mardi 26 novembre 2024

AVENGERS, TOME 8 : VOICI LE PHENIX (Jason Aaron / Javier Garron, Dale Keown, Luca Maresca, Flaviano, Aaron Kuder, Carlos Pacheco, Ed McGuinness, Steve McNiven)

Avant-propos :

A partir de ce huitième tome, Panini Comics décide de sortir de plus gros volumes. Celui-ci compte pas moins de douze épisodes, soit une année complète de publication, et se conclut avec le n°50, qui correspond dans la numérotation Legacy de Marvel au 750ème épisode de la série Avengers. Un programme copieux donc qui se poursuivra jusqu'à la fin du run de Jason Aaron (encore trois tomes) puisque le scénariste va étendre son histoire sur deux titres simultanés, Avengers donc et Avengers Forever...


AVENGERS : VOICI LE PHENIX (Avengers #39-44) 


Il y a un million d'années, une fillette rousse est abandonnée par ses parents dans une clairière qui a brûlée. Alors que les vautours l'encerclent, elle est sauvée par une meute de loups qui la recueillent. Quelques années après, elle accepte d'intégrer une tribu composée d'humains qui ont développé des pouvoirs. Mais les siens vont se réveiller quand une tribu rivale agresse la sienne : elle devient la première hôtesse humaine de la force Phénix...


De nos jours. Après avoir possédé brièvement Moon Knight pour qu'il se libère de l'emprise de Khonsou, le Phénix fait son nid à proximité de la montagne des Avengers au pôle Nord. Namor et ses Défenseurs des profondeurs arrivent sur place car le prince des mers est convaincu que l'oiseau de feu a répondu à son appel...


Mais la situation prend une tournure inattendue : le Phénix piège en son sein, dans la Chambre Blanche, 19 individus, parmi lesquels des membres des Avengers, de la Garde Hivernale, de l'Escadront Suprême, des mutants, des inhumains et d'autres encore pour qu'ils s'affrontent en duel à travers le monde, investis de ses pouvoirs...
 

Les combats sont très disputés. Namor pense prendre l'avantage, puis Black Panther domine les débats. Dans le Céleste mort qui abrite leur quartier général, les autres Avengers et les agents du Wakanda échafaudent un plan pour abréger ce tournoi et éloigner le Phénix. Captain Marvel, Iron Man, Ghost Rider et Thor l'attaquent plus frontalement...


Et alors que les prétendants diminuent, Thor va apprendre du Phénix une révélation choquante sur ses origines juste avant que le champion ne soit désigné, à la surprise générale...


Ayant participé, à l'époque où des auteurs comme Brian Michael Bendis, Matt Fraction, Jonathan Hickman et Ed Brubaker se partageaient le titre honorifique d'"architectes" de l'univers Marvel, à l'écriture de la saga événement Avengers vs. X-Men (en 2012), pratiquement dix ans après, Jason Aaron décide d'y revenir avec cet arc en six épisodes.

C'est assez logique si on considère qu'il a introduit dans la continuité les Avengers d'il y a un million d'années dans lesquels on trouve la première incarnation humaine de la force Phénix, une rousse plantureuse dont il nous narre l'origine dans l'épisode 39 que Dale Keown met en images. En soi, cet épisode n'a rien de bien folichon toutefois et n'apporte rien de déterminant ni à ce qui a précédé ce qu'on connaît du Phénix ni à ce qui va suivre - sinon que l'oiseau de feu semble particulièrement affectionner les rousses.

Les planches de Keown sont elles-mêmes très classiques et manquent de ce souffle épique qui aurait pu faire la différence. Néanmoins, on apprend que c'est bien le Phénix incarné qui a inspiré les premiers Avengers de la préhistoire puisque son hôtesse va chercher Odin à Asgard pour qu'il l'aide à former une équipe...

L'arc Enter the Phoenix est peu apprécié par les fans déjà peu nombreux du run de Aaron sur Avengers. Pour la majorité, cela se résume à une longue baston dont le vainqueur est certes étonnant mais qui a été depuis dépossédé de son pouvoir cosmique. Actuellement, Jean Grey a récupéré la force Phénix et parcourt l'espace dans sa première série dédiée, écrite par Stephanie Phillips, qui cartonne (bien que, là aussi, les avis sont très mitigés sur sa qualité - je m'abstiendrai de tout commentaire puisque je ne la lais pas).

Ce reproche d'un arc trop bourré en bagarres n'est pas usurpé. C'est effectivement le cas et c'est un peu long. Javier Garron se donne beaucoup pour mettre en images ces duels de la manière à la fois la plus spectaculaire et la plus variée possible, mais il donne le sentiment de s'épuiser pour pas grand-chose (d'ailleurs, il est remplacé sur l'épisode 42 par Luca Maresca, qui se débrouille brillamment pour rester au niveau ébouriffant de son collègue).

L'artiste espagnol s'est investi dans les designs puisque les héros qui se chamaillent pour devenir le nouvel hôte de cette force Phénix subissent des altérations de leurs costumes. Dans l'ensemble, il faut bien reconnaître que ces relookings sont assez discutables : le jeu consiste à placer le symbole du Phénix qu'avait dessiné Dave Cockrum un peu partout pour que le lecteur, des fois qu'il serait un peu neuneu, ne comprenne pas la situation.

Jason Aaron a quand même le mérite de désigner un gagnant inattendu, qui sort un peu de nulle part, mais ma foi, il y a des candidats tellement improbables dans le lot (comme Howard le canard ou Man-Thing ou Devil Dinosaur) que Maya Lopez/Echo est certainement la moins choquante. La justification apportée par le scénariste pour qu'elle le remporte est assez fûtée. 

Surtout, en c'est presque le plus notable, ce qui aura le plus d'impact pour la suite, ce n'est pas tant qui va être le nouvel hôte de la force Phénix, c'est ce que dit le Phénix originel à Thor, à savoir qu'elle serait sa mère. Le dieu du tonnerre est légitimement bouleversé, mais Aaron a suffisamment insisté auparavant pour qu'une liaison entre Odin et Phénix ait pu porter ses fruits. Depuis, cependant, il semble que les scénaristes qui ont eu à écrire Thor (soient Donny Cates et actuellement Al Ewing) soient revenus sur cette idée. Mais Aaron a tellement voulu réinventer Thor au cours de son long run sur le personnage que ce n'est qu'une addition de plus et, comme chacun sait, les idées d'un auteur lui survivent rarement...

Voici le Phénix m'a diverti : je reconnais que c'est un peu trop long, répétitif, mais c'est du vrai grand spectacle, et Javier Garron accomplit une nouvelle fois des prouesses visuelles, confirmant qu'il a pris les commandes de la série graphiquement.  

*

AVENGERS : WORLD WAR MISS HULK (Avengers #45-50)


Black Panther apprend que Dracula veut réclamer aux Nations Unies la souveraineté de son nouveau royaume dans la cité de Tchernobyl en vertu de l'aide apportée par les vampires durant la récente attaque de Knull, le roi des symbiotes. Sachant que cette demande sera acceptée, T'challa a une idée pour continuer à garder Dracula et son peuple sous contrôle mais, pour cela, il va avoir besoin de Blade...


Gorilla Man trahit les Avengers en permettant à la Garde Hivernale d'y pénétrer. Les super-héros russes viennent capturer She-Hulk, officiellement pour les dégâts qu'elle a commis lorsqu'elle a combattu Namor quand ils étaient tous deux sous l'emprise du Phénix à Moscou...
 

She-Hulk est emmenée en Sibérie dans un complexe de la Chambre Rouge où elle subit un lavage de cerveau. Les Avengers partent la récupérer mais arrivent trop tard : elle est désormais complètement conditionnée et sous les ordres de la Veuve Rouge qui lui a fixée une mission dévastatrice...


En effet, elle a pour cible les atlantes et Namor qu'elle doit tuer. Mais la Veuve Rouge prépare en parallèle une solution radicale en cas d'échec... Et pendant ce temps, Ka-Zar a été envoyé en mission à travers le temps pour enquêter sur une menace multiverselle qui est ourdie par Mephisto et les nouveaux Maîtres du Mal qu'il a recrutés...


Ce deuxième arc débute par un épisode tie-in à l'event King in Black de Donny Cates et Ryan Stegman où Venom affronte Knull, le roi des symbiotes. Je n'ai lu ni le run de Cates sur Venom ni King in Black et le seul autre titre impacté par cette histoire que j'ai suivi était, à l'époque, S.W.O.R.D. de Al Ewing et Valerio Schiti. Jason Aaron, lui, n'a pas eu à composer avec, sans doute parce que son statut de scénariste vedette lui a permis d'y échapper et que Marvel a préféré lui laisser continuer à raconter ce qu'il avait en tête.


Du coup, on a droit à un épisode, le 45ème, qui se contente d'allusions rapides et sommaires à King in Black. L'essentiel est ailleurs et aboutit à un épilogue assez réjouissant puisque Dracula exige que son nouveau territoire soit reconnu souverainement par l'O.N.U. en vertu de l'aide apportée par les vampires contre Knull. Black Panther trouve un moyen de garder un oeil sur les suceurs de sang en leur imposant Blade comme une sorte de shérif chargé de veiller à ce qu'ils n'abusent pas de leurs nouveaux privilèges. On peut aussi y voir une manière habile d'exfiltrer Blade des Avengers où il a fait son temps mais en râlant constamment (et pour cause : lui n'hésite pas à tuer quand les autres s'y refusent).

Ensuite, c'est parti pour l'arc World War She-Hulk, en référence explicite à l'event World War Hulk de Greg Pak et John Romita Jr. (en 2006-2007). Jason Aaron ne reproduit pas le schéma de l'histoire de son collègue (dans laquelle Hulk, envoyé dans l'espace par les Illuminati - Dr. Strange, Iron Man, Charles Xavier, Flèche Noire, Black Panther, Namor - pour l'empêcher de commettre de nouveaux carnages sur Terre, atterrit sur une planète où il devient gladiateur puis roi, puis se marie, a un enfant, et revient sur Terre pour se venger après avoir perdu sa femme dans un accident dont il tient les Illuminati responsables) : on peut dire qu'il fait largement aussi bien, voire mieux.

En effet, un peu comme dans l'arc Voici le Phénix avec le twist sur la naissance de Thor, toute l'intrigue ici, bien mieux construite, avec sa révélation bien mieux amenée, repose sur un retournement de situation. La Garde Hivernale capture She-Hulk pour un motif bidon avec la complicité de Gorilla Man, qui espère en retour être tué pour se débarrasser de la malédiction qui en fait un homme gorille.

Conditionnée de manière très éprouvante, She-Hulk devient le jouet de la Veuve Rouge pour détruire Atlantis et tuer Namor... Le récit va à cent à l'heure, et même les moments les plus calmes sont traversés par une tension à couper au couteau vu la transformation psychologique effrayante que subit She-Hulk. Aaron avait choisi, au début de son run, de ne pas changer l'état du personnage, devenu véritablement aussi colossale et sauvage que con cousin, tout en nuançant cela par le fait que Jennifer Walters gardait un semblant de contrôle sur son alter ego.

Toutefois, le niveau de puissance de She-Hulk était réellement impressionnant : non seulement sa force physique était sans commune mesure avec ce qu'elle était auparavant, mais en plus au contact d'un Céleste mort, tué par la Dernière Armée, elle était devenue une véritable bombe gamma ambulante, capable de générer des explosions quasi atomiques. Alors imaginez la bête une fois conditionnée par la Veuve Rouge...

Le plus décevant dans cet arc, et en général dans le run d'Aaron, c'est son traitement de la Garde Hivernale. Seule la Veuve Rouge l'intéresse et l'inspire vraiment, il en fait un personnage inédit et glaçant, très violent, mais ses acolytes sont décrits come de vrais baltringues, que les Avengers dominent largement, et sans effort. On peut penser qu'il est délicat d'écrire des super-héros russes implicitement au service d'un dictateur comme Poutine (même s'il n'est jamais nommé ici), mais le scénariste semblait parti avec l'intention d'en faire les Avengers russes et à l'arrivée, ça n'a jamais été le cas.

En dehors de ça, l'histoire ici est franchement jubilatoire et fracassante. On ne sait jamais ce qui va arriver, et il faut vraiment attendre l'épisode 49 pour comprendre l'astuce du scénariste. Javier Garron, cette fois, enchaîne les quatre épisodes sans fléchir et ses planches sont époustouflantes. L'énergie qui s'en dégage, l'expressivité des personnages, la démonstration de puissance des combats, le foisonnement des détails (dans les décors et la figuration), tout ça est incroyable de maîtrise.

Ce qui est un peu curieux, c'est que dénouement a lieu dans l'épisode 50, qui est aussi le 750ème de la série, tous volumes confondus. L'occasion d'une pagination très, mais lors très augmentée : pas moins de 100 pages ! Et qui explique le défilé de dessinateurs au générique : Javier Garron termine donc World War Miss Hulk et enquille avec quelques autres pages plus loin, puis Ed McGuinness et Carlos Pacheco mettent en scène Ka-Zar qui remonte le temps, Flaviano a droit à quelques planches avec Jane Foster/Valkyrie puis Gorilla Man, Aaron Kuder s'occupe de celles avec Mephisto et les nouveaux Maîtres du Mal.

Tout ça fait un peu trop fourre-tout à mon goût. Que Marvel ait voulu fêter le n°50/750, soit, mais là, ça part dans tous les sens, l'arc avec She-Hulk se termine entre deux scènes qui n'ont rien à voir mais qui prépare le terrain pour la fin du run et la série Avengers Forever. On a même droit à un segment de 10 pages, complètement déconnecté de tout le reste, écrit par Christopher Ruocchio et dessiné par Steve McNiven où Thor rencontre le jeune Arthur, futur roi de Camelot, aux prises avec des Broods ! WTF ?!

Mais bon, on va faire comme si c'était pas trop grave non plus et, en se concentrant sur She-Hulk, et les planches de Garron, c'est du kif. Bien entendu, ce n'est pas fin, mais tout le run de Aaron fuit la subtilité, l'auteur a tout misé sur l'action, le grand spectacle, au risque de sombrer parfois dans le grand portanawak. 

Pour ma part, je vais faire une petite pause dans les reviews de ce run, histoire de m'aérer un peu les idées. Mais j'irai jusqu'au bout : il me reste trois tomes à critiquer (et avant ça, à lire). J'ai un autre projet de run à revisiter en votre compagnie, en plus des critiques des sorties hebdomadaires en vo. Donc, stay tuned !

dimanche 24 novembre 2024

THE MOON IS FOLLOWING US #3 (of 10) (Daniel Warren Johnson / Riley Rossmo & Daniel Warren Johnson)


Duncan et Samantha repartent en mission pour sauver Penny, leur fille. La reine Ashley et Brio ont planifié un assaut sur une forteresse dans les profondeurs du royaume où ils pensent que quelque chose de précieux est dissimulé. Battlebear les accompagne...
  

Alors, non, je préfère vous rassurer : cette planche ci-dessus n'est pas un spoiler. On y reconnaît Samantha, dans notre dimension, pleurant au chevet d'une personne alitée et intubée, donc visiblement pas en grande forme, MAIS il ne s'agit pas de sa fille Penny. Daniel Warren Johnson n'est pas fou au point de nous révéler dès le troisième épisode l'issue de son intrigue et je ne suis pas indélicat au point de vous "divulgâcher" un élément important de l'histoire...


... Bon, c'est quand même quelque chose qui a une importance dramatique, mais l'image ne fournit pas assez d'information pour que vous puissiez deviner de quoi il s'agit ni pour vous décourager de découvrir cette série quand elle sera traduite en France. Cela dit, et c'est tout le problème des critiques mensuelles, épisode par épisode, il y a pratiquement toujours un moment où ça devient impossible de tout garder secret. Mais on verra au fil du temps.


Donc, me voilà rendu à la fin de mes critiques concernant les nouveautés sorties cette semaine (en vérité, il m'en reste une sous le coude, mais je la garde pour la semaine prochaine parce que je crois que, vous comme moi, on a besoin de reprendre un peu notre souffle, ça été un programme chargé et, à ce sujet, il faudrait vraiment que les éditeurs US fassent un effort pour ne pas sortir autant de titres chaque semaine, surtout en fin de mois où ça frise l'embouteillage).


Mais venons-en à cet épisode. On l'aura compris, le principe de The Moon is following us, c'est un récit en narration parallèle : une partie de l'action se déroule dans notre monde et est mise en images par Daniel Warren Johnson, et l'autre partie se situe dans une autre dimension, qui n'est pas nommée mais qu'on appellera la dimension du sommeil, dont est prisonnière Penny, la fille du couple de héros, et qui est mise en images par Riley Rossmo.

Le mois dernier, c'était quasiment un épisode 100% Daniel Warren Johnson, scénario et dessin, qui revenait sur les origines de l'intrigue, ou comment un couple de parents en détresse apprenait que leur petite fille, Penny, ne cessait plus de dormir. La science était impuissante face à ce cas médical, mais un vieil homme du nom de Tash Severin abordait Duncan et Samantha Lamarr pour leur offrir son aide.

Et donc on comprenait que Penny ne se réveillait pas car elle était prisonnière de cette dimension parallèle. Littéralement prisonnière d'étranges créatures qui y régnaient dans un décor d'heroic fantasy mélangée à de la S.-F.. Tash disposait d'un équipement permettant de voyager dans cette dimension et avec l'aide des jouets de Penny, qui y étaient dotés de la vie, Duncan et Sam allaient s'employer à retrouver et réveiller leur fille.

Restait à savoir pourquoi la fillette était retenue dans cette dimension. La réponse se trouve à la fin de cette épisode et on a droit à un twist comme DWJ sait en inventer, un retournement de situation proprement renversant et bouleversant, digne de ce qu'il a écrit dans son chef d'oeuvre Murder Falcon et l'excellent (mais à mon avis un chouia en dessous) Do A Powerbomb !.

C'est toujours épique et singulier, en grande partie grâce au dessin de Riley Rossmo qui reprend largement les commandes de la partie visuelle (DWJ ne se chargeant, comme d'habitude, que des scènes dans notre dimension, cette fois très minoritaires). Il y a cette bizarrerie propre au trait de Rossmo qui n'a pas un dessin joli, séduisant : ses personnages ont de drôles de tronches, et c'est accentué par le fai qu'ils sont entourés de seconds rôles qui sont des jouets ou des peluches (un ours, une grenouille, une poupée).

Mais ne soyez pas rebutés pour autant. D'abord parce qu'au fil des années, Rossmo s'est quand même assagi (en comparaison avec ce qu'il produisait sur Harley Quinn par exemple) et donc même si ça conserve une authentique étrangeté, c'est moins appuyé. Et surtout parce que son découpage est extraordinairement fluide et énergique à la fois. Ce qui en fait le dessinateur parfait pour les parties dans la dimension du sommeil où l'action est omniprésente, avec des assauts sur une forteresse, des hélicoptères, des démons, etc. Et les couleurs de Mike Spicer, partenaire habituel de Johnson, font merveille aussi pour Rossmo.

Au fond, Rossmo et Johnson étaient faits pour se rencontrer et travailler ensemble car tous les deux ont en commun une personnalité graphique très forte mais surtout des sensibilités complémentaires. La force brute de Johnson est nuancée par la bizarrerie échevelée de Rossmo, au service d'un script très émouvant et sans cesse surprenant. 

Sachant qu'on n'est à peine au tiers de cette série donne furieusement envie de savoir comment les deux auteurs vont poursuivre l'aventure en continuant à nous étonner. Mais avec ce tels talents, il n'y a guère d'inquiétude à avoir...

THE POWER FANTASY #4 (Kieron Gillen / Caspar Wijngaard)


Masumi Morishita fait partie de la famille nucléaire, au même titre que Ray Harris et Etienne Lux. Artiste peintre, elle se prépare, fébrilement, au vernissage de sa nouvelle exposition. Santa Valentina a aussi fait le voyage jusqu'à Tokyo pour y assister. Mais Masumi est surtout préoccupée par ce qu'en pensera la critique d'art Olivia Brown...


Pour ce pénultième épisode du premier arc de The Power Fantasy, Kieron Gillen nous présente un nouveau membre de la famille nucléaire : l'artiste peintre Masumi Morishita. Elle n'était juste là apparue que dans de courtes scènes où elle communiquait télépathiquement avec Etienne Lux au sujet de l'expo qu'elle préparait et pour laquelle elle souhaitait sa présence.


Bien entendu, elle n'ignore rien de la situation d'Etienne et des crimes retentissants qu'il a commis pour calmer les tensions entre Ray Harris et le gouvernement américain. Elle a invité ce dernier et les anges/démons qui composent le reste du groupe des six surhumains les plus puissants de la Terre. Jacky Magus lui adresse un texto pour lui signifier son absence. Eliza Hellbound n'a rien fait savoir.


Kieron Gillen fait de Masumi une lesbienne en couple avec une humaine ordinaire, Isabella, qui, on le découvre tout de suite, semble rester avec elle autant parce qu'elle l'aime que parce qu'elle a peur de sa réaction si elle la quittait. Et pour cause, sous son air inoffensif, Masumi possède un pouvoir terrifiant qui a détruit l'Italie - et sans doute le reste de l'Europe (comme on l'a découvert à la fin du précédent épisode).


De manière très subtile mais intense, Gillen va se servir de la soirée du vernissage pour montrer en quoi Masumi est terrifiante. D'abord il y a la présence d'Etienne, qui, loin de la calmer, la rend encore plus nerveuse puisque Ray est également présent et entre les deux hommes, le climat est resté orageux depuis l'intervention du télépathe à New York.

Isabella et Santa Valentina tentent malgré tout de rassurer Masumi. Mais on se rend vite compte que, plus que l'avis de ses amis sur ses tableaux, c'est celui de la critique d'art Olivia Brown qui prime pour elle. Et quand Isabella lui affirme que cette dernière semble apprécier son travail mais est en train de s'éclipser, Masumi pique une crise, certaine que la journaliste n'a fait que passer devant ses toiles sans s'attarder.

La nature des pouvoirs de Masumi n'est pas claire : Gillen semble jouer volontairement le flou artistique et les dessins de Caspar Wijngaard respectent cette direction. On devine néanmoins que tout ça a à voir avec une sorte de manifestation sous-marine, une sorte de nuage opaque qui surgit des profondeurs et peut tout dévaster en l'engloutissant. 

En choisissant de suggérer, le scénariste et l'artiste laissent au lecteur la liberté d'extrapoler, de créer leur propre vision, leur propre interprétation du pouvoir de Masumi. Mais surtout, après la puissance quasi-divine de Santa Valentina, le côté gourou capricieux de Ray, et la télépathie ravageuse d'Etienne, on se rend compte que ces six surhumains sont en fait des monstres qu'il ne s'agit pas de contrarier.

La divinité à laquelle les auteurs souhaitent qu'on assimile leurs héros renvoie donc effectivement au Doctor Manhattan de Watchmen, mais sans les rendre aussi détaché de leur humanité. Au contraire, leur sensibilité les rend plus dangereux encore et on comprend d'autant mieux pourquoi, entre leurs mains, l'équilibre du monde ici décrit est si fragile : non pas tant pour les humains, qui ne sont que des insectes pour eux, mais parce que si ces six individus entraient en guerre les uns contre les autres, ce serait cataclysmique.

Le bref échange entre Masumi et Olivia Brown fait allusion à Hitler, peintre raté qui a commis le génocide le plus mémorable du XXème siècle avec six millions de victimes. Olivia Brown assimile Masumi au dictateur allemand dans la mesure où elle ne trouve pas son travail excellent mais néanmoins sérieux et appliqué. Cela ne saurait suffire à la combler mais elle parle avec honnêteté, tandis que Masumi, ostensiblement blessée dans son orgueil d'artiste, est prêt à déclencher une nouvelle hécatombe. Puis se ravise en réfléchissant qu'un tel acte la confondrait vraiment avec Hitler.

Bien entendu, on peut trouver que Gillen emprunte un raccourci facile (Hitler aurait commis ses massacres pour compenser sa frustration artistique). Ce n'est sans doute par la caractérisation la plus subtile qu'il écrit depuis le début de la série. Mais on peut aussi penser que Masumi n'est rien d'autre qu'une gamine angoissée prête à exploser à la moindre contrariété et qui réagirait en conséquence avec ses terribles capacités.

Caspar Wijngard la dessine comme telle, avec une palette de couleurs acidulées, comme une starlette de K-pop aux tenues spectaculaires mais grotesques, avec une moue triste d'enfant. Et en creux c'est finalement Isabella qui devient le personnage le plus intéressant parce qu'elle est pétrifiée devant celle qu'elle aime. Faut-il rester avec un monstre pareille au prix de son propre bonheur pour éviter l'apocalypse ? Ou accepter qu'Etienne efface ses souvenirs pour trouver assez de paix intérieure pour vivre aux côtés d'une créature si inquiétante ?

Autant de questions plus passionnantes, troublantes, profondes que le simple parallèle Masumi-Hitler. On est dès lors curieux de découvrir comment seront portraiturés Jacky Magus et Eliza Hellbound quand viendront leur tour. Et une fois tout le casting présenté, comment évoluera l'histoire qui ressemble de plus en plus à un récit qui, tel un volcan, est sur le point de connaitre son éruption.

MOON KNIGHT : FIST OF KHONSHU #2 (Jed MacKay / Alessandro Cappuccio)


Moon Knight donne à Tony Stark un échantillon du Glitter, la drogue que vend Achilles Fairchidl dans l'espoir qu'il trouve un antidote. Mais Iron Man répond qu'un seul homme pourrait l'aider et qu'il est mort... De retour sur le terrain, avec Hunter's Moon et Eightball, Moon Knight affronte Cubist, recruté par Fairchild...
 

Bon, on va expédier la mauvaise nouvelle tout de suite : c'est le dernier épisode que dessine la talentueux Alessandro Cappuccio qui accompagnait Jed MacKay depuis que ce dernier écrivait la série (sous ses différents titres). Cappuccio, comme tous les artistes qui deviennent trop populaires pour rester sur un personnage considéré comme secondaire par Marvel, est promu et va désormais servir sur Ultimate Wolverine.


Le mois prochain, il sera remplacé par Domenico Carbone, puis celui-ci fera à son tour place à Dev Pramanik, qui avait officié sur Vengeance of Moon Knight et qui, à mon avis, est le meilleur choix. Mais bon, c'est un peu dommage de perdre Cappuccio à cause de la manie de Marvel de déloger les artistes, même quand ils semblent attachés à une série. A tout prendre, n'aurait-il pas mieux valu entamer ce nouveau volume directement avec Pramanik plutôt que déloger Cappuccio au bout de deux n° ?


C'est d'autant plus frustrant que Cappuccio part en beauté : il suffit de voir comment il met en scène le combat entre Cubist et le trio Moon Knight-Hunter's Moon- Eightball pour s'en convaincre (voir ci(dessus). C'est nerveux, dynamique, avec un découpage simple mais efficace, et une représentation fantastique des pouvoirs de Cubist. C'est déshabiller Paul pour habiller Pierre.


Le scénario de Jed MacKay n'est pas mal non plus toutefois et entre la première et la dernière scène, l'auteur convoque un autre héros qu'on ne s'attendait pas à voir associé à Moon Knight : Hank Pym. Pour ceux, rares il est vrai (la série s'étant arrêté au bout de cinq n°), qui ont lu Avengers Inc. (par Al Ewing et Leonard Kirk), le chevalier de la lune y faisait une apparition remarquée dans l'enquête que menait la Guêpe.

Et ces investigations concernaient Hank Pym que tout le monde croit mort depuis un moment. Là où ça se connecte avec Moon Knight, c'est via Tigra, désormais en couple avec Marc Spector : Greer Nelson est la mère d'une fillette qu'elle a eu avec Pym et qui n'a jamais su qu'il était son père. Je vais spoiler (mais vous deviez vous douter de ce que je vais révéler) : Pym n'est pas mort, ce qui va évidemment bouleverser Tigra.

Et si Moon Knight a besoin de Pym, c'est pour trouver un antidote à la drogue magique que vend Achilles Fairchidl. Les talents de biochimiste de l'homme-fourmi sont, d'après Iron Man, les seuls capables de fournir ce dont a besoin Spector dans sa confrontation avec ce dealer.

MacKay est, je trouve, très bien inspiré, entre un méchant vraiment retors, ses alliés aux pouvoirs originaux, et l'intégration de Pym à l'intrigue. La série sort des clous qu'on lui associe en embarquant des personnages inattendus, comme Eightball, Tigra et maintenant Pym - avec lequel Moon Knight fit partie des West Coast Avengers, dont Tigra fut aussi membre. Tout est bien ficelé.

Est-ce à dire que le scénariste prépare une sorte de reformation des Vengeurs de la Côte Ouest qui ne dirait pas son nom ? Ce serait aller vite en besogne et surtout c'est Gerry Duggan qui va relancer ce titre à partir de la semaine prochaine (avec une surprise de taille...).

Décidément, ce Moon Knight : Fist of Khonshu est emballant et donne envie de voir où ça va.

samedi 23 novembre 2024

BATMAN AND ROBIN : YEAR ONE #2 (of 12) (Mark Waid / Chris Samnee)

 

L'adoption de Dick Grayson par Bruce Wayne rend soupçonneux les services sociaux et leur directrice, Laura Lyn, décide d'aller vérifier par elle-même si le gamin est bien traité. Cependant, Harvey Dent/Double-Face propose au général Grimaldi son aide pour vaincre Batman...



Je préfère vous avertir tout de suite car ça risque d'être souvent comme ça, mais j'adore déjà cette série et ce deuxième épisode comme le premier m'a comblé. Franchement, ça (me) fait un bien fou de relire du Mark Waid mis en images par Chris Samnee : ce duo fonctionne d'une manière parfaite, et rappelle que la bande dessinée n'est jamais l'affaire d'un seul homme mais d'une équipe créative et d'un sujet qui les rassemble.


Par ailleurs, si j'ai adoré Batman : Year One, tout comme Batgirl : Year One et Robin : Year One, je ne pense pas beaucoup m'avancer en affirmant que Batman and Robin : Year One ne dépareillera pas aux côtés de ces classiques. Le plaisir qu'on a lire ces origin stories par des auteurs et des artistes toujours magistraux vous rappelle à quel point respecter et aimer ces personnages est une condition sine qua non pour bien les raconter.
 

Mark Waid continue donc, sur un tempo à la fois alerte et posé en alternance, suivant les scènes, de disposer ses pions. Mais, le plus fort là-dedans, c'est que on n'a pas l'impression de lire une histoire déjà vue. Pourtant on croyait tout connaître des débuts du dynamic duo, mais la démarche du scénariste s'inscrit dans une volonté de nous la conter avec fraîcheur.


Car, bien que ce ne soit pas que ça, ce qui enthousiasme dans ces deux premiers épisodes, c'est bien le sentiment de légèreté qu'entretient Waid avec ce sujet. Jamais autant et mieux qu'ici, il me semble, il n'a mieux réussi à renouer avec la verve de son run sur Fantastic Four avec le regretté Mike Wieringo, dans ce mélange délicat entre amusement et aventure.

D'ailleurs, citer le run de FF n'est pas innocent puisque, souvenez-vous, Waid l'entamait avec justement un récapitulatif ingénieux des origines de l'équipe avant de nous dévoiler qu'il s'agit d'un débrief fait par une agence de publicitaires engagés par les héros pour les rendre plus populaires, plus frais. S'ensuivait le récit sur une semaine d'un de ces publicistes au Baxter building où il tâchait de mieux connaître ses clients pour savoir comment moderniser leur image.

Hé bien ici, c'est presque pareil. Waid ne va pas retconner les origines de Batman et Robin, il a bien trop de respect pour la continuité et on sait que le bonhomme est une encyclopédie vivante des comics. Non, tous ses efforts se portent sur la façon de rendre ces origines attrayantes pour un lecteur en 2024. Comment parler de Batman et Robin, avec leurs huit décennies d'existence au compteur, sans qu'ils soient perçus comme des dinosaures ?

Jeff Lemire, dans sa mini-série Robin and Batman (aquarellée par Dustin Nguyen), avait pris le parti de de raconter une histoire semblable du point de vue de Robin. Mais il manquait quelque chose dans son projet : l'intimité de Dick Grayson adopté par Bruce Wayne. Tout ou presque, chez Waid, consiste à replacer Dick et Bruce au centre du dispositif. Y compris quand ils revêtent leurs costumes et partent en patrouille, sur le terrain.

Et donc, on ne lit plus seulement les origines de Batman et Robin, mais aussi, mais surtout les origines de Bruce et Dick, et ça change tout. Quand ils sont montrés en civil, comme lors de l'hilarante visite de la directrice des services sociaux au manoir Wayne où Bruce tente de jouer le bon père adoptif et que Dick fait l'andouille au pire moment, comme quand on les suit en tant que Batman et Robin, ça reste une histoire de père et de fils, avec l'inquiétude du premier quand le second manque d'y rester à cause de son intrépidité.

On rigole donc beaucoup quand Chris Samnee capte à merveille, grâce à son trait simple et si expressif et son découpage où chaque angle de vue est génialement choisi, l'agacement de Bruce devant les pitreries de Dick, mais on frémit aussi avec Batman quand Robin est pris au piège d'un immeuble en feu. A ce moment-là, ce n'est plus un justicier qui a peur pour son sidekick, mais bien un père pour son fils. Et pour cela, la série est incroyable de justesse, d'émotions.

Puis, en parallèle, Waid développe, à pas comptés, l'intrigue avec le général Grimaldi et son père (encore un duo père-fils donc, comme en miroir à celui de Bruce/Batman-Dick/Robin) et de Double-Face avec le dossier volé à James Gordon. Le scénariste nous surprend là aussi parce que Harvey Dent, qui pense être en position de force, perd ses moyens face à un interlocuteur qui se donne le temps de réfléchir à son offre.

Et, là encore, Samnee nous sert des planches royales (voir ci-dessus) : sa maîtrise du noir et blanc lui permet de composer des images entre chien et loup expressionnistes en diable à l'intérieur d'un bureau dont les murs semblent se rapprocher au fil du dialogue. C'est du grand art et je pense, en toute honnêteté, en toute impartialité, qu'il n'existe pas, aujourd'hui, un dessinateur capable de faire mieux que Samnee dans ce domaine.

La scène d'action finale répond à celle qui ouvre l'épisode (où Robin s'entraîne dans la Batcave sans se soucier des ordres de Batman et Alfred). Samnee découpe cette intro avec une double page de 21 (!) cases, parfaitement lisibles, et qui traduisent la vitesse et le rythme effrénée. A la fin, en revanche, il privilégie des pages plus aérées, alternant vignettes de taille modeste et plans plus larges pour créer une tension entre ce qu'accomplit Robin et la position d'attente de Batman (et du lecteur) - qui se demande si son partenaire va s'en sortir vivant.

Si vous voulez prendre un cour de narration graphique, lisez des scènes comme celles-ci : c'est un concentré de ce qu'est l'art séquentiel, la manière de doser ses effets, d'imprimer un tempo, de jouer sur la valeur des plans et d'orchestrer une planche dans son ensemble et une séquence sur plusieurs pages. C'est du mouvement suggéré avec virtuosité. Seuls les plus grands savent faire ça.

Avec ça, on oublie que Matheus Lopes a cédé sa place de coloriste à Giovanna Niro (connue des lecteurs des séries de Mark Millar). J'ignore la raison de ce remplacement et s'il est définitif ou ponctuel, mais en vérité la qualité reste identique (et pourtant Lopes est un des meilleurs dans sa partie actuellement).

Bref, Batman and Robin : Year One, c'est à la fois une bonne histoire, de bons dessins, une leçon dans les deux parties, et une lecture à la fois fabuleusement prenante et instructive quand au processus de la BD. Se passer de ça, c'est juste passer à côté de ce qui se fait de mieux.

MUGSHOTS #4 (of 4) (Jordan Thomas / Chris Matthews)


Matty introuvable, John Bannan préfère mettre sa soeur Mary à l'abri chez Eva, la femme de Matty. Tandis que ses sbires tentent d'abattre Harry Woods, John est enlevé par Adnan qui tient Matty et veut se débarrasser des gêneurs. Mais John réussit à sauver sa peau en lui promettant de lui livrer des documents compromettant Harry Woods. Il doit pour cela s'introduire chez son ennemi qui garde peut-être captive sa nièce, Grace, et après ça, encore trouver le moyen de ne pas être tué par Woods ou Adnan...


La fin de Mugshots tient vraiment toutes ses promesses et j'espère vivement qu'un éditeur français aura la bonne idée de traduire cette mini-série. Delcourt, qui publie tout ce que Ed Brubaker écrit, serait ainsi bien avisé de s'y intéresser car cette pépite trouverait parfaitement sa place aux côtés des polars noirs de leur star.
 

Résumons un peu l'histoire jusque-là puisque Mugshots est sorti à un rythme bimestriel : John Bannan est un homme de main qui revient à Brighton après que sa soeur l'ait prévenu de la disparition inquiétante de sa nièce, Grace. Celle-ci fréquentait Ian, le fils d'Harry Woods, un parrain de la pègre locale et vieil ennemi de John, dont elle serait enceinte.


Mais les choses se compliquent quand John doit composer avec un gang de proxénètes albanais qui veut faire affaire avec Woods - et à terme le détrôner. Et si c'étaient eux qui avaient enlevé Grace pour faire pression sur Ian et son père ? La police n'est d'aucun secours puisque la commissaire est corrompue par Harry...


On en est donc là quand débute ce dernier épisode, toujours aussi généreusement paginé (une cinquantaine de pages de BD) : Matty, un des acolytes de John, a été enlevé par les albanais qui n'apprécient pas que Bannan interfère dans leur business et qui veulent donc s'en débarrasser. John offre alors à Adnan de quoi faire tomber Harry. Ce qui va déclencher une réaction en chaîne avec son lot de tragédies...


Jordan Thomas a réussi, magistralement, à développer son intrigue en caractérisant fortement tous les protagonistes et en les reliant dans une toile bien serrée. On est en pleine série noire et l'auteur connait ses classiques. Le cadre, avec la ville portuaire de Brighton, donne un supplément d'âme à cette histoire où chacun se cherche, quitte à se perdre.

Le personnage de John Bannan est un de ces héros archétypaux du roman noir : il a quitté sa famille après avoir été chassé par un gangster plus puissant que lui et il doit revenir pour sauver sa nièce. Evidemment les ennuis l'encerclent et se referment sur lui progressivement au point que, dans ce dernier épisode, sa vie et celles de ceux qui l'aident sont plus que jamais en danger.

Le tempo est soutenu mais pas frénétique : Jordan Thomas a cette manière bien à lui de maintenir la tension tout en ménageant des moments d'accalmie où John réfléchit à comment éliminer tous ses adversaires en un minimum de coups. C'est une partie de billard périlleuse, d'autant qu'il est seul et que son véritable objectif, sa mission la plus importante restent de retrouver sa nièce.

Celle-ci va se révéler pleine de ressources et de surprises : le père de l'enfant qu'elle porte n'est pas celui qu'on croit et les circonstances de sa grossesse sont tout aussi inattendues. Les confidences d'une mère et épouse délaissée vont servir à John à un moment crucial après que Grace ait recueilli des informations a priori insignifiantes.

Mais Jordan Thomas n'est pas non plus là pour amuser la galerie en resservant des clichés : pour finir en beauté, il n'hésite pas à sacrifier plusieurs personnages de manière particulièrement poignantes et l'inspiration de Jim Thompson se fait sentir de façon troublante comme dans cette scène très intense entre Harry et Ian Woods, ou à la fin avec l'intervention de Mary.

Graphiquement aussi, Mugshots est une vraie claque. Quand j'ai lu le premier épisode et que je vous en ai parlé, j'avais évoqué Darwyn Cooke pour évoquer le dessin de Chris Matthews. En effet comme dans la tétralogie des Parker de Richard Stark adaptée par Cooke, Matthews a recours à une colorisation minimaliste, des à-plats de bleu et d'orange (les mêmes qu'utilisés par Cooke), posés sur un train fin qui fait penser à du cartoon.

Cela n'empêche pas la série d'être d'une richesse visuelle et d'une inventivité épatante. Les personnages conservent leur expressivité et leur charisme immédiats, leurs physionomies sont toutes différentes et identifiables, ce qui fait que, bien que le casting soit fourni, le lecteur n'est jamais perdu et reconnaît chacun, même avec des épisodes qui sortent seulement tous les deux mois (un délai compréhensible pour produire 50 pages, mais durant lequel on peut facilement oublier quand on lit d'autres comics).

A cet égard, cet ultime chapitre est une vraie leçon de storytelling : le flux de lecture est impeccablement fluide, certaines scènes culminent dans une puissance brutale, et pourtant Chris Matthews ne donne jamais l'impression de forcer, il sait parfaitement doser ses effets et entraîner le regard du lecteur là où il le désire. Ses enchaînements de plans sont redoutables et même quand il met en scène un simple dialogue, on est tout de suite happé par ce que les personnages échangent. Rien n'est en trop.

Je croise le doigts pour que Mugshots soit traduit : il faut que cette mini-série soit disponible au plus grand nombre puisque son éditeur américain reste une petite structure. C'est, disons-le, un chef d'oeuvre, qui fera plaisir à ceux qui aiment le polar, qui pensent avec nostalgie à Darwyn Cooke, et qui apprécient simplement la très bonne BD.

jeudi 21 novembre 2024

AVENGERS, TOME 7 : L'ERE DE KHONSOU (Jason Aaron / Javier Garron, Ed McGuinness, Gerardo Zaffino, Geraldo Borges, Mattia de Iulis, Jan Bazaldua, Robert Gill, Szymon Kudranski, Francesco Manna)


- AVENGERS : L'ERE DE KHONSOU (Avengers #31-38)

Toujours coincé dans le passé, il y a un million d'années, Iron Man doit survivre à bien des tourments : il est traqué par les Avengers de l'époque, soumis à la tentation par Mephisto, confronté à son père Howard Stark (qui a scellé un pacte avec le démon)... 


Dans le présent, Namor rumine : il sait qu'il ne peut gagner seul contre les ennemis des mers dont il prétend être le protecteur. La même réflexion hante la Garde Hivernale russe pour vaincre les Avengers. Les vampires aux ordres de Dracula doivent aussi recomposer une nation sans être soumis à leurs hôtes. Phil Coulson rend des comptes à Mephisto à qui il doit prouver l'efficacité de l'Escadron Suprême... Et si la solution venait du ciel ?
 

En attendant, les Avengers doivent faire face à un nouveau problème venu d'un de leurs alliés : Moon Knight. A nouveau sous l'emprise de Khonsou qui l'investit d'une partie de sa puissance il s'en prend à Iron Fist puis Ghost Rider, puis Thor dont il vole les pouvoirs et les armes. Khonsou pense, ainsi équipé, être en mesure d'affronter et vaincre Mephisto dont il anticipe depuis la nuit des temps une attaque d'envergure multiverselle...


Dans un premier temps, Moon Knight remplit parfaitement ses objectifs mais la capture de Black Panther pose un problème : sa puissance, il la tient de ses ancêtres, il est le dernier d'une longue lignée de Panthères Noires et rien ne dit qu'en le tuant Khonsou récupérerait ses pouvoirs. Le dieu de la lune dirige alors son attention vers le nouveau porteur du Starbrand, sur lequel veillent Iron Man et Captain Marvel.


Captain America, She-Hulk et Blade organisent la riposte contre Moon Knight et son maître - s'il n'est pas déjà trop tard...


Il en aura mis du temps, Jason Aaron, mais avec ces épisodes, enfin, il délivre une saga digne de son rang et de la série Avengers. Alors, certes, une trentaine de chapitres pour que la fusée décolle enfin, c'était long, mais il n'y a pas eu que de mauvais moments (La Guerre des Vampires était quand même efficace, et le scénariste a semé des idées sur le point de germer). 
 

Toutefois, avec L'Ere de Khonsou (j'ai ainsi appris la traduction française de Khonshu), on a droit à une vraie collection de numéros dont la qualité est supérieure. L'arc central y est pour beaucoup, surtout parce que la série s'est (enfin !) trouvé un dessinateur capable d'enchaîner des chapitres de très haut niveau graphique, supérieurs en tout point à ce qu'on a vu depuis le début de ce run.


Pourtant, de ce point de vue, ça commence mal puisque l'épisode 31 aligne pas moins de six dessinateurs ! Le résultat tient plus du gloubi-boulga visuel que d'une production digne de ce nom, principalement parce qu'aucun des six artistes n'a un style unique. On passe ainsi du trait rugueux du vétéran italien Gerardo Zaffino à l'ultra-réalisme numérique de Mattia de Iulis en passant par les pages charbonneuses de Szymon Kudranski et de Geraldo Borges puis au graphisme plus fin de Robert Gill et enfin à l'insipide Jan Bazaldua.

Et tout ça pour nous raconter comment Iron Man, coincé dans la préhistoire, réussit à revenir à notre époque. Jason Aaron s'en sort avec une astuce franchement grossière et très providentielle, mais surtout on se rend compte, affligé, que ce voyage dans le temps de Iron Man n'a pas été mauvais, seulement mal foutu. Dommage.

Ensuite, on a droit à un épisode 32 qui s'intéresse aux vilains qui gravitent autour des Avengers : Namor, la Garde Hivernale, Phil Coulson, les vampires - ça en fait du monde. Aaron a au moins le mérite d'avoir, longuement, préparé le terrain et de justifier la motivation commune à tous ces individus : éliminer les Avengers, même si leurs raisons sont très différentes. Mephisto se montre de plus en plus présent, même s'il apparaît concrètement dans peu de de pages et donc de cases. C'est plutôt une présence menaçante, qui tire les ficelles dans l'ombre, mais qui s'impose comme le grand méchant du run de Aaron.

Ed McGuinness dessine-t-il l'épisode entier ? Pas encore cette fois-ci où Francesco Manna, bien brave, joue encore les pompiers de secours le temps de quelques pages (avec Blade et Black Widow qui quitte la série après un arc). Cela dit, les deux artistes signent un épisode très correct, mais bon, deux dessinateurs pour vingt pages, ça finit pas être lassant - et on se demande ce que fiche McGuinness.

Enfin, on rentre dans le dur avec l'arc sur Moon Knight. Bon, Aaron n'a pas fait dans la dentelle de calais depuis le début, et ça ne va pas changer ici. Mais il ne s'agit pas de transformer Moon Knight en adversaire des Avengers juste pour le fun. Si le scénariste choisit d'ignorer totalement le run de Jeff Lemire sur le Chevalier de la Lune (au terme duquel Marc Spector se débarrassait de Khonsou), à l'arrivée on a un récit très spectaculaire et trépidant.

Khonsou utilise donc à nouveau Moon Knight comme son soldat et il l'investit à la fois d'une partie de sa puissance divine - ce qui lui permet de flanquer des roustes anthologiques à Iron Fist, Ghost Rider mais surtout Thor (!) - et d'une mission précise. Pendant la majorité de l'intrigue, l'objectif de Khonsou est même défendable puisqu'il veut être prêt à en découdre avec Mephisto.

Les Avengers du coup apparaissent comme des parasites qui risquent de gâcher une opportunité unique. Toutefois, le point de bascule dans le scénario d'Aaron se situe avec la capture de Black Panther et l'impossibilité de lui voler ses pouvoirs, issus de sa lignée et non de nature divine, diabolique ou mystique. Khonsou cherche alors à voler le Starbrand et bien entendu, le lecteur ne peut le suivre puisque ça revient à tuer un poupon mais aussi parce que ça trahit autre chose...

Et cette autre chose, c'est à la fois la soif de pouvoir de Khonsou qui en veut toujours plus et cherche surtout à instaurer son règne sur l'humanité. Il est donc question d'abattre Mephisto mais pour des motifs moins nobles qu'apparents. Le récit s'emballe dans sa dernière ligne droite où Aaron fait feu de tout bois, convoquant à la fois une bataille qui a eu lieu entre le dieu de la lune et les Avengers de la préhistoire (Khonsou n'a jamais digéré de ne pas faire partie du groupe), la force Phénix (ce qui annonce le prochain arc) et la rébellion de Moon Knight.

Impossible de ne pas être diverti par cet arc, d'autant que Javier Garron entre en scène. Comme je le disais plus haut, une des lacunes de ce run, c'était, jusque-là, de ne pas avoir un dessinateur régulier, capable d'enchaîner les épisodes de qualité. Il y a eu David Marquez, mais il n'est pas resté et, malgré ses atouts, il n'a pas non plus fourni une prestation extraordinaire. Ed McGuinness semble surtout avoir été mis en avant pour son attractivité auprès des fans - sa carrière parle pour lui, il est dans le métier depuis longtemps avec des hits à son actif. 

Javier Garron est un jeune talent, mis en avant par Marvel, mais qu'on n'attendait pas sur un titre aussi important que Avengers après qu'il ait brillé sur Secret Warriors ou The Legendary Star-Lord. Pourtant, l'artiste espagnol va littéralement s'imposer : ses planches sont un mélange de Gil Kane (pour l'expressivité corporelle des personnages), de George Pérez (pour le foisonnement des détails) et disons de Stuart Immonen (pour l'énergie de ses découpages).

Des comparaisons écrasantes, mais pourtant il suffit de lire ces épisodes pour voir qu'on a affaire à un vrai phénomène. Soudain, les scripts prennent vie, l'action est intense, l'envergure est immense, c'est bluffant. Il maîtrise les personnages comme s'il les dessinait depuis des lustres, soigne les décors, ne recule pas devant la figuration, et tout ça avec du style, de la personnalité. Il n'imite pas ses glorieux ainés : il dessine comme un patron. Et il ne va plus guère lâcher l'affaire, enquillant les prestations de très haut vol !

Du coup, quand Ed McGuinness, persévérant, revient pour l'épisode 38, on a l'impression qu'il a vu le travail du nouveau et que ça la piqué dans son amour propre. Alors il sort son arme préférée : des splash pages percutantes, pas très subtiles mais musclées. Une sorte de baroud d'honneur pour celui qui a peiné depuis le lancement de la série.

Bref, The Age of Khonshu, c'est vraiment épatant. Pas très fin (mais à ce stade, on a compris que Jason Aaron a choisi son camp) mais diablement entraînant.