lundi 25 mai 2026

NOUVELLE VAGUE (Richard Kinklater, 2025)


1959. François Truffaut, Suzanne Schiffman, Claude Chabrol et Jean-Luc Godard assistent à la première de La Passe du Diable, produit par Georges de Beauregard. Lors de la fête donnée ensuite, Godard critique sévèrement le film et exprime son désir de passer à son tour derrière la caméra, comme ses collègues. Il descend à Cannes où est projeté Les 400 Coups de Truffaut dont le succès retentissant va ouvrir la porte à plein de cinéastes en herbe.


Godard accepte, pour avoir un financement de Beauregard, de tourner un long métrage basé sur une idée de Truffaut inspirée par un fait divers. Comme il le lui avait promis après un court métrage, il engage Jean-Paul Belmondo, revenu de son service militaire en Algérie, pour le premier rôle. A la rédaction des "Cahiers du Cinéma", il rencontre  Roberto Rossellini dont il reçoit quelques conseils comme, ensuite, Jean-Pierre Melville.


Grâce à François Moreuil, il convainc Jean Seberg, à Paris pour promouvoir Bonjour Tristesse d'Otto Preminger avec qui elle a eu des rapports exécrables, de jouer la petite amie de Belmondo. Puis il recrute Raoul Coutard, venu du documentaire, pour apporter à son film un style réaliste, pris sur le vif. Le tournage peut commencer...
 

Après Le Redoutable de Michel Hazanavicius (2017), Nouvelle Vague s'intéresse à nouveau à Jean-Luc Godard, mais cette fois Richard Linklater se concentre sur la genèse et la réalisation d'A bout de souffle, son premier long métrage. Il porte à l'écran le scénario de Holly Gent et Vince Palmo, adapté en français par Laetitia Masson et Michèle Halberstadt.


Linklater est un cinéaste très versatile, capable d'enchaîner une comédie policière irrésistible (Hit Man) avec donc cet hommage à un confrère. On ne peut imaginer deux projets et deux résultats plus différents, même s'ils sont également réussis. Il s'agit là d'une vraie lettre d'amour adressée à Godard et à la révolution artistique que fut la Nouvelle Vague.


En 1959, Godard est le dernier des "jeunes turcs" des "Cahiers du Cinéma" à ne pas avoir franchi le cap pour devenir cinéaste. Rohmer, Chabrol, Rivette, Truffaut l'ont devancé et le dernier présente à Cannes Les 400 Coups qui sera un succès retentissant. Linklater rappelle d'ailleurs que c'est sur une idée originale de Truffaut que sera construit A bout de souffle.


Godard apparaît comme un sphinx farceur : il veut renverser la table, briser les codes, mais en même temps il est présenté comme un trublion qui cite abondamment d'autres auteurs avec un sourire en coin. Impossible de savoir s'il se prend vraiment au sérieux ou s'il aime faire tourner les autres en bourrique. Mais il a une autre idée de lui-même, certain de ses parti-pris et de son génie.

C'est tout à l'honneur de Linklater de ne pas statufier Godard : il l'admire, c'est certain, mais il ne verse pas dans l'hagiographie. On le voit prendre conseil auprès de Rossellini et Melville, qui avaient précédé les audaces esthétiques et narratives de la Nouvelle Vague, et démolir un film produit par Beauregard avant d'accepter de tourner le projet que ce dernier l'incite à réaliser pour avoir de l'argent.

Ce jeune homme, volontiers pédant, est donc encore un élève et un flagorneur, même s'il prétend ne vouloir en faire qu'à sa tête. Il est aussi moins sûr de lui qu'il n'y paraît quand il s'adresse à Truffaut ou Chabrol dont il semble considérer les réussites et la maturité avec une pointe de timidité. Il est à la fois pressé de faire ses preuves, de montrer qu'il est le meilleur de la bande, tout en doutant avant le début des prises de vue.

Dans sa première partie, le film de Linklater paraît presque se contenter de situations anecdotiques et de name-dropping, souvent pour pas grand-chose : toute la clique des "Cahiers du Cinéma" apparaît, avec les acteurs qui en incarnent les membres, posant face caméra avec leurs noms écrits en bas de l'image. Le spectateur contemporain ignorera certainement de qui il s'agit pour les 3/4 d'entre eux.

Mais on est cependant bluffé, si on connaît leurs têtes, de voir la ressemblance entre les acteurs et ceux qu'ils incarnent. Linklater pousse le jeu tellement loin qu'il filme son histoire de la même manière que Godard filme A bout de souffle, en noir et blanc, au format 1:37, avec une pellicule artificiellement usée, où on repère même les points de colle du montage lors des changements de bobine.

Cette fétichisation perdure dans la deuxième partie où on assiste au tournage du film A bout de souffle. Linklater montre les conditions dans lesquelles Godard met en scène, souvent une ou deux prises seulement par jour (jusqu'à ce que Beauregard le rappelle à l'ordre), en lumière naturelle, sans son (le film sera doublé), en improvisant beaucoup.

C'est à la fois très drôle, cocasse, et insensé, absurde. Là encore l'ambivalence de Godard domine : fait-il cela en connaissance de cause, parce qu'il a la conviction que c'est ainsi qu'il obtiendra le résultat voulu ? Ou avance-t-il au hasard, exaspérant son producteur, sa star féminine, laissant son équipe technique perplexe ?

On n'aura pas de réponse à ces questions, et c'est tant mieux. Linklater sait qu'ainsi il préserve la magie de l'oeuvre originale tout en pouvant la narrer librement, sans déférence excessive. Le fait est qu'A bout de souffle a bel et bien complètement rebattu les cartes du cinéma (pas seulement français) et qu'il reste (avec Citizen Kane) le meilleur premier film de tous les temps (et peut-être même le meilleur film de Godard tout court).

Il aura aussi mystifié les oiseaux de mauvais augures qui prédisaient à Belmondo la fin de sa jeune carrière, ou la ruine de Godard. Jean Seberg restera pour l'éternité la fiancée tragique de Michel Poicard. Et, par une de ces pirouettes de l'Histoire, A bout de souffle sera célébré comme l'acte fondateur de la Nouvelle Vague alors même qu'il fut donc le dernier des films réalisés par ceux qui ont formalisé ce mouvement.

Grand directeur d'acteurs, Linklater a réuni une troupe de jeunes acteurs formidables, à commencer par Guillaume Marbeck qui campe un Godard plus vrai que nature, accent suisse traînant, caché derrière ses lunettes noires. Aubry Dullin est extraordinaire en jeune Belmondo. Zoey Deutch ressuscite Jean Seberg (à qui elle ressemble bien plus que Kristen Stewart). Mais tout le casting est parfait.

Bien entendu, aujourd'hui, tout le monde se fout de Godard, dont la carrière a emprunté dès la fin des 60's des chemins de traverse souvent nébuleux, et les cinéastes phares de l'époque ont fini par devenir l'establishment qu'ils haïssaient tant. Comme Le Redoutable d'Hazanavicius, Nouvelle Vague a fait un four en salles. Dommage. Mais ça n'empêchera sûrement pas A bout de souffle d'être redécouvert indéfiniment - cela seul compte.

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