vendredi 6 décembre 2024

JSA #2 (Jeff Lemire / Diego Olortegui)


Dans quelles circonstances la JSA a été divisée en deux équipes, avec d'un côté la jeune garde, composée de Jade, Obsidian, Jessie Quick, Hourman, Sand, Wildcat II, Dr. Mid-Nite, et de l'autre les vétérans, Jay Garrick, Alan Scott, Wildcat I, Hawkman, Hawkgirl, et Dr. Fate ?


On pouvait craindre que Jeff Lemire apporte la réponse à cette question plus tard, habitué à une certaine décompression narrative, mais, contre toute attente, le scénariste a choisi de revenir sur les événements ayant conduit à la scission de la JSA en deux groupes, dont l'un ignore où l'autre se trouve. C'est appréciable car le récit conserve un rythme soutenu, sans sacrifier la caractérisation des personnages.


De manière assez classique, pour séparer les éléments d'une équipe aussi volumineuse, les vilains ont choisi d'en attirer une partie sur des fausses pistes - en l'occurrence des attaques prétendument menées par l'organisation Kobra. Les plus jeunes héros, dans leur ensemble, sont allés sur le terrain vérifier, laissant les anciens au QG de la JSA.


Jeff Lemire montre l'assaut éclair de la Société d'Injustice contre le Brownstone de la Société de Justice. Les vilains agissent de manière directe, brutale, orchestrée, prenant au dépourvu des justiciers aguerris comme Alan Scott, Jay Garrick, Ted Grant. Lorsque ceux-ci sont obligés de battre en retraite devant des opposants en surnombre, leur évasion est forcément brouillonne.


C'est ainsi qu'on comprend que Dr. Fate les a téléportés dans sa Tour du Destin mais que le sort qu'il a lancé pour ce faire s'est mêlé à celui du sorcier Wotan... Emportant la Tour en Enfer : Le titre de l'arc, Ragnarok, prend alors tout son sens et la dernière page suggère qu'un des héros est peut-être au tapis.

Vous connaissez le formule d'Hitchcock selon laquelle meilleur est le méchant, meilleur est le film. Lemire semble l'avoir ici appliquée en montrant que même une équipe de héros expérimentés comme la JSA peut être mise en déroute par des ennemis puissants et déterminés mais surtout manoeuvrant avec intelligence.

Cependant, un mystère subsiste concernant la substitution d'un des membres de la JSA par un des méchants et on compte sur Lemire pour éclaircir cela prochainement. Ce qui ne fait aucun doute, c'est que le scénariste ne fait pas de quartier et laisse le lecteur dans l'expectative. Il y a un vrai suspense qui s'installe et qui voit les anciens malmenés. Les jeunes sociétaires réussiront-t-ils à les sauver ? Ou se disperseront-t-ils dans des querelles sur la stratégie à mener ?

La couverture montre un Obsidian toujours aussi énervé face à sa soeur Jade qui lui tient tête. En exploitant divers niveaux dans la hiérarchie de l'équipe, Lemire offre au lecteur de multiples pistes à suivre, sans jamais l'égarer. Il y a un traître dans l'équipe et du moment où il sera découvert dépend l'issue, heureuse ou pas, de l'intrigue.

Ce scénario, très efficace bien que finalement classique dans sa forme, est accompagné par les dessins vigoureux de Diego Olortegui. Celui-ci anime sans difficulté un casting très fourni mais surtout interprète des scènes d'action très mouvementées sans perdre de vue leur lisibilité. De fait, grâce à un découpage fluide, ponctué par de superbes doubles pages, on est toujours en alerte.

La maturité d'Olortegui fait vraiment plaisir à voir. Comme il en a pris l'habitude, l'éditeur DC a d'abord testé ce jeune artiste sur des mini-séries avant de lui confier un titre plus ambitieux. Certes, Olortegui va céder sa place au n° 4 à un autre artiste, aussi peu connu, mais non moins bon, Joey Vasquez, mais peut-être faut-il voir là-dedans une volonté de ne pas le griller et de permettre à ces deux dessinateurs d'alterner sur la série. Vasquez n'a pas du tout le même style, mais rien de choquant.

JSA réussit sa relance grâce à une histoire accrocheuse et un graphisme séduisant. Du tout bon.

jeudi 5 décembre 2024

THE AVENGERS #21 (Jed MacKay / Valerio Schiti)


Les Avengers débarquent en Alaska où se trouve désormais le repaire des X-Men dirigés par Cyclope. Mais ils ne sont pas là pour se bagarrer. Après avoir disputé une partie de base-ball, ils se réunissent autour d'un bon repas. L'occasion pour certains d'échanger sur les relations humains-robots-mutants. Et de l'avenir...


Alors, certes, je spoile d'entrée de jeu en révélant que ce que la couverture suggère est mensonger mais de toute façon, il m'était impossible de vous parler de cet épisode sans vous révéler l'astuce du scénario de Jed MacKay. Donc, non, ce n'est pas un nouveau volet de Avengers vs. X-Men, en référence à la saga de 2012.


Bon, ceci étant dit, pourquoi cette critique sur une série que je ne suis pas ? La réponse tient en deux mots : Valerio Schiti. En Août et Septembre dernier, l'artiste italien signait les planches intérieures des épisodes 17 et 18 et Marvel annonçait même qu'il devenait le nouveau dessinateur régulier du titre. Ce qui allait s'avérer faux puisque depuis Farid Karami qui a eu le poste et il le reprend dès le mois prochain.


Schiti, lui, est en vérité devenu le cover-artist de la série et n'intervient apparemment que sur des épisodes auto-contenus. Cette stratégie est curieuse et ne peut, à mon avis, que signifier une chose : Marvel l'occupe ainsi en attendant qu'il soit sur un autre projet régulier (G.O.D.S. 2 avec Hickman ? Autre chose ?). Il n'empêche, c'est quand même insensé de n'utiliser Schiti qu'ainsi alors que c'est un des meilleurs artistes actuels et un des plus ponctuels.


Je n'ai rien contre Farid Karami (dont le style fait beaucoup penser à celui de Phil Jimenez) mais bon, il ne boxe pas dans la même catégorie que Schiti et il perpétue plutôt cette manie de Marvel de filer à The Avengers des artistes moins côtés (après C.F. Villa, Ivan Fiorelli...). Comme si l'éditeur réservait maintenant ses dessinateurs les plus côtés à la collection X-Men (où on trouve David Marquez, Ryan Stegman, Carmen Carnero, Marcus To, Martin Coccolo...). Quand on se souvient que, encore du temps pas si lointain du run de Jason Aaron, on voyait défiler Ed McGuinness, David Marquez, Stefano Caselli, Javier Garron, Aaron Kuder...

Bref, Schiti. C'est toujours le même plaisir pour moi de lire un épisode qu'il dessine. La manière dont il dynamise la narration, dont il joue sur l'expressivité des personnages, dont son découpage tonifie le script, ses compositions toujours impeccables... C'est un régal. Et, faute de mieux, hé bien, je continuerai à acheter les n° de The Avengers où il aura l'occasion de s'exprimer.

Sur le contenu de l'épisode lui-même, Jed MacKay se montre également très à son avantage. De quoi s'interroger sur le ratage de Blood Hunt, même si, avec le recul, je me dis qu'il a subi le même sort que tous les auteurs en charge d'un event, avec certainement un editor très interventionniste, le devoir de composer avec une tonne de tie-in inutiles, etc.

J'ai beaucoup aimé ici comment il se joue en fait du lecteur et de ses attentes. Le piège était bien tendu. On pensait avoir droit à une baston - et personnellement, ça m'ennuyait déjà. Et puis, comme dans les épisodes 17-18, en lieu et place de ce qu'on avait prévu, on a droit à tout autre chose, de beaucoup plus sympa.

MacKay met en scène plusieurs scènes dialoguées avec beaucoup d'à-propos et un mélange d'humour et de gravité bien dosé. Vision qui interroge Magneto sur son nouveau projet après qu'il a compris que la guerre qu'il a si longtemps mené contre les humains lui a trop coûtée. Quentin Quire qui asticote Vision sur les robots tueurs sans avoir réfléchi au fait que l'androïde a été conçu d'après Ultron tout en se détachant de lui. 

Ou encore ce moment très fort entre Tony Stark et Hank McCoy, deux amis hantés par leurs fautes passées. Puis Temper qui demande à Tornade s'il faut encore croire au rêve de Charles Xavier. Et enfin, la conversation, cruciale, entre Carol Danvers et Scott Summers sur les menaces annoncées par Kang (les fameux Tribulations Events qui ont été mises en avant dès le début du run de MacKay et qui vont certainement aboutir à un nouvel event estival...).

Tout ça sonne juste. On sent que MacKay connait bien ses personnages, dont il écrit les deux séries (ce qui n'a pas dû arriver souvent), The Avengers et X-Men, leur passé, leur relation, Ceux qui sont aussi au fait que lui apprécient. Et ceux qui ne le sont pas seront ainsi au courant.

Ah si seulement Schiti dessinait cette série tous les mois...

BIRDS OF PREY #16 (Kelly Thompson / Sami Basri)


Batgirl a découvert la vérité sur la captivité d'amazones par le 9ème Jour mais, après avoir été jetée dans une cellule, elle a réussi à s'en échapper avant d'être à nouveau piégée. Ses amies des Birds of Prey décident, sans nouvelles d'elle, de partir à sa recherche...


Bon, je vais être direct : ce n'est pas mauvais, c'est très mauvais. C'est même carrément nul. J'ai rarement lu un épisode d'une telle médiocrité, où le scénario se vautre dans le n'importe quoi comme un cochon dans la fange. La seule bonne nouvelle à tirer de ce désastre, c'est que l'histoire en cours s'achève le mois prochain. Et j'en aurai également fini avec cette série.


Rétrospectivement, la relance de Birds of Prey par Kelly Thompson n'aura fait illusion que le temps de son premier arc narratif, mais je crois que le mérite en revient surtout à la prestation de Leonardo Romero, qui a dû accepter de dessiner ces cinq premiers épisodes que par par amitié pour Kelly Thompson, avec laquelle il collabora sur Hawkeye (il y a déjà huit ans).


Mais ça, c'était avant. Comme j'ai déjà eu l'occasion de l'expliquer, Kelly Thompson m'a toujours semblé empêchée chez Marvel par son désir de faire un team book et elle s'évertuait à transformer les séries qu'on lui confiait en ce des histoires d'équipes, principalement féminines - Hawkeye donc, mais aussi Captain Marvel et Black Widow. La fraîcheur de son écriture et son propre enthousiasme emportaient le morceau plus que ses intrigues décousues et inégales.


En passant à la Distinguée Concurrence, elle a enfin pu concrétiser son rêve et qui plus est avec un titre emblématique, Birds of Prey. Elle avait à sa disposition un casting d'héroïnes, dont deux étaient très populaires (Black Canary et Oracle) et on peut lui accorder d'avoir formé un duo Big Barda-Batgirl vraiment fun.

Mais sorti de ça, que reste-t-il ? Pas grand-chose objectivement. Les intrigues justement ont souvent viré au WTF bordélique, le pire ayant été atteint avec l'arc précédent celui qui est actuellement publié. C'est comme si, en dehors de ses personnages précités, Thompson n'avait rien à raconter de valable. Elle se repose complètement sur ces Oiseaux de Proie sans leur inventer des histoires dignes de ce nom.

Voyez cet arc : il y est question d'amazones kidnappées, on ne sait comment, par une entreprise bizarre pour en faire des super soldats. Thompson s'appuie sur la situation installée par Tom King dans Wonder Woman (les amazones persona non grata sur le sol américain suite aux meurtres commis par l'une d'elles), mais elle n'en fait rien. Wonder Woman est notoirement absente de son récit, c'est dire.

On aurait pu penser que le projet du 9ème Jour consisterait en un conditionnement mental, un lavage de cerveau. Mais Thompson a préféré une piste plus proche de ce qu'elle aime (des monstres, qui peuplent régulièrement ses séries, souvent pour un motif comique) et le résultat est grotesque, pathétique. C'est d'une bêtise invraisemblable dont ni elle ni la série ne peuvent sortir grandies.

En outre, le scénario est laborieusement décompressé au point que les réactions des héroïnes deviennent incompréhensibles. Black Canary diffère pour des raisons inexplicables le sauvetage de Batgirl alors que tout indique qu'elle est dans le pétrin. Et quand enfin elle se décide à intervenir, il est évidemment trop tard. La dernière page est d'un ridicule embarrassant - et le texte de sollicitation du prochain épisode veut même nous faire croire à la mort d'un personnage... Dont la série en solo vient juste de démarrer ! On nous prend vraiment pour des buses !

Enfin, la série n'a jamais, depuis Romero, retrouvé son lustre. Elle a vu passer Javier Pina, le meilleur des successeurs mais que DC n'a pas retenu (tout aussi inexplicablement que chez Marvel, cet excellent artiste semble condamné à jouer les intérimaires). J'ai cru que Sami Basri allait relever le niveau mais ses planches manquent cruellement de caractère, comme si lui non plus ne croyait pas que son bail allait s'éterniser - il a raison : Juann Cabal le remplace au n°18, mais pour combien de temps ? 

Bref, c'est la débâcle. Une scénariste qui n'est plus que l'ombre d'elle-même, sans doute plus motivée par Absolute Wonder Woman (dont les chiffres de vente sont aussi plus importants). Un énième dessinateur sans saveur. Un récit stupide. Tant pis.

mardi 3 décembre 2024

WATCHMEN : CHAPTER 2 (Brandon Vietti, 2024)


1985. Le Dr. Manhattan a quitté la Terre pour s'établir sur Mars, laissant les Etats-Unis démunis et l'Union Soviétique libre d'envahir l'Afghanistan. La troisième guerre mondiale est proche. Walter Kovacs, le vigilant connu sous le pseudonyme de Rorschach, a été piégé, arrêté et incarcéré dans une prison où il a envoyé nombre de malfrats prêts à se venger. Un psychiatre tente de l'analyser en vue de son procès et découvre ses atroces origines.


Dan Dreiberg, l'ex-Hibou, héberge Laurie Juspeczick, qu'il a connue jadis comme le Spectre Soyeux II, et que l'armée a renvoyé depuis le départ de Dr. Manhattan dont elle était la compagne. Dreiberg a réfléchi à la thèse de Rorschach sur un tueur de justiciers et après la tentative d'attentat contre Adrian Veidt, ancienne connu sous le nom d'Ozymandias, il se demande si son ancien acolyte n'avait pas raison. Il entame une liaison avec Laurie tout en cauchemardant sur l'apocalypse nucléaire.


Dan convainc Laurie d'aller sauver Rorschach dans la prison où il est détenu et où a débuté une émeute. Leur mission accomplie, Dr. Manhattan surgit dans le vaisseau du Hibou et emmène Laurie sur Mars pour qu'elle le convainque de sauver la Terre. Rorschach et le Hibou vont demander de l'aide à Veidt mais découvre que tous les événements récents concernant leur groupe de héros masqués, depuis l'assassinat du Comédien, sont liés à lui...


En Août dernier, Watchmen : Chapter 1 s'achevait sur l'arrestation de Rorschach, ce qui correspondait à la fin du sixième épisode de la mini-série écrite par Alan Moore et dessinée par Dave Gibbons. L'adaptation signée J. Michael Straczynski au scénario et Brandon Vietti à la réalisation se distinguait par sa fidélité absolue à l'oeuvre en comics et le soin apporté à l'animation.


Restait donc à découvrir si la suite et fin serait de la même qualité. Ne faisons pas durer le suspense : la réponse est affirmative. C'est encore une fois une totale réussite, menée de main de maître. Pour tous ceux qui ont lu la bande dessinée de 1986 (y en a-t-il encore qui ne l'ont pas fait ?), c'est évidemment sans surprise quant au contenu, mais l'histoire reste toujours aussi prenante, intense, originale.


Dans ce second acte, le récit voit les Gardiens se réunir au fur et à mesure que la machination ourdie par Ozymandias leur est révélés. On sait que Len Wein, qui fut le premier editor de Watchmen, n'aimait pas le dénouement imaginé par Moore qu'il jugeait trop proche d'un épisode d'une série télé fantastique anthologique, mais Straczynski n'est pas revenu dessus.


Moore se défendit d'ailleurs d'avoir copié qui que ce soit puisqu'il n'avait pas vu l'épisode que lui cita Wein et donc son final ne pouvait l'avoir influencé. C'est imparable. Dans le film que Zack Snyder  a tiré des comics, le cinéaste imaginait une autre issue qui est certainement sa meilleure contribution. 

Avant lui, quand Terry Gilliam fut attaché au projet d'un long métrage sur Watchmen, l'ex-Monty Python était allé encore plus loin en inventant une conclusion méta-textuelle où Dr. Manhattan sauvait ses anciens comparses en les téléportant dans notre monde où ils découvraient qu'ils étaient les héros d'un comic-book !  

Je ne dis pas que la fin de Moore est parfaite, ce n'est, à mes yeux, pas le meilleur dénouement d'une de ses mini-séries que je préfère et que je trouve le plus abouti parce que le plan d'Ozymandias, comme le suggère Manhattan avant de s'éclipser définitivement, n'est qu'une solution temporaire aux problèmes du monde.

Mais, replacé dans l'oeuvre de Moore et ses opus majeurs, cette fin ressemble à son auteur : Moore, qui a beaucoup souffert d'être assimilé après Watchmen à toute la mode des comics grim'n'gritty, et a ensuite conçu d'autres projets en réaction (dont Tom Strong serait sans doute l'apogée), était un enfant de l'après-guerre (il est né en 1953), nourri aux comics horrifiques d'EC Comics (comme en témoigne l'histoire parallèle de Tales of the Black Freighter, sur un pirate rescapé qui devient fou). Le monstre grotesque que téléporte Adrian Veidt en plein New York pour faire croire à une invasion extraterrestre et obliger les grandes puissances à faire cesser l'escalade nucléaire est un reliquat de ces lectures d'adolescent.

Tout ce qui précède est autrement plus extraordinaire et la fascination de voir l'intrigue se déployer reste intacte après tout ce temps. Je doute qu'elle cesse jamais de m'émerveiller et qu'elle puisse ne pas époustoufler les lecteurs futurs de Watchmen. La richesse des personnages, la complexité du récit, la fluidité de la narration, tout cela, Straczynski, l'a bien compris, est intouchable.

Cela dit, comme toute adaptation digne de ce nom, le scénariste a procédé à quelques coupes ici : elles concernent avant tout la relation des origines. Si celle de Rorschach n'en souffre pas, en revanche la manière dont Laurie découvre que le Comédien est son père biologique m'a paru un peu trop expéditive. JMS a sabré des passages entiers du trip martien avec Laurie et Manhattan où celui détaillait la géographie de la planète, ce qui n'a rien de choquant. Par contre, l'échange des deux personnages qui conduisait à la vérité sur le père de Laurie était plus subtil, plus long aussi, on saisissait en même temps que la jeune femme d'où elle venait et on ressentait son choc émotionnel, davantage qu'ici.

Mais ce n'est rien par rapport à la façon dont ont été rétrécies les origines d'Ozymandias, avec tout le délire de Veidt sur Alexandre le grand et son épiphanie. JMS n'en a pratiquement rien gardé et c'est dommage car là encore, c'était utile pour capter la mégalomanie de Veidt et comprendre pourquoi Manhattan à la toute fin lui affirmait que, non, son plan n'avait rien de génial sur le long terme, que "rien ne finit jamais".

Ces réserves mises à part (et je conviens que ce sont des pilules un peu grosses à avaler, mais bon, le film dure moins de 90' et sans doute a-t-il fallu trancher dans le vif pour que le timing soit respecté), l'ensemble reste quand même de très belle facture. Visuellement, l'animation est superbe, à la fois très proche du trait de Gibbons tout en ne cherchant pas à le singer. Montrer davantage les conséquences de la téléportation du monstre dans New York s'avère un choix payant pour mieux appréhender sa terrible efficacité.

Par ailleurs, Brandon Vietti n'a pas hésité à montrer les scènes d'amour entre Dan et Laurie, sans être racoleur, mais suffisamment explicite. La façon dont Laurie est dessinée la rend aussi plus désirable, sans être vulgaire (mais il faut bien dire que Gibbons ne sait pas dessiner les femmes sexy), et on comprend donc facilement l'attirance irrésistible qu'a Dan pour elle (et n'oublions pas que Moore s'était inspirée pour le Spectre Soyeux d'héroïnes pulpeuses comme Black Canary ou Phantom Lady). 

Le casting vocal est impeccable : Matthew Rhys (Dan Dreiberg/le Hibou), Titus Welliver (Walter Kovacs/Rorschach), Katee Sackhoff (Laurie Juspeczick/le Spectre Soyeux II), Troy Baker (Adrian Veidt/Ozymandias), Michael Cerviris (Dr. Manhattan) et Rick Wasserman (Eddie Blake/le Comédien) donnent vie à ces héros uniques dans leur genre de manière fabuleuse.

Après ça, j'espère juste une chose : que le département animation de DC n'adapte jamais l'infâme Doomsday Clock, de Geoff Johns et Gary Frank, qui prétendait être la suite officielle du chef d'oeuvre de Moore et Gibbons et qui n'est qu'une sombre m.... Mais je fais confiance à James Gunn pour ne pas commettre cet impair.

dimanche 1 décembre 2024

WELCOME TO THE MAYNARD #1 (of 4) (James Robinson / J. Bone)


Philippa "Pip" Dale est engagée par le prestigieux hôtel Maynard comme bagagiste. La clientèle de l'établissement est exclusivement composée de magiciens et de sorciers. Elle fait la connaissance du personnel grâce à son collègue "Boots" Malloy qui lui explique qu'un cambrioleur s'en prend aux résidents...


James Robinson a été un des très grands scénaristes des années 1990 pour avoir écrit la série Starman (peut-être la meilleure série que publia DC pendant cette décennie, rien moins que ça). Puis il relança le titre JSA avec David Goyer avant de passer la main à un Geoff Johns qui n'était pas encore l'auteur star de DC. On lui doit aussi une superbe série, Leave it to Chance, dessinée par l'incomparable Paul Smith (et qui mériterait une réédition - Urban ? Delcourt ?).


Mais il faut bien avouer que depuis cet âge d'or (référence à JSA : The Golden Age, une mini extraordinaire, elle aussi réalisée avec Smith - celle-ci disponible chez Urban Comics), la carrière de Robinson a connu plus de bas que de hauts. Il a connu des galères (remplaçant Dwayne McDuffie sur Justice League of America, mais saboté l'interventionnisme de Dan Didio), puis l'oubli.
 

Pour ma part, j'avais perdu tout espoir de relire un jour un comic-book de James Robinson. Puis, surprise, Dark Horse annonçait il y a quelques mois la publication en cette fin Novembre de Welcome to the Maynard, en quatre numéros, illustré par J. Bone. Pas très volumineux, mais le pitch était d'un charme fou, comme si Robinson avait décidé de s'offrir (et de nous offrir) une friandise.


Et effectivement, c'est délicieux, un antidote à la morosité, et surtout le retour de l'inspiration pour cet auteur qu'on croyait perdu. Entrez donc au Maynard hôtel, un palace très select qui n'a pour clients que des magiciens et sorciers et où donc il faut savoir être discret et ouvert d'esprit. C'est le cas de Phillipa "Pip" Dale, une jeune femme qui y est engagée comme bagagiste.

La narration de Robinson est un modèle du genre : il nous présente le personnel, nous fait visiter l'hôtel, débute son intrigue (une cambrioleuse vole les résidents incapables de la stopper malgré les sorts qu'ils lui jettent parce qu'elle emploie aussi la magie), et tout ça en une vingtaine de pages. Le mieux là-dedans, c'est que c'est jamais précipité, expédié.

On s'attache tout de suite à notre héroïne, espiègle, débrouillarde, mais qui a son petit secret, je peux vous le révéler tout de suite puisque je serai obligé de le faire au prochain numéro : elle est la complice du détective, peu discret lui, du Maynard hôtel, une sorte d'infiltrée qui va tenter de coincer la voleuse... A moins qu'elle ne soit dépassée par celle-ci !

C'est tout simplement irrésistible : il se dégage du projet un enthousiasme qui est contagieux. Robinson ne veut clairement pas qu'on s'ennuie ni être associé à une quelconque humeur maussade, tout ici est aérien, facétieux, avec une touche de mystère pour faire bonne mesure, mais du mystère excentrique, où le lecteur doit être complice de l'auteur pour accepter le cadre et les rebondissements.

Avoir confié la partie graphique à J. Bone appuie ces intentions : celui qui fut l'encreur (occasionnel) et surtout l'ami du regretté Darwyn Cooke, avec lequel il partageait une formation dans l'animation (il a notamment oeuvré sur Batman : The Brave and the Bold, qui est une pépite), a ce trait cartoony et tout en courbes qui possède ce dynamisme impeccable et qui convient à merveille à Welcome to the Maynard.

Cela ne veut surtout pas dire que c'est naïf : admirez un peu ces doubles pages (ci-dessus) avec l'opulence du décor intérieur de l'hôtel ou les compositions enchanteresses que Bonne conçoit pour narrer l'histoire visuellement. C'est du grand art, mis en valeur par une colorisation superbe de Ian Herring, avec une palette de couleurs en à-plats du meilleur effet.

A peine Helen of Wyndhorn terminé, Welcome to the Maynard s'impose déjà comme la nouvelle perle de Dark Horse. Une belle façon de terminer cette semaine de nouveautés comics et leurs critiques.

THE TIN CAN SOCIETY #3 (of 9) (Peter Warren / Francesco Mobili)


Cinq ans auparavant. Keisa et Johnny deviennent amants mais gardent leur liaison secrète auprès de leurs amis. Elle photographie Caliburn en action puis attend le retour de Johnny le soir après ses patrouilles... Aujourd'hui, après avoir surpris Adam et Val dans un des entrepôts de la compagnie de Johnny, une dispute éclate, chacun s'accusant de la mort de leur ami...


The Tin Can Society continue d'impressionner. On en est au tiers de l'histoire mais on sent que Peter Warren en a gardé sous le pied et va continuer à creuser aussi bien le mystère entourant l'assassinat de Johnny Moore/Caliburn que les relations au sein de son groupe d'amis d'enfance. Lequel n'a plus de groupe que le nom...


La narration va et vient entre des événements situés cinq ans dans le passé et le présent. Autrefois, Kasia et Johnny sont devenus amants mais sans que Val, Adam ou Greg ne soient au courant. Johnny a aussi permis à Kasia de bien gagner sa vie en ayant l'exclusivité des photos de Caliburn en action. Une sorte de routine s'est installée dans leur couple où la jeune femme attendait son amant quand il était en patrouille.


La fin de l'épisode, que je ne vais pas spoiler (même si je pense que ce sera inévitable au prochain numéro, soyez prévenus), révèle que Johnny a commis une lourde faute, qui explique peut-être qu'on l'ait tué. Mais surtout le scénario insiste sur le caractère passionné de la relation entre Johnny et Kasia qui a su accompagner son amant handicapé, craignant de ne pouvoir la satisfaire.


Sur ce dernier point, les comics indépendants peuvent aller plus loin que ceux publiés par Marvel et DC dans la mesure il est implicite qu'ils s'adressent le plus souvent à un public adulte et donc que leur contenu peut être plus direct.

Ce qui signifie ici que la représentation du handicap et de la vie sexuelle de Johnny Moore est montrée sans fard, sans fausse pudeur. Les muscles atrophiés de ses jambes sont dessinés sans chercher à les camoufler et les étreintes torrides entre lui et Kasia sont aussi plus que suggérées (comme en témoignent les pages qui illustrent cette critique).

Il ne s'agit pas ici de choquer, de provoquer facilement (comme on peut parfois en avoir l'impression avec certains auteurs). Francesco Mobili cadre ça élégamment mais sans se cacher derrière son petit doigt et il faut aussi saluer le héros un peu négligé de cette histoire en la personne du coloriste Chris Chuckry qui fait vraiment un boulot admirable, avec une palette très nuancée, qui respecte le trait de Mobili et créé des ambiances magnifiques.

Puis il y a ce qui passe au présent : tout l'action se tient à l'intérieur d'un entrepôt où, à la fin du précédent numéro, Kasia et Val ont surpris Greg et Adam en train de bricoler une des armures de Johnny. Un malentendu comme on l'apprend après une première foire d'empoigne avec Val qui se moquent de leur projet de traquer l'assassin et de venger Johnny.

Peter Warren dialogue des échanges très tendus où on comprend surtout que les amis d'enfance ne se portent plus dans leurs coeurs. La position de Val, devenu le sidekick de Caliburn, a attisé des jalousies jamais digérées. Et Val est un sale con, qui ne s'excuse pas de son attitude arrogante, méprisante : il a été le second de Johnny sur le terrain non pas parce qu'il était un génie comme lui mais parce qu'il était le meilleur pour ce job.

Mais cette façon de voir les choses en fait aussi un suspect aux yeux des autres : n'en a-t-il pas eu assez d'être dans l'ombre de Caliburn au point d'éliminer Johnny pour le remplacer dans ce rôle ? En fait, le scénariste interroge non pas la notion d'héroïsme ou de compétence, mais celle d'opportunité. Kasia a été là pour Johnny comme Val a été là pour Caliburn, excluant de facto Adam et Greg, qui en ont conçu une légitime frustration.

Cette réflexion, on pourrait la questionner pour des super-héros de DC ou Marvel qui ont rempli le rôle du partenaire, mais c'est rarement le cas, comme s'il était naturel, indiscutable que Bucky Barnes ou Sam Wilson soient à côté de Steve Rogers et non Captain America ou que Dick Grayson ne soit jamais Batman. Pourtant, on sait que quand le sidekick remplace, temporairement, le héros dans son costume, ça fonctionne parfois mieux, commercialement et narrativement. Mais l'aspect provisoire de ce remplacement empêche de creuser ce que cela suppose de frustration, de jalousie.

Ici, parce que l'histoire ne se déroule pas avec le poids d'une continuité que rien ne peut défaire durablement, on peut se demander réellement ce qu'un génie héroïque comme Johnny Moore a pu susciter comme sentiments chez ses amis. Kasia était amoureuse de lui, mais Val, Greg et Adam, que leur restait-il ?

Encore une fois, sur cette séquence, Mobili, avec Chuckry, est extraordinaire. L'intensité qui traverse ces pages est palpable, l'expressivité des personnages, la justesse des compositions et de la valeur de chaque plan permet d'apprécier complètement l'expérience d'une engueulade alimentée par des émotions refoulées qui, soudain, explosent.

The Tin Can Society est vraiment une série exceptionnelle qui élève le niveau et devrait, dans le meilleur des mondes, inspirer d'autres auteurs à aller plus loin.

DAZZLER #3 (of 4) (Jason Loo / Rafael Loureiro)


Après son passage catastrophique à la télé anglaise, Dazzler est vilipendée sur les réseaux sociaux et de nombreuses dates de sa tournée sont annulées. Domino fait la liste des super-vilains qui pourraient vouloir la saboter ainsi. Lila Cheney, pour lui remonter le moral, l'entraîne dans une virée à Tokyo...


Comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire à propos de cette mini-série, le travail qu'accomplit le scénariste Jason Loo est aussi ingrat qu'épatant : il n'a que quatre épisodes pour raconter une histoire sur une héroïne négligée, mais il s'en tire mieux que bien. Et la raison de cette réussite tient peut-être au fait qu'il a choisi un parti-pris ingénieux.


En effet, après la période Krakoa, tous les mutants sont dispersés et cette situation interroge : pourquoi ceux qui avaient fondé une nation souveraine n'ont-ils pas décidé de rester unis, de se serrer les coudes, et préféré s'éparpiller ? En ce qui concerne Dazzler, c'est parce qu'elle a entrepris d'utiliser sa carrière de chanteuse pop pour diffuser un message d'union entre humains et mutants.


Ce faisant, Loo insiste davantage en réalité sur Alsion Blaire, Neena Thurman, Gudo Carossella, Jamie Maddrox, Sofia Mantega, Lara dos Santos et donc Lila Cheney que sur Dazzler, Domino, Big Guy, l'Homme Multiple, Wind Dancer, Shark Girl. Autrement dit, il a souhaité s'adresser à la part la plus humaine, celle à quelle on s'identifie naturellement qu'aux héros mutants.


Et ce parti-pris est gagnant : avant d'être une affaire de mutants, sa mini-série est une affaire d'artistes et de staff aux prises avec des problèmes que pourraient rencontrer une pop star et son équipe. La partie mutante du récit est en quelque sorte surtout là pour épicer la narration et non la cannibaliser.

Ce troisième et pénultième épisode le prouve brillamment car il appuie davantage encore sur les conséquences de précédent chapitre où Alison a été manipulée par un télépathe et a exposé son public au danger de son pouvoir sans contrôle. Le retour de bâton est cinglant : la voilà conspuée sur les réseaux sociaux, lâchée par les promoteurs de sa tournée, et, pour ne rien arranger, avec une liste de suspects longue comme le bras.

Comme il faut quand même inclure une dose d'action dans l'histoire, Jason Loo met en scène la virée de Alison avec Lila Cheney, qui est aussi musicienne et mutante (avec le pouvoir de se téléporter), à Tokyo. Bien entendu, ce qui promettait d'être un congé mérité va tourner à la foire d'empoigne quand le terrible Arcade les localise et tente de les tuer, sans se soucier d'éventuelles victimes innocentes parmi les civils...

L'issue du numéro est savoureuse puisque désormais Dazzler et son band n'ont nulle part pour se produire... Sauf dans le seul endroit où l'audience n'a rien à craindre : à Madripoor ! On a quand même très envie de savoir si cela suffira à relancer le spectacle de la chanteuse et si l'identité de celui ou celle qui lui nuit depuis le début sera à la hauteur des attentes.

Tout comme son scénariste, Rafael Loureiro est plus soucieux de raconter en images une histoire avec humilité mais solidité que d'épater la galerie. Cette façon de faire aboutit au sentiment que la mini-série n'est peut-être pas très flamboyante, mais qu'elle ne connaît pas de baisse de régime au niveau visuel. Les personnages sont bien campées, les décors soignés, les scènes d'action bien menées tout comme les moments de calmes bien sentis.

Et au fond, on apprécie Dazzler pour cela : la qualité est constante et mériterait plus d'épisodes. De la part de Marvel, c'est bien joué puisque c'est quand même le but que de donner envie au lecteur d'en demander davantage, mais aussi parce que, pour une fois, l'éditeur a résisté à sa manie de balancer sans filet un jeune artiste directement sur une grosse série sans qu'il ait les reins assez solides. Loureiro, comme Loo d'ailleurs, peuvent s'exercer avant, peut-être, d'être promus sur quelque chose de plus ambitieux.

Même si, donc, je regrette déjà que ça s'arrête dans quelque semaines : j'aurai vraiment bien aimé suivre les aventures d'Alison Blaire et sa bande un peu plus longtemps, tout bonnement parce que ça fonctionnait bien.