mercredi 27 mai 2026

RED ROOTS #2 (Lorenzo de Felici)


Sand gît sur une plage où s'approchent deux molosses pour le dévorer. Il revient à lui difficilement et tente de les repousser lorsqu'un colosse à la peau mauve tranche la tête d'une des bestioles avec sa hache. Il transporte Sand avec Kate jusqu'à une cité voisine et le présente à un guérisseur...


Après un premier numéro à la pagination généreuse, ce deuxième épisode de la nouvelle création originale de Lorenzo de Felici confirme tout le bien qu'on peut en penser. L'artiste qui est aussi scénariste ici propose un récit étrange, imprévisible, violent qui maintient le lecteur dans un état d'alerte permanent.


Le mois dernier donc, nous faisions connaissance avec, d'un côté, Sand, un tueur qui vengeait sa partenaire en décimant tout le gang d'un trafiquant de drogue ; et, de l'autre, Kate, une institutrice qui découvrait chez elle des têtes décapitées qui se mettaient à lui parler. Puis, à la fin de l'épisode, Sand était tué et disparaît mystérieusement, enveloppé par des racines rouges (des Red Roots donc).


De son côté Kate voyait surgir dans sa chambre un colosse à la peau mauve armé d'une énorme hache. Les deux personnages sont réunis au début de ce nouveau chapitre et ils ont été téléportés dans un autre monde, peuplé de créatures étranges et inquiétantes, au coeur d'une cité sur le point d'être assaillie. On se demande vraiment où on a mis les pieds.
 

Et en vérité c'est ce qui (me) séduit autant dans Red Roots : alors que tant de BD évoluent en territoire familier, au gré des genres explorés par le média, Lorenzo de Felici nous donne à lire quelque chose de totalement inattendu, devant lequel on ne sait absolument pas à quoi s'attendre. Et c'est d'autant plus habile que ce sentiment, c'est aussi celui qu'éprouvent les deux héros.

Pourquoi une institutrice et un tueur se retrouvent-ils dans un monde étranger ? Pourquoi Grit, ce colosse qui les a liés par une corde pour ne pas qu'ils lui échappent, les a réunis ? Il est évident que dans ce cadre les humains sont considérés comme des inférieurs, sans doute des marchandises, à moins que leurs compétences soient utiles en vue d'un conflit qui est imminent.

De Felici se garde d'en dire trop. Contrairement à Kroma, son précédent projet solo, Red Roots n'a pas de durée arrêtée, ce n'est pas une mini-série déclarée, et donc il faut savoir en garder sous le pied pour maintenir la curiosité du lecteur. Mais il ne faut pas non plus tirer sur la corde et décompresser trop l'histoire pour conserver l'intérêt du même lecteur.

C'est donc un équilibre à trouver, mais sur la base de ce que de Felici pose, montre, raconte, il y a de quoi être happé. Les éléments dont on dispose pour l'instant sont suffisamment accrocheurs pour qu'on ait envie de lire la suite et c'est bien l'oeuvre d'un narrateur à la fois exigeant et précis qu'on lit, pas celle d'un artiste qui s'improviserait scénariste pour combler un manque.

Ce qui est appréciable aussi, c'est que, en dépit de sa longue collaboration avec Robert Kirkman (sur Oblivion Song et Void Rivals), de Felici ne copie pas son ancien scénariste. Il a son propre monde, et il le déploie à son rythme, avec son esthétique et sa bizarrerie. Il est d'ailleurs difficile de classer le genre de Red Roots.

Et puis visuellement, j'adore. Certes, depuis Void Rivals, de Felici semble avoir simplifier son trait pour quelque chose de plus brut, plus direct, plus nerveux. Mais ça ne manque pas de puissance et ça convient bien à l'histoire en développement. Il est ainsi très fort pour planter un décor rapidement et graphiquement marquant.

L'arrivée dans la cité, la course-poursuite qui s'y engage une fois Sand passé dans les mains du guérisseur, et le dernier plan qui dévoile une ville fortifiée, sont remarquablement campés. Il y a une fluidité dans le découpage irrésistible et on renoue avec l'intensité qui était déjà à l'oeuvre dans Kroma, avec le même motif du corps étranger dans un cadre à la fois grandiose, épique et détaillé.

Je ne lis plus trop de comics indés (parce que je trouve qu'ils sont trop tournés vers l'horreur), mais Red Roots était un projet que j'attendais avec gourmandise et je ne suis pas déçu : Lorenzo de Felici est en train de s'imposer comme un talent complet et passionnant.

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