Mother Mary est une icône pop mondialement connue qui s'apprête à faire son retour sur scène après une longue absence due à un accident - ou une tentative de suicide ? Lors d'une séance d'essayage pour un costume, elle s'enfuit et rejoint dans la campagne anglaise son ancienne styliste, Sam Anselm. Celle-ci accepte à contrecoeur de lui confectionner une nouvelle robe en moins de 72 heures.
Dans la grange transformée en atelier, elles s'enferment toutes les deux. La tension est palpable car Mary n'arrive pas à exprimer ce qu'elle souhaite. Sam l'interroge sur sa performance à venir et l'accident, mais refuse d'écouter sa nouvelle chanson - d'ailleurs elle n'écoute plus la musique de Mary depuis leur séparation. En revanche elle veut la voir danser sa nouvelle chorégraphie, sans musique.
Cela lui donne l'idée d'une longue traine sur laquelle seraient évoquées toutes ses robes emblématiques avant d'être arrachée sur scène, ce qui convient à Mary qui veut de la clarté, repartir de zéro. Toutefois Sam n'est pas prête à lui accorder un blanc-seing : elle revient sur les raisons de leur rupture, reprochant à Mary de ne jamais lui avoir accordé le crédit qui lui revenait pour la création du personnage de Mother...
Il y a un peu plus de deux ans, je parlais ici de The Green Knight réalisé par David Lowery en 2021 - depuis il a signé Peter Pan et Wendy en 2023) - qui m'avait vivement impressionné. Cette année, le cinéaste est revenu avec un projet ambitieux, qu'il a aussi écrit, Mother Mary, produit par A24. Inexplicablement le studio n'a fait aucune promotion pour le film, qui s'est logiquement planté au box office.
Lowery est un auteur à part, capable de passer de films de commande pour des majors à des longs métrages plus personnels avec des budgets beaucoup plus réduits. Cette versatilité ne l'empêche pas d'attirer de grands acteurs et de proposer toujours des oeuvres très originales, visuellement époustouflantes.
Mother Mary est un projet qu'il portait depuis longtemps, inspiré par la tournée Reputation de Taylor Swift dont la captation l'avait ébloui. A partir de là, il a imaginé un personnage de pop star iconique qui pourrait être ce que Swift serait dans une dizaine d'années. Il a d'ailleurs fait appel à Jack Antonoff, le producteur de la star, pour la bande originale du film (avec aussi des chansons de Charli XCX, FKA Twigs et Daniel Hart).
Mais Mother Mary n'est pas qu'une version de Taylor Swift : c'est une créature composite qui fait penser tour à tour à Beyoncé et Lady Gaga, des showgirls charismatiques dont le personnage scénique provoque une réelle dévotion de la part de leurs fans. Et la question que pose Lowery, c'est : comment une chanteuse peut-elle inspirer cela ?
On le sait, les méga stars de ce calibre sont entourés de conseillers, de stylistes, d'une véritable armée. Leur image est verrouillée, leur communication blindée, rien ne leur échappe. Elles ont atteint un niveau de notoriété qui illustre parfaitement la fameuse phrase de John Lennon comme quoi "les Beatles sont plus célèbres que le Pape".
Mais que reste-t-il d'elles une fois sorties de scène ? Comment vivent-elles ce retour à la normale ? D'ailleurs vivent-elles simplement une existence ordinaire, dans leur intimité ? On peut en douter. Elles sont certainement là aussi choyées par des cuisiniers particuliers, coachées par des entraîneurs sportifs, entretenues par un personnel de maison. Je ne crois pas que la normalité puisse encore vouloir dire quelque chose chez ces gens-là.
Lowery démarre son film quand Mother Mary se prépare pour son grand retour sur scène. Elle essaie des tenues mais aucune ne lui convient, elle se sent prisonnière d'une image qui a pourtant conforté sa popularité. Elle s'enfuit et part retrouver celle qui l'a aidé à façonner son personnage, non pas pour le perfectionner, mais pour s'en débarrasser.
Seulement voilà, Sam Anselm, son ex-styliste, est désormais une créatrice reconnue dans la mode et prépare, elle, un défilé haute couture. Les deux femmes ne se sont plus vues depuis des années et la tension est palpable. Sam ne va pas tarder à rappeler à Mary pourquoi elle n'écoute plus sa musique, et rechigne tant à lui rendre service.
Jusqu'à elle point une pop star se créé-t-elle elle-même, toute seule ? Mary a imaginé Mother avec Sam qui confectionnait ses tenues de scène mais plus encore, qui a réellement, concrètement façonné son image. Et Mary ne l'a jamais mentionnée publiquement. Elle a même fini par se passer de ses services et l'exclure de son cercle d'intimes.
Lowery suggère qu'elles étaient plus que des collaboratrices, mais sans préciser si elles étaient amantes par exemple. Au spectateur d'apprécier. Pendant quasiment la moitié du film, le cinéaste opte pour un récit très théâtral, avec ses deux protagonistes enfermés dans une grange reconvertie en atelier, réglant leurs comptes.
Sam prend un plaisir évident à maltraiter Mary pour se venger : elle refuse d'écouter sa nouvelle chanson, la force à danser sans musique. C'est un match de boxe où les mots sont des coups et Mary est dans les cordes. Elle est épuisée, rincée, on a l'impression qu'elle va tomber en morceaux. Jusqu'à un twist étonnant qui transporte l'histoire dans une direction totalement imprévue.
Lowery avait signé en 2017 A Ghost Story (avec Ben Affleck et Rooney Mara), un film étonnant où le fantôme apparaissait littéralement sous la forme d'une silhouette humaine sous un drap. Mother Mary n'est pas aussi littéral et radical dans sa représentation d'un spectre, mais il s'agit également d'une histoire de fantôme sous la forme d'un morceau de tissu, écarlate cette fois.
C'est aussi une histoire de possession, et il y a une scène, absolument flippante, où une jeune fan de Mary procède à une séance de spiritisme et où elle entre en transe. Le film bascule, inopinément, dans le fantastique, avec le même culot dont sait faire preuve Lowery, et qui peut désarçonner le spectateur, au point de le faire sortir du film.
Mais si vous marchez, si vous acceptez le parti pris, alors c'est un vrai trip. Très intense, superbement graphique, dérangeant aussi. Tout cela est ponctué par des flashbacks où l'on voit Mary sur scène, où on découvre son "accident", où on assiste à l'aspect hypnotique, ensorcelant et un peu grotesque aussi, d'un public se comportant comme une foule d'idolâtres.
Lowery peut s'appuyer sur deux actrices rien moins que phénoménales (mais il tire toujours de ses comédiens des prestations magiques). Michaela Coel (qui aurait participé à l'écriture) est tout bonnement incroyable, passant en un éclair de la folie menaçante à la sidération sincère. Face à elle Anne Hathaway n'est pas seulement crédible en pop star mais réussit encore une fois à composer un personnage magnétique et dépassé.
Hunter Schafer n'a droit qu'à des apparitions mais est également très bien dans le rôle de l'assistante de Coel. FKA Twigs a droit à la scène la plus terrorisante du film.
Selon vos goûts, évidemment, la bande-son et les chansons (sept au total, toutes interprétées, et de quelle façon, par Hathaway) vous conviendront et vous aideront à vous immerger, mais, même si cette pop électro n'est pas trop ma came, il faut reconnaître qu'elle a été faite par des auteurs-compositeurs aguerris.
Mother Mary est une expérience très particulière, comme souvent dans les films les plus personnels de son cinéaste, mais le voyage en vaut la peine (même si A24 l'a copieusement sabordé).







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