samedi 19 octobre 2024

TITANS #16 (John Layman / Pete Woods)

 

Maintenant que tout le monde est membre de la Justice League, les Titans se demandent si leur équipe a encore une raison d'être, et si oui, laquelle. Par ailleurs, Barry Allen ayant perdu ses pouvoirs, Wally West démissionne pour assurer le rôle de Flash, tandis que Roy Harper/Arsenal réintègre le groupe. Nightwing quant à lui laisse son poste de leader à Donna Troy...



Tom Taylor ne sera finalement même pas resté un an et demi sur Titans, série qu'il avait pourtant relancée à partir de Nightwing #101. Le scénariste a préféré reprendre les commandes de Detective Comics (à la suite de Ram V). DC a donc confié le titre à John Layman, auteur de la série Chew (sur un détective cannibale, chez Image).


Layman démarre son run en se posant une question légitime qui accroche le lecteur : la Justice League étant désormais Unlimited, donc ouverte à tous les héros DC, les Titans ont-ils encore une raison d'être ? Ou doivent-ils cesser d'être un groupe à part pour embrasser leur nouveau statut de recrues potentielles de la JL ?


Choisissant quand même de rester unis, ils doivent quant même faire face à la démission de Wally West qui veut se consacrer à son rôle de Flash à plein temps puisque Barry Allen a perdu ses pouvoirs à la fin de Absolute Power. Mais si l'un part, un autre revient et Roy Harper est réintégré. Pourtant, il subsiste encore un cas à régler : celui de Nightwing.


En effet, alors que Tom Taylor vient là encore d'achever son run sur la série consacrée à Dick Grayson, le personnage constate qu'il a été accaparé par ses propres affaires et ne peut plus assumer pleinement son rôle de chef. Il propose à Donna Troy de le remplacer, ce qui est validé par un vote rapide à main levé - même si Arsenal est déçu (non pas de ne pas être choisi, mais du fait que Nightwing se mette en retrait). 

L'équipe a à peine le temps de respirer qu'elle subit une agression mentale dans sa tour... John Layman livre un numéro à plusieurs vitesses. Il consacre quelques pages aux Titans dans la Tour de Garde de la Justice League pour discuter du statut de l'équipe, acter le départ de Wally et le retour de Roy. Un début qui semble surtout là pour assurer au lecteur que la série s'inscrit organiquement dans la ligne des événements survenus lors de Absolute Power.

Puis, enfin, on retourne à la Tour des Titans. Layman paraît avoir voulu bousculer l'ordre établi en écartant Nightwing de son rôle de leader pour le confier à Donna Troy : elle n'est pas illégitime puisqu'elle fait partie de la bande depuis le tout début (quand elle était la seule Wonder Girl). Mais ce mouvement modifie la dynamique du groupe dans la mesure où c'est comme si Wonder Woman était élue chef de la Justice League (ce qui, je crois, n'est jamais arrivé).

Avec une formation composée de Donna, Nightwing, Cyborg, Changelin, Raven, Starfire et Arsenal, Layman dispose d'un bel effectif et de caractères forts et il sera intéressant de voir comment il va les animer. Ce sera certainement plus vivant, incarné que ce qu'a commis Taylor qui, sur le peu que j'ai lu, ne m'a pas convaincu. A peu de choses près, on a là les membres classiques (ceux de la grande époque Wolfman-Pérez), hormis Arsenal et Tempest (lui excusé à cause des retombées de Absolute Power, mais je ne connais pas le détail).

L'épisode se clôt sur l'apparition du méchant inattendu mais qui mène une attaque éclair très efficace. On est curieux de voir comment cela va être développé, mais Layman créé la surprise, ce qui est toujours bon signe quand on démarre un run.

Au dessin DC n'a pas pris de risque en choisissant Pete Woods, un vétéran qui a travaillé aussi bien pour la firme que pour la concurrence. Woods est un type étonnant, nomade, qui travaille dans son camping-car à bord duquel il voyage quand il n'est pas chez lui. Surtout, il est l'un des rares, avec Phil Noto, à pouvoir enquiller les épisodes sans jamais être en retard tout en assumant dessin, encrage et couleurs !

Sur Bluesky, il a déclaré que, contrairement à beaucoup de ses confrères, il n'hésitait pas à lire les critiques sur des blogs et des forums car il estimait que toute remarque, qu'elle soit positive ou négative, était bonne à considérer. Ainsi a-t-il pu noter que certains lecteurs de cet épisode étaient parfois dérangés par les expressions des visages de ses personnages et il allait en tenir compte pour la suite.

Pour ma part, cela ne m'a pas perturbé, même s'il est vrai que Woods n'hésite pas parfois à forcer un peu sur ce point, avec des angles de vue audacieux (gros plans en plongée par exemple). Mais je trouve le résultat très dynamique et remarquablement solide pour un artiste qui fait tout. Contrairement à Noto qui a toujours eu un problème pour rendre ses pages plus énergiques, notamment dans les scènes de combat, Woods me paraît bien plus complet.

Je cherchais un peu par quel team book remplacer Uncanny X-Men et finalement il semble que Titans par Layman et Woods soit parfait pour ça. Mais pas par défaut. Au contraire, parce que c'est une série qui semble enfin décoller avec ces nouveaux auteurs.

vendredi 18 octobre 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #10 (Jonathan Hickman / David Messina)


Ben Parker et J. Jonah Jameson mènent l'enquête sur le propriétaire de Stark/Stane Industries et découvrent que la compagnie a été scindée en deux entités. L'une d'elle est régulièrement revendue à des sociétés écrans. Ils interrogent l'avocat de Wilson Fisk, puis Gwen Stacy et reçoivent enfin Harry Osborn pour vérifier leurs conclusions...


Depuis que Marvel ne créé plus d'imprint, l'équivalent d'un label dédié au travail d'un auteur ou d'une collection thématique (comme le fut MAX pour ses comics destinés à un public adulte), certains de ses auteurs les plus populaires ont préféré prendre la clé des champs pour produire leurs oeuvres en creator-owned, voire le cas échéant créer leur propre studio (en restant distribué par un éditeur indépendant, comme Rick Remender ou Geoff Johns).


Mais on se souviendra que Brian Michael Bendis a lancé Alias (Jessica Jones) sous la bannière MAX ou Mark Millar Troubles sous sa collection Epic Comics hébergés par Marvel donc. Comment faire désormais quand on est devenu un auteur célèbre chez Marvel pour conserver un peu d'indépendance ? Evidemment, c'est tout relatif car vous continuez à écrire des propriétés Marvel.
 

Jonathan Hickman est un petit malin. Il a écrit pour Marvel leurs plus grandes séries (Fantastic Four, Avengers, X-Men). Mais quand il est revenu à "la maison des idées) pour produire House of X/Powers of X, il a pris soin de s'assurer que ce qu'il lançait ne serait pas trop impacté par le reste. Puis quand il a relancé l'univers Ultimate, il a radicalisé en quelque sorte sa démarche. Et avec G.O.D.S., il a réussi à imposer de nouveaux personnages dans un recoin auquel personne ne touchait.


Même s'il n'est pas un editor, dans la mesure où il ne supervise pas toute la gamme Ultimate actuelle, Hickman en est en quelque sorte le maître des horloges puisqu'il a su imposer à cette collection une temporalité (tout se passe en temps réel) et une échéance (quatorze mois avant le retour du Créateur, le grand méchant de l'affaire). 

On sent cette influence dans la série Ultimates (de Deniz Camp et Juan Frigeri) qui suit une narration composée pour l'essentiel du réveil de héros dont le Créateur a empêché l'éclosion comme dans notre monde ou le recrutement de nouveaux héros, indirectement impactés par les actes du Créateur. Et il y a donc fort à parier que les Avengers de Iron Lad finiront par être au complet quand le Créateur sera de retour tout comme Spider-Man sera mis face à de nouvelles responsabilités au terme de cette échéance (puisque Iron Lad, en leur rendant visite, à lui et à Harry Osborn, leur a bien fait comprendre de quoi il retournait).

Ultimate Spider-Man est donc à la fois le territoire réservé de Hickman et en même temps le métronome de l'univers Ultimate, à travers le récit initiatique de Peter Parker on suit la naissance et l'ascension du héros le plus emblématique de cet univers, à la fois témoin et acteur, pas encore un des Ultimates mais au courant du projet de ces derniers et de la menace globale qui pèse sur cette Terre parallèle.

Dans ce dixième numéro, Hickman écrit un épisode de transition comme il en a pris l'habitude quand il faut laisser souffler Marco Checchetto, mais aussi pour faire une sorte de point d'étape en se penchant sur une partie de l'intrigue en marge du voyage de Spider-Man. C'est donc à nouveau à David Messina d'illustrer ce chapitre.

On peut trouver ingrat le traitement réservé à cet artiste uniquement utilisé comme remplaçant. Il ne dessine pas le héros de la série, seulement ses seconds rôles la plupart du temps, dans des épisodes sans action spectaculaire, reposant uniquement sur les dialogues. Cela va même plus loin puisque, dans le dispositif que Hickman a mis au point, le découpage est austère, avec des gaufriers de neuf cases et des talking heads en gros plans en majorité.

Messina doit donc s'acquitter d'illustrations, de vignettes. Ce qu'on exige de lui, c'est de l'expressivité et la capacité à faire de plans serrés des images quand même suffisamment attrayantes pour ne pas ennuyer le lecteur. Il s'en acquitte avec rigueur, son professionnalisme l'honore, même si on peut deviner qu'il ronge son frein en espérant pouvoir un jour dessiner Spider-Man en action. En même temps, même si ces intérims sont compliqués, il travaille sur une série qui est régulièrement en tête des ventes la semaine de sa sortie, ce qui lui offre une exposition gratifiante.

Quant au propos lui-même, il n'a rien à envier à certains des épisodes de Black Monday Murders quand Hickman nous détaille par le menu comment une entreprise est rachetée puis revendue à des sociétés écrans dans le but de dissimuler ses activités. C'est ce qui s'est passé avec Stark/Stane Industries dont on sait que Wilson Fisk a permis à Oscorp de l'acquérir après la mort de ses fondateurs et la disparition de l'héritier d'Howard Stark (Iron Lad donc, en cavale depuis qu'on le croit responsable d'un attentat commis en vérité par les partenaires du Créateur).

Sachant que Harry Osborn a, lui, hérité d'Oscorp, fondé par son défunt père Norman, on a pu se demander pourquoi il employait désormais la technologie Stark/Stane pour être le Bouffon Vert et mener sous ce masque une guerre ouverte contre Fisk, l'homme à qui il doit précisément la possession de cette technologie. La réponse est donnée dans ce numéro, sous la forme d'une enquête journalistique menée par J. Jonah Jameson et Ben Parker.

Même, donc, si c'est plutôt technique et visuellement très sobre, difficile de na pas être accroché jusqu'à la dernière page qui adresse un clin d'oeil savoureux au nom de plume choisi par Ben Parker et J.J. Jameson pour signer leur article explosif. 

Double coup de maître pour Hickman, qui, plus que jamais fait de l'univers Ultimate son jardin et ainsi créé son espèce de vrai faux label chez Marvel.

mardi 15 octobre 2024

DUKE : LE NERF DE LA GUERRE (Joshua Williamson / Tom Reilly)


Conrad "Duke" Hauser est un soldat de l'armée américaine plusieurs fois décoré pour ses actes de bravoure. Mais depuis peu, son comportement inquiète sa hiérarchie. Le colonel Hawk, son supérieur direct, le convoque pour tenter de la raisonner au sujet de la mort en opération de son ami Tyler Frost que Duke jure avoir vu être tué par un robot géant s'étant ensuite transformé en avion.


Mis au repos, Duke rencontre le Dr. Adele Buckhart qui lui révèle travailler sur une technologie révolutionnaire qui serait semblable à celle du robot géant qu'il a vu. Pour en avoir le coeur net, Duke accepte d'infiltrer les locaux de MA.R.S. Industries, une entreprise d'armements top secret qui exploiterait le même type de matériel. Duke est intercepté mais contre toute attente, on le laisse filer.


Lorsqu'il revient chez le Dr. Buckhart, il a trouve agonisante et elle lui remet un appareil de son invention avant que des hommes en armes viennent arrêter Duke. Il réussit à s'échapper et trouve refuge chez son ami Lance "Clutch" Steinberg à qui il montre ce que lui a remis Buckhart. Ce qu'ils ignorent, c'est que cet engin est le moyen de localiser une base mais que ceux à qui elle appartient peuvent aussi les situer...
 

Robert Kirkman est non seulement un scénariste à succès (The Walking Dead, Invincible...) mais également un des dirigeants d'Image Comics au sein duquel il a son propre label, Skybound. Il a conclu en 2023 un deal avec la firme Hasbro pour exploiter en comics les licences Transformers et G.I. Joe (précédemment édités par Dark Horse Comics).


Avec sa propre série Void Rivals, Kirkman imagine l'Energon Univers, où cohabitent donc ces trois titres. Avant de relancer une série régulière G.I. Joe, il lance la production de plusieurs minis mettant en scène les protagonistes que sont Duke, Destro, Scarlett et Commander Cobra, tandis que Daniel Warren Johnson écrit Transformers.


Toutefois, déjà bien occupé par ailleurs, Kirkman confie l'écriture des minis à d'autres auteurs. Joshua Williamson, un des architectes actuels de DC Comics (pour qui il écrit Superman, Batman and Robin entre autres), signe Duke et Cobra Commando ; Kelly Thompson (Birds of Prey) se charge de Scarlett et Dan Watters (The Six Fingers) s'occupe de Destro. G.I. Joe débutera le mois prochain, avec Williamson aux commandes.

Si, comme moi, vous n'êtes pas familier avec ces héros (et vilains), rassurez-vous, tout a été fait pour que cela soit à nouveau abordable, "reader's friendly". Et de ce strict point de vue, Duke est remarquable, au point que ces cinq épisodes introduisent quasiment tout ce qu'il faut savoir pour la suite (même si Cobra Commander n'y apparaît pas).

On suit donc Duke, un militaire traumatisé par la mort de son partenaire Tyler Frost qu'il a vu périr des mains d'un robot géant qui s'est ensuite transformé en avion de chasse. Le colonel Hawk à qui il a tout raconté ne le croit pas et le met au repos forcé. Duke rencontre une scientifique qui croit à son histoire et qui pense qu'une multinationale a peut-être créé cette technologie. Duke veut savoir et il il s'introduit dans les locaux de cette entreprise, déclenchant un effet domino dont il va subir les terribles conséquences, mais sans jamais cesser sa quête...

Le robot géant, c'est un Transformer, ou plus exactement un Decepticon, un des méchants Transformers, et c'est un géant mécanique venu de l'espace que MARS Industries cherche effectivement à copier pour en faire une arme. La scène qui apparaît ici en flashback a été représenté également dans la série écrite et dessinée par Daniel Warren Johnson. Un autre Transformer a été aperçu dans le premier épisode de Void Rivals.

Mais Joshua Williamson préfère jouer sur l'absence à l'image du robot, dont il fait surtout une sorte d'équivalent de Moby Dick pour Duke/Achab. Duke, c'est d'abord et avant tout la quête de ce soldat pour trouver ce (et ceux) qui a (ont) tué son ami. Il ignore complètement qu'il s'engage dans une mission quasiment suicidaire où il va entraîner son autre ami, Clutch, et croiser des personnages troubles, qui seront ses alliés occasionnels ou ses ennemis jurés.

Quel que soit la manière dont on aborde ce récit, il faut saluer les efforts et la maîtrise avec lesquels le scénariste le présente au lecteur profane. Le rythme est très intenses, les péripéties se multiplient sans laisser le temps de réfléchir, les décors sont variés, l'action est omniprésente. D'ailleurs, le colonel Hawk définit Duke comme "a man of action" et effectivement, il fonce dans le tas, sans hésiter, fort de sa détermination implacable et de son expérience de combattant sur le terrain.

Ainsi, son endurance et ses talents de bagarreur sont crédibilisés par ses coups de force sur divers théâtres de guerre. Ce n'est pas un super-soldat comme Captain America, mais pas loin : blessé, il se relève et serre les dents. La série joue beaucoup, non sans malice, sur la volonté presque surhumaine qui alimente les investigations de Conrad Hauser, qui n'est pas forcément très malin mais persévérant et par-dessus tout qui apprend vite.

Williamson a beaucoup de monde à introduire en cinq épisodes et on craint que la place lui manque. En ce sens, lire toutes les mini-séries apportent peut-être un avantage non négligeable pour apprécier chacun des protagonistes. Mais encore une fois, l'essentiel est là et à la fin, on sait qui est qui, dans quel camp chacun opère, l'envergure de la menace, les moyens mis à la disposition des organisations opposées. C'est vraiment épatant.

L'histoire emprunte au registre guerrier, mais aussi à l'espionnage, au récit d'action pure, à la revenge story. Si Marvel ou DC osaient, c'est ainsi qu'il faudrait proposer une série consacrée au S.H.I.E.L.D. ou à Checkmate par exemple. En tout cas, ça donne furieusement envie de poursuivre l'aventure avec G.I. Joe le mois prochain.

D'autant que ce sera dessiné par le même artiste que Duke. Et c'est peu dire qu'on retrouve Tom Reilly ici transfiguré. J'ai toujours suivi avec intérêt ce jeune graphiste sur les réseaux sociaux, conscient de son potentiel. Pourtant, entre ce qu'il postait et ce qu'il produisait, notamment pour Marvel (comme la mini-série Ant-Man, écrite par Al Ewing), il y avait manifestement encore des progrès à faire sur sa narration.

Que s'est-il passé entre temps ? La réponse la plus évidente, c'est que Reilly a beaucoup bossé son art séquentiel. Le changement est tel qu'on a l'impression qu'il a d'un coup fait un bond prodigieux et changer de catégorie. Son trait, qui a toujours évoqué celui de Chris Samnee sans en avoir la virtuosité, est devenu plus affirmé mais c'est donc surtout dans le découpage que son évolution est la plus impressionnante.

A moins que Williamson lui ait fourni un script hyper détaillé (ce qui me semble improbable vu le nombre de scénarios qu'il rédige, il doit plutôt laisser de la marge à ses collaborateurs), Reilly varie les angles de vue, les valeurs de plans, soigne les compositions d'une façon tellement dynamique et intelligente que Duke se mue en redoutable page-turner, avec une efficacité jamais prise en défaut.

Par ailleurs, il prend soin à donner à chacun des personnages un physique et une expressivité propres qui les rendent immédiatement mémorables. Duke, le premier, fait penser à Clint Barton par exemple, une tête brûlée qui prend beaucoup de coups sans jamais capituler, à la physionomie athlétique mais pas non plus exagérément musclé, juste ce qui convient à un soldat très entraîné de son espèce. La Baronne (Anastasia Cisarovna) est une femme fatale aussi sexy que glaçante. Destro en impose sans forcer avec son visage métallique flippant. Le seconds rôles sont aussi bien exécutés (mentions à Clutch, Stalker et Rock'n'Roll, Scarp Iron). Pour Scarlett, il faut attendre les ultimes pages pour la voir aux côtés du colonel Hawk.

Les couleurs de Jordie Bellaire (quel comic-book ne colorise-t-elle pas ?!) sont sobres et nuancées, parfaites pour valoriser le travail de Reilly et respecter l'ambiance de l'histoire (ce qui est plus reposant que ce qu'elle fait sur Birds of Prey ou surtout The Nice House by the Sea).

Vous l'aurez compris : je n'attendais rien de spécial de Duke et j'en suis sorti emballé. Comme tout l'Energon Univers (Transformers, Void Rivals), Duke, les autres minis (et ensuite G.I. Joe) sont dispos chez Urban Comics pour la VF à un prix raisonnable (18 E pour 144 pages). Je ne pense pas par contre craquer pour Scarlett, Destro et Cobra Commander car j'ai le sentiment d'en savoir assez après avoir lu Duke. Que je vous recommande chaudement.

lundi 14 octobre 2024

UN METIER SERIEUX (Thomas Lilti, 2023)


Benjamin est un jeune professeur de mathématiques qui remplace un enseignant dans un collège-lycée. Il a abandonné des études scientifiques alors qu'il se préparait à soutenir une thèse pour gagner sa vie et, espère-t-il, trouver sa voie. Face à une classe chahuteuse, il reçoit l'aide d'un vétéran de l'établissement, Pierre, qui le prend d'abord pour un surveillant. Puis il sympathise avec ses collègues, notamment Meriem, qui elle aussi enseigne les maths et Fouad, l'anglais.
  

Sophie débute elle aussi alors que Sandrine, prof de S.V.T., lui conseille, pour se faire respecter, de ne pas chercher à être amie avec les élèves. Quelque temps après, Sandrine est sévèrement jugée par l'inspection académique en raison de son absence totale d'empathie avec sa classe. Lors du déclenchement d'une alarme, la panique domine car tout le monde ignore s'il s'agit d'un exercice, d'un incendie ou d'une attaque armée dans l'enceinte du bâtiment.


Les rencontres parents-professeurs sont encore une autre occasion pour Benjamin et Sophie d'apprendre les rudiments du métier. Mais lorsqu'un élève à qui il a infligé un zéro pour un contrôle cherche à l'intimider devant son domicile, Benjamin n'a d'autre choix que de le signaler à la direction. Pourtant il rechigne à convoquer un conseil de discipline, craignant que cela n'aboutisse à l'exclusion définitive du garçon...


Médecin de formation, Thomas Lilti s'est fait connaître dès son premier long métrage, Hippocrate, il y a dix ans, qu'il a ensuite décliné en série pour Canal +. Par la suite, il a continué à écrire et réaliser des films sur son ancien métier (Médecin de campagne en 2016 ; Première Année en 2018) avant de se pencher sur l'autre parent pauvre de la République : l'Education nationale.


Comme dans Hippocrate, il nous invite à suivre un personnage de débutant : ici, Benjamin, un contractuel qui remplace un enseignant dans un collège-lycée sans histoire particulière. Mais on découvre rapidement que le cinéaste veut rompre avec ses habitudes pour signer un film choral en examinant cinq autres membres du corps professoral de cet établissement.


Et c'est l'erreur qu'il commet car il est clair qu'il a fait son choix, peut-être dès le début, lors de l'écriture, ou à la fin, en salle de montage, entre ceux qui l'inspiraient vraiment et les autres sur lesquels il est évident qu'il ne sait pas trop quoi dire. L'exemple le plus frappant est qu'on trouve dans ce groupe deux profs de maths alors qu'il aurait été bienvenu de diversifier les spécialités.


En somme, Un Métier Sérieux est un cas d'école (si je puis dire) sur un film qu'on aurait aimé davantage que ça n'est le cas ici. Lilti est plein de bonnes intentions, mais, on le sait, ça suffit rarement à faire de bonnes histoires, quand ça ne joue pas contre l'histoire elle-même. Et autant le réalisateur connaissait son affaire quand il parlait de l'hôpital et des praticiens de la médecine, autant en ce qui concerne l'éducation nationale, ce n'est visiblement pas le cas.

Pourquoi ? Parce que son film n'aborde pas ce qui est pourtant capital avec un tel sujet, à savoir la notion de vocation. La crise des vocations est sans doute le pire des maux qui touche le corps enseignant mais il n'est pas du tout (ou si peu) exploré ici. Un comble ! A la place, on a droit davantage à une succession de saynètes, dont certaines sont parfaitement insignifiantes ou d'autres déjà vues par ailleurs. Une illustration parfaite de l'expression "qui trop embrasse, mal étreint".

Tout n'est cependant pas à jeter dans Un Métier Sérieux, mais le souci, c'est qu'on ne voit rien d'inédit. Lilti pointe des défauts que n'importe quel reportage de JT nous serine à longueur de temps, entre la difficulté de concilier vie professionnelle et vie privée, incompréhensions entre parents et profs, problèmes de discipline, communication compliquée entre enseignants et direction. Mais, comme le cinéaste ne veut pas non plus plomber l'ambiance...

... Il glisse dans son récit des parenthèses optimistes, exaltant l'esprit de groupe, la solidarité entre profs, un peu de romance (franchement tartignole), et quelques sentences caricaturales comme quand le vétéran Pierre explique au débutant Benjamin qu'il saura qu'il est prof de façon évidente avec le temps...

Lilti veut tout raconter et finalement il ne fait qu'effleurer son sujet. Par exemple il tient à montrer ses enseignants hors de l'école, mais leurs situations se ressemblent trop : on a des femmes divorcées, avec parfois un enfant difficile, ou un vieux prof qui a le sentiment de s'ennuyer et d'ennuyer ses élèves. Toutes ces scènes ne servent à rien, elles diluent le propos sans apporter un éclairage pertinent ni rendre la caractérisation plus subtile. Il aurait mieux fait de rester entre les murs de l'école.

Mais, même là, son script souffre de lacunes impardonnables. Les élèves sont réduits à de la figuration, ce qui est quand même accablant car parler des profs sans parler de ceux à qui ils font cours, c'est amputer l'histoire de moitié. Le personnage de Sophie, qui effectue sa première année comme enseignante, est complètement transparent à force d'être relégué au deuxième puis troisième plan. Quant à celui de Sandrine, qui finit par s'enfermer avec ses élèves dans sa classe après avoir voulu en sanctionner un, c'est un copier-coller miniature de La Journée de la Jupe (de Jean-Paul Lilienfeld, 2008).

Il se produit donc un drôle de phénomène en regardant puis en critiquant Un Métier Sérieux : c'est sympa, mais superficiel. C'est tout de même embêtant, mais ça semble surtout expliquer que Thomas Lilti n'a pas suffisamment travaillé sa copie ou s'est contenté de reproduire des on-dit, des anecdotes en n'en retenant que ce qui était le plus accesoire.

Dommage donc, d'autant plus que, fort du crédit gagné par ses précédents opus, il avait réuni un chouette casting, avec des habitués de son oeuvre comme Vincent Lacoste (très bien), Louise Bourgoin (impeccable), William Lebghil (bon) et François Cluzet (lassant car toujours dans son numéro de vieux sage bougon qu'il radote depuis maintenant des années). Adèle Exarchopoulos apporte du tonus, mais elle est bien seule, et Lucie Zhang (la révélation super sensuelle des Olympiades de Jacques Audiard) est honteusement sacrifiée.

C'est ce qui s'appelle passer à côté de son projet. Lilti s'est depuis replongé dans une nouvelle saison d'Hippocrate, et devrait songer à mieux bosser son prochain long métrage s'il s'aventure une nouvelle fois hors de son milieu naturel.

dimanche 13 octobre 2024

A LA JOIE (Jérôme Bonnell, 2024)


2020. La pandémie de Covid-19 s'abat sur la France. Véra, jeune avocate, arrive à Paris où elle doit passer un entretien d'embauche pour un cabinet de conseil juridique, qui va donc se faire par vidéo. Hortense, une amie, partie à la campagne, lui a laissée son appartement. Son fiancé, Medhi, est en voyage d'affaires en Espagne et espère la rejoindre au plus vite, bien qu'elle ne semble pas pressée de le revoir.


Un jour, on sonne à sa porte : Sam, un ami d'Hortense, vient récupérer son appareil photo. Chacun étant confiné chez lui depuis les annonces du gouvernement, ils s'échangent leurs numéros de téléphone au cas où l'un aurait besoin d'un service de la part de l'autre. Et quand Véra se cogne bêtement la tête contre le porte d'un placard de cuisine et s'ouvre le front, elle appelle Sam à l'aide, qui va jusqu'à la pharmacie voisine acheter de quoi la panser.


La gentillesse de Sam touche Véra qui se donne à lui puis lui propose de rester à ses côtés. Il travaillait dans un restaurant qui a dû fermer comme tous les établissements accueillant beaucoup de personnes et donc susceptibles de se transformer en cluster, et il est donc au chômage technique. Elle télétravaille avec ses clients, des personnes confrontés à des licenciements abusifs. Véra et Sam entretiennent une liaison passionnée, mais s'aiment-ils vraiment ? Se connaissent-ils même ?


Bon, pour ceux qui liront cette critique (et je sais déjà qu'ils seront peu nombreux, étant donné que les films dont je parle sont peu consultés - ce n'est pas un reproche, c'est un constat), hé bien, ce film, vous n'aurez aucune excuse pour ne pas le voir, d'abord parce qu'il est récent (il date de Mars dernier) et surtout parce qu'il est disponible sur Arte.TV, puisqu'il s'agit en réalité d'un téléfilm.


Oui, alors je sais ce que vous allez penser parce que c'est ce que je pense aussi, les téléfilms français sont souvent nuls, ce sont des productions formatées pour passer en prime time, des machins sans grand relief ni saveur, avec des acteurs moyens, des histoires pas sexy, etc. Mais, en même temps, A la Joie, c'est un téléfilm d'Arte.


Et là aussi, grâce à mes dons prodigieux de mentaliste, je sais ce que vous allez penser : Arte, c'est chiant, ils passent que des trucs déprimants sur la Shoah ou sur des sujets maussades ou intellos. Sauf que, non. Enfin, si, un peu. Mais pas là. A la Joie, en fait, c'est super bien, ça parle pas de la Shoah ou d'un truc déprimant ou morose ou intelligent. Même si ça se passe pendant la crise du Covid...


Bon, allez, faîtes un effort. En fait, cette histoire, écrite et réalisé par l'excellent Jérôme Bonnell (dont je n'avais vu que A trois on y va, en 2015), elle aurait presque pu nous arriver à tous. D'une certaine manière, elle nous est arrivés puisqu'on a tous été confinés pendant le Covid, peut-être même que vous avez attrapé ce virus ou quelqu'un que vous connaissez. C'était hier. Et pourtant ça parait étrangement loin.

L'action démarre au tout début de la pandémie, en 2020. Le gouvernement d'Edouard Philippe annonce la fermeture des établissements accueillant du public, on doit tous porter des masques, Raoult fait croire à tout le monde que l'hydroxychloroquine va guérir tout le monde, on attend un vaccin, on écoute la radio ou on regarde la télé et les infos nous filent la trouille, etc.

Véra, une jeune avocate, monte à Paris pour tenter d'être embauchée par un cabinet prestigieux mais doit passer son entretien par vidéoconférence - elle n'aura pas le job parce qu'elle n'a pas voulu relever les compliments libidineux du recruteur, plus intéressé par son physique que par ses compétences. Sa copine Hortense lui a laissée son appart pendant qu'elle est parie à la campagne s'isoler. Et puis un jour on sonne à la porte et elle rencontre Sam, un ami d'Hortense...

Quasiment tout le film se déroule dans l'appart d'Hortense avec Véra et Sam. A la suite d'un incident, il lui porte secours et elle se donne à lui. Avant cela, on a pu remarquer comment elle évitait soigneusement de ne pas répondre aux appels de son fiancé ou seulement par de vagues textos, comme si elle l'évitait ou ne voulait pas qu'il la rejoigne (alors qu'il se trouve en Espagne pour affaires). Véra songe déjà à le quitter mais ne trouve pas le courage de le faire.

Dans les bras de Sam, elle oublie et s'abandonne. Elle retrouve un plaisir visiblement éteint. C'est un moulin à paroles, elle est plus posée. C'est un cuistot (dont le resto qui l'emploie a donc dû fermer) mais il s'adonne à la photographie et il la shoote à la moindre occasion. Elle télétravaille en conseillant des gens qui sont victimes de licenciements abusifs. Lui a le projet, une fois la crise terminée, d'ouvrir son propre resto, avec un pote, Constantin, mais celui-ci ne répond plus à ses appels.

Entre elle qui ne veut plus parler à son mec et lui qui n'arrive pas à parler à son ami, dans la promiscuité de ce petit appart (en fait davantage un studio qu'un vrai appartement), alors que la situation, les nouvelles à la radio (il n'y a pas de télé dans ce studio), pourraient leur peser et générer des tensions rapidement, ils s'aiment. Ils font l'amour, ils deviennent complices, échangent beaucoup. Sans forcément se dévoiler beaucoup.

Car Jérôme Bonnell montre de manière subtile à quel point ce n'est pas la proximité qui créé de l'intimité. Par exemple, quand Véra asticote un peu Sam sur le fait que les mecs refusent l'introspection, avec pour exemple le fait qu'une fille pour voir son sexe doit se contorsionner tandis qu'un garçon n'a que baisser les yeux pour voir sa bite, la conversation dérive sur le constat que le mouvement #MeToo empêche les hommes désormais de dire franchement à une femme qu'elle peut raconter n'importe quoi sous peine de passer pour un macho.

Mais justement, tout ça n'alimente que des dialogues de surface. Sam et Véra parlent de masculinité, de féminité (et de féminisme), de boulot, de famille, de relations amoureuses et sexuelles, mais rarement d'eux. Ils ne se confient que très peu. Pourtant tout indique qu'ils tombent amoureux, ils ne peuvent plus se passer l'un de l'autre, ont des sentiments sincères, des rapports physiques intenses et harmonieux. Mais au fond ils restent des étrangers que des circonstances extraordinaires ont réuni.

Je ne vais pas vous spoiler la fin, mais il y a un secret chez l'un des deux héros de cette histoire et quand l'autre va l'apprendre, tout ce qui a précédé est remis en question de façon très troublante, bouleversante. Juste dire alors qu'à un moment, Véra et Sam sont à leur balcon pour applaudir, comme on le faisait tous, le personnel soignant à cette époque, lorsqu'ils voient les voisins d'en face qui ont accroché une banderole avec inscrit "et il revient quand le bonheur ?". Sam estime que ce n'est pas l'important, le bonheur est une idée, lui préfère la joie qui est un état, concret. Et quand vous apprenez ce fameux secret à la fin, le titre du film et ce propos tenu par Sam deviennent limpides et poignants.

Tout le film repose sur les épaules de deux jeunes comédiens (même s'il y a d'autres acteurs dans des scènes fugaces) : Pablo Pauly, j'en avais déjà dit tout le bien que j'en pensais dans Et plus si affinités, est encore une fois prodigieux, il a cette fébrilité merveilleuse et en même temps une espèce d'assurance étonnante qui électrise toutes les scènes ; et Amel Charif, c'est étonnant, elle a un faux air de Rachel Brosnahan (The Marvelous Mrs. Maisel), plus sur la réserve, mais avec une intensité, une intelligence, et un charme absolument fous. Ils sont vraiment super tous les deux, avec une alchimie formidable.

A la Joie, en souvenir de cette drôle de période, et pour ce qu'elle a inspiré de plus beau.

samedi 12 octobre 2024

LE MEDIUM (Emmanuel Laskar, 2023)


Michaël est professeur de musique dans un collège et ses élèves ont déjà la tête aux vacances d'été. Lui vient, avec sa soeur Myriam, d'enterrer sa mère, Barbara, célèbre dans toute la région du Var pour ses dons de médium et, après l'avoir accompagnée dans sa dernière demeures, les amies de la défunte se demandent si Michaël n'a pas hérité de ses talents. Il nie, mais même sa soeur est convaincue du contraire.


C'est que Myriam tient une librairie dont les finances sont dans le rouge et elle souhaiterait que Michaël accepte que ses clients le consultent pour arrondir les fins de mois. C'est ainsi qu'entre dans sa vie Alicia, une jeune et jolie veuve, qui se plaint d'entendre de drôles de gémissements dans sa maison. Michaël accepte de passer chez elle voir ce qu'il peut faire pour y  remédier. Le mari d'Alicia était un architecte qui s'est noyé le jour de l'An après avoir trop bu. Depuis, elle n'a plus goût à rien et peint les objets qu'il lui avait offert. 


Michaël raconte qu'il sent la présence du disparu mais l'assure que c'est résiduel et provisoire. Rentré chez lui, il voit le fantôme de sa mère dans son lit, lui expliquant n'être pas encore prête à monter au ciel et l'implorant de la laisser passer encore quelques jours ici-bas. En vérité, Michaël a donc bien hérité du don de Barbara et il voit aussi le spectre de Christian, l'époux d'Alicia. Comment faire alors pour la séduire, entre une mère encombrante, une soeur pressante et cette femme en plein deuil ?


A la lecture de ce résumé, vous vous dîtes sûrement que Le Médium est un drame sur le deuil teinté d'un zeste de fantastique. Mais ce n'est pas le cas - non pas que ces thèmes ne soient pas traités, mais ils le sont sous l'angle de la comédie. Mais pas de la comédie grasse, appuyant ses effets. Non, le registre est tout autre et c'est ce qui fait toute la singularité du film.


Emmanuel Laskar (c'est son vrai nom et il le porte bien, car c'est un vrai phénomène) est un acteur-scénariste-réalisateur franco-suisse. Et on peut dire que ça se sent parce que, si la caricature des helvètes en fait des gens un peu mous, lents, alors c'est exactement ça. Le personnage de Michaël est un type qui tourne au ralenti, évoluant doucement, jetant un regard placide sur ce qui l'entoure, mais non dénué de malice.


Le ton est donné dès la première scène : on assiste à la mise en terre du cercueil de la mère de Myriam et son frère Michael quand le téléphone portable sonne en pleine homélie du curé. Michaël décroche mais l'appareil lui glisse des mains et atterrit sur le cercueil dans la fosse. Il se penche pour le ramasser, puis s'allonge et manque de tomber à son tour après avoir appuyé sur la touche haut-parleur - tout le monde entend alors sa copine actuelle lui annoncer qu'elle rompt avec lui.
 

La mère défunte était une médium connue dans le Var et ses clients, venus lui rendre un dernier hommage, sont tous persuadés qu'un de ses enfants a hérité de son don. Myriam nie mais est convaincue que son frère a aussi ce pouvoir de communiquer avec les morts. Il dément vigoureusement et on le croit. Mais quand ses petites nièces essaient avec un ouija de joindre leur grand-mère, il accepte de participer et, miracle, elles obtiennent un message affectueux.

Pourtant, ce qui fait basculer Michaël, c'est la visite d'Alicia dans la librairie de Myriam : elle se plaint de bruits bizarres dans sa maison et aurait aimé que Barbara vienne s'en occuper car il doit s'agir d'un esprit. Michaël, sous le charme, décide de s'improviser médium. Et, en arrivant chez sa cliente, il aperçoit effectivement le fantôme de Christian, l'époux décédé d'Alicia. Ce ne sera pas le premier à lui apparaître...

Plutôt que de s'éparpiller avec des scènes faciles avec d'autres clients (même si on a quand même droit à un moment hilarant où une touriste cherche à communiquer avec Pablo Picasso et que Salvador Dali possède Michaël), le film ne perd pas son idée de vue. Il est d'ailleurs concis (78'). Mais Laskar avance à pas comptés et c'est de ce décalage subtil entre la nonchalance de son personnage et de la brièveté de son film que naissent les situations les plus improbables et irrésistibles.

Le spectateur, comme Michaël, se prend alors à ne plus s'étonner de grand-chose mais à savourer ces instants complètement lunaires aux dialogues imparables. Exemples : Michaël accompagne Alicia sur la plage où s'est noyé son mari et, sans avoir cette information, lui dit trouver ce cadre superbe, avant qu'elle ne lui apprenne le drame qui s'y est joué. 

Plus tard, il est chez elle et se saisit d'une guitare qu'elle avait offerte à son mari (une reproduction d'une six-cordes de Jean-Jacques Goldman, chanteur qu'il méprisait pourtant) et se met à en jouer (fredonnant les paroles de la chanson "Là-bas"). Alicia revient et se met à chanter les couplets de Sirima. Leurs voix s'accordent tellement bien qu'elle tombe sous le charme. Ils font l'amour et Michaël est possédé brièvement par Christian. Alicia semble s'en rendre compte et abrège puis s'excuse en expliquant qu'elle croit sentir la présence de son mari partout et n'importe quand.

Des scènes comme ça, Le Médium en est plein. Si vous aimez l'humour absurde, à la Blake Edwards ou à la Woody Allen, vous adorerez le film d'Emmanuel Laskar, vous adorerez son personnage décalé, qui réussit à vous faire éclater de rire par son impassibilité. On devine qu'il a beaucoup étudié le cinéma muet, Buster Keaton en particulier, mais en vérité tout son casting est au diapason, jouant au premier degré des moments surréalistes (le secret des bonnes comédies : ne jamais en rajouter dans le jeu).

Cette grâce qui habite l'histoire, presque au-delà de son humour par moments, elle est incarnée par les acteurs : Maxime Tual dans le rôle du prêtre, Anne Elodie Sorlin dans celui de Marguerite Duras ("La jouissance ! Il faut jouir ! Je n'ai pas assez joui !"), Bogdan Hatisi dans celui de Dali, mais surtout Noémie Lvovsky dans celui de la mère (qui s'envoie en l'air avec le fantôme du plombier qu'elle aimait avant de se marier et avoir des enfants), Maud Wyler dans celui de la soeur - des seconds rôles vraiment soignés.

Emmanuel Laskar tient son personnage si bien qu'on oublie qu'il le joue. Et face à lui, ah, il y a l'ébouriffante, la magnifique, la délicate, l'unique Louise Bourgoin, que j'aime d'amour, qui est ce qui est arrivé de mieux au cinéma français (chez les actrices en tout cas). Quelle classe, quelle beauté, quelle justesse ! Comment fait-elle pour être toujours aussi bien dans tous les films ? Et comment le cinéma français n'en fait-il pas la star qu'elle devrait être ?

Le Médium est une divine surprise, passée trop inaperçue en salles, alors si vous le pouvez, rattrapez cette occasion de vous amuser (et de tomber amoureux de Louise Bourgoin).

mardi 8 octobre 2024

L'INNOCENT (Louis Garrel, 2022)


Sylvie, la soixantaine, donne des cours de comédie dans une prison où elle rencontre Michel, un détenu qui y participe, et qui purge une peine de cinq ans pour un cambriolage. Lorsqu'elle annonce à son fils, Abel, qu'elle va épouser cet homme avant sa libération, il s'inquiète de ce projet puisqu'elle a déjà divorcé trois fois et parce que l'élu de son coeur n'est pas franchement le beau-père idéal.


Abel, lui-même, a traversé une épreuve sentimentale puisque sa femme est morte dans un accident. Il travaille comme guide dans un musée océanographique en compagnie de Clémence, la soeur de sa défunte épouse, à qui il fait part de son appréhension. La jeune femme désapprouve sa méfiance, estimant que tout le monde a droit à une seconde chance et que Sylvie semble très heureuse.


Mais cela ne suffit pas à apaiser Abel, surtout quand sa mère lui annonce qu'elle va ouvrir une boutique de fleuriste avec Michel qui a obtenu un bail à des conditions très (trop) avantageuses. Abel se met à espionner son beau-père qui, en attendant l'ouverture, est intérimaire dans un magasin de mobilier. Ses soupçons se confirment quand il découvre que Michel doit participer à un braquage pour financer la boutique. Alors Abel et Clémence décident de devenir complices de Michel...


Le hasard a fait que j'ai découvert Louis Garrel dans le film de Bernardo Bertolucci intitulé... Innocents - ça ne s'invente pas - sorti en 2003, où il donnait la réplique à Eva Green. Depuis, sa filmographie ne m'a pas intéressé et j'ai zappé ses trois premiers longs métrages en tant que réalisateur (Les Deux Amis en 2015, L'Homme Fidèle en 2018 et La Croisade en 2021).


Fils de (Philippe Garrel, cinéaste) et petit-fils de (Maurice Garrel, acteur), Louis Garrel m'a longtemps semblé se résumer à un "nepo baby" qui se cantonnait à un seul rôle, celui du jeune homme taciturne, ombrageux, dans le cinéma d'auteur. Quelle divine surprise de le (re)découvrir devant et derrière la caméra pour une comédie, fort réussie par-dessus le marché !


L'entame est très bonne avec cette mère insouciante qui épouse un homme qu'elle a rencontré en prison, ce qui affole son fils. On ne sait pas trop sur quel pied danser dans la mesure où le scénario n'abat pas ses cartes d'un seul coup, ne donne pas dans l'humour évident, et tempère même avec le personne de Abel, jeune veuf.


Très vite, donc, le fameux Abel soupçonne Michel, le nouveau mari de sa mère, de dissimuler quelque chose. Sa méfiance est légitime quand il apprend les conditions très avantageuses du bail qu'il a obtenu pour ouvrir une boutique de fleuriste alors qu'il travaille seulement comme intérimaire dans un magasin "Conforama". Il se met à le suivre, pas très discrètement, avec le concours de Clémence, la soeur de sa défunte femme. Et évidemment, tout va très vite déraper.

Les bonnes comédies sont rares, mais les bonnes comédies avec un zeste de polar, ça tient du miracle, de l'exercice d'équilibriste. Pour accomplir cet exploit, Garrel s'est entouré de Tanguy Viel, auteur de de romans policiers, et de Naïla Guiguet et ensemble, ils ont su développer une intrigue à la fois farfelue et solide avec des personnages merveilleusement caractérisés, ne sombrant jamais dans la caricature.

Parfois, le film joue avec nos nerfs, notamment avec sa bande originale truffée de chansons ringardes des années 80 (Herbert Léonard), mais sans jamais en abuser. En vérité, Louis Garrel semble s'amuser d'évoluer en permanence sur la corde raide : il refuse ostensiblement les gags, les situations trop franches, de favoriser le rire au suspense, le loufoque au sérieux.

Mais ces non-choix vont dans le sens de l'histoire qui voit son personnage en particulier ne jamais savoir où s'arrêter, que faire, à moins d'être dos au mur. Ainsi, alors qu'il file Michel en compagnie de Clémence, celle-ci décide d'aller voir de plus près tandis que lui reste planqué dans sa voiture. Sauf que Michel remarque Clémence et devine qu'Abel n'est pas loin et le dénouement de cette séquence tourne ce dernier en ridicule.

A contrario, quand Abel découvre par hasard un pistolet automatique dans la poche de la veste de Michel, lui comme le spectateur redoutent que tout ça va très mal finir et qu'en définitive les éléments comiques du film étaient une fausse piste. Enfin, il y a même de la place pour la vraie romance quand Clémence et Abel s'avouent leurs sentiments dans un moment tout à fait décalé mais qui, alors qu'ils jouent un rôle, libèrent leurs paroles.

A la fin, Garrel est toutefois légèrement dépassé par toutes les directions prises et ceux qui en font les frais sont ceux par qui tout a commencé, à savoir Michel et Sylvie, dont le couple est négligé par le scénario alors que Clémence et Abel ont pris toute la place au premier plan. Dommage. Mais pas suffisant pour gâcher la fête.

Il faut dire que Louis Garrel est formidable dans le rôle de ce fils qui veut le bonheur de sa mère  presque contre elle et contre lui-même : il fait preuve d'un vrai sens comique dans son interprétation, jouant très sérieusement tout du long, sans jamais chercher à faire rire - ce qui provoque l'effet contraire : il est très drôle. Roschdy Zem est comme d'habitude impeccable, il sait décidément tout jouer, avec cette aisance qu'ont les acteurs les plus intelligents. Anouk Grinberg en fait un chouia trop dans la peau de la mère écervelée à mon goût mais c'est logique par rapport au déroulement du récit. Et puis il y a l'épatante Noémie Merlant, récompensée du César du meilleur second rôle féminin pour ce film, merveilleuse de malice, de sensibilité, d'excentricité (il faut la voir répéter sa partition de complice d'un braquage, c'est irrésistible).

L'innocent est surtout coupable d'être si divertissant et imprévisible. Un régal.