dimanche 11 octobre 2026

THE DEMON #1 (James Harren)


Jason Blood arrive en marchant à Gotham. Hirsute et barbu, il ne semble plus avoir toute sa tête mais il entend la voix du démon Etrigan. Cependant, au lieu de l'écouter le supplier de le libérer, il sort de son manteau un bâton avec lequel il entreprend de rosser les créatures maléfiques qu'il voit. Ailleurs, Morgaine Le Fey se présente devant un syndicat du crime qu'elle veut à nouveau diriger...


Nouvel exemple de ce que DC Next Level propose : la série The Demon. Aux commandes, James Harren, qui sort du succès de Ultramega, son creator owned chez Image (dispo en vf chez Delcourt), et qui rêvait de s'emparer d'Etrigan, la création de Jack Kirby dont il est l'un des nombreux héritiers spirituels. A l'arrivée : une véritable expérience narrative et visuelle.


Il est certain désormais que les comics DC Next Level ne sont pas faîtes pour plaire à tout le monde : des créateurs s'approprient des personnages marginaux ou y reviennent avec l'ambition de proposer des séries, limitées ou pas, exigeantes. Pourtant, contre toute attente, cette initiative éditoriale connaît globalement un gros succès, comme si les lecteurs réclamaient quelque chose de différent et de radical.


Et avec The Demon, ils seront servis. Moi-même, je n'ai su quoi en penser au premier abord, au point d'hésiter à en rédiger une critique. Je trouvai ça sensationnel puis trop cintré puis détonant puis irracontable. Mais si vous cherchez quelque chose de fort, d'intense et de complètement barré, alors c'est parfait.


Jason Blood était à l'origine un jeune chevalier vivant à Camelot durant le règne d'Arthur Pendragon. Merlin l'enchanteur, pour repousser une attaque démoniaque, lie le jeune homme à Etrigan, un démon s'exprimant en rimes aussi délicates qu'il est brutal. Dès lors, les deux vont traverser les siècles, Blood ne délivrant Etrigan que dans des situations désespérées pour régler des problèmes occultes.

Mais James Harren balaie (presque) tout cela : écrire une origin story ne l'intéresse pas ; par contre dépoussiérer cette mythologie et ses acteurs, beaucoup plus. Blood est désormais un vagabond quasiment amnésique, qui refuse de laisser son alter ego se déchaîner, et arrive à Gotham à pied, voyant des démons partout et entreprenant de les chasser.

Il accompagne une bande de gnomes qu'il sauve d'un monstre et qui, en retour, le suit dans sa quête (la bande de gnomes, pas le monstre). En parallèle, l'ennemie de toujours de Merlin et donc de Blood, Morgaine Le Fey (Morgane la fée) souhaite reprendre sa place à la tête d'un syndicat du crime occulte mais elle se fait rejeter par les sorciers qui ont conduit les affaires en son absence. Elle va alors invoquer des puissances terribles via Merlin...

Harren, qui a aussi dessiné des épisodes de B.P.R.D. (dans l'univers de Hellboy), est génial pour montrer tout cet univers déjanté à base de démons, de farfadets, de sorciers, de monstres. Son récit a quelque chose de proprement hallucinogène, comme un trip sous acide, dans lequel il veut entraîner le lecteur - il y réussit fort bien.

Il frustre aussi beaucoup ce même lecteur en montrant très peu Etrigan, dans des flashbacks très fugaces, privilégiant Blood comme on ne l'a jamais vu auparavant, avec une dégaine de hobo très cartoony, et qui m'a fait penser au Lorax du Dr. Seuss (voir ci-dessous).


En fait, on peut se demander si, pour Harren, le vrai démon, ce n'est pas plutôt Blood, qui semble échappé de l'asile et qui affiche une allure déjà peu commune. Le trait du dessinateur n'a rien de réaliste et pourtant il saisit toute l'étrangeté délirante associé au personnage du Démon de Kirby, qui l'avait créé en 1972 comme une métaphore (Camelot pour les Etats-Unis, et Etrigan comme le double colérique de l'auteur).

Le diable est dans les détails : par exemple, les téléphones portables sont ici des instruments infernaux à l'aspect dégoûtant, et les rues de Gotham, ville hantée par excellence par le Mal, déborde de créatures inquiétantes possédant l'esprit des habitants dès qu'on les voit avec l'équipement adapté. L'apparition de (ce qui semble être) Batman à la fin va en laisser plus d'un bouche bée tant le design est incroyable.

Harren impose une vision très spéciale, encore plus absolutiste dans sa singularité que tout ce que la gamme Absolute prétend réinventer. On peut même s'interroger sur la place dans la continuité classique d'un tel ovni, plus proche d'un Elseworld. Mais c'est ce qui fait la force de cette offre - et certainement aussi ce qui sera la limite pour certains lecteurs, trop perturbés par le style de James Harren.

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