mercredi 16 avril 2025

SUMMER OF SUPERMAN SPECIAL #1 (Mark Waid, Dan Slott, Joshua Williamson / Jorge Jimenez, Belen Ortega, Dan Mora)


- CHAPITRE 1 - Adolescent, Clark Kent s'apprête à déclarer sa flamme à Lana Lang et à lui révéler sa double identité. Mais lorsque Validus sème le chaos à Smallville, Superboy doit intervenir. La bagarre se poursuit dans l'espace-temps avant que Validus ne disparaisse aussi subitement qu'il était apparu !


- CHAPITRE 2  - Lana Lang prépare son mariage avec John Henry Irons à Smallville. Mais la fête est menacée par le retour de Vidalus et l'arrivée d'une tempête qui menacent de tout détruire. Tous les super-héros présents passent à l'action pour écarter le danger et protéger les civils...


- CHAPITRE 3 - Lana et John Henry se marient enfin - et cette fois sans être interrompus. Mais après les festivités, Superman demande à Mr. Terrific et Omen de l'aider à comprendre ce qui se passe à Smallville avec Vidalus...


Le film Superman de James Gunn sortira le 9 Juillet prochain en France mais DC a décidé d'ouvrir les festivités avant, dès ce Printemps avec ce one-shot Summer of Superman Special #1. D'autres projets viennent d'être annoncés (Adventures of Superman : Book of El, 12 n° par Philip Kennedy Johnson et Scott Godleswki ; le one-shot Superman Treasury Edition 2025 : A Hero For All de Dan Jurgens et Bruno Redondo).


Je dois dire que je suis heureux que DC mette le paquet sur Superman, même si Batman reste la vedette incontournable de l'éditeur. J'aime beaucoup ce que fait le scénariste Joshua Williamson avec le personnage, et il est d'ailleurs au générique de ce Special, en compagnie de Mark Waid (qui va reprendre Action Comics) et Dan Slott (qui va lancer Superman Unlimited).

Ceci étant dit, ce one-shot est quelque peu décevant. Pour être tout à fait honnête, il ressemble plus à un gros teaser (de presque 50 pages) sur ce qui attend le Man of Steel dans ses futures séries qu'à quelque chose qui aurait pu avoir un intérêt propre.

Mark Waid ouvre le bal avec un chapitre situé dans la jeunesse de Clark Kent quand il habitait encore Smallville et officiait en tant que Superboy (avec Krypto). Waid donne à fond dans la nostalgie avec un Clark amoureux de Lana Lang à qui il est prêt à révéler son secret et son béguin avant qu'un méchant ne fasse du grabuge dans le patelin.

Mais la baston qui s'ensuit va montrer au jeune Clark des fragments du futur, dans lequel il découvre qu'il se mariera avec une autre, et d'autres images qu'il n'est pas encore en mesure de comprendre (sa rencontre avec Batman, l'apparition de Doomsday...). 

C'est mignon, mais un peu transparent, et le procédé est facile (même si Waid rappelle que Superboy oubliera tout à cause d'un blocage psychique mis au point par la Légion des Super-Héros - qui va sûrement avoir droit à une nouvelle série prochainement....).

Dan Slott prend le relais... Et si l'action se passe alors de nos jours, avec les noces en préparation de Lana Lang et John Henry Irons, on ne peut pas dire que le résultat soit beaucoup plus convaincant. Le méchant du chapitre 1 remet le couvert, la situation est réglée en un éclair. Plus expéditif et anecdotique, tu meurs !

Enfin, le troisième et dernier chapitre se déroule juste après le deuxième. Le mariage se passe sans encombres puis Superman, avec Mr. Terrific et Omen, cherche à comprendre pourquoi le vilain Vidalus se pointe à chaque fois. La résolution est aussi rapide qu'un flash... Jusqu'à l'épilogue, écrit comme le chapitre 3 par Joshua Williamson, qui nous renvoie à la fin de DC All-In Special #1....

... Et, donc, très probablement à un futur event, inévitable, entre l'univers classique et l'univers Absolute. Je ne spoile rien en disant cela : c'était prévisible, même si Williamson (qui le co-écrira sans doute avec Scott Snyder) prend garde de rester extrêmement allusif (deux pages et c'est plié). On verra en tout cas en temps utile comment tout ça s'articulera et ce que ça racontera.

Tout ce one-shot est dessiné par Jorge Jimenez qui, lui aussi, ne semble pas avoir forcé son talent. Sans doute parce qu'il est déjà bien occupé à dessiner les premiers épisodes du relaunch de Batman (écrit par Matt Fraction), qui commencera en Septembre prochain.  

C'est évident dans la mesure où il n'y a pas une planche où Jimenez donne l'impression de faire plus que ce qu'on peut attendre de lui, alors qu'il a dessiné Superman superbement par le passé (lors du run de Peter J. Tomasi et dans Justice League de Scott Snyder). Ajoutez à cela que sur le chapitre 3, il ne signe que les layouts, alors que Belen Ortega a été appelé pour les encrer (le résultat n'est pas ouf).

Evidemment, DC a convié Dan Mora pour les deux dernières pages (l'épilogue donc), comme s'il fallait absolument qu'il soit partout - ça devient limite ridicule, et je persiste à penser que tout ça, malgré l'abattage de Mora, va finir par le carboniser. Laissez-le dessiner une série seulement afin qu'il perfectionne son storytelling, au lieu qu'il s'éparpille et s'essouffle.

L'autre interrogation qui subsiste, c'est : à quel point le public est prêt à consommer du Superman ? Avec trois séries dont il sera le héros (Superman, Action Comics, Superman Unlimited), deux autres où est au premier rang (World's Finest et Justice League Unlimited), ça fait beaucoup : attention à la saturation et au syndrome Wolverine !

Ensuite, même si je crois fort au film de James Gunn, on ne peut pas exclure qu'il performe moins qu'espéré, surtout qu'on voit bien les difficultés de Marvel Studios au box office depuis un moment. Certes, c'est Superman... Mais si d'aventure, ça ne marche pas, les comics ne risquent-ils d'en payer les conséquences avec des lecteurs sursollicités ?

Je ne veux pas jouer les oiseaux de mauvais augure, mais en voyant DC pousser autant Superman en avant, multipliant les séries, les numéros spéciaux, le film, je me dis que c'est un risque. Pour ma part, en tout cas, j'irai voir le film, je vais rester fidèle à la série de Williamson, je vais tenter Superman Unlimited. Et ce sera déjà bien. Mais vous pouvez zapper ce Summer of...

dimanche 13 avril 2025

JAY GARRICK : THE FLASH (Jeremy Adams / Diego Olortegui)


JAY GARRICK : THE FLASH
(#1-6)


Keystone City, 1963. Jay Garrick et sa fille Judy affrontent Doctor Elemental qui a kidnappé Joan Garrick (femme du premier et mère de la seconde). Alors que Judy frappe Dr. Elemental, elle disparaît en même temps que lui... De nos jours, Judy réapparaît dans la vie de Jay et Joan après que Stargirl ait retrouvé plusieurs enfants de super-héros.


Mais lorsqu'elle apprend que Dr. Elemental court toujours, Judy est obsédée par l'idée de l'arrêter. Toutefois, quelque chose trouble encore davantage Jay (et Joan) : ils n'ont aucun souvenir d'avoir eu une fille ! Pour tenter d'éclaircir ce mystère, il se tourne vers Mr. Terrific qui soumet Judy à une machine permettant de visualiser ses souvenirs.


Le test permet d'identifier qui se cache derrière la masque de Dr. Elemental : il s'agit du professeur Hughes, l'homme à qui Jay Garrick doit ses pouvoirs quand il était devenu son assistant au lycée. Jay et Judy se rendent au siège de S.T.A.R. Labs où ils travaillaient jadis et le directeur Slate leur remet le journal de Hughes dans lequel il avait tout consigné de ses expériences et de ses motivations...


Troisième et dernière mini-série attachée au run de Geoff Johns sur Justice Society or America, Jay Garrick : The Flash est sans doute la plus décevante. Non pas que ce soit mauvais, mais c'est un cran en-dessous de Wesley Dodds : The Sandman et Alan Scott : The Green Lantern. La faute à qui, à quoi ? Sans doute au fait que c'est l'histoire la plus référencée par rapport au run de Johns.


Johns, en effet, en parallèle de son dernier run sur Justice Society of America, a écrit une mini-série Stargirl : The Lost Children, dans lequel Courtney Whitmore retrouvait un paquet d'héritiers de membres de la JSA dont personne ne se souvenait être le parent. Et pour cause, Johns les a inventés pour enrichir ma mythologie de l'équipe, de manière très maladroite.


Parmi ces rejetons de super-héros se trouvait the Boom alias Judy Garrick, fille de Jay et Joan, qui possède les mêmes pouvoirs de super rapidité que son père, et dont Johns veut nous faire croire qu'elle a combattu le crime à ses côtés dans les années 60. Cette retcon apparaît comme une tentative assez absurde d'inventer une génération de héros sortie de nulle part.

Et nulle part, c'est sans doute là où elle retournera puisque, à ce jour, personne n'a manifesté chez DC l'envie de se resservir de ces adolescents. Jeff Lemire, dans JSA, actuellement, n'y a pas fait mention (il faut dire qu'il a pris le parti d'animer une équipe très fournie, avec d'un côté les vétérans et de l'autre Infinity Inc., dont la plupart des membres sont déjà des descendants des pionniers).

Ensuite, il faut dire que Judy Garrick est une gamine insupportable, à laquelle on n'arrive pas à s'attacher du début à la fin de cette histoire. Dans ces conditions, il devient impossible de lire cette mini-série sans faire un effort pour tolérer sa présence et surtout composer avec le fait que toute l'intrigue repose sur sa disparition-réapparition.

Jeremy Adams, l'actuel scénariste de Green Lantern, ne ménage pas ses efforts et réussit malgré ce handicap à produire un récit efficace, mais auquel il manque ce qui faisait l'intérêt de Wesley Dodds : The Sandman et Alan Scott : The Green Lantern, c'est-à-dire une accroche originale, qui permet de considérer the Flash comme un personnage singulier.

Ici, la série a beau porter le nom du vétéran, ce dernier est relégué trop souvent au rôle de faire-valoir d'une adolescente indocile et irritante. Jamais, à aucun moment, Adams ne parvient à raconter quelque chose qui révélerait des aspérités chez Jay Garrick, quelque chose dans son passé qui le rendrait plus trouble, troublant. C'est vraiment dommage. Il est réduit à sa paternité mais jamais ce qui est perturbant dans ce qu'il traverse n'est creusé.

Par ailleurs, le Dr. Elemental s'avère un méchant à la fois puissant et pathétique, avec son obsession de contrôler le monde, de créer une nouvelle race d'humains en en sacrifiant un paquet d'autres, autant de mobiles vus et revus. Ses pouvoirs sont énormes mais ne paraissent jamais en mesure de mettre en difficulté Flash. Quant à ses comparses, comme Ro-Bear, ils sont grotesques. 

Rien ne fonctionne dans cette affaire et on a mal pour Adams qui doit faire avec quelque chose sur laquelle il n'a aucun contrôle créatif. Il hérite d'une situation créée par Johns mais celui-ci lui refile le bébé car il est occupé par ailleurs et sans doute déjà la tête ailleurs, très loin, dans ses projets en creator-owned pour son label Ghost Machine.

Qu'y a-t-il à sauver de ce naufrage ? La prestation de Diego Olortegui, l'actuel dessinateur de JSA. Ses planches sont dynamiques, ce qui est nécessaire quand on doit se charger d'un speedster comme Flash. Sa narration entraîne le récit et divertit le lecteur qui a droit à quelques vrais bons moments, très bien découpés.

C'est surtout quand Flash et Boom rendent visite au Brésil à Dr. Mid-Nite qu'on prend le plus de plaisir. C'est la seule fois où Adams a de l'inspiration et injecte une dose d'humour, s'inspirant du décor et de l'action pour adresser des clins d'oeil à James Bond. Olortegui prouve qu'il est déjà très à l'aise avec les personnages et la mise en scène à la fois pour souligner les interactions entre les acteurs et leur manière de se battre.

Mais il est évident que Olortegui, s'il a du talent à revendre (et il le prouve actuellement), se gâche un peu dans cette entreprise. Quand à Jeremy Adams, en continuant à marcher dans les pas de Geoff Johns, via Green Lantern mais aussi Aquaman, il emprunte un chemin compliqué puisqu'il s'expose à être comparé à son mentor.

samedi 12 avril 2025

ALAN SCOTT : THE GREEN LANTERN (Tim Sheridan / Cian Tormey)


ALAN SCOTT : THE GREEN LANTERN
(#1-6)


1936. Alan Scott a une liaison secrète avec Johnny Ladd. Après avoir embarqué sur le navire militaire Crimson, les deux hommes se retrouvent à travailler ensemble sur un projet top secret : repérer et capturer une source d'énergie. Mais l'opération se passe mal et Johnny disparaît en mer, aspiré par cette énergie douée de conscience...


A son retour sur terre, Alan se fait interner à la clinique psychiatrique d'Arkham à Gotham pour y suivre une thérapie de conversion. Cependant les méthodes brutales de l'établissement le motivent à s'évader et à recommencer sa vie. Il devient entrepreneur dans le rail mais un rival provoque un accident ferroviaire au cours dont Alan réchappe miraculeusement.


Investi des pouvoirs que lui confère le Starheart, il devient le super-héros Green Lantern tout en s'établissant comme un chef d'entreprise. Mais J. Edgar Hoover, le patron du F.B.I., lui force la main pour qu'il intègre la Justice Society of America car il a des preuves photographiques de ses liaisons homosexuelles. Cependant, ses amants disparaissent dans des circonstances dramatiques et mystérieuses...


Après vous avoir parlé de la mini série Wesley Dodds : The Sandman, je vais aujourd'hui traiter de Alan Scott : The Green Lantern, publiée à la même période, en parallèle de la publication de la dernière série Justice Society of America de Goeff Johns. L'écriture en a été confiée à un protégé du scénariste star, Tim Sheridan, et le dessin à Cian Tormey.


Si Wesley Dodds : The Sandman pouvait se lire sans se préoccuper du cadre dans lequel elle a été conçue, Alan Scott : The Green Lantern doit composer avec un élément créé par Geoff Johns sur Justice Society of America : l'existence d'un super vilain, Red Lantern, que Scott a affronté en 1941. Celui-ci aura une fille, qui reprendra son alias et fera partie de l'intrigue de Johns lors de son run.


Tim Sheridan se sort plus que bien de cet exercice. Comme Robert Venditti, il découpe son récit en deux parties, avec des va-et-vient dans le temps. On fait la connaissance de Alan Scott avant qu'il ne devienne Green Lantern, alors qu'il est un scientifique brillant travaillant pour l'armée, s'apprêtant à partir en mission en mer.

Depuis 2011 et l'ère New 52 de DC Comics, Alan Scott est devenu le premier des super héros homosexuel. Et lors du passage à l'ère Rebirth, ce trait a été conservé. Cependant, à ma connaissance, cette mini-série est le première véritable occasion d'expliquer comment il est devenu le père d'Obsidan et Jade, enfants qu'il a eus avec Rose Canton (la super vilaine Rose and Thorn).

Dès la première scène du premier épisode, Green Lantern est dans le bureau du sinistre J. Edgar Hoover qui menace de révéler son homosexualité, à l'époque (1941) considérée comme un crime. Ce n'est qu'en 1962 que cela sera dépénalisé (et qu'en 2015 que le mariage pour tous sera autorisé) aux Etats-Unis. Autant dire que le héros n'a pas le choix : il intégrera la JSA, contraint et forcé.

En 1936, il fut l'amant de Johnny Ladd, qui cache un autre secret mais que je ne vais pas spoiler ici. Embarqués tous les deux sur un navire militaire, ils sont séparés dans des circonstances dramatiques. Et donc cinq après, le passé rattrape doublement Alan Scott : d'abord en étant forcé de coopérer avec Hoover et ensuite en constatant que ses amants sont tous tués les uns après les autres.

Le récit prend donc la forme d'une enquête qui, vous l'aurez compris, trouve ses racines dans ce qui s'est produit en 1936, lors de cette fameuse mission. Sheridan alterne les deux temporalités pour mettre aussi bien en valeur les actes super héroïques de Green Lantern, aidé à l'occasion par un autre justicier (le Spectre) que les tourments endurés par Alan Scott.

Avec un courage et une franchise rares, ce comic book aborde des aspects historiques comme les thérapies de conversion, la criminalisation de l'homosexualité, sans détour. On voit ainsi Alan Scott se faire volontairement interner pour devenir "normal" et on entrevoit une séance d'électrochocs, brève mais percutante.

L'origin story proprement dite est traité de manière habile et rapide, avec l'accident de train auquel à survécu Scott, sa "résurrection" par la flamme émeraude, l'acte de naissance du premier Green Lantern. Tout comme Wesley Dodds était dépeint comme un homme torturé par les horreurs de la première guerre mondiale, Alan Scott est décrit comme un individu déchiré par sa sexualité.

Sheridan écrit tout cela avec beaucoup de subtilité et rend la situation souvent poignante. En conséquence, l'héroïsme de Green Lantern revêt un double aspect : celui d'un justicier masqué défendant la veuve et l'orphelin mais aussi celui d'un homme apprenant à s'assumer, à défier ceux qui le font chanter et s'en prennent à ceux qu'il aime. De ce point de vue, ses échanges avec le Spectre ont une dimension toute particulière, chacun étant investi d'une mission plus grande que lui-même.

Sur la résolution de l'enquête elle-même, je dois dire qu'elle m'a paru plus classique que celle de Wesley Dodds : The Sandman. L'identité du méchant se devine assez rapidement et le scénariste ne nous surprend pas. En revanche, Sheridan a à coeur de brosser un portrait nuancé de cet adversaire, de son pouvoir, et de son rôle dans toute l'histoire, sans l'excuser ni l'accabler.

Il est étonnant que cet auteur, talentueux, n'ait pas davantage la confiance de DC, même si, il faut le dire, ses séries n'ont pas connu un grand succès (Titans Academy, Shazam !). Il semble avoir du mal à s'émanciper du parrainage de Johns et maintenant que ce dernier a quitté DC, Sheridan n'est plus coopté par son mentor.

Visuellement, cette mini est plus sage que Wesley Dodds : The Sandman. Ce qui ne veut pas dire que Cian Tormey ne fait pas du très bon boulot. Actuellement, il brille sur The Question : All Along the Watchtower et on peut voir qu'il faisait preuve d'une belle maturité déjà sur Alan Scott : The Green Lantern.

Sa narration s'emploie surtout à servir le script et rendre l'histoire la plus claire possible. Avec l'aide du coloriste Matt Herms, il n'use pas d'artifices pour que le lecteur distingue de manière trop appuyée les deux époques du récit. On passe d'une scène à l'autre sans jamais être perdu, tout est très fluide.

Surtout, Cian Tormey est aussi à l'aise dans l'intimité des relations amoureuses de Scott que dans ses démonstrations super héroïques. Il semble d'ailleurs, avec Sheridan, avoir eu à coeur de ne pas en rajouter : Green Lantern est un héros certes très puissant mais encore débutant dans cette histoire, il n'a pas pris la mesure de tout ce que ses pouvoirs lui permettent de faire (contrairement à son adversaire).

En ramenant Green Lantern à son humanité, Tormey et Sheridan le rendent plus accessible. Et on ne le voit jamais comme un super héros du Golden Age, un peu démodé, un peu kitsch. Au contraire. C'est toute la réussite de ce projet : à la fois efficace, solide, maîtrisé, mais aussi touchant, émouvant. Une réussite.

vendredi 11 avril 2025

WESLEY DODDS : THE SANDMAN (Robert Venditti / Riley Rossmo)


WESLEY DODDS : THE SANDMAN 
(#1-6)


New York, 1940. Wesley Dodds est l'héritier de la fortune de son père Edward, qui a combattu sur le front durant la première guerre mondiale et qui en est revenu brisé. Devenu le justicier Sandman, Wesley utilise ses recherches sur divers gaz pour neutraliser des malfrats. C'est ainsi que, grâce à Wheeler Vandervyle, un ami de feu son père, qu'il a rendez-vous avec le colonel Breckenridge, à la recherche de nouveaux armements.


Mais le militaire préfère des solutions létales à celles que lui explique Wesley. Déprimé, le soir venu, il quitte la soirée à laquelle l'a conviée sa fiancée, Dian Belmont. Mais alors qu'il corrige des voleurs dans une ruelle, Sandman voit passer à toute allure les pompiers. Ils vont éteindre l'incendie qui s'est déclaré dans la maison des Dodds.


Le feu éteint, Wesley découvre que l'endroit secret où il avait remisé son carnet de recherches a disparu. Un cadavre a été trouvé dans les décombres, il s'agit d'un certain Igor Kluge, ancien militaire renvoyé pour vol. Sandman interroge le médecin légiste qui lui affirme que l'homme était déjà mort avant d'être brûlé. Puis il retourne dans sa maison où il est attaqué par un homme masqué, Fog, qui l'expose à un gaz de sa conception.


Après avoir passé deux jours et deux nuits à cauchemarder, Wesley reprend ses investigations en commençant par le passé militaire de Kluge et les archives de Fort Hamilton, que dirige Breckenridge...


Cette mini-série publiée par DC en 2023 a été lancée pour accompagner le volume de Justice Society of America (2022-2024) écrit par Geoff Johns, dont l'intrigue explorait à la fois le passé des membres originels de l'équipe et son futur, dans une itération lointaine et aux prises avec le criminel Per Degaton. 


Les fans purent ainsi se plonger dans les aventures de Jay Garrick : The Flash (par Jeremy Adams et Diego Olortegui), de Alan Scott : The Green Lantern (par Tim Sheridan et Cian Tormey) et donc de Wesley Dodds : The Sandman par Robert Venditti et Riley Rossmo. Je vais rédiger des critiques sur ces trois projets en commençant donc par le dernier cité.

Robert Venditti, contrairement à ses deux collègues, avait un sacré défi à relever puisque The Sandman a eu droit à son lot de séries marquantes. Il y eut bien entendu le run de Neil Gaiman, même si Wesley Dodds n'y tenait qu'un petit rôle. Il y eut surtout Sandman Mystery Theatre de Matt Wagner et Steven Seagle (scénario) et Guy Davis (dessins), considéré comme un classique du label Vertigo (70 épisodes parus en 1993 et 1999).

Bien entendu, ces six épisodes-là ne peuvent prétendre rivaliser avec pareil run, mais Venditti ne cherche de toute façon pas à relever ce challenge. Il adresse quelques mentions néanmoins à la série et inscrit plus globalement son récit comme ce qui a précédé le recrutement de Sandman par la Justice Society of America (qu'on aperçoit à la toute dernière page du dernier chapitre).

Venditti est un très bon scénariste mais qui n'a jamais vraiment réussi à s'imposer comme un auteur incontournable, malgré de solides prestations sur des titres comme Hawkman ou Green Lantern. Il connaît bien ses classiques, possède un vrai talent de conteur, sait caractériser ses personnages et composer avec tous les formats. Il ne lui a sans doute manqué qu'un adoubement par une star du milieu pour prétendre à mieux (contrairement à Sheridan et Adams, disciples de Geoff Johns).

Le scénario se situe en 1940. La grande guerre est déjà loin et la deuxième guerre mondiale fait déjà des ravages en Europe. Wesley Dodds est le fils d'un vétéran de 14-18, que le conflit et ses horreurs ont brisé psychologiquement et qui a légué sa fortune à son unique enfant. Celui-ci a mis cet argent à profit pour développer des recherches sur divers gaz au moyen desquels il chasse le crime en tant que Sandman.

Sandman ne ressemble pas à un super-héros comme ses futurs pairs de la JSA : son costume tient plus du justicier pulp, avec son imperméable et son fedora. Il cache son visage derrière un masque à gaz et utilise un pistolet qui projette des fumigènes pour combattre le mal. On est donc loin de Green Lantern, Starman, Flash ou même Hourman (Rex Tyler fait une apparition dans le premier épisode).

Par ailleurs, Dodds est en couple avec Dian Belmont, qui connaît sa double vie, mais ce n'est pas seulement sa girlfriend : c'est une femme indépendante, au caractère bien trempé, très belle et élégante, qui dispose des relations de son père, district attorney de New York. C'est donc bien ensemble qu'ils vont mener l'enquête pour trouver qui a volé le carnet de notes de Wesley et éviter que ses trouvailles ne tombent entre de mauvaises mains.

Hanté par des cauchemars de choses qu'il n'a pourtant pas vécues, Wesley, au début de l'histoire, veut raccrocher son habit de Sandman en espérant convaincre un haut gradé de l'armée qu'on peut vaincre l'ennemi sans le tuer. C'est donc un pacifiste et un idéaliste, et c'est pour cela qu'il va essuyer un revers cinglant. Mais quand sa maison est incendié et qu'on lui dérobe son carnet, il a peur que ses études ne soient détournées...

Grâce au dessin tourmenté de Riley Rossmo, le lecteur peut éprouver l'angoisse qui étreint en permanence le héros, via des visions franchement atroces. Rossmo donne à voir des soldats dans les tranchées que des gaz mortels exterminent de manière barbare. On nage en plein body horror avec des chairs qui se liquéfient, des peaux qui se détachent, des regards épouvantés...

Surtout Rossmo ne fiche du réalisme et entraîne le lecteur dans un univers et une ambiance oppressants. Il nous fait ressentir avec puissance le pouvoir de Sandman, la capacité de ses armes à faire des dégâts et comment, en les détournant, elles deviendraient un arsenal abominable.

Ainsi Venditti questionne ce que cherche véritablement Dodds : s'il refuse de tuer, il étudie quand même le potentiel létal des gaz et joue donc à l'apprenti sorcier. Comme il finit par le dire, il joue avec le feu, et lorsque son carnet est volé, il saisit tout de suite ce que des gens moins scrupuleux pourraient en tirer. L'enquête est menée sur un rythme vif tout en ménageant son lot de surprises.

Ainsi on s'attend à ce que Fog, le double sombre de Sandman, soit son vrai adversaire, avant que Venditti s'en débarrasse finalement rapidement et ne révèle l'identité des coupables dans la deuxième partie, dévoilant l'ampleur de la machination. C'est risqué mais ce tournant inattendu pimente une intrigue qui, autrement, aurait été beaucoup plus convenue.

On appréciera aussi les clins d'oeil à la JSA donc (celle des origines, du présent et du futur puisque les rêves de Dodds sont prémonitoires mais cryptiques), et plus spécialement quand un certain Sandy Hawkins, neveu de Dian Belmont, pointe le bout de son nez de petit garçon (il deviendra le sidekick de Sandman puis son successeur).

C'est, j'ai trouvé, une authentique réussite, qui fonctionne sans avoir à lire Justice Society of America dernière version par Geoff Johns. Wesley Dodds a ce côté décalé par rapport à tous les membres de la JSA qui le distingue, à l'image de cette mini série appréciable à la fois par les fans de comics super héroïques comme de polar.

jeudi 10 avril 2025

FAR SECTOR, THE DELUXE EDITION (N.K. Jemisin / Jamal Campbell)


FAR SECTOR THE DELUXE EDITION
(Far Sector #1-12 + Material from DC Power 2024)


Sojourner Mullein est une jeune femme afro-américaine. Issue d'une famille modeste, elle a perdu sa mère lors des attentats du 11-Septembre 2001. Elle s'engage dans l'armée pour combattre en Irak mais en revient désabusée. Puis elle passe le concours pour intégrer la police de New York où elle assiste aux violences commises par ses collègues. Elle les dénonce mais doit renoncer à sa carrière.


Lors d'une soirée en boîte, alors qu'elle noie ses désillusions dans l'alcool, elle est abordée par une femme qui lui propose une mission : faire partie du Corps des Green Lantern. Elle sera mise à l'essai pendant une année sur une très lointaine planète, la Cité Eternelle, et se voit remettre un anneau de puissance. Une fois là-bas, elle apprend qu'il n'y a pas eu de crimes commis depuis cinq siècles.


La Cité Eternelle rassemble trois tribus autrefois ennemies : les Nah, les @At et les Keh-Topli. Pour éviter qu'une nouvelle éclate entre eux, ces trois clans ont supprimé les émotions grâce au Protocole, imposé à tous dès la naissance par modification génétique. Pourtant, un homicide vient de se produire et les hiérarques pointent du doigt le Proxy, une drogue qui permet de contourner le Protocole Emotionnel et qui a pu provoquer ce drame.


Bien que la Cité Eternelle ait requis sa présence, Sojourner doit enquêter en étant ouvertement défié par les Nah, les @At et les Keh-Topli. Elles comptent de rares alliés et va devoir apprendre son rôle de Green Lantern sur le tas, à la dure, dans une affaire tortueuse qui risque de déclencher une reprise de la guerre...


Qui se souvient du label Young Animals hébergé par DC ? En 2016, l'éditeur donne au chanteur de My Chemical Romance, Daniel Way, un coin pour s'amuser à raconter ses histoires en comics, son autre passion. Il s'était fait remarquer en écrivant The Umbrella Academy, co-créé avec Fabio Moon, chez Dark Horse (qui sera ensuite adapté sur Netflix) en 2007, et Jim Lee s'était fendu d'une variant cover.


Way ne manquait pas d'ambition pour son label : il voulait rien moins que fonder le nouveau Vertigo, avec des comics pour adultes, et pour cela il s'était entouré de Jamie S. Rich et Mark Doyle, deux anciens de cet imprint. Un thème central devait traverser tous les titres à venir, les relations parents-enfants, puis l'aliénation, la toxicomanie, l'accomplissement personnel.

Les premières séries estampillées Young Animals furent les revivals de Doom Patrol (écrit par Way, dessiné par Nick Derington), Shade the Changing Girl (de Cecil Castelluci et Marley Zarcone), Cave Carson (par Way, Jon Rivera et Mike Avon Oeming), et la création de Mother Panic (de Jody Houser et Tommy Lee Edwards). 

Puis viendront Bug the adventures of Forager (par les époux Allred), Eternity Girl (Magdalene Visagio et Sonny Liew), Collapser (de Mikey Way et Shaun Simon), puis donc Far Sector. Ce qui aura raison des expériences de Way, c'est tout simplement le manque de succès commercial. Les quelques titres que j'ai lus (comme Doom Patrol, Shade..., Mother Panic) n'étaient en outre pas très bons, voire très mauvais.

Mais Far Sector est le seul à ne pas avoir sombré dans les oubliettes. Son héroïne, Sojourner Mullein, a été revue à l'occasion de l'event Future State (dans la mini consacrée à la version futuriste de Justice League) et a été récupéré ensuite dans la série Green Lantern Corps (dont une nouvelle itération vient d'être lancée récemment).

Il faut dire que, cette fois-ci, Young Animals avaient fait les choses bien : d'abord en allant recruter la romancière multi récompensée N.K. Jemisin pour écrire l'histoire et ensuite en convaincant Jamal Campbell de la dessiner. A eux deux, ils ont réussi à créer un personnage mémorable dans un récit captivant, dense et visuellement splendide.

Le fait de confier l'écriture de comics à des romanciers ou des scénaristes de cinéma n'aboutit pas toujours à de bonnes bandes dessinées (le cas de John Ridley, oscarisé pour son script de 12 Years A Slave, est un exemple parmi d'autres). Mais Jemisin s'est pliée à l'exercice avec discipline et a façonné tout un univers de poche franchement passionnant.

Far Sector raconte donc comment une recrue du Green Lantern Corps est envoyée sur une lointaine planète où trois tribus ont fait la paix grâce à une méthode drastique, en supprimant les émotions dès la naissance au moyen d'un protocole génétique. Ce qui a abouti à cinq siècles sans un seul meurtre. Mais alors comment un membre d'un de ces clans a été quasiment dévoré par un représentant d'un autre camp ?

C'est cette enquête que devra mener Sojourner Mullein dans un climat de défiance généralisée : si on a accepté un représentant de la police galactique qu'est le Corps des Green Lanterns, ça ne veut pas dire que la présence d'un agent est bien tolérée. Surtout que "Jo" Mullein a son petit caractère et met les pieds dans le plat, en critiquant ouvertement le Protocole Emotionnel et l'autoritarisme des forces de l'ordre locales.

Elle a beau avoir fait l'armée durant la guerre en Irak et avoir servi dans la police de New York, deux initiations douloureuses, Jo est une débutante. Elle ne sait pas par où commencer, se méfie de tout le monde, est frustrée par l'incompétence des flics de la Cité, les secrets de son gouvernement, les traces de son passé.

Ses alliés sont rares : une @At, Can Haz, est une créature holographique consciente ; Szyn, une policière Nah ; et le conseiller Marth, également un Nah, qui cherche surtout à la séduire parce qu'il la trouve étrangement attirante pour une humaine. Elle pourra aussi compter sur le conseiller Averrup, un Keh-Topli, de la même race que l'assassin. Assassin vite assassiné à son tour...

L'intrigue est très touffue. Jemisin a le défaut d'une romancière qui écrit sa première bande dessinée : elle ignore les ellipses propres au 9ème Art et veut tout raconter, ou du moins en raconter un maximum comme si la série ne faisait pas douze épisodes de vingt pages. Il y a des péripéties inutiles, des développements lourdingues, des dialogues trop empesés...

Mais on ne peut guère lui reprocher la facilité de son propos. Ella a imaginé la Cité Eternelle en ne se contentant pas de reproduire une société extraterrestre classique, vue et revue, avec moult décors, une hiérarchie sociale, politique, des origines profondes. Si parfois Far Sector est indigeste, c'est aussi une aventure très métaphorique et intelligente.

Finalement, Jo y voit des dérives semblables à celles qu'elle a observées sur Terre tout en devant se familiariser avec des codes étranges, inattendues, choquants aussi. Elle est certes une étrangère, mais dans un monde peuplé d'étrangers, de gens qui n'ont rien à faire ensemble, qui n'ont rien trouvé de mieux pour cohabiter que de supprimer leurs émotions.

Et pourtant, c'est à la fois la force et la limite du projet, Far Sector est traversé par des acteurs non dénués des émotions qu'ils ne sont plus censés éprouver. Celles que permettent d'avoir le Proxy, cette drogue contournant le Protocole, mais aussi celles que le Protocole ne semble pas/plus en mesure de contenir, comme le désir sexuel, l'appétit des Keh-Topli, les manigances sournoises des @At ou celles plus franches des Nah. 

Selon moi, tout ça aurait mérité d'être élagué de quelques passages, au moins un ou deux épisodes. Mais l'ensemble se tient remarquablement quand même et on ne décroche pas avant le dénouement. Même si le vrai dénouement aura lieu après la publication de la série originelle...
   

Car trois après la fin de Far Sector, la scénariste et son dessinateur bouclent réellement leur run dans un numéro de DC Power, un hors-série que DC édite pour célébrer la diversité (ethnique, culturelle, religieuse, sexuelle), dans un mouvement woke comme l'adorent les pseudo-progressistes occidentaux, soucieux de ne se mettre à dos aucune communauté.

Jemisin comme Jamal Campbell sont tous deux afro-américains et militants. Far Sector, c'est aussi une forme de message glissé dans un comic-book, pour leur cause commune, les droits civiques de afro-américains. Je ne vais pas trop m'étendre sur ce point sinon je vais passer à côté de ma critique et m'énerver contre le wokisme, qui n'est rien d'autre qu'un fanatisme moderne. Oups ! J'en ai déjà trop dit...

Dans ce n° de DC Power, Jo Mullein reçoit la visite du Green Lantern John Stewart (hé oui, l'autre Green Lantern noir...) alors que sa période d'essai d'achève. Comme elle a mené à bien sa mission, les Gardiens d'Oa, patrons du Green Lantern Corps, veulent la conserver dans leurs effectifs et elle accepte. Bien qu'il lui fasse, pour cela, partir de la Cité Eternelle où elle a trouvé l'amour... C'est mignon, mais totalement dispensable.

La partie graphique est donc assuré le long de ces douze numéros plus un par Jamal Campbell, qui, depuis, est devenu une valeur sûre chez DC, qui l'a fait collaborer avec Brian Michael Bendis et David F. Walker sur Naomi, puis Joshua Williamson sur Superman, et lui a fait confiance pour la mini Zatanna, qu'il écrit et dessine tout seul comme un grand actuellement.

Ce qui frappe, c'est la maîtrise de Campbell sur ce premier projet d'envergure où il assume dessin, encrage et couleurs. Grâce à lui, le script de Jemisin trouve son plus bel écrin, il concrétise ses visions, ce décor hallucinant, sa population, son ambiance... C'est réellement impressionnant et on comprend donc que depuis Campbell ait conservé tout son crédit.

Cependant, ce qui m'a peut-être le plus épaté, c'est que Campbell ait réussi, malgré tout ce cadre fantastique, SF, à faire exister, à donner chair à son héroîne. Jo Mullein est une jeune femme à laquelle on s'attache, aussi bien pour ses qualités que ses défauts, et qui possède une "physicalité" rare, avec une physionomie réaliste, qui en font un personnage immédiat.

L'édition Deluxe de Far Sector permet en outre de découvrir l'impressionnant travail de design, de world-building accomplis par Campbell, depuis les innombrables essais de costumes de Jo Mullein jusqu'aux décors, en passant par les choix de couleurs, les recherches de découpage. Il s'est investi considérablement pour que cette histoire ait une identité esthétique personnelle - et on peu regretter que la Cité Eternelle n'ait pas été revisitée depuis, dans d'autres séries, par d'autres héros ou vilains.

Quoi qu'il en soit, aujourd'hui, on peut lire Far Sector en plusieurs versions : Urban l'a traduit en 2022 dans un album qui ne comprend pas les pages du DC Power, DC a édité cette version Deluxe mais aussi un album au format plus petit dans la collection DC Compact Comics (pour moins de 10 Euros). Vous n'avez que l'embarras du choix pour vous procurer cette oeuvre qui mérite le détour.

mercredi 9 avril 2025

AMAZING SPIDER-MAN #1 (Joe Kelly / Pepe Larraz, John Romita Jr.)


Peter Parker passe plusieurs entretiens d'embauche, sans succès. Jusqu'à ce qu'une vieille connaissance du collège, Brian Nehring, le coopte pour un poste chez Rand Entreprises. Mais Peter s'éclipse pour aller stopper le Rhino qui sème le chaos dans les rues... Avant de faire une crise cardiaque !


Franchement, j'ai hésité. Un Peu. Mais j'ai hésité quand même. Parce que, bon, soyons honnêtes, être fan de Spider-Man depuis plusieurs années, c'est devenu... Compliqué. Depuis la fin du long run de Dan Slott (qui a passé dix ans sur la série, avec pas mal de péripéties), Marvel semblait incapable de lui trouver un digne successeur. Et quand on se souvient des circonstances de l'arrivée de Slott...


Rappelez-vous : One More Day provoquait le départ de Joe Michael Straczynski dont le script fut réécrit par Joe Quesada (qui le dessinait), car le big boss des comics Marvel d'alors voulait absolument mettre fin au mariage de Peter Parker et Mary Jane Watson. Et cela s'enchaîna avec Brand New Day, ses trois épisodes par mois, ses équipes artistiques tournantes, et, enfin, Slott seul aux commandes.


Sauf que chez Marvel, quand on écrit Avengers, X-Men ou Spider-Man, on n'est jamais seul aux commandes de la série. De tout temps, Marvel a eu des editors très interventionnistes, soucieux que les auteurs ne fassent pas n'importe quoi avec leurs héros les plus populaires. Ou plutôt obsédés par le fait que ces héros ne sortent pas de leur bulle.


Pour Spider-Man, ça signifie que Peter Parker doit plus ou moins rester toujours cet adulescent, malchanceux, mais fidèle à ce qui lui a dit son oncle Ben avant de mourir : "de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités". Les scénaristes peuvent faire de Parker/Spidey ce qu'ils veulent, mais, quand leur run se termine, ils doivent ranger les jouets, rendre l'endroit dans l'état où ils l'ont trouvé, c'est-à-dire comme Marvel veut qu'il reste.

Ainsi, depuis 1963, Peter Parker a traversé bien des épreuves, vécu bien de changements, mais à chaque nouveau scénariste, c'est comme si la série redémarrait littéralement de zéro ou presque. Peter n'est plus un lycéen, certes, mais il est toujours aux petits soins pour sa tante May et demeure un super-héros sympathique mais poissard.

Cette déveine est illustrée par le couple emblématique qu'il forme avec Mary Jane Watson. Ces deux-là ensemble plaisent aux fans mais pas à Marvel qui prend un plaisir absurde à les séparer régulièrement. Encore récemment Tom Brevoort a exprimé son refus catégorique qu'ils soient en couple et mariés - pour ça il y a Ultimate Spider-Man. Et si ça ne vous plait pas, allez vous faire cuire le cul.

Après Dan Slott et son long bail, Marvel a d'abord fait confiance à Nick Spencer, qui était l'auteur en vogue. Il avait à ses côtés Ryan Ottley, le dessinateur d'Invincible, mais après des débuts prometteurs, les deux ont explosé en vol : le rythme de parution bimensuel a épuisé Ottley et a conduit Spencer à des histoires qui n'ont satisfait personne. 

Spencer a achevé son mandat en devenant un débaucheur de talents pour le site Substack, vendu comme l'eldorado (avec de juteuses avances à la clé) mais qui s'est gaufré en beauté puisque personne n'a voulu débourser de l'argent pour lire des comics via des newsletters. Depuis Spencer a disparu de la circulation et les comics Substack aussi.

Marvel a ensuite refilé le bébé à Zeb Wells, un des auteurs déjà là du temps de Brand New Day. Vous ne trouverez pas grand-monde pour dire du bien de ses 60 épisodes en deux ans de production, sauf chez les plus masochistes. Je prévois pour Wells un long purgatoire. 

Les neuf derniers mois ont été remplis par une saga, 8 Deaths of Spider-Man, confiée à Joe Kelly et Justina Ireland, qui, là non plus, n'ont pas généré d'enthousiasme délirant. Pourtant alors que Marvel réfléchissait à qui confier le relaunch, c'est Kelly qui a candidaté. Nick Lowe, l'editor, était méfiant, estimant que Kelly, par ailleurs occupé par ses projets télé et comics indé, risquait d'être dépassé.

Mais il a quand même emporté le morceau. Grosse pression, mais Kelly a de l'expérience : lui aussi faisait partie des auteurs de Brand New Day et il a pas mal bourlingué entre Marvel et DC, sans compter ses creator-owned. Et il faut croire que son pitch a eu raison des réticences de Lowe. Qu'en est-il ?

Ce premier épisode du 6ème volume de la série Amazing Spider-Man semble surtout vouloir rassurer tout le monde. Il y a de l'humour, de l'action, l'établissement des protagonistes, des teasers pour la suite. Joe Kelly cherche l'unanimité, quitte à laisser penser qu'il ne prend pas de risque (ou qu'on refuse qu'il en prenne). Mais n'est-ce pas mieux après toutes les turbulences de ces dernières années ?

Peter Parker est à la recherche d'un emploi, ce qui suggère qu'il n'est plus photographe de presse, ni prof, ni entrepreneur. Il essuie échec sur échec (la fameuse "Parker's luck") mais un copain de collège le coopte pour un poste chez Rand Enterprises (faut-il y voir la possibilité du retour de Danny Rand/Iron Fist, pourtant récemment tué ?). Il fête ça avec May puis Shay Marken (sa nouvelle copine) et Randy Robertson (son nouveau meilleur ami, fils de Robbie Robertson du Daily Buggle).

Et puis il y a donc la partie Spider-Man (comme disait Stan Lee : la série, c'est d'abord Peter, et ensuite Spidey). On a droit à un affrontement énergique mais bref avec le Rhino avant que celui-ci ne fasse une crise cardiaque (mais rassurez-vous il s'en sort). On découvre qu'il agissait pour Roderick Kingsley (autrement dit le Super-Bouffon). 

Pour lier ces deux parties, Joe Kelly met Spidey sur la piste d'événements bizarres survenus dans le quartier du domicile du Rhino et du lieu de travail de Randy Robertson... C'est habile, ça va vite, Joe Kelly sait y faire, comme quand il montre les entretiens d'embauche de Peter ou justement la baston express entre Spidey et le Rhino.

Ce qui est finalement le plus agréable, c'est que tout ça ne cherche pas à réinventer la roue. Il y a là une volonté affichée de faire simple, accessible, divertissant. C'est direct, fluide, rapide, dynamique. Pas besoin d'avoir les précédents runs, tout est bien exposé, et en même temps Kelly sait garder des éléments dans le flou pour que le lecteur ait envie de revenir.

Si chaque comic-book est toujours le premier pour un lecteur, alors ce n°1 correspond parfaitement à ce principe. Il se lit tout seul, il est très efficace, très plaisant. Kelly est assez malin pour donner l'impression qu'il a les coudées franches parce que sa proposition ne heurte personne. Certes Mary Jane est absente (et le restera - pour comprendre, lisez All-New Venom), mais baste.

Marvel a quand même fait un super cadeau à Kelly. C'est Pepe Larraz qui dessine le premier arc (cinq épisodes), mais l'espagnol superstar a lui aussi candidaté pour le poste (sans trop y croire, comme il l'avoue dans la postface !). Et la copie qu'il rend est jubilatoire : son style est moins réaliste que d'habitude, mais avec cette énergie contagieuse.

La manière en particulier qu'il a de dessiner Peter est irrésistible, comme un quasi gamin mais plus pour appuyer ses déconvenues que pour le rajeunir excessivement. Les premières pages sont des "gaufriers" très simples mais très intelligents, dans le pur registre de la comédie. Puis Larraz lâche les chevaux et là, c'est autre chose.

Artiste prodigieux, il sait comme peu composer des plans explosifs, avec des angles de vue toujours expressifs, des valeurs de plan d'une justesse imparable. On sent qu'il a bien travaillé son Spider-Man et il le tient déjà admirablement. Comme en prime Marte Gracia, le coloriste qui l'accompagne depuis des lustres, est là aussi, on en prend plein les mirettes. C'est vraiment extra.
 

Ce premier numéro est généreux dans sa pagination (40 pages). Et donc on a aussi des espèces de teasers pour ce qui nous attend. Après la fin de l'épisode, quelques pages sur Norman Osborn, guéri de l'influence du Bouffon Vert, qui donne une conférence de presse pour annoncer son retrait des affaires, lorsqu'un homme tente de le tuer pour venger sa femme, tué à cause du Bouffon. Osborn le neutralise mais change d'avis : Oscorp va s'employer désormais à dédommager les victimes du Bouffon.

Puis, en toute fin du numéro, encore une poignée de pages qui introduit un futur vilain (inédit).

Ces deux parties, très brèves, sont dessinées par John Romita Jr., indissociable de Spider-Man, malgré la baisse nette de la qualité de son travail. J'aurai aimé vous dire que JR Jr. a fait des efforts, mais ce n'est pas le cas et quand il signera le deuxième arc, après celui de Larraz, la série risque de connaître, visuellement, un vrai choc thermique.

Il faut dire que Romita fils travaille actuellement sur un nouveau projet avec Mark Millar mais aussi sur un autre creator-owned pour DSTLRY ! Dans ces conditions, impossible de livrer des planches correctes. Je devine que Marvel le paie bien (tout comme Millar), mais ce n'est tout simplement pas tenable et je pense que Marvel aurait dû donner sa chance à quelqu'un d'autre pour alterner avec Larraz (même si, à part Valerio Schiti ou Marco Checchetto, je ne vois personne d'aussi fort que l'espagnol chez l'éditeur).

Je ne sais pas comment je vais faire avec ça : le mieux serait que Kelly boucle ses arcs en fonction des dessinateurs, comme ça je pourrai zapper les épisodes de Romita. Mais ça m'étonnerait que ce soit aussi simple. En attendant, je vais au moins savourer les cinq premiers numéros, qui paraîtront au rythme de deux par mois.

Je recommande la lecture de ce relaunch, que j'ai vraiment apprécié, et aussi parce que j'ai envie d'y croire, de croire en Kelly, de me régaler avec Larraz. Entre Amazing et Ultimate Spider-Man, je devrai m'y retrouver, et pas que moi.

mardi 8 avril 2025

VOID RIVALS, VOLUME 2 : HUNTED ACCROSS THE WASTELAND (Robert Kirkman / Lorenzo de Felici)


VOID RIVALS, VOLUME 2 : HUNTED ACCROSS THE WASTELAND
(Void Rivals #7-12)


Livré par Solila aux Zertoniens, torturé, et enfin sauvé par les Unificateurs, des résistants opposés au pouvoir en place sur Zertonia, Darak retrouve Solila. Zalilak, le dirigeant de la planète, l'avait également faite emprisonner en comprenant qu'elle avait compris que la guerre contre Agorra dissimulait un sombre secret.


Darak et Solila acceptent de livrer aux résistants d'Agorra des informations précieuses sur la situation et s'enfuient dans l'Interzone, une sorte de friche balayée par des tempêtes et qui relie les deux planètes. Zalilak envoie à leurs trousses son meilleur chasseur, Proximus, qui ne tarde pas à rejoindre les fugitifs. Un combat violent s'ensuit au terme duquel Proximus est écarté par les vents et Solila est blessée.


Dix ans auparavant, Darak a travaillé dans l'Interzone et il transporte Solila jusqu'à une base désaffectée. Là, il trouve Springer, un Autobot, qui, après avoir à son tour affronté Proximus, va révéler à Solila et Darak quelque secret crucial sur Zerta...


Ce deuxième tome de Void Rivals est le dernier paru à ce jour. Le prochain collectera les épisodes 13 à 18 et sortira fin Mai en vo. Nous atteignons donc ici la fin de la première année d'existence de la série, qui a été un succès critique et commercial, comme le reste de la gamme Energon Universe. Opération réussie pour Robert Kirkman et ses amis auteurs.


Avec son label Skybound, Kirkman est un scénariste star certes, mais surtout puissant, à la tête de séries à succès et qui a su négocier des franchises lucratives. Mais sa fidélité à Image vient aussi du fait qu'il en est devenu un des cadres (il est juste derrière le PDG dans l'organigramme) et un de ses cinq fondateurs encore présents.


En d'autres termes, personne ne lui dicte ce qu'il peut faire : il a son pré carré et de hautes responsabilités, et ses succès le mettent à l'abri. Si on rapporte ça à son Energon Universe, il occupe à la fois une place centrale mais également en marge : centrale parce qu'il est à l'origine de tout ce projet et en marge parce que Void Rivals en fait partie de manière décalée.

En effet, si on lit G.I. Joe, les allusions à l'Energon (qui est une source d'énergie extraterrestre) sont multiples. Si on lit Transformers, c'est encore plus appuyé, m'a-t-on dit (l'Energon est le carburant des Autobots et des Decepticons). Dans Void Rivals, l'Energon est encore, à ce stade de l'histoire, un élément périphérique, un terme mystérieux, peu mentionné.

Mais dans ces six nouveaux épisodes, Kirkman va se charger de rendre ça plus prégnant. Passé une première partie qui voit Darak séparé de Solila puis acter leur réunion dans des circonstances qui rebattent complétement les cartes de leur relation et de leur aventure, à partir du 9ème épisode, les choses vont changer.

On avait aperçu un Autobot, Jetfire, dans le premier épisode de la série, mais là, les deux héros en cavale vont interagir plus conséquemment avec un autre Autobot, Springer. La liaison avec Transformers est alors totale, les robots font désormais partie de la série, même si le couple Darak-Solila en reste le coeur.

Avec Springer, le lecteur et les héros en apprennent davantage sur Zerta, cette espèce de divinité qui a transmis une vision à Darak et en laquelle croit Solila, dont elle fait son agent. On apprend aussi que Solila fait partie d'une espèce de culte, sous l'autorité de la Maîtresse Vill, agissant comme un deuxième pouvoir sur Zertonia, et qui entretient cette croyance en Zerta.

Mais surtout, Springer va révéler que Zerta a été une Autobot partie, lors de la guerre civile entre Cybertrons (Autobots et Decepticons), à la recherche de l'Energon et qu'il se trouve donc dans l'Anneau Sacré que se dispute Zertoniens et Agorriens. Tout est lié, et depuis des années. L'Energon est littéralement le nerf de la (des) guerre(s) (tout comme dans G.I. Joe et Transformers donc).

Kirkman garde encore quelques cartouches (par exemple sur la complicité de Zalilak et Dilun, des ennemis sur le papier, des complices en réalité ; et pourquoi Zalilak accepte d'affamer son peuple). Mais la série a fait un bond de géant dans cet arc. Sans oublier la suite des (més)aventures de Skuxxoid, toujours en train d'accepter des contrats dans des conditions de plus en plus risquées...

Tout ça, c'est désormais certain va finir par aboutir à un grand tout, une histoire globale et on sait déjà que Void Rivals ira au-delà de 24 numéros (puisque le Volume 4, qui sortira en Décembre, englobera les épisodes 19 à 24). La série est partie pour durer davantage que Oblivion Song (36 #), mais sans dépasser The Walking Dead (193#) ou Invincible (144#) - Kirkman ne voulant plus faire d'aussi longs runs.

Lorenzo de Felici est très en forme, il est même plus convaincant ici que sur le premier tome. Il a pris ses marques et le lecteur aussi, qui s'est habitué à son style. Les épisodes lui permettent de briller par son sens du découpage sur de nombreuses scènes d'action, très intenses - je pense au combat Proximus vs Darak et Solila, mais aussi quand Springer entre en scène.

De Felici tire avantage des décors très épurés de ces nouveaux chapitres qu'il compense en rendant magnifiquement compte des conditions climatiques extrêmes qui règnent dans l'Interzone. Ses cases sont de dimensions très généreuses, avec des compositions dramatiques très efficaces. C'est l'école italienne à son meilleur, avec une narration qui va vite, à l'essentiel.

Le langage corporel des acteurs est brillamment représenté et donne une expressivité rare aux scènes. Là encore, le fait que les deux héros aient souvent le visage masqué ne pose pas de problème : on ressent ce qu'ils endurent par la maîtrise de l'artiste à exprimer cela autrement que par les visages. C'est très fort.

Par ailleurs, quand Springer apparaît, la différence de taille entre ce robot géant et les protagonistes permet là encore à de Felici de varier les angles de vue, de travailler sur la profondeur de champ. Autant d'éléments que les couleurs de Patricio Delpeche (qui a succédé à Matheus Lopes) mettent parfaitement en valeur, sobrement mais avec beaucoup de nuances.

On appréciera enfin que Kirkman ne cède pas au cliché de la romance entre Darak et Solila, ce qui entraîne la série sur un terrain moins convenu. Void Rivals est décidément une bonne surprise. sans être jamais géniale ou révolutionnaire, c'est un récit prenant, divertissant, avec pas mal d'épaisseur. De quoi attendre la suite avec confiance et appétit.