jeudi 18 juin 2026

DREAMS (Michel Franco, 2026)


Fernando quitte son Mexique natal pour aller clandestinement jusqu'à San Francisco. Là-bas l'attend Jennifer McCarthy, une riche femme plus âgée que lui, avec qui il a entamée une liaison. Jennifer s'occupe d'une fondation qui vient en aide aux migrants et plus spécialement finance une académie de danse à Mexico où elle a rencontrée Fernando, un danseur prodige.


Toutefois, elle refuse, après qu'ils soient réunis, qu'on les voit ensemble et cela dérange le jeune homme qui a l'impression qu'elle a honte de lui alors qu'elle affirme que c'est pour ne pas attirer l'attention sur sa situation de sans-papiers. Il finit par rompre et ne répond plus aux appels incessants de sa maîtresse. Il trouve un job dans un hôtel miteux.


Le coeur brisé, Jennifer le cherche, retournant même à Mexico pour voir les parents de son amant - en vain. Un soir qu'elle se rend à une représentation d'un ballet à San Francisco, elle voir Fernando danser devant le théâtre et le patron de la compagnie lui remettre sa carte...


Il y a presque deux ans, je parlais ici de Memory, le précédent film de Michel Franco, que j'avais beaucoup aimé. J'étais donc curieux de découvrir son nouvel opus où il dirige à nouveau Jessica Chastain (également coproductrice). Dreams ne déçoit pas mais évolue dans un tout autre registre que leur précédente collaboration.


Alors que la police de l'immigration de Donald Trump a beaucoup fait parler d'elle ces derniers mois pour ses bavures (bien que les journalistes semblent avoir oublié que l'I.C.E. a été créé en 2003 sous l'administration de George W. Bush et a poursuivi ses arrestations/expulsions sous Barack Obama et Joe Biden), Dreams vient ajouter son commentaire sur ses services.
 

Toutefois, ce n'est pas un film-dossier sur cette organisation. Franco nous entraîne dans la relation trouble entre une socialite américaine et un jeune migrant mexicain. Ceux-ci sont des amants que tout sépare : leur différence d'âge, leur milieu social, leur situation légale. Il est clair dès le début que Fernando est le toyboy de Jennifer.


Ils se sont rencontrés dans une académie de danse à Mexico que finance Jennifer, à la tête d'une fondation qui vient en aide aux migrants. Danseur prodige et séduisant, il a séduit cette femme puissante autant qu'elle l'a attiré dans son lit. Et, comme il le lui dit, il a pris tous les risques pour la rejoindre, avec l'argent qu'elle lui a laissé pour payer des passeurs.

La première scène du film est saisissante : on voit un camion passer la frontière puis s'arrêter à la nuit tombée dans un sentier. Des voix nous parviennent de l'intérieur du véhicule dont on ouvre les portes et d'où sortent des migrants à bout de force, entassés depuis des heures (des jours peut-être), dans une chaleur étouffante. Fernando n'attend pas : il prend le large et poursuit son trajet en autostop.

Jennifer rentre chez elle le soir et Fernando l'attend chez elle, où il a pu entrer grâce à une clé dont elle lui avait donné l'emplacement. Ils font l'amour avec passion. Mais la romance connaît vite des ratés : elle refuse qu'on les voit ensemble. Il rompt, estimant qu'il n'est pour elle qu'un jouet sexuel, et disparaît dans la nature.

A partir de là commence le deuxième acte du film qui voit Jennifer sincèrement bouleversée par la tournure des événements, recherchant Fernando, sans succès. Il a réussi à trouver un job. Elle reprend ses activités mondaines, la tête ailleurs. Puis, complètement par hasard, ils vont se retrouver, avec la promesse cette fois de ne plus vivre cachés.

Franco montre parfaitement à quel point la présence de ce jeune homme perturbe le quotidien bien réglé de cette femme d'influence qui pourtant perd pied en sa compagnie. Toute l'ambiguïté du film réside dans ce rapport dominant-dominé où les sentiments amoureux et le sexe troublent tout. Il est difficile de percer à jour ce qui unit ce couple mais aisé de voir ce qui les distingue.

Jennifer est en quelque sorte trahie par son frère, ouvertement opposé à ce que les migrants viennent aux Etats-Unis (c'est d'ailleurs pour ça qu'il préfère qu'on les aide dans leur pays). Leur père fait comprendre, subtilement mais clairement, qu'il n'approuve pas cette histoire. Et Jennifer, pour satisfaire à la fois son désir et ses devoirs, imagine un stratagème d'une perversité absolue.

Je ne vais évidemment pas spoiler comment elle va contourner ce dilemme, mais c'est un aller sans retour et le dernier acte du film, un huis clos dont la noirceur égale celui qui ouvre le récit, est d'une intensité terrifiante. C'est une vengeance à double détente qui va tout briser. Mais aussi, certainement, révéler pourquoi, effectivement, ça ne pouvait pas marcher, bien au-delà d'une affaire de titre de séjour.

J'ai lu que le film était complaisant, notamment dans sa représentation des scènes de sexe. Pourtant, elles sont rares, filmées à distance, et brèves. Il n'y a rien de racoleur. Néanmoins les corps sont mis en avant : on les voit transpirer, exulter, souffrir. Franco exprime ainsi, plus fortement que par les dialogues, les états que traversent ses deux protagonistes.

Le corps ici est aussi un symbole social : Jennifer est toujours apprêtée, d'une grande élégance, tandis que Fernando ne se départit jamais d'une simplicité synonyme de modestie, de pauvreté, à part quand il danse et que la majesté de ses mouvements, la grâce qu'il incarne, dépassent tout cela. Ce sont les seuls moments où il transcende sa condition et où on comprend le pouvoir fantasmatique qu'il exerce sur Jennifer.

La réalisation est sèche, sans effets. Franco examine tout cela avec un regard implacable, sans aucun romantisme. Cela rend ironique le titre de son film en le prenant à rebours visuellement. Les rêves, ce sont ceux d'une femme qui voit dans son jeune amant une possibilité de s'émanciper de son milieu. Et ce sont ceux d'un jeune homme qui voulait croire à une romance et à une vie meilleure, ailleurs.

Jessica Chastain est une immense actrice, qui, jamais, ne cherche à excuser son personnage. Ce qui rend le dénouement encore plus terrible. Elle irradie de sensualité puis, la scène suivante, semble égarée, et encore après, devient glaciale. Du grand art. Isaac Hernandez, danseur à l'American Ballet Theatre, est une révélation dans le rôle de Fernando à qui il donne une présence, une émotion tout en finesse.

Dreams n'est pas un film facile. Mais il trouve sa beauté revêche dans cette radicalité. Et il est servi par deux comédiens extraordinaires. 

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