aussi pour passer à autre chose puisqu'il a annoncé, lors de conférences accompagnant la nouvelle version de Margaret, qu'il travaillait à son quatrième long métrage. Souhaitons-lui un destin plus apaisé et la reconnaissance qu'il mérite.







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