lundi 5 août 2024

MAXXXINE (Ti West, 2024)


1985. Los Angeles est le théâtre d'une série de crimes sataniques imputés à un assassin surnommé "le rôdeur de la nuit". Maxine Minx auditionne pour le fil d'horreur "La puritaaine 2" et convainc la réalisatrice, Elizabeth Bender, de la choisir malgré sa réputation sulfureuse d'actrice de films pornographiques. Elle partage la nouvelle avec Leon, qui tient un vidéo club, puis ses amis Amber James, autre professionnelle du x, et Tabby Martin, danseuse dans un peep-show, qui l'invitent à une soirée privée sur les hauteurs de Hollywood, mais elle décline l'offre.  


Pour arrondir ses fins de mois, Maxine se produit également dans un peep show où elle danse lascivement devant une vitre sans tain, ignorant qu'elle se donne en spectacle pour un client visiblement très crispé. De retour chez elle, Maxine trouve devant sa porte une enveloppe avec une VHS sur laquelle se trouve le film porno qu'elle a tourné six ans auparavant dans une ferme du Texas et dont l'équipe de tournage fut décimée. Puis elle reçoit un appel téléphonique d'u certain John Labat pour discuter de cette cassette vidéo.


Le lendemain matin, deux officiers du L.A.P.D., les agents Torres et Williams, sont appelés sur une scène de crime : le rôdeur de la nuit a fait deux nouvelles victimes, qui ne sont autres que Amber James et Tabby Martin. Maxine rencontre Labat qui lui donne l'adresse de son employeur qui souhaite sa visite sinon il usera de son immense influence pour ruiner ses ambitions professionnelles. Puis, de retour chez elle, elle est attendue par Torres et Williams qui souhaitent connaître son emploi du temps et la protéger. Mais Maxine est résolue à régler ses problèmes seule...


Avec Pearl et X, Ti West avait réussi un diptyque fameux que personne n'avait vu venir. Tournée pendant le pandémie de Covid, ces deux petits films, produits par le studio A24, rendaient des hommages appuyés et brillants aux films d'horreur des années 70 et au mélo d'épouvante des années 50. Le cinéaste et sa muse (et co-scénariste sur Pearl), Mia Goth, ambitionnait une trilogie pour boucler leur histoire.


Et voici donc le troisième et dernier volet : MaxXxine. L'action se déroule six ans après les événements de X, au cours desquels une équipe de tournage filmant un porno fauché dans une ferme du Texas appartenant à un couple de vieillards fut décimée par ces derniers. Seule Maxine Minx en réchappa, tuant pour cela les assassins de ses amis.


Nous voilà donc transportés en 1985 à Hollywood. Maxine est devenue une actrice de films pour adultes mais cela ne lui suffit toujours pas. Elle reste cette jeune femme obsédée par l'envie d'être une star de cinéma. Pour cela, elle passe une audition pour la suite d'une film d'horreur et décroche le premier rôle en impressionnant la réalisatrice, Elizabeth Bender, qui veut faire "une série B avec des idées A".


Mais très vite, le passé de Maxine la rattrape avec un détective privé qui veut la forcer à rencontrer son employeur tandis qu'en ville un tueur satanique sème la terreur... On attendait légitimement beaucoup de ce "climaxXx" avec sa reconstitution des 80's, le dénouement attendu des aventures de Maxine Minx, son intrigue avec un serial killer, bref une synthèse de tout ce qui avait si bien fonctionné dans X et Pearl.

Autant le dire, c'est une déception. Une partie de la réussite des deux premiers opus tenait à leur manque de moyens compensé par une inventivité ironique. Ti West se posait comme le nouveau petit génie de la bricole s'appuyant sur un personnage-concept fort et des références parfaitement digérées. Avec un décor à chaque fois quasi-unique, une efficacité narrative et visuelle à chaque plan, et une actrice habitée, c'était un mix réjouissant et tonique.

Et puis, presque inévitablement, MaxXxine a bénéficié d'un budget plus conséquent et a attiré des acteurs désireux de se frotter à cet univers de poche si singulier. Le succès, en terme de box office, a été indéniable (bien que son exploitation en salles soit restée limitée, le film est déjà disponible en VOD un mois après sa sortie). Donc, d'un point de vue financier, c'est une nouvelle bonne affaire pour le cinéaste et le studio.

Mais sur le fond, ça ne fonctionne jamais vraiment. Le début est très prometteur et West a soigné son ouvrage pour nous replonger dans une époque, multipliant les clins d'oeil cinéphiles (le pansement sur le nez de Kevin Bacon comme celui de Jack Nicholson dans Chinatown, le décor du Bates Motel de Psychose recyclé, la scène dans la boîte de nuit renvoyant à La Fièvre du samedi soir...). Il réussit aussi à convoquer l'industrie du porno (cf. X) et les tueurs en série (cf. Pearl). Tout est là (même si on ne peut s'empêcher de comparer avec la fabuleuse série The Deuce, qui représentait tout ça encore plus puissamment).

Pourtant, passé cette entame prometteuse, l'intrigue s'égare. Entraîner le spectateur sur des fausses pistes (en l'occurrence l'identité du rôdeur de nuit qui pourrait être l'homme qui veut rencontrer Maxine en la faisant chanter, voire Maxine elle-même) est accrocheur, sauf quand la vérité s'avère aussi brouillonne que ce qu'elle est ici. Là, pour le coup, Ti West se plante complètement au point que le final manque cruellement d'intensité et de perversité.

La raison ? Le cinéaste a voulu faire de Maxine une héroïne en action, qui prend l'initiative. Or, le personnage a toujours été défini par sa réactivité et cette nuance fait toute la différence. Tant qu'elle est sous pression (du détective Labat, des agents Torres et Williams, de la réalisatrice Elizabeth Bender), rien à redire : on retrouve la jeune femme qu'on a adoré dans X (et d'une autre manière dans Pearl). Mais lorsqu'elle prend les devants et se met à enquêter, à aller au-devant du danger, à entrer dans la gueule du loup (très connement d'ailleurs), ça ne va plus du tout. Tout ça se termine de manière grand-guignolesque. Le personnage perd toute son ambiguïté. Quel gâchis !

Non, vraiment, Mia Goth méritait mieux que ce terminus : l'actrice fait de son mieux, elle est encore souvent géniale, il lui suffit d'apparaître à l'écran pour mesurer son charisme si particulier, cette présence unique, comme lors du monologue de l'audition au début. Mais la suite ne rend pas justice à tout ce qu'elle a incarnée précédemment, cette espèce de folie survivaliste, d'ambition implacable, de force démente et de fragilité à fleur de peau.

Le casting qui l'entoure est composé de grands acteurs, ce n'est pas la question, mais ça ressemble surtout à une réunion de vedettes ou en tout cas d'interprètes trop prestigieux, trop bourgeois pour une saga bâtie sur des inconnus. Elizabeth Debicki est dans la caricature d'elle-même, grande et chic au point qu'elle fait tâche. Bobby Cannavale et Michelle Monaghan semblent sortis d'un autre film. Giancarlo Esposito comme Lily Collins paraissent être là pour s'encanailler (surtout Collins dont l'image est désormais si attachée à Emily in Paris). Le seul qui s'en sort mieux que les autres est Kevin Bacon, formidable en ordure pathétique.

On peut conclure en disant que MaxXxine est en quelque sorte victime de sa hype : trop attendu, désormais trop riche, le film n'a pas résisté à l'écrasante ambition qu'il visait. Espérons que Mia Goth comme Ti West sauront rebondir (pour elle, c'est assuré puisqu'elle figure au générique du Frankenstein de Guillermo del Toro, un cinéaste fait pour elle).

dimanche 4 août 2024

I CARE A LOT (J. Blakeson, 2020)


Marla Grayson est une redoutable manipulatrice. Avec la complicité du docteur Karen Amos, elle présente à un juge le cas d'une personnage âgée qui ne peut vivre sans assistance et dont elle devient la tutrice. Elle envoie la personne dans une maison de retraite privée dont le directeur est également son complice et où elle devient complètement dépendante et coupée du monde extérieur. Ensuite, Marla vend les biens de la personne pour payer ses frais de résidence et médicaux, mais en gardant une bonne part de l'argent ainsi récolté.


Lorsqu'un de ses "patients" meurt plus vite qu'elle ne l'avait escompté, Karen Amos prévient Marla qu'elle connaît une dame âgée sans famille : Jennifer Peterson est une paisible retraitée assis sur une fortune, atteinte d'un début de démence, de confusion passagère et d'un manque léger de mobilité. Marla obtient vite sa mise sous tutelle et procède aux opérations habituelles avant que Jennifer Peterson n'ait eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait.


Avant de vendre ses biens aux enchères, Marla découvre dans un tiroir la clé d'un coffre à la banque. Elle y trouve des lingots d'or, de l'argent liquide et des diamants qu'elle s'approprie pour les mettre à l'abri car ils n'ont pas été déclarés. Cependant, Fran, la partenaire en affaires et en amour de Marla, met en vente la maison de Jennifer Peterson lorsqu'un chauffeur de taxi se présente pour venir la cherche. Apprenant la situation avec étonnement, il avertit son patron, Roman Lunyov, un mafieux russe qui s'avère être le fils de la vieille dame.


Et si Jennifer Peterson n'était pas "la cerise sur le gâteau" espéré...


Présenté au Festival du film de Toronto en avant-première, I Care a Lot a bénéficié d'une sortie en salles limitée avant que Netflix ne s'en empare. Son scénariste et réalisateur, J. Blakeson, s'était fait remarquer auparavant avec La Disparition d'Elizabeth Creed (2009 - un thriller avec Gemma Arterton) et La Cinquième Vague (2016 - un film fantastique d'anticipation avec Chloë Grace Moretz). Mais ici, il signe son meilleur opus.


La première scène, dans un tribunal, où Marla Grayson convainc un juge que le fils d'une femme dont elle est la tutrice ne peut s'en occuper après avoir brutalisé un gardien de la maison de retraite où elle a été placée est un modèle du genre. Les dialogues fusent, la tension est maximale, et l'héroïne se montre impitoyable dans son rôle d'ange gardien qui se soucie tellement de ses "patients" qu'elle n'hésite pas à écarter un membre de la famille.


Puis, sans nous laisser le temps de souffler, Blakeson va encore plus loin : un vieil homme dont Marla a la charge décède. Pourtant, elle est davantage contrariée par le fait qu'elle ne pourra plus le dépouiller que par sa mort. Et surtout maintenant il faut lui trouver un remplaçant. Pour cela elle peut compter sur un docteur qui s'occupe justement de personnes âgées et n'hésite pas contre quelque compensation financière à falsifier des certificats médicaux pour convaincre la justice d'une mise sous tutelle.

Seulement voilà, Jennifer Peterson va vite s'avérer être un cas plus complexe et embarrassant que prévu. Le scénario multiplie les révélations sur cette vénérable dame fortunée en même temps qu'un mafieux russe se mêle à toute l'affaire car il est son fils. Mais lui aussi a des intérêts autres que ceux du sang et la situation ne va cesser de monter dans les tours. Qui craquera le premier ?

I care a lot pose un regard acéré sur le véritable business que représente la mise sous tutelle dans un pays comme les Etats-Unis où il existe des professionnels en affaire avec des médecins spécialisés dans les problèmes de santé liés au grand âge et les maisons de retraites privées. Le film montre clairement et de manière glaçante à quel point tout, pour Marla, est transactionnel : elle agit avec froideur, détachement, sans jamais perdre son calme ni sa détermination.

Cette blonde aux cheveux coupés en carré et aux tenues monochromes est, à sa façon, fascinante : elle est certes antipathique au possible, ne reculant devant rien pour arriver à ses fins, affichant un flegme sidérant même devant les menaces et la mort qu'on lui promet, mais elle possède un charisme et un pouvoir d'attraction dignes des grands fauves. D'ailleurs, elle se définit elle-même comme une prédatrice et ses petits vieux sont ses proies. Elle n'a absolument aucune compassion pour leur ancienneté, affirmant qu'ils sont aussi impitoyables que les plus jeunes.

Pour quand même lui donner un peu d'humanité, Blakeson en a fait une lesbienne mais même là, elle couche avec celle qui est sa partenaire en affaires, la très belle Fran, qui est un peu son pendant physique alors que Marla est cérébrale. Fran non plus ne s'embarrasse pas de scrupules quand elle passe à l'action. Le seul bémol qu'on peut adresser au script est de ne pas avoir davantage souligné ce qui les motive autant, ce qui justifie leur caractère cupide : on peut tout au plus deviner que Fran est issue d'un milieu plus modeste et donc a saisi une opportunité de s'en sortir, tandis que Marla est une figure purement capitaliste, âpre au gain, dénuée de morale et de sensibilité (sauf donc envers Fran).

En tout cas, conduit par ces deux femmes fortes, que le film ne cherche jamais à rendre plus attachantes, I care a lot se distingue déjà par cet aspect. La "proie" est aussi jubilatoire quand on comprend qu'elle ne désarmera pas et surtout qu'elle est la mère d'un dangereux mafieux qui, malgré son nanisme, est tout sauf un individu à prendre à la légère. Dans la seconde moitié du récit, les péripéties s'accélèrent, parfois au détriment d'un certain réalisme, mais c'est si prenant, si divertissant, si diabolique, qu'on ne s'en formalise pas. La partie est gagnée depuis longtemps et le spectateur conquis par cette comédie très noire.

La réalisation emballe ça avec brio, surtout parce qu'elle ne cherche pas à en rajouter formellement. Et puis l'interprétation est de toute beauté. Chris Messina campe un avocat marron qui, en deux scènes, étincelle. Dianne Wiest est épatante en vieille dure-à-cuire. Peter Dinklage est saisissant en fils mafieux colérique. Mais ce sont surtout Eiza Gonzalez et Rosamund Pike qui dominent le jeu : la première, moins dans le charme brut que d'habitude (bien qu'elle soit de toute façon incroyablement canon), prouve encore une fois qu'elle a un talent réel pour la composition (ce qui en fait une actrice plus profonde que Ana de Armas dans un registre similaire), et la seconde trouve là sa meilleure partition depuis sa révélation dans Gone Girl (rôle qui aurait dû lui ouvrir les portes d'une carrière olympique, mais à laquelle elle a préférée des films plus "auteuristes"). Elle est en tout cas exceptionnelle dans la peau de Marla Grayson à laquelle elle prête son allure distinguée et ses nuances de jeu admirables.

Quelle bonne surprise donc ! 

THE BIG BURN #1 (of 3) (Joe Henderson / Lee Garbett)


Owen rencontre Carlie lorsqu'il va braquer sa première banque. Elle se trouve là pour la même raison et ils décident d'échapper à la police avec leur butin ensemble. Après ça, ils deviennent inséparables. Leur amour épanouit en même temps que leur ambition grandit. Jusqu'au casse de trop : il sons surpris en flagrant délit et arrêtés par les flics.


Alors qu'ils croupissent dans une cellule au poste, Owen prie pour trouver une solution et échapper miraculeusement à la justice. Mais si Dieu reste sourd à sa supplique, le Diable l'entend et apparaît devant le couple. Il leur propose le marché classique : leurs âmes contre la liberté. 
 

Estimant qu'ils ne perdront rien d'essentiel, Owen et Carlie acceptent. Mal leur en prend : leurs sentiments l'un pour l'autre s'étiolent. Ils font chambre à part jusqu'à ce que la jeune femme, craignant de se faire du mal et d'en fare à Owen, décide d'être internée dans une clinique psychiatrique. Owen croit avoir touché le fond lorsqu'il fait une découverte dans les affaires de Carlie.


Qui plus est, un prêteur sur gages à qui il doit de l'argent le menace de mort s'il ne lui rembourse dans la semaine...


Après la réussite magistrale de Somna (par Becky Cloonan et Tula Lotay), j'avais compté sur The Blood Brothers Mother pour trouver une nouvelle série publiée par DSTLRY à même de me combler. Mais le premier épisode du nouveau projet de Brian Azzarello et Eduardo Risso m'a laissé sur ma faim, bien que j'étais impatient de découvrir ce western.


Et ce mois-ci sort le premier épisode de The Big Burn, une mini-série par Joe Henderson et Lee Garbett, les créateurs de l'excellent Skyward puis de l'inachevé (faute de succès) Shadecraft. La présentation de l'éditeur évoquait Inception, Ocean's 11 et Lucifer (Henderson a été le showrunner de la série sur Netflix). Je me méfie toujours un peu de ces accroches qui convoquent tout un tas de références parce que ça ressemble à un cocktail avec beaucoup trop d'ingrédients.

Mais bon, ça n'allait pas non plus me décourager. Evacuons tout de suite l'autre élément qui pourra en refroidir certains : le prix de 8, 99 $. Je sais que ça peut sembler cher, mais réfléchissez-y un peu : combien vous coûte un album franco-belge à la pagination quasi-identique (l'épisode fait une cinquantaine de pages) ? Qui plus est DSTLRY publie des single issues comme aucun autre éditeur n'en fabrique : la couverture comme les pages ont un papier de qualité supérieure, le format est également plus grand. Dans ces conditions, j'estime que ça vaut son prix, qui plus est parce que The Big Burn est bimestriel (et ne devrait compter que 3 épisodes - je base mon calcul sur le fait que le recueil de la mini-série est prévu pour Février 2025).

Maintenant, venons-en au fond. Joe Henderson et Lee Garbett l'admettent eux-mêmes : l'originalité n'est pas la priorité de leur argument narratif. Des histoires de pacte faustien, il y en a eu des paquets avant, et ça n'a pas fini de donner des idées aux auteurs. Ce qui distingue The Big Burn, c'est la nature des personnages qui ont vendu leur âme au diable, des gangsters, d'où la référence à Ocean's 11.

Pour Inception, c'est tout aussi sibyllin : comme Cobb dans le film de Christopher Nolan, Owen se met en tête de forcer une chambre forte vraiment pas comme les autres puisqu'il s'agit de celle du diable lui-même qui y collecte les âmes de ceux à qui il a offerts ce qu'ils désiraient le plus.

Et quant à Lucifer, hé bien, c'est évident : le Diable, c'est Lucifer, même si ici il a furieux air de Jason Momoa en costard trois-pièces (mais pas de cornes ni de queue fourchue).

En fait, The Big Burn ressemble aux précédentes collaborations du duo Henderson-Garbett : un postulat très simple mais avec un twist accrocheur. Dans Skyward, la gravité n'existait plus sur Terre. Dans Shadecraft, les ombres étaient animées. Ici, on a affaire à des bandits qui ont tous vendu leurs âmes au diable mais qui, pour la récupérer, doivent s'associer pour braquer le diable lui-même. Seul problème : la seule capable de planifier ce coup s'est fait interner chez les dingues par crainte de se faire du mal ou d'en faire aux autres. Donc il faudra d'abord la libérer d'une cellule capitonnée dans un asile et, ensuite, la convaincre de reprendre du service.

Ah, et puis évidemment pour gagner l'enfer, il faudra que le gang meurt... Un détail.

On ne voit pas le temps passer : l'action se déploie à vive allure et le ton ressemble à celui d'une comédie policière et romantique. Mais Henderson sait nuancer les péripéties en donnant du temps pour montrer les conséquences des choux des héros. Dans les cas d'Owen et Carlie, c'est l'erreur commise en croyant que, même privés de leur âme, ils pourraient continuer à mener leur vie tranquillement et poursuivre leurs braquages; Dans le cas des bandits recrutés par Owen, c'est d'avoir pensé qu'ils pourraient profiter d'avoir échapper à la justice sans dommages : une voleuse de voitures qui prend des risques insensés, un perceur de coffres qui s'ennuie, un escroc qui est devenu prêtre pour se repentir...

Lee Garbett met tout cela en images en s'alignant sur le ton faussement léger de son scénariste. Le début est irrésistible : on suit Owen et Carlie pour leur panache, leur charme, leur insolence. Puis l'histoire prend un tour plus grave. Et quand le surnaturel bouscule tout, Garbett a l'intelligence de ne pas sombrer dans quelque chose de basiquement spectaculaire et sinistre : il déjoue nos attentes par l'aspect qu'il donne au maître de l'enfer, mais aussi à l'enfer lui-même (un casino géant, lieu où, par excellence, on croit pouvoir gagner tout mais où on perd toute illusion).

L'idée d'une chambre forte où sot enfermées les âmes a quelque chose d'épatant dans sa simplicité aussi, ce genre d'invention qu'on aimerait tous avoir eu quand on pense écrire un polar. Le fait aussi que les recrues d'Owen n'aient pas l'air d'un brelan d'as, mais de personnages a priori ordinaires. Ainsi, Henderson et Garbett suggèrent que rien ne sera facile parce que le lecteur n'a pas l'assurance qu'ils sont taillés pour une telle mission.

Mention enfin aux couleurs du toujours impeccable Lee Loughridge (après son remarquable boulot sur The One Hand / The Six Fingers récemment), un artiste dans son rayon qui n'en fait jamais trop mais avec un sens de la nuance très appréciable.

Il n'est pas difficile d'aimer The Big Burn : c'est un comic book séduisant, palpitant, accrocheur, écrit avec goût et dessiné avec aisance. Rendez-vous en Septembre pour la suite.

vendredi 2 août 2024

ULTIMATE SPIDER-MAN #7 (Jonathan Hickman / Marco Checchetto)


Mary Jane a acheté un building entier avec l'argent des Osborn. A quelle fin ? J. Jonah Jameson et Ben Parker ont rendez-vous avec un informateur. Qui ? Wilson Fisk a un plan pour éliminer Spider-Man et le Bouffon Vert. Lequel ? Spider-Man et le Bouffon Vert s'entraînent ensemble avant de recevoir une visite. De qui ?


On ne va pas se mentir : oui, Ultimate Spider-Man est une série lente. Il faut être patient. Jonathan Hickman tire une cartouche à la fois, parfois deux, rarement trois. Il fait durer le plaisir - ou le supplice. Selon votre humeur, vous préférerez lire la série en recueil ou mensuellement, mais dans ce dernier cas, vous êtes prévenus : c'est lent et il faut être parient.
 

On pourrait presque dire que Ultimate Spider-Man 2024 est une sorte de contresens. Hickman contrôle visiblement assez sa série pour obliger Marvel à ne distiller que très peu d'informations à chaque épisode qui sort ou même dans les annonces des sollicitations. Donc, on ne sait jamais où on va, sinon qu'on risque d'y aller tranquillement.


Si je dis que c'est un contresens, ce n'est pas parce que la narration décompressée n'existe plus, mais bien parce que, pour une série Marvel, Ultimate Spider-Man refuse de s'aligner sur la politique de son éditeur qui ne manque jamais une occasion de s'auto-spoiler, de survendre la moindre de ses camelotes, de surenchérir - comme si tout ça marchait encore, que le lecteur était dupe.


Et c'est fascinant de voir un auteur comme Hickman jouer avec les nerfs du lecteur comme il doit le faire avec les responsables marketing de Marvel qui aimeraient sans doute beaucoup plus en montrer et en dire. On va prendre un exemple :

la couverture de ce n°7 montre le Bouffon Vert et Spider-Man se partager littéralement l'affiche. Et ça se vérifie aussi à l'intérieur puisque Harry Osborn et Peter Parker franchissent un nouveau cap dans leur relation, qui, ici, n'est pas celle de deux adversaires mais de deux acolytes unis contre une ennemi commun.

Mais cette couverture suggère, par sa composition, une division entre les deux personnages. Et l'intérieur aussi : grâce à Otto Octavius, les tenues de combat de Peter et Harry sont optimisées, notamment par une sorte de logiciel répliquant un modèle de combattant pour chacun. Harry choisit son père, Peter préfère s'en tenir à lui-même. Hickman joue avec l'idée que Harry Osborn, comme sa version classique, va peut-être tourner casaque et se retourner contre Peter Parker, d'autant plus qu'il collabore avec Otto Octavius qu'on imagine mal tenir éternellement le rôle du mécano.

Pourtant, Hickman ne franchit pas (pas encore ?) ce pas : il tourne autour, comme quand les deux garçons s'entraînent ensemble et se balancent des gnons par la gueule en s'excusant ensuite d'y être aller fort. Donc, ils restent bons amis, partenaires. Jusqu'à ce qu'un personnage fasse une réapparition à la toute dernière page et n'annonce une bascule irréversible et incontournable pour les deux alliés...

Et c'est là que c'est malin parce qu'en vérité tout l'épisode est construit sur des tandems : MJ et Gwen, J. Jonah et Ben, Fisk et Captain Britain. Chaque scène s'articule autour d'un duo et renvoie au suivant : MJ et Gwen visitent les locaux du futur canard de Ben et Jonah. Ben et Jonah rencontrent un indic. Cet indic leur fournit des infos compromettantes contre Fisk? Fisk assure Captain Britain qu'il a de quoi battre Spider-Man et le Bouffon. Le Bouffon et Spidey s'entraînent avant de recevoir une visite qui va tout changer.

C'est simple et fluide. Et en fait on se rend compte en découpant l'épisode comme ça que la lenteur qu'on reprochera à la série est elle-même à double tranchant : côté pile, oui, ça prend son temps, ça pose des jalons (on constate que chaque épisode correspond à un mois et les sept épisodes parus se sont déroulés de Janvier à Juillet dans l'année où se situe l'histoire et comme elle a été publiée) ; côté face, chaque épisode est en fait très dense, rythmé, fluide. Donc, il y a cette dualité : le temps qui passe (dans l'histoire et sa publication) est lent, dilaté, mais chaque numéro est bien plein et fait tout sauf du surplace. Je pense même que Hickman invite le lecteur à se faire son propre film en imaginant ce qui se passe entre chaque épisode qui devient du coup une sorte de moment-clé, le moment le plus intéressant, le plus décisif.

Marco Checchetto ne déçoit pas : il est de toute façon fait pour dessiner Spider-Man, ça se sent qu'il adore le personnage, son univers, encore plus avec les distorsions que lui imprime Hickman. Chaque scène témoigne du plaisir manifeste de Checchetto, qu'il s'agisse de montrer MJ et Gwen ensemble, les deux papys en train de se la jouer Watergate, Fisk dangereux sans rien faire, Spider-Man et le Bouffon qui se testent.

Chaque scène a son propre tempo, et Checchetto rythme ça à la perfection avec à chaque fois un découpage qui valorise ça : des strips de trois puis deux cases en alternance, des cases occupant la largeur de la bande, des vignettes tangentes, tout y passe pour que le lecteur ne sache jamais quelle ambiance va succéder à la précédente et en même temps jubiler devant l'efficacité du procédé adopté par l'artiste. Franchement, comment en vouloir à Checchetto de devoir souffler parfois ? A chaque fois qu'il est là ou qu'il revient d'une pause, il nous enchante. C'est un putain de bon dessinateur, irrégulier avec ses deadlines, mais impeccable à chaque fois qu'il est présent. (Et puis bon, son fill-in, David Messina fait du très bon taf.) 

C'est ça, Ultimate Spider-Man : on râle d'abord et à la fin c'est Hickman-Checchetto qui gagnent parce que tout est parfaitement huilé et qu'on n'a qu'une envie - lire la suite. Vaut mieux ça que le contraire, non ?

MASTERPIECE #6 (of 6) (Brian Michael Bendis / Alex Maleev)


Emma et sa bande vont-ils réussir à faire tomber Zero Preston ? Rouleront-ils par la même occasion Katie Roots ? Et si oui, ne vont-ils pas s'attirer les foudres d'autres ennemis des parents d'Emma ?
 

Lire et a fortiori critiquer Masterpiece aura été une expérience, disons, étonnante. Mais finalement pas tant pour l'histoire que cette série a racontée que pour le fait de relire du Brian Michael Bendis-Alex Maleev. C'est un fan de leur run sur Daredevil et plus généralement de l'oeuvre du scénariste chez Marvel qui parle ici.
 

Lorsque j'ai découvert Bendis, cela faisait une éternité que je ne lisais plus de comics de super-héros. Et c'est lui et pas un autre qui m'a redonné le goût à cette littérature. Pourquoi lui, pourquoi ses séries ? Evidemment, la réponse n'était pas immédiatement évidente, il a fallu plusieurs années pour que je comprenne ce qui me séduisait dans le style de Bendis.


Et en fin de compte je ne peux pas dire autrement que : c'est parce qu'il n'écrivait pas ce genre de comics comme les autres, comme tous les autres. Peut-être que je me trompe mais je n'ai jamais eu l'impression que tout le folklore des super-héros intéressait vraiment Bendis : ce qui faisait le sel de ce qu'il écrivait, c'était justement de ramener le super au héros, le héros à l'humain. C'est pour ça que Daredevil lui allait si bien : il n'avait pas de super-pouvoir spectaculaire et Matt Murdock comptait autant que le diable de Hell's Kitchen.


Je pense aussi que c'est ce qui déplait autant à ceux qui n'aiment pas Bendis. Plus que ses dialogues abondants, le peu de cas qu'il a toujours fait de la continuité, il n'a jamais vraiment donné aux fans ce qu'ils aimaient, c'est-à-dire de la baston, du manichéisme, des costumes bariolés, bref ce que j'appelle le folklore. Ou ce que Warren Ellis appelle la folie des super-héros, ces individus en tenues colorées bons pour l'asile mais qui y échappent parce qu'ils reprennent la figure du chevalier.

Au fond, qu'est-ce qui différencie New Avengers et Masterpiece ? Pas grand-chose : on passe beaucoup de temps à discutailler, on règle le problème en vitesse, on fête la victoire et on pense à la suite. Car suite il y aura : ce n'est pas encore officiel, annoncé, mais la fin est trop ouverte et offerte pour que Bendis et Maleev en restent là.

Emma et sa bande sont comme Luke Cage et ses New Avengers : ce n'est pas une équipe, c'est une famille recomposée, faite de bric et de broc, dont la formation a occupé la majeure partie des six épisodes. Les méchants de l'histoire sont finalement assez quelconques, en tout cas défaits avec malice : Zero Preston devient complètement zinzin et Katie Roots se fait duper en beauté par ces gamins et leurs chaperons. Mais Emma et ses amis sont devenus une famille avec la tante inquiète, le tonton grognon, les cousins  complices, l'ami de dernière minute. 

Leur point commun : ce sont des surdoués dans leur domaine, et même s'ils n'ont pas de spécialités, ils ont des sentiments tellement forts qui les animent que ça en fait des espèces d'experts. Emma s'émancipe de ses défunts parents en assumant leur héritage, à la fois éprouvant et amusant, comme hier Luke Cage finissait par se passer de Captain America et Iron Man. Les outsiders qu'étaient les New Avengers de Cage ont fait place à un groupe de jeunes et deux vieux de la vieille affranchis d'un couple de voleurs mythiques.

J'ai déjà avancé l'hypothèse que Masterpiece pouvait être lu comme l'histoire de deux auteurs, Bendis et Maleev, désormais des vétérans, chez Dark Horse, observant de loin ceux qui régnaient ou prétendaient régner à leur place sur l'industrie chez les Big Two. Mais avec ce dernier épisode, c'est surtout un hymne à la relève, un vrai passage de flambeau et deux auteurs qui ne renoncent pas à parler aux jeunes. Ce qui empêche tout procès en condescendance ou supériorité contre Bendis et Maleev : ce ne sont pas deux auteurs en quête de revanche, ils sont là où ils veulent être.

Peut-être que pour certains, y compris parmi leurs fans, c'est une sorte de régression de produire chez Dark Horse quand on a été sur le toit du monde au temps où Marvel dépassait tout le marché de la tête et des épaules. Mais je crois vraiment que Dark Horse n'a pas la gueule d'une maison de retraite quand on voit qu'ils publient Jeff Lemire, que Mike Mignola est toujours actif, que Mark Millar a signé avec eux, que Tom King retrouve Bilquis Evely chez eux, et j'en oublie sûrement. Mais rien qu'en citant ceux-là, il faut avouer que ça ne manque pas d'allure pour un éditeur qui était donné pour mort après la perte de licences juteuses comme Star Wars, Predator, Alien.

Et Maleev ? La force tranquille, le slogan de Mitterrand, lui convient à merveille. Certes son travail sur Masterpiece est loin d'être son plus impressionnant et on a pu avoir l'impression qu'il jouait l'économie, sans jamais se forcer. C'est un décevant quand, par ailleurs, on le voit poster sur ses réseaux sociaux de sublimes peintures (à l'aquarelle, à l'huile). Mais il faut aussi admettre que Maleev parle le Bendis comme peu savent le faire. Et au bout du compte, cette simplicité du dessin qui est désormais la sienne convient superbement à la démarche modeste du scénariste.

Maleev soigne dorénavant ses personnages, il en fait des archétypes pour épouser l'ambition de son scénariste de convaincre le lecteur qu'il est présenté à des mythes vivants. Le reste passe un peu à la trappe : décors, finitions, détails, compositions, découpage. Cela laisse beaucoup de place à Ian Herring le coloriste qui se partage la tâche avec Maleev lui-même pour habiller les fonds d'images. Du coup, je recommanderai quand même de lire Masterpiece en trade paperback plutôt qu'en single issues parce que d'une traite, la fluidité de la narration graphique doit être encore plus frappante. Mais sinon, c'est très facile à lire et c'est quelque chose de toujours précieux (même si ce n'est pas ce à quoi on pense en priorité).

Masterpiece, c'est donc fini, mais pas vraiment. Comme Bendis et Maleev en fait.

jeudi 1 août 2024

BLOOD HUNT #5 (of 5) (Jed MacKay / Pepe Larraz)


C'est l'heure de la bagarre. Et des coups tordus. Avec respectivement, d'un côté, les Avengers contre Blade/Varnae et son couvent de sang ; et de l'autre, le Dr. Fatalis et le Dr. Strange. Au milieu, la fille de Blade et Dracula. Les jeux sont faits, rien ne va plus !


Alors, que dire ? Est-ce que vous connaissez le pendule de Newton ? C'est un mécanisme simple, un instrument scientifique composé de cinq billes métalliques de masse égale qui sont suspendues à une structure rigide par des fils. Il démontre le principe de la conservation de la quantité de mouvement qui stipule que avant et après leur collision la quantité de mouvement totale des objets reste égale (merci Wikipédia !).


Hé bien, Marvel applique ce système à ses events avec Blood Hunt puisque, c'est un spoiler mais trop prévisible pour vous gâcher la surprise, il n'y a pas de fin à cette histoire... Qui n'aura été qu'un prétexte pour un futur event à paraître en Novembre prochain et intitulé One World Under Doom. On ignore qui sera aux commandes mais je parie que ce sera encore Jed MacKay et, peut-être, Pepe Larraz.


Selon votre degré de tolérance au mercantilisme éhonté de Marvel (mais je ne jette pas spécialement la pierre sur la "maison des idées", DC fait pareil), vous goûterez ou nom au procédé. Mais ça me semble quand même marquer une sorte de tournant éditorial où, désormais, les séries régulières sont là pour passer le temps et les events deviennent les véritables marqueurs du calendrier de Marvel.
 

Il y a déjà eu des précédents, par exemple quand Bendis était l'architecte en chef des séries les plus populaires de l'éditeur : New Avengers préparait le terrain pour les events du scénariste (qui écrivait la série) et on pouvait tracer une espèce de frise qui matérialisait les liens entre les events qui ponctuait la série. Même quand Bendis n'était pas l'auteur d'un event (cf. Civil War première du nom), il intégrait ce qui l'arrangeait dans ses plans (cf. le schisme entre New Avengers pro-Iron Man et pro-Captain America-Luke Cage).


Mais Bendis et Marvel, à cette époque, qui commence gentiment à dater mine de rien, sortait un gros event par an (de quoi justifier la dimension événementiel du récit), donc on n'avait pas le sentiment qu'un event était uniquement conçu pour annoncer le suivant. Entre temps, les séries pouvaient développer un ou deux arcs entiers et le lecteur pouvait souffler.

Avec Blood Hunt, c'est nettement plus appuyé et direct : la conclusion, ou ce qui en tient lieu, n'est pas une fin, c'est un préliminaire. Un personnage se trouve investi d'un nouveau statut et se présente devant les Avengers en l'annonçant. C'est un changement notable pour ce personnage, mais en vérité c'est surtout l'annonce du prochain event dont il sera la vedette. (Bon, je crois qu'à ce stade, vous aurez compris qu'il s'agit de Fatalis/Doom, devenu le nouveau sorcier suprême).

Narrativement, Blood Hunt a enseigné au lecteur, fan ou moins fan, deux choses : la première, c'est que Marvel s'en fiche ouvertement de proposer une histoire qui soit intéressante. Cette fois, on a ressorti les vampires, introduit une bande de méchants d'une nullité crasse (le couvent de sang qui ne sert à rien et qui va certainement tomber dans les oubliettes, sauf si MacKay veut continuer à les exploiter), un peu de Darkforce pour pimenter la recette (du piment très léger), et le retour des Avengers en sauveurs du monde (les tie-in ont bien impliqué les Fantastic Four, des mutants et autres personnages, mais qui lit encore les tie-in avec l'espoir de tomber sur quelque chose de bon ?).

Le second enseignement, c'est que Marvel fait écrire désormais ses héros vedettes comme des crétins calamiteux, qui se prennent une dérouillée comme des bleus, qui passent des marchés avec des individus dont la parole ne vaut rien, qui doivent leur salut à des renforts providentiels. MacKay suggère fugacement au début de ce dernier épisode que Fatalis aurait très bien pu provoquer cette crise dans le seul but de gruger Stephen Strange (après tout, hormis Reed Richards, Strange est l'autre obsession de Fatalis). Mais ça ne va pas plus loin qu'une allusion. Dommage, ça aurait miraculeusement donné un peu d'ambiguïté à tout ça, mais, hé, faut pas rêver.

Que dit Blood Hunt de Marvel ? Sans doute que l'éditeur a renoncé. Il faut être lucide : quels sont les grands scénaristes actuels chez Marvel ? Hickman : il joue dans son coin. Ewing : ses collaborations à venir avec DC me font penser qu'il ne devrait pas s'engager dans les grands plans de Marvel, peut-être même est-il sur le départ. Gail Simone : il faudra vérifier sur pièce ce que vaut sa relance de Uncanny X-Men, mais je ne sens pas une inspiration géniale. MacKay : l'éditeur semble beaucoup l'apprécier, mais franchement je n'ai rien lu de transcendant de sa part, surtout pas Blood Hunt.

Rappelez-vous de l'époque des "architectes Marvel" : Hickman, Bendis, Brubaker, Aaron, Slott, Fraction, Millar. Oui, ça avait de la gueule, parfois ça n'avait que ça, mais c'était stylé. Et, que ce soit en bien ou en mal, on se souvient encore de Civil War, Secret Invasion, Avengers vs. X-Men, Infinity, Secret Wars. Qui se souviendra dans 10-15 ans de Blood Hunt ? Personne, car ce n'est pas fait pour rester, marquer les esprits : c'est fait pour teaser One World Under Doom et juste ça !

Ce qui fait peut-être encore plus mal au coeur dans tout ça, c'est que c'est dessiné par Pepe Larraz. Pour un peu, on serait tenté de dire qu'à lui seul, il justifie l'achat et la lecture. Mais c'est dégradant pour lui de lui confier une merde pareil. Quand on a Pepe Larraz, on lui écrit une bonne histoire, pas ça. Et le pire, c'est que ce n'est certainement que le début : comme je le dis plus haut, il se peut très bien qu'il rempile pour One world under Doom. Pourquoi ? Parce que Larraz n'est pas (n'est plus) capable d'enchaîner les épisodes (si tant est qu'il le fut jamais), mais surtout parce que depuis House of X, il a changé de dimension : Larraz, c'est le Steve McNiven, le Olivier Coipel, le Jerome Opena de 2024, soit l'artiste qu'on place sur les blockbusters pour attirer le chaland. On ne va pas le mettre sur Avengers, ou X-Men, ou FF, ou Spider-Man parce que le fan ne sera pas content quand il sera remplacé un mois ou deux par un fill-in ou partira après un arc.

Non, maintenant, Larraz est en quelque sorte condamné à des gros trucs bourrins et "fédérateurs", aux events, parce qu'il fait vendre sur son nom (plus que tous les scénaristes Marvel, hormis Hickma). C'est dommage. Mais bon, Millar aura certainement encore le droit de l'emprunter pour une mini-série chez Dark Horse (en se vantant de le piquer à Marvel) : Big Game n'était peut-être pas génial, mais il était cent fois mieux que Blood Hnnt. Et je suis sûr que Larraz s'y est cent fois plus amusé, sans compter qu'il a eu beaucoup plus de temps pour le dessiner.

Je n'ai donc pas aimé Blood Hunt. Mais, ultime question : qui défendra Blood Hunt en prétendant l'avoir aimé et trouvé bon ? (A part le responsable marketing de Panini, je vois pas...)

NOVEMBER, TOME 2 : LA VOIX AU BOUT DU FIL (Matt Fraction / Elsa Charretier)


Avant d'être standardiste au poste de police, Kowalski était sur le terrain. Mais elle a vite découvert les magouilles d'un collègue avec l'agent Mann préposé aux pièces à conviction. Elle a fermé les yeux pour toucher sa part dans ce trafic lucratif avant de comprendre qu'une ligne rouge avait été franchie et qu'elle ne pouvait plus l'admettre.



Cette nuit de Novembre, Kowalski retourne à l'entrepôt où Mann archivait les pièces à conviction qu'il vend. Avant d'y entrer, elle passe un coup de fil à sa compagne en essayant, sans trop lui en dire, de lui expliquer pourquoi, encore une fois, elle ne rentrera pas à l'heure ce soir, car elle a une "affaire de flic" à régler.

Dans une pièce de l'entrepôt, Dee et Emma Rose ont été enfermées et ligotées. Emma Rose réussit à défaire ses liens et ceux de Dee après que les flics ripoux ait traîné là le cadavre de Mann. Dehors, Kowalski voit arriver ses collègues corrompus. 


Des coups de feu sont échangés. Kowalski s'en sort miraculeusement, mais blessée. Elle entre dans l'entrepôt et découvre Dee et Emma Rose qui ne pensent qu'à partir sur-le-champ. Jusqu'à ce que Dee trouve de l'argent parmi les pièces à conviction et décide de se faire la malle avec un beau pactole...


Ce second tome de November conclut brillamment l'intrigue élaborée par Matt Fraction. Comme dans le précédent volume, la narration est déconstruite et c'est au lecteur de participer activement pour rassembler les pièces de ce puzzle. Mais la narration ne cherche jamais à prendre de haut ledit lecteur et le principe reste plus ludique que complexe.


L'action se déroule donc principalement sur une nuit, comme depuis le début. Mais Fraction s'autorise des retours en arrière pour mieux situer et caractériser les protagonistes. C'est là que la mécanique du récit fascine par sa précision et sa sensibilité. Les trois héroïnes y sont définies en fonction de leurs différences mais aussi par rapport à leurs points communs.


Si on y regarde de plus près, alors qu'il n'y avait aucune chance que Dee la junkie handicapée, Emma Rose l'énergique maladroite et Kowalski la flic frustrée se rencontrent, en fin de compte elles se complètent toutes à un moment ou à un autre. Les épreuves qu'elles ont traversées par le passé comme cette nuit-là leur offrent l'occasion d'exercer chacune un talent particulier qui pourrait leur permettre de survivre.


A sa manière, maniaque et sadique mais compatissante aussi, Fraction confronte Dee, Emma Rose et Kowalski à leurs propres consciences, leurs propres expériences et leur futur. Par exemple, peut-on faire confiance à une droguée comme Dee ? La détermination farouche d'Emma Rose suffira-t-elle à lui faire passer la nuit ? Kowalski va-t-elle pouvoir surmonter ses démons contre ses propres collègues corrompus ?

Une scène montre précisément comment le propos est illustré : Dee et Emma Rose sont enfermées et ligotées dans une pièce. Dee est sur une chaise, Emma Rose parterre. Dee demande à Emma Rose si elle est vivante alors qu'elle aussi amochée qu'elle puis si elles s'aidaient pour sortir de là. En temps normal, le découpage de la scène pointerait les temps forts de ce qui suit, avec un montage soulignant l'urgence de la situation.

Fraction choisit une mise en scène plus casse-gueule mais aussi plus intense. D'abord, les flics qui ont emmené les deux jeunes femmes dans cette pièce y rentrent en traînant le corps de Mann. Ce cadavre baignant dans son sang est une image choquante, glaçante, impressionnante, aussi bien pour les deux héroïnes que pour le lecteur. Mais ce n'est qu'un début. Car ensuite Fraction développe la scène in extenso : on assiste aux efforts très laborieux d'Emma Rose qui rampe jusqu'à Dee, puis à Dee qui, suivant les instructions d'Emma Rose, fait basculer sa chaise sur le sol et elle avec, puis les gesticulations d'Emma Rose pour se détacher puis détacher Dee.

C'est long, pénible, douloureux, et surtout oppressant car, à tout moment, un flic peut rentrer à nouveau et les surprendre. D'ailleurs, c'est ce qui manque de se produire. Un des flics ripoux entend du bruit et cogne à la porte avec sa matraque en conseillant aux filles de se taire, puis il s'éloigne en pouffant. Mais surtout à aucun moment Fraction ne fait sortir le lecteur de cette pièce. On assiste du début à la fin, dans la longueur, dans la peine, à ce que ces deux filles essaient désespérément de faire. On est quasiment certain que c'est voué à l'échec. Elle sont trop maladroites, esquintées, elles font trop de bruit, elles mettent trop de temps... C'est un calvaire.

Au même moment, mais dans un autre chapitre, le scénariste fait aussi monter la sauce quand on assiste à l'échange téléphonique entre Kowalski et sa compagne, la première dans sa voiture garée devant l'entrepôt, la seconde chez elle. La conversation est hachée, tendue : Kowalski ne veut pas inquiéter sa femme mais elle le fait quand même en refusant de lui dire où elle est, ce qu'elle fait exactement. Finalement, Kowalski voit quelque chose dans le rétroviseur de son pare-brise : ce sont ses collègues corrompus qui arrivent. Il va falloir les défier, les affronter, les tuer ou être tuée par eux. Fin du chapitre. Le suspense est à son comble.

Ce qu'il faut comprendre par là, c'est à quel point Fraction réussit à partager avec le lecteur l'angoisse que génèrent ces situations. Dans son livre Ecriture, Stephen King explique qu'il part toujours d'une situation pour écrire ses romans - pas d'un personnage, d'un décor, d'une ambiance, pas même en sachant la fin. Non, d'une situation. Et il ajoute que le développement de cette situation en histoire oblige l'auteur à être sincère, à parler de ce qu'il connaît - peut-être pas forcément de cette situation mais de la manière dont, lui, réagirait : ainsi le lecteur ne pourra jamais trouver à redire sur la réaction du/des personnage/s. Parce que ce sera écrit, décrit sincèrement.

Et c'est ce qui est appliqué ici : je doute que Fraction se soit fait enfermer et ligoter dans un entrepôt par des flics ripoux après avoir été passé à tabac. Mais il réussit à convoquer des réactions, des émotions sincères, vraies. Et c'est pour cela qu'on tremble, qu'on vibre, qu'on espère et qu'on craint pour ces deux femmes. Idem pour le dialogue au téléphone : les répliques sonnent juste parce que les phrases sont hésitantes, l'expression est maladroite, on bute sur les mots, les mots pour décrire ce qu'on ressent, on jure. Et le lecteur sait que c'est crédible, réaliste. Il est en immersion. Il ne se pose pas de question sur la vraisemblance.

Encore faut-il que l'artiste chargé de mettre cela en images réponde présent. Elsa Charretier accomplit quelque chose de simplement prodigieux. Simplement parce que son dessin ne cherche jamais la complication : il vise la clarté, l'efficacité, la justesse. Prodigieux parce qu'elle traduit visuellement ce qui est écrit, sans en rajouter, mais en appuyant là où il le faut. 

Revenons à la scène où Dee et Emma Rose s'unissent pour se délivrer. Face au défi que représente le fait de montrer absolument tout dans une telle scène, sans pouvoir couper, sans ellipse, sans ponctuer ça avec une action parallèle, il faut sacrément bien doser son découpage graphique pour rendre compte à la fois de la pénibilité de cette tâche et en même temps ne pas rendre ça ennuyeux pour le lecteur, maintenir une tension.

Et ce que produit Charretier est une leçon de storytelling visuel. Elle utilise peu de plans larges, mais favorise des "gaufriers", ce qui a pour effet de dilater le temps, de souligner chaque geste, chaque expression sur les visages, chaque mouvement. Elle ne varie que la valeur de chaque plan, mais là encore en employant un maximum de gros plans. On est au plus près d'Emma Rose et Dee, on souffre avec elles, on sue, on saigne avec elles. Le plus souvent, parce qu'elle se traîne péniblement parterre, Emma Rose est cadrée en légère plongée, tandis que Dee, assise, donc située un plus en hauteur, est cadrée en légère contre-plongée. Ce n'est pas pour signifier, comme c'est l'usage classique, que l'une subit et l'autre domine, mais pour rendre compte de leurs positions respectives et de ce qu'elles doivent faire, comment elles doivent se déplacer, bouger l'une par rapport à l'autre.

C''est vraiment brillant et pourtant c'est tout simple. Mais il faut savoir s'y tenir et maîtriser ses effets, imposer un tempo, varier les plongées/contre-plongées, plans larges/plans serrés, etc. Le spectacle passe par cette subtilité dans le découpage visuel, plus que par des pleines pages (auxquels la dessinatrice a seulement recours vers la fin). Il n'y a aucune double page dans toute la série ! C'est toujours magistralement composé, tellement qu'on n'a pas besoin de ces trucs faciles pour épater la galerie. Impressionnant de rigueur et d'inventivité.

Encore une fois, les couleurs de Matt Hollingsworth témoignent du brio de cet artiste qui avec une palette réduite joue des nuances et des ambiances en maître. Là encore, c'est une leçon.

November est un chef d'oeuvre, qui prouve que Matt Fraction en a encore sous le pied et que Elsa Charretier joue dans la cour des très grands. Ne passez pas à côté !