vendredi 12 juin 2026

NIGHTBITCH (Marielle Heller, 2024)


Maman a mis sa carrière d'artiste en pause pour s'occuper à plein temps de son petit garçon de quatre ans à la maison. Son mari est souvent absent pour son travail et elle se sent abandonnée, livrée à elle-même. Elle dort mal et peu et fantasme régulièrement qu'elle s'en prend physiquement aux autres pour soulager ses frustrations. La situation prend un tour inattendu quand elle se met à observe des changements surréalistes sur son corps et dans son comportement.


D'abord il y a cette fourrure qui apparaît dans le bas de son dos puis l'apparition d'une queue après qu'elle a crevé une sorte d'abcès, des tétons supplémentaires, des sens exacerbés. Elle considère d'abord cela comme des symptômes d'une périménopause puis devient convaincu qu'elle est en train de se transformer en chien. Par ailleurs elle rêve fréquemment à son enfance dans une communauté mennonite et à sa mère avant que celle-ci ne meure. Elle la revoit courant à quatre pattes, s'enfonçant dans une forêt la nuit...


Maman se documente alors sur les métamorphoses mythologiques en empruntant un livre à la bibliothèque municipale dont la responsable suggère qu'elle a connu les mêmes effets après sa grossesse...


Quel étrange film mais quel film envoûtant ! La maternité au cinéma inspire souvent des histoires épouvantables - il suffit de se rappeler de Rosemary's baby de Roman Polanski ou, plus récemment, de Mother ! de Darren Aronofsky. C'est l'illustration parfaite de la formule selon laquelle on n'intéresse personne avec les trains qui arrivent à l'heure. Il faut que ça déraille.


Marielle Heller a adapté le roman de Rachel Yoder pour et même avec Amy Adams, qui a co-produit Nightbitch. Le développement du projet a été long, commencé durant la pandémie de Covid, et on peut facilement deviner à quel point cette période a alimenté l'ambiance du film, où il est question d'enfermements au pluriel.


Le personnage principal n'a pas de nom (aucun personnage n'en a d'ailleurs ici, ce qui est un peu agaçant mais qui rend le récit universel), c'est une mère au foyer qui a abandonné sa carrière artistique (elle est peintre et plasticienne) pour s'occuper de son petit garçon. Son mari est souvent en déplacement pour son travail et elle doit donc assurer. Mais cela lui pèse de plus en plus.


Toute l'ambivalence de la situation est que cette Maman adore son enfant mais elle est aussi au bout du rouleau à cause de lui. Elle a pris la mauvaise habitude, quand il était encore bébé, de le garder au lit avec elle et de s'endormir avant lui. Résultat : aujourd'hui, il refuse d'être séparé d'elle et de dormir quand elle le supplie de le faire.

Sa frustration, née de son épuisement mental et physique, engendre des fantasmes violents : elle fuit toutes les autres mères qui tentent de sympathiser avec elle, elle bouscule son époux dès qu'il revient pour qu'il s'occupe de son fils - ce qui lui vaut d'être traitée de "chienne" car elle a été un peu abrupte. Elle préfère en rire en ajoutant qu'elle est la "chienne de la nuit" (nightbitch donc).

Et puis, progressivement, cette altération du comportement s'accompagne de changements physiques. Pourtant le film ne sombre pas dans le body horror. Marielle Heller montre les métamorphoses corporelles de manière très suggestives et fugaces : une touffe de poils ici, des tétons là, des dents plus pointues... 

Grâce à des effets de montage, la cinéaste nous fait bien comprendre que tout ça n'est peut-être qu'une illusion fantastique. On voit en effet à plusieurs reprises la même scène sous deux angles différents : le premier où Maman laisse libre cours à sa sauvagerie, le deuxième où elle réagit avec mesure. Et il est clair que le premier est un fantasme.

L'ambivalence qui en résulte fait qu'on ne sait jamais si ce qui finit par se produire est vrai ou non. La confusion règne. Maman est-elle vraiment en train de se changer en chien la nuit tombée ? Ou s'agit-il d'une projection onirique de désirs enfouis, de réminiscences de son passé dans une communauté religieuse ? 

Même ses souvenirs ne sont pas dignes de confiance : sa mère préparait-elle vraiment des ragouts si bizarres ? Courait-elle à quatre pattes la nuit dans la forêt ? Ou était-elle comme elle une femme écrasée par la société dans laquelle elle vivait, rattrapée par les difficultés à élever un enfant ? Ou débordante d'amour jusqu'à s'oublier soi-même ?

Le film pose beaucoup de questions sans y répondre. C'est sans doute mieux car cela lui évite de tomber dans le pensum sur les affres de la maternité, les inégalités homme-femme, etc. L'histoire ici a valeur de métaphore. La femme y est décrite à la fois comme un animal, dont l'accouchement est la manifestation la plus bestiale, et une déesse, puisqu'elle donne la vie comme une divinité. La femme est faible, affaiblie, et forte, puissante.

C'est en assumant tout cela que Maman reprend son existence en main, et la fin du film prouve que l'homme n'est pas l'ennemi ni le contraire de la femme : lui aussi a fait du chemin, a compris, a accepté l'excentricité de sa partenaire. Une forme de sérénité partagée enveloppe alors le récit, loin de tout manifeste facile, loin surtout de toute théorie sur le genre, le néo féminisme, etc.

Dire que ça fait du bien de revoir Amy Adams, immense actrice, est un euphémisme. On se souvient à quel point l'académie des Oscar l'avait injustement snobé et privé de la statuette pour son rôle dans Arrival de Denis Villeneuve. Elle prouve à quel point elle n'a peur de rien en interprétant Maman et surtout avec quel subtilité elle s'empare de ce rôle impossible.

Face à elle Scoot McNairy a le mérite d'exister, dans une composition formidable de mari dépassé, compatissant, d'une grande justesse.

Oui, quel étrange film. Mais quelle grande actrice pour l'incarner.

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