Dans une ville futuriste et enveloppée d'une mystérieuse brume, Elle, une jeune actrice, rentre à l'hôtel Tower dont elle occupe une vaste suite avec sa belle-mère, Dominique, qu'elle déteste, et son père, Johnny Thunders, producteur. Elle trouve dans le hall une groupie, Hunter, qu'elle invite à la suivre pour combler sa curiosité vis-à-vis de son existence opulente. Après un essayage avec les couturières Mme T. et Mme S., qui la piquent avec une aiguille pour lui porter chance, elles rejoignent Johnny.
Celui-ci leur raconte la légende de l'Homme de Cuir, un assassin qui, à la faveur de la brume, commet des meurtres affreux contre les femmes dont il déchire la poitrine avec ses mains gantées de diamants. Hunter est engagée pour donner la réplique à Elle sur son nouveau tournage dans lequel elle joue une exploratrice qui se crashe sur une planète recouverte de cristaux avant d'être trahie par son équipage. Puis Elle découvre que son père est parti pour affaires en lui laissant comme cadeau d'anniversaire une hâche en or.
Il a aussi oublié sa veste de cuir dans laquelle elle trouve un briquet ayant appartenu au Sergent K., ancien soldat stationné au Japon dont la fille fut enlevée par l'Homme de Cuir qu'il traque depuis. K. s'en prend aux yakusas, ce qui lui vaut d'être châtié par la police. Cependant, Dominique invite Hunter et Elle à une soirée chez Nico, son amant, à qui Elle fait l'amour...
Etrillé par la critique, ignoré par le public, le nouveau film de Nicolas Winding Refn pour son retour au cinéma neuf ans après The Neon Demon, ne mérite absolument pas un tel traitement mais révèle à quel point l'époque aime brûler ses idoles d'hier (comme on le voit aussi avec le bide de Digger, d'Alejandro Gonzalez Inarritu avec Tom Cruise).
On a reproché à NWR (comme il signe lui-même ses longs métrages) d'avoir livré moins un nouvel opus qu'un best of de ses obsessions en ayant oublié d'écrire une histoire. C'est pourtant complètement faux dès qu'on sort des débats d'intention et qu'on prend la peine de regarder Her Private Hell, qui est, à mon avis, une oeuvre éminemment personnelle et référentielle.
NWR a voulu rendre un hommage au giallo italien, ces polars sanglants baignant dans une atmosphère fantastique, comme ceux qu'a réalisés Dario Argento (Suspiria, L'Oiseau au plumage de cristal). Mais c'est surtout un conte visuellement splendide et narrativement ambitieux sur les liens qui se tissent entre les pères et leurs filles.
De manière symbolique (certes peu subtile), le père offre à sa fille pour son anniversaire une hache en or qu'il espère la voir enterrer pour se réconcilier avec Dominique. Puis on découvrira lors d'une séquence pivotale que la relation de la fille et sa belle-mère que tout cela est bien plus trouble : Elle est attirée par Dominique dont elle semble envier la maîtrise de soi et l'ascendant qu'elle a sur les hommes.
Ainsi l'embrassera-t-elle sur la bouche en espérant que cette expression de son désir est réciproque. Ce ne sera pas le cas et, sans qu'on sache vraiment s'il s'agit d'une vengeance de Elle ou d'une offrande que lui fait Dominique, Elle se donne à Nico, l'amant de sa belle-mère. Il est par contre évident qu'Elle perd sa virginité à ce moment quand on découvre ce qu'il advient ensuite - à savoir qu'elle devient la cible de l'Homme en Cuir.
Cet assassin légendaire et terrifiant, qui tue des femmes avec une sauvagerie démente en leur déchirant la poitrine de ses mains gantées de cuir, est le trait d'union entre l'histoire d'Elle et celle de K.. NWR semble d'abord brouiller les pistes en établissant l'arc narratif de K. dans le passé, le décrivant comme un soldat américain stationné au Japon et traquant l'Homme de Cuir qui lui a pris sa fille.
Si, donc, Elle court après l'amour de son père, K. court après celui de sa fille. Chez Wing Refn, Eros et Thanatos sont toujours étroitement liés et donc Elle est tourmentée par le désir, la sexualité, tandis que K. est agi par la violence. Il brutalise des yakusas qui s'en prennent à des prostituées, quitte à s'attirer les foudres de ses supérieurs et de la police locale.
Comme dans la série Too Old to Die Young qu'il avait dirigée pour Amazon Prime, K. subit de la part d'un inspecteur une séance de fouettage qui a des allures de supplice christique. Elle le transforme littéralement en ange exterminateur prêt à tout affronter pour retrouver sa fille, y compris un escadron de yakusas qu'il démolit dans une boutique de vêtements.
Puis NWR relie l'histoire de K. à celle de Elle quand le premier est témoin d'un nouveau meurtre de l'Homme de Cuir qu'il ne peut empêcher à quelques mètres de la jeune femme en train de faire l'amour à Nico, l'amant de Dominique. S'il en est empêché, c'est parce qu'il est alors prisonnier d'un cristal identique à celui qu'on trouve sur la planète où la navette spatiale de Elle s'écrase dans le film qu'elle tourne.
K. traverse le miroir, et l'espace-temps pour rejoindre la même époque et la même zone que Elle. Winding Refn est un maniériste qui ne s'en cache pas et on renoue ici avec son esthétique au néon, ses couleurs vives, ses scènes qui alternent une temporalité dilatée et des accélérations soudaines, des silences intenses et des éclats de voix.
De même, le cinéaste est un amoureux des corps et des visages. Celui de Sophie Thatcher, qui incarne Sophie, a cet air étrange et envoûtant qui est à la fois beau et bizarre. Celui de Charles Melton, qui joue K., est celui d'un samouraï égaré, à la fois fermé et déchiré. Ils font désormais partie de la collection de personnages de celui qui a fétichisé Ryan Gosling et Elle Fanning.
A leurs côtés, on trouve Havana Rose Liu, vénéneuse à souhait, et Kristine Froseth, faussement ingénue. Diego Calva n'a que peu de scènes à défendre mais il y apporte ce qui faut de vice pour qu'elles soient mémorables. Et Dougray Scott en a encore moins mais personnifie à la perfection ce père qui alimente les fantasmes de sa fille.
Enfin, on ne peut parler du film sans mentionner sa sublime bande originale. Nicolas Winding Refn a réalisé son rêve en obtenant de Pino Donaggio de la composer, lui qui a écrit pour Argento et de Palma des scores immortels. Entre envolées symphoniques et nappes synthétiques, c'est assurément ce que vous entendrez de plus beau cette année dans une salle obscure.
Très loin donc d'être un ratage, Her Private Hell figure déjà parmi mes films favoris de 2026.







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